STREITHAGEN, (André de) Streithagius, de Mertzenhaus près de Juliers, mort vers 1640, eut la direction de l'école et de l'orgue du collège des chanoines d'Heinsberg. On a de lui des Poésies et d'autres ouvrages ignorés. Pierre de STREITHAGEN son fils, naquit à Heinsberg en 1595, et mourut vers 1671, chanoine à Vassen- berg. Il ne faut pas le confondre avec un autre écrivain du même nom, né à Aix-la-Chapelle en 1592, et mort en 1654, après avoir été pasteur à Heidelberg, prédicateur anlique, et conseiller de l'électeur Palatin Charles-Louis. On a de celui-ci : I. Florus Chris- tianus, sive Historiarum de rebus Christiana Religionis libri qua- tuor, à Cologne, 1640, in-9° Cet ouvrage est partial, et le style ne dédommage pas de ce défaut. *Streithagen* imite *Florus*, comme un Germain qui contre-fait un Romain. II. *Novus Homo*, sive de *Regeneratione Tractatus*, etc.
**II. STROZZI**, (Philippe) issu d'une ancienne et riche maison de Florence, fut l'un de ceux qui après la mort du pape *Clément VII*, entreprirent de chasser de Florence *Alexandre de Médicis*, et d'y rétablir la liberté. On fit d'abord des remontrances à *Charles-Quint*; mais elles furent inutiles. Les conjurés résolurent alors d'ôter la vie à *Alexandre*. Ce dessein fut exécuté par Laurent de Médicis; mais Florence n'en fut que plus agitée. Après sa mort, le duc Cosme, successeur d'Alexandre [ Voyez ce mot, n° xv. ] poursuivit les conjurés. Philippe Strozzi se met pour lors à la tête de 2000 fantassins; ils se retirent dans un château, qui bientôt est assiégé et pris. Strozzi est fait prisonnier avec les autres mécontents; il est appliqué à la question, et il soutient ce supplice avec fermeté. Menacé d'être mis une seconde fois à la torture, il forme la résolution de mourir avec sa gloire. Il avoit une épée qu'un des soldats qui le gardoient, avoit laissée par mégarde dans sa chambre, il la prend et se la plonge dans le sein, après avoir écrit sur le manteau de la cheminée de sa prison, ce vers de Virgile, dans le quatrième livre de l'Encide : Exorciere aliquis, nostris ex ossibus, ulter : Il expira en 1538. Le malheur de Strozzi fut d'avoir été mal secondé dans le dessein de rendre la liberté à sa patrie. Il avoit de grandes qualités; il aimoit sur-tout l'égalité, qui est l'ame des républiques. Il posséda les premières dignités à Florence, sans faste et sans orgueil. Si quelqu'un de ses concitoyens, au lieu de l'appeler simplement Philippe, lui donnoit le titre de Messire, il se mettoit en colère, comme si on lui eût fait une injure : Je ne suis, disoit-il, ni Avocat, ni Chevalier; mais Philippe, né d'un Commerçant. Si vous voulez donc m'avoir pour ami, appelez-moi simplement de mon nom, et ne me faites plus l'in- jure d'y ajouter des titres; car attribuant à l'ignorance la première faute, je prendrai la seconde pour un trait de malice... M. Requier a publié l'Histoire de ce républicain, sous ce titre : Vie de Philippe STROZZI, premier Commerçant de Florence et de toute l'Italie, sous les règnes de Charles-Quint et de François I; et chef de la Maison rivale de celle de Médicis, sous la Souveraineté du Duc Alexandre : traduite du toscan de Laurent son frère, in-12, 1764.—La famille de Strozzi passa presque toute en France, où elle fut élevée aux premières dignités. De son épouse Clarice de Médicis, nièce du pape Léon X, Philippe eut Laurent STROZZI, cardinal et archevêque d'Aix, mort à Avignon le 4 décembre 1571; ROBERT, mari de Magdeleine de Médicis; LEON, chevalier de Malthe, et prieur de Capoue, illustre pour ses expéditions maritimes, et tué au siège du château de Piombino, en 1554; et PIERRE, maréchal de France. [ Voy. l'article suivant. ]
**STRUENSÉE**, d'abord simple-médecin, puis devenu principal ministre Danois, montra de l'intelligence dans les négociations et de l'habileté en politique. Il s'efforça d'affranchir le Danemarck de l'espèce de tutelle où la cour de Russie le retenoit. Trop d'orgueil, des imprudences, une passion funeste pour la jeune reine *Caroline-Mathilde*, le rendirent conspirateur, et le conduisirent à l'échafaud le 26 juillet 1772. *Caroline* elle-même fut emprisonnée, exclue du trône et exilée à Zell, où elle mourut de chagrin au commencement de 1776.
**STRUTT**, (Joseph) mort en 1787, a publié un *Tableau des mœurs et usages des anciens habitans de l'Angleterre*, dont M. Boulard prépare une traduction en françois. On a encore de lui, les *Antiquités royales et ecclésiastiques de l'Angleterre*; et un *Dictionnaire des Graveurs*. Tous ces ouvrages sont pleins de recherches curieuses. **I. STRUVE**, (George-Adam) né à Magdebourg en 1619, professa la jurisprudence à l'ène, et F 1 4 devint le conseil des ducs de Saxe : il mourut le 15 décembre 1692, à 73 ans, peu de temps après avoir fait le rapport d'un procès. Il appliquait aux magistrats ce mot d'un empereur Romain : *Oportet stantem mori*. C'étoit un homme d'un travail infatigable, d'un tempérament fort robuste, et d'une franchise qui lui gagnait tous les cœurs. Il fut marié deux fois, et se vit père de 26 enfans. On a de lui des *Thèses*, des *Dissertations*, et d'autres ouvrages de droit, parmi lesquels on distingue son *Syntagma Juris Civilis*... *Voy*. LILIENTHAL.
II. STUPPA, (N...) compa- triote et proche parent du précé- dent, fut d'abord pasteur de l'Eglise de Savoie à Londres, où il mérita la confiance de Cromwell. Il quitta ensuite le ministère pour les armes, devint brigadier dans les troupes de France, et fut tué à la journée de Steinkergue en 1692. Il est auteur du livre inti- tulé: La Religion des Hollan- dois, 1673, in-12, qu'il com- posa à Utrecht, pendant que les François en étoient les maîtres. Jean Braun, professeur de Gro- ningue, le réfuta dans sa Véri- table Religion des Hollandois, 1675, in-12. Ces deux livres firent du bruit dans le temps; ils sont oubliés aujourd'hui. I. STURM, (Jean Christophe) Sturmius, né à Hippolstein en 1635, fut professeur de philo- sophie et de mathématiques à Altorf où il mourut en 1703, à 68 ans. On a de lui plusieurs ouvrages. I. Collegium experi- mentale curiosum, Nuremberg, 1676 et 1701, in-4.° Il y parle de la chambre obscure, de la machine pneumatique, des baro- mètres, thermomètres, télesco- pes, microscopes, etc. On y voit aussi un projet de machine aérostatique conçue d'après la théorie du P. de Lana. II. Phy- sica electrica sive hypothetica, Altorf, 1730, 2 vol. in-4.° Il y examine en critique tous les systèmes de physique anciens et modernes. III. Physicae conci- liatricis conamina, Nuremberg, 1687, in-12. IV. Prælectiones contra Astrologiæ divinatricis vanitatem, Leipsig, 1722, 2 vol. in-4.° V. Mathesis enucleata, en 1 vol. in-8.° VI. Mathesis juve- nilis, en 2 gros vol. in-8.°
II. STURM, (Léonard-Chris- tophe) et non STURNI, comme d'autres l'appellent mal-à-propos, excelloit dans toutes les parties de l'architecture civile et militaire. Il naquit à Altorf en 1669, et mourut en 1719. On a de lui: I. Une traduction latine de l'Archite- cture curieuse de G. A. Bokler, à Nuremberg, 1664, in-fol. II. Un Cours complet d'Archite- cture, imprimé à Augsbourg, en 16 vol. I. STURMIUS, (Jean) né à Sleiden près Cologne en 1507, éleva une imprimerie avec Bud- ger Roscius, professeur en grec. Il vint à Paris en 1529, y fit des leçons publiques sur les auteurs Gross et Latins, sur la logique, qui eurent beaucoup d'approbateurs; mais son penchant pour les nouvelles hérésies l'obligea de se retirer à Strasbourg en 1537, pour y occuper la chaire que les magistrats lui avoient offerte. Il y ouvrit l'année suivante une Ecole qui devint célèbre, et qui par ses soins obtini de l'empereur *Maximilien II*, le titre d'Académie en 1566. Il mourut le 3 mars 1589, dans sa 82e année. Ce savant étoit non seulement propre au travail du cabinet, mais il s'acquitta bien des négociations et des emplois qu'on lui confia. Il étoit doux et tolérant, et il fut fâché de ne pas trouver ce caractère parmi les Luthériens, dont il avoit embrassé la secte. Il perdit la vue sur la fin de ses jours, et il supporta ce malheur avec constance. On a de lui : I. *Linguae Latinae resolvendæ Ratio*, in-8.º II. D'excellentes *Notes* sur la *Béthorique d'Aristote* et sur *Hermogène*, etc.
