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03.0 Dictionnaire historique — LIGER – LOUVIÈRES

Nouveau Dictionnaire historique — Chaudon & Delandine — 1804 — section

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LIGER, (Louis) auteur d'un grand nombre d'ouvrages sur l'agriculture et le jardinage, naquit à Auxerre en 1658, et mourut à Guerchi près de cette ville, le 6 novembre 1717, à 59 ans. Il étoit fort honnête homme ; mais c'étoit un auteur médiocre, répétant cent fois les mêmes choses en différens livres. Ses principaux ouvrages sont : I. *L'Économie générale de la Campagne*, ou *Nouvelle Maison Rustique*, dont la meilleure édition est celle de 1762, en 2 volum. in-4.º Cet ouvrage, recherché jusqu'à nos jours, est pour premiers auteurs l'imprimeur *Charles-Etienne*, et le médecin *Jean Liébaut*. II. *Le Nouveau Jardinier et Cuisinier François*, deux vol. in-12. III. *Dictionnaire général des termes propres à l'Agriculture*, in-12. IV. *Le Nouveau Théâtre d'Agriculture, et Ménage des Champs*, avec un *Traité de la Pêche et de la Chasse*, in-4.º Dans ce dernier traité, *Liger a copié du Fouilloux sur la Chasse*, et du *Morais sur la Fauconnerie*. V. *Le Jardinier fleuriste et historiographe*, 2 volumes in-12. VI. *Moyens faciles pour rétablir en peu de temps l'abondance de toutes sortes de grains et de fruits dans le Royaume*, in 12. VII. *Dictionnaire pratique du bon Ménager de Campagne et de Ville*, in-4.º VIII. *Les Amusemens de la Campagne*, ou *Nouvelles Ruses innocentes, qui enseignent la manière de prendre aux pièges toutes sortes d'Oiseaux et de Quadrupèdes*, 2 vol. in-12, Paris, 1709, et Amsterdam, 1714. IX. La Culture parfaite des Jardins fruitiers et potagers, in-12. X. Traité facile pour apprendre à élever des Figuiers, in-12 : c'est une suite du Traité précédent. Liger s'attachoit plus à compiler, qu'à réfléchir sur les matières qu'il traitait. On lit, par exemple, dans la Maison Bustique, que LE CAFÉ RAFRAICHIT. Cette erreur et cent autres qu'on pourroit citer, font desirer que la composition des livres utiles ne soit plus confiée à des gagistes de libraire, qui, comme Liger, recueillent des fautes à tant la feuille. On lui attribue encore, le Voyageur fidelle, ou le Guide des Etrangers dans la ville de Paris, in-12. Ce guide égareroit aujourd'hui.
LIGHTFOOT, (Jean) l'un des plus habiles hommes de son siècle, dans la connoissance de l'hébreu, du Talmud et des Rabbins, né en 1602, a Stoke dans le comté de Stafford, mort à Cambridge, le 6 décembre 1675, à 73 ans, fut vice-chancelier de l'université de cette dernière ville, et chanoine d'Ely. C'étoit un homme attaché à ses devoirs, et qui les remplit tous avec exactitude. Il ne l'étoit pas moins à son cabinet, et il n'en sortoit guère que pour les fonctions attachées à ses places. La meilleure édition de ses Œuvres est celle d'Utrecht, 1699, en 3 vol. in-fol. mise au jour par les soins de Jean Leusden. Ses principaux ouvrages sont : I. Horæ Hebræicæ et Talmudicæ in Geographiam Terræ-Sunctæ. On y trouve des observations propres à rectifier les erreurs des géographes qui ont travaillé sur la Palestine. II. Une Harmonie de l'ancien Testament, avec une disposition chronologique du Texte sacré. Lightfoot s'est proposé, dans cet ouvrage, de donner un abrégé de l'Histoire sainte, où chaque événement fut placé dans l'ordre où il doit être. Les remarques curieuses qu'il a mêlées à l'histoire, empêchent qu'elle ne paroisse sèche et décharnée. Mais on sent qu'il doit y avoir un peu d'arbitraire dans l'arrangement des faits; et c'est le sort de toutes les Chronologies anciennes. III. Des Commentaires sur une partie du nouveau Testament. Ils respirent l'érudition la plus recherchée, ainsi que ses autres ouvrages. Il y fait un usage heureux des connoissances Talmudiques pour l'explication des usages des Juifs. Strype a publié, a Londres, en 1700, in-80, de nouvelles Œuvres posthumes de Lightfoot. On trouve, dans ces écrits, quelques sentiments particuliers : que les Juifs étoient entièrement rejetés de Dieu; que les clefs du royaume des cieux n'avoient été données qu'à St. Pierre; que son pouvoir ne regardoit que la doctrine, et non la discipline, etc. etc.
LIGNAC, (Joseph-Adrien le Large DE) naquit à Poitiers d'une famille noble. Il passa quelque temps chez les Jésuites, qu'il quitta pour aller dans l'Oratoire. On lui confia divers emplois, dont il s'acquitta avec succès. Dans un voyage qu'il fit à Rome, Benoit XIV et le cardinal Passionel l'accueillirent avec cette bonté et cette familiarité nobles, qui leur étoient ordinaires envers les savans. L'abbé de Lignac mourut à Paris, en juin 1762, après être sorti de l'Oratoire. La Religion, dont il défendit le mystères, anima son cœur en éclairant son esprit. Nous avons de lui : I. Possibilité de la présence corporelle de l'homme en plusieurs lieux, 1754, in-12. L'auteur tâche d'y montrer, contre M. Bouillier, que le dogme de la Transsubstantiation n'a rien d'incompatible avec les idées de la saine philosophie. II. Mémoires pour l'Histoire des Araignées aquatiques, en 1748, in-12. III. Lettres à un Américain sur l'Histoire Naturelle de M. de Buffon, 2 vol. in-12, 1751, pleines d'observations sensées : mais il y en a quelques-unes qui sont futiles et minutieuses. IV. Le Témoignage du sens intime et de l'expérience opposée à la foi profane et ridicule des Fatalistes modernes, 3 vol. in-12, 1760. V. Elémeux de Métaphysique, tirés de l'expérience, 1753, in-12. VI. Examen sérieux et comique du Livre de l'Esprit, 1759, deux vol. in-12. L'auteur travaillait à exécuter, quand la mort le surprit, le plan des preuves de la religion, que Pascal avoit conçu. Il n'avoit pas, à la vérité, le génie de ce grand homme ; mais il pensoit profondément, sur-tout en métaphysique, et tous ses ouvrages en sont la preuve. Au reste, son style étoit fort inférieur à celui de Pascal.
LIGNE, (Charles, prince de) fils d'un général d'artillerie au service d'Autriche, annonça de bonne heure du goût pour les sciences, et une grande bravoure. Se trouvant en France, lors de l'invention des ballons, il fut l'un des premiers qui, avec Pilatre de Rozier, osa y monter, confier sa vie à un agent inconnu, s'élever au-dessus des nues, et parcourir le vague des airs. Cette expérience eut lieu à Lyon, en 1784. Employé ensuite dans la guerre contre les Turcs, il se conduisit avec tant d'intelligence et de courage à la prise d'Ismailow, que le prince Potemkin, qui ne flattoit jamais, crut devoir écrire au père du jeune guerrier, pour le féliciter d'avoir dans son fils un héros. Le prince de Ligne prit quelque part à l'insurrection du Brabant contre l'empereur ; des idées de liberté populaire, alors en vogue dans presque toutes les contrées de l'Europe, le séduisirent un instant ; mais il ne tarda pas à reconnoître leur abus, et à se dévouer plus que jamais à la défense de son souverain. Il se distingua contre les François, en 1792, et fut tué le 14 septembre de la même année, en attaquant une redoute avec trop d'audace.
LIGNEROLLES, (Jean le Voyer, seigneur de) après avoir commencé par porter l'Urquibuse dans les guerres de Piémont, fut ensuite écuyer du duc de Nemours, (Jacques de Savoie) et guidon de la compagnie des gendarmes de ce prince. Il trouva le moyen de s'insinuer dans les bonnes graces du duc d'Anjou, frère de Charles IX, (depuis roi sous le nom de Henri III) qui le fit son chambellan et son confidant. Etayé de la faveur de son maître, il fit bientôt une fortune rapide à la cour, et de simple et pauvre gentilhomme, on le vit en peu de temps devenir gentilhomme de la chambre du roi, chevalier de l'Ordre, capitaine d'hommes d'armes, et gouverneur du Bourbonnois. Le duc d'Anjou, cédant à son importune curiosité, lui révéla le projet du massacre de la St-Barthé- lemi : *Lignerolles* eut l'indiscrétion de vouloir tirer avantage de cette confidence auprès de *Charles IX*, et cette indiscrétion fut, dit-on, la cause de sa perte, que le roi jura dès ce jour même. *George de Villequier*, vicomte de Guerche, et *Charles* comte de *Mansfeld*, qui étoient ses ennemis, furent chargés de cette expédition. Ils l'attaquèrent en pleine rue à Bourgueil en Anjou, où la cour étoit pour lors, en 1571, et le tuèrent. Le roi fit mine d'être fort irrité contre ces deux seigneurs, les fit emprisonner, et ne parut accorder leur grace qu'aux sollicitations du duc d'*Angoulême*; mais on fut persuadé à la cour, que c'étoit un jeu de la part du roi. C'est ainsi qu'en parle le *Laboureur*, (*Ann. à Castelard*) : cependant de *Thou* paroît incertain sur la vraie cause de sa mort.
LIGNI, *Voy. FIEUBET.*
LIGNIÈRE, *Voyez LIGNIÈRE.*
LIGORIO, (Pierre) peintre et architecte Napolitain, mort en 1580, étudia dans sa jeunesse les monumens antiques, et en mesura ou dessina un grand nombre. Ses dessins firent long-temps la principale richesse de la bibliothèque de Turin, d'où ils viennent de passer dans celle de Paris. Ils forment 30 vol. in-folio. *Ligorio* fut nommé architecte de l'église de Saint-Pierre de Rome, sous le pontificat de *Paul IV*, qui le priva ensuite de cet emploi, à cause d'une querelle qu'il eut avec *Michel-Ange*. On lui attribue le petit *Palais*, qui est dans les bosquets du Belvédère du Vatican. *Ligorio* fut encore ingénieur d'*Alphonse II*, der- ner duc de Ferrare, et il répara tous les dommages que les inondations du Pô avoient causés dans cette ville. Comme peintre, il réussissait dans les ornemens en camaïeu et en couleur jaune, qui imitoit parfaitement l'or.
LIGURINUS, *Voyez GONTIER*, n.º 1.
LILIENTAHL, (Michel) né à Liebstadt en Prusse, l'an 1686, s'établit à Konisberg, où il fut pasteur et professeur jusqu'à sa mort, arrivée en 1750, à 64 ans. Il étoit de l'académie des Sciences de Berlin, professeur honoraire de l'académie de Pétersbourg. On a de lui : I. *Acta Borussica ecclesiastica, civilia, litteraria*, 3 vol. II. Plusieurs bonnes *Dissertations* académiques. III. *Selecta historica et litteraria*, deux vol. in-12. IV. *De Machiavelismo litterario*. Cet ouvrage roule sur les petites ruses dont les gens de lettres se servent pour se faire un nom. V. *Annotationes in Struvii Introductionem ad notitiam rei litterariae*. Ces écrits sont pleins de savantes recherches.
LILIO, (Louis) médecin de Rome, fut employé par le pape *Grégoire XIII*, à la réformation du *Calendrier*. Son ouvrage sur ce sujet, est intitulé : *De Epactis. Voy. GRÉGOIRE XIII*.
LILLO, (George) joaillier de Londres, né en 1693, mort dans la même ville, en 1739, à 47 ans, ne s'occupa pas plus de l'art dramatique, que de celui d'arranger des pierreries. Il donna diverses Pièces, réunies en 2 vol. in-12, 1775, qui, par leur caractère sombre et plusieurs scènes terribles ou touchantes, firent une assez forte impression sur l'esprit mélancolique des Anglois. Ils fermèrent les yeux sur l'irré- gularité du plan et de la con- duite, et ne s'attachèrent qu'aux situations et aux sentimens. Les principales sont : Barneveldt, la Fatale Curiosité, le Marchand de Londres. Voyez CLÉMENT, (Pierre).
LILLY, (Guillaume) natif d'Odham, dans le Hantshire, en 1466, voyagea dans la Terre- Sainte, dans l'Italie, et fut le premier maître de l'école de Saint- Paul de Londres, fondée par Gothée. On a de lui, des Poésies, et une Gemmaire Latine, Ox- ford, 1671, in-8°. Il mourut en 1722. — Il est différent de Guil- laume LILLY, astrologue An- glois, natif de Disworth, mort en 1681, dont on a : Merlmus Anglicus junior, en anglois, à Londres, 1655, in-4°, et plu- sieurs autres ouvrages.
LIMBORCH, (Philippe de) théologien Remontrant, né à Amsterdam en 1633, d'une bonne famille, fut ministre à Goude en 1657, puis à Amsterdam en 1667. Il obtint, la même année, en cette ville, la chaire de théo- logie, qu'il remplit avec une ré- putation extraordinaire jusqu'à sa mort, arrivée le dernier avril 1712, à 79 ans. Il eut beaucoup d'amis parmi les savons de son pays et des pays étrangers. Son caractère étoit franc et sincère; mais sa douceur otoit à sa fran- chise ce qu'elle auroit pu avoir de trop rude. Grave sans morgue et sans tristesse, civil sans affec- tation, gai lorsqu'il falloit l'être: il avoit presque toutes les qua- lités du cœur. Il souffroit sans peine qu'on ne fût pas de son avis, excepté lorsqu'il s'agissoit de l'église Romaine, contre la- quelle il avoit d'injustes préven- tions. Limborch savoit parfaite- ment l'histoire de sa patrie, et son excellente mémoire lui en rappeloit les plus petites cir- constances. On a de lui, plusieurs ouvrages estimés des Protestans; les principaux sont : I. Amica celtatio de veritate Religionis Christianæ cum erudito Judæo, in-12; excellent morceau pour cette partie de la théologie. L'é- dition de Goude, in-4°, 1687, n'est pas commune. On en a fait une à Basle, in-8°, 1740. Le Juif avec lequel Limborch eut cette conférence, est Isaac Oro- bio de Séville, qui n'avoit pro- prement aucune religion. Les objections singulières qu'il fait à son adversaire, ont fait recher- cher le livre de Limborch par les incrédules mêmes. Le ton que les deux disputeurs prennent, est doux et honnête, si l'on ex- cepte les sorties que Limborch fait contre les catholiques. II. Un Corps complet de Théologie, 1715, Amsterdam, in-fol., se- lon les opinions et la doctrine des Remontrans. III. Historia In- quisitionis, à Amsterdam, 1692, in-fol.: pleine de recherches cu- rieuses, et accompagnée de toutes les sentences prononcées par ce tribunal, depuis 1303 jusqu'en 1333. Quoiqu'en général Lim- borch n'affiche pas la passion, on voit qu'il a puisé quelquefois dans des auteurs qui, ayant été maltraités par l'Inquisition, ne doivent pas être crus en tout sur les extrêmes rigueurs qu'ils lui attribuent. IV. Limborch a aussi procuré la plupart des éditions des ouvrages du fameux Episco- pius, son grand-oncle maternel, des écrits duquel il avoit hérité.
LIMIERS, (Henri-Philippe de) docteur en droit, et membre L I M 215 des académies des Sciences et Arts, passa sa vie à compiler, sans choix, de mauvaises Gazettes. Il publia ses maussades recueils sous différens titres : I. Histoire de Louis XIV, 1718, 12 vol. in-12. II. Annales de la Monarchie Françoise, 1721, in-fol. III. Abrège Chronologique de l'Histoire de France, pour servir de suite à Mézerai, 2 ou 3 vol. in-12. IV. Mémoires du règne de CATHERINE, Impératrice de Russie. V. Histoire de CHARLES XII, roi de Suède, 6 vol. in-12. VI. Annales historiques, 3 volumes in-fol. VII. Traduction de Plaute, grossièrement et infidellement travesti, 10 vol. in-12. Les productions de Limiers sont bonnes, tout au plus, pour servir de lecture au peuple : point de style, point d'exactitude, point d'agrément. C'étoit la faim qui le faisoit écrire; on prétend qu'il auroit pu faire beaucoup mieux, si la fortune avoit répondu à son mérite. On a encore de lui, une version françoise des Explications latines des Pierres gravées de Stosch, Amsterdam, 1724, in-fol.
LIMNÆUS, (Jean) célèbre jurisconsulte Allemand, né à l'ene en 1592, d'un père qui professoit les mathématiques, fut chargé successivement de l'éducation de plusieurs jeunes seigneurs, avec lesquels il voyagea dans presque toutes les cours de l'Europe. Enfin, Albert, margrave de Brandebourg, qu'il avoit accompagné en France, le fit son chambellan et son conseiller privé, en 1639. Limnaeus exerça ces emplois jusqu'à sa mort, arrivée en 1663, à 61 ans. On a de lui, divers ouvrages. Les principaux sont : I. De jure imperii Romano-Germanici, à Strasbourg, 5 vol. in-4.º C'est une compilation fort savante, mais assez mal digérée. II. Commentarius ad Bullam auream, in-4°, 1656, et Leyde, 1690. Cette dernière édition est la meilleure. III. Capitulationes Imperatorum, Leipzig, in-4°, 1691. IV. De Academis, in-4.º V. Notitia regni Galliæ; 2 vol. in-4.º Limnaeus a entassé beaucoup d'érudition dans ces différens ouvrages; mais il n'a pas eu assez de discernement dans le choix des auteurs. I. LIMOJON DE ST-DIDIER, (Alexandre-Tonssaint) suivit, en qualité de gentilhomme, le comte d'Avaux dans son ambassade de Hollande, et se fit un nom par sa profonde connoissance de la politique Européenne. On en a des preuves dans l'Histoire des Négociations de Nimègue, Paris, 1680, in-12, ouvrage estimé; et dans le livre intitulé : La Ville et la Republique de Venise. On a encore de lui : Le Triomphe Hermetique, ou la Pierre Philosophale victorieuse. Cette dernière production est curieuse, et ne contient que 153 pages; mais on préfère les deux autres. Il étoit oncle du suivant.
II. LIMOJON, (Ignace-François) co-seigneur de Venasque et de Saint-Didier, naquit à Avignon en 1668. Il cultiva la poésie Provençale et la Françoise, et réussit assez bien dans l'une et dans l'autre, sur-tout dans la première. Il fut, dans sa jeunesse, le Pindare de l'académie des Jeux Floraux, qui le couronna trois fois. L'académie Françoise lui décerna aussi ses lauriers en 1720 et 1721. Saint- 216 LIM *Didier*, enhardi par ces succès, voulut s'élever jusqu'au Poème épique. Il publia, en 1725, in-80, la première partie de son *Clovis*, qui ne fut pas suivie d'une seconde. Quoique son poème renfermât quelques vers heureux et des beautés de détail; le public trouva qu'il avoit péché dans le dessein de l'ouvrage, et qu'il avoit plus de génie pour trouver des rimes et des épithètes, que pour marcher dans la carrière des *Homère* et des *Virgile*. C'est à tort qu'on a dit que *Voltaire* avoit copié *Limojon* dans sa *Henriade*, puisque le *Clovis* ne parut que deux ans après la première édition de ce poème. On a encore de lui, un ouvrage satirique assez insipide, mêlé de vers et de prose, contre la *Mothe*, *Fontenelle* et *Saurin*, partisans des modernes, sous le titre de *Voyage du Parnasse*, in-12. Ces trois illustres académiciens y sont très-maltraités. Le vide d'idées, les hémistiches inutiles, les mots amenés seulement pour la rime: voilà ce qui caractérise les vers de ce Voyage du Parnasse. Quant à la prose, elle est lâche et traînante, et l'auteur eut le secret d'être un satirique ennuyeux. Il mourut à Avignon le 13 mai 1739, à 71 ans.
LIMON, (Geoffroi de) contrôleur des finances de la maison d'Orléans, eut un esprit souple et adroit, qui le fit se prêter à toutes les circonstances des temps. Après avoir rédigé, en 1789, les instructions que les bailliages de l'apanage du duc d'Orléans donnèrent à leur député; après avoir accepté la mairie de la ville de Pont-l'Évêque, et avoir envoyé, en don patriotique, 82 marcs d'argenterie à l'as- semblée Nationale, il sortit de France, et devint l'un des royalistes les moins modérés. En 1796, il publia un ouvrage assez bien écrit, et qui ne manque pas de connaissances politiques, pour engager le roi de Prusse à entrer dans la coalition, et à faire la guerre à la France. *Limon* est mort en Allemagne en 1799.
LIMONA, fille d'*Hypomène*, archonte de la ville d'Athènes, se laissa séduire par un amant. Son père, irrité, la renferma avec un cheval détaché, en défendant qu'on leur portât aucune nourriture; bientôt l'animal affamé dévora *Limona*. Ovide fait mention de cette fin tragique dans son poème intitulé, *Ibis*.
LIN, (Saint) succéda à saint Pierre sur le siège de Rome, l'an 66 de Jésus-Christ. Il gouverna l'église pendant douze ans avec le zèle de son prédécesseur. C'est durant son pontificat qu'arriva la ruine de Jérusalem, l'an 70. Il mourut huit ans après. On ne sait rien de certain, ni sur sa vie, ni sur sa mort.
LINACRE ou LINACER, (Thomas) médecin Anglois, étudia à Florence sous *Demetrius Chalcondyli* et sous *Politien*, et se distingua tellement par sa politesse et par sa modestie, que *Laurent de Médicis* le donna pour compagnon d'études à ses enfans. De retour en Angleterre, il devint précepteur du prince *Arthus*, fils aîné du roi *Henri VII*; ensuite médecin ordinaire de *Henri VIII*, frère d'*Arthus*. Il mourut le 20 octobre 1524, à l'âge de 64 ans. Il étoit prêtre et n'en étoit pas plus dévot; on prétend qu'il ne voulut jamais lire l'Écriture-sainte. On a de lui: I. *De emendati Latini Sermonis structura*, à Leipzig, 1545, in-8° II. *Galeni Methodus medendi*, in-8° III. Quelques autres ouvrages de *Galica*, traduits du grec en latin. IV. *Rudimenta Grammatica*, 1533, in-8°; et d'autres écrits qui sont estimés des savans. Son style est pur, mais il sent trop le travail.
LINANT, (Michel) né à Louviers en 1709, fit de bonnes études dans sa patrie. Le goût des lettres l'ayant amené à Paris, il fut gouverneur de M. le comte du Châtelet, fils de l'illustre marquise de ce nom. On se souvient encore du quatrain plein de finesse, qu'il fit pour cette moderne *Athénaïs*. Le voici: Un voyageur qui ne menait jamais Passe à Cirey, l'admire, le contemple. Il crut d'abord que c'étoit un palais; Mais, voyant *Émilie*, il dit : Ah ! c'est un temple. *Linant* étoit connu alors par son goût pour la poésie noble, dans laquelle il eut quelques succès éphémères. Il remporta trois fois le prix de l'académie Françoise, en 1739, 1740 et 1744. Le sujet de 1740 étoit: *Les Accroissemens de la Bibliothèque du Roi*. Son poème, quoique médiocre, fut applaudi; la raison s'y montra parée avec peu d'éclat, mais avec assez de noblesse. Le sujet qui lui mérita la dernière couronne, étoit: *Les progrès de l'Éloquence et de la Comédie, sous le règne de Louis XIV*. Il a aussi composé pour le théâtre qu'il entendait assez bien; mais il avoit plus de goût que de génie. Sa versification est souvent très-faible, et il ne la soignoit pas assez. La tragédie d'Alzade, qu'il donna en 1745, et qui eut six représentations, quelques beaux endroits. Celle de *Vanda*, reine de Pologne, qu'il fit paroître en 1747, est romanesque et mal écrite: elle tomba à la première représentation. L'une et l'autre sont oubliées aujourd'hui. Cet auteur a fait encore des *Odes*, des *Épitres*; et a mis son nom à la préface de l'édition de la *Henriade* de 1739. *Voltaire*, son protecteur et son ami, lui rendit des services, que *Linant* célébra dans ses vers. Les qualités du cœur ne le caractérisoient pas moins que celles de l'esprit. Sa conversation étoit aimable et saillante. Il fut recherché des plus beaux esprits de son temps, pour sa politesse, sa probité et sa franchise. Il ne tint pas à lui que l'auteur de la *Henriade* ne renonçait à sa *manie anti-théologique*, et il lui prédit tous les désagréments qu'elle répandroit sur sa vie. *Voltaire*, de son côté, lui conseillait d'aimer un peu plus le travail, de se confier moins dans sa facilité, et de faire des vers plus difficilement. *Linant* mourut le 11 décembre 1749, à 41 ans.
LINCK, (Henri) célèbre jurisconsulte du 17$^{e}$ siècle, natif de Mienie, et professeur en droit à Altorf, laissa un *Traité du Droit des Temples*, où il y a des choses curieuses.
LINDANUS, (Guillaume) né à Dordrecht, d'une famille considérable de cette ville, qui avoit autrefois possédé la seigneurie de *Linda*, bourg submergé en 1422, avec 71 autres, exerça avec sévérité l'office d'Inquisiteur de la foi dans la Hollande et dans la Frise. Le roi d'Espagne, Philippe II, le nom-ma, en 1562, à l'évêché de Ru-remonde. Il fit deux voyages à Rome, se fit estimer du pape Gregoire XIII, fut transféré à l'évêché de Gand en 1588, et mourut trois mois après, âgé de 63 ans. On a de lui, un grand nombre d'ouvrages très-estimés, dont le style est pur, quoique véhément et un peu enlié. Les principaux sont : I. De optimo genere interpretandi Scripturas, Cologne, 1558, in-8.º II. Tabula analytica omnium haereseon hujus seculi. III. Panoplia Evangelica, Cologne, 1590, in-fol. IV. Psalterium vetus, à mendis 600 repurgatum et de græco atque hebraico fontibus illustratum, Anvers. V. On lui doit aussi une édition de la Messe Apostolique, faussement attribuée à St. Pierre : elle parut accompagnée d'une Apologie et de Commentaires, à Anvers, en 1589, in-8º; et à Paris, en 1591. La première édition est la moins commune. Ce prélat, non moins éclairé que vertueux, possédoit les langues, les Pères, et l'antiquité sacrée et profane. Il avoit d'excellens principes de théologie et de morale, et autant d'élévation dans l'esprit que de force dans le raisonnement. Il eut beaucoup à souffrir dans le temps des troubles ; mais il résista aux ennemis de l'Église et de l'Espagne. Sa Vie a été écrite par Havensius, dans son ouvrage De creatione novorum in Belgio episcopatum ; et on a donné le Catalogue de ses ouvrages à Bois-le-Duc, 1584, in-8.º
LINDEN, (Vander) Voyez VANDER-LINDEN.
LINDENBRUCH, (Frédéric) Lindenbrégius, savant et la- borieux littérateur Flamand, au 17e siècle, donna des éditions de Virgile, de Térence, d'Albinovanus, des Auteurs infames des Priapeia, d'Ammien-Marcellia, etc. Ce qu'il a fait sur le dernier, se trouve dans l'édition de cet historien, par Adrien de Varois. L'histoire et le droit public l'occupèrent ensuite. On lui doit, en ce genre, un livre curieux, intitulé : Codex Legum antiquarum, seu Leges Wisigothorum, Burgundionum, Longobardorum, etc. à Francfort, 1613, in-folio. Ce livre devient rare de jour en jour. Lindenbruch mourut vers 1638.
LINGELBACK, (Jean) peintre, né à Francfort en 1625. Ce maître a peint, avec beaucoup d'intelligence, des Marines, des Paysages, des Foires, des Charlatans, des Animaux, etc. L'envie de se perfectionner dans la peinture, lui fit entreprendre le voyage de France et d'Italie, où il s'attira l'admiration des curieux connoisseurs. On remarque dans ses tableaux un coloris séduisant, une touche légère et spirituelle, des lointains qui semblent échapper à la vue. Il a gravé quelques Paysages. Nous ignorons l'année de sa mort. I. LINGENDES, (Claude de) né à Moulins en 1591, Jésuite en 1607, fut provincial et ensuite supérieur de la maison professe à Paris, où il mourut le 12 avril 1660, âgé de 69 ans. On a de lui, 3 vol. in-4º ou in-8º de Sermons, qu'il composoit en latin, quoiqu'il les prononçât en françois. L'applaudissement avec lequel il avoit rempli le ministère de la chaire, fut un augure favorable pour ce recueil, très-bien reçu du public. Les vérités évangéliques y sont exposées avec beaucoup d'éloquence: le raisonnement et le pathétique s'y succèdent tour-à-tour. Son extérieur repondoit à ses autres talons. On a traduit quelques-uns de ses *Sermons* en françois sur l'original latin, en profitant néanmoins des manuscrits de plusieurs copistes, qui avoient écrits les Discours du *P. de Lingendes* tandis qu'il les prêchoit. Ses autres ouvrages sont: *L. Conseils pour la conduite de la vie*. II. *Votivum monumentum ab urbe Molinensi Delphino oblatum*, in-4. Ce dernier fut fait dans le temps qu'il étoit recteur du collège de Moulins.
II. LINGENDES, (Jean de) évêque de Sarlat, puis de Mâcon, mort en 1665 dans un âge assez avancé, étoit aussi de Moulins et parent du précédent. Il fut précepteur du comte de *Moret*, fils naturel de *Henri IV*. Il prêcha avec beaucoup d'applaudissement sous *Louis XIII* et sous *Louis XIV*. Il n'emprunta point, pour leur plaire, l'art imposteur de la flatterie, et ne craignit pas d'attaquer le vice sous la pourpre et sous le dais. *Voyez* FLÉCHIER.
III. LINGENDES, (Jean de) poète François, natif de Moulins, de la même famille des précédents, florissoit sous le règne de *Henri le Grand*. On se plaît encore à la lecture de ses *Poésies*, foibles à la vérité, mais qui ont de la douceur et de la facilité. Ce poète a particulièrement réussi dans les *Stances*. Il mourut en 1616, à la fleur de son âge. Ses productions sont en partie dans le *Recueil de Barbin*, cinq vol. in-12. La meilleure est son *Elegie pour Ovide*.
LINGUET, (Simon-Nicolas Henri) avocat, naquit à Rheims le 14 juillet 1736, reçut une éducation soignée, et suivit dans sa jeunesse, en qualité de secrétaire, le général François qui alloit commander une armée contre le Portugal. Il profita de son séjour en Espagne pour en apprendre la langue, et traduire une partie du théâtre espagnol dans la notre. Revenu en France à l'âge de 28 ans, entraîné par la passion de l'indépendance et les idées d'une imagination brûlante, il se jeta dans la carrière du barreau, où il espéra conserver l'une, et mettre à profit les autres. Il ne tarda pas à y obtenir, de l'éclat et des contradictions, de la renommée et des revers. Il mérita les uns et les autres par la hardiesse de son caractère, un esprit novateur, l'art de maîtriser la multitude en paroissant la mépriser, des connaissances littéraires supérieures à celles de ses auditeurs, une diction vive et pétillante que lui attira des admirateurs et un plus grand nombre d'ennemis. Sa défense du duc d'*Ilguillon* arracha ce dernier à la poursuite des tribunaux, et lui ouvrit bientôt après l'entrée du ministère. Celle du comte de *Morangiès* contre les *Verron*, ne fut pas moins célèbre: il s'y livra à toute l'ardeur de son zèle, à toute la fougue de son éloquence. Les avocats, plus jaloux de ses succès que de la régularité de leur ordre, lui ayant fait une injonction d'être plus circonspect à l'avenir, vingt-quatre d'entre eux délibérèrent de ne plus plaider avec lui d'un an. Sur les plaintes réciproques de *Lingue*: contre cette délibération, et de ses confrères pour la maintenir, le parlement rendit un arrêt qui raya le premier du tableau des avocats et lui interdit les fonctions de cette profession. Cette défense étoit sans doute extrême et tyrannique; mais l'excessive colère de *Linguet*, ses injures trop répétées, finirent par lui donner des torts véritables. Avec de la modération, il eût été plaint; avec des transports furieux, il finit par persuader le public, qu'il étoit dangereux, et que sa condamnation étoit juste. *Linguet*, en perdant les honoraires du barreau, chercha à s'en dédommager par les émolumens d'un journal, et en publiant divers écrits politiques, qui accrurent sa réputation et le nombre de ses détracteurs. Sa *Théorie des Lois* sur-tout fit grand bruit. Un style pompeux, semé de métaphores, des opinions singulières, une opposition constante aux idées reçues, la critique de *Montesquieu*, l'apologie du despotisme, le tableau du bonheur de ceux qui vivent dans la servitude, devoient le faire naître. Dès-lors, la critique eut un vaste champ pour le combattre. Le premier ministre *Maurepas* se rangea du côté de ses adversaires, et fit supprimer son journal. *Linguet*, craignant pour sa liberté, s'enfuit en Suisse, passa en Hollande, ensuite à Londres; mécontent des Anglois qui ne l'avoient pas accueilli comme il croyoit le mériter, il se retira pendant quelque temps à Bruxelles. Là, il écrivit au comte de *Vergennes* pour lui demander s'il pouvoit revenir en France: ce ministre y consentit. Bientôt, sur de nouvelles plaintes, et le 27 septembre 1779, *Linguet* fut arrêté et renfermé à la Bastille. Il y resta plus de deux ans; mais, en promettant plus de modération dans ses écrits et un moyen qu'il prétendit avoir trouvé de faire passer, en deux heures, un avis de Brest à Paris, il sortit de sa prison au mois de mai 1782, pour être simplement exilé à Rethel; il n'y resta pas long-temps: *Linguet* repassa en Angleterre, et s'empressa d'y publier un écrit contre le pouvoir arbitraire dont il avoit précédemment vanté la douceur, mais dont il venoit d'éprouver l'abus. Ses *Mémoires* sur la Bastille n'offrent aucune particularité remarquable; l'auteur, plein d'égoïsme, y rapporte tout à lui-même. Il y étoit très-bien nourri, dit-il; puis, réfléchissant sur ce bon traitement, il présume que c'étoit pour l'empoisonner un jour. D'Angleterre, *Linguet* revint à Bruxelles; il y continua son journal intitulé, *Annales politiques*, et y prodigua les louanges à l'empereur *Joseph II*. Ce souverain, flatté sur-tout de l'écrit relatif à la liberté de la navigation de l'Escout, permit à l'auteur de venir à Vienne, où il lui accorda une gratification de mille ducats. *Linguet* ne sut point ménager la faveur dont il jouissoit, et n'en prit pas moins le parti de *Vander-Noot* et des révolutionnaires du Brabant contre l'empereur. Chassé d'Allemagne, et de retour à Paris, il parut, en 1791, à la barre de l'assemblée Constituante, pour y défendre l'assemblée Coloniale de Saint-Domingue, la cause des Noirs, et y déclamer contre la tyrannie des Blancs. Au moment de la terreur, il s'étoit retiré dans une campagne; mais on l'y découvrit, et il fut traduit au tribunal révolutionnaire qui le con- damna à mort, le 27 juin 1794, pour avoir encensé dans ses écrits les despotes de Vienne et de Lon- dres. Il alla à la mort avec série- nité, et la subit avec courage, à 57 ans. Ses ouvrages sont aussi nombreux que diversifiés. On lui doit : I. Voyage au labyrin- the du jardin du roi, 1755, in-12. II. Les Femmes-filles, parodie de la tragédie d'Hy- permaestre. III. Histoire du siècle d'Alexandre, 1762, in-12. L'auteur composa cet écrit pen- dant son séjour en Espagne. Le style en est élégant, mais trop épigrammatique pour le genre de l'histoire qui exige le moins d'ap- prêt et le plus de dignité. IV. Pro- jet d'un Canal et d'un Port sur les côtes de Picardie, 1764, in-8.º V. Le Fanatisme des Philosophes, 1764, in-8.º VI. Nécessité d'une réforme dans l'administration de la justice et des lois civiles de France, 1764, in-8.º VII. So- crate, tragédie en cinq actes. VIII. La Dime Royale, avec ses avantages, 1764. Cet écrit a été réimprimé en 1787. IX. His- toire des révolutions de l'empire Romain, 1766, deux vol. in-12. L'esprit systématique de l'auteur trouva carrière pour se dévelop- per dans cet ouvrage; des tyrans y sont justifiés, des grands hommes déprisés, l'esclavage des peuples mis en honneur. X. La Cacomo- nade, 1766, in-12. XI. Théorie des Lois. La dernière édition est de 1774, trois volumes in-12. XII. Histoire impartiale des Jé- suites, 1768, in-8.º XIII. Lettre sur la nouvelle traduction de Tacite par la Bletterie, 1768, in-12. XIV. Des Canaux navi- gables pour la France, 1769, in-12. XV. Continuation de l'Histoire universelle de Har- dion : Linguet y a réuni les vo- lumes 19 et 20. XVI. Théorie Espagnol, 1768, quatre volum. in-12. XVII. Théorie du libelle, en réponse à la Théorie du pa- radoxe : écrit polémique et plein de force où Linguet est vivement attaqué par l'abbé Morellet. XVIII. Réponse aux docteurs modernes, 1771, 3 vol. in-12. XIX. Du plus heureux gouver- nement, ou parallèle des cons- titutions de l'Asie avec celles de l'Europe, 1774, 2 vol. in-12. XX. Essai philosophique sur le monachisme, 1777, in-8.º On y trouve peu de profondeur dans les recherches, mais des apper- çus politiques qui ont eu leur exécution, et des faits intéres- sans sur l'établissement des or- dres religieux. XXI. Appel à la postérité, in-8.º XXII. Mémoi- res sur la Bastille, Londres, 1783, in-8.º XXIII. Réflexions sur la lumière, 1787, in-8.º XXIV. Considérations sur l'ou- verture de l'Escaut, 1787, 2 vol. in-8.º XXV. La France plus qu'Angloise, 1788, in-octavo. XXVI. Examen des ouvrages de Voltaire, 1788, in-8.º XXVII. Point de banqueroute et plus d'emprunt, 1789, in-8.º XXVIII. Lettre à Joseph II sur la révolution du Brabant, 1789, in-8.º XXIX. Légitimité du di- vorce, 1789, in-8.º XXX. Code criminel de Joseph II, 1790, in-8.º XXXI. La Prophétie vé- rifiée, 1790, in-8.º XXXII. Col- lection des ouvrages relatifs à la révolution du Brabant, 1791, in-8.º XXXIII. Recueil de Mé- moires judiciaires, 7 vol. in-12. On y trouve une logique pres- sante, de l'adresse dans les dévelop- pemens, des talens marqués pour l'art oratoire. XXXIV. Journal politique et littéraire. Il parut dépuis 1774 jusqu'en 1776. XXXV. Annales politiques. Elles commencèrent en 1777. Inter- rompues, reprises à diverses époques, écrites avec chaleur, attaquant sans cesse, décidant sur tout: elles ont été très répandues.
LINIÈRE, (François Pajot de) poète François, mort en 1704, à 76 ans, est moins connu aujourd'hui par ses vers que par ses impiétés. On l'appeloit l'Athée de Senlis; et il avoit mérité ce nom, non-seulement par ses propos, mais par plusieurs chansons impies. C'est sans raison que Mad. des Houlières, dont le sort, dit un auteur, fut de donner au public de bonnes choses, et de prendre toujours le parti des mauvaises, à voulu justifier Linière. Cet incrédule mourut comme il avoit vécu. Il se brouilla avec Boileau, qui lui reprochoit son irréligion. Uni avec St-Pavin, autre déiste, il fit des couplets contre le célèbre poète satirique, qui s'en vengea à sa manière, et qui lui dit avec le public, qu'il n'avoit de l'esprit que contre Dieu. Le libertinage de l'esprit avoit commencé dans Linière par celui du cœur. Il avoit de la vivacité et une figure avantageuse; il étoit recherché des hommes et des femmes. Le vin et l'amour remplirent toute sa vie, et ne lui laissèrent pas le temps de faire des réflexions. Linière eut dans son siècle quelque réputation comme poète. Il avoit le talent de traiter facilement un sujet frivole; mais ces productions ne respirent jamais cette imagination enjouée, douce et brillante, qu'on admire dans les Chaulieu, les St-Aulaire... Linière, étant à Chantilly près du grand Condé, fit sur-le-champ ce quatrain qu'on lui demanda: Lorsque le dieu Mars en personne Se présente dans les combats, Si Condé ne s'y trouve pas; La fête n'est pas bonne. Ses vers satiriques ne manquoient pas de feu, mais ils lui attirèrent plus de coups de canne que de lauriers. Voyez dans ce Dictionnaire les articles I. BOILEAU. — CHAPELAIN. — CONRART. — MAROLLES. — II. FONTAINE (LA).
LINN, (Gaulthier) Anglois, a traduit en sa langue, les Œuvres de Luther. Il étoit imprimeur à Londres, au milieu 16e siècle.
LINNÉE, (Charles VON) — Linnæus, l'un des plus grands naturalistes du XVIIIe siècle, naquit à Rhoeshult dans la province de Smaland, le 24 mai 1707, d'un père qui étoit ministre. Elevé dans le jardin du Presbytère, ses premiers regards se tournèrent vers les plantes et les fleurs. Ayant été reçu docteur en médecine en Hollande en 1755, il se fixa à Stockholm, et y exerça son art avec un succès, qui lui mérita des récompenses et des titres. Il fut chevalier de l'Étoile-polaire, fondateur et premier président de l'académie de Stockholm, et professeur de botanique dans l'université d'Opel, associé de presque toutes les académies des Sciences de l'Europe. Mais, avant que d'obtenir ces distinctions, il eut à lutter contre le pédantisme et la misère. «Entraîné de bonne heure par un goût dominant qui lui rendoit insipide toute autre étude, il donne lieu à des plaintes sur sa paresse et son incapacité. Son inepte instituteur, Lanarius, propose à ses parens d'en faire un cordonnier, sous prétexte qu'il n'avoit aucune aptitude pour les lettres. Ses parens aigris contrarient son goût naturel pour les plantes, et finissent par l'abandonner à son propre sort. Il eût été arrêté dans sa carrière, si le médecin Rothman, et ensuite Stobœus à Lunden, ne l'ensent accueilli chez eux, et ne lui eussent facilité tous les moyens d'instruction et de subsistance. Livré à l'insectologie, il est sur le point de périr par la morsure de l'insecte, connu sous le nom de Furie infernale. Le désir violent de se perfectionner l'attire à Upsal, et il manque pendant long-temps des choses de première nécessité. Le seul moyen de subsistance qu'il avoit dans ses cours particuliers de botanique, lui est enlevé impitoyablement par un médecin en crédit. Il se porte à la dernière violence et jusqu'aux menaces contre ce persécuteur puissant, et il est forcé de s'expatrier. Errant et obligé de se plier aux circonstances, il arrive en Hollande dénué de tout secours; il auroit peut-être succombé, sans la protection éclatante de Boerhaave qui lui obtient la direction du superbe jardin que Clifford venoit de former à Hertcamp près de Harlem. Il revient ensuite dans sa patrie; mais son nom, déjà devenu célèbre, excite les rumeurs et les intrigues de la médiocrité; il s'en seroit éloigné pour jamais, si le comte de Tessin, premier ministre, n'étoit parvenu à le connoître et à le recommander en termes les plus honorables au roi et à la reine de Suède. Toutes les distinctions et les dons de la fortune furent alors la digne récompense de la longue suite de ses revers et de ses peines. (Gazette de santé, n.º 31, année 1786.) Linnée voyagea en Norvège, dans la Dalécarlie, en Allemagne et en Hollande. Il quitta ce dernier pays pour venir voir à Paris Bernard Jussieu, et à Londres, le célèbre Dillen, et Hans - Sloane. Boerhaave lui avoit donné cette lettre de recommandation pour ce dernier: Linnæus, qui has tibi dabit litteras, est unicè dignus te videre, unicè dignus à te videri; qui vos videbit simul, videbit hominum par, cui simile vix dabit orbis. Ce savant médecin mourut le 10 janvier 1778, à l'âge de 71 ans. Gustave III, pour éterniser sa mémoire, a fait frapper une médaille, représentant d'un côté le buste de Linnée, et de l'autre la déesse Cybèle, symbole de la Nature, affligée et entourée des attributs du règne minéral, de plantes et de quadrupèdes. On lit à l'entour: Deam luctus angit amissi; et à l'exergue: Post obitum, Upsaliæ, D. 10 januarii MDCCLXXVIII, Rege jubente. A la diète de 1778, le roi déplora publiquement la perte que la Suède venoit d'éprouver par le trépas d'un si grand homme. Réformateur de la méthode de Tournefort, Linnée en a imaginé une nouvelle pour la division des plantes en classes, en genres et en espèces. Les différentes parties qui servent à la fructification, lui ont fourni les règles qu'il a suivies. Il a proposé vingt-quatre classes de plantes, différenciées avec tant de justesse et de discernement, qu'elles viennent, pour ainsi dire, se ranger d'elles-mêmes dans la place qui leur convient. Les botanistes ont trouvé beaucoup d'avantage dans la méthode de Linnée, et elle est aujourd'hui généralement reçue. Vaillant, dans son discours sur la structure des fleurs, avoit annoncé la fécondation des plantes; mais c'est Linnée qui l'a démontrée. Les dissertations de celui-ci sur la physiologie des plantes, sur l'application de la botanique à l'agriculture et aux arts, sont des chefs-d'œuvre. Ce savant médecin a donné un très-grand nombre d'autres ouvrages, presque tous écrits en latin, et qui sont d'un grand secours à ceux qui cultivent l'histoire naturelle. Peu de physiciens ont montré autant d'application à suivre la nature dans ses plus petits détails, et ont fait autant d'observations longues et pénibles. Comme il inventa de nouveaux mots pour nommer les différents genres, sa diction est quelquefois pénible; mais ses définitions sont faites, en général, avec une précision singulière et originale, qui ne s'accorde pas toujours avec une parfaite clarté. Ses principaux ouvrages en latin, sont: I. Systema naturæ, sistens regna tria naturæ, Leyde, 1735, in-fol., et 1756, 2 vol. in-8°. Ce fut par ce traité qu'il débuta pour la réforme de la botanique. II. Bibliotheca botanica, Amsterdam, 1741, in-8°. Il y donne une notice de plus de mille ouvrages sur les plantes. III. Hortus Cliffordianus, Amsterdam, 1737, in-fol., avec figures. C'est une description des plantes rares que George Clifford cultivoit à Hortecamp en Hollande. Cet ouvrage considérable et qui renferme une foule de connaissances, fut composé et imprimé en moins de neuf mois. IV. Critica botanica, Leyde, 1737, in-8°. Il y fait voir la nécessité de changer les noms dans les genres et les espèces des plantes. V. Flora Laponica, Amsterdam, 1737, in-8°. C'est le fruit d'un voyage qu'il fit à pied dans la Laponie en 1732; ayant pour tout bagage une écriture et un bâton à la main: il en rapporta 536 plantes. La Flora Laponica parut d'abord dans les Mémoires de la société royale des Sciences d'Upsal. C'est le premier ouvrage publié par Linnee. Les plantes de Laponie y sont déjà disposées d'après le système sexuel. VI. Genera plantarum, earumque characteres naturales; Stockholm, 1754, in-octavo. VII. Flora Suecica, Leyde, 1745. C'est le tableau des plantes de la Suède. VIII. Fauna Suecica, Stockholm, 1746, in-8°, avec figures. On y trouve les quadrupèdes, oiseaux, poissons, insectes, etc. de la Suède. IX. Flora Zeylanica, Stockholm, 1747, in-4°. Ce sont les plantes de l'isle de Ceylan, dont Paul Hermann avoit donné la description, arrangées selon le système de Linnee. X. Hortus Upsaliensis, Stockholm, 1748, in-8°, avec fig. C'est le catalogue des plantes étrangères que Linnée a fait cultiver dans le jardin botanique d'Upsal, depuis 1742 jusqu'à 1748. XI. Amœnitates academicae, Stockholm, 1749-1760, 7 vol. in-8°, avec figures: dissertations intéressantes en forme de thèses. XII. Materia medica, Stockholm, 1763, in-octavo. XIII. Animalium specierum in classes, Leyde, 1759, in-8°. XIV. Oratio de incrementis tellaris habitabilis, Leyde, 1744, in-8°. Par la raison que la terre a été entièrement couverte d'eau dans les jours de la création, et que cet amas d'eau s'est retiré pour laisser la terre à découvert, il prétend que les mers continuent de se retirer insensiblement: système qui n'a pas fait fortune. XV. Nemesis divina, recueil d'observations pour prouver que que Dieu punit les impies et les scélérats, même en ce monde; ouvrage qui, pour le fond des choses, ressemble en partie au traité de la Providence de Salviè. XVI. *Plantae Surinamenses*, 1774. C'est la description des plantes envoyées de Surinam par Dahlberg, officier Suédois, et c'est le dernier ouvrage de Linnée. Il jouissoit en Europe d'une estime générale : aussi, quand l'emporté la *Mettrie*, en écrivant contre ce naturaliste, qui range dans la même classe l'Hippopotame, le Porc et le Cheval, lui dit : CHEVAL TOI-MÊME ; *Voltaire* lui répondit : *Vous m'avouerez que si M. Linnæns est un Cheval, c'est le premier des Chevaux...* Ce botaniste étoit de petite taille, il avoit l'œil très-vif et perçant. Sa mémoire, qui étoit excellente, s'affoiblit un peu dans ses derniers jours. Il avoit pris pour devise, ces mots : *Famam extendere factis*. Il joignoit une grande sensibilité à un caractère très-agrénible. Il se mettoit aisément en colère, et s'appaisoit aussi facilement. Soname, ferme et courageuse, lui fit soutenir de longs travaux et des voyages pénibles. Il parcourut toute la Laponie pour faire des recherches sur l'histoire naturelle; et dans cette savante course il brava les horreurs des déserts, des précipices, de la faim, de la soif, du chaud et du froid. — Son fils *Charles LINNEE*, très-babile professeur de médecine à Upsal, est mort dans cette ville le 1er novembre 1783, âgé de 45 ans. Il étoit le dernier rejeton de sa famille, *Voyez* II. JUSSIEU.
LINTOT, (Catherine Caillet de) morte au milieu du siècle *Tomè VII.* passé, eut de l'imagination, et en publia les fruits dans plusieurs romans, intitulés : *Histoire de Mille, de Salens* 2 vol. in-12; *La Jeune Américaine*; *Contes marins*; *Histoire de Mad. d'Atilly*. Le premier paroît imité du *Beaupère suppose*, par Mad. de Villeneuve. Les situations en sont les mêmes; les noms seuls y semblent changés.
LINUS DE CHALCIDE, fils d'Apollon et de Therpsicore, ou, selon d'autres, de Mercure et d'Uranie, et frère d'Orphée, fut le maître d'Hercule, auquel il apprit l'art de jouer de la lyre. Il s'établit à Thèbes, inventa les *Vers lyriques*, et donna des leçons au poète Thamire. Linus fut tué par Hercule, disciple peu docile, qui, las et impatient de sa sévérité, lui brisa un jour la tête d'un coup de son instrument. Selon d'autres mythologistes, il fut mis à mort par Apollon, pour avoir appris aux hommes à substituer des cordes aux fils dont on montoit alors les instruments de musique. Quoi qu'il en soit, on lui attribue l'invention de la lyre. On trouve dans *Stolée* quelques *Vers* sous le nom de Linus; mais ils ne sont vraisemblablement pas de lui. I. LIONNE, (Pierre de) célèbre capitaine du XIVe siècle, d'une des plus anciennes maisons de Dauphiné, rendit de grands services aux rois Jean, *Charles V* et *Charles VI*, contre les Anglois et contre les Flamands. Il se signa la sur-tout à la journée de Rosbeck, en 1382. Ce héros mourut en 1399.
II. LIONNE, (Hugues de) de la même famille que le précédent; s'acquit l'amitié et la con- fiance du cardinal *Mazaria*, et se distingua dans ses ambassades de Rome, de Madrid et de Francfort. Il devint ministre d'état, fut chargé des négociations les plus difficiles, et s'en acquitta avec beaucoup d'honneur pour lui et pour la France. Il mourut à Paris le 1er septembre 1671, à 60 ans. Ce ministre étoit aussi aimable dans la société, que laborieux dans le cabinet. Voici comment *St-Evremont* parle de lui dans une lettre à *Isaac Vossius*. « Je suis surpris qu'un homme aussi consommé dans les négociations, si profond dans les affaires, puisse avoir la déli atesse des plus polis courtisans pour la conversation et pour les plaisirs. On peut dire de lui ce que *Salluste* a dit de *Sylla*, que son loisir est voluptueux; mais que par une juste dispensation de son temps, avec la facilité de travail dont il s'est rendu le maître, jamais affaire n'a été retardée par ses plaisirs. Personne ne connoit mieux que lui les beaux ouvrages; personne ne les fait mieux: il sait également juger et produire; et l'on est en peine si l'on doit estimer plus en lui la finesse du discernement, ou la beauté du génie. » *De Lionne* fut fort regretté, suivant le même écrivain. « C'est le seul, dit-il, en parlant des ministres d'état, qui ait fait appréhender de le perdre, et fait connoître ce qu'on a perdu au même instant qu'il est mort ». Ce ministre libéral, prodigue même, ne regardoit les biens et les richesses que comme un moyen de se procurer des amis et des plaisirs. Il se livra sans ménagement à ceux du jeu, de l'amour et de la table; sa santé et sa fortune en souffrirent également. On a ses Négo- ciations à Francfort, in-4°, et ses *Mémoires* imprimés dans un Recueil de Pièces, in-12, 1668: ils ne sont pas communs. « Rien n'est si beau, dit le marquis d'*Arginson*, que les réponses de M. de *Lionne* au comte d'*Estrades*. C'est là le livre que les gens qui se destinent à la politique, doivent lire pour se former aux affaires et aux négociations. » — *Arthas de LIONNE*, l'un de ses fils, fut évêque de Rosalie, et vicaire apostolique dans la Chine. Il mourut à Paris le 2 août 1713, à 58 ans, avec une grande réputation de vertu et de zèle.
LIONS, *Voyez DESLIONS*.
LIOTARD, (Jean-François) né à Genève en 1703, mort en 178... étoit peintre et graveur. Il réussissoit parfaitement dans le portrait. Il voyagea dans le Levant et demeura trois ans à Constantinople, où ses talens lui valurent l'honneur d'être appelé au sérail du grand-seigneur pour y faire les portraits des sultanes. Le costume oriental lui plut; il laissa croître sa barbe avec d'autant moins de répugnance, qu'elle cachoit une partie de la difformité de son visage. Etant revenu en France, il conserva son extérieur levantin. Ce fut ainsi qu'il parut à Paris en 1752. Son habit et sa barbe suffirent pour l'élever au-dessus de la foule. Les Parisiens et les Parisiennes s'empressèrent de se faire peindre. Son nom parvint bientôt à la cour, où il peignit *Louis XV* et la famille royale. Il fit en peu de temps une fortune brillante, qui ne fut pas due entièrement à l'enthousiasme passager que son costume avoit excité. Il saisissoit parfaitement non-seulement les traits, mais le caractère de ceux qu'il peignoit. Clément de Genève l'appelle le *Peintre de la vérité*, et dit qu'à Venise et à Milan les femmes de moyenne beauté craignoient de se faire peindre par lui. On prétend que la marquise de *Pompadour* fut blessée de sa scrupuleuse exactitude; et en lui donnant cent louis pour le prix de son portrait, elle lui fit sentir que sa barbe faisoit son principal mérite. Il est vrai que *Liotard* ne brilloit pas par le coloris; mais si l'art de saisir la ressemblance est le premier talent d'un peintre à portraits, l'artiste Genevois étoit un homme peu commun dans son genre. On a gravé plusieurs de ses portraits et de ses dessins. On connoit les estampes de ses Grecques et de ses Turques. *Liotard* a gravé deux fois son portrait, le profil de l'impératrice *Marie-Thérèse*, le portrait de *Joseph II*, Vénus endormie du *Titien*, sa fille *Marie-Thérèse*, des Fumeurs Flamands, etc. etc. — Son frère jumeau, *Jean-Michel LIOTARD*, excelloit aussi dans la gravure. — IL LIOTARD, (Pierre) paysan Dauphinois, né à Saint-Etienne de Crossey, à trois lieues de Grenoble, ne sut dans sa jeunesse que lire et cultiver la terre. Entré au service comme simple soldat, il fut blessé au bras à la prise de Mahon en 1756; et, obligé de quitter la carrière militaire, il vint aider dans ses courses, l'un de ses oncles qui étoit herboriste à Grenoble, et à qui la vieillesse commençoit à ôter ses forces. *Liotard* avoit plus de 40 ans lorsqu'il acquit les premiers élémens de la botanique, science qu'il cultiva depuis avec ardeur, et où il mérita des succès. *J. J. Rousseau* en fit son ami, et se plut à lui écrire. En 1782, la ville de Grenoble ayant formé un jardin botanique, en donna la direction à *Liotard*, et lui dut le transport et la description d'un grand nombre de plantes rares, découvertes par lui, dans la chaîne des Alpes. Ayant voulu franchir le portail de ce jardin dont il avoit oublié la clef, il fit tomber sur lui l'un des globes de pierre qui en décoroient le support, et il mourut des suites de cette chute au mois d'avril 1796, à l'âge de 67 ans. *Liotard*, dans un état voisin de l'indigence, vécut d'une petite pension d'invalide, de la vente de quelques plantes usuelles, et d'une gratification de quinze cents livres, qui lui fut accordée par décret du 14 nivôse an 3. Satisfait du plus étroit nécessaire, il trouva le bonheur dans son jardin, en cultivant ses plantes chéries, et riant de ceux qui cherchent le plaisir dans sa mollesse et l'oisiveté. Il savoit à peine lire et écrire, et ignoroit complètement l'orthographe; cependant il parvint à apprendre en entier son *Linnée*, et le possédoit par cœur. Bien n'étoit plus surprenant que d'entendre le jardinier, les bras nuds et la bêche à la main, ou l'invalide revêtu de son uniforme, réciter exactement les phrases latines, par lesquelles le botaniste Suédois, et d'après lui tous les autres naturalistes, désignent les plantes. Dans le *Magasin Encyclopédique*, 4e année, M. Ierryat-Saint-Prix, professeur à Grenoble, a inséré une notice intéressante sur *Liotard*.
LIPENIUS, (Martin) Luthérien Allemand, mort en 1692. à 62 ans, épuisé de travail, de chagrins et de maladies, étoit un laborieux compilateur. On a de lui : I. Un *Traité curieux sur les Étrennes*, 1670, in-4°. II. *Bibliotheca realis*, 6 volum. in-folio. C'est une table universelle, mais très-inexacte, des matières pour les différentes sciences, avec le nom et les ouvrages des auteurs qui en ont traité. Il y a deux volumes pour les *théologiens*, deux pour les *philosophes*; les *jurisconsultes* et les *médecins* en ont chacun un. Elle parut à Francfort en 1675 et 1685.
LIPMAN, Rabbin Allemand, dont on a un *Traité* contre la religion Chrétienne, qu'il composa en hébreu en 1399. Il est intitulé : *Nitsachon*, c'est-à-dire, *Victoire*. Mais rien n'est moins victorieux pour les Juifs, que ce pitoyable ouvrage. *Théodoric Hakspan* le publia en 1644, à Nuremberg, in-4°. I. LIPPI, (Philippe) peintre, natif de Florence, avoit été Carme. Il mourut à Spolette, âgé de 57 ans, en 1488, avec la réputation d'un homme qui avoit plus de talens que de mœurs. Il eut beaucoup de partisans dans sa patrie, et le jour de son enterrement toutes les boutiques furent fermées. — Il laissa un fils, nommé aussi *Philippe LIPPI*, qui fut peintre comme lui. Il l'avoit eu d'une jeune pensionnaire qu'il corrompit dans un monastère de Florence, où il avoit été appelé pour son art. Ce fils, aussi réglé dans sa conduite que son père avoit été débauché, mourut en 1505, à 45 ans.
II. LIPPI, (Laurent) peintre et poète Florentin, est connu des savans par un fameux poème burlesque, intitulé : *Malmantile Raquistato*, imprimé à Florence en 1688, in-4°, sous le nom de *Perlone Zipoli*, qui est l'anagramme de *Laurent Lippi*. On l'a réimprimé en 1731, in-4°, à Florence, avec des notes curieuses de *Salvini* et *Bissioni*; et depuis à Paris, 1768, in-12. On lui a attribué la Traduction en vers latins, de l'*Halienticonon*, ou traité de la Pêche, par *Oppien*. *Lippi* est plus connu par cette production de sa muse, que par celles de son pinceau, quoique ses tableaux l'élevassent au-dessus du commun. Il mourut en 1664.
LIPPIUS, (Nicolas) célèbre mécanicien, né à Basle, fit, en 1598, l'horloge de l'église de Saint-Jean de Lyon, où plusieurs figures se mettent en mouvement toutes les heures, où divers cadrans marquent l'année, les phases de la lune, le cours du soleil, etc. *Lippius* fit un semblable ouvrage pour l'église de Strasbourg, et mourut bientôt après. I. LIPPOMAN, (Louis) savant Vénitien, fut chargé des affaires les plus importantes, et parut avec éclat au concile de Trente. Il fut l'un des trois présidents de ce concile sous le pape *Jules III. Paul IV* l'envoya nonce en Pologne l'an 1556, et le fit son secrétaire, ensuite évêque de Modon, puis de Vérone, et enfin de Bergame. Il mourut en 1559, avec la réputation d'un bon négociateur. Ce prélat possédoit les langues, l'histoire ecclésiastique, sacrée et profane; et sur-tout la théologie. Son caractère manquoit de douceur; et il traita avec une révérité inouïe les Juifs et les hérétiques pendant sa nonciature en Pologne. On a de lui : I. Huit volumes de compilation des *Vies des Saints*, 1568, in-folio, recueillies sans critique et sans discernement. II. *Catena in Genesim*, in *Exodum*, et in *aliquot Psalmos*, 3 vol. in-fol.
II. LIPPOMAN, (Jérôme) noble Vénitien, tour-à-tour ambassadeur à Turin, à Dresde, à Naples, à Constantinople, s'acquitta des commissions les plus importantes avec beaucoup de succès. Mais, ayant été accusé devant les inquisiteurs d'état, d'avoir vendu le secret de la patrie aux princes avec lesquels il avoit eu à traiter, il fut arrêté à Constantinople et conduit à Venise. *Lippoman* prévint son supplice par sa mort. Un jour ayant amusé ses gardes, il se jeta dans la mer pour se sauver à la nage. Les mariniers le reprirent ; mais il mourut deux heures après en 1591.
LIPSE, (Juste) né à Isch, village près de Bruxelles, le 18 octobre 1547, commença à écrire lorsque les autres enfans commencent à lire. A neuf ans, il fit quelques Poèmes ; à douze, des Discours ; à dix-neuf, son ouvrage, intitulé *Variæ lectiones*. Le cardinal de Granvelle, surpris et charmé de son génie, le mena à Rome et le prit pour secrétaire. De retour en Allemagne, il professa avec beaucoup d'applaudissement l'histoire à l'ène et à Leyde, et les belles-lettres à Louvain. Ses leçons lui firent un si grand nom, que l'archiduc *Albert*, et l'infante *Isabelle* son épouse, allèrent les entendre avec toute leur cour. *Henri IV*, *Paul V*, les Vénitiens, tiens, voulurent l'enlever à Louvain ; mais ils ne purent le gagner, ni par les présens, ni par les promesses. *Lipse*, dans ses différentes courses, avoit changé de religion en changeant de climat : Catholique à Rome, Luthérien à l'ène, Calviniste à Leyde ; il redevint Catholique à Louvain. Depuis ce dernier changement, il eut toujours une dévotion fervente à la Sainte Vierge. Il écrivit l'*Histoire de Notre-Dame de Hull*, comme on l'auroit écrite dans les siècles de la plus crasse ignorance. Il adopta, sans examen, les fables les plus ridicules, les traditions les plus incertaines. Il consacra sa plume vénale à cette chapelle. Dans la dédicace de sa plume en vers latins, il se donne des éloges excessifs, et cet hommage ne passera jamais pour celui de l'humilité. Ce ne fut pas sans doute sous l'inspiration de la Sainte Vierge qu'il écrivit son *Traité de Politique*, dans lequel il soutient « qu'il faut exterminer par le fer et par le feu ceux qui sont d'une autre religion que celle de l'état, afin qu'un membre périsse plutôt que tout le corps. » Ce savant, si peu humain, mourut à Louvain le 23 mars 1606, à 58 ans. Il se fit lui-même cette épitaphe, qui donnera une idée de son style : *Quis hie sepultus, quæris ? Ipsevedis. *Nuper locutus et stylo et linguæ fui ; Nunc altero licèbis. Ego sum Lipsius, Cui litteræ dans nomen et suus favor ; Sed nomen... ipse abivi, abibi hoc quoque,* *Et nihil hic orbis ; quod perrennet possidet.* *Vis atriore voce me tecum loqu? Humana cuncta fumus, umbra, vanitas,* Et scena imago, et, verbo ut absolvam, nihil. Excremum hoc te alloquor; Excrum ut gaudam, tu appreciare. Juste Lipse ordonna à son épouse, en mourant, d'offrir sa robe- fournée de professeur, à l'autel de la Vierge de Saint-Pierre de Louvain. Sa femme offrit effectivement ce singulier présent; mais comme il ne pouvoit servir de rien à cette chapelle, on la vendit à Gérard Corselius, qui s'en servit depuis en mémoire de Lipse. L'argent fut employé à des usages de dévotion. Juste Lipse avoit paru animé, du moins dans ses derniers jours, par une piété véritable; car, dans sa jeu- nisse, il avoit beaucoup aimé les femmes... Scaliger, Casaubon et lui, passaient pour les Trium- vers de la république des lettres. On ne se contentoit pas d'ad- mirer Lipse, tous les jeunes gens cherchoient à l'imiter. Le goût du public a été de tous les temps une vraie machine, qui s'est élevée et qui s'est abaissée au gré des auteurs célèbres. Juste Lipse eut assez de réputation dans son temps, pour être pris uni- versellement pour modèle. On n'en pouvoit guère choisir de plus mauvais. Son style sautil- lant, incorrect, semé de pointes et d'ellipses, gâta une infinité d'écrivains en Flandre, en France et en Allemagne. Juste Lipse croyoit s'être formé sur Tacite, et il n'avoit pris que son obs- curité et son âpreté. Il savoit par cœur cet historien, et il s'obligea un jour à réciter mot pour mot tous les endroits de ses ouvrages qu'on lui marque- roit, consentant à être poi- gnordé, en cas qu'il ne les ré- citât pas fidèlement. « Outre ce que Juste Lipse a écrit, dit M. Formey, sur les matières de jurisprudence et de politique, il s'est proposé de rétablir toute la doctrine Stoïcienne, tant à l'égard de la physique que de la morale; et ses ouvrages, à ce sujet, sont remplis d'érudition. Il n'est pourtant pas également heureux par-tout. Il n'a pas saisi le véritable sens des axiomes du stoïcisme; et se laissant éblouir par les grands mots que cette secte prodigue, il n'a pas eu la circonspection nécessaire pour découvrir et éviter le venin qu'ils recèlent. Ainsi prévenu, il a proposé comme des doc- trines saines, pieuses et con- formes au Christianisme, les choses les plus dangereuses et les plus diamétralement opposées à la religion. En politique, il voulut se montrer éclectique; mais ce qu'il écrivit en faveur de l'intolérance, lui attira de fortes réfutations et de vives censures. Il démentit les prin- cipes de constance empruntés du Stoïcisme, qu'il étala dans ses écrits, par l'inconstance qui ré- gua dans toutes ses démarches, sur-tout en fait de religion. » (Historic abrégée de la Phi- losophie, page 240). Sa figure, et sa conversation ne répon- doient point à la grande réputa- tion qu'il s'étoit faite. Les étran- gers qui venoient rendre hom- mage à ses talens, ne pouvoient concevoir que ce fût cet homme dont la renommée étoit si éten- due. Il aimoit à l'excès les chiens et les fleurs; et il disoit: « qu'il préféroit certains oignons de tu- lipe à des lingots d'or ou d'ar- gent. » Les ouvrages de Lipse ont été recueillis en six volum. in-folio, à Anvers, 1637; et cette collection n'est guère feuil- letée que par des savans poudreux Les principaux écrits qu'elle ren- ferme, sont : I. Un Commentaire sur Tacite, assez estimé. Il est prétend que ce qu'il y a de mieux dans cet ouvrage, a été tiré de ses écrits. Juste Lipse passait pour plagiaire, et cet homme, qui donnoit des robes à la Sainte Vierge, ne se faisoit pas un scrupule de dépouiller les auteurs. Saumoise, le président du Faur, le chevalier de Montaigu, et plu- sieurs autres écrivains le lui re- prochèrent. II. Ses Saturnales. III. Son Traité De militia fiom- and. IV. Ses Electes, ouvrages de critique, passables. V. Un Traité de la Constance; son meilleur ouvrage : le savant li- braire Raphelin, très-bon juge du mérite des livres, avoit con- damné à l'oubli tous ceux de Lipse, à l'exception de celui-ci. Lipse n'avoit pas été le saint de son sermon. Nous avons déjà vu qu'il avoit promené son es- prit de religion en religion. Mais c'est peut-être ce qui lui fit connoître la nécessité d'être cons- tant dans la véritable. VI. Ses Diverses Leçons : ouvrage de sa tendre jeunesse, beaucoup mieux écrit que les productions de ses derniers jours. Il passa du bon en mauvais goût. VII. Son Traité de Politique; compilation assez médiocre, et que l'auteur aimoit beaucoup; semblable à ces mères bizarres, qui donnent toute leur tendresse à ceux de leurs enfans que la nature a le plus maltraités. VIII. De una Religione. IX. De Cruce libri tres, Leyde, 1695, in-12; ouvrage plein d'érudition. X. De crucis supplicio apud Ro- manos uritato, dans les Anti- quités Romaines de Kippingius. XI. De Amphitheatris, dans les Antiquités Romaines de Grævius.
XII. Un Traité des Bibliothè- ques, publié à Anvers, en 1613, in-4.º Il a été traduit par M. Pei- gnot, savant bibliothécaire du département de la haute-Saône, et mis en tête de son Manuel Bibliographique. Les huit Ha- rangues qui ont paru à l'ene sous son nom, lui ont été attribuées par des hommes de mauvaise foi, comme il le prouve lui-même. Cent. 1r. Miscell. Epist. 68.
LIRON, (Jean) savant Bé- nédictin de la congrégation de Saint-Maur, très-versé dans les recherches et les anecdotes lit- téraires, naquit à Chartres en 1665, et mourut au Mans en 1749, à 84 ans. Nous avons de lui, deux ouvrages curieux. I. La Bibliothèque des Auteurs Char- trains, 1719, in-4.º Si l'on retranchoit de ce livre un grand nombre d'auteurs qui n'avoient aucun droit d'y être placés, on le réduiroit à un petit vol. in-12. Une foule d'évêques, de cha- noines, de curés, de petits écrivains connus seulement par une chanson non imprimée, y font une figure inutile. D'ailleurs, il est un peu prodigue d'éloges en- vers des écrivains qui en méri- tent bien peu. Le projet de l'au- teur avoit été de faire une Bi- blothèque générale des Auteurs de France, et il avoit commencé par ceux de sa patrie. II. Les Aménités de la critique, 1717 — 1718, en 2 vol. in-12. C'est un recueil de dissertations et de remarques sur divers points de l'antiquité ecclésiastique et pro- fane. III. Les Singularités His- toriques et Littéraires, Paris, 1734—1740, 4 vol. in-12. Ce sont des faits échappés aux plus laborieux compilateurs, des noms tirés de l'oubli, des points de critique éclaircis, des bévues d'écrivains célèbres relevées, des opinions combattues, d'autres établies : tout cela assemblé sans beaucoup d'ordre, écrit d'un style simple, pas toujours exempt d'expressions incorrectes et de phrases mal construites, mais semé de l'érudition la plus recherchée. On voit un homme qui lisait beaucoup, et qui ne passe sur rien sans faire des corrections ou des remarques.