SUANEFELD, (Herman) peintre et graveur, Flamand d'origine, né vers l'an 1620. Le goût qu'*Herman* avoit pour le travail, lui faisoit souvent rechercher la solitude, ce qui le fit surnommer l'*Hermite*; on le nomma aussi *Herman d'Italie*, à cause de son long séjour en cette contrée. Ce peintre reçut les leçons de son art, de deux habiles maîtres, *Gérard Dow* et *Claude le Lorrain*. Il rencontra ce dernier à Rome, et lia une étroite amitié avec lui. *Herman* étoit un excellent paysagiste, il touchoit admirablement les arbres : son coloris est d'une grande fraîcheur; mais il est moins piquant que celui de *Claude le Lorrain*. A l'égard des figures et des animaux, *Suanefeld* les rendoit avec une touche plus vraie et plus spirituelle. I. SUARÈS, (François) jésuite, né à Grenade le 5 janvier 1548, professa avec réputation à Alcala, à Salamanque et à Rome. On l'appela ensuite à Conimbre en Portugal, et il y fut le premier professeur de théologie. Il mourut à Lisbonne en 1617, avec beaucoup de résignation : *Je ne pensois pas*, dit-il, qu'il *fât si doux de mourir* !... *Suarès* avoit une mémoire prodigieuse; il savoit si bien par cœur tous ses ou- vrages, que quand on lui en ci- toit un passage, dans le même instant il se trouvoit en état d'a- chever et de poursuivre jusqu'à la fin du chapitre ou du livre. Ce- pendant, le croiroit-on ? à peine ce savant homme put-il être ad- mis dans la Société. Il fut d'abord refusé; il fit de nouvelles instan- ces jusqu'à demander même à y entrer parmi les Frères. Enfin on le reçut, et l'on étoit encore sur le point de le renvoyer, lorsqu'un vieux Jésuite dit : *Attendons ; il me semble que ce jeune homme conçoit aisément, et pense quel- quefois fort bien*. Nous avons de lui 24 vol. in-fol., imprimés à Lyon, à Mayence, et pour la dernière fois à Venise, 1748. Ils roulent presque tous sur la *Théo- logie* et sur la *Morale*. Ils sont écrits avec ordre et avec netteté ; il a su fondre avec adresse dans ses ouvrages, presque toutes les différentes opinions sur chaque matière qu'il traitoit : sa méthode étoit d'ajouter ensuite ses propres idées aux discussions théologiques, et d'établir avec solidité son sen- timent. Mais il surcharge trop souvent sa théologie de questions inutiles; et il perd quelquefois de vue la noble simplicité des dog- mes évangéliques. C'est lui qui est le principal auteur du système du *Congruisme*, qui n'est dans le fond que celui de *Molina* mieux assorti à la mode et au langage des théologiens, et ha- billé d'une manière moins cho- quante. « Dans le système de *Mo- lina*, dit M. l'abbé *Bossut*, Dieu d'abord voit par une prévision de simple intelligence, toutes les choses possibles. Il voit par une autre prévision, que *Molina* ap- pelle *Science moyenne*, ou la *Science des futurs conditionnels*, non-seulement tout ce qui arrivera en conséquence de telle ou telle condition, mais encore ce qui seroit arrivé, (et qui n'arrivera pas) si telle ou telle condition avoit eu lieu. Mais tous les hom- mes sont conditionnellement mu- nis de graces suffisantes pour opé- rer leur salut : graces qui devien- nent efficaces ou qui demeurent sans effet, selon le libre usage qu'ils en font. Lorsque Dieu veut convertir ou sauver un pécheur, il lui accorde des graces auxquel- les il prévoit par la science moyen- ne que le pécheur consentira, et qui le feront persévérer dans le bien. *Suarès* fit quelques correc- tions au système de *Molina*, et crut expliquer par le concours simultané de Dieu et de l'homme, comment la grace opère infailli- blement son effet, sans que l'hom- me en soit moins libre d'y céder ou d'y résister. Mais cette asso- ciation de la Divinité aux actes de notre volonté foible et chan- geante, est encore un mystère non moins impénétrable que tous les autres points de la dispute. » Son *Traité des Lois* est si estimé, qu'il a été réimprimé en Angle- terre. Son livre intitulé : *Défense de la Foi Catholique contre les erreurs de la secte d'Angleterre*, fut entrepris par ordre de *Paul V*. Ce Pontife voyant qu'un grand nombre de Catholiques Anglois prêtoient le serment exigé par *Jacques I*, fit proposer à *Suarès* par le cardinal *Caraffa*, son légat en Espagne, de prendre la dé- fense de la Religion. Le Jésuite obéit, et le pape satisfait de son ouvrage, l'en remercia par un bref du 9 septembre 1613. Le Traité de *Suarès* est dédié aux princes Chrétiens, et divisé en VI livres. Dans le sixième il discute la formule du serment qui révoltoit Rome et la plus grande partie des Catholiques. Il s'attendoit bien que son ouvrage ne seroit pas du goût du roi Jacques. Aussi ne fut-il pas surpris d'apprendre que ce prince l'avoit fait brûler à Londres devant l'église de Saint-Paul. On dit même qu'à cette nouvelle il témoigna envier le sort de son livre : Heureux, dit-il, si je pouvois sceller de mon sang les vérités que j'ai défendues avec ma plume. Le roi d'Angleterre ne se contenta pas d'avoir condamné au feu, et défendu sous de grièves peines la Défense de la Foi ; il se plaignit vivement au roi d'Espagne de ce qu'il souffroit dans ses états un écrivain assez téméraire pour oser se déclarer ouvertement l'ennemi du trône et de la majesté des rois. Philippe III fit examiner le livre de Suarès par des évêques et des docteurs ; et sur leur rapport il écrivit à Jacques I une longue lettre, où, après avoir justifié le Jésuite, il exhortoit ce prince à rentrer dans la voie de la vérité, que ses prédécesseurs avoient suivie pendant tant de siècles. L'ouvrage du Jésuite Espagnol ne fut pas si bien accueilli en France : il fut condamné à être brûlé de la main du bourreau, par arrêt du parlement de Paris, comme contenant des maximes séditieuses. Le P. Noël, jésuite, a fait un Abrégé de Suarès, imprimé à Genève, 1732, en 2 vol. in-fol. L'abréviateur a orné son Ouvrage de deux Traités ; l'un de Matrimonio, l'autre de Justitia et Jure. Le P. Deschamps a écrit la Vie de Suarès ; elle fut imprimée à Perpignan en 1671, in-4.º
SUBLIGNY, (N...) avocat au parlement de Paris, au XVIIe siècle, cultiva plus la littérature que la jurisprudence, et donna des leçons de versification à la comtesse de la Suze. Livré au goût du théâtre, il permit que sa fille fût une des danseuses de l'Opéra. Ses ouvrages sont: I. Une Traduction des fameuses Lettres Portugaises, dont le chevalier de Chamilly, revenant de Portugal, lui donna les originaux, qu'il arrangea. Elles respirent l'amour le plus ardent. (Dorat les a mises en vers françois.) II. La folle Querelle : c'est une comédie en prose contre l'Andromaque de Racine. Elle fut représentée sur le théâtre du Palais royal en 1668. III. Quelques Ecrits en faveur de Racine, dont il devint le panégyriste, après en avoir été le Zoile. IV. La Fausse Clélie, in-12, roman médiocre.
SUCKLING, (Jean) poète Anglois, naquit à Vrinam en 1613, et mourut en 1641. On dit qu'il parloit latin dès l'âge de cinq ans. Dans sa jeunesse, il servit en Danemark sous Gustave-Adolphe, et se retira ensuite dans sa patrie, où il publia des Poésies, des Lettres, des Comédies, un Discours sur l'occasion, et un Examen de la religion par la raison. I. SUE, (Jean) chirurgien, né à la Cotte-St-Pol, vint à Paris dans sa jeunesse, et fut accueilli par Devaux, chirurgien renommé, qui lui apprit son art. L'élève égaïa bientôt le maître : sa pratique fut heureuse, son savoir étendu. Il apprit le latin à l'âge de 45 ans, pour interroger en cette langue les étudiants en médecine. Il a publié quelques Mémoires, dont le plus remarquable a pour objet la correction du Forceps alors en usage. Bienfaisant et ami des pauvres, ceux-ci pleurèrent sa mort arrivée à Paris le 30 novembre 1732. — II. SUE, (Jean-Joseph) frère du précédent, né en 1710, vint à Paris à 19 ans, devint l'élève de Verdier, célèbre anatomiste, et lui succéda dans la chaire de professeur d'anatomie. Il approfondit cette science dans tous ses détails, et en propagea la connoissance parmi un grand nombre d'élèves. Il est mort à Paris, le 10 décembre 1792, à plus de 82 ans. On lui doit : I. Plusieurs Mémoires intéressans, insérés dans le Recueil des Savans étrangers, publié par l'académie des sciences. L'un d'eux décrit dans deux individus, une transposition générale des viscères, en sorte que ceux du côté droit se trouvoient à gauche; un autre a pour objet l'examen de la structure et des vaisseaux de la matrice; un autre a calculé les proportions du squelette de l'homme, depuis l'enfance jusqu'à la vieillesse. II. Traité des bandages et appareils, 1746, in-12. On en a fait une seconde édition en 1761. III. Abrégé d'Anatomie, 1748, 2 vol. in-12, réimprimés en 1774. IV. Elémens de Chirurgie, 1755, in-8.º V. Anthropologie ou Traité sur l'art d'injecter, de disséquer et d'embaumer, 1759, in-8.º Il a été augmenté, et publié de nouveau en 1765. VI. Ostéologie, 1759, 2 vol. in-fol. avec 31 planches. Cet ouvrage est une traduction de celui de Monro, professeur d'anatomie à Edimbourg. C'est un chef-d'œuvre de typographie et d'exactitude dans le dessin. — Les neveux de Sue suivent avec distinction la même carrière.
II. SUETONE, (C. Suetonius Tranquillus.) Le surnom de Tranquillus lui venoit de son père, à qui on avoit donné celui de Lenis, qui signifie à peu près la même chose. Suetonius Lenis, père de l'historien, étoit chevalier Romain et tribun de la treizième Légion. Son fils fut fort estimé estimé de l'empereur *Adrien*, qui en fit son secrétaire. Il perdit les bonnes graces de ce prince, pour avoir manqué aux égards dûs à l'impératrice *Sabine*. Le mépris qu'*Adrien* avoit pour son épouse, la rendoit triste, chagrine, d'une humeur difficile; et l'on croit que *Suétone* ne se rendit coupable envers cette princesse, que pour l'avoir brusquée dans ses mauvaises humeurs. D'autres disent qu'il étoit bien avec elle, et qu'*Adrien* le renvoya, parce qu'il soupçonnoit leur intelligence. *Suétone* après sa disgrace, vécut dans la retraite, et se consola avec les Muses de la perte des faveurs de la cour. *Pline le Jeune* qui étoit lié avec lui, dit que c'étoit un homme d'une grande probité et d'un caractère fort doux. *Suétone* avoit composé : I. Un *Catalogue des Hommes illustres de Rome*; mais cet ouvrage est perdu. II. Plusieurs ouvrages sur la *Grammaire*. III. Une *Histoire des rois de Rome*, divisée en trois livres. IV. Un Livre sur les *Jeux Grecs*, etc. Mais nous n'avons de lui que la *Vie des XII premiers Empereurs de Rome*, et quelques fragmens de son *Catalogue des illustres Grammairiens*. Dans son Histoire de la *Vie des douze Césars*, il n'observe point l'ordre des temps : il réduit tout à certains chefs généraux, et met ensemble ce qu'il rapporte sous chaque chef. Son style manque de pureté et d'élégance. On lui reproche avec raison d'avoir donné trop de licence à sa plume, et d'avoir été aussi libre et aussi peu mesuré dans ses récits, que les empereurs dont il fait l'histoire l'avoient été dans leur vie. Il leur impute même quelquefois des forfaits qui ne paroissent pas être dans la nature. Il y a plusieurs éditions de cet auteur. La première est de Rome, 1470, in-fol. Les meilleures sont celles des *Variorum*, 1690, 2 vol. in-8.º... de Leewarde, 1714, 2 vol. in-4.º... d'Amsterdam, 1736, 2 vol. in-4.º... de Leyde, 1751, 2 vol. in-8.º... celle *ad usum Delphini*, 1684, in-4.º... celle du Louvre, 1644, in-12. Nous en avons une Traduction en françois, in-4.º, par *Duteil*, qui est plate, rampante et tronquée en quantité d'endroits; et deux autres beaucoup meilleures, publiées toutes deux en 1771; l'une par M. de la *Harpe*, en 2 vol. in-8.º; l'autre par M. *Delille*, sous le nom d'*Ophellet de la Pause*, en 4 vol. in-8.º I. SUEUR, ( Nicolas le ) en latin *Sudorius*, conseiller et ensuite président au parlement de Paris, assassiné par des voleurs, en 1594, dans sa 55ᵉ année, s'est fait un nom parmi les savans par sa profonde connaissance de la langue grecque. Il en a donné des preuves, principalement dans son élégante Traduction de *Pindare* en vers latins, publiée à Paris en 1582, in-8.º, chez *Morel*; et réimprimée dans l'édition de *Pindare*, donnée par *Prideaux*, à Oxford, en 1697, in-fol. *Le Sueur* imite son original avec la même fidélité, qu'un habile dessinateur copie les tableaux d'un grand maître.
SUFFREN, (Jean) jésuite, né à Salon en Provence, en 1571, se consacra à la direction et à la chaire. Sa piété et sa droiture le firent choisir pour confesseur de Marie de Médicis, qui engagea Louis XIII à lui donner la même place auprès de lui. Dans les disputes qui s'élevèrent entre ce prince et sa mère, Suffren voulut être conciliateur. Mais il déplut à Richelieu, et n'ayant que de la franchise dans une cour intrigante, il fut bientôt renvoyé. Il fut cependant toujours attaché à la reine, et mourut à Flessingue, en 1641, en passant avec elle de Londres à Cologne, où elle alloit chercher un asile. Son Année Chrétienne, 4 vol. in-4°, composée à la prière de S. François de Sales, et abrégée par le P. Frizon, en 2 volumes in-12, Nancy, 1728, est écrite avec onction; et quoique le style de l'abréviateur soit plus correct, plusieurs personnes pieuses préfèrent la simplicité de l'original. (Voy. l'article de NOSTRADAMUS son compatriote.) — Nous ignorons si le bailli de Suffren, chevalier de Malthe et chef d'escadre, mort en 1789, étoit de la même famille; mais il étoit né en Provence, comme le Jésuite. Ce célèbre marin, si redouté des Anglois, se signala sur la mer de l'Inde, où il fut le vengeur des François et le conservateur des possessions hollandoises. Son activité, son courage, son zèle, ses talens et ses vertus étoient respectés des étrangers comme de ses concitoyens. Le prince Indien Alder Alikan lui dit : Jusqu'à présent je m'étois cru un grand homme ; mais depuis que tu as paru sur cette côte, tu m'as éclipsé. Le bailli de Suffren, paroissant à Versailles, y reçut les plus grands honneurs. Le roi l'entretint plusieurs fois en particulier. A un dîner chez les Ministres, où se trouvoit M. d'Estaing, on appeloit ce dernier Général : d'Estaing désignant alors Suffren, répondit : « Voici le seul qu'il y ait ici. »