LISET, *Voyez* LIZET.
LISIAS, *Voyez* LISIAS.
LISIEUX, *Voyez* ZACHARIE de Lisieux, n.º VI.
LISKOV, (Christophe Frédéric) satirique Allemand, dont le style approche de celui de *Swift*, mais que *Rabener* a fait oublier. Ses œuvres ont été recueillies sous ce titre ; *Recueil d'Outrages satiriques et sérieux* ; Francfort et Leipzig, 1739. I. LISLE, (Claude de) naquit à Vaucouleurs en Lorraine, l'an 1644, d'un père qui étoit médecin. Le fils se fit recevoir avocat; mais l'étude de la jurisprudence n'étant pas de son goût, il se livra tout entier à l'histoire et à la géographie. Pour se perfectionner, il vint à Paris, où il se fit bientôt connoître. Il y donna des leçons particulières d'histoire et de géographie, et compta parmi ses disciples, les principaux seigneurs de la cour, et le duc d'Orléans, depuis régent du royaume. Ce prince conserva toujours pour lui une affection singulière, et lui donna souvent des marques de son estime. *De Lisle* mourut à Paris, le 2 mai 1720, à 76 ans, laissant quatre fils et une fille. On a de lui : I. Une *Relation his-* historique du royaume de Siam*, 1684, in-12, assez exacte. II. Un *Abrégé de l'Histoire Universelle*, depuis la création du monde jusqu'en 1714; à Paris, 7 volumes in-12, 1731. Cet ouvrage, plat, ennuyeux, superficiel, est le fruit des leçons que de *Lisle* avoit faites sur l'histoire. Il y a cependant quelques singularités qui le firent rechercher dans le temps. III. Une *Introduction à la Géographie*, avec un *Traité de la Sphère*, 2 vol. in-12, à Paris, 1746; livre publié sous le nom de son fils aimé, le géographe, qui suit.
II. LISLE, (Guillaume de) fils du précédent, naquit à Paris en 1675. Dès l'âge de huit ou neuf ans, il commença à dessiner des cartes; et ses progrès dans la géographie furent tous les jours plus rapides. A la fin de 1699, il donna ses premiers ouvrages : une *Mappemonde*, quatre *Cartes* des quatre parties de la terre, et deux *Globes*, l'un céleste, l'autre terrestre, qui eurent une approbation générale. Ces ouvrages différouent beaucoup de ceux qui avoient paru jusqu'alors. « La Méditerranée, dit *Fontenelle*, mer connue de tout temps par les nations savantes, toujours couverte de leurs vaisseaux, traversée de tous les sens possibles par une infinité de navigateurs, n'avoit que 860 lieues d'Occident en Orient, au lieu de 1160 qu'on lui donnoit; erreur presque incroyable. L'Asie étoit pareillement raccourcie de 500 lieues; la position de la terre d'Yec, changée de 1700; une infinité d'autres corrections moins frappantes et moins sensibles, ne surprenoient que les yeux savans; encore de Lisle avoit-il jugé à propos de respecter jusqu'à un certain point les préjugés établis, et de n'user point à toute rigueur du droit que lui donnoient ses découvertes, tant le faux s'attire d'égards par une certaine possession où il se trouve toujours ! » Ces premiers ouvrages furent suivis de plusieurs autres qui lui méritèrent une place à l'académie des Sciences, en 1702 ; le titre de premier géographe du roi et une pension, en 1718. Choisi pour montrer la géographie à Louis XV, il entreprit plusieurs ouvrages pour l'usage de ce jeune monarque ; il dressa une Carte générale du monde, et une autre de la fameuse Retraite des Dix mille. L'illustre élève devint l'émule de son maître. Louis XV a été l'un des monarques de l'Europe, qui possédoit le mieux la géographie. Il a composé un Traité du cours de tous les fleuves, précieux pour les recherches et pour l'exactitude... La réputation de de Lisle étoit si répandue et si bien établie, qu'il ne paroissoit presque plus d'Histoire et de Voyage, qu'on ne voulût l'orner de ses cartes. Il travailloit à celle de Malte pour l'Histoire de l'abbé de Vertot, lorsqu'il fut emporté par une apoplexie, le 25 janvier 1726, à 51 ans. Ses Cartes sont en très-grand nombre et très-estimées. Ce ne sont pas des répétitions de cartes plus anciennes ; on voit dans les siennes l'historien qui recueille les témoignages, et le géographe qui mesure et qui compare. On peut en voir la liste dans le Mercure de mars 1726. Il devoit donner une Introduction à la Géographie, dans laquelle il auroit rendu compte des raisons qu'il avoit enes de faire des changements aux cartes anciennes ; mais sa mort prématurée priva le public de cette utile production. Le nom de ce géographe n'étoit pas moins célèbre dans les pays étrangers que dans sa patrie. Plusieurs souverains tentèrent de l'enlever à la France, mais toujours inutilement. Le czar Pierre, dans son voyage à Paris, alloit le voir familièrement, pour lui donner quelques remarques sur la Moscovie ; et plus encore, dit Fontenelle, pour connoître chez lui, mieux que par-tout ailleurs, son propre empire.
III. LISLE, (Joseph-Nicolas-de) frère du précédent, naquit à Paris en 1688. Après avoir fait de bonnes études au collège Mazaria, il se consacra tout entier aux mathématiques. L'astronomie avoit sur-tout des attraits puissans pour lui. L'éclipse totale du soleil, arrivée le 12 mars 1706, fut comme le signal que la nature sembla donner à son génie. Depuis, il ne cessa de faire des observations astronomiques, dont plusieurs sont très-importantes. La place d'élève que l'académie des Sciences lui donna en 1714, fut un nouveau lien pour le jeune astronome. Les mémoires de cette compagnie furent bientôt ornés de ses réflexions et de ses dissertations. Il proposa, en 1720, de déterminer la figure de la terre, en France ; et ses vues à ce sujet furent mises en exécution, quelques années après. Il fit, en 1724, le voyage d'Angleterre, et y fut très-bien accueilli par Newton et Halley. Le premier lui fit présent de son portrait, et le second de ses Tables astronomiques, qui ne furent données au public que long- temps après. La Société royale, et successivement toutes les compagnies savantes de l'Europe, s'empressèrent de s'associer de Lisle; et il mourut doyen de toutes les grandes académies. Appelé en Russie en 1726, il y obtint une pension considérable et un observatoire vaste et commode; et ne revint dans sa patrie, en 1747, qu'après s'être signalé par des travaux immenses en géographie et en astronomie. Il les continua à Paris, où il étoit professeur au collège Royal, et y forma des élèves dignes de lui, entr'autres M. de la Lande et M. Messier. L'académie des Sciences lui reprocha d'avoir accepté les dons d'une puissance étrangère; ce qui le détermina à demander sa retraite. Il termina sa longue et glorieuse carrière en 1768 à 80 ans, dans une sorte d'indigence. Une piété vraie, des mœurs douces, une société tranquille, le désintéressement le plus grand: telles étoient les qualités de cet illustre astronome. La droiture de son ame éclata dans toute sa conduite; et s'il ne fut pas toujours communicatif, il ne connut pas non plus ces aigreurs, ces jalousies qui divisent quelquefois les savans. Il a laissé un grand nombre de porte-feuilles, renfermant plusieurs collections précieuses, et qui peuvent être très-uilles aux astronomes, aux géographes, aux navigateurs. Nous avons encore de lui: I. d'excellens Mémoires pour servir à l'Histoire de l'Astronomie, 1738, en vol. in-4. Il. Divers Mémoires, insérés dans ceux de l'académie des Sciences et dans quelques journaux. III. Nouvelles Cartes des Découvertes d'Amiral de Fonte, 1753, in-4. Enfin, il auroit pu, sans doute, donner un plus grand nombre d'ouvrages; mais la vaste étendue de ses vues et de ses projets, faisoit qu'il rassembloit beaucoup et qu'il publioit peu.
IV. LISLE DE LA DREVETIÈRE, (Louis-François de) né à Suzela-Rousse en Dauphiné, mort au mois de novembre 1756, dans un âge assez avancé, étoit issu d'une famille noble du Périgord. Son père qui vivoit d'un revenu modique, l'envoya à Paris pour y finir ses études. Le jeune de Lisle se distingua en rhétorique, et sur-tout en philosophie; il sut en écarter les mots baroques et les argumens bizarres, pour s'attacher aux raisonnemens solides. Il fit ensuite son droit, dans le dessein de suivre le barreau; mais l'amour du plaisir le détourna de cette carrière. Son père ne pouvant le soutenir à Paris, il se vit réduit à vivre de ses talens. Il travailla pour le théâtre Italien. En 1721, il donna au public sa comédie d'Arlequin sauvage, pièce excellente, qu'on voit toujours avec plaisir. En 1722, il fit représenter Timon le Misanthrope, qui eut le plus grand succès. L'année suivante, il donna Arlequin au Banquet des sept Sages, comédie qu'on recevroit peut-être mieux aujourd'hui qu'elle ne le fut, parce que le goût de la philosophie n'étoit pas dominant alors. Cette pièce fut suivie du Banquet ridicule. Il mit au jour, en 1725, sa comédie du Faucon, ou les Oies de Bocace. On a encore de lui: Essai sur l'amour propre, poème, 1738, in-8°; la Découverte des Longitudes, in-12, 1740; Danaüs, tragédie, 1732; le Berger d'Amphryse; le Valet Auteur; Arlequin Astrologue; Ar- lequin Grand Mogol; etc.; et quelques Pièces de Vers, recueillies en un seul volume. De Lisle étoit d'un caractère fier, taciturne et rêveur, et ne pouvoit s'abaisser qu'auprès des grands; encore disoit-il qu'il y avoit trop à souffrir dans leurs antichambres. —Il ne faut pas le confondre avec un autre de Lisle, mort à Paris en mars 1784. Celui-ci étoit un littérateur aimable, qui s'étoit fait un nom par de j.lis couplets répandus à la cour, ce qui l'avoit fait surnommer Delisle-Noëls. Beaucoup de facilité et un talent agréable l'appellèrent auprès du duc de Choiseul et de la maison de Rohan; enfin, il étoit attaché au comte d'Artois, qui l'avoit honoré d'une pension. Il a légué tous ses manuscrits à ce prince; on croit qu'ils contiennent des choses fort curieuses.
LISOLA, (François baron de) né à Salins en 1613, entra au service de l'empereur en 1639, et lui fut utile par ses négociations et par ses écrits. Il fut employé dans tous les traités les plus célèbres, et mourut en 1677, à 64 ans, un peu avant les conférences de Nimègue. On a de lui : I. Un ouvrage intitulé : Bouclier d'Etat et de Justice, dans lequel il entreprend de réfuter les droits de la France sur divers états de la monarchie d'Espagne. Cet ouvrage plut beaucoup à la maison d'Autriche, et fut très-désagréable à la France. Verjus, l'un des plénipotentiaires au traité de Ryswick en 1697, écrivit contre cet auteur avec beaucoup de vivacité. Lisola lui répondit par une mauvaise brochure, qu'il intitula : La Sauce au Verjus, faisant une plate al- lusion au nom de son adversaire. Ce n'est pas la seule mauvaise plaisanterie qui soit dans ce livre. II. Lettres et Mémoires, in-12.
LISTER, (Martin) médecin ordinaire d'Anne reine d'Angleterre, né dans le comté de Buckingham en 1638, mort en février 1712, pratiqua la médecine avec beaucoup de succès, et en exposa la théorie dans plusieurs ouvrages il écrivit aussi beaucoup sur l'histoire naturelle. Ses livres les plus connus, sont : I. Historia Conchyliorum libri quatuor, cum Appendice; à Londres, 1685 à 1693, 5 tom. en vol. in-fol. Ce ne sont que des figures, au bas desquelles se trouve le nom de la coquille qui y est représentée. Il y a 1057 planches. On en a donné une nouvelle édition à Oxford, 1770, in fol., avec des Tables de Guillaume Huddesford. II. Exercitatio anatomica de Buccinis fluviatibus et morinis, cum Exercitatione de Variolis, 1695, in-8°. III. Voyage de Paris, in-8°, en anglois : il est curieux. IV. Tractatus de Arancis et de Cochleis Angliæ : accedit Tractatus de lapidibus ejusdem insulæ ad Cochlearum quandam imaginem figuratis, 1678, in-4°. V. De Morbis chronicis Dissertatio. VI. Exercitatio anatomica de Cochleis, maximè terrestribus et limacibus, 1678, in-4°. VII. Une édition du Traité d'Apicius, De Obsoniis et condimentis, 1709, in-8°, avec des remarques. VIII. Exercitationes et descriptiones Thermorum ac Fontium Angliæ, 1684, in-8°.
LISZINSKI, (Casimir) gentilhomme Polonois, fut accusé d'atleisme à la diète de Grodno en 1688, par l'évêque de Pos- nanie. On trouva chez lui, des écrits où il avançoit, entr'autres propositions, que *Dieu n'étoit pas le créateur de l'homme*, mais que *l'homme étoit le créateur d'un Dieu qu'il avoit tiré du néant...* *Liszinski* fut arrêté; il tâcha de s'excuser en disant qu'il n'avoit écrit ces extravagances que pour les réfuter; mais on ne l'écouta point. Il fut condamné à périr sur un bûcher, et la sentence fut exécutée le 30 mars 1689.
LITLE, ou le PETIT, (Guillaume) surnommé DE NEUBRIDGE, (*Neubrigensis*) du nom du collège où il demeuroit, étoit chanoine régulier de Saint-Augustin en Angleterre, et mourut vers 1208 ou 1220. Il laissa une *Histoire d'Angleterre*, en 5 livres, dont la meilleure édition est celle d'Oxford, par *Hearne*, 1719, en 3 vol. in-8°, avec des *Notes* de plusieurs savans, et trois *Homélies* attribuées au même *Litle*. Elle commence en 1066, et finit en 1197. Les historiens trouveront dans cet ouvrage des matériaux utiles, en les débarrassant de quelques faits faux ou exagérés.
LITOLPHI-MARONI, (Henri) évêque de Bazas, étoit de la famille des marquis de Suzarre *Litolphi-Maroni*, originaire de Mantoue, et l'une des plus illustres d'Italie. Il naquit à Gauville, à une lieue d'Evreux, devint aumônier du roi, et fit paroître à la cour tant de vertus, que *Louis XIII* le nomma à l'évêché de Bazas. Son mérite fut la seule sollicitation qu'il employa pour avoir cette dignité. *Litolphi* fut très-attaché aux Solitaires de Port-royal, et prit *Singlin* pour son directeur. Il établit à Bazas un séminaire; ré- forma son abbaye de *Saint-Nicolas*, diocèse de Laon, parut avec éclat dans l'assemblée du clergé de France, qui condamna les maximes des casuistes relâchés; édifia par ses prédications et par ses vertus; et mourut le 12 mai 1645, à Toulouse, où il étoit allé pour se rendre à l'assemblée du clergé qui alloit s'y tenir. *Godeau*, évêque de Vence, fit son *Oraison funèbre*. On a de lui, une *Ordonnance* pour prouver l'utilité des Séminaires, qu'il composa lors de l'érection du sien; elle fut imprimée in-4°, 1646, chez *Vitré*; et réimprimée avec la traduction des livres du *Sacerdoce* de *St. Jean-Chrysostôme*. I. LITTLETON, (Thomas) jurisconsulte Anglois, fut créé chevalier de Bath, et l'un des juges des communs plaidoyers, sous le règne d'*Edouard IV*. Il mourut en 1482, dans un âge avancé. On a de lui, un livre célèbre, intitulé: *Tenures de Littleton*, 1604, in-8°; qui est, selon *Cambden* son commentateur, à l'égard du Droit coutumier Anglois, ce qu'est *Justinien* par rapport au Droit civil. Cet ouvrage a beaucoup servi à M. *David Houard*, auteur des *Anciennes Lois des François*, conservées dans les *Coutumes Angloises*, Rouen, 1766, 2 vol. in-4°; suivis, en 1776, de 4 autres vol. in-4°.
II. LITTLETON, (Adam) humaniste de Shropshire, né à Haleswen, en 1627, fit ses études dans l'école de Westminster, et en devint le second maître en 1658. Ses vastes connoissances le firent surnommer dans son pays le *Grand Dictateur de la Littérature*. Il enseigna ensuite à Chel- sea, dans le Middlesex, et fut fait curé de cette église en 1664. Enfin, il devint chapelain ordinaire du roi, chanoine, puis sous-doyen de Westminster, et mourut à Chelsea, le 30 juin 1694. Il aimait passionnément l'étude, et il n'épargnait rien pour satisfaire sa curiosité littéraire. Son principal ouvrage est un *Dictionnaire Latin-Anglois*, 1685, in-4°, qui est d'un grand usage en Angleterre. La meilleure édition est celle de 1735. Il en avait commencé un pour la *Langue Grecque*, qu'il n'eut pas le temps d'achever. La littérature orientale et rabbinique, les historiens, les orateurs, les poètes anciens, lui étoient très-familiers. La préface latine des ouvrages de *Cicéron*, publiés à Londres, en 1681, en 2 volumes in-fol., est de lui. Il est encore auteur d'une dissertation latine, *De juramento Medicorum*, in-4°, 1693; d'une traduction angloise du *Janus Anglorum* de *Selden*; de *Sermons* en sa langue, 1 vol. in-fol., etc.
III. LITTLETON, (George) étoit né en 1709. Après avoir visité la France et l'Italie, il fut député au parlement, ensuite secrétaire du prince de Galles, enfin trésorier de l'épargne, et conseiller privé. Il mourut le 22 août 1772, à 64 ans. Son *Histoire de Henri II*, 1764, 3 vol., dont la fin parut en 1771, eut du succès. D'abord déiste déclaré, et ensuite chrétien zélé, il publia un petit ouvrage, intitulé: *La Religion Chrétienne, démontrée par la conversion et l'apostolat de St. Paul*; traduit en françois par l'abbé Guenée, Paris, chez *Tilliard*, 1754, 1 vol. in-12. Cet ouvrage l'a plus fait connoître en France que ses autres productions. — *Charles LITTLETON*, son frère, évêque de Carlisle, mort en 1768, fournit différents *Mémoires* à la société des Antiquaires, dont il avait été président. — Il y a un autre *LITTLETON*, (Edouard) chapelain du roi d'Angleterre, mort en 1734, dont on a quelques *Poésies*.
LITTRE, (Alexis) savant médecin, né à Cordes, en Albigeois, le 21 juillet 1658, se fit une réputation à Paris par ses connoissances anatomiques. L'académie des Sciences se l'associa en 1699, et il fut choisi quelque temps après pour être médecin du Châtelet. Le principal agrément de cette place, étoit à ses yeux, de lui fournir des accidérs rares, et plus d'occasions de disséquer. Il mourut d'apoplexie à Paris, le 3 février 1725, à 67 ans. C'étoit un homme d'un caractère très-sérieux et très-appliqué, ennemi de tout autre plaisir que celui d'augmenter ses lumières, la facilité de parler lui manquait absolument; et, quoiqu'il eût beaucoup de précision, de justesse et de savoir, il ne réussit guère que parmi ceux qui se contentent de l'art de la médecine, dénué de celui du médecin. Sa vogue ne s'étendit point jusqu'à la cour, ni jusqu'aux femmes du monde. Son laconisme peu consistant n'étoit d'ailleurs réparé, ni par sa figure, ni par ses manières. Il fut d'une assiduité extrême à l'académie, et il lui fournit différentes observations dont elle a orné ses *Mémoires*.
LITTRET DE MONTIGNY, — (Claude-Antoine) graveur habile, mort à Rouen en 1775, à 40 ans, a gravé le Concert du Sultan, d'après *Carle Vanloo*, et quel- ques autres morceaux. Il avoit du talent, mais encore plus d'amour propre. I. LIVIE DRUSILLE, fille de *Livius Drusus Calidianus*, épousa *TIBÈRE Claude Néron*, homme illustre par sa naissance, sa valeur et son esprit, dont elle eut deux enfans : l'empereur *Tibère*, et *Drusus*, surnommé *Germanicus*. Ce *Tibère*, qui fut d'abord prêteur, et ensuite pontife, ayant suivi le parti de *Lucius*, frère d'*Antoine*, *Octave* le chassa du territoire de Naples. *Livie* fuyant les armes d'*Octave*, accompagnée d'un seul domestique, et portant son fils entre ses bras, fut obligée de se jeter dans une petite barque pour aller rejoindre son mari. *Livie* avoit les graces de la figure et tous les talons de l'esprit. *Octave*, depuis *Auguste*, en devint passionnément amoureux. Dégoûté de *Scribonie*, son épouse, il la répudia, enleva *Livie* à son mari, et quoiqu'elle fut grosse de *Drusus*, il ne laissa pas de l'épouser, de l'aveu des prêtres de Rome, plus effrayés de la puissance du Triumvir, qu'attachés aux lois et à l'équité. L'esprit vif et insinuant de *Livie* lui donna beaucoup d'empire sur *Auguste*, qui partagea avec elle ses soins et sa puissance. Jamais femme ne porta la politique plus loin, et ne sut mieux la couvrir. *Auguste* avoit été cruel pendant son triumvirat ; il le parut encore dans les premières années de son règne : *Livie* adoucit sa rigueur, et lui fit connoître les douceurs de la clémence. Elle fit pardonner à *Ciona*, neveu du grand *Pompée*, qui avoit conspiré contre les jours de son époux. Son ambition ne se borna pas à être la femme d'un empereur : elle voulut en être la mère. Elle fit adopter par *Auguste* les enfans qu'elle avoit eus de son premier mari ; et, pour combler l'espace qui étoit entre le trône et eux, elle fit périr, dit-on, tous les parens d'*Auguste* qui auroient pu y prétendre. On l'accusa même d'avoir hâté la mort de son époux, dans la crainte qu'il désignait *Agrippa* pour son successeur, au préjudice de *Tibère*. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'elle cacha longtemps sa mort, de peur que, si la nouvelle s'en répandoit pendant l'absence de son fils, il n'arrivait quelque révolution subite, fatale à sa fortune et à ses espérances. Ce fils, le motif de tous ses crimes, la traita avec la plus noire ingratitude, et pendant sa vie, et après sa mort, arrivée l'an 29 de J. C., à 86 ans. Il ne prit aucun soin de ses funérailles, cassa son testament, et défendit de lui rendre aucuns honneurs. Cette femme intrigante que *Caligula* appeloit *Ulysse en habit de femme*, réunissoit l'habileté d'*Auguste* et la profonde dissimulation de *Tibère* : tout lui servit à dominer. Elle étoit une des plus belles femmes du monde ; mais sa sagesse vraie ou affectée, paroissoit encore plus grande que sa beauté. *Dion* rapporte qu'un jour des hommes nus s'étant rencontrés par hasard ou autrement devant cette princesse, le Sénat qui le sut, étoit sur le point de les condamner à une grosse peine, mais elle s'opposa à cet arrêt, en disant que des hommes nus n'étoient que des statues pour une femme sage. Quelqu'un lui ayant demandé de quels moyens elle s'étoit servie pour captiver l'esprit d'*Auguste* ? Elle répondit : *En lui, obéissant aveuglément*, en ne voulant point pénétrer dans ses secrets, en feignant de ne point savoir ses intrigues. Le Sénat ayant décerné à Auguste, après sa mort, les honneurs divins, comme à Jules César, et lui ayant fait bâtir un temple; Livie voulut en être la prêtresse, et le desservir, sous le nom de Julie-Auguste. Caligula, son petit-fils, prononça son oraison funèbre.
LIVIE, Voy. DRUSILLE, n°. II.
LIVIE, Voyez ORESTILLE.
LIVILLE, Voyez V. JULIE.
LIVINEIUS, (Jean) natif de Dendermonde, étoit originaire de Gand. Levinus Torrenius, évêque d'Anvers, son oncle maternel, lui inspira le goût de la littérature sacrée. Étant allé à Rome, il fut employé par les cardinaux Sirlet et Caraffe à traduire et à publier les ouvrages des Pères Grecs. Il fut ensuite chanoine et théologal d'Anvers, où il mourut en 1599, à 50 ans. C'étoit un bon critique; mais son latin est dur. Il travailla avec Guillaume Canterus à examiner et à confronter quelques manuscrits de la version des Septante, et leurs observations servirent à la partie grecque de la Polyglotte de Plantin. Nous avons de lui : I. Une première édition latine et grecque des Livres de la Virginité, de saint Grégoire de Nysse, et de saint Jean Chrysostôme, qui ont passé tous les deux dans le recueil des Œuvres de ces deux saints Pères, par le P. Fronton du Duc. II. Panegyrici veteres, Anvers, 1599, in-8.º III. Une première version des Sermons de St. Theodore Studite, et des Homélies de saint Eucher; Anvers, 1602, in-8.º
LIVIUS, Voyez AND ONIC, n.º VI... et TITE-LIVE.
LIVIUS SALINATOR, (Marcus) étant consul avec Claude Néron, dans le temps de la se onde guerre Punique, remporta une grande victoire sur Asdrubal qui amenoit un secours considérable à son frère Annibal. Par cet événement, le secours fut non-seulement intercepté, mais l'Italie sauvée. Asdrubal ayant été tué dans le combat, le consul fit jeter sa tête dans le camp d'Annibal, qui en conçut un chagrin mortel. Quelque tems après, Livius perdit la ville de Tarente qui fut reprise par Fabius Maximus. Alors le consul, pour diminuer la gloire de cet exploit, se vanta qu'elle n'avoit été reprise que par son moyen; il est vrai, répondit Fabius; car s'il ne l'eût point perdue, je ne l'aurois point reprise.
LIVONIÈRE, (Claude-Poquet de) né à Angers, en 1652, se fit recevoir avocat, après avoir servi pendant quelque temps, et suivi le barreau à Paris, où il se distingua. L'amour de sa patrie le fit revenir à Angers; il y occupa une place de conseiller et une de professeur en droit, qu'il céda à son fils, en 1721. Il mourut en 1726, à 74 ans, à Paris, où il étoit venu suivre un procès. C'étoit un homme savant et modeste, qui redoutoit la qualité d'auteur; il fallut bien du temps pour l'engager à se faire imprimer. On a de lui : I. Un bon Recueil de Commentaires sur la Coutume d'Anjou, Paris, 1725, 2 vol. in-fol. II. Traité des Fiefs, 1729, in-4.º III. Règles du Droit François, 1768, in-12. On les attribue avec plus de raison à son fils aîné. Le père et le fils connoissoient bien les lois Romaines et la jurisprudence Françoise. Ils furent très-consultés. *Voyez PI-NEAU.*
**LIVOY**, (Timothée DE) Barnabite, né à Pithiviers, mort le 27 septembre 1777, est auteur du *Dictionnaire des Synonymes françois*, in-8°; ouvrage utile, mais incomplet. M. Beauzée en a donné une nouvelle édition, corrigée, et considérablement augmentée, 1788, in-8°. Il a traduit de l'italien : I. Le *Tableau des révolutions de la Littérature ancienne et moderne de Denina*, 1767, 2 vol. in-12. II. *L'homme de lettres*, du P. Bartoli, 1768, 2 vol. in-12. III. *L'Exposition des caractères de la vraie Religion*, du P. Gerdil, in-12. IV. *Traité du bonheur public*, de Muratori, 2 vol. in-12. V. *Voyage d'Espagne fait en 1755*, avec des notes historiques, géographiques et critiques, 2 vol. in-12, 1772. Ces différentes traductions peuvent être fidèles : mais l'élégance n'est pas leur plus grand mérite.
**LIUTPRAND**, *Voyez LUIT-PRAND.*
**LIZET**, (Pierre) de Clermont en Auvergne, avocat général, puis premier président au parlement de Paris, s'éleva, en 1529, par son mérite, à cette dignité. Le cardinal de Lorraine la lui fit perdre en 1550, pour se venger de ce qu'il avoit empêché qu'on ne donnât aux *Guise* le titre de PRINCES dans le parlement : titre qu'il ne croyoit dû qu'aux seigneurs de la maison royale. Jean Bertrand, président à mortier, et habile courtisan, fut mis à sa place par les sollicitations de la duchesse de *Valentinois*, qui ne refusoit rien au cardinal de Lorraine, et qui étoit alors toute-puissante sur le cœur de Henri II. Lizet, dit M. Garnier, étoit un homme solidement vertueux, et aussi éclairé que le comportoit son siècle. Mais, à mille bonnes qualités, il joignoit deux défauts essentiels dans la place qu'il remplissoit : un zèle fanatique contre tous ceux qu'il supposoit imbus des nouvelles opinions : et une loquacité qui le rendoit incomode, et souvent ridicule, dans le commerce de la vie. Tant qu'il put se persuader que sa compagnie le soutiendroit, il résista courageusement aux menaces et aux prières qu'on employa successivement pour lui arracher sa démission. Lorsqu'il s'appergit qu'on l'oublioit, et qu'il y avoit dans le parlement des briques pour lui donner un successeur, il alla trouver le cardinal de Lorraine, auteur de sa disgrace, et tombant à ses genoux, il le conjura d'avoir pitié d'un vieillard infortuné, qui, après avoir consumé sa vie dans des travaux pénibles, étoit réduit à une maison de louage, et n'avoit pour tout bien que sa charge. Le roi lui donna en dédommagement de cette place, l'abbaye de Saint-Victor, où il mourut le 5 juin 1554, à 72 ans. Ce magistrat passoit tour-à-tour de l'excessive fermeté à l'excessive foiblesse ; il ne sut jamais prendre un juste milieu, et on le vit, pour nous servir des expressions de *de Thou*, « se conduire en femme, après avoir agi en homme. » On a de lui, de mauvais *Ouvrages de Controverse*, en 2 vol. On voit qu'il avoit lu : il compile quantité de passages ; mais comme il n'étoit pas théologien, il ne raisonne raisonne pas assez, et avance quelquefois des propositions insoutenables : ce qui fournit matière à Bèze de le ridiculiser dans un écrit macaronique, intitulé : Magister Benedictus Passavantius. Son style, d'ailleurs, est ampoulé, et se sent du zèle ardent dont il étoit animé contre les hérétiques. Ce qu'il avance dans son Traité contre les Versions de l'Écriture en langue vulgaire, est tout-à-fait original. Il dit que quand la Bible fut traduite en latin dans les premiers siècles de l'Église, il y avoit deux sortes de latins, l'un pour les savans, et l'autre pour le peuple ; et qu'ainsi la version de l'Écriture ayant été faite dans le premier latin, ce n'étoit pas proprement une traduction en langue vulgaire. Plusieurs de ses raisonnemens ne valent pas mieux. Il est un art, dit le P. Berthier, de manier les controverses de la religion ; et un magistrat qui avoit passé sa vie dans la discussion des affaires publiques, n'étoit guère propre, sur le retour de l'âge, à marcher d'un pas ferme dans une carrière totalement différente. I. LLOYD. (Guillaume) naquit à Tylchurst, dans le Berkshire, en 1627. Il devint chapelain du roi d'Angleterre en 1666, docteur de théologie en 1667, puis évêque de Saint-Asaph en 1680. Lloyd fut l'un des six prélats, qui, avec l'archevêque Sancroft, s'élevèrent contre l'Édit de tolérance, publié par Jacques II. Cette conduite déplut au roi, et les sept censeurs mitrés furent mis à la Tour de Londres. Aussitôt après la révolution, Lloyd se déclara pour le roi Guillaume et la princesse Marie. Il fut nommé aumônier du roi, puis évêque de Coventry, de Litchfield en 1629, et de Worcester, en 1699, où il résida jusqu'à sa mort, arrivée en septembre 1717, à 91 ans. C'étoit un prélat pacifique ; les circonstances l'avoient rendu intolérant : car il avoit pensé d'abord, qu'on devoit souffrir les Catholiques qui n'adoptoient point l'infaillibilité du pape, et le droit chimérique de déposer les rois. On a de lui : I. Une Description du Gouvernement ecclésiastique, tel qu'il étoit dans la Grande-Bretagne et en Irlande, lorsqu'on y reçut le Christianisme, in-8.º II. Series Chronologica Olympionicarum, dans le Pindare de l'édition d'Angleterre. III. Une Histoire chronologique de la Vie de Pythagore, et d'autres Auteurs contemporains de ce philosophe. Tous ces ouvrages annoncent une grande connoissance des écrivains et des monumens de l'antiquité.
II. LLOYD. (Nicolas) habile philologue Anglois, natif de Holton, devint pasteur de Newington Sainte-Marie, près de Lambeth, où il mourut en 1680, à 49 ans, regardé comme un littérateur doux et poli. On a de lui : Dictionarium Historicum, Geographicum et Poëticum, dont Hoffman et les éditeurs de Moréri se sont beaucoup servis. Cet ouvrage fut imprimé pour la 1re fois à Oxford, 1670, in-fol. La meilleure édition est celle de 1695, in-4.º Le fonds de ce Lexique appartient à Charles Etienne. Lloyd y a fait des corrections et des additions ; mais il n'a pas supprimé toutes les fautes, et il y en a mis de nouvelles. — Il ne faut pas le confondre avec Humphrey Lloyd ou Lloyd, savant antiquaire et médecin Anglois du XVIe siècle, natif de Debinga, dans la province de Galles, dont on a De Mond Druianm Insuté antiquitati sua restituita, in-4°, et plusieurs autres ouvrages; ni avec Edouard LLOYD ou LLOYD, garde du cabinet d'Achmole à Ox- ford, mort en 1709, dont on a: I. Un bon Abrégé de l'histoire des pierres, intitulé Lithophylylicii Britannicae Ichnographiae, Lon- dres, 1699, in-8.° II. Archeo- logia Britannicae, Oxford, 1707, in-fol. Ni avec Robert LLOYD, mort en 1764, et dont les poésies Angloises ont été recueillies en 1774, 2 vol. in-8.°
LOAYSA, Voyez II. GIRON.
LOAYSA, (Garcias de) de Talavera en Castille, se fit Do- minicain, et parvint par son mérite, en 1518, à la place de général de son ordre, et ensuite à l'évêché d'Osma. Charles-Quint le choisit pour son confesseur, le fit président du conseil des Indes, le transféra au siège ar- chiépiscopal de Séville, et lui obtint le chapeau de cardinal. Ce prélat mourut à Madrid, le 21 Avril 1546, dans un âge avancé, laissant une mémoire respectable. Lorsqu'on délibéra au conseil de Charles-Quint, sur la conduite qu'on devoit tenir à l'égard de François I, fait prisonnier à la bataille de Pavie, le généreux Loaysa fut d'avis qu'on lui rendit la liberte sans rançon et sans condition. L'événement justifia qu'on avoit eu grand tort de ne pas suivre ce conseil, inspiré par la politique autant que par la magnanimité. On lui a attribué faussement Concilia Hispanica, Madrid, 1593, in-fol. Recueil publié par Giron Garcias de Loaysa, archevêque de Tolède. —Il ne faut pas le confondre avec Garcias de LOAYSA, commandant d'une flotte de six vaisseaux que Charles-Quint fit partir, en juli- let 1525, de la Corogne, pour aller, par la mer du Sud, aux Moluques. Il mourut dans cette expédition, après avoir essuyé diverses aventures.
LOBÉRIA, (Vasquez de) naquit à Porto en Portugal, vers la fin du XIIIe siècle. Il passe en Espagne pour le premier auteur du Roman d'Amandis de Gaule. Garcias Ordonez en corrigea le style, et publia les 4 premiers livres à Séville 1526, in-fol. Il s'en est fait nombre de traduc- tions en diverses langues, dont toutes ont eu du succès. Voyez CHAPUIS et HERBERAL.
LOBEL, (Matthieu) né en 1538, à Lille, médecin et bota- niste de Jacques I, mourut à Londres en 1616, à 78 ans. Il publia plusieurs ouvrages, esti- més de son temps. I. Histoire des Plantes, Anvers, 1576, in-fol. en latin. II. Adversaria simplicium medicamentorum, Londini, 1605, in-fol. III. Icones stirpium, 1582, in-4.° IV. Balsami explanatio, Londini, 1598, in-4.° V. Stir- pium illustrationes, Londini, 1555, in-4.°
LOBINEAU, (Gui-Alexis) né à Rennes en 1666, Béné- dictin en 1683, mourut le 3 Juin 1727, à 61 ans, à l'abbaye de Saint-Jagut, près de Saint-Malo. Ses ouvrages roulent sur l'his- toire, à laquelle il consacra toutes ses études. On lui doit: I. L'His- toire de Bretagne, Paris, 1707, en 2 vol. in-fol. dont le second est utile par le grand nombre de titres que l'auteur y a rassemblés. L'abbé de Vertot et l'abbé Mou- linet-des-Thulieries l'attaquèrent vivement. L'un et l'autre prétendirent que Dom *Lobineau* s'étoit plus livré aux préjugés et à l'amour de sa patrie, qu'à celui de la vérité. Ils tâchèrent de conserver à la Normandie des droits bien fondés, que l'historien Breton s'étoit efforcé de lui enlever. *Lobineau* a un style un peu sec, et il est avare d'ornemens; mais il a de la netteté, et il évite autant la rudesse que l'affectation. II. *L'Histoire des deux Conquêtes d'Espagne par les Maures*, 1708, in-12 : ouvrage moitié romanesque, moitié historique, traduit de l'espagnol, et dont les François se seroient bien passés. III. *Histoire de Paris*, en 5 vol. in-fol. commencée par Dom *Félibien*, achevée et publiée par Dom *Lobineau* : (*Voyez* III. FÉLIBIEN.) On trouve à la tête du 1er vol. une savante *Dissertation* sur l'origine du corps municipal, par le Roy, contrôleur des rentes de l'hôtel-de-ville. IV. *L'Histoire des Saints de Bretagne*, Rennes, 1724, in-fol. Ce livre a de l'exactitude; mais il manque d'onction. V. Les *Ruses de guerre de Polyen*, traduites du grec en françois, Paris, 1738, 2 vol. in-12; version estimée. L'auteur avoit beaucoup de goût pour la littérature grecque, et il avoit traduit plusieurs comédies d'*Aristophane*; mais cette version n'a pas vu le jour. Enfin, on a attribué à D. *Lobineau* les *Aventures de Pomponius*, *Chevalier Romain*; ouvrage satirique, in-12, qui n'est pas de lui.
LOBKOWITZ, *Voyez* CARAMUEL.
LOBKOWITZ, (*Bohuslas de Hassenstein*, baron de) étoit d'une des plus illustres maisons de Bohème. Il entreprit de longs voyages, à dessein de se perfectionner dans les sciences, pour lesquelles il avoit beaucoup de goût. A son retour, il prit le parti des armes, où il se signala; mais son amour pour l'étude l'emportant sur toute autre passion, il préféra l'état ecclésiastique, et fut secrétaire d'état en Hongrie, et grand-chancelier de Bohème. Ces emplois ne l'empêchèrent pas de se livrer à son goût dominant. Il étoit jurisconsulte, historien, poète, littérateur. Cet habile homme mourut dans son château de Hassenstein en 1510, laissant des *Poésies latines*, et divers *Traités*, imprimés à Prague en 1563 et 1570. — De la même famille étoit le prince *George-Chrétien* de LOBKOWITZ, mort en 1753, dans sa 68e année, après avoir commandé longtemps les troupes Autrichiennes, sous l'impératrice-reine de Hongrie. (*Voyez* FOUQUET, n° III.) I. LOBO, (*Jérôme*) Jésuite de Lisbonne, envoyé dans les missions des Indes, pénétra jusque dans l'Éthiopie ou Abyssinie, et y demeura plusieurs années. De retour dans sa patrie, il fut fait recteur du collège de Coimbre, où il mourut le 29 Janvier 1678, âgé d'environ 85 ans. On a de ce missionnaire, une *Relation curieuse de l'Abyssinie*. Il y entre dans des détails satisfaisants. L'abbé le *Grand* en publia une traduction françoise en 1728, in-4°, avec des *Dissertations*, des *Lettres* et plusieurs *Mémoires* très instructifs.
II. LOBO, (*Rodriguez-François*) poète Portugais, né à Letria, se noya en revenant dans un esquif, d'une maison de campagne, à Lisbonne. Ses *Poésies* 244 LOC ont été recueillies en 1721, in-fol. Sa meilleure pièce, ou du moins la plus applaudie par les Portugais, est sa comédie d'*Euphrosine*.
LOCATELLI, (N.) excellent paysagiste, mort à Rome en 1741.
LOCCENIUS, (Jean) professeur royal à Upsal, florissoit en 1670. Il a traduit en latin *Leges West-Gothica*, Upsal, in-folio : livre curieux et rare. Il a aussi laissé des *Notes* sur quelques Auteurs anciens.
LOCHON, (Etienne) Chartrain, docteur de la maison de Navarre, fut pendant plusieurs années, curé de Bretonvilliers dans le diocèse de Chartres. Sa mauvaise santé l'obligea de quitter cette cure. Il mourut à Paris vers 1720, après avoir publié plusieurs ouvrages de piété et de morale. Les principaux sont : I. *Arrégé de la discipline de l'Église pour l'instruction des Ecclésiastiques*, en 2 vol. in-8. II. *Les Entretiens d'un Homme de Cour et d'un Solitaire sur la conduite des Grands*, 1713, in-12. C'est une fiction pieuse, dans laquelle l'auteur fait converser le fameux réformateur de la *Trappe* avec le comte de \*\*\*. III. *Traité du secret de la Confession* : ouvrage propre à instruire les confesseurs et à rassurer les pénitens, in-12. C'étoit le meilleur *Traité* sur cette matière importante, avant que celui de l'abbé *Lenglet* eût paru.
LOCKE, (Jean) un des plus profonds penseurs que l'Angleterre ait produits, naquit à Wrington près de Bristol, le 29 Août 1632, d'un père capitaine dans l'armée que le par- lement leva contre *Charles I*. Après avoir fait les études ordinaires, il se dégoûta des universités et s'enferma dans son cabinet. Un péripatéticisme absurde et barbare régnoit alors dans les écoles. On disputoit vivement sur des riens, qu'une longue suite de siècles avoit rendus importants. *Locke* se dédommagea de l'ennui que lui avoient causé ces graves impertinences, par la lecture de *Descartes*. Les ouvrages de ce philosophe furent pour lui un trait de lumière, au milieu des ténèbres qui l'avoient environné. Il se livra dès-lors à la bonne philosophie ; c'est-à-dire, à celle qui, consacrée toute entière à la raison et à la méditation, abandonne les opinions au vulgaire. Il s'attècha pendant quelque temps à la médecine ; mais la foiblesse de sa santé ne lui permit pas de l'exercer. Après deux voyages, l'un en Allemagne et l'autre en France, il se chargea de l'éducation du fils de milord *Ashley*, depuis comte de *Shaftesbury*. Ce lord, devenu grand chancelier d'Angleterre, lui donna la place de secrétaire de la présentation des bénéfices ; mais, son protecteur ayant été désactivé en 1653, le philosophe perdit cette place et n'en fut pas plus triste. La crainte de tomber dans la plûtise de l'âge d'aller à Montpelier en 1653, d'où il passa à Paris. Les savans de cette capitale l'acumbrent comme il le méritoit. De Paris il a la en Hollande, où il reçut les mêmes politesses. Ce fut là qu'il acheva son beau traité de l'*Entendement humain* : ouvrage de la métaphysique la plus profonde et la plus hardie. Pour connoître notre âme, ses idées, ses affections, il ne consulta point les livres des an- clens philosophes, qui l'auroient mal instruit; ni ceux des nouveaux, qui l'auroient égaré. Il fit comme *Malebranche*, il se renferma dans lui-même; et après s'être, pour ainsi dire, contemplé long-temps, il présenta aux hommes le miroir dans lequel il s'étoit vu. Il auroit été à souhaiter que l'auteur n'eût pas toujours consulté la physique, dans une matière que son flambeau ne peut éclairer. En voulant développer la raison humaine, comme un anatomiste explique les ressorts du corps humain, il a été plus favorable aux matérialistes qu'il ne pensoit. Son idée, que *Illeu par sa toute-puissance pourroit rendre la matière pensante*, a paru avec raison d'une dangereuse conséquence. A ces défauts près, l'ouvrage de *Locke* est très-estimable, pour la méthode, la profondeur et l'esprit d'analyse, qui le caractérisent. Il n'y avoit pas un an que *Locke* étoit sorti d'Angleterre, lorsqu'on l'accusa d'avoir fait imprimer en Hollande des libelles contre le gouvernement Anglois. Cette calomnie lui fit perdre sa place dans le collège de Christ à Oxford. Après la mort de *Charles II*, ses amis lui offrirent d'obtenir sa grace; mais il répondit, qu'on n'avoit pas besoin de pardon, quand on n'avoit pas commis de crime. Le philosophe *Locke* étoit destiné à passer pour conspirateur; il fut enveloppé dans les accusations portées contre le duc de *Mont-mouth*, quoiqu'il n'eût aucun commerce avec lui. *Jacques II* le fit demander aux Etats-généraux, et *Locke* fut obligé de se cacher jusqu'à ce que son innocence eût été reconnue. Le monarque Anglois ayant été chassé de son trône par la prince d'O- Orange, son gendre, il retourna dans sa patrie sur la flotte qui y conduisit la princesse, depuis reine d'Angleterre. Son mérite lui eût procuré divers emplois; mais il se contenta de celui de commissaire du commerce des colonies Angloises, qu'il remplit avec applaudissement jusques en 1700. Il s'en dénit alors, parce que l'air de Londres lui étoit absolument contraire. Cette place étoit très-lucrative; en la quittant, il auroit pu entrer en composition avec un prétendant, qui lui auroit fait des conditions avantageuses. Il l'abandonna généreusement et sans prévenir personne: *Je l'avais reçue du Roi*, dit-il à ses amis; *j'ai voulu la lui remettre, pour qu'il pût en disposer selon son bon plaisir*. Débarrassé des soins et des affaires, il se retira à dix lieues de Londres, chez le chevalier de *Marsham*, son ami et son admirateur. Il y passa le reste de ses jours, heureux et tranquille, partageant son temps entre la prière et l'étude. Une santé foible et une poitrine altérée exigeoient le séjour de la campagne. Plus d'une année avant sa mort, il tomba dans une si grande foiblesse qu'il ne pouvoit pas même écrire une lettre. Enfin, il mourut en philosophe chrétien, le 28 octobre 1704, à 73 ans, après avoir exhorté ses amis à regarder cette vie comme une préparation à une meilleure. *Locke* n'étoit pas moins connu en Angleterre par son zèle patriotique, que par sa philosophie. C'est lui qui conseilla au parlement de faire refondre la monnoie aux dépens du public, sans en hausser le prix; et ce fut à ses avis que l'Angleterre doit ce bienfait. Il nous reste de lui, un grand nombre d'ouvrages en anglois, dans lesquels on voit briller l'esprit géométrique, quoique l'auteur n'eût jamais pu se soumettre à la fatigue des calculs, ni à la sécheresse des vérités mathématiques. Ils ont été recueillis en 3 vol. in-fol. 1714; et 1748, 4 vol. in-4°. Les principaux sont : I. Essai sur l'Entendement humain, dont la meilleure édition en anglois est celle de 1700, in-fol. Il a été traduit en françois par Coste, sous les yeux de l'auteur, 1729, in-4°, et réimprimé en 4 vol. in-12. Vynne, depuis évêque de Saint-Asaph, fit un abrégé très-estimé de l'Essai de Locke. Ce Philosophe lui-même l'approuva, et bien des gens, dit Nicéron, le préférerait au livre de Locke même, qui est quelquefois difficile à entendre à force d'être diffus. Cet Abrégé fut traduit en françois par Basset, Londres, 1720, in-12. II. Un Traité du Gouvernement Civil, en anglois, qui a été assez mal traduit en françois par Mazel, in-12, 1724. Le sage philosophe y combat fortement le pouvoir arbitraire. III. Trois Lettres sur la Tolérance en matière de religion. La 1re en latin, 1689, in-12; la 2e en anglois, 1690, in-4°; la 3e aussi en anglois, 1692, in-4°. Les modernes partisans de la tolérance, entr'autres Voltaire, se sont servis de ces lettres. Mais il sera toujours difficile d'assigner les bornes de cette tolérance; et c'est ce qui embarrasse les gouvernements les plus sages. IV. Quelques Écrits sur les Monnoies et le Commerce. V. Pensées sur l'Éducation des Enfans. Ce livre estimable a été traduit en françois, en allemand, en hollandois et en flamand. VI. Un Traité in- titulé : Le Christianisme raisonnable; traduit aussi en françois, par Coste, et imprimé en 1715, 2 vol. in-12. Quelques propositions de ce livre, prises à la rigueur, pourroient le faire soupçonner de Socinianisme. Il y soutient qu'il n'y a rien dans la Révélation, qui soit contraire à aucune notion assurée de la raison, et que Jésus-Christ et les Apôtres n'annonçoient d'autre article de foi, que de croire que Jésus-Christ étoit le Messie. Il s'exeusa, ou tâcha de se justifier, dans des Lettres au docteur Stillingfleet. Le même Coste a traduit la Défense de Locke, et l'a ajoutée à celle du Christianisme raisonnable. Il y a de plus dans l'édition de 1715, une Dissertation, où l'on veut établir le vrai moyen de réunir tous les Chrétiens, malgré la différence de leurs sentimens : moyen plus facile à chercher qu'à trouver; et un Traité de la Religion des Dames. Ces deux ouvrages ne sont pas de Locke. Au reste, le traducreur a perfectionné le livre de ce philosophe, en retranchant plusieurs répétitions, « qui sont, dit Nicéron, assez ordinaires à son style. » VII. Des Paraphrases sur quelques Épîtres de St. Paul. Il avoit consacré ses dernières années à l'étude de l'Écriture. VIII. Des Œuvres diverses, 1710, en 2 vol. in-12. On y trouve une Méthode très-commode pour dresser des recueils : plusieurs savans l'ont suivie. IX. Des Œuvres posthumes. Elles renferment des morceaux sur divers sujets de philosophie. Locke avoit une grande connoissance des mœurs du monde et des arts. Il avoit coutume de dire que la connoissance des Arts mécaniques renferme plus de vraie philosophie. L O C 247 que tous les systèmes, les hypothèses et les spéculations des Philosophes. Locke eut l'honneur d'être choisi pour législateur par les colonies Angloises d'Amérique, et elles s'empressèrent d'accueillir les lois qu'il leur donna. Son style n'a ni la force de la Bruyère, ni le coloris de Malebranche; mais s'il est diffus, il a, en revanche, de la clarté et de la netteté, du moins dans les ouvrages qu'il a soignés. L'auteur montre de la circonspection en proposant ses pensées, et du respect pour celles d'autrui. Les curieux pourront voir son portrait assez au long dans le tome VIe de la Bibliothèque choisie. En voici une ébauche: « Ce philosophe étoit prudent, sans être fin. Sa conversation étoit enjouée. Il savoit plusieurs contes agréables, qu'il rendoit encore plus piquans par la manière dont il les racontoit. Il aimoit la raillerie, pourvu qu'elle fût innocente et délicate. Ses manières étoient aisées; il dédaignoit la sotte gravité des faux savans. Il aimoit l'ordre, et l'observoit dans toutes les choses de la vie. Les chicanes grammaticales, les disputes de controverse n'étoient pas de son goût. Il méprisoit sur-tout ces misérables écrivains qui détruisent sans cesse, sans rien élever. Il étoit fort libéral de ses avis; mais ayant éprouvé que la plupart des hommes, au lieu de tendre les bras aux conseils, y tendoient les griffes, il en fut beaucoup plus avare. Il avoit soin cependant de demander ceux des autres, et il ne donnoit rien au public sans avoir consulté ses amis. Son génie se mettoit à la portée de tous les esprits, et il parloit à chacun leur langage. Son humeur étoit portée à la colère; mais ses accès n'étoient que passagers, et il étoit le premier à reconnoître ses torts. Son amitié étoit solide et tendre; mais il exigeoit les mêmes sentimens. » Un jeune homme, auquel il avoit marqué les plus grandes bontés et le plus vif attachement, finit par le voler et le trahir. Tombé dans la plus extrême misère par sa mauvaise conduite, il vint réclamer, long-temps après, les secours et le pardon de celui qu'il avoit traité avec tant de perfidie. Le philosophe tira de son porte-feuille un billet de cent pistoles, qu'il donna à ce malheureux, en lui disant: « Je vous pardonne de tout mon cœur vos indignes procédés; mais je ne dois pas vous mettre à portée de me trahir une seconde fois. Recevez cette bagatelle, non comme un témoignage de mon ancienne amitié, mais comme une marque d'humanité. Ne me répondez point; il est impossible de regagner mon estime; et l'amitié, une fois outragée, est perdue pour jamais... » Ce qui caractérisoit particulièrement ce philosophe, c'est que rien de ce qui pouvoit être utile à l'homme, ne lui paroissoit indifférent. Comme il portoit une attention égale à tout, on a dit de lui qu'il étoit aussi capable des petites que des grandes choses. Dans ces petites choses, il ne faut pas comprendre les futilités de la société. Le jeu lui paroissoit tout à la fois l'occupation la plus sotte et la plus frivole. S'étant trouvé dans une assemblée de seigneurs pleins d'esprit, qui, au lieu de s'entretenir de choses intéressantes, demandèrent des cartes, il eut la patience, pendant quelque temps, de les regarder jouer. Ayant ensuite tiré ses tablettes de sa poche, il se mit à écrire avec beaucoup d'attention. Un de ces seigneurs s'en étant apperçu, lui demanda ce qu'il écrivait ? « Milord, dit-il, je tâche de profiter, autant que je puis, lorsque je suis dans la compagnie de gens tels que vous. J'ai attendu avec impatience le moment de me trouver dans une assemblée des hommes les plus sages et les plus éclairés de notre siècle. Ayant enfin cet honneur, je ne puis mieux faire que d'écrire votre conversation ; et j'ai déjà couché ce qui s'est dit depuis une heure ou deux. » Il ne fallut pas que Locke lût beaucoup de ces dialogues ; ces seigneurs en sentirent aisément le vide et le ridicule. C'étoient le duc de Buckingham, le lord Halifax, lord Ashley, etc. etc. I. LOCKMAN, fameux philosophe d'Éthiopie ou de Nubie. Les Arabes en racontent mille fables. Ils prétendent qu'il étoit esclave, et qu'il fut vendu aux Israélites du temps de Salomon. Ils en disent à peu près les mêmes choses que l'on débite ordinairement sur Ésope. On demandoit à ce sage de qui il avoit appris la sagesse ? Des aveugles, dit-il, qui ne posent point le pied, sans s'être assurés de la solidité du terrain... Des Solitaires avoient volé une caravane. Les marchands les conjurèrent, les larmes aux yeux, de leur laisser du moins quelques provisions pour continuer leur voyage : les Solitaires furent inexorables. Le sage Lockman étoit alors parmi eux : et un des marchands lui dit : « Est-ce ainsi que vous instruisez ces hommes pervers ? » Je ne les instruis pas, dit Lockman : que feroient-ils de la sagesse ? — Et que faites- vous donc avec les méchans ? — Je cherche, dit Lockman, à découvrir comment ils le sont devenus. — Le maître de Lockman lui ayant donné à manger un melon d'un très-mauvais goût, il le mangea tout entier. Son maître, étonné de cet acte d'obéissance, lui dit : « Comment avez-vous pu manger, un si mauvais fruit ? » — J'ai reçu, lui répondit Lockman, si souvent des douceurs de votre part, qu'il n'est pas étrange que j'aie mangé une fois dans ma vie un fruit amer que vous m'avez présenté. Cette réponse généreuse de l'esclave, toucha si fort son maître, qu'il lui accorda aussitôt sa liberté... Nous avons un livre de Fables et de Sentences, attribué à Lockman par les Arabes. Mais l'on croit que ce livre est moderne, et qu'il a été recueilli des discours et des entretiens de cet ancien philosophe. Si Lockman n'est pas le même qu'Ésope, il est difficile de décider si les Orientaux ont pris des Grecs l'invention des Fables, ou si ceux-ci les ont empruntées des Orientaux. Les Fables et les Apologues paroissent néanmoins plus conformes au génie des peuples d'Orient, qu'à celui des nations Occidentales. Les historiens peignent Lockman comme un homme également estimable par ses connoissances et par ses vertus. C'étoit un philosophe taciturne et contemplatif, occupé de l'amour de Dieu, et détaché de celui des créatures. Erpénius publia les Fables de Lockman ; en arabe et en latin, à la suite de sa Grammaire Arabe, 1636 et 1656, in-40. Tensegui le Fèvre les mit en beaux vers latin. Galland en traduisit une partie en françois avec celles de l'Épuy, Paris, 1714, 2 vol. in-12, fig. M. de Cardonne donna une nouvelle édition de cette traduction, 1778, 3 vol. in-12, en y ajoutant ce que Galland n'avoit pas traduit. On conserve au Vatican, une copie antique des Fables de Lockman, faite par les Perses.
II. LOCKMAN, (Jean) poète Anglois, mort en 1771, étoit secrétaire pour la pêche du hareng. On a de lui, l'opéra de Rosaliade, 1740, in-4°, des Chansons, des Odes, dont la poésie est foible, et dont les images sont agréables. Il traduisit quelques Ouvrages françois, entr'autres, les Lettres philosophiques de Voltaire.
LOCKNERUS, (Michel-Fréderic) mort en 1720, à 58 ans, étoit de l'académie des Curieux de la Nature. On a de lui : I. Papaver ex antiquitate eratum, Nuremberg, 1713, in-4°. II. Heptas dissertationum ad Historiam Naturalem pertinentium, 1717, in-4°. III. Haviora Musai Besteriani, 1716, in-fol.
LOCRES, (Ferri de) curé de Saint-Nicolas-d'Arras, partagea son temps entre les devoirs de son ministère, et l'étude des antiquités de son pays. Nous devons à ses recherches : I. Discours de la Noblesse, où il fait mention de la piété et des vertus des rois de France; Arras, 1605, in-8°. II. Histoire des Comtes de Saint-Paet, Donai, 1613, in-4°. III. Chronicon Belgicum ab anno 238, ad annum 1600; Arras, 1616, in-4°. Il mourut en 1614.
LOCUSTA, fameuse empoisonneuse, vivoit à la cour de Néron, l'an 60 de Jésus-Christ. Ce prince barbare se servoit de cette malheureuse pour faire périr les objets de sa haine et de sa vengeance. Tacite dit qu'il craignoit si fort de la perdre, qu'il la faisoit garder à vue. Il employa son ministère, lorsqu'il voulut se défaire de Britannicus. Comme le poison n'opéroit pas assez-tôt, il alloit ordonner qu'on la fît mourir; la mort soudaine de Britannicus lui sauva la vie. Sèctone rapporte que Néron lui faisoit préparer ses poisons dans son palais, et que pour prix de ses abominables secrets, il lui pardonna non-seulement tous ses crimes, mais qu'il lui donna de grands biens, et des élèves pour apprendre son métier.
LOCUTIUS, Voy. AIUS.
LOEBER, (Christian) théologien Allemand, né à Orlamunde, en 1683, mort en 1747, à 64 ans, fut surintendant général à Altenbourg. On a de lui, des Dissertations académiques, et un Abrégé de Théologie en latin. Il eut un fils, Gothil-Friedman, et une fille, Christine-Dorothée, qui se distinguèrent par leurs Poésies.
LOERIUS, Voy. LOYER.
LOESEL, (Jean) né en 1607, a vécu jusqu'au milieu du 17e siècle à Konisberg. On a de lui, Flora Prussica, Regiomonti, 1703, in-4°. George-André Helving en a donné le Supplément; Dantzig, 1712, in-4°.
LOEWENDAL, (Ulric-Fréderic Woldemar, comte DE) né à Hambourg, le 6 avril 1700, étoit arrière-petit-fils de Frédéric III, roi de Danemark. Il commença à porter les armes en Pologne, l'an 1713, comme simple soldat, et après avoir passé par les grades de bas-officier, d'enseigne et d'aide-major, il devint capitaine en 1714. L'empire alors n'étoit point en guerre: il alla servir comme volontaire dans les troupes de Danemark contre la Suède, et s'y distingua par son activité et par son courage. La guerre étant survenue en Hongrie, il y passa en 1716, et se signala à la bataille de Peterswaradin, au siège de Temeswar, à la bataille et au siège de Belgrade. Sa valeur ne parut point avec moins d'éclat à Naples, en Sardaigne et en Sicile, où il fut successivement envoyé. Il eut part à toutes les actions de cette guerre, depuis 1718 jusqu'en 1721, qu'elle finit. Toujours occupé de la science militaire, il employa le loisir de la paix à approfondir les détails de l'*Artillerie* et du *Génie*. Le roi *Auguste* de Pologne, au service duquel il entra bientôt, le fit maréchal de camp et inspecteur général de l'infanterie Saxonne. La mort de ce monarque, arrivée en 1733, lui donna occasion de signaler sa valeur dans la défense de Cracovie. Il fit les campagnes de 1734 et de 1735, sur le Rhin, toujours avec la même distinction. La *Czarine*, l'ayant attiré à son service, fut si contente de la manière dont il se conduisit dans la Crimée et dans l'Ukraine, qu'elle le nomma chef de ses armées. La grande réputation que sa valeur lui avoit faite, engagea le roi de France à se l'attacher. Il obtint, en 1743, le grade de lieutenant général, et dès l'année suivante, il justifia l'opinion que *Louis XV* avoit de lui. Il servit avec autant de prudence que de valeur aux sièges de Menin, d'Ypres, de Furnes, et à celui de Fribourg, en 1744. Quoique le comte de *Loewendal* ne fut pas de tranchée lorsqu'on attaqua le chemin couvert, il s'y porta par un excès de zèle, et y fut blessé d'un coup de feu qui fit craindre pour sa vie. Dans la campagne de 1745, il commanda le corps de réserve à la bataille de Fontenoy, et partagea la gloire de la victoire, par l'ardeur avec laquelle il chargea la colonne Angloise qui avoit pénétré dans le centre de l'armée Françoise. Il eut le bonheur de prendre, dans la même campagne, Gand, Oudenarde, Ostende, Nieuport. Ce fut au retour de cette brillante campagne, que *Louis XV* récompensa ses talons et ses services, par le collier de ses ordres. L'année 1747, fut encore plus glorieuse pour lui. Il la commença par les sièges de l'Écluse et du Sas-de-Gand; et, pendant que les troupes achevoient de réduire les autres places de la Flandre Hollandoise, il fit de si heureuses dispositions pour la défense de la ville d'Anvers, que les ennemis renoncèrent au projet de l'attaquer. Il mit le comble, à sa gloire, au siège de Berg-Op-Zoom. Cette ville qu'on croyoit imprenable, défendue par sa situation, par une garnison nombreuse, par une armée qui campoit à ses portes, est prise d'assaut, le 16 septembre 1747, lorsque la brèche étoit à peine pratiquable. On croyoit qu'elle ne pouvoit être investie, à cause des marais qui l'environnoient. Le duc de *Parme* avoit échoué devant cette place en 1588, et *Spinola* en 1622; et depuis ces sièges elle avoit été fortifiée par le fameux *Cohorn*, le *Vauban* des Hollandois, qui la regardoit comme son chef-d'œuvre. Mais la valeur des François, secondée par leur général, fut plus forte que sa situation. Les vainqueurs trouvèrent dans le port dix-sept grandes barques chargées de provisions, avec cette adresse en gros caractères sur chaque barque : A L'INVINCIBLE GARNISON DE BERG-OP-ZOOM. Le lendemain de cette glorieuse journée, le comte de Loewendal reçut le bâton de maréchal de France. Sa complexion forte et robuste faisoit espérer à la France qu'elle auroit long-temps un défenseur; mais un petit mal qui lui survint au pied, et qui fut suivi de la gangrène, l'emporta le 27 mai 1755, à 55 ans. Il fut enterré à Saint-Sulpice avec les honneurs dus à ses talens et à ses services. Depuis la paix, le maréchal de Loewendal avoit partagé son loisir entre les plaisirs de l'étude et la société de quelques amis de choix. Il les charmoit par la bonté de son ame, par sa candeur, par son esprit, par le don de s'exprimer avec autant de force que de justesse, et par une infinité de connoissances que ses lectures et ses voyages lui avoient acquises. Il parloit bien latin, danois, allemand, anglois, italien, russe et françois. Il possédoit, à un degré éminent, la Tactique, le Génie et la Géographie dans ses plus petits détails, telle que la doit savoir un militaire chargé du commandement. L'académie des Sciences orna sa liste de son nom illustre, en qualité de membre honoraire. Semblable par le cœur et par l'esprit au maréchal de Saxe, son ami intime, il faisoit, au milieu des plaisirs, l'étude la plus profonde de la guerre. Il avoit toujours lu beaucoup; il écrivoit aussi, et on a dû trouver plusieurs manuscrits dont il seroit fâcheux qu'on privât le public. — Le maréchal de Loewendal a laissé un fils, héritier de son zèle patriotique, François-Xavier-Joseph, comte de LOEWENDAL.
LOGAN, (Frédéric, baron DE) poète Allemand, né en 1604, et mort en 1655. MM. Lessing et Ramler ont donné une nouvelle édition de douze livres d'Épigrammes excellentes, lesquelles forment près du tiers d'un recueil de poésies de ce genre, que cet auteur, probablement inspiré par le même motif qui porta le chevalier de Cailly à se déguiser sous le nom de d'Accilly, avoit publié sous celui de Salomon de Golan.
LOGES, (Marie Bruneau, dame DES) femme de Charles de Rechignevoisin, seigneur des Loges, et gentilhomme de la chambre du roi, fut extrêmement estimée, non-seulement de Malherbe, de Balzac, et des autres beaux esprits de son temps, mais aussi du roi de Suède, du duc d'Orléans, du duc de Weymar. On ne l'appelloit, en vers et en prose, que la Céleste, la Divine, la Dixième Muse. Quoique cette dame eût de l'esprit, il est à croire que son sexe lui mérita une partie de ces louanges. Elle mourut le 5 juin 1641, dans un âge assez avancé, laissant cinq enfans. Mad. d'Aunoy étoit sa nièce. Voy. COSTAR. — VOITURE.
LOGNAC, (N. de Montpezat, seigneur DE) favori de Henri III roi de France, étoit brave, et se tira avec honneur des querelles que les Guises lui avoient suscitées. Il fut maître de la garde-robe du roi, et capitaine de quarante — cinq gen- tilshommes, qui furent choisis pour la sûreté de Henri III. C'est lui qui engagea ce prince à se défaire du duc de Guise. Il fut présent à l'exécution, mais on ne convient pas sur la manière dont il y participa. (Voyez GUISE, n. 6. II et III.) Il étoit avec le marquis de Mirepoix, le procureur général la Guesle, et plusieurs autres seigneurs, quand, accourus au cri de Henri III, que le fanatique Clément vénoit de poignarder, ils vengèrent à l'heure même de cent coups d'épée le perricide sur son sacrilège auteur. Logue fut disgracié dans la suite, et obligé de se retirer dans la Gascogne, sa patrie, où il fut tué quelque temps après. Voy. BOUCHARD.
LOGOTHÈTE, Voy. ACROPOLITE.
LOGUS, (George) natif de Silesie, fut un érudit du 16e siècle. Scinter, dans son Epitome de la bibliothèque de Gessner, assure qu'il fusoit bien les vers latins. À la tête de l'édition de Nixéphore - Calliste, historien ecclésiastique, on trouve une grande pièce de vers élégiaques de Logus, adressés à la Sagesse éternelle. On lui doit un édition des poèmes de Gratius et de Nemesien, sur la Chasse, publiée à Augsbourg, en 1534, m-80; c'est la première qu'on connoisse. Le manuscrit, en caractères lombards, avoit, dit-on, été apporté de France en Italie, par Sainasar.
LOHENSTEIN, (Daniel-Gaspard DE) conseiller de l'empereur, syndic de la ville de Breslaw, né à Nimptsch en Silesie, l'an 1638, fit de bonnes études, et voyagea dans toutes les parties de l'Europe, où il s'acquit l'es- time des savans. Il mourut le 27 avril 1683. Son génie avoit été précoce; à l'âge de 15 ans, il forma le projet de donner des pièces de théâtre. C'est le premier qui ait tiré la Tragédie allemande du chaos. On a de lui : I. Plusieurs Pièces dramatiques. II. Le généreux Capitaine Arminius, vaillant défenseur de la liberté Germanique, en 2 volumin - 4°. C'est un roman moral, assez ennuyeux, dont le but est d'inspirer de l'ardeur pour les sciences, aux personnes destinées aux emplois publics. III. Des Réflexions poétiques sur le 53e chapitre d'Isaie. Lohenstein étoit libéral, sur - tout à l'égard des savans. Il consacroit le jour aux devoirs de sa charge, et le soir à ses amis et à l'étude, qu'il poussoit bien avant dans la nuit.
LOIR, (Nicolas) peintre, né à Paris, en 1624, fit une étude si particulière des ouvrages du Poussin, et les copioit avec tant d'art, qu'il est difficile de distinguer la copie d'avec l'original. Louis XIV le gratifia d'une pension de quatre mille livres. Loir s'attacha au coloris et au dessin. Il avoit de la propreté et de la facilité. Il peignoit également bien les figures, le paysage, l'architecture et les ornemens; mais il excelloit à peindre des femmes et des enfans. Il mourut à Paris, en 1679, à 55 ans. — Alexis Loir, son frère, s'est distingué dans la gravure.
LOISEAU, Voy. LOYSEAU.
LOISEL, (Antoine) avocat au parlement de Paris, né à Beauvais en 1536, d'une famille féconde en personnes de mérite, étudia à Paris sous le fameux Ramus, qui le fit son exécuteur testamentaire ; à Toulouse et à Bourges, sous Cujas. Il s'acquit une grande réputation par ses plaidoyers, et fut revêtu de plusieurs emplois honorables dans la magistrature. Il étoit lié d'amitié avec le président de Thou, le chancelier de l'Hôpital, Pierre Pithou, Claude Dupuy, Scevole de Sainte-Marthe, et plusieurs autres grands hommes de son temps. Il mourut à Paris, le 24 avril 1617, à 81 ans. On a de lui : I. Huit Discours intitulés : La Guienne de M. Loisel, parce qu'il les prononça, étant avocat du roi, dans la chambre de justice de Guienne. II. Le Tresor de l'Histoire générale de notre temps, depuis 1610 jusqu'en 1628, in-80 : ouvrage médiocre. III. Le Dialogue des Avocats du Parlement de Paris. IV. Les Règles du Droit François. V. Les Mémoires de Beauvais et Beauvois, in-4°, pleins de recherches curieuses. VI. Les Institutes Coutumières, 1710, en 2 vol. in-12. François de Launay et Laurière en ont publié de bons Commentaires. VII. Des Poésies latines. VIII. Opuscules divers, in-4°, 1656. Ils furent publiés par l'abbé Joly, son neveu et chanoine de Paris, qui les orna de la Vie de l'auteur. — L'un de ses descendants, membre de la Convention, demanda que l'auteur des Règles du Droit François fût mis au Panthéon, parmi les grands hommes de la France ; mais un autre membre ayant observé que ce jurisconsulte avait, le premier, publié cette maxime despotique : Ci veut le Roi, ci veut la Loi, la proposition fut unanimement rejetée.