SUGER, né ou à TourienBeance en 1087, ou à St-Denis suivant Filibion, ou dans la province d'Artois, à St-Omer, qui étoit alors une ville nouvelle et sans considération, de parens peu distingués dans le monde, fut mis à l'âge de 10 ans, dans l'abbaye de St-Denis où Louis, fils de France, depuis Louis le Gros, étoit élevé. Lorsque ce prince fut de retour à la cour, il y appela Suger qui fut son conseil et son guide. Adam, abbé de St-Denis, étant mort en 1122, Suger obtint sa place. Il avoit l'intendance de la Justice, et la rendoit dans son abbaye avec autant d'exactitude que de sévérité. Les affaires de la guerre et les négociations étrangères étoient encore de son département ; son esprit actif et laborieux suffisoit à tout. Suger, vivant dans le siècle, en prit l'esprit et les manières ; il étaloit un faste plus convenable à un grand seigneur qu'à un abbé. Mais touché par les exhortations et les vertus de S. Bernard, il réforma son monastère en 1127, et donna le premier l'exemple de cette réforme. Les personnes du monde n'eurent plus dès-lors un si libre accès dans l'abbaye, et l'administration de la justice fut transportée ailleurs. Suger étoit dans le dessein de se renfermer entièrement dans son cloître, lorsque Louis VII, près de partir pour la Palestine, le nomma régent du royaume. Les soins du ministre s'étendirent sur toutes les parties du gouvernement. Il ménagea le trésor royal avec tant d'économie, que, sans charger les peuples, il trouva le moyen d'envoyer au roi de l'argent toutes les fois qu'il en demanda. Ce ministre mourut dans de grands sentimens de religion, à St-Denis, en 1152 à 70 ans, entre les bras des évêques de Noyon, de Senlis, et de Soissons. Le roi honora ses funérailles de sa présence et de ses larmes. Persuadés que son nom seul étoit le plus bel éloge, les religieux de St-Denis se contentèrent de graver ces mots sur son tombeau : C' G'IT L'ABBÉ SUGER. On a de lui des Lettres, une Vie de Louis le Gros, et quelques autres ouvrages. Un écrivain moderne a fait un parallèle de S. Bernard et de Suger, qui est entièrement à l'avantage de celui-ci. « Ces deux hommes avoient tous deux de la célébrité et du mérite. Le premier avoit l'esprit plus brillant, le second l'avoit plus solide. L'un étoit opiniâtre et inflexible ; la fermeté de l'autre avoit des bornes. Le Solitaire étoit spécialement touché des avantages de la religion : le Ministre, du bien de l'état. S. Bernard avoit l'air, l'autorité d'un homme inspiré ; Suger, les sentimens et la conduite d'un homme le bon sens. Un sage n'a jamais raison auprès de la multitude, contre l'enthousiasme. Les déclamations de l'un l'emportèrent sur les vues de l'autre, et le zèle triompha de la politique. » S. Bernard est trop maltraité dans ce portrait; mais Suger y est peint sous ses véritables traits. Il croyoit qu'il valoit mieux prévenir les maux dans leurs causes, que de s'exposer à chercher des ressources pour y remédier. Rarement on le voyoit former des projets qu'un hasard ou un événement imprévu pussent déconcerter : aussi il voyoit ordinairement réussir ceux qu'il formoit. « Son caractère circonspect et précautionné, dit le Père Fontenai, l'avoit rendu fort contraire au projet de la Croisade exposé à trop de risques. La volonté du pape l'avoit emporté sur ses raisonnemens, aussi bien que sur ses répugnances à accepter la régence. Mais quand une fois l'expédition sainte eut été conclue, et que par sa qualité de flégent il eut également à pourvoir au dedans et au dehors, sa haute capacité fournit et suffit à tout. Il contint l'intérieur du royaume dans l'ordre. Il ménagea au roi jusqu'en Asie, des remises proportionnées aux énormes dépenses que nous y laissions ; et assez fréquemment traversé par les démolés de théologie qui survinrent, ou même par de purs embarras de cloître, il trouva encore des heures de reste pour ne pas se dérober aux objets les plus minces. » Dom Gervaise a écrit la Vie de Suger en 3 vol. in-12. On trouve dans le Pour et le Contre de l'abbé Prévost, tom. x, une Dissertation pour déterminer la patrie de ce Ministre; on lui donne pour frère dans cet ouvrage, Alvise évêque d'Arras.
II. SULLY, (Maximilien de) Béthune, baron de Rosni, duc de) maréchal de France et principal ministre sous *Henri IV*, naquit à Rosni en 1559, d'une famille illustre et connue dès le x$^{e}$ siècle. Il n'avoit que 11 ans, lorsqu'au commencement de 1572, il fut présenté par son père à la reine de Navarre et à *Henri*. Florent *Chrétien* précepteur de ce prince, donna aussi des leçons à *Sully*, qui suivit *Henri* à Paris. Il s'y trouva lorsque l'affreux massacre de la Saint-Barthelemi inonda de sang la capitale. Le principal du collège de Bourgogne le tint caché pendant trois jours, et l'arracha ainsi aux assassins. *Rosni* attaché au service du jeune roi de Navarre, se signala dans plusieurs petits détachemens. Ce prince ayant appris qu'il se comportoit avec plus de témérité que de prudence, lui dit: *Rosni, ce n'est pas là où je veux que vous hasardiez votre vie. Je loue votre courage; mais je désire vous le faire employer dans de meilleures occasions.* Cette occasion se présenta bientôt au siège de Marmande, où il commandoit un corps d'arquebusiers. Il y montra la plus grande bravoure. Sur le point d'être accablé par un nombre trois fois supérieur, le roi de Navarre, couvert d'une simple cuirasse, vola à son secours, et lui donna le temps de s'emparer du poste qu'il attaquoit. Fausse, Mirande, Cahors furent ensuite les théâtres de sa valeur. En 1586, *Bosni* fut employé avec honneur à différens sièges; et l'année d'après, avec six chevaux seulement, il défit et emmena prisonniers 40 hommes. A la bataille de Coutras, il contribua à la victoire, en faisant servir à propos l'artillerie. Au combat de Fosseuse, journée très-meurtrière, il marcha cinq fois à la charge, eut son cheval renversé sous lui, et deux épées cassées entre ses mains. A la bataille d'Arques en 1589, *Sully* à la tête de 200 chevaux, en attaqua 900 des ennemis et les fit reculer. Il partagea à la bataille d'Ivry donnée l'année d'après, les fatigues et la gloire de son maître. Ce bon prince ayant appris qu'il avoit eu deux chevaux tués sous lui, et reçu deux blessures, se jeta à son cou et le serra tendrement, en lui disant les choses les plus touchantes et les plus flatteuses. « Brave soldat et vaillant chevalier, j'avois eu toujours bonne opinion de votre courage, et conçu de bonnes espérances de vos vertus; mais vos actions signalées et votre modestie ont surpassé mon attente. En conséquence, je veux vous embrasser des deux bras, en présence de ces princes, capitaines et grands chevaliers qui sont ici près de moi. » En 1591, *Bosni* prit Gisors par le moyen d'une intelligence; il passoit dès-lors pour un des hommes les plus habiles de son temps dans l'attaque et dans la défense des places. La prise de Dreux en 1593, celle de Laon en 1594, de la Fère en 1596, d'Amiens en 1597, de Montmelian en 1600, donnèrent un nouveau lustre à sa réputation. Aussi habile négociateur qu'excellent guerrier, il avoit été envoyé dès 1583 à la cour de France, pour en suivre tous les mouvements. On l'employa dans plusieurs autres occasions, et il montra dans chacune la profondeur du politique, l'éloquence de l'homme d'état, le sang-froid de la bravoure, et l'activité de l'homme de génie. En 1586, il traita avec les Suisses, et en obtint une promesse de 20,000 hommes. En 1599, il négocia le mariage du roi avec *Marie de Médicis*. En 1600, il conclut un traité avec le cardinal *Aldobrandin*, médiateur pour le duc de Savoie. En 1604 il termina en faveur du roi une contestation avec le pape, sur la propriété du Pont d'Avignon. Mais c'est sur-tout dans son ambassade en Angleterre, qu'il déploya toute la pénétration de son esprit et toute l'adresse de sa politique. La reine *Elisabeth* étant morte en 1603, *Sully* revêtu de la qualité d'ambassadeur extraordinaire, fixa dans le parti de *Henri IV*, le successeur de cette illustre princesse. De si grands services ne demeurèrent pas sans récompense; il fut nommé secrétaire d'état en 1594, membre du conseil des finances en 1596, surintendant des finances et grand-voyer de France en 1597 et 1598, grand-maître de l'artillerie en 1601, gouverneur de la Bastille et surintendant des fortifications en 1602. *Béthune*, de guerrier devenu ministre des finances, remédia aux brigandages des partisans. En 1596, on levoit 150 millions sur les peuples, pour en faire entrer environ trente dans les coffres du roi. Le nouveau surintendant mit un si bel ordre dans les affaires de son maître, qu'avec 35 millions de revenu, il acquitta 200 G 8 4 millions de dettes en dix ans, et mit en réserve 30 millions d'argent comptant dans la Bastille. Son ardeur pour le travail étoit infatigable. Tous les jours il se levoit à quatre heures du matin. Les deux premières heures étoient employées à lire et à expédier les Mémoires qui étoient toujours mis sur son bureau; c'est ce qu'il appeloit nettoyer le tapis. A sept heures il se rendoit au conseil, et passoit à l'acte de la matinée chez le roi qui lui donnoit ses ordres sur les différentes charges dont il étoit revêtu. A midi il dînoit. Après dîner il donnoit une audience réglée. Tout le monde y étoit admis. Les ecclésiastiques de l'une et de l'autre Religion étoient d'abord écoutés. Les gens de village et autres personnes simples qui appréhendoient de l'approcher, avoient leur tour immédiatement après. Les qualités étoient un titre pour être expédié des derniers. Il travailloit ensuite ordinairement jusqu'à l'heure du souper. Dès qu'elle étoit venue, il faisoit fermer les portes. Il oublioit alors toutes les affaires, et se livroit aux doux plaisirs de la société avec un petit nombre d'amis. Il se couchoit tous les jours à dix heures; mais lorsqu'un événement imprévu avoit dérangé le cours ordinaire de ses occupations, alors il reprenoit sur la nuit le temps qui lui avoit manqué dans la journée. Telle fut la vie qu'il mena pendant tout le temps de son ministère. Henri dans plusieurs occasions, loua cette grande application au travail. Un jour qu'il alla à l'armal où demeuroit Sully, il demanda en entrant où étoit ce ministre? On lui répondit qu'il étoit à écrire dans son cabinet. Il se tourna vers deux de ses courtisans, et leur dit en riant: Ne pensiez-vous pas qu'on alloit ma dire qu'il est à la chasse ou avec des Dames? Et une autre fois il dit à Roquelaure: Pour combien voudriez-vous mener cette vie-là? La table de ce sage ministre n'étoit ordinairement que de dix couverts: on n'y servoit que les mets les plus simples et les moins recherchés. On lui en fit souvent des reproches; il répondit toujours par ces paroles d'un ancien: Si les conviés sont sages, il y en aura suffisamment pour eux; s'ils ne le sont pas, je me passe sans peine de leur compagnie. L'avidité des courtisans fut mal satisfaite auprès de ce ministre: ils l'appeloient le Négatif, et ils disoient que le mot oui n'étoit jamais dans sa bouche. Son maître, aussi bon économe que lui, l'en aimoit davantage. Avant le ministère de Sully, plusieurs gouverneurs et quelques grands seigneurs levoient des impôts à leur profit. Quelquefois ils le faisoient de leur propre autorité; d'autres fois, en vertu des édits qu'ils avoient surpris par intrigue. Le comte de Soissons tenta d'obtenir du roi, sous l'administration de Rosni, un impôt de 15 sous sur chaque ballot de toile qui entroit dans le royaume ou qui en sortoit. Suivant lui, cet impôt ne devoit se monter qu'à 10,000 écus, quoique suivant le calcul de Sully, il dût en produire près de 300,000. Dans le même temps, des courtisans avides tourmentoient Henri pour obtenir plus de vingt autres édits, tous à la charge du peuple. Rosni alloit sortir pour faire des remontrances sur des vexations si odieuses, lorsqu'il vit arriver chez lui M$^{lle}$ d'Entragues, alors marquise de Verneuil, l'une des maîtresses de Henri IV, laquelle étoit intéressée à la réussite des nouveaux projets. Sully ne lui cacha point combien ces tentatives continuelles que ceux qui entouroient le roi faisoient pour dépouiller le peuple, le révoltoient. En vérité, lui dit-elle, le Roi seroit bien bon, s'il mécontentoit tant de gens de qualité, uniquement pour se prêter à vos idées. Et à qui, ajouta-t-elle, voudriez-vous que le Roi fît du bien, si ce n'est à ses parens, à ses courtisans et à ses maîtresses ? — Madame, vous auriez raison, répondit Rosni, si le Roi prenoit cet argent dans sa bourse; mais y a-t-il apparence qu'il veuille le prendre dans celle des Marchands, des Artisans, des Laboureurs et des Pasteurs ? Ces gens-là qui le font vivre, et nous tous, avons assez d'un seul Maître, et n'avons pas besoin de tant de Courtisans, de Princes et de Maîtresses... Si l'on veut connoître les vues de Sully pour le bonheur des états et de la France en particulier, qu'on jette les yeux sur le détail des causes de la ruine ou de l'affoiblissement des monarchies. (Mémoires, l. 19.) « Ces causes, dit-il à Henri IV, sont les subsides outrés, les monopoles principalement sur le blé; le négligement du commerce, du trafic, du labourage, des arts et métiers; le grand nombre de charges, les frais de ces offices, l'autorité excessive de ceux qui les exercent; les frais, les longueurs et l'iniquité de la justice; l'oisiveté, le luxe, et tout ce qui y a rapport; la débauche et la corruption des mœurs; la confusion des conditions; la variation dans la monnoie; les guerres injustes et imprudentes; le despotisme des souverains; leur attachement aveugle à certaines personnes; leur prévention en faveur de certaines conditions, ou de certaines professions; la cupidité des ministres et des gens en faveur; l'avilissement des gens de qualité; le mépris et l'oubli des gens de lettres; la tolérance des méchantes coutumes, et l'infraction des bonnes lois; l'attachement opiniâtre à des usages indifférens ou abusifs; la multiplicité des édits embarrassans et des réglemens inutiles. » Il ajoute : « Si j'avois un principe à établir, ce seroit celui-ci : Que les bonnes mœurs et les bonnes lois se forment réciproquement. Malheureusement pour nous cet enchaînement précieux des unes et des autres ne nous devient sensible, que lorsque nous avons porté au plus haut point la corruption et les abus; en sorte que parmi les hommes, c'est toujours le plus grand mal qui devient le principe du bien. » L'agriculture, qu'il protégea avec zèle, lui paroissoit bien plus digne d'être encouragée que les arts de luxe. Ces arts ne devoient occuper, selon lui, que la partie la moins nombreuse du peuple. Ce ministre craignoit que l'appat du gain, attaché à ces sortes d'ouvrages, ne peuplât trop les villes aux dépens des campagnes, et n'énervât insensiblement la nation. Cette vie sédentaire, disoit-il en parlant des manufactures d'étoffes, ne peut faire de bons soldats; la France n'est pas propre à telles babioles. C'est pourquoi il vouloit que les impôts portassent pres- que tout entiers sur le luxe. Henri objectoit que ce genre de taxe mécontenteroit les grands seigneurs. Ce sont, répondit SULLY, les gens de Justice, Police, Finances, Ecriture et Bourgeoisie, qui ont introduit le luxe; il n'y a qu'aux qui crieront. S'ils le font il faudra les remettre à la vie de leurs ancêtres, qui même Chanceliers, premiers Présidens, Secrétaires d'affaires et plus relevés Financiers, n'avoient que de fort médiocres logis, des meubles très modestes, des habillements fort simples, et ne traitaient leurs parens et amis que chacun n'apportait sa pièce sur sa table. — J'aimerais mieux, répliqua vivement HENRI, combattre le roi d'Espagne dans trois batailles rangées, que tous ces Gens de Justice, de Finances et de Villes, et surtout leurs Femmes et Filles, que vous me jetteriez sur les bras. Cependant le roi, en contredisant son ministre, en connoissoit tout le mérite. Au retour de son ambassade