LOISEL, Voyez LOESEL et OISEL.
LOISELLIER, (Claudine-Françoise) née à Paris, marchande de modes, ne put approuver les excès de la révolution. Après avoir écrit plusieurs fois aux principaux meneurs de la Convention, pour les engager à être moins sanguinaires, elle eut le courage de placar le cette affiche dans plusieurs rues de la capitale : « Peuple habitant de Paris, qu'est devenu votre courage ? Armez-vous de force pour sauver la vie à tant d'innocentes victimes, qu'on égorge tous les jours sous vos yeux ; vous serez responsables de ces crimes, si vous ne renversez la guillotine. » Cet instrument servit à sa mort. Claudine Loisellier fut condamnée, par le tribunal révolutionnaire, le 6 mai 1793, à l'âge de 44 ans.
LOIZEROLLES, (Jean-Simon) né à Paris, lieutenant général du bailliage de l'arsenal, fut, dans le temps de la terreur, renfermé dans la prison de Saint-Lazare avec son fils. Celui-ci dormoit, lorsque, le 25 juillet 1794, l'huissier du tribunal révolutionnaire vint lui apporter son acte d'accusation. Loizerolles s'empressa de prendre la place de celui qu'on venait chercher. Il suivit l'huissier à la Conciergerie, et parut devant le tribunal, où le greffier, en lisant l'acte, ne crut voir qu'une erreur dans le prénom et la désignation de l'âge de l'accusé. Le père, joyeux de donner pour la seconde fois la vie à son fils, entendit avec joie sa condamnation, et s'écria avec transport : J'ai réussi ! Il périt la veille de la chute de Robespierre, à l'âge de 61 ans.
LOKE, Voyez LOCKE.
LOLA, Voyez ABOU-LOLA. — LOLLARD ou LOLHARD, (Walther) hérésiarque Allemand, enseigna, vers l'an 1315, que Lucifer et les Démons avoient été chassés du Ciel injustement, et qu'ils y seroient rétablis un jour. St. Michel et les autres Anges, coupables de cette injustice, devoient être, selon lui, damnés éternellement avec tous les hommes qui n'étoient pas dans ces sentimens. Il méprisoit les cérémonies de l'Église, ne reconnoissoit point l'intercession des Saints, et croyoit que les sacremens étoient inutiles. « Si le Baptême est un sacrement, disoit Lollard, tout bain en est aussi un, et tout baigneur est un Dieu. » Il prétendoit que l'Hostie consacrée étoit un Dieu imaginaire. Il se moquoit de la messe, des prêtres et des évêques, dont il soutenoit que les Ordinations étoient nulles. Le mariage, selon lui, n'étoit qu'une prostitution jurée. Ce fanatique se fit un grand nombre de disciples en Autriche, en Bohême, etc. Il établit douze Hommes choisis entre ses disciples, qu'il nommoit ses Apôtres, et qui parcouroient, tous les ans, l'Allemagne, pour affermir ceux qui avoient adopté ses sentimens. Parmi ces douze disciples, il y avoit deux vieillards qu'on nommoit les Ministres de la Secte. Ces deux ministres feignoient d'entrer, tous les ans, dans le Paradis, où ils recevoient, d'Enoch et d'Élie, le pouvoir de remettre tous les péchés à ceux de leur secte, et ils communiquoient ce pouvoir à plusieurs autres dans chaque ville ou bourgade. Les Inquisiteurs firent arrêter Lollard, et ne pouvant vaincre son opiniâtreté, le condamnèrent. Il alla au feu sans frayeur et sans repentir, et fut brûlé à Cologne en 1422. On découvrit un grand nombre de ses disciples, dont on fit, selon Trithème, un grand incendie. Le feu qui réduisit Lollard en cendres, ne détruisit pas sa secte. Les Lollards se perpétuèrent en Allemagne, passèrent en Flandre et en Angleterre. Les démêlés de ce royaume avec la cour de Rome, concilièrent à ces enthousiastes l'affection de beaucoup d'Anglois, et leur secte y fit du progrès. Mais le clergé fit porter contre eux les lois les plus sévères, et le crédit des Communes ne put empêcher qu'on ne brûlait les Lollards. Cependant, on ne les détruisit point. Ils se réunirent aux Wicléfites, et préparèrent la ruine du clergé d'Angleterre et le schisme de Henri VIII; tandis que d'autres Lollards disposoient les esprits en Bohême pour les erreurs de Jean Hus, et pour la guerre des Hussites.
LOLLIA PAULINA, petite-fille du consul Lollius, étoit mariée à C. Memmius Regulus, gouverneur de Macédoine, quand l'empereur Caligula, épris de sa beauté, voulut lui faire partager son trône et son lit: or, afin de l'épouser dans les formes, il obligea Memmius à se dire le père de cette dame, dont il étoit le véritable mari. Elle ne porta pas long-temps le titre si envié et si dangereux d'impératrice: la fameuse Agrippine, dévorant dans son cœur le trône qu'elle occupoit, la fit accuser de sortilège, et sous ce prétexte, la fit bannir par l'empereur, puis assassiner par un tribun, l'an 49 de Jésus-Christ.
LOLLIEN, (*Spurius-Servilius Lollianus*) soldat de fortune, né dans la lie du peuple, s'avança dans les armes par son intelligence et sa bravoure. Il fut revêtu de la pourpre impériale par les soldats Romains, qui venoient de massacrer *Posthume le Jeune* : ce fut dans le commencement de l'an 267. L'usurpateur se défendit à la fois contre les troupes de *Gallien* et contre les Barbares d'au-delà du Rhin. Après les avoir contraints de retourner dans leur pays, il fit rétablir les ouvrages qu'ils avoient débruits. Comme il faisoit travailler ses soldats à ces travaux, ils se mutinèrent et lui ôtèrent la vie, après quelques mois de règne.
LOLLIUS, (*Marcus*) consul Romain, fut estimé d'*Auguste*. Cet empereur lui donna le gouvernement de la Galatie, de la Lycaonie, de l'Isaurie et de la Pisidie, 23 ans avant Jésus-Christ. Il le fit ensuite gouverneur de *Caius Agrippa*, son petit-fils, lorsqu'il envoya ce jeune prince dans l'Orient pour y mettre ordre aux affaires de l'empire. *Lollius* fit éclater, dans ce voyage, son avarice et d'autres mauvaises qualités, qu'il avoit cachées auparavant avec adresse. Les prêns immenses qu'il extorqua de tous les princes, pendant qu'il fut auprès du jeune *César*, découvrirent tous ses vices. Il entretenoit la discorde entre *Tibère* et *Agrippa*, et l'on croit même qu'il servoit d'espion au roi des Parthes, pour éloigner la conclusion de la paix. *Caius* ayant appris cette trahison, l'accusa auprès de l'empereur. *Lollius*, craignant d'être puni comme il le méritoit, s'empoisonna ; laissant des biens immenses à *Marcus LOLLIUS* son fils, qui fut consul, et dont la fille *Lollia Paulina*, épousa *Caligula*. C'est ce dernier *Lollius* auquel *Horace* adresse la 2$^{e}$ et la 18$^{e}$ Épîtres de son premier livre.
LOM ou LOMMIUS, (*Jossa Van*) savant médecin, né à Buren dans le duché de Gueldre, vers 1500, exerça sa profession principalement à Tournai et à Bruxelles, et mourut vers l'an 1562. Nous avons de lui : I. *Commentarii de Sanitate tuendi*, in *primum lib. de Re medicæ C. Celsi*; Leyde, 1761. II. *Observationum medicinalium libri tres*. On en a fait un grand nombre d'éditions ; la plus récente est celle d'Amsterdam, 1761, in-12. Il a été traduit deux fois en françois, Paris, 1712 et 1759. III. *De curandis febribus*, Amsterdam, 1761. Le latin de *Lommius* est pur et élégant. On prétend qu'aucun médecin de son siècle n'a fait mieux connoître les maladies, ni prescrit une pratique plus judicieuse et plus sûre. Tous les ouvrages de *Lommius* ont été imprimés à Amsterdam, en 1745 et 1761, 3 vol. in-12.
LOMAGNE, *Voyez TERRIDE*.
LOMAZZO, (*Jean-Paul*) né à Milan, en 1598, devint habile dans la peinture et dans les belles-lettres. La littérature lui fut d'un grand secours, quand il eut perdu la vue à la fleur de son âge, suivant la prédiction que lui en avoit faite *Cardan*. On a de lui, deux ouvrages peu communs : I. *Un Traité de la Peinture*, en italien, Milan, 1585, in-4.$^{o}$ II. *Idea del Tempio della Pittura*, 1490, in-4.$^{o}$ 256 LOM
LOMBARD, (Pierre) *Voyez* PIERRE LOMBARD, n.º XIV. I. LOMBARD, (Théodore) Jésuite, poète François de ce siècle, est auteur de plusieurs *Poèmes* couronnés aux Jeux floraux de Toulouse, dont trois se trouvent dans le recueil, connu sous le titre de *Parnasse Chrétien*, Paris, 1750, in-12. Mais on n'y trouve pas une petite pièce, pleine de naturel et de graces, du même poète, intitulée: *Leçons aux enfans des Souverains*. C'est une pastorale charmante, qui n'a de défaut que la brièveté. Les pièces du P. Lombard offrent plus de pureté et d'élégance que n'en ont communément les vers couronnés par les académies de province. On distingue le poème, qui a pour titre: *Combats de St. Augustin*, où l'on pourroit peut-être reprendre un trop fréquent usage de l'antithèse; mais le sujet semble le comporter. Les trois pièces citées du P. Lombard, sont des années 1738, 39 et 40. On a encore de lui, la *Vie* du P. Vanière, Paris, 1739, in-12. Nous ignorons l'année de sa mort. Il vivait encore en 1761.
II. LOMBARD, (Jean-Louis) né à Strasbourg le 23 août 1723, développa des talons naturels dans de bonnes études, et réunit à la connoissance des sciences physiques et mathématiques, celle des lois. Reçu avocat au conseil souverain d'Alsace, il vait suivre, pendant quatre ans, le barreau de Paris, et quitta ensuite la capitale pour se rendre à Metz, où il plaida plusieurs causes avec éclat. Devenu gendre de *Robillard*, professeur à l'école d'Artillerie, celui-ci lui trouvant toute la capacité nécessaire pour perfectionner l'enseignement de la partie qu'il cultivait, lui proposa de lui résigner sa place. Lombard fut effectivement nommé, en 1748, professeur d'artillerie, à Metz; et en 1759, lors de l'établissement de l'école d'Auxonne, il fut envoyé dans cette ville, pour y remplir la même place. Le gouvernement, ayant cherché, en 1766, à établir un mode uniforme d'enseignement, ordonna à Lombard de se réunir à *Brackenhoffer* et à *Bezout*, pour former un cours particulièrement adapté à l'étude de l'artillerie; mais le dernier de ces géomètres fit échouer ce projet. Le chagrin que Lombard conçut, lors de la révolution, en voyant la désorganisation de sa patrie, altéra ses jours; et il mourut le 1er avril 1794, à l'âge de 71 ans. On doit à ce savant, les ouvrages suivans: I. Une *Traduction* des nouveaux principes d'artillerie de *Benjamin Robins*, Anglois, 1783, in-8.º Il l'a enrichie de notes approfondies, parmi lesquelles on distingue une nouvelle théorie de la poudre à canon. II. *Aide-mémoire à l'usage des Officiers d'artillerie de France*, 2 vol. in-8.º Il y a en trois éditions de cet ouvrage, dont la dernière est de 1801. III. *Tables du tir des Canons et des Obusiers*, 1787, in-8.º On trouve, dans cet écrit, les résultats des épreuves faites en 1786 à l'école d'Auxonne, sur le tir des bombes avec le canon, et sur la portée des mortiers. IV. *Instruction sur la manœuvre et le tir du canon de bataille*, 1792, in-8.º L'auteur y ajouta un *Traité sommaire* sur la manière de servir ce canon, extrait des *Manœuvres de l'Artillerie*, par M. Demew. V. *Traité* V. *Traité du mouvement des projectiles*, an V, in-8.º Il ne fut publié qu'après la mort de son auteur; il est beaucoup mieux écrit que ne le sont d'ordinaire les ouvrages purement scientifiques. *Lombard* y considère le mouvement des projectiles successivement dans le vide et dans l'air, et donne à ses applications les développements les plus clairs. Ce *Traité* est terminé par un Appendice sur les chambres des mortiers. Cet habile artilleur, avec des droits acquis à toutes les académies, ne fut d'aucune. Il étoit méthodique et lumineux dans ses leçons; il possédoit plusieurs langues et la musique; il réunissoit, enfin, une belle figure à une taille avantageuse, et une modestie franche à une probité sans tache.
LOMBARDA, dame de Toulouse, belle et savante, du 15$^{e}$ siècle, mérita l'admiration et la tendresse de *Bernard Arnould*, frère du comte d'*Armagnac*, et le célébra dans ses vers. On les trouve dans le manuscrit 3207 de la bibliothèque du Vatican.
LOMBART, (Lambert) né à Liège en 1506, mort vers l'an 1565, s'appliqua avec succès à la peinture. Il se perfectionna dans son art en Allemagne, en France, et sur-tout en Italie, où il passa à la suite du cardinal *Polus*. De retour dans sa patrie, il y établit le bon goût dans la peinture et l'architecture, et forma des élèves qui firent de grands progrès dans ces arts. *Hubert Goltzius* publia la *Vie de Lombart*, par *Dominique Lampson*, sous ce titre: *Lamberti Lombardi apud Eburones pictorisceleberrini Vita*, Bruges, 1565, in-8.º
LOMBERT, (Pierre) avocat au parlement de Paris, sa patrie, fut uni à MM. de Port-Royal, et demeura quelque temps dans leur maison. Il avoit de l'esprit; il l'employa à des ouvrages utiles. Il traduisit les écrits des saints Pères, et mourut en 1710, avec une grande réputation de piété, après avoir publié plusieurs versions. Les plus estimées sont I. Celle de l'*Explication du Cantique des Cantiques*, par St. Bernard. II. Celle de la *Guide du chemin du Ciel*, écrite en latin par le cardinal *Bona*. III. Celle de tous les ouvrages de St. Cyprien, en 2 vol. in-4°, accompagnée de savantes notes; avec une nouvelle *Vie* de ce Père, tirée de ses écrits, et la traduction de l'ancienne par le diacre *Ponce*, etc. Cette version est élégante et fidèle. IV. Une bonne traduction des *Commentaires de St. Augustin*, de *Sermone Christi in monte*. V. Enfin, la traduction de la *Cité de Dieu*, du même docteur, avec de savantes notes, en deux vol. in-8°, 1675; c'est la meilleure de ce traité de St. Augustin, dont quelques passages sont très-difficiles à entendre. Cette version, que *Lombart* entreprit sur les Mémoires du célèbre *le Maître*, est recommandable par la fidélité et l'énergie du style, et par quantité de remarques qui renferment des corrections importantes du texte. On peut pourtant reprocher à *Lombart* ce qu'on a reproché à *Dubais*, autre traducteur de Port-Royal. *Saint Bernard*, St. Augustin et St. Cyprien ont, chez lui, à peu près le même style, les mêmes tours et le même arrangement.
LOME DE MONCHESNAY, Voy. MONCHESNAY.
LOMÉIER, (Jean) ministre Réformé à Zutphen, s'est distingué par son *Traité historique et critique des plus célèbres Bibliothèques anciennes et modernes*, imprimé à Zutphen en 1699, in-12. De tous les livres que nous avons sur cette matière, c'est le plus savant, mais non pas le mieux écrit; et depuis qu'il a été publié, il y a auroit bien des additions à y faire. On peut d'ailleurs reprocher à Lomeier, de prendre quelquefois de simples cabinets pour de grandes bibliothèques. Son ouvrage a été réimprimé en 1705, à la suite de celui de Maderus, sur le même sujet. Voy. MADERUS. I. LOMÉNIE, (Antoine de) seigneur de la Ville-aux-Clercs, nommé ambassadeur extraordinaire en Angleterre, en 1595, secrétaire d'état en 1606, fut employé dans diverses négociations importantes dont il s'acquitta avec succès. Henri IV lui donna des marques d'estime. Ce monarque protégea le fils en faveur du père, (*Martial de LOMÉNIE*) greffier du conseil, tué à la Saint-Barthélemi, en 1572. Antoine mourut le 17 janvier 1638, à 78 ans. Antoine de Lomenie légua à la bibliothèque du Roi 340 vol. de manuscrits, qu'il avoit rassemblés avec beaucoup de soin, et qui renferment un recueil précieux de pièces sur les affaires de l'état. Ils sont connus sous le nom de *Manuscrits de Brienne*.
II. LOMÉNIE, (Henri-Auguste de) comte de Brienne, fils du précédent, obtint, après divers emplois, la survivance de la charge de son père, en 1615. Louis XIII le fit capitaine du château des Tuileries, en 1622, et l'envoya en Angleterre deux ans après, pour régler les articles du mariage de Henriette de France, avec le prince de Galles. Il suivit ensuite le roi au siège de la Rochelle. Dans le commencement du règne de Louis XIV, il eut le département des affaires étrangères. Il se conduisit avec beaucoup de prudence durant les troubles de la minorité; et mourut le 5 novembre 1666, à 71 ans. Il laissa des *Mémoires* manuscrits, depuis le commencement du règne de Louis XIII, jusqu'à la mort du cardinal *Mazaria*. On en a pris les morceaux les plus intéressants, pour composer l'ouvrage connu sous le titre de *Mémoires de Lomenie*, imprimé à Amsterdam, en 1719, en 3 volumes in-12. L'éditeur les a poussés jusqu'en 1681. Ils offrent quelques détails curieux, et des anecdotes utiles pour l'histoire de son temps. On voit que l'auteur avoit une politique sage et de bonnes vues pour l'administration.
III. LOMÉNIE, (Henri-Louis de) comte de Brienne, fils du précédent, fut pourvu en 1661, dès l'âge de 16 ans, de la survivance de la charge de secrétaire d'état qu'avoit son père. Comme la plus importante partie de l'exercice de cet emploi regardoit les étrangers, il parcourut l'Allemagne, la Hollande, le Danemark; la Suède, la Laponie, la Pologne, l'Autriche, la Bavière et l'Italie. Il voyagea en ministre qui vouloit s'instruire, observant les mœurs, les caractères et les intérêts politiques de ces différents peuples. Ses connaissances, qui surpassoient son âge, lui ayant fait beaucoup de réputation. Non dans ses courses, Louis XIV lui permit d'exercer sa charge, quoiqu'il n'eût encore que 23 ans. Il se conduisit d'abord en ministre; mais l'affliction que lui causa la mort de sa femme, Henriette de Chavigny, en 1665, aliénia son esprit. Depuis cette triste époque, son cerveau bouillott toujours, pour nous servir de ses expressions. Son imagination déréglée le jetoit quelquefois dans des bizarreries peu dignes d'un homme en place. Louis XIV fut obligé de lui demander sa démission. Le ministre, disgracié, se retira chez les Pères de l'Oratoire, après avoir vainement tenté d'entrer chez les Chartreux. Il vécut d'abord avec sagesse, et reçut même les ordres sacrés; mais il ne tarda pas à se dégoûter d'une vie qui lui paroissoit trop uniforme. Il reprit ses voyages; passa en Allemagne, s'enflamma, dit-on, pour la princesse de Meckelbourg, et lui déclara sa passion. Louis XIV, à qui cette princesse en porta ses plaintes, ordonna à Lomeine de revenir à Paris, et le fit enfermer dans l'abbaye de Saint-Germain. Le reste de sa vie fut très-malheureux. On fut obligé de le confiner à Saint-Benoit-sur-Loire, et ensuite à Saint-Lazare. L'écrit qui l'occupa le plus dans sa prison, fut une prétendue Histoire du Jansénisme, dont le titre est aussi singulier que l'ouvrage. Voici ce titre: Le Roman veritable, ou l'Histoire secrète du Jansénisme; Dialogues de la composition de M. de MELONIE, [Loménie] Sire de Nebrine, Baron de Menteresse et autres lieux, Bachelier en Théologie dans l'université de Mayence, agrégé Docteur en Médecine dans celle de Padoue, et Licencié en Droit-Canon de l'université de Salamanque; maintenant Abbé de Saint-Léger, habitué à Saint-Lazare depuis onze ans, en 1685. Cet ouvrage n'a point été imprimé. C'est un mélange de prose et de vers, en 12 livres. Les portraits d'Arnauld, de Lancelot, et de quelques autres, y sont peints avec beaucoup de feu. L'auteur y ménage peu les Solitaires de Port-Royal, dont les partisans ne l'ont pas ménagé à leur tour. Il faut avouer cependant que, lorsqu'il pouvoit calmer les agitations de son esprit, il étoit aimable; son cœur étoit sensible et généreux. Quelques années avant sa mort, il eut ordre de se retirer à l'abbaye de Saint-Séverin-le-Château-Landon, où il mourut le 17 avril 1698, âgé d'environ 56 ans. Outre son Roman du Jansénisme, dans lequel on recueilleoit quelques anecdotes, si l'on pouvoit en séparer le sérieux, des plaisanteries qui y dominent: (Voyez II. LANCELOT) on a de lui: I. Les Mémoires de sa Vie, en 3 vol. in-fol. II. Des Sutires et des Odes. III. Un Poème, plus que burlesque, sur les Deux de Saint-Lazare. Les ouvrages précédens sont manuscrits. IV. L'Histoire de ses Voyages, in-80, écrite en latin avec assez d'élégance et de netteté. V. La traduction des Institutions de Thoulère, 1667, in-80. VI. Le Recueil de Poésies Chrétiennes et diverses, 1671, 2 vol. in-12. Les pièces de cette collection ne sont pas toujours bien choisies. On y trouve plusieurs de ses propres ouvrages, et on ne sont pas toujours les meilleurs morceaux. L'auteur avoit de la facilité et de la vivacité; mais son imag- 260 LOM nation n'étoit pas toujours dirigée par un goût sûr. VII. *Les Règles de la Poésie Française*, qu'on trouve à la suite de la *Méthode Latine de Port-Royal*. C'est un canevas qui a servi à tous ceux qui ont écrit sur la même matière. — L'un de ses descendants, le marquis de BRIENNE, colonel du régiment d'Artois, frère du cardinal archevêque de Sens, se signala dans plusieurs occasions, par le courage d'un soldat et par l'intelligence d'un capitaine. Dans la funeste journée de l'Assiette, le 19 juillet 1747, il attaqua une palissade, à la tête de sa troupe. Un coup de feu lui emporte le bras. On le presse de se retirer du combat : *Non, non*, répondit-il, *il m'en reste un autre pour le service de mon Roi*. Il revient à la charge, et il est tué, laissant après lui le souvenir d'un citoyen généreux, d'un brave officier et d'un homme aimable. — IV. LOMÉNIE DE BRIENNE, (Étienne-Charles de) de l'académie Française, évêque de Condom en 1760, archevêque de Toulouse en 1764, puis archevêque de Sens ; en 1788, cardinal et ministre principal de *Louis XVI*, naquit à Paris en 1727. Cet homme, trop vanté avant son ministère, parut au-dessous du médiocre, dès qu'il y fut parvenu, moins par le choix volontaire de *Louis XVI*, que par les intrigues de l'abbé de Vermont, qu'il avoit donné pour lecteur à la reine. Il eut la présomption de l'ambition, et n'eut point le talent de la justifier. Ses vues parurent courtes, ses opérations mesquines, sa marche vague et inconséquente. Après avoir attaqué les opérations de M. de Calonne et contribué à la disgrace de ce Ministre, il en adopta les projets et voulut les faire exécuter ; mais n'ayant pu obtenir du parlement de Paris ni l'enregistrement de l'impôt territorial, ni celui du timbre, il le fitexile à Troyes en 1788. Le parlement fut rappelé, et le ministre renvoyé. Considéré comme évêque, il ne mérita guères plus d'estime, que comme administrateur politique. Dès qu'il arrivoit dans ses nouveaux diocèses, il cherchoit à éblouir par des *Mandemens*, des *Lettres Pastorales*, des projets de réforme, qui marquaient plus son inquiétude tracassière, que son amour pour la discipline. Il se fit nommer, en 1766, chef de la Commission contre les Moines, et fut appelé par eux l'*Anti-Moine*. Sa sévérité contrastoit avec la liberté de ses mœurs et ses liaisons avec les nouveaux philosophes. Ce furent eux qui le portèrent au fauteuil académique. Ses talens littéraires n'étoient guères constatés par son *Oraison funèbre du Dauphin* ; mais il avoit publié, sous son nom, des Lettres pastorales éloquentes et bien écrites, qui pouvoient justifier le choix de l'académie. On lui a l'obligation de s'être élevé, le premier, contre l'usage abusif d'inhumer dans les églises, et de placer ainsi des foyers de peste et d'épidémie au centre des villes et de la population. Si le cardinal de Brienne n'eut pas le génie de *Bichelieu*, il eut, dans son intérieur, un sort aussi triste. Rongé de darrères, menacé de phthisie, crachant le sang, il ne fut jamais occupé que du projet de parvenir aux premières places, ou du soin d'en écarter ses rivaux. Le moral servit encore, chez lui, à aggraver les maux physiques. Avec une vie plus calme, il auroit joui du bonheur et de la santé, et développé les qualités que la nature lui avoit données et que l'ambition dénatura. Il s'étoit montré, dans sa jeunesse, sensible, généreux et capable d'amitié. Il étoit donc né pour être heureux; s'il ne le fut pas, il ne dut s'en prendre qu'à lui-même. Dès l'origine de la révolution françoise, il s'en montra partisan zélé, et renvoya son chapeau de cardinal à la cour de Rome. Le pape accepta sa renonciation, et le déclara déchu de tous les honneurs attachés à la pourpre romaine. *Brienne* mourut à Sens, le 16 février 1798.
LOMER, (Saint) *Launomarus*, abbé au diocèse de Chartres, mourut le 19 janvier 594. Ses reliques, portées dans le diocèse de Blois, donnèrent lieu d'y fonder, au 10$^{e}$ siècle, une abbaye qui porte son nom.
LOMEYER, *Voy*. LOMEIER.
LOMMIUS, *Voyez* LOM et MASCRIER. — LOMONOSOFF, (N.) poète Russe: on ne connoit point l'époque de sa naissance; il mourut en 1764, avec le titre de conseiller d'état, que *Catherine II* venoit de lui donner, et se distingua sur-tout par ses Odes, qu'on compare aux meilleures de ce genre. On les trouve dans ses *Œuvres*, 3 vol. in-8°, qui renferment de plus une Poétique, une Grammaire, une Rhétorique, et des Dissertations de physique, de chimie et d'astronomie.
LONDE, (François-Richard de la) de l'académie Royale des belles-lettres de Caen, né le 1$^{er}$ novembre 1685, se livra à la poésie, à la musique, à la peinture, et sur-tout au dessin et au génie. Le projet et les moyens de rendre navigable, depuis sa source jusqu'à la mer, l'Orne qui passe par Caen, ne cessèrent d'être l'objet de ses travaux. Après avoir démontré la possibilité de ces moyens, il mit tout en usage pour les faire approuver par le gouvernement. Il traça le *Plan*, les *Vues* et les *Perspectives de Caen*, avec cette netteté et cette précision qui font le mérite de ses cartes: il les fit graver à ses frais et sous ses yeux. Il s'occupa ensuite des antiquités et de l'origine de sa patrie, et fit les recherches les plus laborieuses. Pour se distraire, au milieu de ces pénibles occupations, il se partageoit entre les arts et la littérature: tantôt il peignoit ses amis, tantôt il traçoit des plans et des paysages, et tantôt il rendoit le verre propre à favoriser des vues d'optique. Dans ses vers, il combattit les erreurs de l'illusion et de la folie; il développa les effets dangereux du luxe et des voluptés; il fit des *Cantates*, des *Élégies*, des *Opéra*, etc. En prose, il traça les véritables caractères de la vertu, et apprit à goûter les avantages d'une bonne éducation. Ce vertueux citoyen, malgré ses travaux, jouit toute sa vie d'une santé égale; son esprit et sa mémoire ne ressentirent point les atteintes de l'âge. Il mourut le 18 septembre 1765, à 80 ans, sans presque avoir été malade. Il aimoit à conter, et il le faisoit d'une manière intéressante. Il a laissé: *L. Paraphrase*, en vers, des sept Pseumes de la Pénitence, 1748, in-8.º II. Mémoire concernant le Commerce de la basse Normandie, manuscrit. III. Recherches sur l'antiquité du Château et de la Ville de Caen; aussi en manuscrit. IV. Diverses Pièces de Poésie, les unes manuscrites, les autres insérées dans les Recueils et Journaux. I. LONG, (Pierre le) peintre ancien, étoit d'une haute taille et conforme à son nom. Il se plaisoit aussi à représenter des figures gigantesques: ce qui lui mérita cette épitaphe: Corpore longus eras; formabat corpora longua; Sic docuit Longus, longa placere sibi. Il mourut dans le 16e siècle.
II. LONG, (George le) docteur et premier garde de la bibliothèque Ambrosienne, vivoit au commencement du 16e siècle. Il laissa un Traité en latin, plein d'érudition, touchant les Cachets des Anciens; Milan 1615, in-8.º On le trouve aussi dans le Recueil des divers Traités De Annulis, publié à Leyde en 1672.
III. LONG, (Jacques le) prêtre de l'Oratoire, né à Paris le 19 avril 1665, fut envoyé dans sa jeunesse, à Malte pour y être admis au nombre des Clercs de Saint-Jean de Jérusalem. A peine fut-il arrivé, que la contagion infecta l'isle. Il rencontra par hasard des personnes qui alloient enterrer un homme mort de la peste; il les suivit, mais, dès qu'il fut rentré dans la maison où il logeoit, on en fit murer les portes, de peur qu'il ne communiquât le poison dont on le croyoit attaqué. Cette espèce de prison garantit ses jours et ceux des personnes avec lesquelles il étoit enfermé. Le jeune le Long, échappé à la contagion, quitta l'isle qu'elle ravageoit, et revint à Paris, où il entra dans la congrégation de l'Oratoire, en 1686. Après avoir professé dans plusieurs collèges, il fut nommé bibliothécaire de la maison de Saint-Honoré à Paris. Cette bibliothèque augmenta de plus d'un tiers sous ses mains. L'excès du travail le jeta dans l'épuisement, et il mourut d'une maladie de poitrine le 13 août 1721, à 56 ans, regardé comme un savant vertueux. Le P. le Long savoit le grec, l'hébreu, le chaldéen, l'italien, l'espagnol, le portugais et l'anglois. Il étoit parfaitement instruit de tout ce qui regarde la littérature, les livres et l'imprimerie. Le P. Malebranche lui reprochoit quelquefois en badinant, les mouvemens qu'il se donnoit pour vérifier une date ou pour découvrir de petits faits que les philosophes regardent comme des minuties. La vérité est si aimable, lui répondoit le P. le Long, qu'il ne faut rien négliger pour la découvrir, même dans les plus petites choses. Il possédoit les mathématiques et la philosophie; mais il avoit une espèce de dégoût pour la poésie, l'éloquence et les belles-lettres. Il négligeoit cette fleur d'esprit que les gens de goût cherchent dans les livres: il ne prenoit de l'érudition que les ronces. Ses principaux ouvrages sont: I. Une Bibliothèque sacrée, en latin, réimprimée en 1723, en 2 vol. in-folio, par les soins du P. Desmalets son confrère, et son successeur dans la place de bibliothécaire. C'est le meilleur ou- vrage que nous ayons sur cette matière ; mais il y a quelques fautes : il est si facile d'en faire en ce genre ! car il est bien rare d'avoir sous les yeux tous les livres dont on parle. II. *Bibliothèque historique de France*, in-fol. Cet ouvrage, plein d'érudition et de critique, coûta bien des recherches à son auteur : il est d'une grande utilité à ceux qui s'appliquent à l'histoire de notre nation, et un homme d'esprit ne balance pas de l'appeler un véritable monument du règne de Louis XV. On y trouve quelques inexactitudes : mais quel ouvrage, sur-tout de ce genre, en est exempt ? M. de *Fontette* en a donné, en 1768 et années suivantes, une nouvelle édition en 5 vol. in-fol., corrigée et considérablement augmentée. III. Un *Discours historique* sur les Bibles Polyglottes et leurs différentes éditions, in-8°, 1713.
LONGCHAMP, (N. Pitel de) sœur de la comédienne *Raisin*, fut long-temps souffleuse de la comédie Françoise, et y donna la comédie du *Voleur Tita-papouf*, représentée en 1687.
LONGEPIERRE, (Hilaire-Bernard de Roqueleyne, seigneur de) né à Dijon en 1659, d'une famille noble, fut secrétaire des commandemens du duc de *Berri*, et eut quelque réputation comme poète et comme traducteur. Il se fit un nom dans le genre dramatique par trois tragédies : *Médée*, *Electre* et *Sésostris* ; cette dernière n'a pas été imprimée. La première, quoiqu'inégale et remplie de déclamations, est fort supérieure à la *Médée* de *Corneille*, et a été conservée au théâtre. La scène des enfans, au quatrième acte, produit le plus grand effet. Ces trois pièces sont dans le goût de *Sophocle* et d'*Euripide*. Une froide et malheureuse intrigue d'amour ne défigure point ces sujets terribles ; mais *Longepierre* connoissant peu notre théâtre, et ne travaillant que très-foilement ses vers, n'égala pas ses modèles dans la beauté de l'élocution, qui fait le grand mérite des poètes. Il ne prit presque d'eux, que la prolixité des lieux communs, et le vide d'action et d'intrigue. Les défauts l'emportèrent tellement sur les beautés qu'il avoit empruntées de la Grèce, qu'on fut forcé d'avouer à la représentation de son *Electre*, que « c'étoit une statue de *Praxitèle* désignée par un moderne. » *Rousseau* fit des *Couplets* contre lui, et les détracteurs de l'antiquité se servirent très-mal à propos de la copie pour dépriser les originaux. On a encore de *Longepierre* : I. Des *Traductions* en vers françois, ou, pour mieux dire, en prose rimée, d'*Anacréon*, de *Sapho*, de *Théocrite*, 1688, in-12 ; de *Moschus* et de *Bion*, à Amsterdam, 1687, in-12. L'auteur les a enrichies de notes qui prouvent qu'il connoissoit l'antiquité, quoiqu'il ne sût en faire passer dans notre langue ni les beautés, ni la délicatesse. II. Un *Recueil d'Idylles*, in-12, à Paris, 1690. La nature y est peinte de ses véritables couleurs ; mais la versification en est prosaïque et foible : son chalumeau est un sifflet dur et aigre. *Longepierre* mourut à Paris le 31 mars 1721, à 62 ans. Il avoit épousé, en 1703, Mlle *Haince*, qui lui apporta en dot plus de 200 mille livres, et dont il n'eut point d'enfans.
LONGIANO, (Fausto de) auteur Italien du 16e siècle, dont on a un Traité des Duels, Venise, 1552, in-8°; des Observations sur Cicéron, 1556, in-8°; et une traduction de Dioscoride en italien, Venise, 1542, in-8° I. LONGIN, (Denys) philosophe et littérateur, né à Athènes, eut une grande réputation dans le 3e siècle par son éloquence, par son goût et par sa philosophie. Ce fut lui qui apprit le grec à Zénobie, fomme d'Odenat et reine de Palmyre. Cette princesse le fit son ministre. L'empereur Aurélien ayant assiégé sa capitale, Longin lui conseilla de résister autant qu'elle pourroit. On dit qu'il lui dicta la réponse noble et fière qu'elle fit à cet empereur qui la pressoit de se rendre. Longin fut la victime de son zèle pour Zénobie. Palmyre ayant ouvert ses portes à Aurélien, ce prince le fit mourir en 273. Longin parut philosophe à sa mort, comme dans le cours de sa vie; il souffrit les plus cruels tourmens avec constance, et consola ceux même qui pleuroient autour de lui. Cet homme illustre avoit un goût délicat et une érudition profonde. On disoit de lui, qu'il étoit une Bibliothèque vivante, et on disoit vrai. Il avoit composé en grec des Remarques critiques sur tous les anciens auteurs. Cet ouvrage n'existe plus, ainsi que plusieurs autres productions de philosophie et de littérature, dont il ne nous reste que le Traité du Sublime. L'auteur y donne à la fois des leçons et des modèles. Boileau l'a traduit en françois, et Tollius l'a fait imprimer à Utrecht, en 1694, in-4°, avec les remarques de différens savans. Boileau a accompagné sa traduction de plusieurs notes, dont quelques-unes peuvent être utiles. On estime encore l'édition d'Oxford par Hudson, 1718, in-8°; celles de Londres, 1724, in-4°; et de Glasgow, 1763, petit in-4°. Il y en a une édition en grec, latin, italien et françois, de Vérone, 1733, in-4°
II. LONGIN ou LONGIS, (St.) C'est ainsi qu'on appelle le soldat qui perça d'un coup de lance le côté de Notre-Seigneur, lorsqu'il étoit en croix: ce nom semble n'avoir d'autre fondement que le mot grec d'où il est dérivé, lequel signifie Lance.
III. LONGIN, (Cæsar-Longinus) est l'auteur d'un livre singulier et peu commun, intitulé Trinum Magicum; à Francfort, 1616, 1630 ou 1673, in-12.
IV. LONGIN, premier exarque de Ravenne, Voy. I. ROSEMONDE, et les TABLES CHRONOLOGIQUES.
LONGINA, Voy. DOMITIA.
LONGINUS, Voyez II. CASSIUS.
LONGO, (Pietro) Voyez AARSENS, n.º II.
LONGOMONTAN, (Christian) né au Jutland dans le Danemark en 1562, étoit fils d'un pauvre laboureur. Il essuya dans ses études toutes les incommodités de la mauvaise fortune, partageant, comme le philosophe Cléanthe, tout son temps entre la culture de la terre, et les leçons que le ministre du lieu lui faisoit. Il se déroba du sein de sa famille à l'âge de 14 ans, pour se rendre dans un collège. Quoiqu'il fût obligé de gagner sa vie, il s'appliqua à l'étude avec tant d'ardeur, qu'il se rendit très-habile, sur-tout dans les mathématiques. Longomontan étant allé ensuite à Copenhague, les professeurs de l'université le recommandèrent au célèbre Tycho-Brahé, qui le reçut très-bien en 1589. Longomontan passa huit ans auprès de ce fameux astronome, et l'aida beaucoup dans ses observations et dans ses calculs. Entraîné par le désir d'avoir une chaire de professeur dans le Danemarck, il quitta Tycho-Brahé. Ce grand homme ayant consenti, quoique avec peine, à se priver de ses services, lui fournit amplement de quoi soutenir la dépense du voyage. A son arrivée en Danemarck, il fut pourvu d'une chaire de mathématiques en 1605, et la remplit avec beaucoup de réputation jusqu'à sa mort, arrivée en 1647, à 85 ans. On a de lui, plusieurs ouvrages très-estimables. Les principaux, sont : I. Astronomia Danica, in-folio, 1640, Amsterdam. L'auteur y propose un nouveau Système du monde, composé de ceux de Ptolome, de Copernic et de Tycho-Brahé; mais ce système qui semblait réunir les avantages de tous les autres, n'eut cependant pas beaucoup de sectateurs. II. Systema mathematicum, in-8.º III. Problemata Geometrica, in-4.º IV. Disputatio Ethica de animae humanae morbis, in-4.º Parmi les maladies de l'esprit humain, l'auteur ne compte pas cette manie qui dévoreait les philosophes de son temps, de vouloir faire chacun un système, et de chercher sans cesse ce qu'on ne peut trouver. Longomontan y étoit sujet comme les autres. Il croyoit bonnement avoir trouvé la quadrature du cercle; il consigna cette prétendue découverte dans sa Cyclométrie, 1612, in-4°, réimprimée en 1617 et 1664; mais Pell, mathématicien Anglois, lui prouva que sa découverte étoit une chimère. I. LONGUEIL, (Richard-Olivier de) archidiacre d'Eu, puis évêque de Coutances, étoit d'une ancienne famille de Normandie. Le pape le nomma pour revoir le procès de la Pucelle d'Orléans, et il se signala parmi les commissaires qui découvrirent l'innocence de cette héroïne et l'injustice de ses juges. Charles VII, charmé du zèle patriotique qu'il avoit fait éclater dans cette occasion, l'envoya ambassadeur vers le duc de Bourgogne, le fit chef de son conseil, premier président de la chambre des comptes de Paris, et lui obtint la pourpre romaine du pape Calixte III, en 1456. Le cardinal de Longueil se retira à Rome sous le pontificat de Pie II, qui lui confia la légation d'Ombrie, et lui donna les évêchés de Porto et de Sainte-Rufine réunis ensemble, comme un gage de son estime. Il mourut à Pérouse, le 15 août 1470, dans un âge assez avancé, regretté par le souverain pontife et par les gens de bien.
II. LONGUEIL, (Christophe de) LONGOLIUS, fils naturel d'Antoine de Longueil, évêque de Léon, naquit en 1488, à Malines, où son père étoit ambassadeur de la reine Anne de Bretagne, qui l'avoit déjà fait son chancelier. Christophe montra de bonne heure beaucoup d'esprit et de mémoire. Il embrassa toutes 266 LON les parties de la littérature : antiquités, langues, droit civil, droit canon, médecine, théologie. Le succès avec lequel il exerça à Paris la profession de jurisconsulte, lui valut une charge de conseiller au parlement. Pour donner encore plus d'étendue à son génie, il parcourut l'Italie, l'Espagne, l'Angleterre, l'Allemagne, la Suisse, où il fut retenu captif par le peuple, ennemi juré des François, vainqueurs des Suisses à la bataille de Marignan qui venait de se donner. Il mourut à Padoue le 11 septembre 1522, à 34 ans. On a de lui, des *Epitres* et des *Harangues*, publiées à Paris en 1533, in-8°, avec sa *Vie* par le cardinal *Polus*. Son *Oratio de laudibus D. Ludovici Francorum regis, habita Pictovii in ade Franciscanorum, anno 1510*, (Paris chez *Henri Etienne*) est très-rare, ayant été ôtée de ses Œuvres, pour les libertés qu'il s'y permit contre la cour de Rome. La diction de ses ouvrages est pure et élégante, mais le fond en est mince. Il étoit du nombre des savans qui tâchoient d'imiter le style de *Cicéron*. *Bembo* étoit un de ses principaux amis, et ce fut lui qui l'engagea à changer la diction qu'il s'étoit d'abord formée, sans s'attacher à aucun auteur, pour la rendre entièrement Cicéronienne. *De Longueil* fut occupé pendant un temps considérable à lire les ouvrages de *Cicéron*, et il se les rendit si familiers, qu'il s'accoutuma à ne se servir d'autres termes que des siens. Cette manie a été justement censurée par *Vivès*. Son premier style lui déplut tellement, qu'il recommanda en mourant qu'on supprimât tous les ouvrages où il l'avoit em- employé. Le jugement et la réflexion l'avoient ramené à une diction plus simple.
III. LONGUEIL, (Jean de) sieur de *Maisons*, né en 1489, de la famille des précédents, fut président aux enquêtes au parlement de Paris, et ensuite conseiller d'état en 1549, sous *Henri II*. Il se rendit célèbre dans ces emplois par son habileté et par sa prudence; et laissa un *Recueil* curieux de CCLXXI *Arrêts notables* rendus de son temps. Il mourut le 1er mai 1551. — *Réné de LONGUEIL*, marquis de *Maisons*, président à mortier au parlement de Paris, surintendant des finances en 1651, mort en 1677, étoit de la même famille. C'est lui qui bâtit le château de Maisons, l'un des plus beaux de l'Europe. En démolissant son hôtel à Paris, il trouva dans un petit caveau quarante mille pièces d'or, au coin de *Charles IX*. C'est avec cet argent que le château de Maisons fut élevé. — Il y a eu de la même famille. *Jean - René de LONGUEIL*, né à Paris en 1699, et mort en 1731 de la petite vérole, à 32 ans. Celui-ci étoit fils de *Claude de LONGUEIL*, marquis de *Maisons*, président au parlement, qu'il perdit à l'âge de 13 ans. *Louis XIV* lui accorda la charge de son père, dans l'espérance, lui dit-il, qu'il le serviroit avec la même fidélité que ses ancêtres. Ainsi, dès l'âge de 18 ans, il eut voix et séance à sa place de président. Son goût pour les sciences, et sur-tout pour la physique, lui mérita le titre d'Académieien honoraire de l'académie des Sciences, et il fut président de cette compagnie en 1730. Le président de *Maisons* joignoit à des connoissances solides, une littérature variée, un goût sévère, et les agrémens de la société.
IV. LONGUEIL, (Gilbert de) né à Utrecht en 1507, fut médecin de l'archevêque de Cologne, et mourut dans cette dernière ville en 1543. Comme il avoit reçu la communion sous les deux espèces, on ne voulut pas l'enterrer à Cologne, et ses amis furent obligés de transporter son corps à Bonn. On a de lui : I. Lexicon Graeco-latinum, in-8°, Cologne, 1533. II. Des remarques sur Ovide, Plaute, Cornelius-Nepes, Cicéron, Laurent Valle, etc., à Cologne, 4 vol. in-8°. III. Une traduction latine de plusieurs Opuscules de Plutarque, Cologne, 1542, in-8°. IV. Une édition de la Vie d'Apollonius de Thyane, par Phiostrate, en grec et en latin, Cologne, 1532, in-8°. V. Dialogus de avibus, et earumdem nominibus graecis, latinis et germanicis, Cologne, 1544, in-8°.
LONGUEMARE, Voyez GOUVE, à la fin de l'article.
LONGUERUE, (Louis Dufour de) abbé de Sept-Fontaines et du Jard, naquit à Charleville, d'une famille noble de Normandie, en 1652. Son père n'épargna rien pour son éducation. Bichelet fut son précepteur, et d'Ablancourt, son parent, veilla à ses études. Dès l'âge de quatre ans, il étoit un prodige de mémoire. La réputation de cet enfant étoit si grande, que Louis XIV passant à Charleville, voulut le voir. Le jeune Longuerue fit des réponses si précises et si justes à ce monarque, qu'il augmenta la haute idée qu'on avoit de lui. Son ar- deur pour l'étude s'accrut avec l'âge. A 14 ans, ils commença à s'appliquer aux langues Orientales; il savoit déjà une partie des langues mortes, et quelques-unes des vivantes. L'histoire fut la partie de la littérature à laquelle il se consacra, sans négliger pourtant la théologie, l'Écriture-Sainte, la philosophie ancienne et moderne, les antiquités et les belles-lettres. Il fit une étude profonde de la chronologie et de la géographie. Il possédoit toutes les combinaisons des différentes époques dont les peuples ont fait usage dans leurs manières de compter les années, et il n'ignoroit la position d'aucune des villes un peu célèbres. Ne connoissant d'autre délassement que le changement de travail et la société de quelques amis, il leur ouvroit libéralement le trésor de ses connoissances, et composoit souvent pour eux des morceaux assez longs. Il ne chercha jamais à se faire une réputation par l'impression de ses écrits. Ce n'étoit pas assurément par modestie : l'abbé de Longuerue connoissoit ce qu'il valoit, et le faisoit assez souvent sentir à ceux qui l'approchoient. Des traits vifs et souvent brusques, des saillies d'humeur, des critiques téméraires, une liberté cynique, un ton tranchant et souvent trop hardi; voilà le caractère de sa conversation. C'est aussi celui du Longueruana, in-12, recueil publié après sa mort. Ceux qui l'ont connu, conviennent qu'il se peint assez bien dans cet ouvrage, où il ne se masque point. On l'y voit en déshabillé, et ce déshabillé ne lui est pas toujours avantageux. Ce savant mourut à Paris, le 22 novembre 1733, à 82 ans. L'abbé de *Longuerue* n'étoit pas de ces minces littérateurs, qui ne font que voltiger de fleur en fleur ; il a approfondi toutes les matières qu'il a traitées. On a de lui : I. Une *Dissertation latine sur Tatien*, dans l'édition de cet auteur, à Oxford, 1700, in-8.º II. *La Description historique de la France*, Paris, 1719, in-folio. Cet ouvrage, fait, dit-on, de mémoire à l'usage d'un ami, n'étoit pas destiné à la presse. L'auteur n'y paroît ni géographe exact, ni bon citoyen. Il y rapporte quantité de faits contre le droit immédiat de nos rois sur la Gaule Transjurane et sur d'autres provinces. III. *Annales Arsacidarum*, in-4º, Strasbourg, 1732. IV. *Dissertation sur la Transubstantiation*, que l'on faisoit passer sous le nom du ministre *Allix* son ami, et qui n'est point favorable à la foi Catholique. Il paroît par quelques endroits du *Longueruana*, qu'il pensoit sur certains points de doctrine comme les Protestans ; entr'autres, sur la confession auriculaire. Les moines de son abbaye du Jard, où il étoit depuis plusieurs mois, lui ayant demandé qui étoit son confesseur. *Je vous le dirai*, répondit-il, quand vous m'aurez dit qui étoit celui de votre père St. Augustin. Je ne sais, au reste, si l'on peut compter toujours sur la fidélité du rédacteur de cet *Ana*. V. Plusieurs ouvrages manuscrits, dont on peut voir la liste à la tête du même recueil.
LONGUEVAL, ( Jacques ) né près de Péronne, en 1680, d'une famille obscure, fit ses humanités à Amiens, et sa philosophie à Paris avec distinction. Il entra ensuite dans la société des Jésuites, où il professa avec succès les belles-lettres, la théologie et l'Écriture-Sainte. S'étant retiré dans la maison professée des Jésuites de Paris, il y travailla avec ardeur à l'*Histoire de l'Église Gallicane*, dont il publia les premiers volumes. Il avoit presque mis la dernière main au neuvième et au dixième, lorsqu'il mourut d'apoplexie, le 14 janvier 1735, à 54 ans. Il avoit dit la messe le matin même. Une mort si précipitée, dit le Père *Fontenay*, avoit de quoi consterner ; mais une vie aussi innocente, aussi occupée, aussi religieuse que la sienne, avoit bien de quoi rassurer. Le Père *Longueval* étoit d'un caractère doux et modeste, et d'une application infatigable. Son *Histoire de l'Église Gallicane*, pour laquelle le clergé lui faisoit une pension de huit cents livres, est estimée pour le choix des matières et l'exactitude des faits. Elle est écrite avec une noble simplicité. Les discours préliminaires, qui ornent les quatre premiers volumes, prouvent une érudition profonde et une critique judicieuse. Les Pères *Fontenay*, *Brumay* et *Berthier* l'ont continuée, et l'ont poussée jusqu'au dix-huitième volume in-4.º C'est un de ces vastes édifices, dit le P. *Berthier*, dont on reconnoît à l'œil, que toutes les parties n'ont pu être placées par le même architecte. Mais, malgré la différence des ouvriers, l'ouvrage est lu avec plaisir et avec fruit. Le compte qu'on y rend des actions, des ouvrages, des caractères des différens personnages, est en général juste et fondé sur l'étude que les auteurs en avoient faite. Les Pères *Longueval* et *Berthier* méritent sur-tout cet éloge. On a encore du P. Longueval : I. Un Traité du Schisme, in-12; Bruxelles, 1718. II. Une Dissertation sur les Miracles, in-4.º III. D'autres Écrits sur les disputes de l'Église de France, dans lesquels on trouve de l'esprit et du feu. IV. Une Histoire étendue du Semi-Pélagiauisme, en manuscrit.
LONGUEVILLE, (Antoine d'Orléans de) Voyez ANTOINETTE.
LONGUEVILLE, (le comte de) Voyez I. MARIGNY.
LONGUEVILLE, (Anne-Geneviève de BOURBON, duchesse de) née au château de Vincennes, en 1618, étoit fille de Henri II, prince de Condé, et de Marguerite de Montmorency. Sa figure étoit belle, et son esprit répondoit à sa figure. Elle épousa, à l'âge de 23 ans, Henri d'Orléans, duc de Longueville, d'une famille illustre qui devoit son origine au brave comte de Dunois. Ce seigneur qui s'étoit signalé comme plénipotentiaire au congrès de Munster, en 1648, avoit le gouvernement de Normandie; et il vouloit obtenir celui du Havre, place importante, que le cardinal Mazarin lui refusa. Ce refus, joint aux insinuations de son épouse, jeta le duc dans la faction de la Fronde, et ensuite dans celles de Condé et de Conti, dont il partagea la prison en 1650. « Le duc de Longueville, dit le cardinal de Retz, avoit de la vivacité, de l'agrément, de la libéralité, de la justice, de la valeur, de la grandeur; et il ne fut jamais qu'un homme médiocre, parce qu'il eut toujours des idées qui furent infiniment au-dessus de sa capacité. » Il s'étoit engagé dans la guerre civile, en partie par amitié pour le prince de Condé, qu'il avoit empêché d'accepter les secours de l'Angleterre. Dès qu'il eut recouvré sa liberté, il renonça pour toujours aux partis qui troubloient l'état. Il vécut souvent dans ses terres, et y vécut en homme qui veut se faire aimer. On vouloit qu'il défendit la chasse aux gentils-hommes ses voisins. J'aime mieux, répondit-il, des amis que des lièvres. La duchesse de Longueville fut moins sage. Ardente, impétueuse, née pour l'intrigue et la faction, elle avoit tâché de faire soulever Paris et la Normandie; elle s'étoit rendue à Rouen, pour essayer de corrompre le parlement. Se servant de l'ascendant que ses charmes lui donnoient sur le maréchal de Turenne, elle l'avoit engagé à faire révolter l'armée qu'il commandoit : Voyez III. ROCHEFOU-CAULT. « La duchesse de Longueville, dit encore le cardinal de Retz, avoit une langueur dans ses manières, qui touchoit plus que le brillant de celles mêmes qui étoient plus belles. Elle en avoit une même dans l'esprit, qui avoit ses charmes, parce qu'elle avoit, si l'on peut le dire, des réveils lumineux et surprenans. Elle eût eu peu de défauts, si la galanterie ne lui en eût donné beaucoup. Comme sa passion l'obligea de ne mettre la politique qu'en second dans sa conduite, d'héroïne d'un grand parti, elle en devint l'aventurière. » Pour gagner la confiance du peuple de Paris, pendant le siège de cette ville, en 1648, elle avoit été faire ses couches à l'hôtel de ville. Le corps municipal avoit tenu sur les fonts de baptême l'enfant qui étoit né, et lui avoit donné le nom de Charles-Paris. Ce prince, d'une grande espérance, se fit tuer par sa faute au passage du Rhin, en 1672, avant d'être marié. Quoique les ennemis demandassent quartier, il tira sur eux, en criant : Point de quartier pour cette canaille ? Aussitôt partit une décharge qui le coucha par terre. Il n'avoit que 23 ans, et les Polonois songeoient à l'élire pour roi. Lorsque les princes furent arrêtés, Mad. de Longueville évita la prison par la fuite, et ne voulut point imiter la conduite prudente de son époux. Cependant le feu de la guerre civile étant éteint, elle revint en France, où elle protégea les lettres, et joua un nouveau rôle dans un genre nouveau. Née pour être chef de parti, elle se mit à la tête des champions poétiques qui se battoient pour le sonnet d'Uranie, par Voiture, contre celui de Job, par Benserade, que défendoit le prince de Conti. C'est à cette occasion qu'on dit plaisamment : Que le sort de Job, pendant sa vie et après sa mort, étoit bien déplorable, d'être toujours persécuté, soit par un Diable, soit par un Ange... Lassée de combattre tantot pour des princes, tantot pour des poètes, elle voulut enfin goûter le calme. Elle alla d'abord à Bordeaux, et de là à Moulins, où elle demeura dix mois dans le couvent de Sainte-Marie. Ce fut dans ce monastère que commencèrent les préliminaires de sa conversion; et après la mort du duc de Longueville, en 1683, elle quitta la cour pour se livrer au calme de la retraite et aux austérités de la pénitence. Unie de sentimens avec la maison de Port-Royal-des-Champs, elle y fit faire un batiment pour s'y retirer, et se partagea entre ce monastère et celui des Carmélites du faubourg Saint-Jacques. Elle mourut dans ce dernier, le 15 avril 1679, à 61 ans, et y fut enterrée. Son cœur fut porté à Port-Royal. Ce fut elle qui forma le projet de la paix de Clément IX, et qui se donna tous les mouvemens nécessaires pour la faire conclure. Son hôtel fut l'asile des grands écrivains de Port-Royal; et elle les déroba à la persécution, soit par son crédit, soit par les moyens qu'elle trouvoit de les enlever aux poursuites de leurs ennemis. Villefore a donné sa Vie, Amsterdam, 1739, 2 vol. petit in-8°. Le duc de Longueville, en mourant, laissa d'un premier mariage une fille qui fut duchesse de Nemours, (Voyez V. NEMOURS) et qui mourut la dernière de sa famille. Il en existoit cependant encore une branche bâtarde, dont étoit l'abbé de Rothelin : Voyez ce mot. Son frère, le marquis de Rothelin, maréchal de camp, qui avoit eu la cuisse fracassée au siège d'Aire en 1710, mourut en 1764 sans postérité.
LONGUS, auteur Grec, fameux par son livre intitulé, Pastorales; roman grec, qui contient les Amours de Daphnis et de Chloé. Le célèbre Amyot a donné une traduction françoise de ce roman. Comme les auteurs anciens ne parlent point de Longus, il est difficile de fixer avec certitude le temps auquel il a vécu. La meilleure édition grecque et latine de Longus, est celle de Franeker, en 1660, in-4°; et celle de 1654, Paris, in-4°. La version d'Amyot n'est pas fidelle; mais elle a les graces de la naïveté et de la simplicité. On en a donné plusieurs éditions : 1.º en 1718, in-8°, avec vingt-neuf figures dessinées par le *Régent*, et gravées par *Benoit Audran*. La vingt-neuvième ne fut point faite par *Audran*, et ne se trouve pas ordinairement dans l'édition de 1718, parce qu'on n'en tira que deux cent cinquante exemplaires, dont le prince fit des présens. 2.º Cet ouvrage fut réimprimé en 1745, in-8°, avec les mêmes figures retouchées. L'ouvrage de *Longus* est en prose. Son pinceau est léger, et son imagination riante, mais souvent trop libre.
**LONGWIC** ou
**LONGWY**, (Jacqueline de) duchesse de Montpensier, fille punée de *Jean de Longwy*, seigneur de Givri; fut mariée en 1538 à *Louis de Bourbon II* du nom, duc de Montpensier. Elle eut beaucoup de crédit auprès des rois *François Ier* et *Henri II*, et s'acquit la confiance de *Catherine de Médicis*; elle contribua à l'élévation du chancelier *Michel de l'Hôpital*, et mourut la veille des grands troubles de la religion, le 28 août 1561. C'étoit, suivant le président de *Thou*, une femme d'un esprit supérieur et d'une prudence au-dessus de son sexe. Elle étoit Protestante dans le fond du cœur, quoique extérieurement Catholique. **I. LONICERUS**, (Jean) né en 1499, à Orthern, dans le comté de Mansfeld, s'appliqua à l'étude avec une ardeur extrême, et se rendit habile dans le grec et l'hébreu, et dans les sciences. Il enseigna ensuite avec réputation à Strasbourg, en plusieurs autres villes d'Allemagne, et surtout à Marpurg, où il mourut le 20 juillet 1596, à 70 ans. On a de lui, divers ouvrages, *Mélanchthon* et *Joachim Camerarius*, le choisirent pour mettre la dernière main au *Dictionnaire Grec* et *Latin*, auquel ils avoient travaillé. On a de lui, plusieurs traductions d'ouvrages grecs en latin, entr'autres, des poèmes *Theriaca* et *Alexipharmaca* de *Nicandre*, Cologne, 1531, in-4°; et une édition de *Dioscoride* d'*Anazarbe*, Marpurg, 1543, in-fol.
**II. LONICERUS**, (Adam) fils du précédent, né à Marpurg, en 1528, fut un médecin habile, et mourut à Francfort, le 19 mai 1586, à 58 ans. On a de lui, plusieurs ouvrages d'histoire naturelle et de médecine : I. *Methodus rei herbariae*, Francofurti, 1540, in-4°. II. *Historia naturalis plantarum, animalium et metallorum*, Francofurti, 1551 et 1555, en 2 vol. in-fol. III. *Methodica explicatio omnium corporis humani affectuum*. IV. *Hortus sanitatis* de *Jean CUBA*, dont la dernière édition est d'Ulm, 1713, in-folio, figures, etc. — Il y a encore un *Philippe LONICERUS*, auteur d'une *Chronique des Turcs*, pleine de recherches, et écrite en latin avec élégance.
**LONVAL**, *Voy. BOCQUILLOT*.
**LOOS**, (Corneille) chanoine de Goude, se retira à Mayence pendant les troubles de sa patrie. Sa façon de penser sur les *Norciers*, qu'il regardoit comme fous plutôt que possédés, lui causa bien des chagrins. Il s'en ouvrit dans ses conversations, et travailloit à établir son sentiment dans un livre, lorsqu'il fut dénoncé, dit-on, par le *Jésuite Delrio*, et emprisonné. Il se rétracta pour avoir sa liberté ; mais ayant de nouveau enseigné son opinion, il fut arrêté. Il sortit cependant encore de prison, et il y auroit été mis une troisième fois, si la mort ne l'eût enlevé, à Bruxelles, en 1595. On a de lui : *De tumultuosa Belgarum seditione sedanda*, 1582, in-8.º *Institutionum Theologiae*, Libri IV, Mayence, in-12. C'est un abrégé de *Melchior Canus*.
LOPEZ, *Voyez FERDINAND-LOPEZ*, n.º XIV.
LOPEZ DE VÉGA, *Voyez VÉGA*.
LOPIN, (D. Jacques) Bénédictin de la congrégation de Saint-Maur, né à Paris en 1655, mort en 1693, à 38 ans, fut également recommandable par son savoir et par sa modestie. Il possédoit le latin, le grec et l'hébreu. Il aida D. de Montfaucon dans l'édition de *St. Athanase*, et dans celle des *Analecta Graeca*, qui parurent en 1688, in-4.º — Il ne faut pas le confondre avec un autre D. LOPIN, à qui le grand Condé accorda un petit hermitage au bout du parc de Chantilly. On conte sur ce dernier religieux, une anecdote assez plaisante. Ses plaisirs les plus doux étoient de cultiver les fleurs. Un jour que le cardinal de Betz étoit allé à Chantilly, le grand Condé le mena à la cellule de D. Lopin. Ils voulurent, pour s'amuser, éprouver la patience de ce bon solitaire; et feignant de parler de choses qui les intéresseient beaucoup, ils parchoient à droite et à gauche sur les fleurs de l'hermitage. D. Lopin s'étant apparçu, à leur sourire, que cette espéligerie étoit concertée, leur dit : *Oh ! Messeigneurs, c'est bien le temps d'être d'accord entre vous, quand il s'agit de faire de la peine à un pauvre religieux! il falloit l'être autrefois pour le bien de la France et pour le vœu. Cette brusquerie naïve qui étoit une excellente leçon, fit rire le prince et le cardinal.*
LOREDANO, (Jean-François) sénateur de Venise au 17e siècle, s'éleva par son mérite aux premières charges, et rendit de grands services à la république. Sa maison étoit une académie de gens de lettres. Ce fut lui qui jeta les fondemens de celle de *gli Incogniti*. On a de lui : I. *Bizzarrie Academiche*. II. *Vita del Marini*. III. *Morte del Valstein*. IV. *Ragguagli di Parnasse*. V. *Une Vie d'Adam*, traduite en françois. VI. *L'Histoire des Bois de Chypre*, (de Lusignan) sous le nom de Henri Giblet. VII. *Plusieurs Comédies* en italien. On a recueilli ses Œuvres en 1649, 7 vol. in-24, et 1653, 6 vol. in-12. *Loredano* étoit né en 1606; mais nous ignorons l'année de sa mort. — Le doge François LOREDANO, élu en 1752, mort dix ans après, âgé de 87 ans, étoit de sa famille.
LORENS, (Jacques du) né dans le Perche, fut le premier juge du bailliage de Châteauneuf en Thimerais. Il étoit fort versé dans la jurisprudence, bon magistrat, d'une probité incorruptible, et l'arbitre de toutes les affaires de son pays. Il possédoit les auteurs Grecs et Latins, et sur-tout les poètes et les orateurs. Il n'avoit pas moins de goût pour les beaux-arts, et en particulier pour la peinture. Après sa mort, arrivée en 1655, dans son quinzième lustre, l'inventaire qu'on fit de ses tableaux se monta à dix mille écus, somme considérable considérable pour ce temps. On lui attribue cette épitaphe :
CI GIT MA FEMME... OH ! QU'ELLE ENT BIEN
POUR SON REPOS ET POUR LE MIEN ! Il n'est pas très-sûr que ce bon mot soit de lui; mais ce qu'il y a de certain, c'est que sa femme le méritoit. C'étoit une *Mégère*. Ses *Satires* furent imprimées à Paris en 1646, in-4°; elles sont au nombre de 26. La versification en est plate et rampante. Son siècle y est peint avec des couleurs assez vraies, mais grossières et dégoûtantes. On a encore de lui : *Notes sur les Coutumes du Pays Chartrain et Perche-Gouet*, 1645, in-4°.
LORENZETTI, (Ambrosio) peintre, natif de Sienne, mort âgé de 83 ans, vivoit dans le 14e siècle. Ce fut *Giotto* qui lui apprit les secrets de son art; mais *Lorenzetti* se fit un genre particulier, dans lequel il se distingua beaucoup. Il fut le premier qui s'appliqua à représenter en quelque sorte les vents, les pluies, les tempêtes, et ces temps nébuleux dont les effets sont si piquans en peinture. A l'étude de son art, ce peintre joignit encore celle des belles-lettres et de la philosophie.
LORENZINI, (Jean-Antoine) frère Mineur, né à Boulogne en 1666, étoit connu par son talent pour la gravure, avant que d'entrer dans le cloître. Il continua de l'exercer, et grava, secondé de quelques artistes, la grande galerie de peinture de Florence : ouvrage important qui l'occupa depuis 1699, jusqu'en 1706. On a de lui, d'autres morceaux.
LORET, (Jean) de Carentan, en Normandie, mort en 1665, se distingua par son esprit, et par sa facilité à faire des vers françois. Il ignoroit le latin; mais la lecture des bons livres, écrits dans les langues modernes, suppléa à cette ignorance. Le surintendant *Fouquet* lui faisoit une pension de 200 écus, qu'il perdit, lorsque ce rémunérateur des talens fut conduit à la Bastille. *Fouquet* ayant appris qu'on lui avoit ôté cette pension, et que, malgré sa disgrace, il avoit continué de lui donner des éloges, lui fit tenir 1500 livres pour le dédommager. *Loret* célébra d'autant plus cette libéralité, qu'il ne sut pas de quelle main partoit un présent si d'attent. Ce poète avoit commencé au mois de mai 1650, une *Gazette* burlesque, qu'il continua jusqu'au 28 mars 1664. Il l'avoit dédiée à Mad. de *Longueville*, qui lui faisoit une gratification annuelle de 2000 liv., même depuis qu'elle fut duchesse de *Nemours*. Cette *Gazette* rimée renfermoit les nouvelles de la cour et de la ville. *Loret* les contoit d'une manière naïve et assez piquante dans la nouveauté, surtout pour ceux qui donnoient plus d'attention aux faits qu'à la versification lâche, prosaïque et languissante. On a recueilli ses *Gazettes* en 3 vol. in-fol., 1650, 1660 et 1665, avec un beau portrait de l'auteur, gravé par *Nanteuil*, au bas duquel on trouve les vers suivants : C'est ici de *Loret* la belle ou laide image ; En France, bien ou mal, il eut quelque renom. Le lecteur ou lectrice, en lisant son ouvrage, Jugeront s'il avoit un peu d'espoir ou non. Il reste encore de *Loret*, de mauvaises *Poésies burlesques*, imprimées en 1646, in-4.
LORGES, (Guy-Aldonce de Durfort, duc de) fils puné de Guy-Aldonce de Durfort, marquis de Duras, et d'Elizabeth de la Four, fit ses premières armes sous le maréchal de Turcenne, son oncle maternel. S'étant signalé en Flandre, en Hollande, et surtout au siège de Nimègue, dont il obtint le gouvernement, il s'éleva par ses services au grade de lieutenant général. Il servoit en cette qualité dans l'armée de Turcenne, lorsque ce grand homme fut tué près de la ville d'Acheren, le 25 juillet 1675. Alors faisant trêve à sa douleur, et cherchant plutôt à sauver une armée découragée par la perte de son chef, qu'à acquérir de la gloire en livrant témérairement bataille, il fit cette retraite admirable, qui lui valut le bâton de maréchal de France en 1676. Il commanda depuis en Allemagne, prit Heidelberg, et chassa les Impériaux de l'Alsace. Ses exploits lui méritèrent les faveurs de la cour. Le roi érigea en duché la ville de Quintin en Basse-Bretagne, pour lui et ses successeurs mâles, sous le titre de *Lorges-Quintin*. Il fut capitaine des gardes du corps, chevalier des ordres du roi, et gouverneur de Lorraine. Il mourut à Paris le 22 octobre 1702, âgé de 72 ans, et fut regretté comme un digne élève de Turcenne. Le duc de Saint-Simon qui ne loua guère, en fait le plus grand éloge, et nous croyons devoir le copier en l'abrégeant. « Le maréchal de Lorges étoit la vérité, la candeur même, sans humeur, sans fiel, égal, uni, simple, aisé à servir, prompt à obliger; et toujours porté à pardonner. Avec une conversation peu brillante, et un esprit peu soucieux de se montrer, il avoit le sens le plus droit. Sa hauteur naturelle ne se faisoit jamais sentir qu'à propos. Louvois lui ayant offert le commandement en chef d'Alsace, vacant par la mort de Vaubrun, pour se dispenser de lui donner le bâton de maréchal de France, il lui fit cette courte réponse : *Ce qui étoit bon pour un cadet de Nogent, ne l'est pas pour un cadet de Duras*. Il dédaignoit les routes les plus utiles, si elles n'étoient frayées par l'honneur et la vertu. A la valeur la plus ferme et la plus tranquille, il joignoit des vues vastes et bien combinées, une facilité extrême à manier les troupes, l'art de prendre ses suretés par tout, le choix des postes, le soin des subsistances et la prévoyance des mouvements de l'ennemi. Jamais de gardes super-lues, de marches embarrassées ou inutiles, d'ordres confus ; il possédoit la science de se déployer avec justesse et celle des précautions de façon qu'il fatiguoit le moins possible ses troupes, qui achevoient toujours la campagne en bon état. Plus jaloux de la gloire d'autrui que de la sienne, il la donnoit toute entière à qui la méritoit, et sauvoit les fautes avec une bonté paternelle. Aussi étoit-il adoré des officiers et des soldats, et il ne l'étoit pas moins à la cour, où l'on est si jaloux et si personnel. D'ailleurs, grand ennemi des fripons, leur fléau sans ménagement. Son désintéressement étoit extrême ; et les sauvegardes, dont au moins en pays ennemi les généraux croient pour voir profiter, ne souillèrent jamais ses mains. Il disoit tenir cette leçon de M. Turcane. Malgré sa bonté naturelle, il avoit de la dignité et de la fermeté, le roi lui-même, qui l'aimoit, le traitoit avec une sorte de respect. Rien n'étoit égal à sa tendresse et à sa douceur dans sa famille et dans la société de ses amis: car il en avoit, et d'amis véritables. Il eut de Geneviève de Fremont, quatre filles et un fils, dont la postérité soutient la gloire du maréchal de Lorges, Fay, DORAS, et MONTGOMERY, à la fin.
LORICH, (Gérard) Lorichius d'Adamar en Wétéravie, publia divers ouvrages. Le plus célèbre est un Commentaire latin sur l'Ancien Testament, 1546, in-fol., à Cologne. Le Commentaire sur le Nouveau avoit vu le jour, 5 ans auparavant, en 1541, aussi in-folio.
LORIN, (Jean) Jésuite, né à Avignon en 1559, enseigna la théologie à Paris, à Rome, à Milan, etc., et mourut à Dole, le 26 de Mars 1634, à 75 ans. On a de lui, de longs Commentaires en latin sur le Lévitique, les Nombres, le Deutéronome, les Pseaumes, l'Écclésiaste, la Sagesse, sur les Actes des Apôtres et les Épîtres Catholiques. Il explique les mots hébreux et grecs en critique, et s'étend sur diverses questions d'histoire, de dogme et de dis inline. Mais la plupart de ces questions pouvoient être traitées d'une manière plus concise, et quelques-unes n'ont qu'un rapport éloigné à leur sujet. C'est à lui qu'on devoit l'usage établi à Avignon de faire tous les samedis une instruction aux Juifs.
LORIOT, (Julien) prêtre de l'Oratoire, se consacra aux missions sur la fin du 17e siècle. Ne pouvant plus supporter la fatigue de ces pieux exercices, il donna au public les Sermons qu'il avoit prêchés dans ses courses évangéliques. Il y a 9 vol. de Morale, 6 de Mystères, 3 de Dominicales; en tout 18 vol. in-12, 1595 à 1713. Le style en est simple; mais la morale en est exacte, et toujours appuyée sur l'Écriture et sur les Pères.
LORIT, (Henri) surnomma Clavonnes, à cause de Giaris, bourg de la Suisse, où il naquit en 1488, mourut en 1563, âgé de 75 ans. Il se rendit célèbre par ses talens pour la musique et pour les belles-lettres, et fut ami d'Érasme et de plusieurs autres savans. Son nom est plus connu que ses ouvrages. On en trouve une indication dans les Additions aux Éloges de la Thou, par Teissier. I. LORME, (Philibert de) natif de Lyon, mort le 9 février 1570, se distingue par son goût pour l'architecture. Il alla, dès l'âge de 14 ans, étudier en Italie les beautés de l'antique. De retour en France, son mérite le fit rechercher à la cour de Henri II, et dans celle des rois ses fils. Ce fut de Lorme qui fit le fer à cheval de Fontainebleau, et qui conduisit plusieurs magnifiques batimens dont il donna les dessins, comme, le château de Meudon, celui d'Anet, de Saint-Maur-des-Fossés, le Palais des Tuileries, d'ordre ionique, l'église de Saint-Nizier de Lyon: il orna aussi et rétablit plusieurs maisons royales. Il fut fait aumônier et conseiller du roi, et on lui donna l'abbaye de Saint-Eloi et celle de Saint-Serge d'Angers. *Ronsard* ayant publié une satire contre lui, de *Lorme* s'en vengea, en faisant refuser la porte du jardin des Tuileries, dont il étoit gouverneur, au satirique, qui crayonna sur la porte ces trois mots : *Fort... Reverent... Habe...* L'architecte qui entendoit fort peu le latin, crut trouver une insulte dans ces paroles, et s'en plaignit à la reine *Catherine de Médicis*. *Ronsard* répondit que ces trois mots étoient latins, et le commencement de ces vers du poète *Ausonne*, qui avertissoit les hommes nouvellement élevés par la fortune, à ne point s'oublier : *Fortunam reverenter habe, quicumque repeant* *Dives ab exili progredere loco.* Si la fortune enfin daigne se faire accueil, Né dans l'obscurité, défends-toi de l'orgueil. On a de de *Lorme* : I. *Dix Livres d'Architecture*, 1568, in-folio. II. *Un Traité sur la manière de bien bâtir et à peu de frais.*
II. LORME, (Charles de) né à Moulins, de *Jean de Lorme*, premier médecin de la reine *Marie de Médicis*, prit des degrés en médecine à Montpellier, fut reçu licencié en 1603, et soutint pour cette cérémonie quatre thèses. Il examina dans la première, si les *Amoureux et les Fous* pouvoient être guéris par les mêmes remèdes, et il décida pour l'affirmative. Cette guérison est en effet possible; mais elle est très-difficile. Ce célèbre médecin passa de Paris à Montpellier, et fut très-recherché par les malades et par ceux qui se portoient bien : il rendoit la santé aux uns, et inspiroit la gaieté aux autres. Il mourut à Moulins en 1678, à 94 ans. L'enjouement de son caractère contribua sans doute à sa longue vie. Il avoit épousé à 86 ans une jeune fille, à laquelle il survécut encore. On a delui, *Laureæ Apollinares*, in-8°, Paris, 1608. C'est un recueil de ses thèses : la plupart roulent sur des sujets intéressants.
LORRAIN, (Le) peintre. *Voyez GELÉE* (Claude) et LORIN. I. LORRAIN, (Jean le) vicaire de Saint-Lo, à Rouen sa patrie, se distingua par la solidité de ses instructions et par la force de ses exemples. Son érudition ne le rendit pas moins recommandable ; il avoit, une mémoire heureuse, une vaste lecture et beaucoup de jugement. Il prêchoit quelquefois jusqu'à trois fois par jour des Sermons différens, et on l'écoutoit toujours avec utilité. Il devint chapelain titulaire de la cathédrale de Rouen, où il mourut en 1710, âgé de 59 ans. L'abbé le *Lorrain* avoit fait une étude profonde des rites ecclésiastiques. Nous avons de lui, un excellent *Traité De l'ancienne coutume d'adorer debout les jours de Dimanche et de Fêtes*, et durant le temps de *Pâques*; ou *Abrégé Historique des Cérémonies anciennes et modernes*. Ce dernier titre donne une idée plus juste de cet ouvrage, qui est en effet un savant traité des Cérémonies anciennes et modernes, et plein de recherches peu communes. Il est en 2 vol. in-12, et parut en 1700. On a encore de lui : *Les Conciles généraux et particuliers*; et leur Histoire, avec des Remarques sur leurs Collections, à Cologne, en 1707, 2 vol. in-8.º Les ouvrages de cet auteur sont assez rares. — Il ne faut pas le confondre avec Pierre le LORRAIN de Vallemont; Voy. VALLEMONT.
II. LORRAIN. (Robert le) sculpteur, né à Paris en 1666, mort dans la même ville en 1743, fut élève du célèbre Girardon. Ce grand maître le regardoit comme un des plus habiles dessinateurs de son siècle. Il le chargea, à l'âge de 18 ans, d'instruire ses enfans, et de corriger ses élèves. Ce fut lui et le Nourrisson qu'il choisit pour travailler au Mausolée du cardinal de Ilichelieu en Sorbonne. Le Lorrain auroit eu un nom plus fameux dans les arts, s'il eût possédé le talent de se faire valoir, comme il avoit celui de faire des chefs-d'œuvre. Ses ouvrages sont remarquables par un génie élevé, un dessin pur et savant, une expression élégante, un choix gracieux, des têtes d'une beauté rare. Sa Galathée est un morceau fini. On voit de lui, un Bacchus à Versailles, un Faune à Marly, et une Andromède en bronze, justement estimés des connoisseurs; mais les ouvrages qui lui font le plus d'honneur, sont dans les palais de Saverne, qui appartenoient aux évêques de Strasbourg. Cet artiste mourut était recteur de l'académie royale de peinture et de sculpture. I. LORRAINE. (Charles de) dit le Cardinal de Lorraine, archevêque de Rheims, de Narbonne, évêque de Metz, de Toul, de Verdun, de Térouanne, de Luçon et de Valence, Abbé de Saint-Denys, de Fécamp, de Cluni, de Marmontier, etc. naquit à Joinville en 1525, de Claude de Lorraine, premier duc de Guise. Toutes les graces ecclésiastiques se répandirent en France sur sa personne; et Paul III l'honora de la pourpre Romaine en 1547. Il fut envoyé la même année à Rome, où il plut extrêmement par son air noble, sa taille majestueuse, son train magnifique, ses manières affables, ses lumières et son éloquence. Paul III le logea dans son palais et lui donna un appartement qui touchoit au sien. De retour en France, il y jouit de la plus grande faveur. Il se signala en 1561 au colloque de Poissy, où il confondit Théodore de Bèze par ses raisons et son éloquence. L'année d'auparavant, il avoit proposé d'établir l'inquisition en France: le seul moyen qui lui parût propre à arrêter les progrès du Calvinisme, mais moyen odieux aux François. Le chancelier de l'Hôpital s'y opposa. Pour tenir un milieu, le roi attribua la connoissance du crime d'hérésie aux évêques, à l'exclusion des parlements. Ce fut le cardinal de Lorraine qui obtint cette Déclaration, et qui la porta lui-même au parlement. Le parlement de Paris représenta au roi, que par cet édit, il abandonnait ses sujets, et livroit leur honneur, leur réputation, leur fortune, et même leur vie, à une puissance ecclésiastique; qu'en supprimant la voie d'appel, on privoit l'innocence de son unique ressource: « Nous prenons encore la liberté d'ajouter, disent les remontrances que, puisque les supplices de ces malheureux qu'on punit tous les jours au sujet de la religion, n'ont servi jusqu'ici qu'à faire détester le crime, sans corriger l'erreur, il nous a paru conforme aux règles de l'équité, et à la droite raison, de marcher sur les traces de l'ancienne église, qui n'a pas employé le fer et le feu pour établir et étendre la religion; mais plutôt une doctrine pure, jointe à la vie exemplaire des évêques: nous voyons donc que votre majesté doit s'appliquer entièrement à conserver la religion par les mêmes voies par lesquelles elle a été établie, puisqu'il n'y a que vous seul qui en ayez le pouvoir. Nous ne doutons point que par-la on ne guérisse le mal avant qu'il s'étende plus loin, et qu'on n'arrête le progrès des opinions erronées qui attaquent la religion: si, au contraire, on méprise ces remèdes efficaces, il n'y aura point de lois ni d'édits qui puissent y suppléer.» (De Thou. Liv. XVI. Histoire de l'Église Gallicane, Liv. LIV.) Ces remontrances suspendirent l'enregistrement de l'édit, mais elles n'arrêtèrent point les poursuites contre les Calvinistes, dont le nombre croissoit tous les jours. Le cardinal de Lorraine parut avec beaucoup d'éclat au concile de Trente. Le pape, qui auroit voulu empêcher ce voyage, dit en souriant à l'ambassadeur de France, qui lui assuroit qu'il auroit lieu: Non, Monsieur; le Cardinal de Lorraine est un second Pape. Viendra-t-il au Concile parler de la pluralité des bénéfices, lui qui a trois cent mille écus en bénéfices? Cet article de réformation seroit plus à craindre pour lui que pour moi, qui n'ai que le seul bénéfice du souverain pontificat, dont je suis content. Cette plaisanterie n'empêcha point le cardi- de se rendre à Trente. Il y parla avec beaucoup de chaleur contre les abus qui s'étoient glissés dans la cour de Rome, et pour la supériorité du concile sur le pape. De retour en France, il fut envoyé en Espagne par Charles IX, dont il gouvernoit les finances, plutôt avec la générosité d'un grand seigneur, qu'avec l'économie d'un ministre d'état. Henri III passant à Avignon, à son retour de Pologne, se fit agréger aux confréries des Pénitens, et trouva le cardinal de Lorraine à la tête des Pénitens bleus. Ce prélat ayant eu une foiblesse dans une des processions, et n'ayant pas voulu se retirer de peur de troubler la cérémonie, fut saisi d'une fièvre qui le conduisit au tombeau, le 26 décembre 1574, dans sa 50e année. Il avoit fondé, l'année précédente, l'université de Pont-à-Mousson. Il avoit pris pour devise une colonne droite, avec un lièvre attaché à la colonne, et ces mots: TE STANTE FIRERO. On y ajouta ceux-ci, par allusion au lièvre qui fait périr les corps où il s'attache: TEQUE FIRENTE FERIRO. On a de lui, quelques ouvrages. Ce fut lui qui, le premier, proposa la Ligue, dans le concile de Trente, où elle fut approuvée. La mort de son frère suspendit ce projet; mais Henri duc de Guise, son neveu, l'adopta et le fit adopter par une partie de la France. Si le cardinal de Lorraine montra beaucoup de zèle pour la religion Catholique, il n'en montra pas moins pour soutenir les intérêts du royaume contre la cour de Rome. Il les défendit avec tant de vigueur, que Vie V, alarmé du grand rôle qu'il lui voyait jouer dans l'Église, l'appeloit le Pape d'au- delà les Monts. Les cardinaux disoient à sa mort, qu'il leur donnoit plus de besogne en un jour, que toute la Chrétienté n'en donnoit au sacré Collège en un an. S'il traita les Calvinistes avec trop de rigueur, l'Hôpital et Bossuet nous apprennent que ce fut à l'instigation de quelques conseillers imprudens, qui ne cessoient de lui représenter que c'étoit le seul moyen d'extirper l'hérésie. La cruauté ne lui étoit pas naturelle. Lorsque François II monta sur le trône, le cardinal devenu tout puissant à la cour, et maître de se venger de ses ennemis, il leur pardonna généreusement. Si ce nouveau règne fut marqué par le désir d'élever sa famille et d'étendre son autorité, il ne fut pas signalé, comme les précédens, par la mort, l'exil et les confiscations. Olivier et l'Hôpital, deux ministres distingués par leur modération et leur humanité, durent leur élévation au cardinal, qui, s'il eût été naturellement cruel, n'auroit pas choisi des hommes de ce caractère. Les gibets qu'il fit élever dans les avenues de Fontainebleau, n'étoient, à ce que disoient ses partisans, qu'un épouvantail. Il vouloit prévenir les projets criminels de quelques Protestans, qui, sous prétexte de venir solliciter des graces à la cour, cherchoient à se rendre maîtres de la personne du roi. Les historiens qui lui reprochent son ambition, les moyens qu'il prit pour la satisfaire, et son goût pour les plaisirs, s'accordent à vanter l'étendue de ses connoissances, son amour pour les sciences et pour les savans dont il étoit le Mécène. Il possédoit, dans le plus haut degré, l'art de la parole; son éloquence forte et rapide entraînait tous les suffrages. En France et dans toute l'Europe, on l'appeloit le Mercure François. Il travailla à réformer la magistrature, et fit promulguer plusieurs lois très-sages, entraînées celle qui ordonnoit que « les compagnies de judicature présenteraient pour remplir les places vacantes, trois personnes irréprochables et versées dans la jurisprudence, entre lesquelles le roi choisirait. » C'étoit réparer le plus grand inconvénient de la vénalité des charges, l'incapacité des juges. Dans une tragédie moderne, on a mis en scène le cardinal de Lorraine, bénissant des poignards qui doivent servir au massacre de la Saint-Barthélemi. A cette époque, le cardinal étoit depuis longtemps à Rome, où rien n'annonce qu'il connût même le projet de cette affreuse journée. On trouve son portrait dans le livre de Nicolas Boucher, intitulé : Caroli Lotharingi Litteræ et Arma, Paris, 1577, in-4° Voyez l'art. LIZET.
IL LORRAINE, (Charles de) d'abord évêque de Verdun, et ensuite jésuite, étoit fils de Henri de Lorraine, marquis de Mey. Il naquit en 1592, et fut élevé auprès de son oncle l'évêque de Verdun, qui se démit de cet évêché en sa faveur. Il se conduisit d'abord en prince plutôt qu'en apôtre. Mais, la grace l'ayant touché, il réforma ses mœurs, et enfin il quitta son évêché pour entrer dans la compagnie de Jésus. Il étoit supérieur de la maison professe à Bordeaux, lorsqu'il fut député de sa province à Rome. Le duc de Lorraine prit cette occasion pour solliciter le pape de l'élever au cardin 280 LOR nalat. Mais le P. Charles l'ayant appris, répondit à un gentil-homme que le duc lui avoit envoyé : qu'ayant renoncé aux dignités pour embrasser la Croix, il seroit aussi coupable devant Dieu, que ridicule devant les hommes, s'il changeoit de sentiment. A son retour a Bordeaux, il alla s'offrir pour le service des malades attaqués de la peste ; mais son général ne voulant pas le livrer à toute la vivacité de son zèle, l'envoya à Toulouse pour y être supérieur de la maison professe. L'air de cette ville paroissoit lui être contraire ; on voulut l'engager à changer de demeure : Il m'importe bien moins de vivre, dit-il, que de mourir où la Providence et l'obéissance m'ont placé. Il mourut, le 28 avril 1631, dans la 3e année de son âge. Le P. de Laubrassel a publié sa Vie, Nanci, 1733, in-12.
III. LORRAINE, (Maison de) Voyez CHARLES, n.º XXV à XXVIII. — AUMALE. — I. FRANÇOIS. — III. LÉOPOLD. — MERCŒUR; MAYENNE. — I. et II. HARCOURT. — IX. CATHERINE. — IX. CLAUDE. — III. LOUISE, etc.
LORRANS, (Le) Voyez GARIN.
LORRIS, (Guillaume de) mort vers l'an 1260, fut de son temps un très-bon poète, et composa le Roman de la Rose, dont la meilleure édition est celle de l'abbé Lenglet, Amsterdam, 1735, 3 vol. in-12. Cet ouvrage, imité du poème de l'Art d'aimer d'Ovide, est fort au-dessous de son modèle. L'auteur y a mêlé des moralités, auxquelles son style naïf et simple donne quelque prix. En voici le fonds, tel qu'on le trouve dans l'Année lit- téraire, 1767, n.º 41. « Un jeune homme s'endort un jour de printemps, et songe qu'il se trouve dans un jardin délicieux, où il voit une ROSE nouvelle, dont l'éclat et la beauté le séduisent. Il veut la cueillir : mille obstacles s'y opposent. Voilà le nœud de l'intrigue. Des êtres mal-faisans, Faux-semblant, Dangier, Male-bouche, etc. mettent tout en œuvre pour l'empêcher de réussir dans son entreprise. D'un autre côté, Bel-accueil, Pitié, Franchise, etc. sont des Divinités bienfaisantes qui le favorisent. Enfin, après avoir sauté des fossés, escaladé des murs, forcé des châteaux, surmonté mille obstacles, le jeune homme cueille la ROSE, et le songe finit : Ains eus la Rose vermelle ; A tant fur jour, et je m'éveille. » Pétrarque ne trouvoit que des rêves dans ce Poème. Le succès qu'il eut en France, annonce le peu qu'il y avoit alors de bons ouvrages. Gerson, chancelier de l'université de Paris, a attaqué le roman de la Rose, comme très-dangereux. Martin Franc a fait contre cet ouvrage, celui intitulé le Champion des Dames : les chimistes ont cru y trouver le secret du grand œuvre ; et Chaucer, l'un des plus anciens poètes Anglois, l'a traduit dans sa langue. On possède à la bibliothèque d'Oxford un manuscrit ancien de ce roman, sur vélin, très-bien conservé, avec des miniatures curieuses. Lorris avoit laissé ce roman imparfait ; mais il fut continué par Clopinel. On peut consulter, pour entendre plus facilement ce Poème, le Glossaire publié en 1737, in-12, par Lantin de Damerey, con- seiller au parlement de Dijon. Voyez CLOPINEL. I. LORRY, (Paul-Charles) avocat au parlement, professeur en Droit dans l'université de Paris, mort le 4 novembre 1766, à 47 ans, étoit un jurisconsulte éclairé et profond, qui se vit consulté et estimé par les ma- gistrats et le public. Son exté- rieur grave en imposoit au pre- mier abord; mais quand on le connoissoit, on voyoit, à travers ce sérieux, une ame franche et sensible; sévère pour lui-même, indulgent pour les autres, il ne jugeoit que favorablement de leurs actions et de leurs paroles: son cœur ne connoissoit pas ce sentiment de défiance utile, mais pénible aux belles ames. Sa dou- ceur, l'égalité de son caractère, la sérénité peinte dans ses yeux, rendoient sa société d'autant plus agréable, que sa mémoire lui fournissoit des traits utiles et amusans pour animer la conver- sation. Il a mis au jour le Com- mentaire latin de son pere, (François Lonnr) sur les Ins- titutes de Justinien, 1757, in-4°, et un Essai de Dissertations ou Notes sur le Mariage, 1770, in-8°. Son fils a soutenu sa ré- putation.
II. LORRY, (Anne-Charles) docteur-régent de la faculté de médecine de Paris, frère du pré- cédent, naquit à Crône, à quatre lieues de Paris, le 10 octobre 1725. Il exerça sa profession avec noblesse, la fit respecter des grands dont il étoit chéri; et ce qui vaut encore mieux, il la fit servir souvent au soulagement de l'indigence. Sa tendresse pour ses proches, l'aménité de ses mœurs, sa simplicité, sa candeur, retra- çoient l'image des vertus anti- ques. Il recueillit le fruit le plus précieux de la douceur inaltéra- ble de son caractère; il vécut chéri et respecté. Louis XV lui donna les plus grandes marques de confiance dans sa dernière maladie. Ami de l'étude, il donna au travail du cabinet tout le temps qu'il pouvoit dérober à une pra- tique aussi brillante qu'étendue. Cet habile homme, qui avoit au- tant de modestie que de talent, répétoit souvent: « Je ne me permettrai jamais de dire: J'ai guéri, mais, j'ai donné mes soins à un tel malade, et sa maladie s'est terminée heureusement. Dans les dernières années de sa vie, ne pouvant monter chez ses ma- lades, il se promenoit en voi- ture, venoit à leur porte, et ceux-ci descendoient pour venir conférer avec lui et recevoir ses avis. Il mourut le 18 septembre 1783, à Bourbonne-les-Bains, après avoir publié: I. Essai sur l'usage des Alimens, Paris, 1753, in-12. Cet ouvrage, qui lui fit beaucoup d'honneur, traite de l'aliment en général; il fut suivi d'un second volume en 1757, où il parle de l'usage des alimens considérés dans leurs rapports avec les mœurs, les climats, les différens sujets, les lieux, les saisons, etc. La théorie la plus satisfaisante y est jointe aux lu- mières de la plus saine chimie; on préfère cet ouvrage à ceux que Lémery et Arbuthnoth ont donné sur la même matière. II. De Melancholià et morbis Melan- cholicis, Paris, 1765, 2 vol. in-8°. Tout y est intéressant: le style plaît, la théorie est so- lide et lumineuse. III. Tractatus de morbis cutaneis, Paris, 1777, in-4°. Il y ramène aux principes les plus reconnus de l'art, le trai- tement des maladies de la peau, 282 LOS qui ont si long-temps été soumises à l'empirisme. IV. Une Édition latine des Œuvres de *Richard Méad*, avec une préface, 1751 et 1758, 2 volum. in-8.º V. Une Édition de l'ouvrage de *Sanctorius*, intitulé : *De Medicinâ statica, Aphorismi*, avec des Commentaires, 1770, in-12. VI. Une Édition des Mémoires pour servir à l'Histoire de la Faculté de Médecine de Montpellier, par Astruc, 1767, in-4.º; avec une préface et l'éloge historique de l'auteur. VII. *Aphorismi Hippocratis, graeca et latine*, 1759, in-8.º Ces différens ouvrages prouvent qu'il étoit aussi versé dans les belles-lettres que dans la médecine. Sa latinité pure et correcte est digne des siècles de la saine littérature.
LOSA. (Isabelle) savante Espagnole, née à Cordoue, apprit les langues latine, grecque et hébraïque, et fut reçue docteur en theologie. Devenue veuve, elle prit l'habit de *Ste-Claire*, voyagea en Italie, et y fonda l'hôpital de Lorette, où elle finit ses jours dans les exercices de la piét et de la bienfaisance, le 5 mars 1546, a l'âge de 73 ans.
LOSPITAL, (DE) *Voyez HOSPITAL.* I. LOTH. fils d'*Iran*, petit-fils de *Thore*, suivit son oncle *Abraham*, lorsqu'il sortit de la ville d'Ir, et se retira avec lui dans la terre de Chaman. Comme ils avoient l'or et l'autre de grands troupeaux, ils furent contraints de se séparer, pour éviter des querelles qui commençaient à se former entre leurs pasteurs, l'an 1920 avant J. C. *Loth* choisit le pays qui étoit autour du Jour- dain, et se retira à Sodome, dont la situation étoit riante et agréable. Quelque temps après, *Chodorlahomor*, roi des Elamites, après avoir défait les cinq petits rois de la Pentapole qui s'étoient révoltés contre lui, pilla Sodome, enleva *Loth*, sa famille et ses troupeaux, l'an 1912. *Abraham* en ayant été informé, poursuivit le vainqueur, le défit, et ramena *Loth* avec ce qui lui avoit été enlevé. Celui-ci continua de demeurer à Sodome, jusqu'à ce que les crimes de cette ville infame étant montés à leur comble. Dieu résolut de la détruire avec les quatre villes voisines. Il envoya trois Anges, qui vinrent loger chez *Loth*, sous la forme de jeunes gens. Les Sodomites les ayant apperçus, voulurent forcer *Loth* à les leur abandonner. *Loth* effrayé, à la vue du péril que concoient ses hotes, offrit de leur substituer plutôt ses deux filles. Cette offre, effet de son trouble, qu'on ne peut excuser, n'ayant pas arrêté ces infames, les Anges les frappèrent d'aveuglement, et firent sortir *Loth* de la ville avec sa femme et ses deux filles. Il se retira d'abord à Ségor, et ensuite dans une caverne avec ses filles : (car sa femme, pour avoir regardé derrière elle, contre la défense expresse de Dieu, avoit été changée en statue de sel.) Les filles de *Loth* s'imaginant que la race des hommes étoit perdue, enivrerent leur père. Dans cet état, elles conçurent de lui chacune un fils : l'aînée, *Moab*, d'où sortirent les Moabites ; et la jeune, *Ammon*, qui fut la tige des Ammonites. On ne sait ni le temps de la mort, ni le lieu de la sépulture de *Loth*, et l'Écriture n'en dit plus rien. On a donné bien des manières d'expliquer le changement de sa femme en statue de sel, dont la plus conforme au texte est celle qui explique le fait littéralement. Quelques anciens, comme saint *Irénée*, attestent qu'elle conservoit de son temps la forme de femme, et qu'elle ne perdoit rien de sa grosseur, quoique l'on en arrachât toujours quelque morceau. Ils ajoutent même qu'elle étoit sujette aux incommodités ordinaires à son sexe, chose prodigieuse et incroyable. *Voyez le Dictionnaire de la Bible par Dom Calmet.*
II. LOTH, (Jean-Charles) peintre, né à Munich, en 1611, mort à Venise, en 1698. *Michel-Ange* et le chevalier *Liberi* furent ses maîtres pour la peinture. *Loth* étoit grand coloriste, et possédoit aussi plusieurs autres parties de son art. I. LOTHAIRE Ier, fils de *Louis le Débonnaire*, et d'*Ermengarde*, fille de *Hugues*, comte d'Alsace, fut associé à l'empire par son père, le 31 juillet 817, dans l'assemblée d'Aix-la-Chapelle, et nommé roi des Lombards, en 820. L'ambition l'emporta chez lui sur la reconnaissance. Il s'unit avec les grands seigneurs pour détrôner l'empereur, se saisit de sa personne, et l'enferma dans le monastère de Saint-Médard de Soissons. (Nous faisons connoître les suites de cet attentat dans l'article du prince détrôné.) *Louis le Débonnaire* étant sorti de sa prison par les intrigues d'un de ses partisans, qui sema la discorde entre ses fils rebelles, en promettant aux deux cadets de faire augmenter leur portion : ceux-ci se déclarèrent contre *Lothaire*, et l'o- bligèrent à demander pardon à leur père commun. Après la mort de ce prince infortuné, l'ambitieux *Lothaire* s'arrogera la supériorité sur deux de ses frères, et voulut les restreindre, l'un à la seule Bavière, et l'autre à l'Aquitaine. *Charles*, depuis empereur, et *Louis de Bavière*, s'unirent contre lui, et remportèrent une célèbre victoire à l'ontenai, l'an 841. Cette journée fut sanglante ; il y périt, dit-on, près de cent mille hommes. Les trois frères se disposaient à lever de nouvelles troupes, lorsqu'ils convinrent d'une trêve, suivie d'un traité de paix conclu à Verdun en 843. La monarchie Françoise fut partagée en trois parties égales, et indépendantes l'une de l'autre. *Lothaire* eut l'empire, l'Italie et les provinces situées entre le Rhin et le Rhône, la Saône, la Meuse et l'Escant. *Louis* surnommé le *Cormainque*, reçut toutes les provinces situées sur la rive droite du Rhin, et quelques villes sur la rive gauche, comme Spire et Mayence, *proper vini copium*, disent les Annalistes ; et *Charles* devint roi de toute la France, excepté de la portion cédée à *Lothaire*. Ce traité est la première époque du Droit public d'Allemagne. (*Pepin* ne fut point appelé au partage, étant mort en 838.) Dix ans après cette partition, *Lothaire* abdiqua la couronne, par la lassitude des troubles de son vaste empire, et sur-tout par la crainte de la mort. Il alla expier dans le monastère de Prun en Ardennes, les fautes que son ambition tyrannique lui avoit fait commettre contre son père, contre ses frères et contre ses sujets. *Voyez* l'article GERBERGE. Il prit l'habit monastique dans sa der- 284 LOT nière maladie, plutôt pour mourir sous cet habit, que pour faire une longue pénitence : car il n'avoit pas long-temps à vivre. Il mourut six jours après, le 28 septembre 855, dans la 60e année de son âge, et la 15e de son empire. Quelque tardif qu'eût été le repentir de Lothaire, des auteurs Bénédictins le mirent dans le catalogue des Saints de l'ordre. Adhemar, moine de Saint-Cibar d'Angoulême, dit : « Qu'après sa mort, les bons Anges et les mauvais se disputèrent son ame ; et que les bons l'emportèrent, en disant aux démons : Nous vous abandonnons l'EMPEREUR : mais nous emportons le MOINE. » Ce conte, dit le P. Longueval, fut inventé pour faire valoir sa profession religieuse, qui n'a pas besoin de pareilles preuves. Lothaire fut enterré à Prum, et l'on mit sur son tombeau une Épitaphe qu'on croit être de Baban : Confinet hic tumulus memorandi Ca- saris ossa Lotharii, magni principis atque pii, Qui Francis, Italia, Romanis prafuit ipsis : Omnia sed sprevit, pauper et hine abiit.
LOTHAIRE, laissa trois fils, Louis, Charles et Lothaire, auxquels il divisa ses états : Louis eut en partage le royaume d'Italie ou de Lombardie, avec le titre d'empereur ; Charles, la Provence jusques vers Lyon ; et Lothaire, le reste des domaines de son père en deçà des Alpes, jusqu'aux embouchures du Rhin et de la Meuse. Cette partie fut nommée le Royaume de Lothaire. C'est de ce dernier qu'est venu le nom de Lotharinge ou Lorraine, province qui avoit alors beaucoup plus d'étendue qu'aujourd'hui. Voyez LOTHAIRE, roi de Lorraine, n.º IV.
II. LOTHAIRE II, empereur d'Occident et duc de Saxe, fils de Gerhard, comte de Supplembourg, fut élu roi de Germanie après la mort de l'empereur Henri V, en 1125, et couronné empereur de Rome, le 4 juin 1133, par le pape Innocent II, qui lui céda l'usufruit des terres de la comtesse Mathilde. Ce prince remercia le pontife, en lui baisant les pieds, et en conduisant sa mule quelques pas. On croit que Lothaire est le premier empereur qui fit cette double cérémonie. Il avoit juré auparavant de défendre l'Eglise, et de conserver les biens du saint Siège. La cour de Rome se prévalut dans la suite de ce serment, pour prétendre que l'empire étoit un fief relevant du saint Siège. L'empire avoit été disputé après la mort de Henri V : Lothaire fut préféré à Conrad de Franconie, et à Frédéric de Souabe, fils d'Agnès, sœur du dernier empereur, ce qui causa de grands troubles. Il mourut sans enfans, le 4 décembre 1137, dans le village de Bretten, près Trente. Ce règne fut l'époque de la police établie en Allemagne, vaste pays livré depuis long-temps à la confusion. Les privilèges des églises, des évêchés et des abbayes, furent confirmés, ainsi que les hérédités et les coutumes des fiefs et arrière-fiefs. Les magistratures des bourgmestres, des maires, des prévôts, furent soumises aux seigneurs féodaux. On se plaignoit des injustices de ces magistrats, et on eut bientôt à se plaindre de la tyrannie de ceux dont ils dépendirent.
III. LOTHAIRE II, roi de France, fils de Louis d'Outremer et de Gerberge sœur de l'empereur Othon I, naquit en 941, fut associé au trône en 952, et succéda à son père en 954. Il fit la guerre avec succès à l'empereur Othon II, auquel il céda la Lorraine en 980, pour la tenir en fief de la couronne de France. Il avoit cédé aussi à Charles son frère le duché de la basse-Lorraine; ce qui déplut à tous les grands du royaume. Il mourut à Compiegne le 2 Mars 986, à 45 ans, empoisonné, à ce qu'on croit, par Emma sa femme, fille de Lothaire II, roi d'Italie. Ce prince étoit recommandable par sa bravoure, son activité, sa vigilance, ses grandes vues; mais il étoit peu exact à tenir sa paroles, et finissoit presque toujours mal, après avoir bien commencé.
IV. LOTHAIRE, roi de Lorraine, fils de l'empereur Lothaire I, abandonna Thietberge sa femme, pour épouser Valdrade sa maîtresse. Ce divorce est approuvé par deux conciles, l'un assemblé à Metz, l'autre à Aix-la-Chapelle. Le pape Nicolas premier cassa leurs décrets, et Lothaire fut obligé de quitter la femme qu'il aimoit, pour reprendre celle qu'il n'aimoit pas et qu'il devoit aimer. Le pape Adrien II ayant été élevé sur le trône pontifical, le roi de Lorraine passa en Italie au secours de l'empereur Louis Ier son frère, contre les Sarasins, espérant obtenir la dissolution de son mariage. Mais le pape lui fit jurer, en lui donnant la communion, qu'il avoit sincèrement quitté Valdrade; et les seigneurs qui accompagnoient ce prince, firent le même serment. Ils moururent subitement presque tous, à ce que dit un historien contemporain, peu de temps après. Lothaire lui-même fut attaqué à Plaisance d'une fièvre violente, qui l'emporta le 7 Août 869. Le pape avoit fait à Lothaire des présens qui lui avoient paru, ainsi qu'à ses courtisans, d'un augure favorable. Il lui avoit donné un manteau, une palme et une férule ou un sceptre. Le pape, par le manteau, avoit voulu, disoient-ils, le revêtir de Valdrade; par la palme, le rendre victorieux de ses ennemis; et, par la férule, lui soumettre les évêques rebelles à sa volonté: mais le pape étoit bien éloigné de ces sentimens, et l'événement fit voir que Lothaire et les siens s'étoient trop flattés. Voltaire appelle sa femme Thietberge, dans ses Annales de l'empire, et Teutberge dans son Histoire générale. Il fait mourir Lothaire en 868, dans la liste des empereurs qui précèdent les Annales, et en 869, dans le corps de l'ouvrage, cette dernière date est préférable. Voyez LOTHAIRE Ier et LOUIS III. no VIII. I. LOTICHIUS, (Pierre) né en 1501, dans le comté de Hanau, y devint abbé de Solitaire, en allemand Schluchtern, l'an 1534. Il introduisit dans son abbaye le Luthéranisme, dont il fut un zélé défenseur, et mourut en 1567. Il montra des vertus qui le firent estimer dans son parti; il fut pieux, charitable, et laissa quelques Ouvrages, imprimés à Marbourg, 1640, in-12.
II. LOTICHIUS, (Pierre) neveu du précédent, et le Prince des Poètes Allemands, selon Morhoff, se fit surnommer Se- 286 LOT cundus, pour se distinguer de son oncle. Il naquit en 1528 à Solitaire, et après avoir fait de bonnes études en Allemagne, il prit le parti des armes en 1546. Mais il retourna bientôt à ses études, voyagea en France et en Italie, se fit recevoir docteur en médecine à Padoue, et alla professer cette science à Heidelberg, où il mourut de frénésie, le 7 Novembre 1560, à 33 ans. C'étoit un habile médecin, et l'un des plus grands poètes que l'Allemagne ait produits. Ses Poésies latines, et sur-tout ses Élégies, 1580, in-80, ont quelque mérite. Il avoit toutes les qualités qui font aimer et respecter : il étoit affable, modeste, sobre, constant dans ses amitiés, infatigable dans l'étude, et intrépide dans les dangers. Sa candeur et sa bonte-lui firent des amis illustres. On trouve sa Vie à la tête de ses Poésies, publiées par Jean Hagius, médecin.
III. LOTICHIUS, (Christian) frère cadet du précédent, mort en 1568, est auteur de plusieurs Pièces de Vers latins, estimées. Elles ont été imprimées séparément et avec celles du suivant, à Francfort, 1620, in-80.
IV. LOTICHIUS, (Jean-Pierre) petit-fils de Christian, professa la médecine avec distinction, et ne dédaigna pas les Muses. Il dédia son livre d'Épigrammes à Maurice, Landgrave de Hesse, et en reçut pour toute récompense une épigramme de ce prince. Il publia en 1629 un Commentaire sur Pétrone, in-40. Ce n'est, dit Nicéron, qu'une rapsodie tirée de différens auteurs. Elle prouve que Lotichius avoit beaucoup de mémoire, mais peu de jugement. On a de lui, divers autres ouvrages en vers et en prose (Voy, l'article précédent) des Livres de médecine ; une Histoire des Empereurs Ferdinand II et III, 1646, 4 tomes in-fol. fig.
LOTTIN, (A. M.) libraire de Paris, né le 8 août 1726, mort dans ces derniers temps, a montré de grandes connoissances en bibliographie. Ses ouvrages en ce genre, sont : I. Lettres sur l'édition du Cato Major, 1762, in-12. II. Liste chronologique des éditions de Salluste, 1763, in-80. III. Coup d'œil d'une bibliothèque à l'usage de tout possesseur de livres. 1773. IV. Artis Typographica querimonia, 1783, in-40. V. Catalogue chronologique des Libraires et Imprimeurs de Paris, depuis 1470, jusqu'en 1789, 2 vol. in-80. VI. Plusieurs Lettres sur l'imprimerie dans le Journal des Savans. Lottin est encore auteur de quelques écrits littéraires, qui ont été bien accueillis. Les plus connus sont : L'Almanach Historique des dues de Bourgogne, 1752; celui des Centenaires 1769. Le Voyage à St Cloud par mer et par terre, qui a obtenu plusieurs éditions; un Mémoire sur la chapelle de la Conception de la Vierge, 1759, in-40.
LOUAIL, (Jean) naquit à Mayenne dans le Maine. Après avoir demeuré quelque temps avec l'abbé le Tourneux au prieuré de Villiers, que celui-ci possédoit, il fut mis auprès de l'abbé de Louvois pour diriger ses études. Son élève étant mort, l'abbé Louail se retira à Paris, où il partagea son temps entre la prière, l'étude et le soin des pauvres. Il y mourut le 3 Mars 1724, dans un âge assez avancé. Il étoit prêtre et prieur d'Ausai. On a de lui : I. La première partie de l'Histoire du Livre des Réflexions morales sur le nouveau-Testament, et de la Constitution Unigenitus, servant de Préface aux Hexaples, en six vol. in-12, et en un gros volume in-4°, 1726, à Amsterdam. Cette Histoire, si l'on peut lui donner ce nom, est un recueil de faits, la plupart trop détaillés, et mis en œuvre par une main peu habile. Le style n'a pas assez d'agrément pour soutenir la patience du lecteur jusqu'à la fin. Il y a pourtant plusieurs pièces curieuses ; mais il auroit fallu du choix, moins de verbiage, et plus de moderation. Cadry a continué cette Histoire en 3 vol. in-4°, et l'a conduite presque jusqu'au temps où ont commencé les Nouvelles Ecclésiastiques. II. Réflexions critiques sur le livre du Témoignage de la vérité dans l'Eglise, par le Père de la Borde. III. L'Histoire abrogée du Jau-cuisine, et des Remarques sur l'Ordonnance de Monseigneur l'archevêque de Paris, in-12, avec Mademoiselle de Joncoux, dont il revit aussi la traduction des Notes de Wendrock. — LOUBÈRE, (Simon de la) né à Toulouse en 1642, fut d'abord secrétaire d'ambassade auprès de Saint-Romain, ambassadeur de France en Suisse. Ses talens pour les négociations déterminèrent Louis XIV à l'envoyer à Siam en 1687, en qualité d'envoyé extraordinaire. Il n'y resta qu'environ trois mois, pendant lesquels il s'occupa à rassembler des Mémoires sur l'Histoire civile et naturelle du pays, sur l'origine de la langue, le caractère et les mœurs des habitants. De retour en France, il fut envoyé exécuter une commission secrète en Espagne et en Portugal. On croit que c'étoit pour détacher ces deux cours de l'alliance qui avoit produit la révolution d'Angleterre. Son dessein transpira. Il fut arrêté à Madrid, et n'obtint sa liberté qu'avec beaucoup de peine. La Loubère, rendu à la France, s'attacha au chancelier de Pontchartrain, alors contrôleur général des finances. Ce fut par le crédit de ce ministre, qu'il obtint une place à l'académie Françoise, en 1693 : sur quoi la Fontaine, quelquefois satirique malgré la douceur de son naturel, fit l'épigramme qui finit par ces vers : Il en sera, quoi qu'on en die ; C'est un impôt que Pontchartrain Veur mettre sur l'Académie. Le nouvel académicien se retira peu de temps après dans sa patrie, y rétablit les jeux Floraux, autrefois si célèbres et alors si dégénérés. Après s'être montré citoyen zélé et savant presque universel, il termina sa carrière le 25 mars 1729, à 87 ans. Il s'étoit marié à l'âge de 60 ans avec une de ses parentes, qui mourut avant lui, sans lui avoir donné d'enfants. La Loubère savoit non-seulement le grec et le latin, mais encore l'italien, l'espagnol et l'allemand. Il cultivoit à la fois la poésie, les mathématiques, la politique et l'histoire ; mais il n'excella dans aucun genre. Ses principaux ouvrages sont : I. Des Poésies répandues dans différents Recueils. Il y a fait entrer tantôt de la morale, tantôt de la galanterie ; car il possède, jusqu'à un âge avancé, l'art de dire et de rimer des choses flatteuses : son style d'ailleurs est foible. II. Une Relation curieuse de son voyage de Siam, Amsterdam, 1713, 2 vol. in-12. III. Un Traité de la Résolution des Equations, in-4°, 1729, peu connu, etc.
LOUCHALI, ou ULUZZALI, ou OCCHIALI, fameux corsaire, né dans la Calabre en Italie, fut fait esclave par les Turcs dès sa jeunesse, et fut mis en liberté en renonçant au Christianisme. La fortune et sa valeur l'élevèrent jusqu'à la vice-royauté d'Alger. Lorsque les Turcs se préparaient au siège de Famagouste l'an 1570, après s'être rendus maîtres de Nicosie dans l'isle de Chypre; Louchali alla joindre leur flotte avec son escadre, composée de 9 galères et de 30 autres vaisseaux. Dans la bataille de Lépante, en 1571, il commandoit l'aile gauche de l'armée des Turcs, et étoit opposé à l'escadre de Doria, qui le mit en fuite. Cependant il rentra comme en triomphe dans Constantinople, parce qu'il mena avec lui quelques bâtiments chrétiens qu'il avoit pris dès le commencement du combat. Le grand-seigneur donna de grands éloges à sa valeur, et le nomma Bacha de la mer à la place d'Hali. Ce renégat se distingua dans plusieurs autres occasions, sur-tout à la prise de la Goulette en Afrique, l'an 1574, et mourut à la fin du XVIe siècle.
LOUDUN, (le curé de) Voy. GRANDIER.
LOVELACE, (Richard) poète dramatique Anglois, mort en 1658, laissa l'Ecolier, comédie; et le Soldat, tragédie.
LOUET, (George) d'une noble et ancienne famille d'Anjou, conseiller au parlement de Paris, et agent du clergé de France, s'acquit une grande ré- putation par sa science, par ses talens, par sa prudence et son intégrité. Il fut nommé à l'évêché de Tréguier; mais il mourut en 1608, avant que d'avoir pris possession de cet évêché. On a de lui: I. Un Recueil de plusieurs notables Arrêts, dont la meilleure édition est celle de Paris, 1742, 2 vol. in-folio, avec les Commentaires de Julien Brodeau. II. Un Commentaire sur l'ouvrage de Dumoulin, des Règles de la Chancellerie. I. LOUIS Ier, le DEBONNAIRE ou le FOIBLE, fils de Charlemagne et d'Hildegarde sa 2e femme, naquit en 778, à Casseneuil dans l'Agénois, et fut dès-lors nommé roi d'Aquitaine. Il parvint à la couronne de France en 814, et fut proclamé empereur la même année, âgé de 36 ans. Ce prince signala le commencement de son règne par la permission qu'il accorda aux Saxons transportés en des pays étrangers, de retourner dans leur patrie. Louis ne continua pas comme il avoit commencé. Il associa Lothaire son fils aîné à l'empire, nomma Pepin et Louis ses deux autres fils, l'un roi d'Aquitaine, et l'autre roi de Bavière. Loin de fortifier son administration par ce partage; il l'affoiblit. D'ailleurs, le zèle de Charlemagne pour la religion, avoit cimenté sa puissance, et la dévotion mal-entendue de son fils lui ôta une partie de sa force. Trop occupé de la réforme de l'Eglise, et trop peu du gouvernement de son état, il s'attira la haine des ecclésiastiques, et perdit l'estime de ses sujets. « Ce prince, jouet de ses passions et dupe de ses vertus mêmes, ne connut ni sa force, ni sa foiblesse: il ne sut suit se concilier ni la crainte, ni l'amour; et avec peu de vices dans le cœur, il eut toutes sortes de défauts dans l'esprit. » (*Montesquieu*.) Il indisposa les évêques par des réglemens sages, mais faits mal-à-propos. Les prélats, obligés d'aller à la guerre contre les Sarasins et les Saxons, prenoient souvent l'habit guerrier. *Louis* les obligea, dit un historien contemporain, « de quitter les ceintures et les baudriers d'or, les couteaux enrichis de pierreries qui y étoient suspendus, les éperons dont la richesse accabloit leurs talons. » Le mécontentement du Clergé ne tarda pas à éclater. Une cruauté de *Louis* en fut l'occasion. *Bernard*, roi d'Italie, (bâtard de *Pepin* dit le *Bossu*, fils aîné de *Charlemagne*.) irrité de ce que *Lothaire* son cousin lui avoit été préféré pour l'empire, prit les armes en 818. L'empereur, ayant marché contre lui, l'intimida tellement par sa présence, que *Bernard*, abandonné de ses troupes, vint se jeter à ses pieds. En vain il demanda sa grace; *Louis* lui fit arracher les yeux, et ce jeune prince mourut des suites de cette cruelle opération. Ce ne fut pas tout; *Louis* fit arrêter tous les partisans de *Bernard*, et leur fit éprouver le même supplice. Plusieurs ecclésiastiques lui inspirèrent des remords sur ses exécutions barbares. Les évêques et les abbés lui imposèrent une pénitence publique. *Louis*, oubliant qu'il étoit roi, parut dans l'assemblée d'Attigni, couvert d'un cilice. Cette humiliation, jointe à son peu de fermeté, causa de nouveaux troubles. Dès l'an 817, *Louis* avoit suivi le mauvais exemple de son père, en partageant son autorité et ses états à ses trois fils. Il lui en restoit un 4$^{e}$, qui fut depuis empereur sous le nom de *Charles le Chauve*. Il voulut, après le partage, ne pas laisser sans état, cet enfant d'une femme qu'il aimoit, et il lui donna en 829 ce qu'on appeloit alors l'Allemagne, en y ajoutant une partie de la Bourgogne. *Judith de Bavière*, mère de cet enfant nouveau roi d'Allemagne, gouvernoit l'empereur son mari, et étoit gouvernée par un *Bernard*, comte de Barcelone, son amant, qu'elle avoit mis à la tête des affaires. Les trois fils de *Louis*, indiens de sa foiblesse, et encore plus de ce qu'on avoit démembré leurs états, armèrent tous trois contre leur père. Les évêques de Vienne, d'Amiens et de Lyon, déclarèrent rebelles à l'état et à l'église, ceux qui ne se joindroient pas à eux. La plupart des autres évêques suivirent leur exemple, et abandonnèrent le parti de l'empereur. Le pape *Grégoire IV*, qui étoit de ce nombre, vint en France, à la prière de *Lothaire*, et ne put rétablir la paix entre le père et les enfants. Au mois de Juin de l'année 833, *Lothaire* se mit à la tête d'une puissante armée, augmentée bientôt par la défection presque totale des troupes de son père. Ce malheureux prince, se voyant abandonné, prit le parti de passer au camp de ses enfants retranchés entre Basle et Strasbourg, dans une plaine appelée depuis le *Camp du mensonge* aujourd'hui Rotleub, entre Brisach, et la rivière d'Ill. C'est là que, de l'avis du pape et des seigneurs, on le déclara déchu de la dignité impériale, qui fut déférée à *Lothaire*. On partagea de nouveau l'empire entre ses trois fils, *Lothaire*, *Pepin* et *Louis*. A l'é gard de Charles, prétexte innocent de la guerre, il fut renfermé au monastère de Prum dans la forêt des Ardennes. L'empereur fut conduit dans celui de Saint-Médard de Soissons, et l'impératrice Judith menée à Tortone en Lombardie, après que les vainqueurs l'eurent fait raser. Louis n'étoit pas à la fin de ses malheurs : on tint dans le mois d'Octobre, une assemblée générale à Compiègne, où ce prince se laissa persuader de se soumettre à la pénitence publique, comme s'avouant coupable de tous les maux qui affligèrent l'Etat. On le conduisit à l'église de Notre-Dame de Soissons ; il y parut en présence des évêques et du peuple, sans les ornemens impériaux, et tenant à sa main un papier qui contenoit la confession de ses prétendus crimes. Il quitta ses vetemens et ses armes, qu'il mit au pied de l'autel, et s'étant revêtu d'un habit de pénitent et prosterné sur un cilice, il lut la liste de ses crimes, parmi lesquels étoit celui d'avoir fait marcher ses troupes en Carême. Alors les évêques lui imposèrent les mains ; on chanta les pspaumes, et on dit les oraisons pour l'imposition de la pénitence. Les auteurs ont parlé diversement de cette action : les uns ont prétendu que c'étoit un trait de la politique de Louis, qui crut devoir cette satisfaction aux évêques et aux seigneurs de son royaume : d'autres l'ont regardée comme l'effet de la vertu. Quoi qu'il en soit, il sera toujours vrai de dire que c'étoit pousser la vertu ou la politique beaucoup plus loin qu'elles ne devoient aller. Louis fut enfermé un an dans une cellule du monastère de Saint-Médard de Soissons, vêtu du sac de pénitent, sans domestique, sans consolation, mort pour le reste du monde. S'il n'avoit eu qu'un fils, il étoit perdu pour toujours ; mais ses trois enfans disputant ses dépouilles, leur désunion rendit au père sa liberté et sa couronne. Louis ayant été transféré à Saint-Denis, deux de ses fils, Louis et l'épin, vinrent le rétablir, et remettre entre ses bras sa femme et son fils Charles. L'assemblée de Soissons fut anathematisée par une autre tenue à Thionville en 835. Louis y fut réhabilité ; Abbon, archevêque de Rheims, qui avoit présidé à l'assemblée de Compiègne, et quelques autres évêques non moins séditieux que lui, furent déposés. L'empereur ne put ou n'osa les punir davantage. Bientôt après, un de ces mêmes enfans qui l'avoient rétabli, Louis de Bavière, se révolte encore ; mais il est mis en fuite. Le malheureux père mourut du chagrin, le 20 juin 850, à 62 ans, dans une isle du Rhin au-dessus de Mayence, en disant : Je pardonne à Louis, mais qu'il sache qu'il m'arrache la vie. Il passa les derniers quarante jours qu'il vécut, sans autre nourriture que le pain et le vin eucharistiques. Comme il se reprochoit amèrement de n'avoir pas observé le carême pendant une campagne, il attribuoit sa maladie à cette faute, et il s'écrioit avec douleur : Vous êtes juste, ô mon Dieu ! puisque j'ai refusé de jeûner le carême, vous m'en envoyez aujourd'hui un autre pendant lequel il faut bien que je jeûne. Il tomba dans une foiblesse extrême, qui du corps s'étendit jusqu'à l'esprit. Il croyoit, dans ses derniers momens, que le Diable étoit au chevet de son lit pour s'emparer de son ame. On prétend qu'une éclipse totale de soleil, qui survint pendant qu'il marchoit contre son fils, effraya son esprit que les malheurs avoient troublé, et hâta sa mort. Comment accorder cette erreur avec les connoissances astronomiques que plusieurs historiens lui ont attribuées? Tout s'allie dans les têtes, dit un homme d'esprit. Ce prince pouvoit croire que cet événement tenoit à une cause naturelle; mais il ne pouvoit s'empêcher d'en être troublé. L'esprit et le sentiment n'ont rien de commun; on peut avoir le cerveau très-bon, et le cœur pusillanime. Celui de Louis le Débonnaire l'étoit. Ce défaut fit le malheur de son règne, et ternit ses autres qualités: sa bienfaisance, sa bravoure, son savoir très-étendu pour son temps. Il connoissoit les lois anciennes et modernes, et il en fit observer quelques-unes. Il rendit au clergé de son royaume la liberté des Élections, et se réserva seulement le droit de les confirmer. Les évêques avoient grande part au gouvernement d'alors; ils relevoient la puissance spirituelle par l'éclat de la richesse et par la force de l'autorité temporelle; ils présidoient aux délibérations des peuples, non-seulement comme chefs de la religion, mais comme premiers citoyens. De là leur influence dans les affaires de l'état, et les entreprises téméraires et ambitieuses de quelques-uns. On doit observer ici, que ce fut Louis le Débonnaire, qui donna, l'an 817, la ville de Rome et ses appartenances aux papes, et qu'il en retint toutefois la souveraineté, comme le prouvent les actes d'autorité suprême que lui et ses successeurs exercèrent dans cette capitale du monde Chrétien. La foiblesse de Louis le Débonnaire ne l'empêcha pas de faire de bonnes lois. Sa haine contre le luxe paroît dans celles qu'il a faites sur les habits des ecclésiastiques et des gens de guerre. Il défendit aux uns et aux autres les robes de soie, et les ornemens d'or et d'argent; il interdit sur-tout aux premiers les anneaux garnis de pierres précieuses, les ceintures, couteaux ou souliers garnis de boucles d'or ou de pierreries, les mules, palefrois et chevaux avec brides et freins dorés. C'est une de nos premières lois somptuaires. En parlant des gens de guerre, qui marchent avec de superbes équipages et de riches meubles: Quelle extravagance! disoit-il; ne leur suffit-il pas d'exposer leur vie, sans enrichir encore l'ennemi de leurs dépouilles, et le mettre en état de continuer la guerre à nos dépens? Sa maxime ordinaire étoit: RIEN DE TROB; maxime qu'il suivit mal, ou plutôt de laquelle il s'éloigna dans toute sa conduite. Ceux qui avoient sa confiance, en abusèrent: ce qui lui arriva, dit Fauchet dans son style, pour s'occuper trop à lire et à psalmodier; car, ajoute-t-il, combien que ce soit chose bienissante à un Prince savant et dévotieux, si doit-il être plus en action qu'en contemplation.
IL LOUIS II, le JEUNE, empereur d'Occident, fils aîné de Lothaire I, créé roi d'Italie en 844, monta sur le trône impérial en 855. Il eut un différend avec les souverains de Constantinople, qui lui disputoient le titre d'empereur: il se défendit assez mal, et n'allégua contre eux que la possession. Il mourut le 13 août 875, sans avoir laissé d'enfants mâles, après avoir gouverné près de vingt ans, depuis la mort de son père. Il fit, du rant son règne, dit M. de Montigni, tout ce que l'on pouvoit attendre d'un grand prince. Né avec les qualités qui font les conquérans, il se contenta d'être juste. Il sembla se borner à défendre, contre ses ennemis, la portion qui lui étoit échue de l'héritage de ses pères. Ses vertus lui ont mérité des éloges de la part même des souverains pontifes. Voici comment le pape Adrien en parle dans une lettre adressée à Louis, roi de Germanie. « L'empereur Louis, dit-il, combat, non contre les Chrétiens, comme quelques-uns, mais contre les ennemis du nom Chrétien, pour la sûreté de l'Église, principalement pour la nôtre, et pour la délivrance de plusieurs Fidelles qui couroient un extrême péril dans le Samarium ; en sorte que les Sarasins étoient près d'entrer sur nos terres. Il a quitté son repos et le lieu de sa résidence, s'exposant au chaud, au froid, à toutes sortes d'incommodités et de périls. Ses progrès ont été rapides. Il a fait tomber plusieurs Infidelles sous ses armes victorieuses. »
III. LOUIS III, dit l'AFEUCLE, né en 880, de Boson, roi de Provence, et d'Ermengarde, fille de l'empereur Louis le Jeune, n'avoit que dix ans quand il succéda à son père en 890. Il passa en Italie l'an 900, pour défendre ses droits contre Béranger qui lui disputoit l'empire; et après l'avoir battu deux fois, il se fit couronner empereur à Rome par le pape Benoit IV. Mais s'étant laissé surprendre dans Vérone par son rival, celui-ci lui fit crever les yeux, et le renvoya en Provence, où il mourut sans enfans en 934.
IV. LOUIS, dit l'ENFANT, fils de l'empereur Arnold, fut roi de Germanie, après la mort de son père, en 900, à l'âge de sept ans. L'Allemagne fut dans une entière désolation sous son règne. Les Hongrois la ravagèrent, et il fallut les faire retirer à prix d'argent. A ces incursions étrangères, se joignirent des guerres civiles entre les princes et le clergé. On pilla toutes les églises: les Hongrois revinrent pour avoir part au pillage; Louis s'enfuit à Ratisbonne, où il mourut le 21 janvier 911 ou 912. Il fut le dernier prince en Allemagne, de la race des Carlovingiens. Nous ne l'avons placé ici, que parce que sa mort est une époque mémorable dans le droit public et dans l'histoire d'Allemagne. La couronne, qui devoit être héréditaire dans la maison de Charlemagne, devint élective; les états de la nouvelle monarchie profitèrent de cette révolution. Les Allemands, maîtres de disposer du trône, se donnèrent des privilèges excessifs. Les duchés et les comtés, administrés jusques alors par commission, devinrent des fiefs héréditaires. Peu à peu la noblesse et les états des duchés, qui, dans les premiers temps, ne reconnoissoient que la souveraineté du roi seul, furent réduits à dépendre alléguement de leurs ducs, et à tout en une « fief des terres qui moussent auparavant en droiture de la couronne. D'un autre côté, il fut commença à être asservie à l'Allemagne, et les Romains recurent des Barbares de la Germanie. Les maîtres qu'ils voulurent bien l'un donner. V. LOUIS V, nommé ordinairement Louis IV, parce que *Louis l'Enfant* paroissoit ne devoir pas être placé parmi les empereurs, étoit fils de *Louis le Sèvère*, duc de Bavière, et de *Mathilde*, fille de l'empereur *Rodolphe I*. Il naquit l'an 1284, et fut élu empereur à Francfort le 20 octobre 1314, à l'âge d'environ 30 ans. Il fut couronné à Aix-la-Chapelle par l'archevêque de Mayence, tandis que *Frédéric le Bel*, fils de l'empereur *Albert I*, étoit sacré à Cologne, après avoir été nommé à l'empire par une partie des électeurs. Ces deux sacres produisirent des guerres civiles d'autant plus cruelles, que *Louis de Bavière* étoit oncle de *Frédéric* son rival. Les deux empereurs consentirent, après avoir répandu beaucoup de sang, à décider leur querelle par 30 champions: usage des anciens temps, que la chevalerie a renouvelé quelquefois. Ce combat d'homme à homme, de 15 contre 15, fut comme celui des héros Grecs et Troyens; il ne décida rien, et ne fut que le prélude d'une bataille, dans laquelle *Louis* fut vainqueur. Cette journée, suivie de quelques autres victoires, le rendit maître de l'empire. *Frédéric*, ayant été fait prisonnier, y renonça, au bout de trois ans, pour avoir sa liberté. Le pape *Jean XXII* avoit observé jusqu'alors la neutralité entre les deux concurrens; mais, après la bataille décisive de Michlórf, en 1322, il déclara l'empire vacant, et ordonna à *Louis IV* de se désister de ses droits, et de les soumettre au jugement du pape, qui seul pouvoit, disoit-il, confirmer les empereurs, et sans l'approbation duquel aucun prince ne pouvoit monter sur le trône impérial. L'empereur n'ayant pu faire changer de sentiment le pontife, appela du pape mal instruit au pape mieux instruit, et enfin au Concile général. *Voy. CASTRUCIO. Jean XXII* l'excommunia, délia ses sujets du serment de fidélité, et, dans sa Bulle, le priva de ses biens, meubles et immeubles. L'empereur s'en vengea, en suscitant des ennemis au pape, et en faisant élire l'antipape *Pierre de Corbière*; prononça une sentence de mort contre le pape et son défenseur le roi de Naples, et les condamna tous deux à être brûlés vifs. *Clément VI*, marchant sur les traces de *Jean XXII*, lança les foudres ecclésiastiques sur *Louis* en 1346. *Que la colère de Dieu*, disoit-il dans sa Bulle, et celle de St. Pierre et de St. Paul, tombent sur lui dans ce monde et dans l'autre? *Que la terre l'engloutisse tout vivant! Que sa mémoire périsse! Que tous les élémens lui soient contraires! Que ses enfans tombent dans les mains de ses ennemis, aux yeux de leur père!* Cinq électeurs, excités par le pape, élurent roi des Romains, la même année, *Charles de Luxembourg*, marquis de Moravie. Les deux compétiteurs se firent la guerre; mais un accident, arrivé le 11 octobre 1347, termina ces querelles funestes. *Louis* tomba de cheval en poursuivant un ours à la chasse, et mourut de sa chute à 63 ans. Sa mort, dit *Fleury*, fut regardée comme une punition divine. Les officiers et les juges qu'il nommoit depuis quelques années, se souilloient par des injustices et opprimoient les pauvres. Dans ses voyages, il occasionnoit de grandes dépenses aux prélats, aux églises et aux monastères. Il haïsoit le clergé séculier, et il disoit souvent, que quand il pourroit amasser de l'argent comme de la boue, il ne fonderoit pas des Chapitres. Ce prince est le premier empereur qui ait résidé constamment dans ses états héréditaires, à cause du mauvais état du domaine impérial, qui ne pouvoit plus suffire à l'entretien de sa cour. Avant lui, les empereurs avoient voyagé continuellement d'une province à l'autre. Louis est aussi le premier qui, dans ses sceaux, se soit servi de deux Aigles pour désigner les armes de l'empire. Ils furent changés sous Wenceslas, et réduits à un seul à deux têtes.
VI. LOUIS Ier, roi de France; Voy. LOUIS I, le Débonnaire, empereur.
VII. LOUIS II, le Bégué, ainsi nommé à cause du défaut de sa langue, étoit fils de Charles le Chauve. Il fut couronné roi d'Aquitaine en 867, et succéda à son père dans le royaume de France, le 6 octobre 877. Il fut contraint de démembrer une grande partie de son domaine, en faveur de Boson qui s'étoit fait roi de Provence, et de plusieurs autres seigneurs mécontents. Il mourut à Compiegne le 10 avril 879, à 35 ans. Il eut d'Ansgarde sa 1re femme, (qu'il fut obligé de répudier par ordre de son père,) Louis et Carloman, qui partagèrent le royaume entreux; et laissa, en mourant, Adélaïde, sa 2e femme, grosse d'un fils, qui fut Charles le Simple.
VIII. LOUIS III, fils de Louis le Bégué, et frère de Carloman, partagea le royaume de France avec son frère, et vécut toujours uni avec lui. Il eut l'Austrasie et la Neustrie, et Carloman l'Aquitaine et la Bourgogne. Louis III défit Hugues le Bâtard, fils de Lothaire et de Valdrade, qui révendiquoit la Lorraine; marcha contre Boson, roi de Provence, et s'opposa aux courses des Normands, sur lesquels il remporta une grande victoire dans le Vimeu en 882. Il mourut sans enfans le 4 août suivant. Après sa mort, Carloman son frère, fut seul roi de France.
IX. LOUIS IV ou d'OUTREMER, ainsi nommé à cause de son séjour en Angleterre pendant 13 ans, étoit fils de Charles le Simple et d'Ogine. Il succéda à Raoul, roi de France, en 936. Il voulut s'emparer de la Lorraine; mais l'empereur Othon Ier le força de se retirer. Les grands de son royaume se révoltèrent plusieurs fois, et il les réduisit avec peine. S'étant emparé de la Normandie sur Richard, fils du duc Guillaume, il fut défaut, et pris prisonnier par Aigrold, roi de Danemarck, et par Hugues le Blanc, comte de Paris, en 944. On lui rendit la liberté l'année suivante, après l'avoir obligé de remettre la Normandie à Richard, et de céder le comté de Laon à Hugues le Blanc. Cette cession occasionna une guerre opiniâtre entre ce comte et le roi; mais Louis d'Outremer étant soutenu de l'empereur Othon, du comte de Flandre et du pape, Hugues le Blanc fut enfin obligé de faire la paix, et de rendre le comté de Laon en 950. Louis d'Outremer finit ses jours d'une manière funeste; il fut renversé par son cheval en pour- suivant un loup, et mourut à Rheims de cette chute, le 10 septembre 954, à 38 ans. Il laissa de Gerberge, (Voy. IV. BERNARD) fille de l'empereur Henri l'Oiseleur, deux fils: Lothaire et Charles. Lothaire lui succéda; et Charles ne partagea point, contre la coutume de ce temps-là, tant à cause de son bas âge, que parce qu'alors il ne restoit presque plus que Rheims et Laon en propre au roi. Depuis, le royaume ne fut plus divisé également entre les frères. L'aîné seul eut le titre de Roi, et les cadets n'eurent que de simples apanages. C'est une des époques de la grandeur de l'état. Louis d'Outremer étoit un grand prince, à plusieurs égards; mais il ne se méfioit pas assez des hommes, et il étoit souvent trompé. X. LOUIS V, le FAINÉANT, roi de France après Lothaire son père, le 2 Mars 986, se rendit maître de la ville de Rheims, et fit paroître beaucoup de valeur dès le commencement de son règne. Il se préparoit à marcher au secours du comte de Barcelone contre les Sarasins, lorsqu'il fut empoisonné par la reine Blanche, sa femme, le 21 mai de l'année suivante 987, âgé d'environ 20 ans. Louis étoit d'un caractère turbulent et inquiet; le nom de Faînéant ne convenoit point à un tel homme. Il paroît que ce nom ne lui a été donné que parce que son règne n'offre rien de mémorable. Et que ponvoit-il faire dans le peu de temps qu'il occupa le trône? C'est le dernier des rois de France de la seconde race, des Carlovingiens, laquelle a régné en France 236 ans. Après sa mort, le royaume ap- partenoit de droit à Charles son oncle, duc de la basse-Lorraine, et fils de Louis d'Outremer; mais ce prince s'étant rendu odieux aux François, il fut exclus de la succession, et la couronne fut déférée à Hugues Capet, duc de France, et le prince le plus puissant du royaume. Si l'on considère les causes de la ruine de la seconde race, on en trouvera cinq principales: 1.º La division du corps de l'état en plusieurs royaumes, division suivie nécessairement de guerres civiles entre les frères. 2.º L'amour excessif que Louis le Débonnaire eut pour son fils Charles le Chauve. 3.º La foiblesse de la plupart des rois ses successeurs: à peine en compte-t-on cinq ou six, qui aient eu à la fois du bon sens et du courage. 4.º Le ravage des Normands qui désolèrent la France pendant près d'un siècle, et qui favorisirent les révoltes des grands seigneurs. 5.º Le trop grand nombre d'enfants naturels qu'eut Charlemagne, lesquels vouloient être souverains dans leurs terres et n'en reconnoître aucun. Ce fut vers le temps de Louis V que s'introduisit l'usage de prendre des surnoms. Autrefois, on n'avoit que son nom propre. Sous la seconde race de nos rois, on commença à se distinguer d'une manière particulière, en ajoutant quelque épithète à son nom, tirée de la dignité de celui qui le portoit, ou de la force de son corps, ou de la couleur de son teint, ou de quelque qualité personnelle. De là les noms de Hugues l'Abbé, Robert le Fort, Hugues le Blanc, Hugues le Noir, Hugues Capet ou la Fortotète. Les seigneurs, comtes et dacs retenoient ces derniers noms. 196 LOU Ceux qui n'étoient ni l'un ni l'autre, tiroient leur surnom du nom de leur terre ou de leur château. Les bourgeois prenoient le nom de leur ville ou de leur métier, ou de leur négoce, ou de quelque défaut naturel. C'est de là que sont venus les noms suivans : le Breton, l'Allemand, le Potier, le Charpentier, le Bègue, le Bossa. Ceux qui affectoient un orgueil supérieur à leur état, étoient appelés le Prince, l'Évêque, et ce sobriquet devenoit un surnom.