d'Angleterre, Henri IV le fit gouverneur de Poitou, grand-maître des Ports et Havres de France, et érigea la terre de Sully-sur-Loire en duché-pairie l'an 1606. Sa faveur ne fut point achetée par des flatteries. Henri IV ayant eu la foiblesse de faire une promesse de mariage à la marquise de Verneuil, Sully, à qui ce prince la montra, eut le courage de la déchirer devant lui. Comment morbleu, dit le roi en colère, vous êtes donc fou? — Oui, SIRE, répondit BETHUNE, je suis fou; mais je voudrois l'être si fort, que je le fusse tout seul en France. Parmi les maux que causa à ce royaume la mort de Henri IV, un des plus grands fut la disgrace de ce fidelle ministre. Il fut obligé de se retirer de la cour avec un don de cent mille écus. Louis XIII l'y fit revenir quelques années après, pour lui demander des conseils. Les petits-maîtres qui gouvernaient le roi, voulurent donner des ridicules à ce grand homme, qui parut avec des habits et des manières qui n'étoient plus de mode. Sully s'en apporcavant, dit au roi: SIRE, quand votre Père me faisoit l'honneur de me consulter, nous ne parlions d'affaires, qu'après avoir fait passer dans l'antichambre les Baladins et les Bouffons de la Cour. En 1634 on lui donna le bâton de maréchal de France, en échange de la charge de grand-maître de l'artillerie, dont il se démit en même temps. Il mourut sept ans après, dans son château de Villebon, au Pays-Chartrain, le 21 décembre 1641, à 82 ans; on lui a fait cette épitaphe: Souverains, adorent la cendre De l'homme en ces lieux endormi; Le premier, il sut vous apprendre Qu'un roi peut avoir un ami. Sully s'étoit occupé dans sa retraite à composer ses Mémoires, qu'il intitula: Economies Royales, Amsterdam, 2 vol. in-fol., auxquels on joint les tomes III et IV, Paris, 1662. Ces Mémoires, réimprimés à Trevoux, en 12 vol. in-12, sont écrits d'une manière très-néligée, sans ordre, sans liaison dans les récits; mais on y voit régner un air de probité et une naïveté de style qui ne déplaît point à ceux qui peuvent lire d'autres ouvrages françois que ceux du siècle de Louis XIV. L'abbé de l'Écluse, qui en a donné une bonne édition, 1745, 3 vol. in-4°, et 8 vol. in-12, les a mis dans un meilleur ordre, et a fait parler à Béthune un langage plus pur. C'est un tableau des règnes de Charles IX, de Henri III et de Henri IV, tracé par un homme d'esprit pour l'instruction des politiques et des guerriers. Béthune y paroît toujours à côté de Henri. Les amours de ce prince, la jalousie de sa femme, ses embarras domestiques, les affaires publiques, tout y est peint d'une manière intéressante. Sully rend compte lui-même de la manière dont Henri IV le peignoit à ses courtisans. « Quelques-uns (disoit un jour ce grand roi, si bon juge des hommes) se plaignent de Rosni, (et quelquefois moi-même) qu'il est d'une humeur rude, impatiente et contredisante. On l'accuse d'avoir l'esprit entreprenant, de présumer tout de ses opinions et de ses actions, et de rabaisser celles d'autrui. Quoique je lui connoisse une partie de ces défauts; quoique je sois contraint quelquefois de lui tenir la main haute, quand je suis de mauvaise humeur, qu'il se fache ou se laisse emporter à ses idées, je ne laisse pas pour cela de l'aimer, de lui en passer beaucoup, de l'estimer et de m'en bien et très-utilement servir; parce que véritablement il aime ma personne, qu'il a intérêt à ce que je vive, et qu'il désire avec passion l'honneur et la grandeur de moi et de mon royaume. Je sais aussi qu'il n'a rien de malin dans le cœur; qu'il a l'esprit fort industrieux et fort fertile en expédiens; qu'il est grand ménager de mon bien, homme fort laborieux et diligent; qu'il essaie de ne rien ignorer et de se ren- dre capable de toutes sortes d'affaires de paix et de guerre; qu'il écrit et parle assez bien, d'un style qui me plaît, parce qu'il sent son soldat et son homme d'état. Enfin, il faut que je vous avoue que, malgré ses bizarreries et ses promptitudes, je ne trouve personne qui me console si puissamment que lui dans tous mes differens chagrins. » Mémoires de Sully, livre 26. Aussi ce prince lui écrivait un jour: « Mon ami, j'achèterois votre présence de beaucoup, car vous êtes le seul à qui j'ouvre mon cœur... Il n'y a ni d'amour ni de jalousie, c'est affaire d'état... Hâtez-vous ! venez, venez, venez!... Ma femme, mes enfans, tout le ménage se porte bien; ils vous aimeront autant que moi, ou je les déshériterai. » Sully étoit Protestant, et voulut toujours l'être, quoiqu'il eût conseillé à Henri IV de se faire Catholique. Il est nécessaire, lui dit-il, que vous soyez Papiste, et que je demeure Réformé. Le pape lui ayant écrit une lettre qui commençoit par des éloges sur son ministère, et finissoit par le prier d'entrer dans la bonne voie, le duc lui répondit, qu'il ne cessoit de son côté, de prier Dieu pour la conversion de Sa Sainteté. Nous finirons cet article par un parallèle de Sully et de Colbert, que nous sommes éloignés d'adopter en tout, parce que le mérite du dernier ministre y est injustement rabaisé, mais celui de Rosni y paroît dans le plus beau jour. « Sully, dont on ne parle plus, étoit bien plus grand homme que ce Colbert dont on parle tant. Sully gouvernoit Henri IV; Colbert gouvernoit Louis XIV: mais avec cette différence, que Henri IV examinoit les décisions de Sully, et que Louis XIV croyoit en celles de Colbert; et cette différence est cause que le nom de Colbert a fait fortune... Sully m't un ordre admirable dans les finances, dans un temps où il pouvoit impunément en augmenter le désordre; pourvint à tous les besoins; amassa 40 millions d'argent comptant. Colbert eut le bonheur de succéder à un homme peut-être innocent, qu'il fit condamner comme coupable: il ne pouvoit mal faire; le procès de Fouquet étoit un engagement trop fort... Colbert enrichit le Royaume; Sully fit plus, il le racheta... Colbert avoit les meilleures intentions du monde; mais peu d'étendue de génie, peu de connoissances, peu de goût: ses premiers pas furent de faux pas; ses premiers choix furent ridicules; ses premières entreprises furent des fautes, et ses dernières des vexations. Sully avoit des intentions aussi pures, un esprit capable de tout embrasser, de tout entreprendre, de tout finir; une droiture sévère, clairvoyante; beaucoup de netteté dans les idées, et malgré le feu de son âme, beaucoup de flegme dans ses démarches: il faisoit tout par lui-même, et pour ne pas se tromper dans le choix de ses confidens, n'en avoit point. On doit tenir compte à Sully de tout le mal qu'il ne fit pas, tant la maltôte italienne, introduite par Catherine de Médicis, avoit jeté de trouble et de confusion dans cette partie de l'administration. On peut reprocher à Colbert tout le bien qu'il ne fit pas, tant il avoit de motifs, de lumières, de moyens pour en faire. Colbert n'exceltoit que dans les finances. Sully étoit un homme de guerre, un homme de lettres; Sully étoit un Romain... Sully est le plus homme de bien qui se soit mêlé des finances. Colbert est le premier homme d'un esprit médiocre, qui ait réussi dans une science qui demande de grandes vues, et qui conduit à d'infiniement petits détails... Sully est un modèle: sa gloire lui appartient, et n'appartient qu'à lui. La gloire de Colbert appartient en partie à Sully. » Louis XVI a fait faire sa statue en 1777... Voyez I. CORON. Comme les Mémoires de Sully, donnés par l'abbé de l'Ecluse, en gagnant du côté du style, ont perdu du côté de la fidélité, M. l'abbé Baudeau avoit annoncé en 1777, une nouvelle édition du Texte original en 12 vol. in-8°, avec d'abondantes notes; mais cette édition n'a pas été achevée. L'académie Françoise a fait de l'éloge de Sully, le sujet de l'un de ses prix, qui fut remporté par Thomas.