XI. LOUIS VI, le Gros, fils de Philippe I, et de Berthe de Hollande, né en 1081, parvint à la couronne en 1108. Le domaine qui appartenoit immédiatement au roi, se réduisoit alors au duché de France. Le reste étoit en propriété aux vassaux du roi, qui se conduisoient en tyrans dans leurs seigneuries, et qui ne vouloient point de maître. Ces seigneurs vassaux étoient trop souvent rebelles à l'autorité légitime. Louis fut presque toujours sous les armes, combattant des seigneurs de Montmorency, des sires de Montbéri, des châtelains de Rochefort. Il fut trois ans à réduire le fort de Puiset, qu'il ne prit qu'en 1115, et qu'il détruisit jusqu'aux fondemens. Presque tous les châtelains aspiroient alors à la royauté. On vit un comte de Corbeil, prenant ses armes pour combattre le roi, dire gravement à son épouse : Comtesse, donnez-moi vous-même cette épée, et après l'avoir reçue, ajouter : C'est un Comte qui la reçoit de vos nobles mains ; c'est un Roi qui vous la rapportera teinte du sang de son adversaire. Le futur souverain fut tué d'un coup de lance dans le com- bat; mais les autres seigneurs ne donnèrent pas moins d'embarras à Louis le Gros. Le roi d'Angleterre, duc de Normandie, ne manquoit pas d'appuyer leurs révoltes : de là ces petites guerres entre le roi et ses sujets ; guerres qui occupèrent les dernières années de Philippe I, et les premières de Louis le Gros. Ce prince s'apperçut trop tard de la faute qu'on avoit faite, de laisser prendre pied en France aux Anglois, en ne s'opposant point à la conquête que Henri I fit de la Normandie sur Robert son frère aîné. Le monarque Anglois étant en possession de cette province, refusa de raser la forteresse de Gisors, comme on en étoit convenu. La guerre s'alluma, et après des succès divers elle fut terminée en 1114, par un traité qui laissoit Gisors à l'Angleterre sous la condition de l'hommage. Elle se ralluma bientôt. Louis le Gros ayant pris sous sa protection Guillaume Cliton, fils de Robert, dit Courte-cuisse, qui avoit été dépouillé de la Normandie, voulut le rétablir dans ce duché ; mais il n'étoit plus temps. Henri étoit devenu trop puissant, et Louis le Gros fut battu au combat de Brenneville en 1119. Il étoit plein de valeur. Sa maxime étoit qu'il vaut mille fois mieux mourir avec gloire que de vivre sans honneur. Dans la route, un Anglois saisit la bride de son cheval en criant : Le Roi est pris. On ne prend jamais le Roi, lui répondit Louis avec le plus grand sang froid, pas même au jeu des échecs, et d'un coup de sa masse d'armes, il l'abattit mort à ses pieds. L'année d'après, la paix se fit entre Louis et Henri, qui renouvela son hommage pour la Normandie. Le roi d'Angleterre, ayant perdu toute sa famille et la fleur de sa noblesse, qui périt à la vue du port de Harfleur, où elle s'étoit embarquée pour passer en Angleterre, cet événement renouvela la guerre. Guillaume Cliton, soutenu par plusieurs seigneurs Normands et François, que Louis le Gros appuyoit secrètement, profita de ce temps funeste à Henri, pour la lui faire; mais le monarque Anglois en eut l'avantage, et vint à bout de soulever l'empereur Henri V contre le roi de France. Henri lève des troupes et s'avance vers le Rhin; mais Louis le Gros lui ayant opposé une armée considérable, l'empereur fut bientôt obligé de reculer. Le monarque François auroit pu aisément marcher tout de suite contre le roi d'Angleterre et reprendre la Normandie; mais les vassaux qui l'avoient suivi contre un prince étranger, l'auroient abandonné, s'il eût fallu combattre le Duc de Normandie, par l'intérêt qu'ils avoient de balancer ces deux puissances l'une par l'autre. Les dernières années de Louis le Gros furent occupées à venger le meurtre de Charles le Bon, comte de Flandre, et à éteindre le schisme entre le pape Innocent II et Anaclet. Il mourut à Paris le premier août 1137, dans sa 57e année. Les dernières paroles de ce monarque mourant sont une belle leçon pour les rois: N'oubliez jamais, dit-il à son fils, que l'autorité Royale est un fardeau dont vous rendrez un compte très-exact après votre mort. L'abbé Suger, son ministre, pleurant auprès de son lit, Mon cher ami, lui dit-il, pourquoi pleurer, quand la miséricorde de Dieu m'appelle au Ciel? S'étant fait porter de Melun à Saint-Denis, le peuple accourut de toute part. Les laboureurs laissoient leur charrue, pour avoir la consolation de voir un roi qui ne les avoit jamais chargés de subsides, un défenseur qui les avoit mis à l'abri de l'oppression, un vrai père. On vit, sous son règne, cinq papes venir chercher un œil en France: Urbain II, Paschal II, Gelase II, Calixte II, Innocent II. En se déclarant protecteur de l'Eglise, Louis maintint ses droits, et s'il consentit que Raoul, nommé à l'archevêché de Rheims par le pape, fût mis à la place de Gervais, nommé par le roi, ce ne fut qu'à condition que Raoul confesseroit tenir l'archevêché du roi. Louis étoit un prince recommandable par la douceur de ses mœurs, dit le président Hinault, et par toutes les vertus qui font un bon roi. Trop peu politique, il fut toujours la dupe de Henri I, roi d'Angleterre, qui l'étoit beaucoup. Ce fut cependant ce prince qui commença à reprendre l'autorité dont les vassaux s'étoient emparés. Il en vint à bout par divers moyens. Il établit des Communes. La ville de Laon eut la première charte des Communes en 1112, et deux ans après Amiens obtint la seconde. Les successeurs de Louis le Gros les ayant multipliées, donnèrent ainsi aux villes des citoyens zélés, des administrateurs plus sages, des juges plus éclairés, et s'assurèrent des affranchis en état de porter les armes. On appeloit bourgeois, ceux qui composoient les Communes, et l'on donnoit le nom de Maires, Jarés, Echevins, aux notables qu'ils choisissoient parmi eux, pour veiller au main- tien de leurs droits. C'est l'origine des corps de villes. Dans la suite, on reprit peu à peu à ces villes, devenues presque indépendantes, la plupart des droits dont elles jouissent. Mais l'abus qu'en firent quelques-unes n'empêche point que Louis le Gros n'eût rendu service à la France, en formant ces utiles étabissemens. Pour les étendre davantage, il affranchit des Serfs; il diminua la trop grande autorité des Justices seigneuriales, en envoyant des commissaires pour éclairer la conduite des juges et des seigneurs. A la vérité, ce fut moins son ouvrage que celui de l'abbé Suger; mais, comme on tient compte aux rois de ce qui se fait de mal sous eux, on doit aussi leur tenir compte de ce qui se fait de bien. Cette entreprise importante fut continuée sous Louis le jeune, son fils, et sous Philippe-Auguste. Louis le Gros est le premier de nos rois qui ait été prendre à Saint-Denis l'Oriflamme, espèce d'étendard de couleur rouge, fendu par le bas, et suspendu au bout d'une lance dorée. Cet étendard avoit été originellement la bannière que le comte de Vexin, avoué du monastère de Saint-Denis, portoit avant la réunion de ses domaines à la couronne, dans les guerres particulières que les religieux de cette abbaye soutenaient pour défendre leurs biens. L'oriflamme parut pour la dernière fois à la bataille d'Azincourt, suivant du Tillet, Sponde, P. Felicien, et le P. Simplicien. Cependant, selon une chronique manuscrite, Louis XI prit encore l'oriflamme en 1465. Louis le Gros réunit au domaine de la couronne le duché de Guienne, que Guillaume IX lui laissa par son testament, à condition que son fils Louis, qui suit, épouseroit Eldmore, fille du duc. (Voy. I. MONTMORENCY, COURTENAY et I. GARLANDE.)
XII. LOUIS VII, le JEUNE, fils du précédent, né en 1120, succéda à son père, le 1er août 1137, après avoir régné avec lui quelques années. Un génie facile et inconsidéré, un tempérament prompt et colère, une extrême délicatesse sur le point d'honneur, un attachement opiniâtre à sa volonté, l'engagèrent dans des démêlés qui furent cause de beaucoup de chagrins pour lui et de bien des calamités pour ses sujets. Innocent II ayant nommé à l'anchevêché de Bourges, sans avoir égard à l'élection que le clergé avoit faite; Louis se déclara contre le pape, qui l'ex-communa et mit son domaine en interdit. Le roi s'en vengea sur Thibault III, comte de Champagne, promoteur de cette guerre sacrée, et mit en 1141 la ville de Vitri à feu et à sang. Les temples mêmes ne furent pas épargnés, et 1300 personnes réfugiées dans une église périrent, comme tout le reste, dans les flammes. Les débris des églises et d'une multitude de maisons en cendres, avec les corps des infortunés qui avoient été consumés, furent pour Louis même un spectacle si touchant, qu'il en versa des larmes. St. Bernard lui persuada qu'il ne pouvoit expier qu'en Palestine cette barbarie, qu'il eût mieux réparée en France par une administration sage. L'abbé Suger ne fut point d'avis qu'il abandonnât le bien certain qu'il pouvoit faire à ses sujets, pour courir à des conquêtes incertaines; mais le pré- dicateur l'emporta sur le ministre. Cette seconde Croisade fut une nouvelle époque de la liberté que les villes achetèrent du roi ou de leurs seigneurs, qui faisoient argent de tout pour se croiser. Depuis long-temps il n'y avoit plus en France que la noblesse et les ecclésiastiques qui fussent libres : le reste du peuple étoit esclave, et même nul ne pouvoit entrer dans le clergé sans la permission de son seigneur. Le roi n'avoit d'autorité que sur les serfs des terres qui lui appartenoient. Mais quand les villes et les bourgs eurent acheté leur liberté, le roi, devenu leur défenseur naturel contre les entreprises des seigneurs, acquit en eux autant de sujets. Cette défense occasionna de la dépense ; il falloit qu'ils la payassent : et il devinrent ainsi contribuables du roi, au lieu de l'être de leurs seigneurs. Ils ne firent donc que changer de maitres ; mais la servitude du roi étoit si douce, qu'on vit dès-lors renaître en France les sciences, l'industrie et le commerce. L'occasion de la Croisade étoit la prise d'Édesse par *Noradin*. Le roi partit en 1147, avec *Eléonore* sa femme, et une armée de 80,000 hommes. Il fut défait par les Sarasins. Il mit le siège devant Damas, et fut obligé de le lever en 1149, par la trahison des Grecs. C'est ainsi du moins qu'on ont parlé la plupart des historiens d'Occident, qui paroissoient prévenus contre les Orientaux. *Louis le Jeune*, en revenant en France, fut pris sur mer par des Grecs, et délivré par le général de *Roger*, roi de Sicile. Il est surprenant que ce monarque, après de telles aventures, ne fut pas dégoûté des croisades. A peine fut-il arrivé, qu'il en médita une nouvelle ; mais les esprits étoient si refroidis, qu'il fut obligé d'y renoncer. Sa femme *Eléonore*, héritière de la Guienne et du Poitou, qui l'avoit accompagné dans sa course aussi longue que malheureuse, s'étoit dédommagée des fatigues du voyage, avec *Raimond d'Antioche*, son oncle paternel, et avec un jeune Turc d'une rare beauté, nommé *Saladin*. *Louis* crut laver cette honte en faisant casser, l'an 1152, son mariage, pour épouser *Alix*, fille de ce même *Thibault*, comte de Champagne, son ancien ennemi. C'est ainsi qu'il perdit la Guienne, après avoir perdé en Asie son armée, son temps et son honneur. *Eléonore* répudiée, se maria six semaines après avec *Henri II*, duc de Normandie, depuis roi d'Angleterre, et lui porta en dot le Poitou et la Guienne. La guerre éclata entre la France et l'Angleterre en 1156, au sujet du comté de Toulouse : *Louis*, tantôt vaincu, tantôt vainqueur, ne remporta aucune victoire remarquable. La paix fut conclue entre les deux monarques en 1161. Elle fut suivie d'une nouvelle guerre, terminée en 1177, par la promesse de mariage du second fils d'*Henri II* et de la fille cadette de *Louis le Jeune*. Ce prince mourut à Paris le 18 septembre 1180, à 60 ans, d'une paralysie qu'il contracta en allant au tombeau de *St. Thomas* de Cantorbery, auquel il avoit donné une retraite dans sa fuite : il entreprit ce voyage pour obtenir la guérison de *Philippe* son fils, dangereusement malade. Il fut inhumé dans l'église de l'abbaye de Barbeau qu'il avoit fondée. En 1566, *Charles IX* fit ouvrir son tom- beau. Le corps se trouva encore tout entier. Il avoit au doigt plusieurs anneaux d'or. Charles IX les détacha et les porta longtemps, ainsi qu'une chaine d'or trouvée dans la même tombe. Louis le Jeune étoit pieux, bon, courageux; mais sans politique, sans finesse, et toujours emporté par une dévotion très-malentendue, plus digne d'une femme superstitieuse que d'un prince. Ne pouvant extirper de son royaume les corruptrices des mœurs, (vermine qui a toujours pullulé dans les états puissans et peuplés, et qui cependant est mortelle à la population,) il voulut au moins que les filles publiques fussent marquées par un sceau caractéristique d'avilissement : il defendit par un Édit qu'elles portassent des ceintures dorées comme les honnêtes femmes; ce qui donna lieu au Proverbe, qui subsiste encore : BONNE RENOMME FAUT MIEUX QUE CEINTURE DOREE.
XIII. LOUIS VIII, roi de France, que sa bravoure a fait surnommer le Lion, fils de Philippe-Auguste et d'Isabelle de Hainaut, naquit le 5 Septembre 1187. Il se signala en diverses expéditions, sous le règne de son père, et monta sur le trône en 1223. C'est le premier roi de la 3e race, qui ne fut point sacré du vivant de son père. Henri III, roi d'Angleterre, au lieu de se trouver à son sacre, comme il le devoit, lui envoya demander la restitution de la Normandie; mais le roi refusa de la rendre, et partit avec une nombreuse armée, résolu de chasser de France les Anglois. Il prit sur eux Niort, Saint-Jean-d'Angély, le Limousin, le Périgord, le pays d'Au- nis, etc. Il ne restoit plus que la Gascogne et Bordeaux à soumettre, pour achever de chasser les Anglois; lorsque le roi se laissa engager, par le pape et les ecclésiastiques, dans la guerre contre les Albigeois. Il fit le siège d'Avignon, à la prière du pape Honoré III, et prit cette ville le 12 septembre 1226. Cette place lui coûta cher; elle l'arrêta plus de trois mois, et il y perdit plus de la moitié de ses troupes et ses plus braves officiers. La maladie se mit ensuite dans son armée; le roi lui-même tomba malade, et mourut à Montpensier en Auvergne, le 8 novembre 1226, à 39 ans. Thibaut VI, comte de Champagne, éperdument amoureux de la reine, fut soupçonné de l'avoir empoisonné; mais cette accusation est dénuée de fondement. D'autres historiens ont prétendu que sa dernière maladie vint d'un excès de continence; mais cette conjecture, rejetée par les personnes éclairées, prouve du moins l'idée qu'on avoit de la sagesse de Louis: et il est toujours bon, dit Mézerai, de faire de ces beaux exemples de vertu; car il ne s'en trouve guère ailleurs que sur le papier. Voltaire, en réfutant ce conte, dit que si Louis VIII n'avoit pu réchapper que par la jouissance d'une fille, il avoit Blanche, sa femme, qui étoit fort belle et en état de lui sauver la vie; mais il ne fait pas attention que Blanche n'avoit pas suivi son époux, et qu'elle étoit restée à Paris. Le nom de Cœur de Lion que M. Mercier lui dispute, fut mérité par des actes de valeur, qui ne supposent pas toujours la force de l'âme. « Louis, d'ailleurs, n'avoit point de caractère à lui. Plus inquiet que guerrier, il ne mivoit que les renseignemens qu'avoit laissés son père. On eût dit que l'ombre de *Philippe-Auguste* étoit encore assise sur le trône. » (*Portraits des rois de France.*) Il légua par son testament cent sous à chacune des 2000 léproseries de son royaume. Les Croisades en Orient avoient rendu la lèpre fort commune en Occident. Il légua encore 30.000 liv. une fois payées, (c'est-à-dire environ 540.000 liv. de la monnoie d'aujourd'hui) à sa femme, la célèbre *Blanche de Castille*. Cette remarque fera connoître quel étoit alors le prix de la monnoie. C'est, dit un historien, le pouls d'un état, et une manière assez sûre de reconnoître ses forces. Quoique le règne de *Louis VIII* ne dura que trois ans, il fut remarquable, parce qu'il procura à l'Europe les branches d'Artois, d'Anjou, du Maine, de Provence et de Naples. De onze enfans qu'il avoit eus de *Blanche de Castille*, il ne restoit à sa mort que cinq fils et une fille.
XIV. LOUIS IX, (Saint) fils de *Louis VIII* et de *Blanche de Castille*, né le 25 avril 1215, fut baptisé à Poissy : ce qui lui faisoit prendre le nom de *Louis de Poissy*. Il signoit même quelquefois de cette façon : *J'imite*, disoit-il alors, les empereurs *Romains*, qui prenoient les noms qui indiquoient leurs victoires. C'est à Poissy que j'ai triomphé de l'ennemi le plus redoutable : j'y ai vaincu le Diable par le Baptême que j'y ai reçu... *Louis* parvint à la couronne le 8 novembre 1226, sous la tutelle de sa mère, qui réunit pour la première fois la qualité de tutrice et de régente. La minorité du jeune roi fut occupée à soumettre les barons et les petits princes, toujours en guerre entreux, et qui ne se réunissoient que pour bouleverser l'état. Le cardinal *Romain*, légat du pape, aida beaucoup la reine par ses conseils. *Thibaut VI*, comte de Champagne, depuis long-temps amoureux de *Blanche*, fut jaloux de l'ascendant que prenoit *Romain*, et arma contre le roi. *Blanche*, qui avoit méprisé jusqu'alors son amour, s'en servit avec autant d'habileté que de vertu pour ramener le comte, et pour apprendre de lui les noms, les desseins et les intrigues des factieux. *Louis*, parvenu à l'âge de majorité, soutint ce que sa mère avoit si bien commencé ; il contint les prétentions des évêques et des laïques dans leurs bornes ; il appela à son conseil les plus habiles gens du royaume ; il réprima l'abus de la juridiction trop étendue des ecclésiastiques, maintint les libertés de l'Eglise Gallicane, mit ordre aux troubles de la Bretagne, garda une neutralité prudente entre les emportemens de *Grégoire IX* (*Voyez son article*) et les vengeances de *Frédéric II*, et ne s'occupa que du bonheur et de la gloire de ses sujets. Son domaine, déjà fort grand, s'accrut de plusieurs terres qu'il acheta. Une administration sage le mit en état de lever de fortes armées contre le roi d'Angleterre *Henri III*, et contre les grands vassaux de la couronne de France, unis avec ce monarque. Il les battit deux fois : la première, à la journée de Taillebourg en Poitou, l'an 1241 ; la seconde, quatre jours après, près de Saintes, où il remporta une victoire complète. Le prince Anglois fut obligé de fuir devant lui et de faire une paix désavant- tageuse, par laquelle il promit de payer cinq mille livres sterlings pour les frais de la campagne. Le comte de la Marche et les autres vassaux révoltés rentrèrent dans leur devoir et n'en sortirent plus. Louis n'avoit alors que 27 ans. On voit ce qu'il eût fait, s'il fût demeuré dans sa patrie; mais il la quitta bientôt après, pour passer en Palestine. Dans les accès d'une maladie violente, dont il fut attaqué en 1244, il crut entendre une voix qui lui ordonnoit de prendre la croix contre les Infidelles: il fit dès-lors vœu de passer dans la Terre-sainte. La reine sa mère, la reine sa femme, le prièrent de différer jusqu'à ce qu'il fût entièrement rétabli; mais Louis n'en fut que plus ardent à demander la croix. L'évêque de Paris la lui attacha, fondant en larmes, comme s'il eût prévu les malheurs qui attendoient le roi dans la Terre-sainte. Louis prépara pendant quatre ans cette expédition aussi téméraire que malheureuse; enfin, laissant à sa mère le gouvernement du royaume, il s'embarqua, l'an 1248, à Aigues-Mortes, avec Marguerite de Provence sa femme. (Voy. III. MARGUERITE) et ses trois frères: presque toute la chevalerie de France l'accompagna. Arrivé à la rade de Damiète, il s'empara de cette ville en 1249. Il avoit résolu de porter la guerre en Égypte, pour attaquer dans son pays le sultan maître de la Terre-sainte; il passa le Nil à la vue des Infidelles, remporta deux victoires sur eux, et fit des prodiges de valeur à la journée de Massoure en 1250. Les Sarasins eurent bientôt leur revanche; la famine et une maladie contagieuse ayant obligé les François à reprendre le chemin de Damiète, ils vinrent les attaquer pendant la marche, les mirent en déroute et en firent un grand carnage. Le roi, dangereusement malade, fut pris près de Massoure, avec tous les seigneurs de sa suite et la meilleure partie de l'armée. Louis parut dans sa prison aussi intrépide que sur le trône. Les Musulmans ne pouvoient se lasser d'admirer sa patience et sa fermeté à refuser ce qu'il ne croyoit pas raisonnable. Ils lui disoient: Nous te regardions comme notre captif et notre esclave; et tu nous traites, étant aux fers, comme si nous étions tes prisonniers! On osa lui proposer de donner une somme excessive pour sa rançon; mais il répondit aux envoyés du sultan: Allez dire à votre maître, qu'un roi de France ne se rachète point pour de l'argent. Je donnerai cette somme pour mes gens, et Damiète pour ma personne. Il paya en effet quatre cent mille livres pour leur rançon, rendit Damiète pour la sienne, et accorda au sultan une trêve de dix ans. Son dessein étoit de repasser en France; mais ayant appris que les Sarasins, au lieu de rendre les prisonniers, en avoient fait périr un grand nombre dans les tourmens pour les obliger de quitter leur religion, il se rendit dans la Palestine, où il demeura encore quatre ans, jusqu'en 1254. Le temps de son séjour fut employé à fortifier et à réparer les places des Chrétiens, à mettre en liberté tous ceux qui avoient été faits prisonniers en Égypte, et à travailler à la conversion des Infidelles. Son retour en France étoit d'autant plus nécessaire, que la reine Blanche sa mère étoit morte. Il s'embarqua donc sur un vaisseau qui heurta contre des rochers avec tant de violence, qu'il y eut trois toises de la quille emportées. On pressa le monar- narque de passer sur un autre ; il refusa, en disant : Ceux qui sont ici avec moi, aiment leur existence autant que j'aime la mienne ; si je descends, ils des- cendront aussi ; et ne trouvant point de bâtiment qui puisse les recevoir, ils resteront exposés à mille dangers. J'aimerais mieux mettre entre les mains de Dieu ma vie, celle de la reine et de mes enfans, que de causer un tel dommage à tant de braves gens. Arrivé heureusement en France, il trouva son royaume dans un meilleur état qu'il n'auroit dû l'espérer. Son retour à Paris, où il se fixa, fit le bonheur de ses sujets et la gloire de la patrie. Il établit, le premier, la Justice du ressort ; et les peuples, oppri- més par les sentences arbitraires des juges des baronnies, purent porter leurs plaintes à IV grands Baillages royaux, créés pour les écouter. Sous lui, les hommes d'étude commencèrent à être ad- mis aux séances de ses parle- mens, dans lesquelles des che- valiers, qui rarement savoient lire, décidoient de la fortune des citoyens. Il diminua les impôts, et révoqua ceux que l'avidité des financiers avoient introduits. Il porta des Edits sévères contre les blasphémateurs et les impies, dont les lèvres devoient être per- cées avec un fer chaud. On mur- mura d'une si grande sévérité. Quelques gens de la lie du peuple s'échappèrent même au point de répandre contre lui des malédic- tions. Louis le sut, et défendit de les punir. Je leur pardonne, dit-il, puisqu'ils n'ont offensé que moi. Plût à Dieu qu'en me condamnant moi-même à un pa- reil supplice, je passe banair le blasphème de mon Royaume ! Cependant il adoucit ensuite sa première ordonnance : tant il étoit inspiré par un zèle sage et modéré. Dans les instructions qu'il donnoit à Louis son fils aimé, mort à l'âge de 18 ans, instructions que Bossuet appelle le plus bel heritage que St. Louis ait laissé à sa maison, il finit ainsi : Enfin, mon fils, ne son- gez qu'à vous faire aimer de vos sujets ; et sa hez que je mettrois de grand cœur quelque étranger à votre place, si je croyais qu'il dât gouverner mieux que vous. Il donna, en 1269, une Pragma- tique-Sanction pour conserver les anciens droits des Églises ca- thédales, la liberté des élec- tions, et pour réprimer les en- treprises des seigneurs sur les bé- néfices. Son respect pour les mi- nistres de la religion ne l'empê- choit pas de réprimer leurs en- treprises, lorsqu'elles intères- soient l'honneur de sa couronne. L'évêque d'Auxerre, à la tête du clergé de France, avoit re- présenté à ce prince, que la Foi Chrétienne s'affoiblissoit tous les jours, et s'affoibliroit davan- tage, s'il n'y mettoit remède. Ainsi, ajouta-t-il, nous vous supplions que vous ordonniez à tous les juges de votre Royaume, qu'ils contraignent ceux qui au- ront été pendant un an excom- munies, de se faire absoudre et de satisfaire à l'Église. Louis lui répondit : Je rendrai volontiers cette Ordonnance ; mais je veux que mes juges, avant que de rien statuer, examinent la sentence d'excommunication pour savoir si elle est juste ou non. Les prélats, après s'être consultés, répliqué- rent qu'ils ne pouvoient permet- tre que les juges d'Église se sou- missent à cette formalité. — Et moi, dit le Monarque, jamais je ne souffrirai que les ecclésiastiques prennent connoissance de ce qui appartient à ma Justice. Louis reçut, en 1264, un honneur qu'on ne peut rendre qu'à un monarque vertueux : le roi d'Angleterre Henri III et les barons le choisirent pour arbitre de leurs querelles. Ce prince étoit venu le voir à Paris au retour de son voyage de Palestine, et l'avoit assuré qu'il étoit son seigneur, et qu'il le seroit toujours. Le comte d'Anjou, Charles son frère, dut à sa réputation et au bon ordre de son royaume, l'honneur d'être choisi par le pape pour roi de Sicile. Louis augmentoit cependant ses domaines par l'acquisition de Namur, de Pérone, d'Avranches, de Mortagne, du Perche. Il ponvoit ôter aux rois d'Angleterre tout ce qu'ils possédoient en France : les querelles de Henri III et de ses barons, lui en facilitioient les moyens ; mais il préféra la justice à l'usurpation. Il les laissa jouir de la Guienne, du Périgord, du Limousin, en les faisant renoncer pour jamais à la Touraine, au Poitou, à la Normandie, réunis à la couronne sous Philippe-Auguste son aïeul. Seize ans de sa présence avoient réparé tout ce que son absence avoit ruiné, lorsqu'il partit pour la 6e Croisade en 1270. Il assiégea Tunis en Afrique ; huit jours après il emporta le château, et mourut dans son camp le 25 août de la même année, d'une maladie contagieuse qui ravageoit son armée. Dès qu'il en fut attaqué, il se fit étendre sur la cendre, et expira à l'âge de 55 ans, avec la ferveur d'un anachorète et le courage d'un héros. Les maximes qu'il laissa écrites de sa main à Philippe son successeur, sont dignes d'un roi chrétien et d'un prince humain. Il lui recommanda de ne point surcharger les peuples de tailles et de subsides ; de mettre de justes bornes aux dépenses de sa maison ; de maintenir les libertés et franchises des villes du royaume ; car plus elles seront riches, plus les ennemis craindront de les assaillir. Soyez équitable en tout, même contre vous. Faites régner la paix et la justice parmi vos sujets. N'entreprenez point de guerre sans nécessité. Donnez les bénéfices à des personnes dignes, et n'en donnez point à ceux qui en ont déjà. Aimez tout ce qui est bien, et haïssez tout mal, etc. — Boniface VIII le canonisa en 1297, et Louis XIII obtint du pape qu'on en feroit la fête dans toute l'église. Quant à ses reliques, son corps ne put être transporté entier de Tunis. On connoissoit peu le secret d'embaumer. On faisoit bouillir les membres coupés dans du vin et de l'eau, pour séparer la chair des os. On porta en France ceux du saint roi, après que son jeune successeur eut fait une trêve de dix ans avec le roi de Tunis. La caisse où étoient les os et le cœur fut déposée à Notre-Dame de Paris, et le lendemain conduite à Saint-Denis. Philippe voulut porter lui-même le corps de son père sur ses épaules. On prétend que c'est aux endroits où il se reposoit qu'avoient été posées les croix sur le chemin de Paris à Saint-Denis. St. Louis a été, au jugement du P. Daniel et du président Hénault, un des plus grands princes et des plus singuliers qui aient jamais porté de sceptre ; compatissant comme s'il n'avoit été été que malheureux ; libéral, sans cesser d'avoir une sage économie ; intrépide dans les combats, mais sans emportement. Il n'étoit courageux que pour de grands intérêts. Il falloit que des objets puissants, la justice ou l'amour de son peuple, excitassent son âme, qui hors de là, paroissoir foible, simple et timide. Prudent et ferme à la tête de ses armées et de son conseil ; quand il étoit rendu à lui-même, il n'étoit plus que particulier. Ses domestiques devenoient ses maîtres, sa mère le gouvernoit ; et les pratiques de la dévotion la plus simple, remplissaient ses journées. Il est vrai que ces pratiques étoient anoblies par des vertus solides, et jamais démenties ; elles formoient son caractère. Ce prince pieux bâtit diverses églises, des monastères et des hôpitaux. Toujours habillé avec une extrême simplicité, excepté dans les jours de cérémonie, il se refusoit tout, pour les doter. Les pauvres, et surtout les vieillards et les estropiés, entroient jusque dans son appartement ; il leur servoit souvent lui-même des viandes dont il mangeoit. Il s'étoit fait faire un dénombrement de toute la noblesse indigente de son royaume. C'est lui qui fit bâtir à Paris l'hôpital des *Quinze-vingts*, après son premier voyage de la Terre-sainte, pour y loger 300 gentilshommes auxquels les Infidelles avoient crevé les yeux. Il avoit donné ordre de dresser dans les provinces un état des pauvres laboureurs qui ne pouvoient travailler, et de pourvoir à leur subsistance. Il se déroboit souvent à ses courtisans, pour exercer quelque œuvre de charité, ou pour prier en silence. On en murmuroit quelquefois. *Ah !* disoit-il, si l'employois les monstres dont on me reproche l'inutilité, en jeu ou à d'autres plaisirs, on me le pardonneroit. Il savoit pourtant donner quelquefois d'utiles leçons à ces frivoles courtisans, qui pardonnent les faiblesses et non les vertus. Une dame de qualité s'étant présentée à lui avec une parure au-dessus de son âge, *Loi !* lui dit : *Madame, j'aurai soin de votre affaire, si vous avez soin de celle de votre salut. On parloit autrefois de votre beauté, elle a disparu comme la fleur des champs. On a beau faire, on ne la rappelle point ; il vaut mieux songer à la beauté de l'âme qui ne finira point. Si Louis favorisoit les savans et se plaisoit avec eux, il les admettoit à sa table, et leur témoignoit avec bonté le plaisir qu'il avoit de les entendre. V. 22. PROMA D'AQUIN. Avant entendu dire dans le Levant qu'un soucan des Sarasins avoit ramassé tous les ouvrages estimés des Infidelles, il voulut en faire autant en faveur des auteurs chrétiens. On lui fut redévalie du premier plan de bibliothèque publique qu'on eût peut-être vue en France depuis Charlemagne. Il fit construire dans le trésor de la Sainte-Chapelle, une salle propre à recevoir les exemplaires de l'Écriture-sainte, des interprètes, des Pères, des auteurs ascétiques. Outre cette collection, on croit qu'il s'en forma une autre dans l'abbaye de Royanmont au diocèse de Beauvais, dont il avoit posé les fondemens dans sa jeunesse, travaillant de ses mains aux bâtiments et aux jardins. C'est dans ce monastère, que, loin des agitations de la cour et des embarras de l'administration, il ailoit quelquefois goûter la paix de l'ame, manger au réfectoire, et servir les ma- lades. Cette solitude étoit aussi pour lui une espèce d'académie. Il y tenoit familièrement des con- férences sur divers sujets : car non-seulement il lisoit, mais il cherchoit à approfondir; et lors- que les livres ne satisfaisoient pas sa louable curiosité, il avoit re- cours aux lumières de ceux qui l'approchoient. Son discernement naturel le portoit à préférer les anciens aux modernes, et il s'at- tachoit sur-tout aux productions des saints Pères qu'on regardoit comme authentiques : il s'appli- quoit même quelquefois à rendre en françois, ce qu'il avoit lu en latin. Non content de s'être assuré des bons exemplaires originaux, il en faisoit multiplier les copies; et par-là il rendit de vrais ser- vices à la littérature et à la reli- gion. Avant sa mort il ordonnaque sa bibliothèque fut partagée entre les Cisterciens de Royaumont, les Frères Prêcheurs et les Frères Mineurs. Il avoit aimé et pro- tégé ces deux ordres, qui four- nissoient alors une partie des savans, des philosophes et des théologiens. Pour augmenter la célébrité de leurs écoles et exciter une émulation plus vive, il se fit une loi de ne donner son cou- sentement pour la distribution des bénéfices, qu'après les preuves d'une capacité suffisante... C'est à son règne, suivant Joinville, que doit se rapporter l'institution des maîtres des requêtes. Ils n'é- toient d'abord que trois ; ils fu- rent ensuite portés à 80, depuis l'édit de 1752, qui les fixa à ce nombre. St. Louis proscrivit aussi des terres de son domaine, la sanglante et injuste procédure des duels judiciaires, et y subs- titua la voie d'appel à un tribu- nal supérieur : ainsi, il ne fut plus permis, comme auparavant, de se battre contre sa partie, ou contre les témoins qu'elle pro- duisoit : ni d'employer la preuve absurde du jeu et de l'eau, qui fut remplacée par la preuve tes- timoniale... Joinville, la Chaise et l'abbé de Choisi, ont écrit sa V. I. E. (Voyez leurs articles et I. Coucy.) M. l'abbé de Saint- Martin a publié, en 1796, in-89, Les établissements de St. Louis, suivant le texte original, et rendus dans le langage actuel.
XV. LOUIS X, roi de France et de Navarre, surnommé Hu- ron, (c'est-à-dire Mutin et Quercieux) succéda à Philippe le Bel son père, le 29 novem- bré 1314; étant déjà roi de Na- varre par Jeanne sa mère, et s'étant fait couronner en cette qualité à Pampelune, le 1er oc- tobre 1308. Veuf de Marguerite de Bourgogne, (Voy. IV. MAR- GERIE) il différa son sacre jus- qu'au mois d'août de l'an 1315, à cause des troubles de son royau- me, et parce qu'il attendoit sa nouvelle épouse, Clémence, fille de Charles, roi de Hongrie. Pen- dant cet intervalle, Charles de Valois, oncle du roi, se mit à la tête du gouvernement, et fit pendre Engavrand de Marigny à Montfaucon, au gibet que ce ministre avoit lui-même fait dresser sous le feu roi. Louis X rappela les Juifs dans son royau- me, fit la guerre sans succès contre le comte de Flandre, et laissa accabler son peuple d'im- pôts sous prétexte de cette guerre. Il contraignit encore le reste des serfs de ses terres, de racheter leur liberté : ce qu'ils firent avec peine. En remplissant un devoir connu, ils étoient tranquilles, et ils ignoroient ce qu'on exige- roit d'eux quand ils seroient li- bres. L'édit du roi portoit que selon le droit de nature chacun doit naître franc, et il faisoit ache- ter ce droit de nature. Louis X mourut à Vincennes, le 8 juin 1316, à 26 ans. Il n'évoit eu de sa première femme, Marie de Bourgogne, qu'une fille. Il avoit épousé en secondes noces Clémence de Hongrie, qu'il laissa enceinte, et qui mit au monde un fils posthume, nommé Jean, le 15 novembre 1316; mais ce jeune prince ne vécut que huit jours. Il s'éleva une grande dif- ficulité au sujet de la succession. Jeanne, fille du roi et de sa pre- mière femme, dévoit succéder, selon le duc de Bourgogne. Les états généraux décidèrent que la loi Salique excluoit les femmes de la couronne. « On ne trouve rien de décidé là—dessus, dit l'abbé Millot, par la loi Sali- que; mais la coutume invariable, le veu de la nation et l'intérêt du royaume, valoient bien une loi formelle; et ce fut Philippe le Long, second fils de Philippe le Bel, qui monta sur le tronc de France. Jeanne, sa fille, eut pour sa part la couronne de Na- varre, qu'elle porta en dot à Philippe, petit-fils de Philippe le Hardi, qui l'épousa.
XVI. LOUIS XI, fils de Charles VII, et de Marie d'An- jou, fille de Louis II, roi titu- laire de Naples, naquit à Bour- ges, le 3 juillet 1423. Il se signala dans sa jeunesse par plu- sieurs exploits guerriers contre les Anglois, qu'il obligea de lever le siège de Dieppe, en 1443. La gloire que lui acquit son cou- rage, fut ternie par son carac- tère dur et inquiet. Mécontent du roi et des ministres, et ne pouvant souffrir Agnès Sorel, maîtresse de Charles VII, il se retira de la cour, dès l'an 1446. Nulle considération ne put l'en- gager à revenir. Il s'étoit marié; sans le consentement de son père, avec la fille du duc de Savoie. Il gouvernoit le Dauphiné en souverain; mais sachant que le roi vouloit s'assurer de sa per- sonne, il se retira dans le Bra- bant, auprès de Philippe le Bon, qu'il ne put faire entrer dans ses projets séditieux. Les dernières années de Charles VII son père, furent remplies d'amertume; son fils causa sa mort. Ce père in- fortuné mourut, comme on sait, dans la crainte que son enfant ne le fit mourir. Il choisit la faim, pour éviter le poison qu'il redoutoit. Louis XI, parvenu à la couronne, le 2 juillet 1461, par la mort de Charles VII, porta à peine le deuil de son père, et trouva même mauvais, dit-on, que sa cour le portât. Il prit un plan de conduite et de gouvernement, entièrement différent. Il ne craignit point d'être haï, pourvu qu'il fût re- douté: ODERINT, DUM MEYANT... Si je m'étois avisé, dit-il quel- que temps avant sa mort, de régner plutôt par l'amour que par la crainte, j'aurais bien pu ajou- ter un nouveau chapitre aux IL- LUSTRES MALHEURUX de Bo- cace. Il commença par ôter aux officiers et aux magistrats leurs charges, pour les donner aux rebelles qui avoient suivi ses re- traites dans le Dauphiné, dans la Franche-Comté, dans le Bra- bant. Regardant la France comme un pré qu'il pouvoit faucher tous les ans et d'aussi près qu'il lui plaisoit, il la traita d'abord comme un pays de conquête, dépouilla les grands, accabla le peuple d'impôts, et abolit la *Pragmatique-Sauction*. « *Louis XI* étoit cependant intéressé, dit l'abbé *Millet*, à maintenir cet ouvrage de son prédécesseur. Mais, dans l'espérance de remettre la maison d'*Anjou* sur le trône de Naples, usurpé par *Ferdinand d'Aragon*, il sacrifica au pape une loi aussi précieuse à la France qu'odieuse à la cour de Rome. *Voy. Jouy-Fort*. Il eut beau insister ensuite sur les droits de la maison d'*Anjou*, *Pic II* qui soutenoit *Ferdinand*, ayant obtenu ce qu'il souhaitoit, ne marqua sa reconnaissance que par un bref de remerciement, où il le comparoit à *Théodose* et à *Charlemagne*. Cependant le parlement de Paris soutint la *Pragmatique* avec tant de vigueur, qu'elle ne fut totalement anéantie que par le Concordat fait entre *Léon X* et *François I*. Les entreprises de *Louis XI* exciteront contre lui tous les bons citoyens. Il se forma une ligne entre *Charles* duc de *Berri* son frère, le comte de *Charolois*, le duc de *Bretagne*, le comte de *Lannois* et plusieurs seigneurs, non moins mécontents de *Louis XI*. *Jean d'Anjou*, duc de Calabre, vint se joindre aux princes confédérés, et leur amena cinq cents Suisses, les premiers qui aient paru dans nos armées. La guerre, qui suivit cette ligne formée par le mécontentement, eut pour prétexte la réformation de l'état et le soulagement des peuples : elle fut appelée la *Ligue du bien public*. *Voyes I. MORVILLERS* et *FISCHER*. *Louis*-arma pour la dissiper. Il y eut une bataille non décisive à Montibéri, le 16 juillet 1485. Le champ resta aux troupes confédérées; mais la perte fut égale des deux côtés. Le monarque François ne désunit la Ligue, qu'en donnant à chacun des principaux chefs ce qu'ils demandaient : la Normandie à son frère; plusieurs places dans la Picardie au comte de *Charolois*; le comte d'Estampes au duc de *Bretagne*, et l'épée de connétable au comte de *Saint-Pol*. La paix fut conclue à Conflans, le 5 octobre de la même année. Le roi accofda tout par ce traité, espérant tout ravoir par ses intrigues. Il enleva bientôt la Normandie à son frère, et une partie de la Bretagne au duc de ce nom. L'inexécution du traité de Conflans alloit rallumer la guerre civile : *Louis XI* crut l'éteindre en demandant à *Charles le Teméraire*, duc de Bourgogne, une conférence à Péronne, dans le temps même qu'il excitoit les Liégeois à faire une perfidie à ce duc, et à prendre les armes contre lui. *Charles*, instruit de cette manœuvre, le re-tint prisonnier dans le château de Péronne, le força à conclure un traité fort désavantageux, et à marcher à sa suite contre ces Liégeois mêmes qu'il avoit armés. Le comble de l'humiliation pour lui, fut d'assister à la prise de leur ville, et de ne pouvoir obtenir son retour à Paris, qu'après avoir prodigué les bassesses et essuyé mille affronts. Le duc de *Berri*, frère du monarque François, fut la victime de cet élargissement. *Louis XI* le força de recevoir la Guienne en apanage, au feu de la Champagne et de la Brie : il voulut l'éloigner de ces provinces, dans la crainte que le voisinage du duc de *Bourgogne* ne fût une nouvelle source de divisions. *Louis XI* n'en fut pas plus tranquille. Le duc de *Bourgogne* fit offrir sa fille unique au nouveau duc de *Guienne*. Le roi, redoutant cette union, fut soupçonné d'avoir fait empoisonner son frère par l'abbé de Saint-Jean-d'Angély, nommé *Jourdain Faure*, dit *Versois*, son aumônier. Le duc soupoit entre sa maîtresse et cet aumônier, qui lui fit, dit-on, apporter une pêche d'une grosseur singulière (supposé qu'il y eût alors des pêches en France). La dame, d'un tempérament délicat, expira immédiatement après en avoir mangé : le prince plus robusté ne mourut qu'au bout de six mois, après des convulsions horribles. *Odet d'Aidie*, favori du prince empoisonné, voulut venger la mort de son maître. Il enleva l'empoisonneur et le conduisit en Bretagne, pour pouvoir lui faire son procès en liberté; mais la veille du jour qu'on devoit prononcer l'arrêt de mort, où le trouva étouffé dans son lit. *Voyez VERSOIS*. Cependant le duc de *Bourgogne* se préparoit à tirer une vengeance plus éclatante de la mort d'un prince qu'il vouloit faire son gendre. Il entre en Picardie, met tout à feu et à sang, échoue devant Beauvais, défendu par des femmes; (*Voyez l'article de Jeanne HACHETTE*) passe en Normandie, la traite comme la Picardie, et revient en Flandre lever de nouvelles troupes. Cette guerre cruelle fut terminée, pour quelques instans, par le traité de Bouvines, en 1474 : traité fondé sur la fourberie et le mensonge. Cette même année, il y eut une ligne offensive et défensive, formée par le duc de *Bourgogne*, entre *Edouard IV* roi d'Angleterre et le duc de Bretagne, contre le roi de France. Le prince Anglois débarque avec ses troupes; *Louis* peut le combattre, mais il aime mieux le gagner par des négociations. Il paye ses principaux ministres; il séduit les premiers officiers, au lieu de se mettre en état de les vaincre; il fait des présens de vie à toute l'armée; enfin il achète le retour d'*Edouard* en Angleterre. Les deux rois conclurent à Amiens, en 1475, un traité, qu'ils confirmèrent à l'Équing. Ils y convinrent d'une trêve de sept ans; ils y arrêtèrent le mariage entre le *Dauphin* et la fille du monarque Anglois, et *Louis* s'engagea de payer, jusqu'à la mort de son ennemi, une somme de cinquante mille écus d'or. Le duc de *Bourgogne* fut aussi compris dans ce traité. Celui de *Bourgogne*, abandonné de tous, et seul contre *Louis XI*, conclut avec lui à Vervins, une trêve de neuf années. Ce prince, ayant été tué au siège de Nanci, en 1477, laissa pour héritière *Marie* sa fille unique, que *Louis XI*, par une politique mal entendue, refusa pour le *Dauphin* son fils. Cette princesse épousa *Maximilien d'Autriche*, fils de l'empereur *Frédéric III*, et ce mariage fut l'origine des querelles qui coûtèrent tant de sang à la France et à la maison d'Autriche. La guerre commença peu de temps après cette union, entre l'empereur et le roi de France. Celui-ci s'empara de la Franche-Comté par la valeur de *Chaumont d'Amboise*. Il y eut une bataille à Guinegate, où l'avantage fut égal des deux côtés. Un traité, fait à Arras en 1482, termina cette guerre. On y arrêta le mariage du *Dauphin* avec *Marguerite*, fille de *Marie de Bourgogne*. *Louis XI* ne jouit pas long-temps de la joie que lui devoient inspirer ces heureux événemens. Sa santé dépérissoit de jour en jour, et son courage s'affoiblit avec ses organes. Une noire mélancolie le saisit, et ne lui offrant plus que des images funestes, il commença à redouter la mort. Il se renferma au château du Plessis-lès-Tours, où l'on n'entroit que par un guichet, et dont les murailles étoient hérissées de pieux de fer. Inaccessible à ses sujets, entouré de gardes, dévoré par la crainte de la mort, par la douleur d'être haï, par les remords et par l'ennui, il fit venir de Calabre un pieux Hermite, révéré aujourd'hui sous le nom de St. François de Paule. Il se jeta à ses pieds; il le supplie, en pleurant, de demander à Dieu la prolongation de ses jours: mais le saint homme l'exhorta à penser plutôt à purifier son ame, qu'à travailler à rétablir un corps foible et usé. En vain il crut en ranimer les restes, en s'abreuvent du sang qu'en tiroit à des enfans, dans la fausse espérance de corriger l'âcreté du sien. Il expira, le 30 août 1483, à 60 ans et deux mois, en disant: Notre-Dame d'Embrun, ma bonne maîtresse, aidez-moi. Louis XI est regardé comme le Tibère de la France. Sa sévérité, qui avoit été extrême, se changea en cruauté sur la fin de sa vie. Il soupçonnoit légèrement, et l'on devenoit criminel dès qu'on étoit suspect. Il y a peu de tyrans qui aient fait mourir plus de citoyens par la main du bourreau et par des supplices plus recherchés. Les Chroniques du temps comptent quatre mille sujets exécutés sous son règne, en public ou en secret. Les cachots, les anges de fer, les chaines dont on chargeoit les victimes de sa barbare défiance, sont les monumens qu'a laissés ce monarque. On prétend qu'en faisant donner la torture aux criminels, il étoit derrière une jalousie pour entendre les interrogatoires. On ne voyoit que gibets autour de son château; c'étoit à ces affreuses marques qu'on reconnoissoit les lieux habités par un roi. Tristan, prévôt de son hôtel et son ami, si ce terme peut être toléré pour les méchans, étoit le juge, le témoin et l'exécuteur de ses vengeances; (Voy. I. TRISTAN.) et ce roi cruel ne craignoit pas d'y assister après les avoir ordonnées. Lorsque Jacques d'Armagnac, duc de Nemours, accusé, peut-être sans raison, du crime de l'ère-majesté, fut exécuté en 1477 par ses ordres; Louis XI fit placer sous l'échaud les enfans de ce prince infortuné, pour recevoir sur eux le sang de leur père. Ils en sortirent tout couverts, et dans cet état on les conduisit à la Bastille, dans des cachots faits en forme de hottes, où la gêne que leurs corps éprouvoient, étoit un continuel supplice. (Voyez I. MARCK.) Ce cruel monarque eut pour ses confidens et pour ses ministres, des hommes dignes de lui; il les tira de la boue: son barbier devint comte de Meulan et ambassadeur: son tailleur, héraut d'armes: son médecin, chancelier. (Voyez les articles DANS. — COYTIER. — DOYAC.) Il abâtardit la nation, en lui donnant ces vils simulacres pour maîtres; aussi, sous son règne, il n'y eut ni vertu, ni héroïsme. Ce choix d'hommes vils et nouveaux pour les places les plus importantes, étoit une suite du projet qu'il avoit formé d'abaisses et d'avilir la noblesse. Les nobles, ci-devant les favoris et les ministres de leurs souverains, se voyant sans faveur et sans crédit à la cour, où ils n'essuyoient plus que des dédains, se retiroient dans leurs châteaux, et y restaient oubliés. Mais ce n'étoit pas assez pour Louis XI. « Après avoir dépouillé les nobles de la direction des grandes affaires, il s'occupa, dit Robertson, à abaisser l'ordre entier, et à le réduire au niveau des autres sujets. Les seigneurs les plus distingués, s'ils étoient assez hardis pour s'opposer aux projets du roi, ou assez malheureux pour devenir l'objet de sa jalousie, étoient poursuivis avec une rigueur à laquelle jusqu'alors la noblesse n'avoit pas été soumise; ils étoient jugés par des tribunaux qui n'avoient aucun droit de juridiction sur eux. Sans égard pour leur naissance et leur état, on les appliquoit à la torture; on les condamnoit à une mort infame. Le peuple s'accoutumant à voir verser le sang des personnes les plus illustres, commença à perdre son respect pour la noblesse, et ne vit plus qu'avec terreur l'autorité royale, qui sembloit avoir abaissé et même anéanti toute autre puissance dans la nation. Louis craignoit cependant que les nobles, intimidés par la rigueur de son gouvernement, et réunis par l'intérêt commun de leur propre conservation, ne formassent une opposition puissante. Il eut l'art de répandre parmi eux des semences de discorde. Il s'occupa à fomenter ces anciennes animosités que l'esprit de jalousie et d'émulation, naturel au gouvernement féodal, avoit allumées et entretenues parmi les princi- pales familles du royaume. Pour remplir cet objet, il eut recours à toutes les ressources de l'intrigue, à tous les mystères et artifices que sa politique perfide put lui suggérer. Il y réussit si bien que dans des conjonctures qui demandoient tant de vigueur et d'union de la part des nobles, ils se montrèrent toujours foibles et désunis, excepté dans le premier moment de leur ressentiment, qui éclata au commencement de son règne. » Le gouvernement François devenant toujours plus actif et plus entreprenant, l'obéissance et la bassesse tinrent lieu de tout; et la nation fut enfin tranquille, dit un historien ingénieux, comme les forçats le sont dans une galère. Ce cœur artificieux et dur avoit pourtant deux penchans qui auroient dû, adoucir ses mœurs; l'amour et la dévotion. Mais son amour tenoit de son caractère, inconstant, bizarre, inquiet et perfide; et sa dévotion n'étoit le plus souvent que la crainte superstitieuse d'une ame pusillanime. « La bizarrerie de son esprit, dit le P. Daniel, lui faisoit négliger l'essentiel de la dévotion, pour se contenter de ses pratiques extérieures, et le rendre scrupuleux sur des bagatelles, tandis qu'il n'hésitoit pas dans les choses les plus importantes. » Toujours convert de reliques et d'images, portant à son bonnet une Notre-Dame de plomb, il lui demandoit pardon de ses assassinats, et en commettoit toujours de nouveaux. Louis s'étant voué à un Saint; comme le prêtre recommandoit instamment à sa protection le soin de l'aine et du corps du roi: Ne parlez que du corps, dit le prince; il ne faut pas se rendre importun en demandant tant de choses à la fois. Il fit solliciter auprès du pape le droit de porter le surplis et l'au-\nmasse, et de se faire cindre une\nseconde fois de l'ampoule de\nRheims, au lieu d'implorer la\nmiséricorde de l'être suprême,\nde laver ses mains souillées de\ntant de meurtres commis avec\nle glaive de la justice. Si la na-\nture se fit naître avec un cœur\npervers, elle lui donna de grands\ntalens dans l'esprit. Il avoit du\ncourage d'connuisoit les hommes\net les affaires. Il portoit, suivant\nses expressions, tout son conseil\ndans sa tête. (Voyez I. BREZÉ,\nct LANNOY, à la fin.) Prodigue\npar politique, autant qu'avare\npar goût, il savoit donner en\nroi. C'est à lui que le peuple\ndut le premier abaissement des\ngrands. La justice fut rendue\navec autant de séverité que d'exac-\ntitude sous son règne. Paris, dé-\nsolé par une contagion, en 1466,\nfut repeuplé par ses soins: une\npoince rigoureuse y régnoit. S'il\navoit vécu plus long-temps, les\npoids et les mesures auroient\nété uniformes dans ses états. Il\nencouragea le commerce. Ayant\nappelé de Grèce et d'Italie, un\ngrand nombre d'ouvriers qui\npussent fabriquer des étoiles\nprécieuses, il les exempla de\ntout impôt, ainsi que les Fran-\ncois employés dans leurs manu-\nfactures. Il faisoit plus de cas\nd'un négociant actif, que d'un\ngentilhomme souvent inutile. Un\nmarchand qu'il admettoit à sa\ntable, lui ayant demandé des\nlettres de noblesse, il les lui ac-\ncorda et ne le regarda plus.\nAllez, Monsieur le Gentilhomme,\nlui dit LOUIS ! quand je vous\nfaisois asseoir à ma table, je\nvous regardois comme le premier de votre condition; aujourd'hui\nque vous en êtes le dernier, je\nferois injure aux autres, si je\nvous faisois la même faveur. Ce\nfut lui qui, par l'avidité d'ap-\nprendre les nouvelles, établit en\n1464, les postes, jusqu'alors in-\nconnues en France. Deux cent\ntrente courriers, à ses gages,\nportoient les ordres du monar-\nque et les lettres des particuliers\ndans tous les coins du royaume.\n(Voyez MAILLARD.) Il est vrai\nqu'il leur fit payer chèrement cet\nétablissement; il augmenta les\ntailles de trois millions, et leva\npendant vingt ans quatre millions\n700,000 livres par an : ce qui\npouvoit faire environ 23 millions\nd'aujourd'hui; au lieu que Charles\nVII n'avoit jamais levé par an\nque 1200 mille francs. En aug-\nmentant son pouvoir sur ses\npeuples par ses rigueurs, il aug-\nmenta son royaume par son in-\ndustrie. L'Anjou, le Maine, la\nProvence, la Bourgogne et quel-\nques autres grands fiefs furent\nréunis, sous lui, à la couronne.\nCe prince aimoit et protégeoit\nles lettres, qu'il avoit lui-même\ncultivées. Il fonda les univer-\nsités de Valence et de Bourges.\nIl aimoit les saillies, et il lui\nen échappoit d'ingénieuses. Il\ncomparoit ceux qui ont beaucoup\nde livres et qui ne les lisent ja-\nmais, aux bossus chargés d'un\npoids qu'ils ne voient point.— On\nlui faisoit voir un jour, dans la\nville de Beaune, un Hopital fondé\npar Rolin, chancelier d'un duc\nde Bourgogne. Ce Rolin avoit\nété un grand concessionnaire. Il\nétoit bien raisonnable, dit LOUIS,\nque Rolin, qui avoit fait tant\nde pauvres pendant sa vie, bâtit\navant que de mourir, une maison\npour les loger.— Un pauvre ecclé-\nsiastique poursuivi pour une dette de 500 écus, prit le moment où le roi faisoit sa prière dans une église, pour lui exposer son triste état. Le roi paya dans l'instant la somme demandée, en lui disant : Vous avez bien pris votre temps ; il est juste que j'aie pitié des malheureux, puisque je demandais à Dieu d'avoir pitié de moi. A ce trait de bienfaisance, on peut en joindre un autre encore plus touchant. Une femme toute éplorée lui adressa ses plaintes sur ce qu'on ne vouloit pas enterrer son mari en terre sainte, parce qu'il étoit mort insolvable. Le roi lui dit qu'il n'avoit pas fait les lois ; mais il paya les dettes, et ordonna d'enterrer le corps... Je trouve tout, disoit-il, dans ma maison et dans mon royaume, hormis une seule chose qui me manque : la Verité. Ce fut sous son règne que se fit la première opération de l'extraction de la pierre, sur un franc-archer, condamné à mort. C'est Louis XI qui fit recueillir les Cent Nouvelles nouvelles, ou Histoires contées par différens seigneurs de sa cour, Paris, Vérard, in-fol. sans date, mais dont la belle édition est d'Amsterdam, 1701, 2 vol. in-8°, fig. de Hoogue : quand les figures sont détachées de l'imprimé, elles sont plus recherchées. (Voyez VII. MARGUERITE DE VAOIS.) C'est encore sous son règne, en 1469, que le prieur de Sorbonne fit venir des imprimeurs de Mayence. Le peuple, alors très-superstitieux, les prit pour des sorciers. Les copistes qui gagnaient leur vie à transcrire le peu d'anciens manuscrits qu'on avoit en France, presentèrent requête au parlement contre les imprimeurs ; ce tribunal fit saisir et confisquer tous leurs livres. Le roi qui savoit faire le bien, quand il n'étoit point de son intérêt de faire le mal, défendit au parlement de connoître de cette affaire, l'évoqua à son conseil, et fit payer aux typographes Allemands le prix de leurs ouvrages. Sa première femme, Marguerite d'Écosse, morte en 1444, ne lui donna point d'enfants. Il eut de Charlotte de Savoie, morte en décembre 1483, Charles VIII, et deux filles, Anne, duchesse de Beaujeau, (Voyez ce mot.) et Jeanne, première femme de Louis XII. Sa maîtresse, Marguerite de Sassenage, laissa de Louis XI, deux filles, mariées l'une à Louis, bâtard de Charles I, duc de Bourbon, qui fut amiral de France ; l'autre à Aymar de Poitiers, de Saint-Vallier. L'une et l'autre eurent un fils mort sans postérité. Duclos, historiographe de France, a publié l'Histoire de Louis XI. (Voyez Duclos.) Il y en a une autre par Mée de Lussan, 6 vol. in-12.
XVII. LOUIS XII, roi de France, surnommé le Juste et le Père du peuple, naquit à Blois le 27 juin 1462, de Charles, duc d'Orléans, et de Marie de Clèves. Louis XI lui fit épouser, en 1476. Jeanne de France, sa fille. Il assista, en qualité de premier prince du sang, au sacre de Charles VIII ; et quoiqu'il fût si près du trône, il n'en étoit pas mieux à la cour de ce monarque. Il ne pouvoit souffrir le gouvernement de Mad. de Beaujeu, fille aînée de Louis XI, et toute-puissante pendant les premières années du règne de Charles VIII. Ayant à se plaindre de cette princesse, il se retira en 1487 en Bretagne avec 314 LOU le comte de *Dunois* et quelques autres seigneurs. Le sort des armes ne lui fut pas favorable. La bataille de Saint-Aubin, donnée en 1488, abattit entièrement son parti. Le duc d'*Orléans* fut fait prisonnier, transporté de prison en prison, enfin enfermé à la Tour de Bourges, où il fut gardé très-étroitement pendant trois ans, et traité avec une extrême rigueur. On lui refusait presque le nécessaire; la nuit on l'enfermoit dans une cage de fer; on ne lui permettait pas d'écrire, et un nommé *Guérin*, son géolier, rendit cette longue captivité encore plus dure, par des précautions qui tenoient de la barbarie. Ce fut pendant ces malheurs, qu'il éprouva les soins tendres et généreux de la princesse *Jeanne* (*Voy. IV. JEANNE*) son épouse, qui obtint enfin sa délivrance à force de prières et de larmes. Le duc d'*Orléans*, élevé dans l'école de l'adversité, y perfectionna les vertus que la nature lui avoit données. Parvenu à la couronne, en 1498, après la mort de *Charles VIII*, son humeur bienfaisante ne tarda pas d'éclater. Il soulagea le peuple et pardonna à ses ennemis. *Louis de la Trimouille* l'avoit fait prisonnier à la bataille de Saint-Aubin; il craignoit son ressentiment. Il fut rassuré par ces belles paroles: *Ce n'est point au Roi de France à venger les querelles du Duc d'Orléans*. Il avoit fait une liste des seigneurs dont il avoit eu à se plaindre sous *Charles VIII*, et marqué leurs noms d'une croix. Presque tous vouloient s'éloigner. Il les rassura par ces belles paroles, vraiment dignes d'un roi très-chrétien: *La croix que j'ai jointe à vos noms, ne devoit pas vous annoncer de ven-* *geance; elle marquait, ainsi que celle de notre Sauveur, le pardon et l'oubli des briques*. Après qu'il eut réglé et policé son royaume, diminué les impôts, réprimé les excès des gens de guerre, établi des parlements; il tourna ses vues vers le Milanès, sur lequel il avoit des droits par son aïeule *Valentine*, sœur unique du dernier duc de la famille des *Visconti*. Ludovic *Sforce* s'en étoit emparé: le roi envoya une armée contre lui en 1499, et dans moins de vingt jours le Milanès fut à lui. Il fit son entrée dans la capitale, le 6 octobre de la même année; mais par une de ces révolutions si ordinaires dans les guerres d'Italie, le vaincu rentra dans son pays, d'où on l'avoit chassé, et recouvra plusieurs places. *Sforce*, dans ce rétablissement passager, payoit un ducat d'or pour chaque tête de François qu'on lui portoit. *Louis XII* fit un nouvel effort; il renvoya *Louis de la Trimouille*, qui reconquit le Milanès. Les Suisses qui gardoient *Sforce*, le livrèrent au vainqueur. Maître du Milanès et de Gênes, le roi de France voulut encore avoir Naples; il s'unit avec *Ferdinand le Catholique* pour s'en emparer. Cette conquête fut faite en moins de quatre mois, l'an 1501. *Frédéric* roi de Naples se remit entre les mains de *Louis XII*, qui l'envoya en France avec une pension de 120,000 livres, de notre monnoie d'aujourd'hui. Le monarque François étoit destiné à avoir des prisonniers illustres. Un duc de Milan étoit son captif, et un roi de Naples son pensionnaire. Ce prince infortuné ne voulut pas traiter avec *Ferdinand le Catholique*, qui passoit pour perfide, et qui l'étoit. A peine Naples fut il conquis, que ce dernier s'unit avec *Alexandre VI*, pour ôter au roi de France son partage. Ses troupes, conduites par *Gonsalve de Cordone*, qui mérita si bien le titre de *Grand Capiteau*, s'emparèrent, en 1503, de tout le royaume, après avoir gagné les batailles de Seminare et de Cérignole. Cette guerre finit par un traité honteux, en 1505. Le roi y promettoit la seule fille qu'il eût d'*Anne de Bretagne*, (*Voy. VII. ANNE*) au petit-fils de *Ferdinand*; à ce prince, depuis si terrible à la France, sous le nom de *Charles-Quint*: sa dot devoit être composée de la Bourgogne et de la Bretagne, et on abandonnait Milan et Gênes, sur lesquelles on cédoit ses droits. Ces conditions parurent si onéreuses aux états assemblés à Tours en 1506, qu'ils arrêtèrent que ce mariage ne se feroit point. Les Génies se révoltèrent la même année contre *Louis*. Il repassa les monts, les défit, entra dans leur ville le sabre à la main. Il avoit pris ce jour-là une cotte-d'armes, sur laquelle étoient représentées des abeilles voltigeant autour d'une ruche, avec ces mots : *NON UTITUR ACULEO*. « Il ne se sert point d'aiguillon. » En effet, il étoit entré en vainqueur, et il pardonna en père. L'année 1508 fut remarquable par la Ligue de Cambrai, ourdie par *JULES II*. (*Voy. l'article de ce pontife.*) Le roi de France y entra; l'ambassadeur de Venise ayant voulu l'en détourner, en lui vantant la prudence des Vénitiens : *J'opposerai*, lui dit ce prince, *un si grand nombre de fous à vos sages, que je les déconcerterai*. La conduite de *Louis XII* répondoit à ses discours, Il veut marcher aux Vénitiens, pour les combattre à Aignadel. On lui représente que les ennemis se sont emparés du seul poste qu'il pouvoit occuper. *Où camperez-vous, SIRE?* lui demande un grand de sa cour. *Sur leur ventre*, répondit-il. Il entra sur le territoire de la république en 1509, et défit les ennemis en personne, le 14 mai, à Aignadel. Durant la bataille, *Louis* étoit toujours dans les endroits où le danger étoit le plus grand. Quelques courtisans, obligés par honneur de le suivre, veulent cacher leur poltronnerie sous le motif louable de la conservation du prince : ils lui font appercevoir le péril auquel il s'expose; le roi, qui démêle à l'instant le principe de ce zèle, se contente de leur répondre : *Que ceux qui ont peur se mettent derrière moi*. La prise de Crémone, de Padoue, et de plusieurs autres places, fut le fruit de cette victoire. *Jules II*, qui avoit obtenu par les armes de *Louis XII* à peu près ce qu'il vouloit, n'avoit plus d'autre crainte que celle de voir les François en Italie. Il se ligua contre eux, et l'on peut voir les suites de cette Ligue dans son article où nous les avons détaillées. Parmi les ennemis que le pape lui suscita, il ne faut pas oublier les Suisses, qu'il détacha de son alliance d'autant plus facilement, qu'ayant exigé une augmentation de paye, *Louis* les avoit irrités, en disant : *Il est étonnant que de misérables Montagnards, à qui l'or et l'argent étoient inconnus avant que mes prédécesseurs leur en donnassent, veuillent faire la loi à un roi de France!* Plusieurs François firent admirer leur valeur dans cette guerre. Le jeune 316 LOU Gaston de Foix, duc de Nemours, repoussa une armée de Suisses, chassa le pape de Bologne, et gagna, en 1512 la célèbre bataille de Ravenne, où il acquit tant de lauriers, et où il perdit la vie. (Voyez GASTON, n° II.) La gloire des armes François ne se soutint pas; le roi étoit éloigné; les ordres arrivoient trop tard, et quelquefois se contredisoient. Son économie, quand il falloit prodiguer l'or, donnoit peu d'émulation. L'ordre et la discipline étoient inconnus dans les troupes. En moins de trois mois les François furent hors de l'Italie. Le maréchal de Tivolière, qui les commandoit, abandonna, l'une après l'autre, toutes les villes qu'ils avoient prises, du fond de la Romagne aux confins de Savoie. Louis XII est la mortification de voir établir dans Milan par les Suisses, le jeune Maximilien Sforce, fils du duc mort prisonnier dans ses états. Gênes, où il avoit étalé la pompe d'un roi Asiatique, reprit sa liberté, et chassa les François. Elle fut soumise de nouveau; mais la perte de la bataille de Novare, gagnée par les Suisses contre la Trémoille, le 6 juin 1513, fut l'époque de la totale expulsion des François. (Voyez CABALLO.) Louis XII, selon Machiavel, fit cinq fautes capitales en Italie. « Il ruina les foibles; il augmenta la puissance d'un puissant; il y introduisit un étranger trop puissant; il n'y vint point demeurer; et il n'y envoya point de colonies. » L'empereur Maximilien, Henri VIII et les Suisses, attaquèrent à la fois la France. Les Anglois mirent le siège devant Téronane, qu'ils avoient prise après la journée de Guinegate, où les troupes François avoient été mises en déroute, le 13 avril 1513. « Elle fut appelée la journée des Éperons, dit Mizerai, parce que les François s'y servirent plus de leurs éperons que de leurs épées. » La prise de Tournai suivit celle de Téronane. Les Suisses assiégèrent Dijon, et ne purent être renvoyés qu'avec 20.000 écus comptant, une promesse de 4000, et sept étages qui en récondoient. Louis XII, battu de tous côtés, a recours aux négociations; il fait un traité avec Léon X, renonce au concile de Pise, et reconnoit celui de Latran; il en fait un autre avec Henri VIII, et épouse, le 9 octobre 1514, sa sœur Marie, pour laquelle il donne un million d'écus. (Voyez XI. MARIE, et RENÉE.) Sa politique dans ses différens traités et dans les précédents, tenoit un peu de la foiblesse de son caractère. « Louis XII, dit l'abbé de Mathy, fut ami ou ennemi au hasard de tous ceux qui lui offroient leur alliance, ou contre qui on lui proposoit des hostilités. A peine avoit-il commencé la guerre que, touché des maux de son peuple, il recherchoit la paix. Mais ce sentiment d'humanité ne duroit pas long-temps; et il vouloit toujours reprendre les armes, soit parce qu'il avoit conclu des traités infructueux; soit qu'éclaire par ses fautes, il espéra d'être plus heureux. Mais l'expérience ne fait point un grand homme, d'un homme né avec des talens médiocres; et ses négociations toujours vues en petit, rendoient inutiles ses forces et même le succès de ses armes. » Louis XII avoit 53 ans, lorsqu'il se remaria. Il étoit d'une santé fort délicate; il oublia son âge auprès de sa nouvelle épouse, et mourut au bout de deux mois de mariage, le 1er janvier 1515, pleuré de tous les bons citoyens. A sa mort, les crieurs de corps disoient le long des rues, en sonnant leurs clochettes : « Le bon roi Louis, Père du peuple, est mort ! » On eût pu mettre sur son tombeau : Ci gît un roi, ou pour mieux dire un père, Dont le cœur tendre et les yeux vigilans, Soit que le sort fût propice ou contraire, Dans ses sujets vit toujours ses enfans. Les grands le regrettèrent moins que le peuple. Les courtisans pouvoient-ils aimer un prince, le vengeur des foibles contre l'oppression des puissants ? Un roi sous lequel on ne voyait ni mariages forcés, ni confiscations au profit des délateurs, ni distribution de domaines, ni augmentations de gages. Aussi les sangsues de la cour qui avoient profité de tous ces abus d'autorité sous Louis XI, lui donnoient hautement la préférence. Mais ce jugement intéressé n'a pas été adopté par les historiens impartiaux. Si Louis XII fut malheureux au dehors de son royaume, il fut heureux au dedans. On ne peut reprocher à ce roi que la vente des charges : il en tira, en dix-sept années, la somme de 1200.000 livres, dans le seul diocèse de Paris ; mais les Tailles, les Ailles furent modiques. Il anroit peut-être été plus loué, si, en imposant les tributs nécessaires, il eût conservé l'Italie, réprimé les Suisses, secoura efficacement la Navarre, et repoussé l'Anglois. Mais il fut toujours retenu par la crainte de fouler ses sujets. La justice d'un Prince l'oblige à ne rien devoir, plutôt que sa grandeur à beaucoup donner ; c'étoit l'un de ses principes. J'aime mieux, dit-il un jour, voir les Courtisans rire de mon avarice, que de voir mon peuple pleurer de mes dépenses. Avec treize millions de revenu, qui en valoient environ cinquante d'aujourd'hui, il fournit à tout, et soutint la majesté du trône. Son extrême bonté l'empêcha de se méfier des méchans. Il fut la dupe de la politique meurtrière du pape Alexandre VI, et de la politique artificieuse de Ferdinand. On lui conseillait, (pour l'intérêt, disoit-on, de la France, que ce dernier prince trahissoit) de retenir son gendre l'archiduc d'Autriche : J'aime mieux, répondit Louis, perdre, s'il le faut, un royaume, dont la perte, après tout, peut être réparée, que de perdre l'honneur qui ne se répare point... Les avantages que mes ennemis remportent sur moi, ne doivent, disoit-il encore, étonner personne, s'ils me battent avec des armes que je n'ai jamais employées : avec le mépris de la bonne foi, de l'honneur et des lois de l'Évangile. On doit lui pardonner ses fautes, en faveur des qualités précieuses de bon roi, de roi juste. Lorsqu'il alloit à la guerre, il se faisoit suivre de quelques hommes vertueux et éclairés, chargés, même en pays ennemi, d'empêcher le désordre, et de réparer le dommage lorsqu'il avoit été fait. Un gentilhomme de sa maison ayant maltraité un paysan, il ordonna qu'on ne lui servit que de la viande et du vin. Il le fit ensuite appeler, et lui demanda quelle 318 LOU étoit la nourriture la plus nécessaire ? L'officier lui répondit que c'étoit le pain. Eh ! pourquoi donc, reprit le roi avec sévérité, êtes-vous assez peu raisonnable pour maltraiter ceux qui vous le mettent à la main ? — Le menu Peuple, diroit-il, est la proie du Gentilhomme et du Soldat, et ceux-ci sont la proie du Diable. Ces principes d'une probité austère, furent sur-tout remarqués après la prise de Gênes, qui avoit secoué le joug de la France. Son avant-garde avant pillé quelques maisons du faubourg Saint-Pierre d'Arena, le prince, quoique personne ne se plaignit, y envoya des gens de confiance pour examiner à quoi se pouvoit monter la perte, et ensuite de l'argent pour payer la valeur de ce qui avoit été pris. Sa clémence s'étendoit sur les étrangers comme sur ses ennemis domestiques. L'Alviane, général des Vénitiens, ayant été pris à la bataille d'Aignadel, fut conduit au camp François, où il fut traité avec toute l'honnêteté possible. Ce général, plus aigri par l'humiliation de sa défaite, que touché de l'humanité de son vainqueur, ne répondit aux démonstrations les plus consolantes, que par une fierté brusque et dédaigneuse. Louis se contenta de le renvoyer au quartier où l'on gardoit les prisonniers. Il vaut mieux le laisser, dit-il ; je m'emporterois, et j'en serois fâché. Je l'ai vaincu, il faut me vaincre moi-même. — Louis XII eut soin que la justice fût rendue par-tout avec promptitude, avec impartialité et presque sans frais. On payoit quarante-six fois moins d'épices qu'aujourd'hui, et les officiers de justice étoient en beaucoup plus petit nombre, et n'en valoient que mieux. Deux choses l'affligeoient : la prolixité des avocats et l'avidité des procureurs. On vantoit, en sa présence, deux jurisconsultes. Oui, sans doute, répondit-il, ce sont d'habiles gens ; je suis seulement fâché qu'ils fassent comme les mauvais cordonniers qui plongent le cuir avec les dents... L'animal qui offensoit le plus sa vue, étoit un procureur chargé de ses sacs. Louis XII maintint l'usage où étoient les parlements du royaume, de choisir trois sujets pour remplir une place vacante; le roi nommoit un des trois. Les dignités de la robe n'étoient données alors qu'aux avocats; elles étoient l'effet du mérite, ou de la réputation qui suppose le mérite. Son Edit de 1499, éternellement mémorable, a rendu sa mémoire chère à tous ceux qui rendent la justice et à ceux qui l'aiment. Il ordonne par cet édit qu'on suive toujours la Loi, malgré les ordres contraires que l'importunité pourroit arracher au monarque... Louis XII fut le premier des rois qui mit le laboureur à couvert de la rapacité du soldat, et qui fit punir de mort les gendarmes qui rançonnoient le paysan. Les troupes ne furent plus le fléau des provinces; et, loin de vouloir les en éloigner, les peuples les demandèrent. La bonté de Louis XII alloit jusqu'à la tolérance pour les errans. En 1501, ce prince traversant le Dauphiné pour se rendre en Italie, fut supplié par quelques seigneurs trop zélés, d'employer une partie de ses forces à purger cette province des Vaudois qui en habitoient les montagnes. Avant que de poursuivre ces hérétiques, il voulut savoir de quoi ils étoient coupables. Il députa Guillaume Parvi ton confesseur, et *Adam Fumée*, maître des requêtes, pour vérifier sur les lieux tous les chefs d'accusation. Soit que ces dignes ministres d'un roi clément ne cherchassent point trop curieusement, dit M. Garnier, à trouver des errans, soit que le voisinage de l'armée forçat les Vaudois à dissimuler leurs sentimens, le rapport fut si favorable, que *Louis* s'écria en jurant : *Ils sont meilleurs Chrétiens que nous !* Il ordonna qu'on rendit aux Vaudois les biens qu'on leur avoit enlevés, défendit qu'on les inquiétât à l'avenir, et fit jeter dans le Rhône toutes les procédures déjà commencées. Le particulier dans *Louis XII* étoit aussi adoré que le monarque. (*Voyez III. SPINOLA.*) Il étoit affable, doux, caressant ; il égayoit la conversation par de bons mots, plaisans sans être malins. Son amour pour son peuple s'étendit jusqu'à l'avenir. Prévoyant les maux que l'humeur prodigue et inconsidérée de *François I* causérait à la France, il pleuroit, en disant : *Ce gros garçon gâtera tout !* (*Voyez CLAUDE*, n.º VIII.) *Louis XII* donna son palais au parlement de Paris, et se retira au bailliage, qui fut dans la suite l'hôtel des premiers présidens, parce qu'ayant la goutte, il pouvoit se promener sur son petit mulet dans les jardins de son hotel. Lorsqu'il avoit besoin de conseil pour l'administration des affaires de l'état, il montoit au parlement, demandoit avis, et quelquefois assistoit aux plaideyers. On a imprimé ses *Lettres* au cardinal d'*Amboise*, Bruxelles, 1-12, 4 vol. in-12. Elles sont bien écrites pour le temps où il vivoit. Peu de souverains, dit M. d'Arnaud, ont porté aussi loin que *Louis XII* la considération pour les gens de lettrés. Étant à Pavie, non seulement il confirma les privilèges de l'école de Droit, mais il augmenta considérablement les honoraires des professeurs : il assistoit même à leurs exercices. (*Voyez MAINUS.*) Il appela auprès de lui les plus savans hommes d'Italie, leur assignadés pensions, des honneurs. Il y en eut qui furent chargés d'ambassades, et qui parvinrent aux premières places. C'est de son temps qu'on commença à enseigner le grec dans l'université ; et il prépara en partie tout ce que son successeur fit pour les lettres. Ce monarque possédoit une des plus amples collections d'anciens manuscrits qui fut en Europe. *Cicéron* étoit son auteur favori. Il aimoit sur-tout ses *Traités des Offices*, de la *Vieillesse* et de l'*Amitié*. « Je ne trouve, dit M. d'Arnaud, qu'une tache dans l'histoire de *Louis XII* ; son refroidissement, je n'ose dire son ingratitude, à l'égard du célèbre *Philippe de Comines* : car il faut croire qu'il eut des raisons bien fortes pour agir ainsi, qui ne sont point parvenues jusqu'à nous. » *Voyez COMMINES*. L'abbé *Taillié* a donné sa *VIE*, Paris, 1755, trois vol. in-8.º *Louis XII* avoit pris pour devise le *Porc-Epic*, avec ces mots : *COMINUS* et *EMINUS*, qui en étoient l'ame.
XVIII. LOUIS XIII, surnommé *LE JUSTE*, naquit à Fontainebleau, le 27 septembre 1601, de *Henri IV* et de *Marie de Médiac*. (*Voyez I. BAILLY.*) La France n'avoit point eu de Dauphin depuis 84 ans, c'est-à-dire depuis la naissance de *François II*. Il étoit encore enfant, 320 LOU lorsqu'on vint lui annoncer que le connétable de Castille, ambassadeur d'Espagne, avec une grande suite de seigneurs, venait pour lui faire la révérence. Les Espagnols ! dit-il, de ce ton animé qui marquait sa valeur naissante : Ça, ça, qu'on me donne mon épée. (Voyez aussi les art. MALHERBE et RIVAULT.) Il monta sur le trône le 14 mai 1610, jour de l'assassinat de son père, sous la tutelle et la régence de sa mère. Cette princesse changea le système politique du règne précédent, et dépanouira en profusions pour acquérir des créatures, tout ce que Henri le Grand avait amassé pour rendre la nation puissante. Les troupes, à la tête desquelles il allait combattre, furent licenciées. Son fidèle ministre, son ami Sully, se retira de la cour ; l'état perdit sa considération au dehors, et sa tranquillité au dedans. Les princes du sang et les grands seigneurs, le maréchal de Bouillon à leur tête, remplirent la France de factions. On appaissa les mécontents par le traité de Sainte-Ménehould, le 15 mai 1614 : on leur accordera tout, et ils se soumirent pour quelque temps. Le roi ayant été déclaré majeur, le 2 octobre de la même année, convoqua, le 27 suivant, les états généraux. Le résultat de cette assemblée fut de parler de beaucoup d'abus, sans pouvoir remédier presque à aucun. La France resta dans le trouble, gouvernée par le Florentin Concini, connu sous le nom de Maréchal d'Aucre. Cet homme obscur, parvenu tout-à-coup au faîte de la grandeur, disposa de tout en ministre des potions, et fit de nouveaux mécontents. Henri II, prince de Condé, se retire encore de la cour, publie un manifeste sanglant, se ligue avec les Huguenots, et prend les armes. Ces troubles n'empêcherent point le roi d'aller à Bordeaux, où il épousa Anne d'Autriche, infaute d'Espagne. Cependant il avait armé contre les rebelles ; mais les soldats produisant peu de chose, on eut recours aux négociations. Le roi conclut avec lui une paix simulée à Loudun, en 1615, et le fit mettre à la Bastille peu de temps après. Les princes, à la nouvelle de cet emprisonnement, se préparèrent à la guerre ; ils la firent avec peu de succès, et elle finit tout-à-coup par la mort du maréchal d'Aucre. Le roi, mécontent de la dépendance dans laquelle son ministre le tenoit, et conduit par les conseils de Luynes, son favori, consentit à l'emprisonnement de Concini. Vary, chargé de l'ordre, voulut l'exécuter ; et, sur la résistance du maréchal, il le tua sur le pont du Louvre, le 24 octobre 1617. Louis XIII, dès-lors, se crut libre. Jusqu'à ce moment, il avait été contrarié dans tous ses goûts. On lui intimoit à chaque instant les ordres de la reine-mère, pour lui permettre ou défendre une partie de chasse, une promenade aux Tuileries. Il craignoit même de parler devant sa mère. Je ne dirai point cela, disoit-il à ses favoris, le sonner du cor ne fit point mourir Charles IX ; mais c'est qu'il se mit mal avec la reine Catherine sa mère. Enfin, il crut sortir de tutelle, en éloignant Marie de Médicis, qui fut reléguée à Blois. Le duc d'Épernon, qui lui avait fait donner la régence, alla la tirer de cette ville, et la mena dans ses terres à Angoulême. On l'avait haïe toute- puissante ; puissante; on l'aima malheureuse. *Louis XIII*, voyant les dispositions du peuple, chercha à se raccommoder avec sa mère, et y réussit par le moyen de l'évêque de Luçon, si connu et si craint sous le nom de cardinal de *Richelieu*. La paix se fit à Angoulême, en 1619; mais à peine fut-elle signée, qu'on pensa à la violer. La reine, conseillée par l'évêque de Luçon, qui vouloit faire acheter sa médiation, prit de nouveau les armes; mais elle fut obligée de les quitter bientôt après. Le roi, après s'être montré dans la Normandie pour appaiser les mécontents, passa à Angers où sa mère étoit retirée, et la força à se soumettre. La mère et le fils se virent à Brissac en versant des larmes, pour se brouiller ensuite plus que jamais. La nomination de *Richelieu* au cardinalat fut le seul fruit de ce traité. *Louis XIII* réunit alors le Béarn à la couronne, par un édit solennel. Cet édit, donné en 1620, restituoit aux Catholiques les églises dont les Protestans s'étoient emparés, et érigeoit en parlement le conseil de cette province. Ce fut l'époque des troubles que les Huguenots excitèrent sous ce règne. *Rohan* et *Soubise* furent les chefs des factieux. Le projet des Calvinistes étoit de faire de la France une République; ils la divisèrent alors en *huit Cercles*, dont ils comptoient donner le gouvernement à des seigneurs de leur parti. Ils offrirent à *Lesdiguières* le généralat de leurs armées et 100,000 écus par mois; mais *Lesdiguières* aima mieux les combattre, et fut fait maréchal général des armées du roi. *Luynes*, devenu connétable en même temps, marcha contre les re- rebelles vers la Loire, en Poitou, en Béarn, dans les provinces méridionales. Le roi étoit à la tête de cette armée. Presque toutes les villes lui ouvrirent leurs portes, il soumit plus de 50 places. Ses armes, victorienses dans tout le royaume, échouèrent devant Montauban, défendu par le marquis de la Force; il fut obligé de lever le siège, quoiqu'il y eût mené six maréchaux de France; mais le nombre des chefs fut nuisible, par le défaut de subordination. *Luynes* étant mort le 15 décembre de la même année, 1621, *Louis XIII*, excité par le cardinal de *Richelieu* qui avoit succédé à la faveur du connétable, n'en continua pas moins la guerre. Les avantages et les désavantages furent réciproques de part et d'autre. Le roi donna une grande marque de courage en Poitou, lorsqu'à minuit, à la tête de ses gardes, il passa dans l'isle de *Rié*, (et non pas *Ré*, comme l'ont écrit quelques auteurs,) d'où il chassa *Soubise*, après avoir défait les troupes qui défendoient ce poste. Il ne se signala pas moins au siège de Boyan en Saintonge; il monta trois ou quatre fois sur la banquette pour reconnoître la place, avec danger évident de sa vie. Cependant les Huguenots se lassoient de la guerre; on leur donna la paix en 1623. Pendant cette courte paix, *Louis XIII* rétablit la tranquillité dans la Valteline en 1624, et secourut, en 1625, le duc de Savoie contre les Génois. Les troupes François et les Piémontaises firent quelques conquêtes, qu'elles reperdirent presque aussitôt. Les Huguenots avoient recommencé la guerre, toujours sous le prétexte de l'inexécution des traités. La Rochelle, le boulevard des Calviistes, reprend les armes, et est secourue par l'Angleterre. Les vaisseaux Anglois furent vaincus près de l'isle de Rié, le 8 novembre 1627, et cette isle, dont les rebelles s'étoient rendus maîtres, fut de nouveau à la France. *Richelieu* méditoit un coup plus important, la prise de la Rochelle même. Une femme (c'étoit la mère du duc de *Rohan*, chef des hérétiques révoltés) défendit cette ville pendant un an contre l'armée royale, contre l'activité du cardinal de *Richelieu* et contre l'intrépidité de *Louis XIII*, qui affronta plus d'une fois la mort à ce siège. Elle se rendit enfin, le 28 octobre 1628, après avoir souffert toutes les extrémités de la famine. On dut la reddition de cette place à une digue de 747 toises de long, que le cardinal de *Richelieu* fit construire, à l'exemple de celle qu'*Alexandre* fit autrefois élever devant Tyr. Cette digue dompta la mer, la flotte Angloise et les Rochelois. (*Voy. GATON et MEYEZAU.*) Les Anglois travaillèrent en vain à la forcer; ils furent obligés de retourner en Angleterre, et le roi entra enfin dans la ville rebelle, qui, depuis *Louis XI* jusqu'à *Louis XIII*, avoit été armée contre ses maîtres. Ce dernier siège coûta 40 millions. Les fortifications furent démolies, les fossés comblés, les privilèges de la ville andantis, et la religion Catholique rétablie. *Louis XIII* dit à cette occasion: *Je souhaiterais qu'il n'y eût de places fortifiées que sur les frontières de la royaume, afin que le publicité de mes sujets de la ville et de garde de la personne*. La prise de la Rochelle fut suivie d'un édit appelé l'*Edit de Grace*, dans lequel le roi parla en souverain qui pardonne. Après cet événement, si funeste pour le Calvinisme et si heureux pour la France, le roi partit pour secourir le duc de *Nevers*, nouveau duc de *Mantoue*, contre l'empereur qui lui refusait l'investiture de ce duché. *Louis XIII*, en se rendant en Italie, passa à Châlons-sur-Saône. Le duc de *Lorraine* l'y va voir; et connoissant son extrême passion pour la chasse, il lui offre une nombreuse et excellente meute. Quoique ce prince eût en général peu d'empire sur lui-même, il se trouva capable d'un effort en cette occasion: il refusa ce présent, qui étoit fort de son goût. *Mon Cousin*, dit-il, *je ne chasse que lorsque mes affaires me le permettent; mes occupations sont plus sérieuses, et je pense à convaincre l'Europe que l'intérêt de mes Alliés m'est cher. Quand j'aurai secouru le duc de *Mantoue*, je reprendrai mes divertissements, jusqu'à ce que mes Alliés aient besoin de moi*. Arrivé en Piémont, il força le Pas de Suse le 6 mars 1629, ayant sous lui les maréchaux de *Créqui* et de *Bassompierre*; battit le duc de *Savoie*, et signa un traité à Suse, par lequel ce prince lui remit cette ville pour sureté de ses engagements. *Louis XIII* fit ensuite lever le siège de Casal, et mit son allié en possession de son état. Le duc de *Savoie* n'ayant rien exécuté du traité de Suse, la guerre se renouvela en *Savoie*, en Piémont et dans le reste de l'Italie. Le marquis de *Spinola* occupoit le Montferrat avec une armée Espagnole; le cardinal de *Richelieu* voulut le combattre lui-même, et le roi le suivit bientôt après. L'armée Françoise s'empare de Pignerol et de Chambéri en deux jours; le duc de Montmorencie remporte, avec peu de troupes, une victoire signalée au combat de Veillane sur les Impériaux, les Espagnols et les Savoisiens réunis, en juillet 1630. La même armée délit, peu de temps après, les Espagnols au pont de Carignan et délivra Casal. Ces succès amenèrent le traité de Quiérasque, conclu en 1631, et ménagé par Mazarin, depuis cardinal. Le duc de Nevers fut confirmé, par ce traité, dans la possession de ses états. Louis XIII et Richelieu, de retour à Paris, y trouvèrent beaucoup plus d'intrigues qu'il n'y en avoit en Italie entre l'Empire, l'Espagne, Rome et la France. Gaston d'Orléans, frère unique du roi, et la reine-mère, tous deux mécontents et jaloux du cardinal, se retirèrent, l'un en Lorraine, et l'autre à Bruxelles. Se voyant sans ressource dans ce pays, Gaston porta le malheur qui l'accompagnait, en Languedoc, dont le duc de Montmorencie étoit gouverneur. Montmorencie, engagé dans sa révolte, fut blessé et fait prisonnier à la rencontre de Castelnaudari, le 1er septembre 1632. Le moment de la prise de ce général, fut celui du découragement de Gaston et du triomphe de Richelieu. Le cardinal lui fit faire son procès; le 30 octobre suivant, il eut la tête tranchée à Toulouse, sans que le souvenir de ses victoires pût le sauver. Gaston, toujours fugitif, avoit passé de Languedoc à Bruxelles, et de Bruxelles en Lorraine. Le duc Charles IV fut la victime de sa complaisance pour lui. Le roi réunit le duché de Bar à la couronne; il s'empara de Luneville et de Nanci en 1633, et l'année suivante, de tout le duché. Gaston, ayant fait cette année un traité avec l'Espagne, fut invité à se réconcilier avec le roi, et accepta la paix qu'on lui offrit. Les Espagnols, toujours ennemis secrets de la France, parce que la France étoit amie de la Hollande, surprirent Trèves, le 26 mars 1635, égorgèrent la garnison Françoise, et arrêtèrent prisonnier l'électeur, qui s'étoit mis sous la protection du monarque François. La guerre fut aussitôt déclarée à l'Espagne; il y eut une ligne offensive et défensive, entre la France, la Savoie et le duc de Parme; Victor-Amédée en fut fait capitaine général. Les événements de cette nouvelle guerre, qui dura 13 ans contre l'empereur, et 25 contre l'Espagne, furent mêlés d'abord de bons et de mauvais succès. On se battit en Alsace, en Lorraine, en Franche-Comté et en Provence où les Espagnols avoient fait une descente. Le duc de Bohan les délit sur les bords du Lac de Côme, le 18 avril 1636; mais ils prenoient Corbie d'un autre côté. Cet échec met l'effroi dans Paris; on y lève vingt mille hommes, laquais pour la plupart, ou apprentis. Le roi s'avance en Picardie, et donne au duc d'Orléans la lieutenance générale de son armée, forte de 50.000 hommes. Les Espagnols furent obligés de repasser la Somme; et les Impériaux, qui avoient pénétré en Bourgogne, se virent repoussés jusqu'au Rhin par le cardinal de la Valette et le duc de Weimar, qui leur firent, périr près de 8.000 hommes. L'année suivante, 1637, fut encore plus favorable à la France. Le comte d'Harcourt reprit les isles de Lérins, qu'occupaient les Espagnols depuis deux ans. Le maréchal de Schomberg les battit en Roussillon; le duc de Savoie et le maréchal de Créqui, en Italie; tandis que le cardinal de la Valette prenoit Landrecie et la Chapelle, le maréchal de Châtillon Yvoi et Damvilliers, et que le duc de Weimar battoit les Lorrains. L'épuisement des finances étoit cependant un grand obstacle au succès de nos armes. L'inexécution de quarante-deux édits bursaux, donnés depuis peu, entr'autres de celui qui créoit de nouvelles charges de judicature, irrita Louis XIII contre le parlement de Paris; il en fit des reproches très-vils aux députés de ce corps. L'argent que je vous demande, leur dit-il, n'est ni pour le jeu ni pour de folles dépenses. Ce n'est pas moi qui le demande; c'est la nation; c'est le besoin qu'elle en a. Ceux qui contredisent mes volontés, me font plus de mal que les Espagnols. Vous voyez que j'ai besoin de vous; vous vous tenez forts; mais je trouverai bien le moyen d'avoir ma revanche. Le roi obtint quelques subsides, et le duc de Weimar continua de soutenir la gloire des armes Françoises en 1638. Il gagna une bataille complète, dans laquelle il fit prisonniers quatre généraux de l'empereur, entr'autres le fameux Jean de Wert. Louis XIII eut, l'année suivante, 1639, six armées sur pied: l'une vers les Pays-Bas, une autre vers le Luxembourg, la 3e sur les frontières de Champagne, la 4e en Languedoc, la 5e en Italie, la 6e en Piémont. Celle de Luxembourg, commandée par le mar- quis de Fauquier, qui assiégeoit Thionville, fut défaite par Piccolomini. La fin de l'année 1640 fut plus heureuse: la Catalogne se donna à la France en 1641. Cependant le Portugal s'étoit révolté contre l'Espagne, et avoit donné le sceptre au duc de Bragance. On négocioit toujours en faisant la guerre; elle étoit au dedans et au dehors de la France. Le comte de Soissons, inquiété par le cardinal de Richelieu, signa un traité avec l'Espagne, et excita des rebelles dans le royaume. Il remporta, le 6 juillet 1641, une victoire à la Marfée, près de Sédan, qui auroit été funeste au cardinal, si le vainqueur n'y avoit trouvé la mort. Le maréchal de la Meilleraie et le maréchal de Brezé eurent quelques succès en Allemagne. La guerre y fut continuée, en 1642, avec désavantage; mais on fut heureux ailleurs. La Meilleraie fit la conquête du Roussillon. Tandis qu'on enlevoit cette province à la maison d'Autriche, il se formoit une conspiration contre le cardinal. Voyez CINQ-MARS. Pendant ces intrigues sanglantes, Richelieu et Louis XIII, tous deux attaqués d'une maladie mortelle, étoient près de descendre au tombeau: ils moururent l'un et l'autre, le ministre le 4 décembre 1642, et le roi, le 4 mai 1643, à pareil jour que son père Henri IV, à 42 ans, après un règne de 33. Le roi mourant s'étoit vu presque abandonné de toute sa cour, qui tournoit tous ses hommages vers la reine qui alloit devenir régente. Une profonde mélancolie s'empara de lui. Il dit à quelques personnes qui étoient autour de son lit, et qui l'empêchoient de jouir de la vue du Soleil : *De grace rangez vous ! Laissez-moi la liberté de voir encore une fois le Soleil, et de jouir d'un bien que la nature accorde à tous les hommes !* En jetant les yeux sur ses mains et sur ses bras maigres et décharnés, il dit : *Voilà les bras d'un Roi de France !...* Ce prince, maître d'un beau royaume, mais né avec un caractère un peu sauvage, ne goûta jamais les plaisirs de la grandeur, s'il en est, ni ceux de l'humanité : toujours sous le joug, et toujours voulant le secouer, malade, triste, sombre, insupportable à lui-même et à ses courtisans. Son goût pour la vie retirée l'attachedit à des favoris, dont il dépendoit, jusqu'à ce qu'on lui en eût substitué d'autres : car il lui en falloit ; et le titre de favori étoit alors, dit le président *Hérault*, comme une charge dans l'état. Le cardinal de *Richelieu* le domina toujours, et il n'aima jamais ce ministre, auquel il se livroit sans réserve. Après la mort même du cardinal, ceux qui avoient été enfermés par son ordre à la Bastille, sollicitèrent d'abord en vain leur liberté. Pour le gagner, on le prit par son foible, par son penchant à l'extrême économie. *Pourquoi, Sine*, lui dit-on, *employer les sommes prodigieuses que vous coûtent les prisonniers de la Bastille, lorsque vous pouvez les épargner en les renvoyant chez eux ?* Ce fut à ce motif, dont le roi fut plus frappé que de tout autre, que *Vity*, *Lissompierre*, *Cramail*, et quelques autres, durent leur sortie de prison. *Louis XIII* se conduisoit avec ses maîtresses, (*Voy*, II. FAYETTE et HAUTEFORT) comme avec ses favoris. Il en étoit jaloux ; il leur faisoit part de sa mélancolie, et c'étoit où ses sentimens se bornoient. Les vues de ce prince étoient droites, son esprit sage et éclairé, son cœur porté à la piété ; mais à cette piété qui tient beaucoup de la petitesse, et non pas à celle qui est la vertu des grandes ames. Il n'imaginait point, mais il jugeoit bien ; et son ministre ne le gouvernoit qu'en le persuadant. Le courage qu'il eut de soutenir son ministre contre tous les ennemis ligués pour le perdre, et de le soutenir uniquement parce qu'il le croyoit utile à l'Etat, suppose une force de caractère qu'on ne lui soupçonnoit point. Aussi vaillant que *Henri IV*, mais d'une valeur sans éclat, il n'eût pas été bon pour conquérir un royaume. La Providence, dit l'illustre auteur que nous avons déjà cité, le fit naître dans le moment qui lui étoit propre : plutôt, il eût été trop foible ; plus tard, trop circonspect. Fils et père de deux de nos plus grands rois, il affermit le trône encore ébranlé de *Henri IV*, et prépara les merveilles du règne de *Louis XIV*. Sa *VIE* a été écrite par *le Vassor*, le *P. Grifet*, *Dupin*, *M. de Bury* : celle-ci est en 4 vol. in-12. Un Protestant public, en 1643, le prétendu *Codicille de Louis XIII*, deux petits volum. in-18. C'est un recueil rempli d'absurdités, et si rare, qu'il a été vendu jusqu'à 90 liv. *Voyez le Mercure de France*, (septembre 1754, page 78 et suivantes) et l'article CAUMARTIN.
XIX. LOUIS XIV, à qui la gloire de son règne acquit le surnom de *GRAND*, naquit à Saint-Germain-en-Laye le 5 septembre 1638, de *Louis XIII* et à *Anne* 316 LOU d'Autriche. Il fut surnommé DIEU-DONNE, parce que les François le regardèrent comme un présent du Ciel, accordé à leurs vœux, après vingt-deux ans de stérilité de la reine. Comme une foule de peuple se précipitoit dans la chambre de cette princesse au moment de la naissance, et que les haussiers repoussoient les plus empressés, Louis XIII leur cria : *Laissez entrer ; cet enfant appartient à tout le monde*. Il fut baptisé le 12 avril 1643 ; et après la cérémonie, on le mena au roi son père, qui lui demanda : *Quel nom il avait reçu ?* — *Je m'appelle Louis XIV*, répondit le jeune prince. Cette réponse, faite sans doute au hasard, ne laissa pas de chagriner Louis XIII, alors malade, qui dit : *Pas encore, pas encore*. Cependant il fut bientôt roi ; car il parvint à la couronne le 14 mai suivant, sous la régence d'Anne d'Autriche sa mère. Le jeune monarque, avait l'esprit droit, un jugement sain, un goût naturel pour le beau et pour le grand, le désir du vrai et du juste. Une éducation soignée pouvoit étendre son esprit, fortifier son jugement ; on ne pensa qu'à l'obscurcir en l'écartant du travail et des affaires. Il falloit développer ou rectifier son caractère. *Mazarin*, qui gouvernoit sous Anne d'Autriche, désiroit qu'il n'en eût point, et perpétua l'enfance du prince pour conserver plus long temps l'administration du royaume. *Louis*, élevé dans l'ignorance, n'acquit point les qualités qui lui manquoient, et ne conserva pas toutes celles qu'il tenoit de la nature. Anne d'Autriche, devenue régente après la mort de Louis XIII, fut obligée de con- continuer la guerre contre le roi d'Espagne Philippe IV, son frère. Le duc d'Enghien, général des armées François, gagna la bataille de Rocroy, qui entraîna la prise de Thionville et de Barlemont. Le marquis de Breze battit peu de temps après la flotte Espagnole à la vue de Carthagène, tandis que le maréchal de la Mothe remportoit plusieurs avantages en Catalogne. Les Espagnols reprirent Lérida l'année d'après, 1644, et firent lever le siège de Tarragone ; mais la fortune étoit favorable aux François, en Allemagne et en Flandre. Le duc d'Enghien se rendit maître de Philipsbourg et de Mayence ; Rose prit Oppenheim ; et le maréchal de Turenne conquit Worms, Landau, Neustadt et Manheim. L'année suivante, 1645, fut encore plus glorieuse à la France. Le roi étendit ses conquêtes en Flandre, en Artois, en Lorraine et en Catalogne. *Torstenson*, général des Suédois, alliés de la France, remporta une victoire sur les Impériaux dans la Bohème. Turenne prit Trèves, et y rétabli l'électeur, devenu libre par la médiation du roi. Le duc d'Enghien, (que nous nommerons le Prince de Condé,) gagna la bataille de Northague, prit Furnes et Dunkerque l'année d'après, et remporta une victoire complète sur l'archiduc dans les plaines de Lens, en 1648, après avoir réduit Ypres. Le duc d'Orléans s'étoit distingué par la prise de Courtrai, de Bergues et de Maridick ; la flotte Espagnole avoit été battue sur les côtes d'Italie par une flotte Françoise de 20 vaisseaux et 20 galères, qui composoient presque toute la marine de France ; *Guerriant* avoit pris Rotweil; le comte de Harcourt, Balaguier. Ces succès ne contribuèrent pas peu à la paix conclue à Munster, en 1648, entre le roi, l'empereur Ferdinand III, Christine, reine de Suède, et les états de l'empire. Par ce traité, Metz, Toul, Verdun et l'Alsace, demeurèrent au roi en toute souveraineté. L'Empereur et l'Empire lui cédèrent tous leurs droits sur cette province, sur Brisach, sur Pignerol et sur quelques autres places. Dans le temps que cette paix avantageuse faisoit respecter la puissance de Louis XIV, ce roi se voyoit réduit par les Frondeurs, (parti formé contre le cardinal Mazarin, son ministre,) à quitter la capitale. Il alloit, avec sa mère, son frère et le cardinal, de province en province, poursuivi par ses sujets. Les Parisiens excités par le duc de Beaufort, par le coadjuteur de Paris, et sur-tout par le prince de Condé, levèrent des troupes, et il en coûta du sang avant que la paix se fit. Les ducs de Bouillon et de la Rochifoucault, partisans des Frondeurs, firent soulever la Guienne, qui ne put se calmer que par la présence du roi et de la reine-régente. Les Espagnols, profitant de ces troubles, faisoient diverses conquêtes par eux-mêmes ou par leurs alliés, en Champagne, en Lorraine, en Catalogne et en Italie; mais le maréchal du Plessis-Prastin les battit à Rhétel, et après avoir gagné une bataille contre le maréchal de Turrance, ligué avec le duc de Bouillon son frère, il recouvra Château-Porcion, et les autres villes situées entre la Meuse et la Loige. Le roi, devenu majeur, tint son lit de justice en 1651, pour déclarer sa majorité. L'éloignement du cardinal Mazarin, retiré à Cologne, semblait avoir rendu la tranquillité à la France; son retour en 1652, ralluma la guerre civile. Le parlement de Paris avoit donné en vain plusieurs arrêts contre lui; ils furent cassés par un arrêt du conseil d'état. Le prince de Condé, irrité de ce que le cardinal l'avoit fait mettre en prison au commencement de cette guerre domestique, dont nous détaillerons l'origine et les faits principaux dans l'article MAZARIN. (Voyez ce mot) se tourna du côté des rebelles, et fut nommé généralissime des armées. Il défit le maréchal d'Hocquincourt à Bléneau; mais ayant été attaqué par l'armée royale dans le faubourg Saint-Antoine, il auroit été fait prisonnier, si les Parisiens ne lui avoient ouvert leurs portes, et n'avoient fait tirer sur les troupes du roi le canon de la Bastille. On négocia bientôt de part et d'autre pour appaiser les troubles. La cour se vit obligée de renvoyer Mazarin qui en étoit le prétexte. Cependant les Espagnols profitaient de nos querelles pour faire des conquêtes. L'archiduc Léopold prenoit Gravelines et Dunkerque; Bon Juan d'Autriche, Barcelone; le duc de Mautou, Casat; mais à peine la tranquillité fut remise à la France, qu'ils reperdrent ce qu'ils avoient conquis. Les généreux François reprirent Rhétel, Sainte-Ménehould, Bar, Ligny; le maréchal de Grancey gagna une bataille en Italie contre le marquis de Caracène; on eut des succès en Catalogne; le vicomte de Turrance battit l'armée Espagnole en 1654, réduisit le Quesnoy, et fit loyer la siège d'Arras. Cet exploit important rassura et la France et le cardinal *Mazarin*, retourné de nouveau en France, et dont la fortune, dit le président *Emanali*, dépendoit presque de l'événement de cette journée. Le roi ne s'y trouva point, et auroit pu y être. Ce fut dans cette guerre qu'il fit sa première campagne, il était allé à la tranchée au siège de St-nal; mais le cardinal ne voulut pas qu'il exposât davantage sa personne, de laquelle dépendoit le repos de l'état et la puissance du ministre. Le maréchal de *Turene* soutint sa réputation les années suivantes, et se signala sur-tout en 1658; il prit Saint-Venant, Bourbourg, Mardick, Dunkerque, Furnes, Dixmude, Ypres, Mortagne. Le prince de *Condé* et Don *Juan*, ayant ramassé toutes leurs forces, tentèrent en vain de secourir Dunkerque; il les défit entièrement à la journée des Dunes. La France, puissante au dehors par la gloire de ses armes, et sollicitée de faire la paix, la donna à l'Espagne en 1659. Elle fut conclue le 1 septembre dans l'isle des Faisans, par *Mazarin* et Don *Luis de Lino*, plénipotentiaires des deux puissances, après vingt-quatre conférences: c'est ce qu'on nomme la *Pais des Pyrénées*. Les principaux articles de ce traité, furent le mariage du roi avec l'infante *Marie-Thérèse*; la restitution de plusieurs places pour la France, et celles de Juliers pour l'électeur Palatin; et le rétablissement du prince de *Condé*. Le mariage du roi, fait à Saint-Jean-de-Luz, avec beaucoup de magnificence, couronna cette paix. Les deux époux revinrent triomphans à Paris, et leur entrée dans cette capitale eut un éclat dont on se souvient long-temps. Le cardinal *Mazarin* mourut l'année suivante, 1661. Le roi, qui par reconnaissance n'avoit osé gouverner de son vivant, quoiqu'il fût offensé du faste et du despotisme du cardinal, qu'il appeloit quelquefois le grand *Ture*, prit enfin les rênes de son empire; il les tint avec une fermeté qui surprit dans un jeune monarque, qui n'avoit montré jusqu'alors que du goût pour les plaisirs. Il vérifia ce que *Mazarin* avoit dit de ce prince, en confidence, au maréchal de *Grammont*: *Il y a de l'étoffe en lui pour faire quatre rois et un honnête homme*. Tout prit une face nouvelle. Au premier conseil qui se tint après la mort du ministre, il déclara qu'il vouloit tout voir par lui-même. *La face du théâtre changée*, ajouta-t-il, *J'aurai d'autres principes dans le gouvernement de mon état, dans la régie de mes finances, et dans les négociations au dehors, que ceux de M. le Cardinal. Vous savez mes volontés; c'est à vous maintenant, Messieurs, de les exécuter*. Il fixa à chacun de ses ministres les bornes de son pouvoir, se faisant rendre compte de tout à des heures réglées, leur donnant la confiance qu'il fêloit pour accréditer leur ministère, et veillant sur eux pour les empêcher d'en trop abuser. S'il céda souvent à leurs impulsions, sur-tout lorsqu'ils furent assez adroits pour cacher leurs vues particulières, c'est qu'il ne crut voir en eux que l'obéissance à sa propre volonté. Une chambre fut établie pour mettre de l'ordre dans les finances, dérangées par un long brigandage. Le surintendant *Fouquet*, condamné par des commissaires au bannissement, eut pour successeur le grand *Cobert*, ministre qui ré- para tout, et qui créa la commerce et les arts. Des Colonies Françoises partirent pour s'établir à Madagascar et à Cayenne; les académies des sciences, de peinture et de sculpture furent établies; des manufactures de glaces, de points de France, de toiles, de laines, de tapisseries, furent érigées dans tout le royaume. On projetoit dès-lors de rétablir la marine, de former une académie d'architecture; d'envoyer dans les différens endroits de l'Europe, d'Afrique et d'Amérique, des savans et des mathématiciens chercher des vérités. Le canal de Languedoc, pour la jonction des deux mers, fut commencé; la discipline rétablie dans les troupes, l'ordre dans la police et dans la justice; tous les arts furent encouragés au dedans et même au dehors du royaume: 60 savans de l'Europe reçurent de Louis XIV des récompenses, et furent étonnés d'en être connus. Quoique le roi ne soit pas votre souverain, leur écrivait Colbert, il veut être votre bienfaiteur; il vous envoie cette lettre de change comme un gage de son estime. Un Florentin, un Danois recevoient de ces lettres datées de Versailles. Plusieurs étrangers habiles furent appelés en France, et récompensés d'une manière digne d'eux et du rémunérateur. Louis XIV faisoit à 22 ans ce que Henri IV avoit fait à 50. Né avec le talent de régner, il savoit se faire respecter par les puissances étrangères, autant que craindre par ses sujets. Il exigea une réparation authentique, en 1662, de l'insulte faite au comte d'Estrades, son ambassadeur à Londres, par le baron de Butteville, ambassadeur d'Espagne, qui pré- tendoit le pas sur lui. La satisfaction qu'il demanda avec hauteur, deux ans après, au pape Alexandre VII, de l'attentat des Corses sur le duc de Créqui, ambassadeur à Rome, ne fut pas moins éclatante. Le cardinal Chigi, légat et neveu du pontife, vint en France pour faire au roi des excuses publiques. Quoique la paix régnât dans tous les états Chrétiens, ses armées ne demeurèrent pas oisives; il envoya contre les Maures une petite armée, qui prit Gigeri, et secourut les Allemands contre les Turcs. Ce fut principalement à ces troupes, conduites par les comtes de Coligny et de la Feuillade, qu'on dut la victoire de Saint-Gothard, en 1664. Ses armées triomphoient sur mer comme sur terre. Le duc de Beaufort prit et coula à fond un grand nombre de vaisseaux Algériens, et périt dans cette belle action. Les Anglois et les Hollandois étoient alors en dispute pour le commerce des Indes occidentales. Le roi, allié avec ces derniers, les secourut contre les premiers. Il y eut quelques batailles navales; les Anglois perdirent l'isle de Saint-Christophe; mais ils y rentrèrent par la paix conclue à Breda, le 26 Janvier 1667. Philippe IV, père de la reine, étoit mort le 17 septembre 1665; le roi croyoit avoir des prétentions sur son héritage, et sur-tout sur les Pays-Bas. Il marcha en Flandre pour les faire valoir, comptant encore plus sur ses forces que sur ses raisons, dont il ne se dissimuloit pas la foiblesse. Il étoit à la tête de 35,000 hommes; Turcenne étoit, sous lui, le général de cette armée. L'Île, nouveau ministre de la guerre, et digne émule de Colbert, avoit fait des préparatifs immenses pour la campagne. Des magasins de toute espèce étoient distribués sur la frontière. Louis conroit à des conquêtes assurées. Il entra dans Charleroi comme dans Paris. Ath. Tournai furent pris en deux jours; Furnes, Armentières, Courtrai, Douay, ne tinrent pas davantage. Lille, la plus florissante ville de ce pays, la seule bien fortifiée, capitula après 9 jours de siège. La conquête de la Franche-Comté, envahie sur l'Espagne, en 1668, malgré une renonciation solennelle, fut encore plus rapide. Louis XIV entra dans Dole au bout de quatre jours de siège, douze jours après son départ de Saint-Germain. Enfin, dans trois semaines, toute la province lui fut soumise. Cette rapidité de conquêtes, qui tenoit du prodige, fit naître ce distique, digne du héros qui en étoit l'objet : Una dies Lotharos, Burgundos hebdomas una, Una domas Baravos luna : quid annus eris ? (*) Tant de fortune réveilla l'Europe assomnie : un traité entre la Hollande, l'Angleterre et la Suède, pour tenir la balance de l'Europe et réprimer l'ambition du jeune roi, fut proposé et conclu en cinq jours; mais il n'eut aucun effet. La paix se fit avec l'Espagne à Aix-la-Chapelle, le 2 mai de la même année. Le roi se priva de la Franche-Comté par ce traité, et garda les villes conquises dans les Pays-Bas. Pendant cette paix, Louis continua comme il avoit commencé, à régler, à fortifier, à embellir son royaume. Les ports de mer, auparavant déserts, furent entourés d'ouvrages pour leur ornement et leur défense, couverts de navires et de matelots, et contenoient déjà soixante grands vaisseaux de guerre. L'hôtel des Invalides, où des soldats blessés et vainqueurs trouvent les secours spirituels et temporels, s'élevoit en 1671 avec une magnificence vraiment royale. L'observatoire étoit commencé depuis 1665. On traçoit une méridienne d'un bout du royaume à l'autre. L'académie de Saint-Luc étoit fondée à Rome pour former nos jeunes peintres. Les éditions des bons auteurs Grecs et Latins s'imprimoient au Louvre à l'usage du Dauphin, confié aux plus éloquens et aux plus savans hommes de l'Europe. Rien n'étoit négligé. On bâtissoit des citadelles dans tous les coins de la France, et on formoit un corps de troupes composé de 400.000 soldats. Ces troupes furent bientôt nécessaires. Louis XIV, toujours plein de vues plus ambitieuses qu'équitables, résolut de conquérir les Pays-Bas, et commença par la Hollande en 1672. Au mois de mai il passa la Meuse avec son armée, commandée sous lui par le prince de Condé et par le maréchal de Turcane. Les places d'Orsay, Burick, Wesel, Rhinberg, Emmerick, Groll, furent réduites en six jours. Toute la Hollande s'attendoit à passer sous le joug, dès que le roi seroit au-delà du Rhin; il y fut bientôt. Ses troupes traversèrent ce fleuve en présence des ennemis. La reddition de plus de quarante places fortes fut le fruit de ce passage. Les provinces de Gueldres, d'Utrecht et d'Over-issel se rendent. Les (*) Veyes MARIOTTE. 33f États, assemblés à la Haye, se sauvent à Amsterdam avec leurs biens et leurs papiers. Dans cette extrémité, ils font percer les digues qui retenoient les eaux de la mer : Amsterdam fut comme une vaste forteresse au milieu des flots, entourée de vaisseaux de guerre, qui eurent assez d'eau pour se ranger autour de la ville. Il n'y avoit plus de conquêtes à faire dans un pays inondé. Louis quitte son armée, laissant Turenne et Luxembourg achever la guerre. L'Europe, effrayée de ses succès, étoit dès-lors conjurée contre lui. L'empereur, l'Espagne, l'électeur de Brandebourg, réunis, étoient de nouveaux ennemis à combattre. Louis XIV, afin de regagner la supériorité d'un autre côté, s'empara de la Franche-Comté : et cette invasion ne parut pas plus juste que la première. Turenne, secondant tous les projets de son roi, entra dans le Palatinat : expédition glorieuse, si ses troupes n'y eussent commis des excès horribles. Le comte de Schoenberg battit les Espagnols dans le Roussillon. Le prince de Condé défit le prince d'Orange à Senef. Turenne, qui avoit passé le Rhin à Philipsbourg, remporta plusieurs victoires sur le vieux Caprara, sur Charles VI, duc de Lorraine, sur Bournouvelle. Ce héros sachant tour-à-tour reculer comme Fabius, et avancer comme Annibal, vainquit l'électeur de Brandebourg à Turckheim, en 1675, tandis que les autres généraux de Louis XIV soutepoient la gloire de ses armes. Tant de prospérités furent troublées par la mort de Turenne. Ce général, la terreur des ennemis et la gloire des armes François, fut tué le 27 juillet d'un coup de canon, au milieu de ses victoires, dans le temps qu'il se préparoit à battre Montecauci. Le prince de Condé fit ce que Turenne auroit fait ; il força le général Allemand à repasser le Rhin. Le maréchal de Créqui eut moins de bonheur, quoiqu'il eut autant de courage ; il fut mis en déroute au combat de Consarbrück, et fut fait prisonnier dans Trèves. La fortune fut entièrement pour les François en 1676. Le duc de Vienne, secondé par du Quesne, lieutenant général de l'armée navale de France, gagna deux batailles contre Huyter, amiral de Hollande, qui périt dans la dernière (le 2 avril 1676) et qui fut regretté par Louis XIV, comme un grand homme. Ce monarque étoit alors en Flandre, où Condé, Bouchain, Aire et le fort de Linck reçurent ses lois. La campagne de 1677 s'ouvrit par la prise de Valenciennes et de Cambrai : la première fut emportée d'assaut, et l'autre par composition. Philippe, duc d'Orléans, frère unique du roi, gagna contre le prince d'Orange la bataille de Cassel, lieu célèbre par la victoire qu'un autre Philippe, roi de France, y avoit remportée 300 ans auparavant. Le maréchal de Créqui battit le prince Charles de Lorraine auprès de Strasbourg, l'obligea de repasser le Rhin, et l'ayant repassé lui-même, assiégea et prit Fribourg. Nos succès n'étoient pas moindres en Flandre et en Allemagne. Le roi forma lui-même, en 1678, le siège de Gand et celui d'Ypres, et se rendit maître de ces deux places. L'armée d'Allemagne, sous les ordres de Créqui, mit les ennemis en déroute à la tête du pont de Reinsfeld, et brûle celui de Strasbourg, après en avoir occupé tous les forts en présence de l'armée ennemie. Cette glorieuse campagne finit par la paix que donna Louis XIV à l'Europe, et qui fut signée par toutes les puissances en 1678. Il y eut trois traités; l'un entre la France et la Hollande; le 2e avec l'Espagne; le troisième avec l'empereur et avec l'Empire, à la réserve de l'électeur de Brandebourg. Par ces traités la France resta en possession de la Franche-Comté, qui lui fut annexée pour toujours, d'une partie de la Flandre Espagnole, et de la forteresse de Fribourg. Ce qu'il y eut de remarquable dans ce traité, signé avec les Hollandois, c'est qu'après avoir été l'unique objet de la guerre de 1672, ils furent les seuls à qui tout fut rendu. On venoit de signer cette paix à Nimègue, le 10 août 1678, lorsque le prince d'Orange tenta vainement de la rompre, en livrant le sanglant et inutile combat de Saint-Denis, où le duc de Luxembourg triompha malgré la ruse et la mauvaise foi de son adversaire. Les Anglois y perdirent deux mille hommes de leurs meilleures troupes, et les Hollandois firent une perte encore plus considérable. Louis XIV ayant dicté des lois à l'Europe, victorieux depuis qu'il régnoit, n'ayant assiégé aucune place qu'il n'eût prise, à la fois conquérant et politique, mérita le surnom de GANN, que l'hôtel de ville de Paris lui déféra en 1680. Ce monarque fit de la paix un temps de conquête: l'or, l'intrigue et la terreur lui ouvrirent les portes de Strasbourg et de Casal; le duc de Mantone, à qui appartenoit cette dernière ville, y laissa mettre garnison Françoise. Louis XIV, craint par tout, ne songea qu'à se faire craindre davantage. Le pape Innocent XI ne s'étant pas montré favorable au dessein qu'avoit le roi d'étendre le droit de régale sur tous les diocèses de sa domination, ce prince fit donner, en 1682, une déclaration par le Clergé de France, renfermée en quatre propositions, qui sont le résultat de tout ce qu'on avoit dit de mieux sur la puissance ecclésiastique. La première est, que le Pape n'a aucune autorité sur le temporel des Rois: la seconde, que le Concile est au-dessus du Pape, la troisième, que l'usage de la Puissance Apostolique doit être réglé par les Canons: et la quatrième, qu'il appartient principalement au Pape de décider en matière de Foi; mais que ses décisions ne sont irréformables qu'après que l'Eglise les a reçues... LOUIS, en veillant sur l'Eglise, ne négligeoit pas les autres parties de son empire. Il établit une chambre contre les empoisonneurs, qui en ce temps-là infectoient la France. Une chaire de droit françois fut fondée, tandis que d'habiles gens travailloient à la réforme des lois. Le canal de Languedoc étoit navigable depuis 1681. Le port de Toulon sur la Méditerranée fut construit à frais immenses, pour contenir cent vaisseaux de ligne, avec un arsenal et des magasins magnifiques. Sur l'Océan, le port de Brest se formoit avec la même grandeur. Dunkerque, le Havre-de-Grace se remplissoient de vaisseaux. La nature étoit forcée à Rochefort. Des compagnies de cadets dans les places, de gardes-marines dans les ports, furent instituées, et composées de jeunes gens qui apprenoient tous les arts convenables à leur profession sous des maîtres payés du trésor public. Soixante mille matelots étoient retenus dans le devoir par des lois aussi sévères que celles de la discipline militaire. Enfin, on comptoit plus de cent gros vaisseaux de guerre, dont plusieurs portoient cent canons. Ils ne restoient pas oisifs dans nos ports. Les escadres sous le commandement de du *Quesne*, nettoyoient les mers infestées par les corsaires de Barbarie. Alger fut bombardé en 1684, et les Algériens obligés de faire toutes les soumissions qu'on exigea d'eux. Ils rendirent tous les esclaves Chrétiens, et donnèrent encore de l'argent. L'état de Gênes ne s'humilia pas moins devant *Louis XIV* que celui d'Alger. Gênes avait vendu de la poudre aux Algériens et des galères aux Espagnols; elle fut bombardée la même année, et n'obtint sa tranquillité que par une satisfaction demandée avec une fierté rigoureuse. Le doge, accompagné de quatre sénateurs, vint à Versailles faire tout ce que le roi voulut exiger de sa patrie. La loi de Gênes est, que le *Doge perde sa dignité et son titre dès qu'il est sorti de la Ville*; mais *Louis* voulut qu'il les conservât. Un ministre ayant demandé à ce magistrat ce qui le frappoit le plus à Versailles? — *C'est de m'y voir*, répondit-il. Des ambassadeurs qui se disoient envoyés du roi de Siam (*Voyez IV. CONSTANCE*) pour admirer sa puissance, avoient flatté, l'année d'auparavant, le goût que le monarque François avait pour les choses d'éclat. Tout sembloit alors garantir une paix durable; *Louis XIV* y comptoit si bien, qu'il signala sa puissance par un coup d'autorité qui donna plusieurs sujets à l'Église, mais qui malheureusement en enleva beaucoup plus à l'État. L'édit de Nantes, donné par *Henri IV* en faveur des Calvinistes, fut révoqué en 1685. Cette révocation, qui auroit eu des effets moins funestes, si les coïtrisans avoient pu, ce qui étoit impossible, persuader aux peuples, qu'il ne *salloit qu'un Dieu, qu'un Roi, et une Religion*, en eut de fort tristes, par les violences dont on usa pour faire adopter une maxime rejetée par les Protestans et par les philosophes. Les troupes furent employées à faire des conversions, que la parole divine, le bon exemple des Catholiques et la douceur compatissante des ministres d'un Dieu de paix, auroient bien mieux opérées. Près de cinquante mille familles, en trois ans de temps, sortirent du royaume, et portèrent chez les étrangers les arts, les manufactures et les trésors de la France. Une Ligue contre *Louis XIV* se formoit secrètement en Europe entre le duc de Savoie, l'électeur de Bavière, l'électeur de Brandebourg, depuis roi de Prusse, et plusieurs autres princes, excités par le prince d'Orange, l'ennemi le plus implacable de *Louis XIV*. L'empereur, le roi d'Espagne, en un mot tous les confédérés de la dernière guerre, s'unirent à eux. Cette Ligue, connue sous le nom de *Ligue d'Augsbourg*, éclata en 1687. Pour la rendre encore plus formidable, on forma le projet de chasser *Jacques II* du trône de la Grande-Bretagne, et d'y placer le prince *Guillaume d'Orange*. Ce dessein fut exécuté. Le dauphin, fils unique du roi, ouvrit la campagne par la prise 334 LOU de Philipsbourg, le 29 octobre 1688; son armée victorieuse fut conduite dans le Bas-Palatinat. Depuis Basle jusqu'à Coblentz, tout fut soumis le long du Rhin: mais les confédérés ayant réuni leurs forces, les François abandonnèrent à leur approche toutes les places qu'ils avoient prises depuis le siège de Philipsbourg. L'année suivante, 1690, fut plus heureuse. Le maréchal de Luxembourg gagna, le 1er juillet, une bataille contre le prince de Waldeck, à Fleurus. La flotte du roi, commandée par le comte de Tourville, défit dans la Manche les flottes d'Angleterre et de Hollande. Catinat se rendit maître du Pas de Suse, prit Nice, Villefranche, et remporta la victoire de Stafarde contre les troupes du duc de Savoie. Le prince d'Orange fut obligé de lever le siège de Limerick en Irlande. Mons dans les Pays-Bas, Valence en Cataigne, Carmagnole et Montmélian en Savoie, furent les conquêtes de la campagne suivante. Ces succès furent contre-balances par la perte de la bataille navale de la Hogue, en 1692. Le combat dura depuis le matin jusqu'à la nuit, avec des efforts signalés de valeur de la part de nos troupes; cinquante de nos vaisseaux combattirent contre quatre-vingt-quatre. La supériorité du nombre l'emporta. Les François, obligés de faire retraite, furent dispersés par le vent sur les côtes de Bretagne et de Normandie; et, ce qu'il y eut de plus malheureux, l'amiral Anglois leur brûla treize vaisseaux. Cette défaite sur la mer, une des premières époques du dépérissement de la marine de France, fut affoiblie par les avantages qu'on remporta sur terre. Le roi assiégea Namur en personne, prit la ville en huit jours, le 5 juin 1692, et les châteaux en vingt-deux. Luxembourg empêcha le roi Guillaume de passer la Méhaine à la tête de quatre-vingt mille hommes, et de venir faire lever le siège. Ce général gagna, peu de temps après, deux batailles; celle de Steinkergue en 1692, et celle de Nerwinde en 1693. Peu de journées furent plus meurtrières et plus glorieuses. L'année 1694, remarquable par la disette qu'on souffrit en France, ne le fut par aucun succès éclatant. La campagne de 1695 se réduisit à la prise de Casal, dont les fortifications furent rasées entièrement. Comme les recrues se faisoient difficilement en 1695, des soldats répandus dans Paris en levoient les gens propres à porter les armes, les enfermoient dans des maisons, et les vendaient aux officiers. Ces maisons s'appeloient des fours: il y en avoit trente dans la capitale. Le roi, instruit de cet attentat contre la liberté publique, que le magistrat n'avoit osé réprimer de crainte de lui déplaire, fit arrêter les curéleurs, ordonna qu'ils fussent jugés dans toute la rigueur des lois, rendit la liberté à ceux qui l'avoient perdue par fraude ou par violence, et dit qu'il vouloit être servi par des soldats, et non par des esclaves. On s'attendoit à de grands événemens du côté de l'Italie en 1696. Le maréchal de Catinat, qui avoit remporté l'importante victoire de la Marseille, en 1693, sur le duc de Savoie, étoit campé à deux lieues de Turin. Ce prince, las de la guerre, conclut un accommodement avec la France, le 18 septembre 1696. Par ce traité Louis XIV lui rendit tout ce qu'il avoit pris pendant la guerre, lui paya quatre millions, eut la vallée de Barcelonette en échange de Pignerol, et maria le duc de Bourgogne avec la fille ainée du duc. Cette paix particulière fut suivie de la paix générale, signée à Ryswick le dix octobre 1697. Les eaux du Rhin furent prises pour bornes de l'Allemagne et de la France. Louis XIV garda ce qu'il possédoit endeçà de ce fleuve, et rendit ce qu'il avoit conquis au-delà. Il reconnut le prince d'Orange pour roi d'Angleterre. Les Espagnols recouvrèrent ce que l'on avoit pris sur eux depuis le traité de Nimègue, qui servit presque partout de fondement à celui de Ryswick. Cette paix fut précipitée, par le seul motif de soulager les peuples, accablés par la misère, et par des impôts multipliés sous vingt noms différents, qui augmentoient encore cette misère. Il y a dix ans, dit alors Louis XIV, que je me trouve obligé de charger mes peuples; mais à l'avenir je vais me faire un plaisir extrême de les soulager. Pontchartrain lui ayant proposé d'abattre tous les bâtiments de la place de Vendôme, et d'en rebâtir une autre dont Mansard donneroit le dessin, le roi répondit: Louvois l'a fait faire presque malgré moi. Tous ces messieurs les ministres veulent faire quelque chose qui leur fasse honneur auprès de la postérité. Ils ont trouvé le secret de me faire passer en Europe pour un homme qui aime toutes ces vanités-là. Mad. de Maintenon est témoin des chagrins que Louvois et la Feuillade m'ont donnés là-dessus; je veux me les épargner désormais, et qu'on ne me propose rien d'approchant. Que mon peuple soit bien nourri; je serai toujours assez bien logé. (Voyez BALLIN.) L'Europe se promettoit en vain le repos après une guerre si longue et si cruelle, après tant de sang répandu, après les malheurs de tant d'états. Depuis long-temps les puissances soupiroient dans l'attente de la succession d'Espagne: Charles II, mort sans enfans en 1700, laissa sa couronne à Philippe de France, duc d'Anjou. Ce prince prit possession de cet important héritage sous le nom de Philippe V. Lorsqu'il fut déclaré roi à la cour de Versailles, Louis XIV lui dit: Mon fils, vous devez être bon Espagnol; mais n'oubliez jamais que vous êtes né François. Les potentats de l'Europe, alarmés de voir la monarchie Espagnole soumise à la France, s'unirent presque tous contre elle. Les alliés n'eurent d'abord pour objet que de démembrer ce qu'ils pourroient de cette riche succession; et ce ne fut qu'après plusieurs avantages, qu'il prétendirent ôter le trône d'Espagne à Philippe. La guerre commença par l'Italie. L'empereur, voulant procurer ce trône à l'archiduc Charles, y envoya le prince Eugène avec une armée considérable. Il se rendit maître de tout le pays d'entre l'Adige et l'Adda, et manqua de prendre Crémone en 1702: (Voyez son article.) Les premières années de cette guerre furent mêlées de succès et de revers; mais l'année 1704 vit changer la face de l'Europe. L'Espagne fut presque conquise par le Portugal, qui venoit d'entrer dans la grande alliance, et dont les troupes étoient fortifiées de celles d'Angleterre et de Hollande. L'Allemagne fut en un moment délivrée des François. Les alliés, commandés par le prince Eugène, par Marleborough, par le prince de Bade, taillèrent en pièces, le 13 août, à Hochstet, l'armée Françoise commandée par Tallard et Marchin. Cette bataille, dans laquelle vingt-sept bataillons et quatre régimens de dragons furent faits prisonniers, douze mille hommes tués, trente pièces de canon prises, nous ôta cent lieues de pays, et du Danube nous jeta sur le Rhin. L'année 1705, plus glorieuse pour la France, fut funeste à l'Espagne. Nice et Ville-Franche furent prises; la victoire de Cassano, 10 août, fut disputée au prince Eugène par le duc de Vendôme avec avantage; la Champagne garantie d'invasion par Villars. Mais Tessé leva le siège de Gibraltar; les Portugais se rendirent maîtres de quelques places importantes; Barcelone se rendit à l'archiduc d'Autriche, le concurrent de Philippe V dans la succession; Gironne se déclara pour lui: la bataille de Ramillies fut perdue par Villeroi, malheureux en Flandre, après l'avoir été en Italie; Anvers, Gand, Ostende et plusieurs autres villes furent enlevées à la France. L'année 1706 fut encore plus malheureuse que la précédente. Le maréchal de Villeroi fut vaincu, le 23 mai, à la bataille de Ramillies près de Namur. Alcantara en Espagne tomba entre les mains des ennemis, qui, profitant de cet avantage, s'avancèrent jusqu'à Madrid et s'en rendirent les maîtres. On tenta vainement de prendre Turin; le duc d'Orléans fut défait par le prince Eugène devant cette ville, délivrée par cette bataille. Le mauvais succès de ce siège fit perdre le Milanez, le Modénois, et presque tout ce que l'Espagne avait en Italie. Les François n'étoient pas pourtant découragés: ils mirent à contribution, en 1707, tout le pays qui est entre le Moin et le Neker, après que le maréchal de Villars eut forcé les lignes de Stollhoffen. Le maréchal de Berwick remporta à Almanza, le 25 avril de la même année, une victoire signalée, suivie de la réduction des royaumes de Valence et d'Aragon. Le chevalier de Forbin et Duguay-Trouin se distinguèrent sur mer, battirent les flottes ennemies en diverses rencontres, et firent des prises considérables. La fortune ne favorisa pas les François en 1708, soit en Allemagne, soit en Italie. La ville de Lille fut reprise par les alliés, qui avoient gagné, peu de temps auparavant, la bataille d'Oudenarde. Les Impériaux, qui s'étoient rendus maîtres du royaume de Naples l'année précédente, s'emparèrent du duché de Mantone, pendant que les Anglois conquièrent le Port-Mahon. Le cruel hiver de 1709 acheva de désespérer la France: les oliviers, les orangers, ressource des provinces méridionales, périrent: presque tous les arbres fruitiers gelèrent; il n'y eut point d'espérance de récolte. Le décongrément augmenta avec la misère. Louis XIV demanda la paix, et n'obtint que les réponses les plus dures. Déjà Marleborough avait pris Tournai, dont Eugène avait couvert le siège; déjà ces deux généraux marchoient pour investir Mons. Le maréchal de Villars rassemble son armée, marche au secours, et leur livre bataille près du village de Malplaquet: Il la perdit et fut blessé; mais cette défaite lui acquit autant de gloire qu'une victoire. Les ennemis laissèrent sur le champ de bataille 12000 hommes tués, ou blessés; les François n'en perdirent que 8000. Le maréchal de Boufflers fit la retraite en si bon ordre, qu'il ne laissa ni canons, ni prisonniers. Le roi, ferme dans l'adversité, mais vivement affligé des malheurs de ses peuples, et de la résistance de ses ennemis, envoya, en 1710, le maréchal d'Uxelles et le cardinal de Polignac, pour demander la paix. Il porta la modération jusqu'à promettre de fournir de l'argent aux alliés, pour les aider à ôter la couronne à son petit-fils. Ils vouloient plus: ils exigeaient qu'il se chargeât seul de le détroner, et cela dans l'espace limité de deux mois. Cette demande absurde fit dire au roi: Puisqu'il faut que je fasse la guerre, j'aime mieux la faire à mes ennemis qu'à mes enfans. Pressé de toutes parts, dénué de secours, il dit un jour en plein conseil, en versant des larmes: Je ne puis donc faire ni la paix, ni la guerre. Cependant il continua la guerre, quelque malheureuse qu'elle fût. Philippe cinq, battu près de Saragosse, fut obligé de quitter la capitale de ses états, et y rentra par une victoire. Les négociations pour la paix recommencèrent en 1711, année de la mort de l'empereur Joseph, et elles eurent un effet heureux (Voy. IV. GAUTHIER) auprès d'Aune, reine d'Angleterre. Une suspension d'armes fut publiée entre les deux couronnes, le 24 août 1711. On commença enfin à Utrecht des conférences, pour une pacification générale. La France n'en fut pas moins dans la consternation: des détachemens considérables, envoyés par le prince Augène, avoient ravagé une partie de la Champagne, et pénètre jusqu'aux portes de fiheims. L'alarme étoit à Versailles, comme dans le reste du royaume. Les secours que Louis XIV tira de ses sujets, dans ces temps de détresse, lui firent sentir qu'un roi est un homme qui a besoin des autres hommes. Le préambule de l'édit du dixième, publié en 1710, est d'un style moins des potique que les édits précédens. Ce prince, dans ses temps de prospérité, choqué qu'un magistrat eut dit, le roi et l'Etat, l'avoit interrompu, en disant: l'Etat, c'est moi. Mais il commença à connoître que dans un Etat bien constitué, le chef ne doit jamais se séparer du corps. L'adversité lui donna encore de nouvelles leçons. La mort de son fils unique; le duc de Bourgogne, la duchesse de Bourgogne, leur fils aimé, enlevés rapidement et portés dans le même tombeau; le dernier de leurs infans moribond; toutes ces infortunes domestiques, jointes aux étrangères, firent regarder la fin de son règne, comme un temps marqué par la calamité, ainsi que le commencement l'avoit été par la fortune et par la gloire. Au milieu de ces désastres, le maréchal de Villars force le camp des ennemis à Denain, le 24 juillet 1712, et sauve la France. Cette victoire est suivie de la levée du siège de Landrecie, par le prince Eugène, de la prise de Douay, de celle du Quesnoy, et de celle de Bouchain. Tant d'avantages remportés en une seule campagne, mirent les alliés hors d'état de continuer la guerre, et accélérèrent la conclusion de la paix générale. Elle fut signée à Utrecht par la France et l'Etat pagne, avec l'Angleterre, la Savoie, le Portugal, la Prusse et la Hollande, le 11 avril 1715; et avec l'empereur, le 11 mars 1714, à Rastadt. Par ces diffé- rents traités. Louis XIV reçoivent l'abeure de Brandebourg, roi de Prusse; il rendit à la Hollande ce qu'il possédoit dans les Pays- Bas Catholiques: il promit de faire démolli les fortifications de Doukerque: les frontières de l'Allemagne restèrent dans l'état où elles étoient après la paix de Byswick. Les dernières années de Louis XIV auroient été hen- renses, sans l'ascendant que le jésuite le Tellier prit sur son esprit. Sa vieillesse fut accablée de son is, à cause de l'affaire de la Constitution, dont ce jésuite le fatigué jusqu'à ses derniers ins- tans. La mort de Louis fut celle d'un héros Chrétien, qui quitte la vie sans se plaindre, et les grandeurs sans les répertter. Le courage d'esprit avec lequel il vit sa fin, fut dépouillé de cette ostentation répandue sur toute sa vie. Pourquoi pleurez-vous, dit-il à ses domestiques? Vous avez dit depuis long-temps vous préparer à me perdre. M'avez- vous cru immortel? Sa grandeur d'une alla jusqu'à avouer ses fautes. Il recommanda à son sur- cesseur « de soulager ses peuples, et de ne pas limiter dans sa pas- sion pour la gloire, pour la guerre, pour les femmes, pour les bâti- mens. » Passion ruineuse pour le peuple, épuisé sous ce long règne par la surcharge des impositions et par la dureté de la perception. Il expira le premier septembre 1715, à 7e ans, dans la 73e année de son règne. Il vit avant sa mort, quatre rois en Danemark, quatre en Suède, cinq en Pologne, quatre en Portugal, trois en Es- pagne, quatre en Angleterre, trois empereurs, neuf papes, et plus de cent autres princes d'Italie ou d'Allemagne. Quoiqu'on lui ait reproché des petitesses et un peu de fiel dans son zèle contre le Jansénisme; son asservisse- ment aux volontés de son dernier confesseur; (Voy. V. NOAILLES.) trop de hauteur avec les étran- gers dans ses succès; de la foi- blesse pour plusieurs femmes; de trop grandes sévérites dans des choses personnelles; (Voyez H. VOISIN) des guerres légère- ment entreprises; l'embrasement du Palatinat; cependant ses gran- des qualités, mises dans la ba- lance, l'emportent peut-être sur ses fautes. La postérité admirera dans son gouvernement, une conduite forme, noble et suivie, quoique trop absolue; dans sa cour, le modèle de la politesse, du bon goût et de la grandeur. Il gouverna presque toujours ses ministres, loin d'en être gouverné. Un de ses principes étoit, qu'après un mur examen, il falloit prendre soi-même un parti, et le suivre avec fermeté. Mes fautes, disoit- il, sont venues de ma complais- sance, et pour m'être laissé aller trop nonchalamment aux avis des autres. Rien n'est si dangereux que la foiblesse, de quelque na- ture qu'elle soit. Il eut des mal- tresses: (Voyez FONTANGES... V. ROCHECHOUART... III. VAL- LIÈRE.) mais si elles firent donner des places, des emplois, elles in- fiuèrent rarement dans les affaires générales. D'ailleurs, ses passions amoureuses cessèrent, depuis que Mad. de Maintenon eût fixé son cœur, et lui eût inspiré le goût de la vertu, l'amour de la reli- gion, et même l'esprit de piété. Les esprits forts n'osèrent jamais se montrer devant lui: à sa cour en vit des hypocrites, sur-tout dans les dernières années de son règne; mais les libertins et les faux philosophes, furent contraints de se cacher. S'il éma les louanges, il souffrit quelquefois la contradiction. Dans sa vie privée, il fut, à la vérité, trop plein de sa grandeur, mais affable; ne donnant point à sa mère de part au gouvernement, mais remplissant avec elle tous les devoirs d'un fils; infidèle à son épouse, mais observant tous les devoirs de la bien-sance; bon père, bon maître, toujours décent en public, laborieux dans le cabinet, exact dans les affaires, pensant juste, parlant bien, et aimable avec dignité. Il avoit voulu plusieurs fois goûter les douceurs de l'amitié: mais elles sont peu faites pour les rois. *J'ai cherché des amis*, disoit-il, et je n'ai trouvé que des intrigans. N'éprouvant de la part des courtisans, que des sentimens qui ne répondoient point aux siens, il disoit: *Toutes les fois que je donne une place vacante, je fais cent mécontens et un ingrat.* (Voyez MAINEENON.) On se souvient encore de plusieurs de ses réparties, les unes pleines d'esprit, les autres d'un grand sens. Le marquis de Marivaux, officier général, homme un peu brusque, avoit perdu un bras dans une action, et se plaignoit au roi, qui l'avoit récompensé, autant qu'on le peut faire pour un bras cassé: *Je voudrois avoir perdu aussi l'autre*, dit-il, et ne plus servir *Votre Majesté*. — *J'en serois bien fâché pour vous et pour moi*, lui répondit le roi: et ce discours fut suivi d'un bienfait. — Lorsque Pontchartrain fut nommé chancelier: *Je suis assuré*, lui dit le roi, que j'ai eu plus de plaisir à vous donner cette place, que vous n'en avez eu à la recevoir. Le prince de Condé l'étant venu saluer, après le gain d'une bataille contre un homme III; le roi se trouva sur le grand escalier, lorsque le prince, qui avoit de la peine à monter à cause de sa goûte, s'écria: *SIRR, je demande pardon à Votre Majesté, si je la fais attendre*. — *Mon cousin*, lui répondit le roi, ne vous pressez pas; on ne sauroit marcher bien vite, quand on est aussi chargé de lauriers que vous l'êtes. — Le maréchal du Plessis, qui ne put faire la campagne de 1672, à cause de son grand âge, ayant dit au roi: « Qu'il portoit envie à ses enfans qui avoient l'honneur de le servir; que pour lui, il souhaitoit la mort, puisqu'il ne lui étoit plus propre à rien; » le roi lui dit, en l'embrassant: *Monsieur le Maréchal; on ne travaille que pour approcher de la réputation que vous avez acquise. Il est agréable de se reposer après tant de victoires*. — Un des musiciens de sa chapelle ayant tenu des propos indécens contre un prélat, l'évêque se trouvant dans la tribune du roi, lui dit que ce musicien perdoit savoir: *Louis XIV*, pénétrant l'intention de l'évêque, lui répondit: *Dites qu'il chante bien, mais qu'il parle mal*. — La discipline ne pouvoit pas être beaucoup plus sévère chez les Romains, que dans les belles années de Louis XIV. Ce prince, passant ses troupes en revue, frappait une baguette la croupe d'un cheval. Le cavalier ayant été désagréché par le mouvement que fit le cheval à cette occasion, fut renvoyé sur le champ, comme incapable de servir. Dans le temps que ce monarque travaillait à établir une discipline austère et inviolable dans ses troupes, il chercha l'occasion d'en donner lui-même un exemple remarquable. L'armée commandée par le grand Condé ayant campé dans un endroit où il n'y avoit qu'une maison, le roi ordonna qu'on la gardât pour le prince. Condé voulut en vain se défendre de l'occuper; il y fut forcé. Je ne suis que volontaire, dit le monarque, et je ne souffrirai point que mon Général soit sous la toile, tandis que j'occuperai une habitation commode... Ce qui immortalise sur-tout Louis XIV, du moins dans l'esprit des artistes (car les cultivateurs et les artisans, les deux classes les plus utiles, n'attachent pas le même prix aux faveurs répandues sur les beaux arts) c'est la protection qu'il accorda aux sciences. C'est sous son règne qu'on vit éclore ces chefs-d'œuvre d'éloquence, d'histoire, de poésie, qui feront l'éternel honneur de la France. Corneille donna des leçons d'héroïsme et de grandeur d'âme, dans ses immortelles Tragédies. Racine, s'ouvrant une autre route, fit paroître sur le théâtre, une passion que les anciens poètes dramatiques n'avoient guère connue, et la peignit des couleurs les plus touchantes. Despréaux, dans ses Épitres et dans son Art Poétique, se rendit l'égal d'Horace. Molière laissa bien loin derrière lui, les comiques de son siècle et de l'antiquité. La Fontaine effaça Esope et Phèdre, en profitant de leurs idées. Bossuet immortalisa les héros dans ses Oraisons funèbres, et instruisit les rois dans son Histoire universelle. Fénélon, le second des hommes dans l'éloquence, et le premier dans l'art de rendre la vertu aimable, inspira par son Télémaque la justice et l'huma- nité. Dans le même temps où notre littérature s'enrichissoit de tant de beaux ouvrages, le Poussin faisoit ses tableaux, Puget et Girardon leurs statues; le Sueur peignoit le cloître des Chartreux, et le Brun les batailles d'Alexandre; Perrault et Mansard fournissoient des modèles aux architectes de toutes les nations; Riquet creusoit le canal de Languedoc; le Nôtre traçoit les jardins de Versailles; Quinault, créateur d'un nouveau genre, s'assuroit l'immortalité par ses Poèmes lyriques, et Lulli donnoit à notre musique naissante, de la douceur et des graces; enfin Descartes, Huyghens; l'Hospital, Cassini, acquéroient des noms célèbres dans l'empire des sciences. Louis XIV encouragea et récompensa la plupart de ces grands hommes; et le même monarque qui sut employer les Condé, les Turcane, les Luxembourg, les Créqui, les Cotinat, les Vauban, les Vendôme, les Villars dans ses armées; les du Quesne, les Tourville, les Duguay-Trouin dans ses escadres; les Colbert, les Louvois, les Torcy, les Beauvilliers dans ses cabinets; choisit les Boileau et les Racine pour écrire son Histoire; les Bossuet, les Fénélon, les Montausier pour instruire ses enfans; et les Fléchier, les Bourdalous, les Massillon pour l'instruire lui-même. Son premier parlement avoit Molé, Lamoignon pour chefs; Talon et Daguesseau pour organes. Malgré tant de grands hommes, choisis ou favorisés par Louis XIV, ce prince a, depuis quelque temps, une foule de détracteurs, auxquels nous répondrons par cette réflexion de d'Alembert. « Le moyen le plus sûr peut-être, dit cet écrivain, d'apprécier les rois, c'est de les juger par les hommes à qui ils accordent leur confiance. *Louis XIV* donna pour gouverneurs à son fils et à son petit-fils, les deux hommes les plus vertueux de la cour, et sur-tout les plus déclarés contre l'adulation et la bassesse, *Montausier* et *Beauvilliers*; pour précepteurs, les deux plus illustres prélats de l'église de France, *Bossuet* et *Fénélon*... Qu'on joigne à tant d'excellens choix pour un seul objet, ceux de *Turenne*, de *Condé*, de *Luxembourg*, de *Colbert* et de *Louvois*. Qu'on y joigne le goût exquis avec lequel le monarque sut apprécier par lui-même les talens si précieux de *Despréaux* et de *Racine*, de *Quinault* et de *Molière*. Qu'on y joigne enfin l'honneur qu'il eut d'avertir sa cour et toute la nation du mérite de ces grands écrivains; et on conclura, pour peu qu'on soit juste, que si *Louis XIV* a été trop encensé par la flatterie, il a été digne aussi de recevoir des éloges par la bouche de la justice et de la vérité. *Bossuet* et les autres hommes de génie, dont le prince sut mettre les talens en œuvre dans les jours brillans de sa gloire, doivent lui faire pardonner quelques choix moins heureux, auxquels il eut la foiblesse de se prêter sur la fin de sa vie : triste fruit du malheur de régner et sur-tout de vieillir sur le trône. » La révolution générale qui se fit sous son règne dans nos arts, dans nos esprits, dans nos mœurs, influa sur toute l'Europe. Elle s'étendit en Angleterre; elle porta le goût en Allemagne, les sciences en Russie; elle ranima l'Italie languissante. Les artistes de ces peuples divers doivent de la reconnoissance à *Louis XIV*. Les lecteurs, curieux de connoître plus en détail les hommes illustres qui ont honoré son siècle, peuvent consulter leurs articles répandus dans ce Dictionnaire... *Limiers*, *Larrei*, *Reboulet*, *la Hode* et *Voltaire*, ont écrit son Histoire : mais le *Siècle de Louis XIV*, quoique supérieurement écrit, est à plusieurs égards trop court, trop superficiel; et les Ouvrages des autres historiens sont trop diffus, trop inexacts; leur travail ne s'est borné qu'à compiler et à défigurer des gazettes.