**SULPICE-SÉVÈRE**, historien ecclésiastique, naquit à Agen dans l'Aquitaine, où sa famille tenoit un rang assez distingué. Aussitôt qu'il eut fini ses études, il se mit dans le barreau et y fit admirer son éloquence. Il s'engagea dans les liens du mariage; mais sa femme étant morte peu de temps après, il pensa sérieusement à quitter le monde, quoiqu'à la fleur de son âge, très-riche et généralement distingué. Il ne se contenta pas de pratiquer la vertu, il la rechercha. Il s'attacha à *S. Martin de Tours*, suivit ses conseils, et fut son plus fidèle disciple. Il se laissa surprendre par les Pélagiens, et alla jusqu'à les défendre; mais il connut sa faute, et la répara par les larmes et les mortifications. On croit qu'il mourut vers l'an 420. *Sulpice-Sévère* avoit plusieurs terres auprès de Toulouse, de Narbonne, d'Agen et de Tarbes. Il se servit de ses grands revenus pour mettre les pauvres en état de travailler; car étant grand ami du travail, il ne croyoit pas devoir par un faux esprit de charité, entretenir la fainéantise. Sa piété n'excluoit ni la gaieté, ni la politesse, ni la vigueur d'une sage administration. Il ne se déchargeoit point sur des intendants infidelles du soin de ses affaires. Il voyoit tout par lui-même, et il n'en fut que plus en état de faire du bien. Comme il étoit prêtre, il distribuoit à ses vassaux les secours spirituels et temporels. Nous lui sommes redevables d'un excellent Abrégé d'Histoire sacrée et ecclésiastique, qui est intitulé: *Historia Sacra*. Elle renferme, d'une manière fort concise, ce qui s'est passé de siècle en siècle depuis la création du monde jus- qu'au consulat de *Stilicon*, l'an 400 de J. C. Cet ouvrage a fait donner à *Sulpice* le nom de *Salluste Chrétien*, parce qu'en l'écrivant il s'y est proposé cet écrivain pour modèle. Il faut avouer qu'il l'égale quelquefois pour la pureté et l'élégance du style. On trouve dans son livre quelques sentimens particuliers, tant sur l'histoire, que sur la chronologie; mais ces défauts n'empêchent pas qu'il ne soit regardé comme le premier écrivain pour les Abrégés d'Histoire ecclésiastique. *Sleidan* nous en a donné la *Suite*, écrite avec assez d'élégance; mais comme il étoit Protestant, il est très-favorable à sa secte. Un autre ouvrage qui fait beaucoup d'honneur à *Sulpice-Sévère*, est la *Vie de S. Martin* qu'il composa du vivant de ce saint évêque, à la sollicitation de plusieurs de ses amis. On lui reproche d'avoir cru avec trop de facilité des miracles dont quelques-uns n'avoient pour fondement que des bruits populaires. Les meilleures éditions de ses Écrits sont les suivantes: *Elzevir*, 1635, in-12, *cum notis Varimann*. — Leyde, 1665, in-8. — Leipzig, 1709, in-8. — Vérone, 1755, 2 vol. in-4°, par le P. de Prato Oratorien, qui l'a accompagnée de notes et de savantes dissertations. — Il y en a une édition de Bâle, 1556, par *Flaccus Illyricus*, in-8°, rare; et une Version françoise de 1656, in-8°, fort plate... Il y a eu encore S. SULPICE-SÉVÈRE, évêque de Bourges, mort en 591; et S. SULPICE le *Débonnaire* ou le *Pieux*, aussi évêque de Bourges, mort en 647. L'un et l'autre se signalèrent par leurs vertus et leurs lumières. Nous avons quelques *Lettres* de celui-ci dans la Bibliothèque des Pères. *Baronius* et d'autres éditeurs du *Martyrologe Romain*, confondent *Sulpice-Sévere*, historien ecclésiastique, avec *Sulpice-Sévere*, évêque de Bourges. Cette erreur a été relevée par *Benoit XIV*, dans sa préface de l'édition du *Martyrologe* qu'il a donnée en 1749; il y démontre que le saint-siège n'a jamais mis le nom de l'historien *Sulpice-Sévere* dans le *Martyrologe*. On lui rend cependant un culte depuis un temps immémorial dans l'église de Tours.
SULPICIE, dame Romaine, femme de *Calenus*, florissoit vers l'an 90 de J. C. Nous avons d'elle un *Poème* latin contre *Domitien*, sur l'expulsion des philosophes. Elle avait aussi composé un *Poème* sur l'amour conjugal, dont nous devons regretter la perte, si l'éloge qu'en fait *Martial* n'est point flatté. Son *Poème* contre *Domitien* se trouve avec le *Pétrone* d'Amsterdam, 1677, in 24; dans les *Poetæ Latini minores*, Leyde, 1731, 2 volumes in 4°, et dans le *Corpus Poëtarum* de *Maitaire*. M. de Sauvigny en a donné une traduction libre en vers françois, dans le *Parnasse des Dames*. Il y a une autre *Sulpicie*, fille de *Patercule* et femme de *Valerius Flaccus*, qui fut déclarée d'une voix unanime la plus chaste de toutes les dames Romaines, et la plus digne, selon les Livres Sibyllins, de dédier la statue de *Venus* dans son temple. I. SULPICIUS, (*Gallus*) de l'illustre famille Romaine des *Sulpiciens*, fut le premier astronome parmi les Romains, qui donna des raisons naturelles des éclipses du Soleil et de la Lune. Étant tribun de l'armée de *Paul-Émile*, l'an 168 avant J. C., la sagacité de son esprit lui avoit appris que, le jour qu'on alloit donner bataille à *Persée*, il arriveroit la nuit précédente une éclipse de Lune. Il eut peur que les soldats n'en tirassent un mauvais augure. Il les fit assembler avec la permission du consul, leur expliqua l'éclipse, et les avertit qu'elle arriveroit la nuit suivante. Cet avis guérit les soldats de leur superstition, et le fit regarder comme un homme extraordinaire. On l'honora du consulat deux ans après, avec *Marcellus*, l'an 166 avant J. C... SERVIS-SULPICIUS - RUFFUS, excellent jurisconsulte du temps de *Cicéron*, homme recommandable par sa vertu et par ses autres belles qualités, et consul comme le précédent, étoit de la même famille. *Voyez aussi SYLLA*.
SURBECK. (Eugène-Pierre de) de la ville de Soleure, capitaine commandant de la compagnie générale des Suisses au régiment des Gardes, servit la France avec autant de valeur que de zèle. Son savoir le fit recevoir Honoraire étranger de l'académie royale des Inscriptions. Ce savant militaire mourut à Bagneux près de Paris, en 1741, à 65 ans. On a de lui, en manuscrit, une *Histoire Métallique des Empereurs*, depuis Jules-César jusqu'à l'Empire de Constantin le Grand, dans laquelle il a répandu beaucoup d'érudition.
SURIAN, (Jean-Baptiste) d'abord prêtre de l'Oratoire, ensuite évêque de Vence, naquit à St-Chamas en Provence, le 10 septembre 1670. Il prêcha à la cour deux Avents et deux Carèmes; et ses Sermons lui valurent la mitre en 1728. Retiré dans son petit diocèse, il n'en sortit que pour se rendre aux assemblées du clergé. Le soin de son troupeau fut sa seule occupation. Lorsque quelque paroisse se plaignoit de son curé, l'indulgent prélat répondoit aux paysans: *Souvenez-vous, mes enfans, que les prêtres sont des hommes; votre curé se corrigera, il me l'a promis. Retournez dans votre paroisse, et vivez en paix*. On lui offrit d'autres sièges que le sien: *Je ne quitterai point*, répondit-il, *une femme pauvre pour une femme riche*. Il mena une vie très-frugale, et quoiqu'il possédait un des évêchés les plus modiques de France, il laissa aux pauvres des épargnes considérables, à sa mort arrivée le 3 août, en 1754. C'étoit un homme doux et tranquille, mais timide. Malgré cette timidité, il montra du courage et du patriotisme, lors de l'invasion des Autrichiens en Provence. Un officier ennemi lui ayant demandé combien il faudroit de temps à l'armée pour se rendre à Lyon: *Je sais*, répondit-il, *le temps dont j'aurais besoin pour faire ce voyage*. 8° ge, mais j'ignore celui qu'il faut droit à une armée qui auroit des François à combattre. Le travail d'apprendre par cœur lui coûtoit infiniment, et cela seul lui auroit fait renoncer à la prédication, si l'espérance de parvenir par ce moyen ne l'avoit soutenu. Nous possédons quelques-uns de ses Discours ( entre autres celui du Petit nombre des Elus, qui est son chef-d'œuvre ) dans le Recueil des Sermons choisis pour les jours de Carême, Liège, 1738, 2 vol. in-12. ; et on a imprimé en 1778, in-12 son Petit-Carême, prêché en 1719. Son éloquence ( dit M. d'Alembert qui lui succéda à l'académie ) fut touchante et sans art, comme la religion et la vérité. Il fut comparé à Massillon son confrère ; mais son style est moins pénétrant et moins pathétique.
SURIUS, ( Laurent ) né à Lubeck en 1522, étudia à Cologne avec Canisius, et se fit religieux dans la Chartreuse de cette ville. Après avoir édifié son Ordre par ses vertus, il mourut à Cologne en 1578, à 56 ans. On a de lui un grand nombre d'ouvrages. Les principaux sont : I. Un Recueil des Conciles, en 4 vol. in-fol., Cologne, 1567. II. Les Vies des Saints, en 7 tomes in-fol., 1618, Cologne. L'auteur a compilé Lippoman, dont il a changé l'ordre ; il s'est permis un arrangement, différent et très-souvent en ne conservant pas le style des originaux, il les a surchargés d'un fatras de mensonges. III. Une Histoire de son temps, sous le nom de Mémoires qui commencent en 1514 ; elle a été continuée successivement par Isselt, Brachel, jusqu'en 1651, par Thulden, jusqu'en 1660, et Henri Brewer, jusqu'en 1673. C'est une suite de la Chronique de Naucleus : il semble que Surius ne l'a entreprise que pour démontrer la mauvaise foi de Sleidan. Sponde en parle en ces termes ( ad an. 1556, n.º 8 ) : Quæ Sleidanus quæsitis calumniis vel impuris derisionibus peccavit, ut frequentissimè fecit, Laurentius Surius censuris suis in semitam rectum reduxit. On en a une Traduction françoise, 1573, in-8.º L'Histoire de Surius est trop souvent une compilation sans choix et sans discernement ; elle prouve qu'il étoit plus propre à ramasser des passages qu'à arranger des faits. Cet homme, plus pieux qu'éclaire, travailla, selon Moréri, à excuser les massacres de la Saint-Barthelemi. IV. Une excellente Traduction en latin du Traité de la présence véritable de Jesus-Christ après la consécration, de Gropper, sous ce titre : de veritate Corporis et Sanguinis Christi in Eucharistia, Cologne, 1560, Hh in-4.º Il a encore traduit en latin les ouvrages de *Thaulère*, ceux de *Rusbrock*, de *Stapyle*, et donné plusieurs ouvrages de controverse. *Voy*. SUSON.