XX. LOUIS XV, étoit le 3$^{e}$ fils du duc de *Bourgogne*, (depuis dauphin) petit-fils de *Louis XIV*, et de *Marie-Adélaïde* de Savoie. Il naquit à Versailles, le 15 février 1710, et fut d'abord nommé duc d'*Anjou*. Devenu dauphin, le 8 mars 1712, par la mort de son illustre père, il succéda à *Louis XIV*, son bisacuel, le 1$^{er}$ septembre 1715. Il avoit cinq ans et demi lorsqu'il monta sur le trône. Dès sa première enfance, il montra un esprit juste et solide. On lui demanda un jour, qui étoient ceux qu'il devoit aimer? *Les honnêtes gens*, répondit-il. — *Et ceux que vous devez éviter ?* — *Les flatteurs*, reprit-il. On l'entretenoit des titres donnés à ses ancêtres, dont les uns s'appeloient le Hardi, le Grand, le Juste : *Je voudrois*, dit-il, *pouvoir mériter celui de Louis le Parfait*... *Philippe*, duc d'*Orléans*, son plus proche parent, devoit être régent; mais il vouloit devoir cette place à sa naissance, et non au testament de *Louis XIV*. Ce testament qui auroit beaucoup gené son admi- nistration, fut cusse par le par- lement, et la régence lui fut de- ferée, le 2 septembre, c'est-a- dire le lendemain de la mort de Louis XV. Ce prince avoit pré- vu ce qui arriv. J'ai fait mon testament, avoit-il dit à une prin- cesse, parce qu'ils l'ont voulu; cas la reste il en sera du mieux comme de celui de mon père: quand j'aurai les yeux fermes, ou n'y aura aucun égard. Les pré- miers soins du régent, furent de rétaidir les finances qui étoient dans le cas grand désordre. On créa une chambre de justice con- tre ceux qui s'étoient enrichis, sous le règne précédent, des mal- heurs de la France. On renfercha les fœtures d'après de 4000 per- sonnes; et les taxes auxquelles on les sounit étant une ressource inutilisante, le régent permit à Law, intrigant Écossons, de former une banque dont on se promettait les plus grands avan- tages. Tant que cet établissement fut renfermé dans de justes bor- nes, et qu'il n'y eut pas plus de papier que d'espèces, il en ré- sulta un grand crédit, et par con- séquent le bien de la France; mais quand Law eut lié d'autres entreprises à ce premier projet, tout fut dans le plus grand dé- sordre. Voyez les articles LAW, et PHILIPPE, duc d'Orléans, n° 22, auxquels nous renvoyons pour tout ce qui regarde les évé- nemens de la régence. Les suites des dangereuses innovations de Law, furent, la subversion de cent mille familles, la disgrace du chancelier Taguesseau, (Voy. son art.) et l'exit du parlement à Pontoise. Le roi ayant été cou- ronné à Rheims en 1722, et dé- claré majeur l'année suivante, le duc d'Orléans lui remit les ré- nes de l'état, dont il avoit eu la conduite pendant sa minorité. Le cardinal Lubans, alors secrétaire d'état, fut chargé pendant quel- que temps de la direction géné- rale des affaires; mais ce minis- tre étant mort au mois d'août 1723, le duc d'Orléans accepta le titre de premier ministre. Ce prince, mort d'apoplexie le 2 dé- cembre de la même année, eut pour successeur dans le ministère le duc de Bourbon, qui s'em- pressa de chercher une épouse au jeune monarque, il choisit la princesse de Pologne, Marie Laczkowski, fille du roi Stanislas. Le mariage fut célébré à Fontaine- bleau le 5 septembre 1725, et une heureuse fécondité fut le fruit de cette union. Le nouveau ministère ayant effarouché le par- lement, la noblesse et le peuple par des edits bursaux, le duc de Bourbon fut disgracié. Le cardi- nal de Fleury, qui prit sa place, substitua une sage économie aux profusions dont on se plaignoit. Sans avoir le titre de premier ministre, il eut toute la con- fiance de Louis XV, et il s'en servit pour faire le bien et répa- rer les maux passés. La double élection d'un roi de Pologne, en 1733, alluma la guerre en En- rope. Louis XV, gendre de Sta- nislas qui venoit d'être élu pour la seconde fois, le soutint contre l'électeur de Saxe, fortement ap- puye par l'empereur Charles VI. Ce dernier souverain agit si efi- cacement pour le prince qu'il protégeoit, que Stanislas fut obligé d'abandonner la couronne qui lui avoit été décernée, et de prendre la fuite. Louis XV, vou- lant se venger de cet affront sur l'empereur, s'unit avec l'Espagne et la Savoie contre l'Autriche. La guerre se fit en Italie, et elle fut glorieuse. Le maréchal de Villars, en finissant sa longue et brillante carrière, prit Autan, Tortone et Novare. Le maréchal de Coigni gagna les batailles de Parme et de Guastalle. Enfin, en 1734 l'empereur avait perdu presque tous ses états d'Italie. La paix lui étoit devenue nécessaire : il la fit ; mais elle ne fut avantageuse qu'à ses ennemis. Par le traité définitif, signé le 18 novembre 1738, le roi Stanislas, qui avoit abdiqué le trône de Pologne, devoit en conserver les titres et les honnêtes, et être mis en possession des duchés de Lorraine et de Bar, pour être réunis après sa mort à la couronne de France. Ainsi la réunion de cette riche province, si long-temps désirée, et si inutilement tentée jusqu'alors, fut consommée par une suite d'événements auxquels la politique ne se seroit pas attendue. Il n'en coûta qu'une pension de trois millions 500 mille livres faite au duc de Lorraine, jusqu'à ce que la Toscane qu'on lui donnoit en échange, lui fût échue. Le vieux duc de Toscane étant mort peu après, et Louis XV étant déchargé de la pension : Cet argent, dit-il, me vient fort à propos pour diminuer les tailles et pour soulager les pauvres Paroisses qui ont été grâbées. En effet, les tailles furent diminuées de trois millions. La mort de l'empereur Charles VI, arrivée en 1740, ouvrit une nouvelle scène. La succession de la maison d'Autriche fut disputée par quatre puissances ; et la France se déclaracontre la fille de Charles VI. Cette guerre dans laquelle nous eûmes le malheur d'entrer, ne paroissoit guère juste aux sages. Après avoir solennellement garanti la pragmatique-sanction de ce dernier empereur Autrichien, et la succession de Maureen, a héritage de son père ; après avoir eu la Lorraine pour prix de ses engagements, il ne paroissoit pas qu'on eût manquer à une telle promesse. Louis XV entraine par quelques courtisans ambitieux, qui attendaient leur élection d'une nouvelle guerre, s'unit aux rois de Prusse et de Pologne, pour faire élire empereur Charles Ibert, électeur de Bavière. Créé lieutenant général du roi de France, ce prince se rend maître de Passau, arrive à Lintz, capitale de la haute Autriche ; mais, au lieu d'assiéger Vienne, dont la prise eût été un coup décisif, il marche vers Prague, s'y fait couronner roi de Bohème, et va recevoir à Francfort la couronne impériale sous le nom de Charles VII. Ces premiers succès furent suivis de pertes rapides. Prague fut reprise en 1742, et la bataille de Dettingue, perdue l'année suivante, détruisit presque toutes les espérances de l'empereur protégé par la France. Il fut bientôt chassé de ses états héréditaires et errant dans l'Allemagne, tandis que les François étoient repoussés au Rhin et au Mein. Le cardinal de Fleuri avoit terminé sa longue carrière le 29 janvier 1743. Louis XV gouvernant par lui-même, voulut se montrer à la tête de ses armées. Il fit sa première campagne au printemps de 1744, et prit Courtray, Menin et Ypres. Au siège de Menin, on lui dit qu'en risquant une attaque qui ne coûteroit que peu de sang, on pourroit prendre la place quatre jours plutôt : J'aime mieux perdre ces quatre jours, répondit-il, devant une place, qu'un seul de mes qu'est... Louis XV. quitte la Flandre où il avoit des succès, pour aller au secours de l'Alsace où les Autrichiens avoient pénétré. Tandis qu'il marchoit contre le prince Charles de Lorraine, général de l'armée ennemie qui avoit passé le Rhin, il est réduit à l'extrémité par une maladie dangereuse qui l'arrête à Metz. Ce fut à cette occasion que les François lui donnèrent des témoignages singuliers de leur tendresse alarmée : il fut surnommé le BIEN AIME. La nouvelle de sa guérison fut reçue comme celle d'une victoire importante ; et le roi, dans les transports de sa reconnoissance, s'écria : Ah! qu'il est doux d'être aimé ainsi ! et qu'ai-je fait pour le mériter ? Pendant sa maladie, il avoit tenu un propos qui prouve que ses maux ne lui avoient pas fait perdre de vue l'intérêt de l'état. Son dessein, en quittant la Flandre, avoit été de livrer bataille au prince Charles de Lorraine ; mais la marche trop lente des troupes ne lui avoit pas permis de l'exécuter en personne. C'étoit le maréchal de Noailles qui avoit pris le commandement en chef de l'armée d'Alsace. Louis XV, instruit dans son lit de la réunion des troupes, dit au comte d'Argenson : Écrivez de ma part au maréchal de Noailles que pendant qu'on portoit Louis XIII au tombeau, le Prince de Condé gaznoit une bataille. A peine est-il rétabli, qu'il va assiéger Fribourg, et le prend le 5 novembre 1744. Les batailles de Fontenoy et de Lawfeld gagnées en 1745 et 1747, la journée de Mèle suivie de la prise de Gand, Ostende forcée en trois jours, Bruxelles prise au cœur de l'hiver, tout le Brabant Holandois subjugué, Berg-Op-Zoom emporté d'assaut, Maestricht investi en présence de quatre-vingt mille hommes, sont des événements sur lesquels nous renverrons le lecteur à l'article des maréchaux de SAXE et de LOEWENDAL. Mais nous ne pouvons passer sous silence, qu'à la bataille de Fontenoy Louis XV, frappé du spectacle des morts et des mourans, dit à un de ses officiers : Qu'on ait soin des François blessés, comme de mes enfants. On lui demanda : Comment il vouloit qu'on traitât les blessés du parti Anglois. — Comme les nôtres, répondit-il ; ils ne sont plus nos ennemis. S'étant apperçu que les monceaux de cadavres, les cris des mourans, le sang qui inondoit une vaste plaine, arrachoient des larmes au dauphin, il lui dit : Apprenez, mon fils, combien la victoire est chère et douloureuse. La bataille de Fontenoy fut la première qu'un roi de France eût gagnée en personne sur les Anglois, depuis St. Louis. Le maréchal de Saxe ayant fait de l'armée une espèce de camp retranché, le duc de Cumberland pénétra ces retranchemens, à la tête des troupes Angloises et Hanovriennes. La victoire commençoit à se décider pour elles. Le maréchal envoya deux fois prier la roi de se retirer : Louis XV resta, et sa présence décida en partie, le gain de la bataille. Dès ce jour mémorable, l'armée Françoise prit sur celle des Anglois et des alliés une supériorité qu'elle ne perdit plus ; mais, tandis que tout cédoit en Flandre, les affaires d'Italie étoient dans le plus mauvais état. La bataille de Plaisance, perdue, en 1746, par le maréchal de Maillebois, avoit forcé les François à repasser les Alpes. Les troupes du duc de Savoie et de la reine de Hongrie ravageaient la Provence. Les Anglois, aussi heureux sur mer que les Autrichiens l'étoient en Italie, ruinoient notre commerce; ils s'emparoient de Louisbourg et du Cap-Breton : ils faisoient par-tout des prises immenses. *Louis XV*, à chaque victoire qu'il avoit remportée, avoit offert la paix; on l'avoit refusée. *Écrivez en Hollande*, disoit-il à un de ses ministres, que je ne demande que la tranquillité de l'Europe; ce n'est pas ma condition, c'est celle des peuples que je veux rendre meilleure. Enfin cette paix, si désirée par les peuples accablés d'impôts, fut conclue à Aix-la-Chapelle le 18 octobre 1748. Le roi qui, suivant ses expressions, *vouloit faire cette paix, non en marchand, mais en prince*, fit plus pour ses alliés que pour lui-même. Il assura Parme, Plaisance et Guastalle à Dom Philippe, son genre, et le royaume des Deux-Siciles à Dom Carlos, son parent. Il fit rétablir le duc de Modine son allié, et la république de Gênes, dans tous leurs droits. Mais il priva le prétendant Stuart de l'asile qu'il lui avoit accordé; et cette condition forcée et peu honorable, que les Anglois lui imposèrent, prouve assez la vanité des éloges des poètes, qui ne cessèrent de répéter en vers et en prose, qu'il avoit donné la paix à l'Europe. Après cette paix, Louis auroit pu travailler à dédommager la France des malheurs de la guerre, si l'état des finances l'avoit permis. Cependant de grandes routes furent ouvertes dans tout le royaume, pour faciliter le commerce. L'École Royale Militaire fut établie en 1751; on éleva quantité de monumens publics; les sciences et les arts furent honorés d'une protection particulière. On espéroit quelques beaux jours; et au milieu du calme qu'on commençoit à ressentir, on s'apercevoit à peine des épines que l'affaire des *Billets de Confession* semèrent dans quelques villes. Mais la tranquillité des états fut troublée par une nouvelle guerre, allumée de Lisbonne à Pétersbourg, pour quelques terrains incultes de l'Acadie, dans l'Amérique septentrionale. Les Anglois, dont l'ambition cherchoit l'occasion d'une rupture, nous les disputèrent en 1755, et firent la guerre sans la déclarer. Le roi de Prusse, auparavant allié des François, se ligue avec l'Angleterre, tandis que l'Autriche, notre ancienne ennemie, s'unit avec la France. *Louis XV* est forcé de prendre les armes. Les Anglois furent d'abord battus dans le Canada, et craignirent une invasion dans leurs isles. Ils perdirent le Port-Mahon, que le maréchal de Richelieu prit d'assaut au printemps de 1756, après une victoire navale du marquis de la Galissonnière. Le maréchal d'Estrées gagnait d'un autre côté, la bataille de Hastimbeck sur le duc de Cumberland. Le maréchal de Richelieu, envoyé pour commander à sa place, poussa le général Anglois, qui capitula à Closter-Seven avec toute son armée. L'électorat de Hanovre étoit conquis. Une armée Françoise, jointe à celle des Cercles, marcha la même année 1757 contre le roi de Prusse en Saxe, et fut battue à la fameuse journée de Rosbach, donnée au commencement de novembre. Cette victoire fut dé- cisive : l'électorat de Hanovre fut repris, malgré la capitulation de Closter-Seven, parce que cette capitulation, qui n'étoit qu'une espèce de traité politique, ne fut pas confirmée par les Anglois. L'armée Françoise ruinée par l'indiscipline, la désertion, les maladies, et les rapines, fut encore battue à Creveit par le prince de Brunswick en 1758 ; mais le duc de Broglie les vengea, en remportant une victoire complète à Bergen, vers Francfort, le 13 avril 1759. Enfin, après différens combats, où chaque parti étoit tantot vaincu, tantot vainqueur, tous les princes pensèrent sérieusement à la paix. La France en avoit un besoin extrême. Ses armées, ses flottes avoient été battues ; ses ministres renvoyés l'un après l'autre, sans que les finances et l'administration s'en trouvassent mieux. Les Anglois avoient fait des conquêtes prodigieuses dans les Indes ; ils avoient ruiné entièrement notre commerce en Afrique ; ils s'étoient emparés de presque toutes nos possessions en Amérique. Le Pacte de Famille, conclu en 1761 entre toutes les branches souveraines de la maison de Bourbon, ne les avoit pas empêchés d'enlever aux Espagnols la Havane, l'isle de Cuba dans le golfe du Mexique, et les isles Philippines dans la mer des Indes. Par le traité de paix qui fut signé à Paris au commencement de 1763, ils rendirent quelques-unes de leurs conquêtes ; mais ils en gardèrent la meilleure partie. La France céda à l'Angleterre Louisbourg ou le Cap-Breton, le Canada, toutes les terres sur la gauche de Mississippi, excepté la nouvelle Orléans. L'Espagne y ajouta en- core la Floride. Les Anglois gagnèrent environ 1500 lieues de terrain en Amérique. On leur abandonna le Sénégal en Afrique, et ils restituèrent la Gorée. Minorque fut échangé contre Belle-Isle. Les isles de la Guadeloupe, de Marie-Galande, de la Desirade, de la Martinique, de Sainte-Lucie, celles de Saint-Pierre et de Miquelon pour la pêche de la morue, restèrent à la France. On restitua réciproquement les comptoirs et les places sur les cotes de Coromandel et d'Orixa. Telle fut la fin de cette guerre, funeste à la France, et peut-être à l'Angleterre, puisqu'elle a été en partie la source des divisions cruelles qui ont séparé les Colonies de la métropole. Les années qui suivirent cette paix, furent tranquilles, si l'on en excepte l'affaire du duc de Parme avec le pape Clement XIII, qui obligea le roi de se rendre maître du Comtat-Venaissin, en 1768, la conquête de la Corse, et les changements arrivés dans la magistrature, en 1770 et 1771. Les Jésuites, que quelques parlements avoient déjà chassés de leur ressort en 1762, furent entièrement abolis en France par un édit du roi, donné au mois de novembre 1764. Tous ces événements sont si récents, qu'il suffit de les indiquer. Au commencement de mai 1774, Louis XV fut attaqué, pour la seconde fois, de la petite-vérole, et cette terrible maladie l'enleva à son peuple le 10 du même mois. Il étoit dans sa 65e année, et occupoit le trône depuis 59 ans, 8 mois et quelques jours. Son attachement tendre pour sa famille, sa douceur envers ceux qui le servoient, son amour pour la paix, sa modération jointe à un esprit sage et juste, pouvoient faire espérer un bon règne, si ses vertus n'avoient pas été allégés par ses courtisans et ses maîtresses. Il étoit affable, prévenant, humain, naturellement porté à faire du bien, et n'auroit jamais pu faire de mal, si on ne le lui avoit quelquefois inspiré. On sortoit ordinairement content de sa présence. Il est vrai que les étrangers et les gens de lettres l'intimidoient un peu, (car il étoit naturellement timide) et qu'ils ne tiroient de lui, que quelques mots, ou quelques questions insignifiantes, et presque toujours les mêmes. Mais il étoit plus ouvert avec des courtisans, ou des officiers. — Un jour qu'il revenoit de la chasse, l'officier de la garde-robe, qui étoit absent, lui ayant fait attendre sa chemise pendant un quart-d'heure, quoiqu'il fût tout en sueur, il défendit au gentilhomme de semaine de le gronder. Il dit comme Louis XIV, dans une pareille occasion : Laissez-le ; il est assez fâché d'avoir manqué à son devoir. — Quand il alloit à la chasse, on portoit toujours quarante bouteilles de vin, moins pour lui que pour sa suite. Un jour qu'il eut soif, il demanda un verre de vin. On lui répondit qu'il n'y en avoit plus. N'en prend-on pas quarante bouteilles, demanda-t-il ? — Oui, Sire ; mais tout est bu. — Qu'on en prenne à l'avenir, dit-il tranquillement, quarante-une, afin qu'il en reste une pour moi. — Un officier, qui s'étoit ruiné au service, lui ayant demandé mille louis, pour se mettre en état de continuer ses campagnes, il les lui accorda. Le contrôleur général, qui venoit de compter des sommes con- sidérables pour des affaires importantes et pressées, représenta au roi qu'il n'y avoit point d'argent au trésor : Eh bien ! dit ce prince, qu'on lui donne celui qui est dans ma cassette pour mes plaisirs ; il n'est pas juste que je me divertisse lorsqu'un de mes Officiers souffre. — Un brigadier de ses armées, qui n'étoit pas riche, fut envoyé par le général pour lui rendre compte d'une action, où il s'étoit distingué. Louis XV tira de son doigt un diamant, qu'il lui donna. L'officier général lui ayant fait sentir que, quelque précieux que fût un tel don, il avoit plus besoin d'argent que de bijoux, le roi lui envoya le lendemain une somme plus considérable que la valeur du diamant... Lorsqu'il ne pouvoit accorder ce qu'on lui demandoit, il répondoit avec tant de bonté, qu'on lui tenoit compte, pour ainsi dire, de ses refus. — Un vieux officier lui ayant demandé un poste, et le ministre de la guerre lui ayant répondu qu'il n'y en avoit pas de vacant : Vous voyez, dit le roi au militaire, l'impossibilité où je me trouve de vous obliger ; mais revenez une autre fois, je serai sans doute plus heureux... Ce ton de bonté affectueuse, il le prenoit souvent avec ses anciens serviteurs. Quoiqu'on lui ait reproché de n'avoir vu bien des choses que par autrui, il étoit, dit-on, instruit des affaires du royaume et de l'administration générale et particulière. Très souvent il avoit un agent de confiance auprès de ses ambassadeurs, avec lequel il entretient une correspondance secrète. Mais il n'avoit pas assez de force dans le caractère, pour se décider d'après lui-même. Les Mémoires politiques du maréchal de *Noailles* renferment quelques lettres de lui, qui prouvent qu'il entroit dans les détails, et qu'il appréciait tout avec une sagacité peu commune. Le grand nombre d'impôts qu'il mit sur son peuple furent murmurer : et si quelques-uns furent occasionnés par les guerres dispendieuses qu'il eut à soutenir, d'autres furent sollicités par l'avidité de ceux qui profitoient des graces de la cour et de la foiblesse du monarque. De ce nombre, furent ses favoris et ses maîtresses, qui, sur-tout dans les derniers temps, dévorèrent la substance du peuple, pour satisfaire leurs vices, leur luxe et leurs fantaisies. Le trône n'affranchit point des foiblesses de l'humanité, et *Louis XV*, en vieillissant, cédant plus que jamais à ces foiblesses, quelques hommes pervers qui l'entouraient, en profitèrent pour devenir les sangsues de la nation. L'excès des abus des vingt dernières années de son règne, ne contribuèrent pas peu à la révolution qui s'est faite de nos jours dans l'administration générale de la France. *Louis XV* reconnut ses fantes en mourant, et il se proposoit de soulager ses sujets, s'il avoit survécu. Il aimoit la religion, protégeoit ses ministres, et ne souffroit point qu'on tournât en dérision les choses sacrées, sur-tout en sa présence. Nous ne parlerons pas de l'accident effroyable du 5 janvier 1757 ; nous l'avons détaillé dans l'article de l'infame auteur de cet attentat (*Voy. DAMIENS*). *Louis XV* étoit, à sa mort, le plus ancien des monarques de l'Europe. Il eut de son mariage, deux princes, morts l'un et l'autre ; et huit princesses, dont il ne reste plus que deux. Ce prince avoit le goût des beaux arts, et connoissoit l'histoire et la géographie. On a de lui, un petit vol. in-8°, 1718, sur le *Cours des principales Rivières de l'Europe* : ouvrage devenu rare, et qu'il avoit composé sous la direction du célèbre géographe de *Lisle*. Les sciences, les lettres et les arts ont été encouragés et perfectionnés sous son règne. Le voyage au Pôle par *Maupertuis*, et celui à l'Équateur par la *Condamine*, entrepris l'un et l'autre à de si grands frais ; d'autres voyages aux Philippines, à la Californie, en Sibérie, faits par ordre du gouvernement, prouvent le zèle du roi et de ses ministres, pour tout ce qui avoit rapport à l'astronomie, à la navigation, à l'histoire naturelle. La physique expérimentale, les mathématiques, la mécanique, ont fait des progrès considérables ; et ces progrès ont influé sur les arts nécessaires. Les étoffes ont été manufacturées à moins de frais, par les soins du célèbre *Vaucanon*, et de quelques autres mécaniciens dignes de marcher sur ses traces. Un académicien infatigable autant qu'éclaire, M. *Bahamel*, a augmenté les lumières des agriculteurs, et abrégé leurs travaux. M. *Poissonnier*, célèbre médecin, a trouvé enfin le secret, longtemps recherché, de rendre l'eau de la mer potable. Un horloger ingénieux, M. *le Roy*, a inventé une pendule qui supplée à la connoissance qui nous est refusée des longitudes de la mer. Enfin, s'il y a eu moins de génie et de grands talens que dans les beaux jours de *Louis XIV*, la nation est en général plus instruite. Des poètes touchans ou agréables, quelques philosophes éloquens, et un grand nombre de beaux esprits, ont illustré le règne de Louis XV. Il est vrai que le goût de la déclamation, la manie des antithèses et des tours nouveaux, a beaucoup fait dégénérer le style; mais il se trouve toujours des esprits bien faits, qui ne se laissent pas entraîner au torrent du mauvais goût. Une véritable éloquence a presque toujours animé les écrits de nos premiers magistrats; et la jurisprudence ayant été éclairée par la philosophie, ils ont mieux connu ce droit universel puisé dans la nature, qui s'élève au-dessus des lois de convention et des contumes barbares. Voy. les Tables chronologiques, article FRANCE. Voy. aussi les articles MONTGON. — VII. BOIS (du). — FLEURI, n.º II. — VILLARS. — FOUQUET, n.º IV. — SAXE. — LOEWENDAL. — BOURDONNAYE. — II. DUPLEIX. — WIGNEROD, etc. etc.
XXI. LOUIS XVI, du nom de BOURBON, dernier roi de France, naquit le 23 août 1754, de Louis, dauphin, et de Marie-Josephine de Saxe, sa seconde femme, fille de Frederic-Auguste, roi de Pologne. Il fut le second fruit de leur hymen. Au moment qu'il vit le jour, toute la cour se trouvoit à Choisy; la dauphine étoit restée presque seule à Versailles; aucun prince du sang n'assista, suivant l'usage, à ses couches; et l'enfant commença sans éclat et dans une sorte d'abandon, une vie qui devoit se terminer par la plus funeste catastrophe. Le courrier qui fut chargé de porter la nouvelle de sa naissance à la cour, fit une chute dont il mourut sur-le-champ, et sans pouvoir remplir sa mission. Louis fut nommé duc de Berry; Son éducation fut douce, mais soignée; son père se chargea de lui apprendre la grammaire et les langues; la dauphine, de lui enseigner l'histoire qu'elle possédoit parfaitement; l'évêque de Limoges, de pénétrer son cœur des principes de la religion; le duc de la Vauguyon, son gouverneur, de lui inspirer, par son exemple, l'exercice de la probité, de la franchise, et de toutes les vertus de l'honnête homme. Le jeune duc s'empressa de profiter de leurs leçons. Que je serois content, dit-il un jour, si je pouvois savoir quelque chose que mon père ne sait point! Le duc de Bourgogne, son frère aîné, mourut en 1760, à l'âge de neuf ans, et lui ouvrit le chemin pénible du trône. Si sa carrière lui eût permis d'y parvenir, Louis eût été le meilleur des princes; il eût vécu heureux, et n'eût pas vraisemblablement éprouvé de chute; car le duc de Bourgogne avoit déjà annoncé assez de fermeté pour faire présumer qu'il eût comprimé le premier essor de la révolution, ou du moins soutenu avec plus de succès les droits de la monarchie chancelante. En 1765, Louis eut le malheur de perdre son père, si universellement regretté, et bientôt après la dauphine, qui ne put survivre à son époux. Sa douleur fut vive et profonde; le jeune prince resta long-temps sans vouloir sortir, et lorsqu'en traversant les appartements, il entendit dire pour la première fois: Place à M. le Dauphin, des pleurs inondèrent son visage, et il s'évanouit. Deux anecdotes annoncèrent dès-lors sa justice: au milieu de la cour corrompue de son aïeul, des courtisans lui ayant demandé quel surnom il prendroit à son avènement au trône ? Celui de Louis le Sévère, leur répondit-il. Se trouvant à la chasse, le co- cher de sa voiture se letoit d'ar- river au lieu où le cerf étoit cer- né, et alloit traverser un champ de idé, le dauphin l'arrête, et lui ordonne de prendre le chemin ordinaire, en disant : Pourquoi mes plaisirs feroient-ils tort au pauvre ? ce blé ne m'apparent pas. Le cabinet de Versailles, dans le dessein de prévenir les guerres qui avoient désolé si long-temps la France et l'Au- triche, avoit projeté une qua- drable alliance entre ces deux états; et l'union du dauphin avec Marie-Antoinette d'Aurichée, fille de l'impératrice Marie-Thé- réas, en commença le rappro- chement. Elle fut cependant célé- brée sous de bien funestes aus- pices. On sait que la fête donnée par la ville de Paris à cette oc- casion, fit périr par le défaut d'ordre et de précaution, plus de quatre mille personnes, cul- bables et étouffées sur cette trême place de Louis XVI, où son successeur devoit ensuite périr lui-même. Le dauphin, vivement ailligé de cet événe- ment, écrivit au lieutenant de police : « Je suis pénétré de tant de malheurs; on m'apporte en ce moment ce que le roi me donne tous les mois; je ne puis déposer que de cela, et je vous l'envoie; hâtez-vous de secourir les plus malheureux. » Louis, sans se permettre aucune dépense superfine, continua à envoyer sa rente de plusieurs mois, et n'en d'étourna quelques sommes que pour les porter secrètement dans les réduits du pauvre. Lorsque ces actes de bienfaisance étoient apperçus, il disoit agréablement: « Il est bien singulier que je ne puisse aller en bonne fortune, sans qu'on le sache. » Tant d'hu- manite annonçoit le règne le plus heureux pour son peuple et pour lui; la France n'en a pas compté de plus sinistres. Lorsqu'on lui an- nonça, en 1774, la mort de son atout, qui l'appeloit à la royauté, il parut effraye de son nouve au pouvoir, et s'écria : O mon Dieu ! quel malheur pour moi ! A cette époque, nos finances se trou- voient épuisées, le commerce sans vigueur, la marine ancan- tie; soixante-dix millions avoient été consommés par anticipation sur les revenus de l'état, et l'ex- cédent des dépenses sur la recette, s'élevoit à vingt-deux millions. Pour faire disparaître ces maux, Louis XVI appela au ministre ceux que l'opinion publique lui désigna comme les plus pro- pres à les réparer. L'ergennes, revenu de l'ambassade de Suède, ent le département des affaires étrangères : l'ungot, qui s'étoit fait aimer dans son intonance de Limoges, dirigea les finan- ces comme contreleur-général; connu par sa probité, Males- herbes fut employé dans le con- sent : Sartores quitta le soin de la police pour créer en peu de temps, et sans impôts, dans le département de la marine, soixante sept vaisseaux de ligne, et quarante-neuf frégates; Mon- repos enfin, désigné au roi par le dauphin son père, fut place à la tête de l'administration. Si quel- ques-uns de ces ministres parurent ensuite au-dessous de leur re- nommée, du moins le monarque n'avoit-il cherché, en les plaçant auprés de lui, qu'à leur fournir l'occasion de la justifier. Le pre- mier édit de son règne, fut un bienfait; il dispensa les peuples du payement du droit connu sous le nom de *joyaux avènement*. Le second, fait un acte de justice; il rassura les nombreux créanciers de l'état, et promit d'acquitter la dette publique. Les parlements, dont tous les membres avoient été exilés, étoient regrettés et environnés dans leur chute de l'estime générale; ils furent rappelés à leurs fonctions, le 12 novembre 1774. Blantot après, le crédit national commença à renaître, et on osa concevoir l'espoir d'une prospérité durable. On rembourra vingt-quatre millions de la dette exigible, cinquante de la dette constituée, vingt-huit des anticipations; l'intérêt des créances sur les biens du clergé, tomba à quatre pour cent; les actions de la compagnie des Indes et les billets des fermes générales, s'élevèrent à un taux plus considérable. On supprima les pensions abusives; on diminua celles qui étoient peu méritées. L'économie personnelle du monarque servit d'exemple, et devint extrême; on lui représenta qu'il la poussa trop loin: *Que m'importent l'éclat et le luxe*, s'écria-t-il; *de vaines dépenses ne sont pas le bonheur!* Dans le dessein de borner le ravage de l'usure, un *Mont-de-l'été* fut établi dans la capitale, et présenta des ressources aux indigènes, au prix du plus modique intérêt. On forma une caisse d'escompte destinée à augmenter la circulation du numéraire, et à faciliter les opérations du commerce. Le régime désastreux des corvées, qui, pour un foible travail sur les grandes routes, arrachoit l'agriculteur à des occupations plus pressantes, fut supprimé, et la servitude personnelle dans les do- domaines du roi, abolie. On adoucit le code criminel; la torture, née dans les cachots de l'inquisition, prodiguant les tourmens et la douleur, dans l'espoir de trouver des coupables, disparut de notre législation criminelle, et cessa de la déshonorer. *Louis XVI* recueillit le fruit de la reconnaissance publique dans un voyage qu'il fit, en 1780, à Cherbourg, pour visiter les travaux faits dans ce port. Il parcourut la Normandie, et par-tout sur son passage, il reçut les marques de l'affection la plus sincère. Plein de reconnaissance, il écrivait à la reine: «L'amour de mon peuple a retenti jusqu'au fond de mon cœur; jugez si je ne suis pas le plus heureux roi du monde.» Pour conserver le souvenir de l'accueil qu'on lui avait fait, il voulut que son second fils, né quelque temps après, portât le nom de *Duc de Normandie*, et se rappelât sans cesse une province qui avait fait éprouver à son père les plus douces émotions. L'aurore d'un si beau règne alloit être suivie d'une affreuse nuit; la guerre d'Amérique l'amena. Les colonies A gloises de ce vaste continent avoient repoussé les impôts de la métropole, et rompu les liens qui les unissoient à elle. Leurs députés étoient arrivés à Paris pour y réclamer des secours; les esprits s'étoient échauffés en faveur des insurgés; de toutes parts on représenta que la France avait toujours été l'asile des peuples opprimés, qu'elle avait protégé de ses armes le berceau de la liberté en Hollande, et qu'elle devoit le couvrir de sa puissance à Boston: qu'il étoit temps enfin d'humilier l'Angleterre et de lui ôter pour toujours ses prétentions à la souveraineté des mers. Suivant M. Malouet, dans ses Mémoires sur les Colonies, Louis XVI fut presque le seul de sa cour qui ne partagea point à ce sujet l'opinion de ceux qui l'entouroient ; ce ne fut qu'avec la plus grande répugnance que, cédant au vœu de son conseil pour l'indépendance américaine, il la reconnut. De grands succès signalèrent aussitôt la valeur françoise. Sur le continent, l'armée du général Burgoyne fut faite prisonnière : sur les mers, Lamothe-Fiq, et, d'Estaing, Vaudreuil, en Amérique, Suffren dans les Indes, firent plusieurs fois triompher notre pavillon. Le résultat de cette guerre fut pour l'Angleterre la perte de ses colonies ; mais elle en conçut contre la France et son monarque, une haine active et durable, qui alimenta bientôt les troubles intérieurs de l'une, et hata la marche de l'autre vers l'échafaud. Le premier effet de ce ressentiment, fut de favoriser l'invasion de la Hollande par le duc de Brunswick, et de nous arracher cet ancien allié pour s'emparer de tout son commerce ; le second, de rendre la médiation de la France inutile et sans force, lorsque la Turquie, en guerre avec la Russie, la réclama pour faire cesser les hostilités. Les Russes, certains que les vœux du gouvernement François ne tendoient pas à favoriser leur agrandissement, ne cachèrent plus leur animosité. De leur côté, les Turcs, convaincus de notre foiblesse, cherchèrent d'autres médiateurs ; et nous perdons à la fois tous les avantages commerciaux que nous retirions de nos liaisons au Nord avec la Russie, au Midi de celles que nous avions avec les Échelles du Levant. Ce fut vers ce temps que Louis eut le bonheur d'avoir son second fils. La ville de Paris célébra sa naissance par un bal que le roi ouvrit, et où il combla les vœux des Parisiens, en dansant un menuet avec la femme du premier échevin. On doit observer que cette fête, cette union du monarque à ses sujets, eurent lieu le 21 janvier 1782, et que onze ans après, le même jour et la même ville le virent conduire à la mort. Ce fut à l'époque de la naissance du dauphin, que son père reçut de la part d'un étranger, un hommage simple, mais qui parut le flatter. La société de Médecine de Paris, en donnant son prix à Thomas Ollif, médecin anglois, trouva pour épigraphe au mémoire de ce savant ce distique latin en honneur du roi : Hac ego, dum felix, nimium tu Gallia, regem Pacis habes legumque et liberitatis amicum. Il méritoit alors plus que jamais l'éloge des étrangers et l'amour de son peuple. La durée d'un hiver rigoureux, et le débordement des fleuves avoient occasionné de grands dégâts dans les campagnes. Les chemins étoient détruits, les arbres emportés, les maisons menaçaient ruine. Le roi accorda une somme de trois millions pour être répartie sur les laboureurs les moins imposés, et trois autres millions pour distribuer des bestiaux, des denrées et des instruments d'agriculture ; en remplacement de ces sommes, il ordonna une réduction sur les fonds attribués aux batimens de ses maisons, et la retenue d'un vingtième pendant un an sur toute pension au- dessus dessus de dix mille livres. Cependant les finances s'étoient altérées pendant la guerre précédente, et le crédit public disparaissait à la suite de plusieurs emprunts onéreux ; les capitalistes s'alarmoient en prévoyant une faillite ; vainement le roi avoit-il dit publiquement dans son conseil : *Je ne veux plus ni nouvel impôt, ni emprunt* ; on lui en présentoit sans cesse comme le seul moyen d'élever la recette au niveau d'une dépense qui excédoit centmillions. Dans ces circonstances pénibles, *Louis XVI* convoqua la première assemblée des Notables, qui se retira sans remédier à rien. Le cardinal de *Brienne*, qui dirigeoit les finances, crut alors pouvoir emporter par la force, ce que son prédécesseur *Colonne* avoit vainement tenté par la persuasion. Il proposa l'impôt du timbre et la subvention territoriale. Le premier frappoit douloureusement le commerce ; la subvention devoit porter sur les grands propriétaires, et dès-lors sur les membres du parlement ; ceux-ci mettant leur intérêt personnel à l'abri de la haine publique, vouée alors au ministre, s'opposèrent à l'enregistrement de ces deux impôts, et furent exilés à Troyes. Rappelés bientôt après par l'indulgence, peut-être extrême, de *Louis XVI*, ils déclarèrent qu'ils n'avoient pas le droit de consentir les impôts, et ils demandèrent la convocation des états généraux. Le clergé, qui jusqu'alors n'avoit pris aucune part aux querelles politiques, se réunit aux magistrats pour la réclamer, et les villes principales firent entendre le même vœu. *Louis*, adhérant à l'opinion générale, assembla une seconde fois les Notables pour déterminer la forme des états, ainsi que la manière d'y voter. Se croyant aimé parce qu'il méritoit de l'être, il espéra s'entourer de bonnes vues, et fonder son pouvoir sur le bonheur public. Les sacrifices personnels ne lui coûtoient rien ; et l'économie particulière, loin de lui déplaire, flattoit son goût pour la simplicité. C'est à cette époque, que des députés du tiers-états de Bretagne, admis à son audience, s'étant mis à ses genoux, il s'empressa de les relever, en leur adressant ces mots dignes de *Titus* : « Levez-vous ; ce n'est point à mes pieds qu'est la place de mes enfans. » Les états s'ouvrirent à Versailles le 5 mai 1789. Les costumes divers attribués aux trois ordres, commencèrent à jeter parmi eux les premiers germes de division ; ils se multiplièrent de jour en jour. Le *déficit* dans les finances étoit léger, et un dévouement généreux, excité dans un petit nombre d'hommes l'eût facilement comblé ; mais chaque ordre cherchant à éviter le fardeau de la dette publique ne s'occupa que de son intérêt ; et ne montra d'autre envie que celle de sacrifier les deux autres. « Une inquiétude générale, dit le monarque aux députés, un désir exagéré d'innovations se sont emparés des esprits et finiroient par égarer totalement les opinions, si on ne se hâtoit de les fixer par une réunion d'avis sages et modérés. Tout ce qu'on peut attendre du plus vif intérêt au bonheur public, tout ce qu'on peut demander à un souverain, le premier ami de ses peuples, vous pouvez, vous c'ez l'attendre de moi. » On ne pouvoit s'exprimer avec plus de raison et de bonté tous les pas de *Louis*, jusqu'alors, avoient paru dirigés par la sagesse; mais l'art de gouverner est subordonné au cours des événements, qui ne dépend pas toujours des hommes, et qui se joue souvent de leur sagesse. Les ordres s'étoient séparés; *Louis*, à qui le ministère avoit persuadé que le seul moyen légitime de se procurer les subsides nécessaires, éroit de favoriser la représentation du tiers—état en nombre égal de députés à celui des deux autres ordres réunis, chercha à terminer cette scission; aussi, lorsque *Mide Luxembourg*, au nom de la chambre de la noblesse, lui fit des objections contre la réunion, le roi lui répondit: « Toutes mes réflexions sont faites; dites à la noblesse que je la prie de se réunir: si ce n'est pas assez de ma prière, je le lui ordonne. Quant à moi, je suis déterminé à tous les sacrifices. A Dieu ne plaise qu'un seul homme périsse jamais pour ma qu'elle. » Ce dernier mot devint la base continuelle de sa conduite, de sa généreuse foiblesse et de tous ses malheurs. Quelques régimens s'étoient approchés de Versailles pour soutenir le service des gardes françaises dont la cour suspectoit la fidélité; on avoit fait concevoir aux députés des craintes sur la sureté de leurs personnes; *Mirabeau* demanda le renvoi des troupes. Tout l'avis s'arma à sa voix; la Bastille fut prise le 14 juillet 1789; et *Louis*, le lendemain, fatigué des mouvemens qui l'entouroient, des meurtres populaires dont la capitale venoit d'être le théâtre, ne consultant que son cœur, et son désir d'appaiser les esprits, se rendit à l'assemblée, à pied, sans armes, et presque sans gardes. Là, au milieu de la salle et debout, il conjura les députés de ramener la tranquillité publique. « Je sais, leur dit-il, qu'on cherche à élever contre moi d'injustes préventions; je sais qu'on a osé publier que vos personnes n'étoient pas en sureté. Des récits aussi coupables ne sont-ils pas démentis d'avance par mon caractère connu? Eh bien! c'est moi qui me fie à vous. » Ce courage, cet abandon, firent taire pour le moment toutes les factions. L'enthousiasme du plus grand nombre des députés fut extrême; ils voulurent servir eux-mêmes de gardes au monarque, pour le reconduire au château. On resta plus d'une heure dans ce court trajet; et le roi, après son arrivée, parut sur le balcon de son appartement, pour y recueillir les témoignages réitérés de l'affection publique. Ce fut pour lui le dernier instant de bonheur. Bientôt après, le régiment de Flandre vint à Versailles, et selon l'usage, les gardes du monarque lui donnèrent un repas de corps. Aussitôt la malveillance répandit que dans ce festin la cocarde arborée par la nation, avoit été foulée aux pieds; la haine agita ses poignards; Paris s'émut; un attroupement immense de femmes, escorté de brigands armés de piques et de fusils, se dirigea, le 5 octobre, sur Versailles; la garde nationale le suivit. La plupart de ceux qui la formoient, attachés à l'ordre, venoient de gré, ou par la force de l'exemple, soutenir les efforts de l'assemblée pour le bien public, et rassurer le monarque lui-même contre les justes craintes qu'il devoit avoir conçues; mais dans la nuit des scé- lérats poussés par des manœuvres clandestines, des hommes déguisés en femmes, d'autres barbouillés de boue, de lie, forcent les sentinelles, pénètrent dans le château, enfoncent les portes, en massacrent les gardes, cherchent vainement la reine pour l'immoler à leur furie, et frappent à coups de sabre le lit dont elle venoit de s'échapper. Le roi, entouré de son épouse, de ses enfans en pleurs, de ses serviteurs remplis d'effroi, conserva toute sa sérénité. Il répondit à ceux qui le conjuroient de fuir : « Il est douteux que mon évasion puisse me mettre en sureté ; mais il est très-certain qu'elle deviendroit le signal d'une guerre qui feroit couler des flots de sang. J'aime mieux périr ici que d'exposer pour ma querelle tant de milliers de citoyens. » Le résultat de cette sanguinaire insurrection fut de conduire le monarque et toute sa famille à Paris. Louis s'y établit dans le château des Tuileries. Depuis plus de cent ans, les rois n'y avoient pas fait de résidence habituelle ; rien n'étoit préparé pour le recevoir ; cependant, malgré les incommodités de ce nouveau domicile, et dès le lendemain de son arrivée, il crut devoir rassurer les provinces sur son sort, les inviter à la tranquillité, et prier l'assemblée de venir à Paris pour y continuer ses travaux près de sa personne. Force immédiatement après de licencier ses gardes, il en reçut d'autres, dont le commandant général fut placé sous les ordres de la municipalité de la capitale. Pour lui, les sacrifices étoient sans cesse suivis d'autres sacrifices. Il n'en accepta pas moins, le 14 février 1790, la nouvelle constitution. Son dis- cours dans cette occasion fut rempli de sensibilité. « Vous qui pouvez, dit-il aux députés, influer par tant de moyens sur les véritables intérêts de ce peuple qu'on égare, de ce peuple qui m'est si cher, dont on m'assure que je suis aimé, quand on veut me consoler de mes peines, dites-lui que s'il savoit à quel point je suis malheureux, à la nouvelle d'un attentat contre les personnes ou les propriétés, sans doute il m'épargneroit cette douloureuse amertume... Je préparerai de bonne heure mon fils au nouvel ordre de choses que les circonstances ont amené ; je l'accoutumerai à reconnoître, malgré le langage des flatteurs, qu'une sage constitution le préservera des dangers de l'inexpérience, et que la liberté doit ajouter un nouveau prix aux sentimens d'amour et de fidélité dont la France, depuis tant de siècles, a toujours donné à ses rois des preuves touchantes. » Ces vœux furent promptement déçus. La constitution civile du clergé vint jeter de nouveaux fermes de troubles ; le roi refusa d'y donner son adhésion : on lui en fit un crime. Le départ de ses tantes pour l'Italie fit craindre le sien, et on le priva même d'aller à Saint-Cloud, où, comme l'année précédente, il vouloit se rendre pour y jouir des beaux jours du printemps. Les massacres et les insurrections continuaient dans le midi : l'insubordination germoit dans toutes les troupes ; on accusoit la reine de chercher à soulever toutes les puissances de l'Europe contre la France. Louis, force d'éloigner ses chapelains et les grands officiers attachés de tout temps à sa personne, n'ayant plus de 356 LOU. part à la confection des lois, ne nommant aucun des magistrats qui rendoient la justice en son nom, privé de la prérogative de faire grace et de commuer les peines, n'ayant plus aucune action sur l'administration intérieure, confiée entièrement aux départemens et aux districts, exclu du droit de commander l'armée, gêné dans celui de déclarer la guerre et de faire la paix, privé du soin de recouvrer les impositions, de les répartir, de récompenser les services publics, d'organiser le ministère, Louis recommit qu'il n'étoit plus possible de gouverner un état d'une aussi grande étendue que la France, avec des moyens aussi foibles que ceux qu'on avoit laissés à sa disposition. Il est temps qu'il fasse le roi, écrivait alors un journaliste; sans cela plus de roi. Louis XVI crut pouvoir se soustraire à d'odieux soupçons et aux attentats qu'il prévoyait, acquérir plus de liberté, et sauver sa famille de tout outrage. Déjà, Charles V, comme lui retenu prisonnier à Paris, s'étoit échappé d'une ville où ses amis n'osoient paroître. Dans la nuit du 20 au 21 juin 1791, Louis s'évada des Tuileries, dans l'intention, a-t-il déclaré, de gagner Montmédi, mais de ne point quitter la France. Avant son départ, il laissa à l'assemblée une déclaration qui renferme trop d'amertume, mais l'impartialité de l'histoire ne lui permettra pas de dissimuler que la plupart de ses motifs de plaintes étoient fondés. Qui peut douter maintenant que la constitution, comme il le disoit dans cet acte, ne fût insuffisante pour arrêter les insurrections, pour empêcher qu'une anarchie com- plète ne s'établit au-dessus des lois; que l'assemblée n'eût perdu alors jusqu'à la force nécessaire pour revenir sur ses pas, et pour reprendre l'autorité dont les clubs s'étoient emparés avec arrogance. Le roi, reconnu à Varennes, ne voulut point employer la force, et craignit que sa délivrance ne coûtât la vie à quelques-uns de ses défenseurs. Reconduit à Paris par une armée de 50 mille gardes nationaux qui se recrutoient de village en village, il rentra prisonnier dans le château, dont il étoit sorti. L'assemblée délibéra aussitôt s'il devoit régner encore, ou être déchu de sa puissance. Le premier parti triomphe, malgré de vives oppositions, malgré les cris d'ennemis nombreux réunis au Champ de Mars, et qu'on fut forcé de disperser par le canon et l'exécution de la loi martiale. Cette autorité foible et sans forces, rendue à un souverain toujours prisonnier, étoit une illusion. L'assemblée constituante où régnoient encore tant d'esprits sages et amis de l'ordre, eût pu l'accroître; mais elle prononça sa séparation par fatigue et lassitude, et elle fit place à l'assemblée législative. Celle-ci présente beaucoup de férocité et peu de génie, une foiblesse honteuse à arrêter le crime, et un attentat continuel contre le peu de pouvoir qu'on avoit abandonné à Louis. Les prêtres assermentés ou non furent bannis, les émigrés frappés de mort. La guerre fut déclarée à toutes les puissances de l'Europe. On la voulut pour faire redouter des trahisons et en accuser le monarque. Je n'ai qu'une crainte, disoit un député, c'est que nous ne soyons pas assez trahis pour pouvoir expulser la royauté. Cette expulsion devint le but de la journée du 20 juin 1792. Vingt mille hommes, divisés en trois bandes, forcent les portes de l'assemblée et celles de l'intérieur des Tuileries. La porte de l'œil de bœuf étoit fermée, on l'ébranle; elle alloit être brisée; c'en étoit fait de la famille royale. Un seul homme désarma ces tigres; ce fut Louis XVI. Il ouvre lui-même la porte en s'écriant: *Je ne crois pas avoir rien à craindre des François*. Cette fermeté suspend toute furie. Louis se retire au fond de la chambre. Un furieux se place devant lui pour offrir sans cesse à ses regards ces mots: *la Mort*, écrits sur ses vêtements; un autre lui présente une bouteille, et lui ordonne de boire à la santé de la nation; un autre tenant d'une main un long pistolet armé d'un dard, et de l'autre un sabre nu, crioit: *à bas le veto*; un autre portoit au haut d'une fourche, un poumon de veau, et montroit cette inscription au-dessous: *Cœur des Aristocrates*; un autre enfin s'approche et place sur la tête de Louis un bonnet rouge. Après deux heures d'insultes et de menaces, le maire *Péthion* paroît, monte sur une estrade, et lui dit: *Sire, vous n'avez rien à craindre*. Louis XVI lui répond aussitôt: « L'homme de bien qui a la conscience pure, ne tremble jamais; il n'y a que ceux qui ont quelque chose à se reprocher qui peuvent avoir peur. » A l'instant, prenant la main d'un grenadier, il ajouta: *Tiens, mets la main sur mon cœur, et dis à cet homme s'il bat plus vite qu'à l'ordinaire*. Cette journée devoit lui faire présager sa fin prochaine. Dès ce moment, il s'attendit à périr, et ne cessa de chercher à résigner sa famille à souffrir de nouveaux malheurs. On dit qu'à cette époque il fit un premier testament dont on n'a pas connu les dispositions. Dans le même temps, M. de Sainte-Croix, désigné pour le ministère, refusoit d'y entrer, et lui expliquoit ses motifs. *Vous faites trop d'objections*, lui répondit Louis, *pour devenir le ministre d'un roi de quinze jours*. Cette prédiction ne tarda pas à se vérifier. Le dix août suivant, le tocsin sonne; des phalanges de Marseillois, unies au peuple des faubourgs, couvrent la place du Carrousel, et investissent les Tuileries; elles obéissent à la voix de *Chabot* et de *Danton*, et tournent leurs canons contre la demeure du roi. Dans cette position critique, il falloit ou finir de nouveau, ou mourir à son poste. Un conseil particulier détermine Louis XVI à se rendre à l'assemblée avec sa famille, et à mettre ses jours sous sa sauvegarde. « Allions, dit-il, en levant la main droite, donnons, puisqu'il le faut encore, cette dernière marque de dévouement. » La reine qui s'opposoit à ce parti, fut entraînée. L'entrée de la salle fut très-difficile par l'affluence du peuple qui l'entouroit; la marche fut, à chaque pas, interrompue; par-tout des cris affreux se faisoient entendre. A peine Louis XVI et sa suite se trouvoient-ils placés dans l'intérieur, que les hostilités commencèrent entre les rassemblements des faubourgs et des Marseillois, et les Suisses qui se trouvoient de garde au château. Ceux-ci triomphèrent un moment; ils balayèrent les cours et la place du Carrousel. Si trois cents d'entre eux qui avoient suivi le roi à l'assemblée, si le bataillon caserné à Ruelle, 358. LOU et qui s'avançoit sur Paris, les eussent rejoints, il est probable que cette journée eût changé de face; mais l'assemblée, dans l'effroi, sollicita le monarque d'arrêter l'effusion du sang, et il signa l'ordre aux soldats de mettre bas les armes, et à ceux accourus de Ruelle, de rebrousser chemin. Ausitôt, le peuple se jette sur les Suisses de garde, les désarme et les égorge; on massacre tout ce qui se trouve dans le château; la flamme et le fer le parcourent; et celui qui étoit venu chercher un asile au sein de l'assemblée, y entend prononcer la suspension de son pouvoir, et l'ordre de le renfermer au Temple. Ce gothique palais reçut d'abord Louis XVI, son épouse et sa famille; mais la commune de Paris, trouvant bientôt ce logement trop commode, décida que la tour seule serviroit à son logement. Cette tour, construite du temps même des Templiers, n'avoit jamais été habitée. Son intérieur sombre, ses voûtes lugubres servoient d'archives. Pour isoler cette tour, on abattit aussitôt une partie des bâtiments, et on l'environna d'un large fossé. On éleva au-delà une enceinte de murs très-élevés, et on diminua le jour de toutes les fenêtres. Sept guichets et huit portes de fer défendirent l'escalier qui conduisoit à l'appartement de Louis. « Eh! Messieurs, disoit-il souvent, que de précautions et de dépenses pour un prisonnier qui n'a, je vous l'assure, aucune envie de s'évader. » L'assemblée législative fit place à la Convention. Celle-ci s'empressa de proclamer la déchéance du monarque et d'ordonner qu'il seroit mis en jugement devant elle. Louis, avant sa détention, avoit quelquefois paru irrésolu dans ses desseins, et foible lorsqu'il s'agissoit d'agir; il devint dans sa prison, un modèle de sérénité et de courage, au milieu des outrages de toute espèce. On ne lui laissa ni encre, ni plume, ni papier, ni crayon; mais on lui donna des livres, et l'on a compté que pendant sa détention il avoit lu 257 volumes. Occupé de l'éducation de son fils, tout entier à consoler son épouse, à se fortifier lui-même par les secours de la religion, il se plut à oublier ses peines et à les pardonner. — L'histoire conservera plusieurs détails de sa captivité. L'un de ses geoliers s'amusoit à regarder sur la muraille une vieille carte de géographie, presque effacée. « Vous aimez la géographie, lui dit Louis XVI, je vais vous chercher une meilleure carte. » En effet, il passa dans son cabinet pour en rapporter une très-belle qu'il cloua lui-même au mur. Un autre, indigné de sa tranquillité, voulut le faire approcher d'une croisée où on lui présentoit la tête sanglante de Mad. de Lamballe; un commissaire l'empêcha d'avancer; quelques jours après, on lui demanda le nom du premier, « Je l'ignore, répondit-il vivement; je n'avois pas besoin de le savoir; mais je me rappellerai toujours le nom de celui qui s'est généreusement opposé à ce qu'on me présentât de trop près cet affreux spectacle. » Lorsque Manuel, pénétrant dans sa chambre, vint lui apprendre l'abolition de la royauté, il eut le courage de n'en point paroître affecté, et de s'en entretenir avec lui, comme d'un événement qu'il avoit prévu. Chaque matin, il lisoit les journaux et les opinions L O U 379 des députés qui étoient relatives à son procès; mais il n'oublia jamais de les brûler dans le poêle de son cabinet, pour ne pas compromettre le défenseur qui les lui apportait en secret, et à qui la municipalité avait défendu de les faire connoître à l'accusé. Les officiers municipaux parurent craindre qu'on ne lui fit parvenir du poison pour terminer ses jours : « Ne craignez rien, leur dit M. de Malesherbes, le roi n'est pas comme les autres hommes, il est religieux et sait mourir » — Cependant sa condamnation se poursuivit avec chaleur. Dans la séance du lundi, 10 décembre 1792, on avait fait à la convention le rapport de la conduite de Louis, depuis le commencement de la révolution. On l'avait peint comme un tyran, s'opposant aux progrès de la liberté, feignant d'accepter la constitution pour l'anéantir, refusant de sanctionner des lois utiles, c'est-à-dire, celles contre les prêtres, accédant secrètement à la convention de Pilnitz, par laquelle l'empereur, le roi de Prusse s'engageoient à rétablir la monarchie absolue en France, provoquant enfin le 10 août, en faisant lui-même soulever les patriotes des faubourgs, pour les faire environner ensuite et immoler par les Suisses. Ce dernier chef d'accusation étoit tellement dénué de probabilité, qu'il ne put être allégué sans exciter le sourire des ennemis mêmes du monarque. Personne n'ignoroit que les assaillans s'étoient trouvés en nombre vingt fois supérieur aux Suisses et à ceux qui s'étoient rendus dans le château pour le défendre au premier bruit de l'insurrection. Aussi, Louis répondit-il avec raison à cette accusation : « Toutes les autorités constituées l'ont vu; le château et ma vie étoient menacés; et comme j'étois moi-même une autorité constituée, je devois me défendre. » Traduit à la barre de la convention, inopinément, sans conseils, sans secours, il répondit avec autant de sang froid que de simplicité et de modération sur trente-quatre chefs d'accusation qui n'avoient nul rapport entre eux. On lui reprocha jusqu'à ses aumônes et à ses bienfaits, comme des moyens employés par lui pour séduire le peuple et lui faire prendre parti en sa faveur. Sur cette singulière inculpation, l'accusé répondit : « Mon plus grand plaisir fut de faire le bien; mais en général, je ne me rappelle pas les dons que j'ai faits. » Une partie des députés voulait qu'on lui refusât des défenseurs; la majorité décida qu'il pouvoit en choisir. MM. de Malesherbes, Tronchet et Desèze, chargés par Louis de sa défense, entrèrent au Temple, conférèrent avec lui, et l'accompagnèrent, le 26 décembre, dans sa dernière comparution à l'assemblée. L'un d'eux promenant lentement ses regards sur elle, s'écria : C'est vainement que je cherche parmi vous des juges, je n'y vois que des accusateurs. Son éloquence, la sérénité de l'accusé, les larmes des deux vieillards qui l'accompagnaient comme défenseurs, rien ne put adoucir son sort. Le jugement fut prononcé, le 17 janvier 1793. Une première décision déclara Louis coupable de conspiration et d'attentat contre la sûreté publique; une seconde le priva de tout recours, de tout appel au peuple François, convoqué dans les assemblées pri- 360 LOU maires; une dernière lui infligea la peine de mort, à la foible majorité de cinq voix. La convention étoit alors formée de 748 membres, en y comprenant la députation d'Avignon; un député étoit mort, et onze se trouvoient absens par commission; le nombre restant se trouvoit de 786. Les absens volontaires, et ceux qui ne vouloient pas opiner, devoient être comptés pour l'absolution. Louis, condamné par 365 voix, le fut donc, non par la minorité des votans, mais par celle des membres de la convention, dont la majorité étoit de 366. Cette assemblée prononça de nouveau que l'appel interjeté par Louis, étoit nul, et qu'il ne seroit accordé aucun sursis à l'exécution du jugement, fixée au 21 janvier. L'accusé avoit prévu depuis long-temps sa destinée, et s'y étoit résigné avec courage. Le journal de M. de Malesherbes contient à cet égard des détails que l'histoire doit conserver. « Dès que j'eus la permission, dit-il, d'entrer dans la chambre du roi, j'y courus: à peine m'eut-il aperçu qu'il quitta un Tacite ouvert devant lui, sur une petite table; il me serra entre ses bras; ses yeux devinrent humides, et il me dit: votre sacrifice est d'autant plus généreux, que vous exposez votre vie, et que vous ne sauvez pas la mienne. — Je lui représentai qu'il ne pouvoit pas y avoir de danger pour moi, et qu'il étoit trop facile de le défendre victorieusement, pour qu'il y en eût pour lui. — Il reprit: j'en suis sûr, ils me feront périr; ils en ont le pouvoir et la volonté. N'importe: occupons-nous de mon procès comme si je devois le gagner, et je le gagnerai en effet, puisque la mémoire que je laisserai sera sans tache. Mais quand viendront les deux avocats? Il avoit vu Tronchet à l'assemblée constituante; il ne connoissoit pas Desèze. — Il me fit plusieurs questions sur son compte, et fut très-satisfait des éclaircissemens que je lui donnai. Chaque jour, il travaillait avec nous à l'analyse des pièces, à l'exposition des moyens, à la réfutation des griefs, avec une présence d'esprit et une sérénité que ses défenseurs admiroient ainsi que moi: ils en profitoient pour prendre des notes et éclairer leur ouvrage... Ses conseils et moi, nous nous crûmes fondés à espérer sa déportation; nous lui fûmes part de cette idée; nous l'appuyâmes: elle sembla adoucir ses peines; il s'en occupa pendant plusieurs jours, mais la lecture des papiers publics la lui enleva, et il nous prouva qu'il falloit y renoncer. Quand Desèze eut fini son plaidoyer, il nous le fut: je n'ai rien entendu de plus pathétique que sa pénaraison. Nous fûmes touchés jusqu'aux larmes. Le roi lui dit: il faut la supprimer, je ne veux pas les attendrir. — Une fois que nous étions seuls, ce prince me dit: j'ai une grande peine! Desèze et Tronchet ne me doivent rien; ils me donnent leur temps, leur travail, peut-être leur vie: comment reconnoître un tel service? Je n'ai plus rien, et quand je leur ferois un legs, on ne l'acquitte-roit pas. — Sire, leur conscience et la postérité se chargent de leur récompense. Vous pouvez déjà leur en accorder une qui les comblera. — Laquelle? — Embrassez-les! Le lendemain, il les pressa contre son cœur, et tous deux fondirent en larmes. — Nous approchions du juge- ment: il me dit un matin: ma sœur m'a indiqué un bon prêtre, qui n'a pas prêté serment, et que son obscurité pourra soustraire dans la suite à la persécution : Voici son adresse. Je vous prie d'aller chez lui, de lui parler, et de le préparer à venir lorsqu'on m'aura accordé la permission de le voir. Il ajouta : voilà une commission bien étrange pour un philosophe ! car je sais que vous l'êtes; mais si vous souffriez autant que moi, et que vous dusziez mourir comme je vais le faire, je vous souhaiterais les mêmes sentiments de religion, qui vous consoleroient bien plus que la philosophie. — Après la séance où ses défenseurs et lui avoient été entendus à la barre, il me dit : Vous êtes certainement bien convaincu actuellement que, dès le premier instant, je ne m'étois pas trompé, et que ma condamnation avoit été prononcée avant que j'eusse été entendu. — Lorsque je revins de l'assemblée, où nous avions demandé l'appel au peuple, et où nous avions parlé tous les trois, je lui rapportai qu'en sortant j'avois été entouré d'un grand nombre de personnes, que toutes m'avoient assuré qu'il ne périt pas, ou au moins que ce ne seroit qu'après eux et leurs amis. Il changea de couleur, et me dit : les connoissez-vous ? Retournez à l'assemblée, tâchez de les rejoindre, d'en découvrir quelques-uns; déclarez-leur que je ne leur pardonnerais pas s'il y avoit une seule goutte de sang versée pour moi : je n'ai pas voulu qu'il en fût répandu, quand peut-être il auroit pu me conserver le trône et la vie : je ne m'en repens pas. — Ce fut moi qui lui annonçai le premier, le décret de mort : il étoit dans l'obscurité, le dos tourné à une lampe placée sur la cheminée, les coudes appuyés sur la table, le visage couvert de ses mains; le bruit que je fis le tira de sa méditation : il me fixa, se leva, et me dit : Depuis deux heures, je suis occupé à rechercher si, dans le cours de mon règne, j'ai pu mériter de mes sujets le plus léger reproche : eh bien ! M. de *Malesherbes*, je vous le jure dans toute la vérité de mon cœur, comme un homme qui va paroître devant Dieu, j'ai constamment voulu le bonheur du peuple, et jamais je n'ai formé un vœu qui lui fût contraire. — Je revis encore une fois cet infortuné monarque : deux officiers municipaux étoient debout à ses côtés; il étoit debout aussi, et lisoit. L'un des officiers municipaux me dit : Causez avec lui, nous n'écouterons pas. Alors, j'assurei le roi que le prêtre qu'il avoit désiré alloit venir. Il m'embrassa, et me dit : La mort ne m'effraie pas, et j'ai la plus grande confiance dans la miséricorde de Dieu. » Ce récit de M. de *Malesherbes*, témoin oculaire, mérite d'être cru dans toutes ses circonstances. — Dès le 14 janvier, jour où la convention établit une série de questions, l'accusé vit si bien que sa condamnation étoit irrévocable, qu'il ajouta à ses prières celle des agonisans. Quelques jours après, il prit un moment l'air agité, et se promenoit à grands pas tenant un morceau de pain. *Cléry*, son valet de chambre, le considéroit attentivement et s'aperçut de son émotion. En effet l'âme de *Louis* se trouvoit tourmentée de l'impuissance où il étoit de donner une marque de gratitude à ce serviteur qui avoit partagé sa prison et ses peines : 362 LOU tout-à-coup il s'arrête et se tournant brusquement vers *Cléry*, il lui présente l'aliment qu'il tient à la main; « mon ami, lui dit-il, prenez la moitié de ce pain afin qu'avant ma mort j'aie au moins goûté le plaisir de partager quelque chose avec vous. » Le 20, *Louis* entendit sans murmure la lecture de son jugement et voulut lui-même l'apprendre à sa famille, pour l'armer de résignation. Son épouse et sa sœur se montrèrent dignes de son courage; elles le félicitèrent de la fin de ses douleurs et d'aller rejoindre l'auteur de tout bien. Sa fille, après avoir poussé au ciel d'inutiles gémissemens, s'évanouit; son jeune fils chercha alors à sortir pour aller, disoit-il, supplier le peuple de ne pas laisser mourir son père. A minuit, *Louis* entendit la messe; aussi-tôt après il se jeta sur un lit où il s'endormit d'un sommeil paisible. Le matin il dormait encore, lorsque *Cléry* vint l'éveiller et l'habiller pour la dernière fois. A huit heures, on entra dans son appartement pour le conduire à l'échafaud. Il descendit d'un pas ferme les degrés de la tour, et traversa les cours en tournant ses derniers regards vers le côté de la prison qui renfermoit sa famille. Placé dans un carrosse, à côté de l'abbé *Edgeworth*, son confesseur, et ayant deux gendarmes vis-à-vis de lui, il resta deux heures à faire le trajet du Temple à la place de *Louis XV*. Là, étoit l'échafaud; il y monte; on lui coupe les cheveux; on le dépouille de ses vêtements; on veut lui lier les mains; il s'y refuse, en disant: *Je suis sûr de moi*; on insiste; il tend ses mains avec docilité; s'avançant du côté gauche de l'estrade, il s'écria d'une voix forte: « François, je meurs innocent; je pardonne à mes ennemis, et souhaite que ma mort soit utile au peuple. La France... » Alors un roulement de tambours couvrit sa voix, et l'empêcha de terminer. *Allez, fils de St. Louis, montez au Ciel*, lui crioit son confesseur avec enthousiasme; et le fils de St. Louis présenta sa tête aux bourreaux. Son corps, transporté au cimetière de la *Magdeleine*, fut consumé dans la chaux vive, ainsi que l'avoit ordonné la convention. Avant de marcher au supplice, *Louis* avoit déposé entre les mains de quelques officiers municipaux, un testament écrit de sa main, et daté du 25 décembre 1792. Il fut lu dans la séance de la commune, le jour de l'exécution. Sa touchante simplicité, le généreux oubli qu'on y remarque de tout sentiment de vengeance, honorera le souvenir de son auteur. Quelque opinion que les orages des temps aient pu faire naître sur son caractère, on ne pourra y lire, sans émotion, ces passages: « ... Impliqué dans un procès, dont il est impossible de prévoir l'issue, à cause des passions des hommes, et dont on ne trouve aucun prétexte dans aucune loi existante; n'ayant que Dieu pour témoin de mes pensées et auquel je puisse m'adresser, je prie tous ceux que je pourrai avoir offensé par inadvertance, car je ne me rappelle pas d'avoir fait sciemment aucune offense à personne, de me pardonner le mal qu'ils croient que je puis leur avoir fait... Je pardonne de tout mon cœur à ceux qui se sont déclarés mes ennemis, sans que je leur en aie donné aucun sujet... Je recommande mes enfans à ma femme; je n'ai jamais douté de sa tendresse maternelle pour eux; je lui recommande surtout de ne leur faire regarder les grandeurs de ce monde, s'ils sont condamnés à les éprouver, que comme des biens dangereux et périssables; je recommande à mon fils, s'il avoit le malheur de devenir roi, de songer qu'il se doit tout entier au bonheur de ses concitoyens; qu'il doit oublier toute haine et tout ressentiment, et sur-tout ce qui a rapport au malheur et au chagrin que j'éprouve; qu'il ne peut faire le bonheur des peuples qu'en régnant suivant les lois; mais, en même temps, qu'un roi ne peut les faire respecter, et opérer le bien qui est dans son cœur, qu'autant qu'il a l'autorité nécessaire; qu'autrement, étant lié dans ses actions, et n'inspirant point de respect, il ne peut plus être utile... Je voudrois pouvoir témoigner ma reconnaissance à tous ceux qui m'ont montré un attachement véritable et désintéressé. D'un côté, si j'ai été sensiblement touché de l'ingratitude des gens, à qui je n'avois témoigné que des bontés, à eux, à leurs parens ou amis; d'un autre côté, j'ai eu la consolation de voir l'attachement et l'intérêt gratuit que beaucoup de personnes m'ont montrés, et je les prie d'en recevoir tous mes remercimens. Dans les situations où sont les choses, je craindrois de les compromettre si je les nommois; mais je recommande spécialement à mon fils de chercher les occasions de pouvoir les reconnoître. Je pardonne volontiers, à ceux qui me gardent, les mauvais traitements et les gènes dont ils ont cru devoir user envers moi. J'ai trouvé quelques ques ames compatissantes: que celles-là jouissent, dans leurs cœurs, de la tranquillité que doit leur donner leur façon de penser... Je finis en déclarant devant Dieu, et prêt à paroitre devant lui, que je ne me reproche aucun des crimes qui sont avancés contre moi. — Si *Louis* eut toutes les vertus privées dont un homme peut s'honorer; s'il fut bon époux, excellent père de famille, l'impartialité avone qu'il fut trop confiant à l'égard de ses ministres, qui abusèrent souvent de leur autorité, et qu'il éloigna souvent, par un caractère brusque, les épanchemens de l'amitié. Simple dans ses goûts, il aimoit le travail et les plaisirs vrais. Sans faste comme sans passions désordonnées, l'exercice de la chasse et de quelques arts mécaniques, fut son seul délassement. Il possédoit parfaitement l'histoire, et étoit l'un des meilleurs géographes de France. Une académie célèbre réforma plusieurs erreurs dans une carte des mers du Nord, d'après ses observations; et l'on sait qu'il en écrivit d'autres pour diriger la route et les travaux de l'infortuné *Lapeyrouse*. Le bailli de *Suffren*, à son retour de l'Inde, s'entretenant avec lui de son expédition, resta étonné de la parfaite connaissance qu'il avoit du pays, et de ce qu'il paroissoit avoir été témoin de tout ce qu'il y avoit exécuté. Auparavant, *Louis* avoit fait donner des ordres à tous les marins de respecter le pavillon de l'Anglois *Cook*, quoique la France fût alors en guerre avec sa nation, et de secourir en tous lieux ce célèbre navigateur. Il parloit purement le latin, et il apprit avec facilité l'anglois, 364 LOU lorsqu'il eut embrassé la défense des Américains. Dans ce qu'il a écrit, on trouve un style aisé et naturel, qui n'exclut point la force; on lui attribue, dans les *Mémoires de Soulavie*, un portrait du ministre *Choiseul*, digne de *Tacite*. Ce prince offre un nouvel exemple que les vertus privées ne suffisent pas pour bien gouverner, et qu'en vain a-t-on le désir du bien, si on n'a la force de le faire exécuter. A sa mort, l'état déchiré, les orages révolutionnaires se succédant sans cesse, les massacres, les dilapidations, ont encore prouvé que le gouvernement d'un grand empire doit se centraliser pour devenir juste, et qu'il ne reprend sa splendeur au dehors et sa prospérité au dedans, que lorsqu'il est dirigé par une main courageuse et ferme. Celle de *Louis XVI* fut vacillante; et il méritale même reproche qu'*Agis*, roi de Lacédémone, condamné aussi à mort par le peuple. La mère de ce dernier lui dit: «O mon fils, tu fus bon, clément et vertueux; mais trop de foiblesse a perdu l'état et toi-même.» Ce même jugement est exprimé dans ces vers, mis au bas du portrait de *Louis XVI*. Ce prince informé, qu'une sévère loi, Sur un vil échafaud, fit périr comme un traître, Ne parut digne d'être, roi Que lorsqu'il eut cessé de l'être. Il dut à ses malheurs l'amour de l'univers; Trop foible sur le trône, il fut grand dans les fers. Le jour de son trépas fut celui de sa gloire; Et quelque jugement qu'en porte l'avenir, Il faudra que l'on dise, en lisant son histoire, S'il ne sut pas régner, au moins il sut mourir.
*DAUPHINS de France.*
XXII. LOUIS, Dauphin, appelé MONSEIGNEUR, fils de *Louis XIV* et de *Thérèse d'Autriche*, né à Fontainebleau, le 1er novembre 1661, eut le duc de *Montaussier* pour gouverneur, et *Bossuet* pour précepteur. Ce fut en faveur de ce prince, qu'on nomme communément le *Grand Dauphin*, que furent faits les commentaires et les belles éditions des bons auteurs Latins, dites *ad usum Delphini*. Il n'en fit pas grand usage; et l'étude n'était pas sa passion favorite. Il joignoit du courage à un caractère bon et facile. Son père le mit à la tête des armées en 1688; il prit Philipsbourg, Heidelberg, Manheim, et conquit le Palatinat. Cette campagne acquit autant de gloire au *Dauphin*, que d'avantages à la France. Il accompagna ensuite *Louis XIV* au siège de Mons, à celui de Namur, et commanda l'armée de Flandre en 1694. Son second fils, le duc d'*Anjou*, qu'il avoit eu de *Marie-Christine de Bavière*, son épouse, fut appelé, en 1700, à la couronne d'Espagne; et c'est alors qu'il dit, à ce qu'on prétend, qu'il n'espiroit qu'à dire toute sa vie: *Le Roi mon père, et le Roi mon fils*; belles paroles, si l'indolence et l'inapplication ne les avoient autant inspirées que la modération. Ses autres fils furent *Louis* duc de Bourgogne, l'aîné de ses trois frères, et *Charles* duc de Berry, le dernier de ses enfants. *Voyez BERRY*. Le *Dauphin* passa la plus grande partie de sa vie à Meudon et à Choisy, dont *Mademoiselle* lui avoit donné l'usage. Dans cette vie retirée, il se livroit aux plaisirs et à l'amour, quoiqu'il fût gêné dans ses inclinations par le roi son père. Il lia une intrigue avec *Louise de Caumont*, fille du duc de la *Force*, placée auprès de madame la *Dauphine*. Cette princesse crut prévenir les suites de cette inclination, en la mariant, en 1688, avec *Louis-Scipion de Grimoard*, comte de *Roure*; mais cette intrigue devint seulement plus secrète. Enfin, le *Dauphin* et la comtesse du *Roure* étant devenus veufs l'un et l'autre en 1690, le prince crut pouvoir se livrer plus librement à son penchant; mais le roi l'en punit, en exilant Mad. du *Roure* à Montpellier. Ce monarque en avoit mauvaise idée, et ne voulut pas naturaliser une fille que le *Dauphin* en avoit eue, et qui épousa dans la suite *Mesnager*, négociateur du traité secret avec l'Angleterre, en 1711. Le *Dauphin* s'attacha ensuite à *Marie-Emilie de Joly de Choisy*. Voy. I. CHOIS. Ce prince mourut à Meudon, le 14 avril 1711, de la petite -vérole, à 50 ans. Rien n'étoit plus commun, même long-temps avant sa mort, que ce proverbe qui couroit sur lui: *Fils de Roi*, *Père de Roi*, *sans être Roi*. Ce mot étoit fondé sur la santé de *Louis XIV*, meilleure que celle de son fils. Le *Dauphin* avoit un peu usé la sienne par la chasse, la table et les plaisirs; mais dans les dernières années de sa vie, il fut vertueux et retiré. « C'étoit, dit *Duclos*, le meilleur des hommes et le plus médiocre des princes. Il respectoit et craignoit beaucoup le roi qu'il croyoit aimer, et qu'il traitoit plus en roi qu'en père, comme il en étoit traité plus en roi qu'en fils. Le *Dauphin* étoit chéri du peuple, parce qu'il étoit très-populaire; et que n'ayant aucun crédit, on ne pouvoit lui imputer aucun des maux dont le peuple étoit allégé. »
XXIII. LOUIS, Dauphin, fils aîné du précédent et père de *Louis XV*, né à Versailles, le 6 août 1682, reçut en naissant le nom de *Duc de Bourgogne*. Il avoit à peine sept ans quand, à l'occasion d'une Table généalogique des rois de France, le duc de *Montaussier* lui demanda: *Lequel il choisiroit des differens titres qu'on avoit donnés à nos rois?* - Celui de *Père du peuple*, répondit-il. Le duc de *Beauvilliers*, un des plus honnêtes hommes de la cour, et *Fenélon*, un des plus vertueux et des plus aimables, veillèrent à son éducation, l'un en qualité de gouverneur, l'autre en qualité de précepteur. Sons de tels maîtres, il devint tout ce qu'on voulut. Il étoit naturellement emporté; il fut modéré, doux, complaisant: à un petit nombre d'occasions près, où il laissa percer des traits de son ancien caractère. L'éducation le changea tellement, qu'on eût dit que ses vertus lui étoient naturelles. *Louis XIV* forma exprès le camp de Compiegne pour lui servir de l'icon. Il fut général des armées d'Allemagne en 1701, généralissime de celle de Flandre, en 1702, et battit la cavalerie ennemie près de Nimègue: il prit Brisach par capitulation, en 1703 (Voy. MARS. II.) Mais il se distingua moins par les qualités guerrières, que par les vertus morales et chrétiennes. Comme il faisoit une longue station à l'église, un jour qu'on disposoit les troupes pour combattre, *Gamache*, l'un de ses menins, lui dit : *Je ne sais si vous aurez le royaume du Ciel; mais pour celui de la terre, le prince Eugène et Marleborough s'y prenant mieux que vous*. Les malheurs de la guerre, toujours suivis de ceux des peuples, l'affligeoient sensiblement. Les déprédations qui les ruinoient, affligeoient son cœur presqu'autant que la guerre. On parloit, en sa présence, des richesses immenses laissées par le cardinal *Mazarin*. Le duc de *Beauvilliers* dit, que pour calmer ses inquiétudes au lit de la mort, il avoit voulu en faire une donation générale au roi. *Il eut encore fallu*, dit le duc de Bourgogne, qu'il eût fait ratifier cette donation par le pauvre peuple, qui réclamoit sa dépouille. Il voyoit les maux; il chercha les remèdes, pour les appliquer lorsqu'il seroit sur le trône. Il s'instruisit de l'état du royaume. Il voulut connoître les provinces. Il joignit aux connoissances de la littérature et des sciences, celles d'un prince qui veut régner en roi sage, et faire des heureux. Il répétoit souvent d'après *Fénélon* : « Les rois sont faits pour les peuples, et non les peuples pour les rois. Ils peuvent donner des récompenses, parce qu'alors ils acquittent une dette; mais jamais des pensions, parce que n'ayant rien à eux, ce ne peut être qu'aux dépens des peuples. » S'étant refusé un meuble dont il avoit envie, mais qu'il trouva trop cher, il dit à un courtisan qui lui conseilloit de l'acheter : *Non, les sujets ne sont assurés du nécessaire, que lorsque les princes s'interdisent le superflu*. Il renonça aux spec- spectacles de bonne heure. Le spectacle d'un *Dauphin*, disoit-il, c'est l'état des provinces. Il disoit, à l'occasion des dépenses excessives qu'on faisoit pour la statue de Louis XIV, sur la place Vendôme; dépenses que le roi lui-même avoit blâmées : *Je suis affecté à cet égard comme le roi : comment se réjouir quand le peuple souffre?* La France fondoit les plus belles espérances sur lui, lorsqu'une maladie cruelle l'enleva à la patrie avec la *Dauphine* son épouse. Le jour même que cette princesse mourut, le *Dauphin* tomba malade, et comme on s'entretenoit auprès de son lit de la manière dont la princesse avoit été traitée : « Soit que les médecins l'aient tuée, dit le religieux prince, soit que Dieu l'ait appelée, il nous faut également adorer ce qu'il permet et ce qu'il ordonne. » Il mourut lui-même six jours après à Marly, le 18 février 1712, un an après son père, dans sa 30e année. C'est pour ce prince que l'illustre *Fénélon* composa son *Télémaque*, et la plupart de ses autres ouvrages. Il avoit épousé *Marie-Adélaïde de Savoie*, (*Voyez XIX. MARIE*) qu'il aima tendrement. Il lui confioit tout, hors les secrets de l'état. Dans une occasion où elle redoubla ses instances pour le pénétrer, il répondit à sa curiosité en lui chantant ces vers : Jamais mon cœur n'est qu'à ma femme, Parce qu'il est toujours à moi; Elle a le secret de mon ami, Quand il n'est pas secret du roi. Les corps des deux augustes époux furent portés ensemble à Saint-Denis, avec celui du duc de Bretagne, l'un de leurs fils, mort presque en même temps. Voyez les Vertus de Louis de France, Duc de Bourgogne, par le P. Martineau, Jésuite, son confesseur, 1712, in-4°; et son Portrait par l'abbé Fleury, son sous-précepteur, Paris, 1714, in-12. Ces deux ouvrages prouveront que c'est à tort que Voltaire a dit : « Nous avons, à la honte de l'esprit humain, cent volumes contre Louis XIV, son fils Monseigneur, le duc d'Orléans, son neveu; et pas un qui fasse connoître les vertus de ce prince, qui auroit mérité d'être célébré, s'il n'eût été que particulier. » Un homme de lettres qui a rassemblé dans son cabinet le portrait des hommes illustres, a mis au bas de celui du duc de Bourgogne ces quatre vers, tirés de la Henriade : Hélas ! que n'eût point fait cette ame vertueuse ! La France sous son règne eût été trop heureuse ! Il eût entretenu l'abondance et la paix ; Il eût compré ses jours par ses bien-faits. Voyez LAUBANIE, et II. FONTAINE, vers le milieu.
XXIII. LOUIS, Dauphin de France, fils de Louis XV et père de Louis XVI, mort le 20 décembre 1765, étoit né à Versailles en 1729. Ce prince montra de bonne heure tant de goût pour la vertu, que la reine sa mère disoit : Le ciel ne m'a accordé qu'un fils ; mais il me l'a donné tel que j'aurois pu le souhaiter. Il avoit épousé, le 25 février 1745, Marie-Thérèse, infante d'Espagne Cette princesse étant morte en 1746, il épousa au commencement de l'année suivante, Marie-Josèphe de Saxe, dont il a eu plusieurs fils (Voyez aux TABLES Chronologiques ). Le Dauphin accompagna le roi son père pendant la campagne de 1745, et se trouva à la bataille de Fontenoy, où il donna des preuves de valeur et d'humanité. Il joignit à des talens naturels, des connoissances étendues et des vertus rares. Sa pteté solide et affectueuse, sa douceur, son affabilité, son application constante à tous ses devoirs, ont rendu sa mémoire précieuse. Son amour pour la religion lui faisoit redouter l'excessive liberté de la presse. Un jour qu'on parloit devant lui des livres contraires à la religion et aux mœurs, et qu'on en justifioit la circulation comme celle d'un objet de commerce : « Malheur, dit-il, au royaume qui prétendroit s'enrichir par un tel commerce, qui sacrifieroit des richesses vraies et durables à des richesses factices et éphémères, qui étoufferoit la vertu des citoyens et croiroit acquérir les moyens de la faire paroître. » Il croyoit qu'il falloit chercher la source de tous les désordres de ce siècle dans la licence effrénée de parler et d'écrire. « On n'écrit, disoit-il, presque plus que pour rendre la religion méprisable et la royauté odieuse. Il ne paroît presque point de livres où la religion ne soit traitée de superstition et de chimère, où les rois ne soient représentés comme des tyrans, et leur autorité comme un despotisme insupportable. Les uns le disent ouvertement et avec audace, les autres se contentent de l'insinuer adroitement ; et à quoi bon tant de livres ? la vie entière de l'homme ne suffiroit pas pour lire ce qu'il y a de mieux écrit en quelque genre que ce soit ; on ne fait plus que répéter ce que les autres ont dit ; et si l'on veut s'en éloigner pour se frayer des routes nouvelles, on donne dans des écarts. » Cette sagesse de principes parut dans toute sa conduite. Il y a une foule de traits de lui, qui méritent d'être transmis à la postérité. Telle est la sublime leçon qu'il fit aux jeunes princes ses fils, lorsqu'on leur suppléa les cérémonies du baptême. On apporta les registres sur lesquels l'Eglise inscrit sans distinction ses enfans. Voyez, leur dit-il, votre nom place à la suite de celui du pauvre et de l'indigent. La Religion et la Nature mettent tous les hommes de niveau; la vertu seule met entre eux quelque différence: et peut-être que celui qui vous précède sera plus grand aux yeux de Dieu, que vous ne le serez jamais aux yeux des peuples... Conduisez mes enfans, disoit ce bon prince, dans la chaumière du Paysan: montrez-leur tout ce qui peut les attendrir; qu'ils voient le pain noir dont se nourrit le Pauvre; qu'ils touchent de leurs mains la paille qui lui sert de lit... Je veux qu'ils apprennent à pleurer. Un prince qui n'a jamais versé de larmes, ne peut être bon. Il avoit tracé, de sa main, des plans de palais et de jardins magnifiques. Ceux à qui il les montra, en louèrent la beauté. Ce qu'ils ont de plus beau, dit le Dauphin, c'est qu'ils ne coûteront rien au peuple; ils ne seront jamais exécutés. Il dit un jour à l'ambassadeur d'Espagne, que, pour qu'un prince goûtât une satisfaction pure dans un festin, il faudroit qu'il pût y convier toute la nation; ou du moins qu'il pût se dire, en se mettant à table: Aucun de mes sujets n'ira aujourd'hui se coucher sans souper. A la naissance du duc de Bourgogne, au lieu de fêtes pompouses et inutiles, il distribua d'abondantes aumônes, et fit destiner le prix des réjouissances publiques à doter six cents filles. Le roi vouloit qu'on augmentât sa pension. J'aimerais mieux, dit le Dauphin, en refusant l'augmentation, que cette somme fût diminuée sur les Tailles... Il disoit quelquefois: Il faut qu'un Dauphin paroisse un homme inutile, et qu'un Roi s'efforce d'être un homme universel... L'abbé de Saint-Cyr s'entretenant avec lui un jour sur le Livre de la Concorde du Sacerdoce et de l'Empire, de MARCA; il lui dit: Hélas! mon cher Abbé, qu'il en coûte de peines pour accorder les hommes entre eux! Un Berger, la houlette à la main, met tout son peuple en mouvement d'un coup de sifflet. Deux chiens sont ses seuls ministres; ils aboient quelquefois sans presque jamais mordre, et tout est en paix... Ce qui rend la réforme d'un Etat si difficile, disoit-il dans une autre occasion, c'est qu'il faudroit deux bons Règnes de suite: l'un pour extirper les abus, et l'autre pour les empêcher de renaître... Il avoit fait une étude approfondie de l'Histoire, qu'il appeloit la Leçon des Princes et l'Ecole de la Politique. «L'histoire, disoit-il, est la ressource des peuples contre les erreurs des princes. Elle donne aux enfans les leçons qu'on n'osoit faire aux pères. Elle craint moins un roi dans le tombeau qu'un paysan dans sa chaumière.» La sensibilité de son ame se déploya dans plusieurs occasions. Il aimoit tendrement le comte du Muy, homme d'une vertu rare, d'une piété solide. Il demandoit tous les jours par une prière prière particulière la conservation de cet ami précieux. L'historien de ce prince nous a conservé cette prière. « Mon Dieu, défendez de votre épée, protégez de votre bouclier, le comte de *Felix du Muy*, afin que si jamais vous me faites porter le pesant fardeau de la couronne, il puisse me soutenir par sa vertu, ses leçons et ses exemples. » Nous avons dit que le comte *du Muy* étoit son ami, car on ne peut se servir d'un autre mot en parlant du sentiment qui les unit. Leur liaison étoit fondée sur une conformité singulière de caractères : même austérité de mœurs, même humanité, même bienfaisance, même dévouement au bien public, même zèle pour la religion. Pour connoître l'état de la France, les maux et les remèdes politiques, le prince croyoit qu'il falloit voir par soi-même, et compta voir par lui-même, en envoyant dans les provinces un ami jaloux de sa gloire, un citoyen dévoué à l'intérêt public, un observateur judicieux, tel que *M. du Muy*, qui remplit sa tâche avec un zèle mesuré sur la confiance que lui témoignoit le Dauphin. La sensibilité de ce prince ne se bornoit pas au seul sentiment de l'amitié. Il avoit en le malheur de tuer, à la chasse, un écuyer sans le voir, en déchargeant son fusil. Il en étoit inconsolable. *Vous direz tout ce que vous voudrez*, (observoit-il à ceux qui cherchoient à éloigner de son souvenir cette triste aventure) *mais ce pauvre homme est toujours mort, et mort d'un coup qui est parti de ma main. Non, je ne me le pardonnerai jamais. Je vois encore l'endroit où s'est passée cette scène affreuse. J'entends encore les cris de ce pauvre* *malheureux ; et il me semble le voir à chaque instant qui me tend ses bras ensanglantes, et me dit : « Quel mal vous ai-je fait, pour m'oter la vie ? » Il me semble voir sa femme éplorée, qui me demande : « Pourquoi me faites-vous veuve ? » Et ses enfants qui crient : Pourquoi nous faites-vous orphelins ? » — Un jour qu'il alloit à la chasse, il ne voulut jamais traverser une pièce de blé pour arriver plutôt au rendez-vous. Le peuple des environs, accouru à son passage, fut témoin des détours qu'il fit prendre pour ne causer aucun dommage. L'un des spectateurs s'écria : *Ah ! voyez notre bon Dauphin, il ne veut pas fouler nos semences.* Ce prince dit à ceux qui l'accompagnaient : *Vous l'entendez, ils nous savent gré de tout le mal que nous ne leur faisons pas.* — Le Dauphin mourant prit la main d'un homme qu'il avoit aimé, la serra contre son cœur, et lui dit : *Vous n'êtes jamais sorti de ce cœur-là.* Regardant tous ses amis qui pleuroient, il les remercia avec l'affection la plus tendre : *Ah ! s'écria-t-il, je savais bien que vous m'aviez toujours aimé...* (Voyez aussi NOLLET.) On a deux *VIES* de ce prince : la 1$^{re}$ par *M. de Villiers*, in-12, 1769, la 2$^{e}$ par *M. l'abbé Proyart*, 1778, in-8$^{o}$, et 1782, 2 vol. in-12, et des *Mémoires* sur sa vie, par le *P. Griffet*, 1778, 2 vol. in-12. — Parmi les fils du Dauphin, on doit distinguer *Louis-Joseph-Xavier* de France, duc de Bourgogne, né à Versailles, le 13 septembre 1757, et mort, après avoir souffert de grandes douleurs avec une constance héroïque, le 22 mars 1771. Ce jeune prince offroit les plus grandes espérances du côté du cœur et A a de l'esprit. On rapporte de lui plusieurs traits, qui donnent une grande idée de l'un et de l'autre. On lui avoit présenté une Table chronologique de tous les rois de France depuis la fondation de la monarchie. Son gouverneur lui dit, qu'on n'avoit point de preuves que les rois de la troisième race descendissent de la première, ni même de la seconde; il en parut étonné, et répondit avec une sorte de dépit: *Au moins, Monsieur, je descens de St. Louis et de HENRI IV.* On lui apprit un jour à quelle occasion *Louis XV* avoit eu le titre de *BIEN-AIME*. « Ah ! que le Roi, s'écria-t-il, dut être sensible à tant d'amour, et que j'achèterois volontiers ce plaisir au prix d'une telle maladie ! — Il aimoit la célébrité que donnent la gloire et le mérite ; mais il haïssoit et méprisoit en même temps la flatterie. Quelqu'un s'avisa de lui donner des éloges qui sentoient l'adulation : *Monsieur*, lui dit-il, *vous me flattez; je n'aime point qu'on me flatte.* Et le soir en se couchant, il dit à son gouverneur : *Ce Monsieur me flatte; prenez garde à lui.* — La médisance lui déplaisoit souverainement. Quelqu'un parloit assez mal, devant lui, d'un homme dont la naissance méritoit des égards; il le fit approcher, et lui dit : *Je trouve fort mauvais que vous parlez ainsi, devant moi, d'un homme de condition; n'y revenez plus.* La générosité de son cœur se montroit dans toutes les occasions. Il aimoit mieux se retrancher un amusement, que le pouvoir de faire une aumône. Un village ayant été incendié, il fit une quête dans son auguste famille, pour le soulagement de ces mal- maicheureux campagnards, et y ajouta tout ce qu'il put prendre sur ses menus plaisirs. On raconte des choses aussi satisfaisantes des dispositions de son esprit. Il possédoit supérieurement la langue Françoise; il la parloit avec une correction et une pureté qui étonnoient. Clair et concis dans tout ce qu'il disoit, il vouloit que l'on s'énonçât avec netteté et précision; sa délicatesse, à cet égard, étoit extrême.
**LOUIS-CHARLES**, dernier Dauphin de France, fils de *LOUIS XVI*, naquit le 27 mars 1785, et devint l'héritier présomptif du trône après son frère aîné, mort à Versailles en 1789. Sans la révolution, il eût été puissant et vraisemblablement heureux; mais son enfance naïve, une physionomie douce et intéressante, son affabilité continuelle, ses reparties qui annonçoient toujours de l'esprit ou de la sensibilité, ne purent le défendre ni du malheur qui empoisonna sa vie, ni du sort funeste qui la termina. Lorsque l'assemblée Constituante eut transféré ses séances à Paris, le roi l'y suivit, et le dauphin fut logé comme son père aux Tuileries. Là, on lui donna un petit habit de garde national, et on lui apprit l'exercice; là, on lui céda un angle du jardin entouré d'une claire-voie pour y élever des lapins et y cultiver des fleurs. Il s'empressoit à chaque instant d'en venir offrir à quiconque s'approchoit de la palissade et paroissoit s'intéresser à ses amusemens. Il partagea toutes les craintes et les dangers de la journée du 20 juin; le lendemain, voyant encore quelques mouvements auprès de lui, il se réfugia plein d'effroi près de sa mère, en s'écriant : *Maman*, est-ce qu'hier n'est pas fini. Détenu bientôt au Temple avec sa famille, il en devint la consolation par son application à l'étude, par sa douceur et son attachement. *Louis XVI* lui approuvait à lire et à écrire ; lui-même ensuite partageait ses jeux : dans celui appelé *Siana*, l'enfant ayant perdu plusieurs parties, au seizième point, il s'écria : « Ce nombre *seize* est bien malheureux. » *Qui le sait mieux que moi*, répondit son père. Lorsqu'il apprit la condamnation de l'auteur de ses jours, le jeune *Louis* franchit les premières portes de la tour. Interrogé où il courtoit : *Je vais parler au peuple*, s'écria-t-il, *me mettre à genoux*, et *le prier de ne pas faire mourir papa*. Six mois après la mort de *Louis XVI*, il fut enlevé à sa mère pour être confié à la garde du cordonnier *Simon*, anarchiste ignare et féroce, qui, pour toute instruction, lui apprit à jurer et à boire, et le forçoit par la terreur à maudire son père et à chanter la *Carmagnie*. Sa mort précipitée fit naître le soupçon qu'il avait été empoisonné ; et *M. de Lille* s'écria dans son poème de la Pitié : Chaque jour dans son sein verse un poison rongeur, Quelles mains ont hâté son atteinte funeste ? Le monde apprit sa fin, la tombe sait le reste. « Ce malheureux enfant, dit son Annotateur, avoit une figure céleste ; mais il avoit le dos courbé, comme accablé du fardeau de la vie. Il avoit perdu presque toutes ses facultés morales : le seul sentiment qui lui restât, étoit la reconnoissance, non pas pour le bien qu'on lui faisoit, mais pour le mal qu'on ne lui faisoit pas. Dès que le jour cessoit, on lui ordonnoit de se coucher, parce qu'on ne vouloit pas lui donner de lumière. Quelque temps après, et lorsqu'il étoit plongé dans son premier sommeil, on le réveilloit, en lui disant d'une voix effroyable : *Capet, dors-tu ?* on s'assuroit ainsi qu'il ne s'étoit pas évade. Il est mort couvert d'ulcères. On crut qu'il avoit été empoisonné. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'on avoit offert, sous *Robespierre*, une somme de cent mille écus à un apothicaire de Paris, pour avoir le secret d'un poison lent et efficace. » Le député *Chabot* dit en effet publiquement dans l'assemblée, que c'étoit à l'apothicaire à en délivrer la France ; mais l'excès des liqueurs fortes, la crainte, les mauvais traitements, suffirent pour abréger ses jours, sans qu'il soit besoin d'attribuer sa mort au poison ; du moins, le procès-verbal de l'ouverture du corps, faite par un chirurgien renommé, ne l'annonce pas. *Voyez CHAUMETTE*. *Autres PRINCES du même nom*
XXIV. LOUIS Ier, *le Pieux* ou *le Vieil*, roi de Germanie, troisième fils de *Louis le Débonnaire*, et frère utérin de l'empereur *Lothaire* et de *repin*, fut proclamé roi de Bavière en 817. Il gagna, avec *Charles le Chauve*, son frère paternel, la bataille de Fontenoy contre *Lothaire*, en 841, étendit les limites de ses états, et se rendit redoutable à ses voisins. Il mourut à Francfort le 28 août 876, à 70 ans. Ce fut un des plus grands princes de la famille de *Charlemagne*. Il n'eut pas toutes les vertus d'un bon roi, mais il A a 2 eut les qualités des héros. (*Voy. LOTHAIRE I.*) — *LOUIS II le Jeune*, son fils, aussi courageux que lui, et son successeur au trône de Germanie, fut attaqué par son oncle *Charle le Chauve*, qu'il vainquit près d'Andernach, en 876. Il mourut à Francfort, le 20 janvier 882, dans le temps qu'il levoit des troupes pour opposer aux Normands qui commençoient leurs ravages. — Son autre fils *Charles*, dit le *Gros*, fut empereur : *Voyez CHARLES*, n.º X.
LOUIS III, roi de Germanie, *Voyez LOUIS III*, empereur.
XXV. LOUIS I$^{er}$ D'ANJOU, roi de Hongrie et de Pologne, surnommé *le Grand*, naquit le 5 mars 1326. Il succéda dans Bude, en 1342, à *Charles II*, nommé *Charobert*, fils de *Charles I*, qui étoit l'aîné des enfans de *Charles le Boiteux*, roi de Sicile. *Marie* de Hongrie, mère de *Charles I*, avoit porté ce royaume dans la maison d'Anjou. Dès que *Louis* fut sur le trône, il chassa de la Hongrie les Juifs qui la ruinoient par leurs usures. Il fit la guerre avec succès aux Transilvains, aux Croates, aux Tactares et aux Vénitiens ; il vengea le meurtre d'*André* son frère, roi de Naples, mis à mort en 1345 ; et fut élu roi de Pologne, après *Casimir*, son oncle, mort en 1370. Il fit paroître un si grand zèle pour la religion Catholique, que le pape *Innocent VI* le fit grand gonfalonier de l'Église. Ce prince sage et juste mourut à Tirnau, le 12 septembre 1382, à 57 ans, après avoir fait des lois sages. Il abolit les épreuves du fer ardent et de l'eau bouillante, d'autant plus accréditées que le peu- peuple étoit plus grossier. Quoique chéri de sa nation et estimé des étrangers, il est peu connu, parce qu'il régoût sur des hommes qui n'avoient pas le talent de transmettre sa gloire à la postérité. Qui sait, dit *Voltaire*, qu'au quatorzième siècle, il y eut un *Louis le Grand* vers les monts Krapack ? Sa mort fut suivie de grands troubles en Hongrie : *Voyez GARA*. Il eut deux filles de sa seconde femme, *Elizabeth* de Hongrie, *Marie*, héritière de la Hongrie, qu'elle porta en dot à *Sigismond* ; et *Hedwige*, qui, en épousant *Jagellon*, duc de Lithuanie, le fit monter sur le trône de Pologne sous le nom de *Ladislas V*. La première mourut en 1392, et la seconde, en 1400.
XXVI. LOUIS II, roi de Hongrie, succéda à *Ladislas* son père, en 1516. La Hongrie étoit en proie à de grandes agitations, lorsqu'il monta sur le trône. Les nobles étoient de petits tyrans, qui réduisoient le reste de la nation à l'esclavage. Le peuple, asservi et mecontent sous des princes presque toujours divisés, ne pouvoit plus résister par lui-même aux armes des sultans Turcs. Aussi, quand *Louis II* voulut résister aux efforts de *Soliman*, toute la Hongrie, dans cette extrême nécessité, ne put lui fournir qu'une armée de 30.000 hommes. En vain un Cordelier encouragea les soldats et promit la victoire à *Louis*, qui osa livrer bataille à *Soliman*, le 29 août 1526, à Mohatz, près de Bude. Presque toute la noblesse Hongroise y périt : l'armée fut taillée en pièces, et le roi se noya dans un marais en fuyant. *Soliman* fit décapiter quinze cents nobles, faits prisonniers dans cette funeste journée. On dit cependant qu'il pleura en voyant le portrait du malheureux roi Louis. Mais est-il croyable qu'un conquérant, qui fait couper de sang froid quinze cents têtes, en pleure une? Depuis la bataille de Mohatz, peu de pays furent aussi infortunés que la Hongrie, presque toujours partagée en factions et inondée par les Turcs. Quoiqu'elle formât des hommes robustes, bien faits, spirituels, on ne vit presque plus, dans ce royaume, qu'un vaste désert, que des villes ruinées, des campagnes qu'on labouroit les armes à la main, des villages creusés sous terre, où les habitans s'ensevelissoient avec leurs grains et leurs bestiaux, et une centaine de châteaux fortifiés, dont les possesseurs disputoient la souveraineté aux Turcs et aux Allemands. Louis n'avoit que 22 ans, lorsqu'il périt d'une manière si malheureuse. On a remarqué de lui, que sa naissance, sa vie et sa mort avoient eu quelque chose d'extraordinaire. Il naquit sans peau; il eut de la barbe à 15 ans, devint gris à 18, et se noya dans un marais. Quelques historiens ont cru que la Providence l'avoit puni de ce qu'il avoit fait jeter les ambassadeurs de Soliman II dans un vivier, où ils furent mangés des poissons.
XXVII. LOUIS, prince de Tarente, neveu de Robert le Lion, roi de Sicile, né en 1322, épousa, le 20 août 1347, Jeanne, reine de Naples, sa cousine, (Voyez JEANNE, n.º v.) après la mort d'André son premier mari, à laquelle il avoit contribué. Contraint de sortir du royaume par Louis I, roi de Hongrie, qui s'y étoit rendu avec une armée, pour venger l'assassinat d'André son frère, il vint se réfugier, avec la reine son épouse, en Provence, où le pape Clément VI les déclara innocens. Rappelés ensuite par les Napolitains, ils chassèrent les troupes Hongroises restées dans le royaume, et se firent couronner solennellement à Naples, le jour de la Pentecôte, 1352. Louis mourut le 25 mai 1362, sans laisser d'enfans. Il avoit institué, dix ans auparavant, l'ordre du Saint-Esprit du Nœud, qui ne dura que pendant son règne. Lorsque Henri III passa par Venise, à son retour de Pologne, la seigneurie lui fit présent du manuscrit qui contenoit les statuts de cet ordre. Ce prince s'en servit pour établir son ordre du Saint-Esprit, et commanda au chancelier de Chiverni de faire brûler le livre; mais la volonté du roi ne fut pas exécutée en ce point, et le manuscrit fut conservé. Il a été imprimé dans les Monumens de la Monarchie Françoise de D. Montfaucon; et depuis séparément, sous le titre de Mémoires pour servir à l'Histoire de France du XIXe siècle, avec les notes de l'abbé le Fèvre, 1764, in-8.º
XXVIII. LOUIS Ier, duc d'Anjou, second fils de Jean, roi de France, et de Bonne de Luxembourg, se chargea de la régence du royaume pendant la minorité de Charles VI son neveu. Il ne fut occupé que du soin de remplir ses coffres, pour se mettre en état d'aller prendre possession du trône de Naples, que la reine Jeanne, citée dans l'article précédent, lui avoit légué A a 3 374 LOU l'an 1380 par son testament. Ce prince se rendit en Italie deux ans après, avec des trésors immenses, pour faire valoir ses prétentions; mais, quand il arriva, il trouva le trône occupé par Charles de Duras, parent de la reine, morte depuis peu. Il fit de vains efforts pour l'en chasser. Trahi d'ailleurs par Pierre de Craon, qu'il avoit renvoyé en France pour faire de nouvelles levées, et qui dissipa tout l'argent à Venise avec des courtisanes; il en mourut de chagrin, à Paris, le 20 septembre 1384. Ses descendans tentèrent, à diverses reprises, de s'emparer de ce royaume, et ne purent jamais y réussir.
XXIX. LOUIS, (Saint) évêque de Toulouse, fils de Charles II, dit le Boiteux, roi de Naples, de Jérusalem et de Sicile, naquit à Brignoles en Provence, l'an 1274. Quoiqu'il fût l'héritier présomptif des états de son père, il prit l'habit de Saint-François. Il fut fait évêque de Toulouse par le pape Boniface VIII, et gouverna son diocèse en homme apostolique. Il mourut le 19 août 1297, à 23 ans, à Brignoles, où quelques œuvres de charité l'avoient attiré. Personne ne sut mieux concilier la simplicité religieuse avec la dignité épiscopale. Il donnoit tous les jours à manger à vingt-cinq pauvres, et les servoit lui-même. Il n'usa jamais de vaisselle d'argent, que pour les étrangers: encore ordonna-t-il, en mourant, qu'on la distribuait aux pauvres. Son premier soin, en prenant possession du siège de Toulouse, avoit été de s'informer de ses revenus, dont il ne réserva que le quart pour l'en- tretien de sa maison; tout le reste fut destiné aux besoins de son peuple. Le pape Jean XXII le canonisa en 1317.
LOUIS DE POIX, né dans le diocèse d'Amiens, en 1714, mort à Paris en 1782, étoit au nombre des Capucins hébraïsans, du couvent de Saint-Honoré, élèves de l'abbé de Villefroy. Il eut beaucoup de part à tous les ouvrages de ses confrères, aux principes discutés pour l'intelligence des livres prophétiques, 15 vol. in-12, et à la version latine et françoise des Pseaumes, in-12.
LOUIS DE BOURBON, évêque de Liège. Voy. I. MARCK.
LOUIS, (Princes d'ORLÉANS) Voyez II et III. ORLÉANS.
LOUIS, (Princes DE CONDÉ) Voyez CONDÉ, n.ºs II et III. — BOURBON, n.ºs IV et V.
LOUIS, (Pierre de SAINT-) Voy. PIERRE, n.º XXIX.
LOUIS LE MAURE, Voyez IV. SFORCE.
LOUIS DE DIEU, Voyez DIEU.
LOUIS DE GRENADE, Voyez ce dernier mot.
LOUIS DE LÉON, Voy. LÉON, n.º XXIV.
LOUIS DE LORRAINE, Voy. GUISE, n.º VI.
LOUIS, (Antoine) secrétaire de l'academie de Chirurgie à Paris, membre de celle des Sciences et de plusieurs autres, né à Metz, le 13 février 1723, se consacra à la profession de son père, qui étoit chirurgien-major de l'hôpital militaire de sa patrie. La vue de toutes les infirmités humaines qui frappa ses premiers regards, de bonnes études sous d'habiles maîtres, une heureuse facilité pour tout concevoir et tout retenir, en firent bientôt l'un des premiers anatomistes de l'Europe. *La Peyronie*, instruit de ses talens, le fit venir à Paris, où il commença sa carrière, en obtenant au concours la place de chirurgien de la Salpêtrière. Sa réputation s'y accrut; et elle devint plus brillante encore, lorsqu'après avoir rempli pendant quelques années celle de chirurgien en chef des armées, pendant la guerre d'Allemagne, il fut appelé par le roi, pour tenir, à l'académie de Chirurgie, la plume que le célèbre *Morand* venait de quitter. La probité la plus austère, la droiture de l'âme, la simplicité des mœurs et la bienfaisance s'unirent dans *Louis* aux grands talens. Profondément versé dans l'histoire de son art, et dans la médecine légale, il devint, dans les affaires délicates et importantes, l'oracle des tribunaux, et l'arbitre du sort des familles. Toujours utile, sans cesse occupé, il avoit mis cette inscription sur la porte de son cabinet: « Ceux qui viennent me voir me font honneur: ceux qui n'y viennent pas me font plaisir. » Après une carrière très-laborieuse, il mourut d'une hydropisie de poitrine, le 20 mai 1792; et il ordonna, par son testament, de déposer ses cendres dans le cimetière de l'hôpital de la Salpêtrière, qu'il avoit servi pendant six ans, et au milieu de celles des pauvres qu'il s'étoit plu à soulager. *Louis* a publié: I. *Cours de Chirurgie—pratique, sur les plaies d'armes à feu*, 1746, in-4.
II. *Essai sur la nature de l'âme et sur les lois de son union avec le corps*, 1746, in-12. III. *Observation sur l'électricité et ses effets sur l'économie animale*, 1747, in-12. IV. *Observations sur les effets du virus cancèreux*, 1748, in-12. V. *Réputation de divers mémoires de l'ambulateur*, 1748, in-4. VI. *Positiones anatomico-chirurgicae de capite*, 1749, in-4. VII. *Lettre sur la certitude de la mort, avec des expériences sur les noyés*, 1752, in-12. VIII. *De partium externarum generatione in mulieribus*, 1754, in-4. IX. *Lettre à Bagnieu sur les amputations*. X. *Discours critique sur le traité des maladies des os*, par Petit, 1758, in-12. XI. *Eloges de Bassuel, Molaval et Verdier*, prononcés aux écoles de chirurgie, 1759, in-8. XII. *Mémoire sur les moyens de distinguer, à l'inspection d'un pendu, les signes du suicide d'avec ceux de l'assassinat*, 1763, in-8. XIII. *Autre contre la légitimité des naissances prétendues tardives*, 1764, in-8. XIV. *Discours sur les Loupes*, 1765. XV. *Recueil d'Observations, pour servir de base à la théorie des plaies de tête par contre-coup*, 1767, in-12. XVI. *Dissertatio de apoplexia curanda*. XVII. *Eloge de Bertrand*, 1767. XVIII. *Traduction des Aphorismes de Boerhaave*, commentés par Vanswieten, 1767, 7 vol. in-12. XIX. *Divers Mémoires insérés dans le Recueil de l'académie de Chirurgie sur les concrétions calculeuses de la matrice, sur la construction et les usages de l'élévatoire, sur l'opération de la fistule lacrymale, sur la saillie de l'os après l'amputation des membres, sur la cure des hernies* A a 4 376 LOU intestinales avec gangrène, etc. XX. La Partie chirurgicale de l'Encyclopédie, est encore de lui. I. LOUISE DE LORRAINE, fille du comte Antoine de Vaudemont, fils puné d'Antoine de Lorraine, naquit à Nomeny, en 1554, et fut élevée avec le plus grand soin par la comtesse de Salm. Elle épousa, en 1575. Henri III, roi de France. Cette princesse, également belle et sage, avoit été aimée éperdument par François de Brienne, de la maison de Luxembourg, avant qu'elle se mariât. Ce seigneur s'étant trouvé au sacre de Henri III: Mon cousin, lui dit le roi, j'ai enlevé votre maîtresse; mais je veux en échange que vous épousiez la mienne. Il parloit de Mlle de Châteauneuf, pour laquelle il avoit eu un amour passionné. Brienne s'excusa, en demandant du temps. Ce n'étoit point lui, mais le comte de Salm, qui avoit été le premier objet de l'amour de la reine. Mais, depuis qu'elle fut mariée, elle fut fidelle à son mari. Cependant elle conserva toujours de la tendresse pour le comte. Elle eut un si grand regret de ne l'avoir pas pu épouser, qu'elle tomba dans une langueur, qui contribuait à la rendre stérile. L'indifférence prit la place de l'amour dans le cœur de Henri III. Il en avoit d'abord paru charmé. Si, en qualité de Roi, disoit-il, je suis le maître de tous les autres, je puis dire aussi que j'ai la femme la plus accomplie du royaume. Mais la reine, naturellement sombre, et n'ayant, malgré la beauté de ses traits, rien d'animé, l'éloigna encore d'elle par les pratiques d'une dévotion sévère et mionticuse. Elle poussa le mépris de la parure, jusqu'à s'ha- biller d'une étoffe de laine. Quoique son teint fut devenu extrêmement pâle, elle refusa constamment les secours de l'art, qui eussent pu corriger ce défaut. Son train étoit si simple, qu'étant allée un jour elle-même dans la boutique d'un marchand d'étoffes de la rue Saint-Denis, elle ne fut pas reconnue par la femme d'un président qui y étoit avant elle, et qui, superbement parée, ne quitta pas des étoffes qu'elle examinoit, pour prendre la posture décente ou elle devoit être. La reine, choquée de la magnificence de ses ajustemens, et peut-être de son manque de respect, lui demanda qui elle étoit? Sans regarder la reine, la dame lui répondit: Que, pour satisfaire sa curiosité, elle vouloit bien lui apprendre qu'on l'appeloit la Présidente N... Sur quoi la reine répliqua: En vérité, madame la Présidente, vous êtes bien brave, pour une femme de votre qualité. Piquée du reproche, et continuant de ne pas faire attention à celle qui le lui faisoit, la présidente alla jusqu'à lui dire brusquement, qu'au moins ce n'étoit pas à ses dépens. Mais enfin, avertie de la faute impardonnable qu'elle commettoit, elle ouvrit les yeux, reconnut la reine, et se jeta à ses genoux. Elle en fut quitte pour quelques remontrances sur son luxe, d'autant plus condamnable, qu'il venoit de paroître un édit contre celui des habits. Louise ne se contenta pas des pratiques secrètes de piété auxquelles elle pouvoit se livrer dans son appartement: elle érigea des confréries, assista à des processions, parcourut toutes les églises et tous les couvens, et inspira son goût à tous ceux qui se piquoient d'une foi pure et opposée à l'hérésie. Elle mourut, le 29 janvier 1601, à Moulins, où elle s'étoit retirée après la mort de Henri III. . II. LOUISE DE SAVOIE, duchesse d'Angoulême, fille de Philippe, comte de Bresse, puis duc de Savoie, et de Marguerite de Bourbon, épousa, en 1488, Charles d'Orléans, comte d'Angoulême, dont elle eut le roi François I. C'est par elle que fut formée la jeunesse de ce prince, qui, étant monté sur le trône de France après la mort de Louis XII, lui laissa la régence du royaume, lorsqu'il partit pour la conquête du Milanez. Cette princesse est principalement célèbre par ses démêlés avec Charles de Bourbon. Elle avoit d'abord beaucoup aimé ce prince, et avoit même obtenu pour lui l'épée de connétable; mais, piquée ensuite de ce qu'il avoit refusé de l'épouser, son amour se tourna en une haine violente. Elle revendiqua les biens de la maison de Bourbon, dont elle étoit du côté de sa mère, et qu'elle prétendoit lui appartenir, par la proximité du sang. Les juges ne furent pas assez corrompus pour adjuger cette succession à la régente; mais ils furent assez foibles pour la mettre en séquestre. Bourbon se voyant dépouillé de ses biens, quitta la France et se ligua avec l'empereur Charles-Quint. On sentit bientôt l'importance de cette perte, sur-tout lorsque François I fut fait prisonnier à l'avie. Louise manqua d'en mourir de douleur; mais, ayant enfin surmonté son chagrin, elle veilla avec beaucoup de courage et de bonheur à la sûreté du royaume. Elle maintint tous les corps dans l'obéissance, et sollicita des secours avec vivacité. Tous les bons François allèrent au-devant de ses désirs; le parlement de Paris se signala par sa sagesse, tandis que les autres corps secouroient l'état avec libéralité. La France étoit consternée; chacun partagea la douleur de la régente du royaume, et l'on vit sans peine l'édit du 20 avril 1525, qui ordonnoit de quitter les habits de soie, défendoit de porter au-delà de la valeur d'une demi-once d'or, et d'aller en carrosse. Louise, ayant pourvu à la tranquillité intérieure et à l'économie publique, négocia la paix à Cambray, entre le roi et l'empereur. Le traité fut conclu par ses soins, le 3 août 1529. Elle mourut peu de temps après, en 1532, à 55 ans, regardée comme une femme aussi propre à une intrigue d'amour qu'à une affaire de cabinet. On a remarqué de grandes ressemblances entre Louise de Savoie et Catherine de Medicis, dans la politique, dans la gahaterie, dans la tendresse maternelle. On croit que c'est elle qui procura la duchesse d'Étampes à François I, à condition qu'elle ne s'opposeroit à aucune de ses vues. Un autre reproche qu'on peut faire à sa mémoire, est d'avoir extorqué de Samblançay, surintendant des finances, 400.000 écus, (six millions d'aujourd'hui) destinés à l'entretien d'une armée en Italie, qui y périt de misère. François I, irrité, fit condamner ce vieillard comme concussionnaire, sans que sa mère qui avoit été en partie cause de son supplice, travaillât pour le sauver. Louise étoit aussi spirituelle que belle. Elle aima les savans et les protégea. Malgré son esprit, elle avoit beaucoup de petits préjugés. Trois jours avant sa mort, elle apperçut, dans la nuit, de la clarté à travers ses rideaux; elle demanda ce que c'étoit? On lui dit que c'étoit une comète. Ah! dit-elle, voilà un signe qui ne paraît pas pour une personne de basse qualité; Dieu l'envoie pour nous autres grands et grandes. Refermez la fenêtre; c'est une Comète qui m'annonce la mort. Elle avoit toujours appréhendé ce triste moment, et ne pouvoit souffrir qu'on en parlât devant elle, même dans les sermons. (Voy. VII. AGRIPPA.) Cependant elle s'y prépara en princesse chrétienne. Ses liaisons avec quelques savans Calvinistes, et le penchant de Marguerite sa fille pour les nouveautés, avoient fait croire à quelques courtisans malins, qu'elle n'étoit pas bonne Catholique. Mais ce qu'elle fit dans ses derniers moments, démentit ses injustes soupçons. Peut-être qu'elle avoit condamné trop hautement les vues de quelques membres du Clergé, et les abus qui s'y étoient glissés; et alors condamner ces abus, c'étoit, aux yeux de quelques hommes plus zélés qu'éclairés, c'étoit être novateur. On trouve les Mémoires de Louise de Savoie, écrits par elle-même dans le tome XVI de la Collection universelle des Mémoires historiques, relatifs à l'Histoire de France. Ils sont curieux et écrits avec naïveté.
III. LOUISE-MARGUE-RITE DE LORRAINE, princesse de Conti, fille de Henri, duc de Guise, dit le Balafre, nequit en 1574. Elle épousa François de Bourbon, prince de Conti, second fils de Louis Ier de Bour- bon, prince de Condé. Ayant perdu son époux en 1614, elle se consola avec Bussompierre, qu'elle épousa secrètement. Elle aima la littérature, et protégea ceux qui la cultivoient. Elle en connoissoit tout le prix, et accordoit sa protection avec discernement. Cette princesse mourut à Eu le 30 avril 1631. On lui doit, les Amours du grand Alexandre, dans le Journal de Henri III, 1744, 5 vol. in-8. C'est une histoire des amours de Henri IV, ornée du récit de quelques belles actions et paroles remarquables de ce grand roi; mais entremêlée aussi de satires amères. Cet ouvrage parut d'abord sous le nom du sieur du Pilouse, avec ce titre: Roman Royal, ou Aventures de la Cour. On en a une édition avec les Notes de M. de la Borde, Paris, Didot, 1787, 2 vol. in-12.
LOUISE-MARIE DE GONZAGUE, reine de Pologne. Voy. GONZAGUE, n.º VII.
LOUISE-MARIE DE FRANCE, fille de Louis XV et de Marie Leczinska, naquit à Versailles, le 15 juillet 1737. Elevée dès l'enfance dans l'abbaye de Fontevrault, elle y puisa des sentimens de piété qu'elle conserva à la cour. Après la mort de sa vertueuse mère, elle résolut de se faire Carmélite, et elle fit profession, dans le couvent de Saint-Denis, le 1er octobre 1771. Ce fut un spectacle touchant pour la religion, de voir la fille d'un roi, obéissant à la voix d'une Supérieure de religieuses, n'ayant plus d'autre lit qu'une espèce de cercueil, se soumettant aux pratiques les plus rigoureuses de la règle, et répondant toujours: Pour être fille de roi, je n'en suis pas moins obligée de faire comme les au- tres. Devenue maîtresse des no- vices, elle leur disoit : Mes sœurs, peut-être ne saurai-je pas vous parler, mais je saurai agir. L'aus- térité de sa vie n'altéra pas l'a- ménité de son caractère. Son esprit de douceur et de sagesse la fit élire supérieure, le 25 no- vembre 1773, et elle fut, pour les compagnes de sa retraite, un parfait modèle de toutes les vertus de leur état. Elle mourut d'hydropisie, le 23 décembre 1787, à 51 ans. On a mis sur son tombeau cette épitaphe ; Son sacrifice honora sa religion ; Son courage prouva sa foi ; Sa naissance releva son humilité ; Son zèle maintint la règle, Sa ferveur en inspira l'amour, Son exemple en adoucit l'observance. I. LOUP, (St. Lupus) né à Toul, épousa la sœur de St. Hi- laire, évêque d'Arles. La vertu avoit formé cette union : une vertu plus sublime la rompit. Les deux époux se séparèrent l'un de l'autre, pour se consa- crer à Dieu dans un monastère. Loup s'enferma dans celui de Lérins. Ses vertus le firent élever sur le siège de Troyes, en 427. Loup, entièrement occupé des devoirs de l'épiscopat, mérita les respects et les éloges des plus grands hommes de son siècle. Sidoine Apollinaire l'appelle le premier des Préluts. St. Loup étoit, en effet, aussi illustre par ses lumières que par ses vertus. Il avoit un goût sûr pour les ouvrages d'esprit, et les auteurs ne redoutoient pas moins sa cen- sure que les pécheurs. Il étoit sur-tout versé dans les saintes Lettres. Le comte Arbogaste, qui savoit aussi bien manier la plume que l'épée, s'étant adressé à Si- doine, pour l'explication de quel- ques passages de l'Écriture, ce saint évêque le renvoya à Loup. Les évêques des Gaules le dé- putèrent, avec saint Germain d'Anxerre, pour aller combattre les Pélagiens qui infectoient la Grande-Bretagne. Cette mission produisit de grands fruits. Loup, de retour à Troyes, sauva cette ville de la fureur du barbare Attila, que ses prières désar- mèrent. On prétend même qu'il l'emmena avec lui jusqu'au Rhin. Loup mourut le 29 juillet 479, après 52 ans d'épiscopat. Le P. Sirmond a publié une Lettre de cet illustre prélat, dans le pre- mier volume de sa collection des Conciles de France. — Il faut le distinguer de St. Loup, évêque de Lyon, mort en 542; et de St. Loup, évêque de Bayeux, mort vers 465. — Voyez aussi LEU.
II. LOUP, abbé de Ferrières, avoit embrassé la profession mo- nastique sous St. Aldric, qui l'envoya à Fulde étudier les Écri- tures sous le fameux Raban. Le disciple fit honneur à son maître. De retour à Ferrières, il en fut nommé abbé en 842. Il parut avec éclat au concile de Verneuil, en 844, et en dressa les canons. Le roi et les évêques de France lui confièrent plusieurs affaires importantes. Charles le Chauve l'envoya à Rome vers le pape Léon IV, en 847. Loup, sans être courtisan, eut un grand crédit à la cour; et il s'en ser- vit pour parler au roi avec li- berté sur les usurpations des biens ecclésiastiques. Cependant l'inté- rêt qu'il y avoit, peut diminuer un peu, dit le P. Longueval, le mérite de son zèle. On avoit en- 380 LOU levé un bénéfice considérable à l'abbaye de Ferrières, qui se voyait par-là hors d'état de nourrir ses religieux. Aussi Loup écrivait-il à Charles le Chauve : Il est bien injuste que vous les fussiez mourir de faim et de froid, tandis qu'ils sont obligés de prier pour vous. Charles lui accorda enfin ce qu'il demandoit, et le chargea de reformer tous les monastères de France, avec le célèbre Prudence. Ces deux illustres personnages furent zélés défenseurs de la doctrine de saint Augustin sur la Grace. On a de Loup, plusieurs ouvrages : I. Cent trente-quatre Lettres sur différents sujets. Elles mettent dans un grand jour plusieurs affaires de son temps. On y trouve divers points de doctrine et de discipline ecclésiastique, discutés. Le style en est pur et assez élégant. II. Un Traité intitulé : Des Trois Questions contre Gotescale. Le savant Baluze a recueilli ces différents Écrits en 1664, in-8°, et les a enrichis de notes curieuses. — Un évêque de Lyon, de ce nom, présida le concile d'Orléans, de l'an 538. C'est de son temps que Lyon cessa d'être soumis aux rois Bourguignons, et passa pour la première fois sous la domination Françoise.
LOUPE, (Melun de la) Voy. I. MELUN.
LOUPTIÈRE, (Jean-Charles de Relongue de la) de l'académie des Arcades de Rome, né à la Louptière, diocèse de Sens, en 1727, et mort en 1734, est connu par un recueil de Poésies en 2 vol. in-8°, où l'on trouve de l'esprit, de la grace, et quelquefois de la délicatesse; mais foibles de coloris et de style. L'auteur, naturellement doux et honnête, ne versifia presque jamais que pour rendre hommage au talent et à la beauté. On a encore de lui, les six premières parties du Journal des Dames, en 1761, où il donna des éloges, et ne se permit guère de critiques. Dans la société, il étoit poli et indulgent.
LOUVAIT, (N.) auteur peu connu, a donné au théâtre la tragédie d'Alexandre, représentée en 1684. C'est le même sujet que celui des pièces de la Taille et de Haray.
LOUVARD, (Dom François) Bénédictin de Saint-Maur, natif du Mans, fut le premier de sa congrégation qui s'éleva contre la constitution Unigenitus. Ce religieux, qui auroit dû rester dans la retraite et dans l'obscurité, écrivit à quelques prélats des Lettres si séditieuses, que le roi le fit enfermer à la Bastille et en d'autres maisons de force. Il disoit, dans une de ses Lettres, qu'il fallait soutenir ce qu'il croyait la vérité, contre le fer, le feu, le temps, et les Princes... et dans une autre, qu'une bonne et vigoureuse guerre valait mieux qu'un mauvais accommodement. Il mourut à Skonaw, près d'Utrecht, où il s'étoit réfugié le 22 avril 1729, âgé de 78 ans, laissant une Protestation qui fit beaucoup de bruit quand elle vit le jour : il l'avoit composée, cinq mois avant sa mort, au château de Nantes.
LOUVENCOURT, (Marie de) née à Paris, mourut au mois de novembre 1712, âgée de 32 ans. Cette demoiselle apporta en naissant des dispositions heureuses pour tous les beaux arts. Elle étoit belle et modeste; son caractère étoit doux, et sa conversation enjouée. Rousseau l'a peu ménagée dans ses Épitres; mais on sait le jugement qu'il faut porter des traits satiriques d'un poète piqué. Mlle de Louvencourt avoit une voix brillante : elle chantoit avec grace et avec goût, et jouoit aussi du tuorbe; mais elle a particulièrement réussi dans la poésie. Ses vers sont, la plupart, des Cantates en musique, et gravées. En voici les titres : I. Ariadne ; Céphale et l'Aurore ; Zéphyre et Flore ; Psyché : dont Bourgeois a fait la musique. II. L'Amour piqué par une Abeille ; Médée ; Alphée et Aréthuse ; Léandre et Héro ; la Musette ; Pygmalion ; Pyrame et Thisbé : la musique de ces sept dernières Cantates est de la composition de Clérambault. On a encore quelques Poésies de cette Muse, dans le recueil de Vertrou, et dans les Entretiens de Morale de Mlle de Scudery, dont elle étoit amie.
LOWENDAL, Voyez LOWENDAL.
LOUVER ou LOWER, (Richard) né vers 1631, dans la province de Cornouailles, disciple de Thomas Willis, exerça la médecine à Londres avec réputation. Il étoit du parti des Wighs, et mourut le 17 janvier 1691. Ce médecin pratiqua la transfusion du sang, d'un animal dans un autre. Il voulut même passer pour l'inventeur de cette opération, dont on promettoit de grands avantages, et qui n'en a produit aucun; mais il ne fit que la présenter sous un nouveau jour; car il est certain que Libavius est le premier qui en ait donné l'idée. (Voyez
LIBAVIUS.) Ses principaux ouvrages sont : I. Un Traité du Cœur, du mouvement et de la couleur du Sang, et du passage du Chyle dans le Sang, Londres, 1669, Leyde, 1722, in-8°, et 1749; traduit en françois, 1679, in-8°. LOWER est le premier qui ait éclairci cette matière. Avant lui, on n'avoit qu'une idée très-vague de ce viscère; mais Senac a depuis étendu les lumières que LOWER a répandues sur cet objet. On a ajouté au Traité du Cœur une Dissertation de l'origine du Catarre et de la Saignée, Londres, 1671, in-8°. II. Une Défense de la Dissertation de Willis, sur les Fièvres, à Londres, 1665, in-8°. Ces écrits furent recherchés de son temps, et peuvent encore être utiles. I. LOUVET, (Pierre) avocat du 17e siècle, natif de Reinville, village situé à deux lieues de Beauvais, fut maître des requêtes de la reine Marguerite, et mourut en 1646. On a de lui : I. L'Histoire et les Antiquités de Beauvais, tome 1er 1609 et 1631, in-8°, tome 2e, Rouen 1614, in-8°. La première partie traite de ce qui concerne l'état ecclésiastique du Beauvois; la seconde, de l'état civil. II. Nomenclatura et Chronologia rerum Ecclesiasticarum Diœcesis Bellovacensis, Paris, 1618, in-8°. III. Histoire des Antiquités du Diocèse de Beauvais, imprimée en cette ville, 1635, in-8°. IV. Anciennes Remarques sur la noblesse Beauvoisine, et de plusieurs Familles de la France, 1631 et 1640, in-8°, très-vase. Cet ouvrage est par ordre alphabétique, et il ne va que jusqu'à l'N. V. Abrégé des Constitutions et Réglements... pour les études et réformes du Couvent des Jacobins de Beauvais, 1618. Le style de ces ouvrages est plat et rampant, et leur mérite ne consiste que dans les recherches.
II. LOUVET, (Pierre) docteur en médecine, natif de Beauvais, professa la rhétorique en province, et enseigna la géographie à Montpellier. Il surchargea le public, depuis 1657 jusqu'en 1680, d'une foule d'ouvrages sur l'Histoire de Provence et de Languedoc, écrits du style le plus lâche et le plus trainant. Ses matériaux sont si mal digérés, et ses inexactitudes sont si fréquentes, qu'on ose à peine le citer. On a de lui : I. Remarques sur l'Histoire de Languedoc, in-4.º II. Traité, en forme d'Abrégé, de l'Histoire d'Aquitaine, Guienne et Gascogne, jusqu'à présent, Bordeaux, 1659, in-4.º III. La France dans sa splendeur, 2 vol. in-12. IV. Abrégé de l'Histoire de Provence, 2 vol. in-12, avec des Additions sur cette Histoire, aussi en 2 volumes in-12. V. Projet de l'Histoire du Pays de Beaujolois, in-4.º VI. Histoire de Ville - Franche, capitale du Beaujolois, in-8.º VII. Histoire des Troubles de Provence, depuis 1481 jusqu'en 1598, 2 vol. in-12. VIII. La moins mauvaise de ses productions, est son Mercure Hollandois, en 10 vol. in-12. C'est une Histoire maussade des conquêtes de Louis XIV en Hollande, en Franche-Comté, en Allemagne et en Catalogne, et des autres événemens qui occupèrent l'Europe depuis 1612 jusqu'à la fin de 1679. Louvet avoit quitté la médecine pour l'histoire; il étoit aussi peu propre à l'une qu'à l'autre, quoiqu'honoré du titre d'Historiographe de S. A. R. le prince de Dombes.
III. LOUVET DE COUVRAY, (Jean-Baptiste) né en Poitou, débuta dans le monde littéraire par les Amours du Chevalier de Faublas, roman trop libre, et qui, par l'intérêt des événemens, la légèreté du style et l'esprit qui y pétille, n'en est que plus dangereux pour la jeunesse. La révolution Françoise, dont son imagination ardente et son caractère passionné lui firent embrasser toutes les nouveautés, l'appela à la Convention, où il suivit le parti de la Gironde. Proscrit le 31 mai 1793, il se déroba par la fuite à la hache révolutionnaire. Rentré à la Convention et à l'assemblée Législative qui la suivit, il publia la Sentinelle, gazette, où, à travers quelques bonnes idées, on trouve trop souvent des opinions exagérées. Si son esprit inquiet et remuant les adopta, son cœur resta honnête, ennemi des terroristes et de leurs attentats. Il fut susceptible des sentimens de l'amitié, de l'amour et de la reconnaissance. Il sut se faire des amis, et inspirer la plus vive tendresse à l'épouse qu'il avoit choisie. On a remarqué qu'aucun député ne demeura aussi invariable, aussi fixe que lui dans ses principes; de là vint qu'il parut démagogue sous les deux premières assemblées, modéré sous le règne de la Montagne, exagéré sous la constitution directoriale. Mad. Roland, qu'il avoit su flatter, le lui rend bien dans ses Mémoires. « Louvet, dit-elle, a une assez mauvaise mine, il est petit, fluet; il a la vue basse et l'habit négligé; il ne paroit rien au vulgaire qui ne remarque pas la noblesse de son front et le feu dont s'a- niment ses yeux à l'expression d'une grande vérité. Il est im- possible de réunir plus d'esprit à moins de prétention et à plus de bonhomme; courageux comme un lion, simple comme un en- fant, homme sensible, écrivain vigoureux, il peut faire trembler Catilina à la tribune, dîner avec les Graces, et souper avec Bu- chaumont. » En effet, ce fut le seul qui osa attaquer Robespierre au moment de sa puissance, qui le poursuivit sans cesse, et ne lui laissa, ainsi qu'à ses parti- sans, ni paix ni trêve. Louvet venoit d'être nommé consul à Palerme, lorsqu'il mourut à Pa- ris, d'une maladie de poitrine, le 25 août 1797. Outre son ro- man de Faublas, dont on a pu- blié, en 1791, une édition en 13 petits volumes, et son Jour- nal, on lui doit: I. Paris justi- fié, 1789, in-8.° II. Emilie de Varmont ou le Divorce néces- saire, 1794, 3 vol. in-12; ro- man politique qui n'a pas eu le succès du précédent. III. No- tices pour l'histoire et le récit de mes dangers. 1795, in-8.° Lou- vet étoit devenu lui-même l'ar- tisan de ses maux; mais son récit n'en est pas moins atta- chant, curieux, et digne d'être conservé. Il a été traduit en plu- sieurs langues.
LOUVIÈRES. (Charles- Jacques de) vivoit dans le 14e siècle, sous le règne de Charles V, roi de France. On croit même que son intelligence pour les affaires relatives au gouverne- ment, lui mérita la faveur de ce prince et une place considérable auprès de lui. On a de Louvières, le fameux ouvrage du Songe du Vergier, 1591, in-fol., et réim- primé dans le recueil des Libertés de l'Eglise Gallicane, en 1731, 4 vol. in-fol.: ouvrage qui traite de la puissance ecclésiastique et de la temporelle. Goldast l'a in- séré dans son recueil De Mo- narchia. Ce traité ne passe pas universellement pour être de Lou- vières; quelques-uns l'ont attri- bué à Raoul de Presle, qui n'a fait que l'abréger.