SURVILLE, (Marguerite-Eléonore - Clotilde - de - Vallon-Chalys de) née à Vallon, château du Bas-Vivarais, sur la rive gauche de l'Ardèche, en 1405, eut pour mère *Pulchérie-de-Fay-Collan*, connue par son esprit à la cour de *Gaston-Phébus*, comte de l'oix et de Bearn, et qui inspira à sa fille le goût de la poésie et des occupations littéraires. Celle-ci, dès l'âge de 11 ans, traduisit en vers une *Ode de Pétrarque*, avec tant de graces, que *Christine de Pisan* s'écria, après l'avoir lue : *Il me faut céder à cet Enfant tous mes droits au Sceptre du Parnasse*. Clotilde aima *Berenger de Surville*, beau, bien fait, aimable, et l'épousa en 1421. Ce dernier, forcé d'aller rejoindre *Charles VII* au Puy-en-Velay, ne se sépara point sans douleur de l'épouse à laquelle il venoit de s'unir, et Clotilde célébra la sienne dans une héroïde datée de 1422, et qui est un modèle de sensibilité, de graces, et d'une élégance de style bien extraordinaire pour le temps. Le poète *Alain Chartier* n'en critiqua pas moins cette pièce, et publia son jugement dans un recueil intitulé : *Flours de belle Rhétorique*. M.$^{me}$ de *Surville* y répondit par des Rondeaux malins, qui mirent les rieurs de son parti. Elle entreprit alors un grand Poème, sous le titre de *Lygdamir*, et un Roman héroïque et pastoral, appelé le *Châtel d'Amour*. L'un et l'autre n'ont point été publiés, et se sont perdus au milieu des ravages des guerres civiles. Les *Poésies légères* de Clotilde avoient été admirées par *Charles* duc d'Orléans, que l'abbé *Sallier* a présenté comme l'un des meilleurs poètes du siècle où il vécut. Le duc les fit connoître à la reine *Marguerite* d'Écosse; et celle-ci, voyant que Clotilde ne vouloit point céder à ses instances, en quittant sa retraite dans le Vivarais pour la cour, lui envoya une couronne de laurier artificielle, surmontée de douze *Marguerites* à boutons d'or et à feuilles d'argent, avec cette devise faisant allusion au nom de M.$^{me}$ de *Surville* : « *Marguerite* d'Écosse à *Marguerite* d'Hélicon. » Celle-ci mourut à plus de 90 ans, puisqu'elle chanta en 1495 la victoire remportée à Fornoue par *Charles VIII*. La date de sa mort est incertaine; on sait seulement qu'elle fut inhumée à Vessaux, dans la même tombe qui renfermoit déjà les cendres de son fils et de sa belle-fille, qu'elle a célébrés dans ses vers. Les poésies de Clotilde offrent l'entrelacement des rimes masculines et féminines, règle à laquelle *Marot*, qui vécut 100 ans après elle, ne se conforma jamais, mais qui paroît cependant avoir été suivie par des poètes plus anciens, tels que *Henri de Croix* et *Jean Molinet*. La naïveté, la vérité des sentimens, la propriété des expressions, la liaison toujours naturelle des idées, beaucoup d'adresse dans les transitions; voilà ce qui frappe le plus dans tes poésies; et l'on ne sera pas fâché de trouver ici les louanges que Jeanne de Vallon, descendante de Clotilde, et qui vivoit dans le XVIIe siècle, leur a données : « S'il est vrai, dit-elle, que le goût consiste principalement à ne point faire entre-choquer le style et le sujet, les couleurs et les genres; à marier avec art, mais sans que l'art y paroisse, des fleurs de tous les pays et de toutes les saisons; à savoir quand il faut prendre vol, l'alentir, tournoyer, s'arrêter enfin ou s'étendre, et sans pour ce épuiser la mine, extraire de l'or ou des diamans d'un terrain dédaigné du vulgaire; en un mot, avec la simple émaillure des champs, simuler quelquefois l'éclat et la fraîcheur des roses de l'antiquité; certes, on je me trompe fort, ou ce goût, tant de fois outragé, fut le partage de ma Clotilde. Elle n'a point de ces éclairs qui d'abord éblouissent d'une lueur blafarde, et ne font que replonger plus tristement dans une obscurité profonde; c'est un jour pur et doux, à propos éclatant, mais d'un éclat ami de la vue, et qui sait récréer les yeux sans les fatiguer. » Les poésies de Clotilde n'ont été publiées qu'en l'an 11, par M. Wanderbourg, en un vol. in-8°, précédé d'un Discours très-bien écrit sur la vie et les ouvrages de Clotilde. On doit le Recueil de ceux-ci à Joseph-Etienne de Surville, descendant de Clotilde, qui fit avec distinction la guerre de Corse et d'Amérique, émigra sous le règne de la terreur, rentra en France, y fut reconnu et fusillé au Puy-en-Velay, le 27 vendémiaire de l'an 7. Ce dernier, fouillant dans ces archives en 1782, aidé d'un feudiste, trouva par hasard le manuscrit de son aïeule. Il l'emporta en Suisse, et s'occupa de sa publication, qui n'a pu avoir lieu que quelques années après sa mort.
SUSANNE, fille d'Helvias et femme de Joakim, de la tribu de Juda, est célèbre dans l'Écriture par son amour pour la chasteté. Elle demeuroit à Babylone avec son mari, qui étoit le plus riche et le plus considérable de ceux de sa nation. Deux vieillards conçurent pour elle une passion criminelle, et pour la lui déclarer, choisirent le moment qu'elle étoit seule, prenant le bain dans son jardin. Ils l'allèrent surprendre, et la menacèrent de la faire condamner comme adultère, si elle refusoit de les écouter. Susanne ayant jeté un grand cri, les deux suborneurs appelèrent les gens de la maison, et l'accusèrent de l'avoir surprise avec un jeune homme. Susanne fut condamnée comme coupable; mais lorsqu'on la menoit au supplice, le jeune Daniel, inspiré de Dieu, demanda un second examen de cette affaire. On interrogea de nouveau les deux accusateurs. Ils se contredirent dans leurs réponses; l'innocence triompha, et ils furent condamnés par le peuple au même supplice auquel ils avoient injustement fait condamner Susanne, l'an 607 avant J. C. L'un des plus beaux tableaux de Rubens est celui où il a représenté Susanne au bain, surprise par les vieillards. La plus grande terreur règne sur son visage, sans qu'il perde rien de sa beauté et de sa douceur. Un autre motif d'admiration dans ce visage, c'est qu'il n'y a presque H h 1 pas d'ombre, et qu'il n'en paroît pas moins sortir de la toile. Les figures sont de grandeur naturelle. Ce Tableau appartient au roi de Suède, et se trouve placé dans la salle d'audience. On dit que le comte de Kagenck, grand connoisseur en peinture, et ambassadeur de l'Empereur en Suède, recevant du roi sa première audience, fut si ravi de la beauté de ce Tableau, que s'interrompant au milieu de sa harangue, il s'écria : *Mon Dieu, Sire, quel superbe morceau vous avez là ! Paul Pontius* l'a gravé en 1624. *Voy. I. LUCRÈCE.*
SUTCLIFFE, (Matthieu) *Sutclivius*, théologien Protestant d'Angleterre, au commencement du XVIIe siècle, a composé plusieurs Traités de controverse, dictés par le fanatisme et l'emportement, et bien contraires à cet esprit de douceur et de man-suétude qu'inspire l'Évangile. On en peut juger par son Livre anonyme touchant la prétendue *Conformité du Papisme et du Turisme*, Londres, 1604. Il a encore laissé : I. *De verd Christi Ecclesia*, Londini, 1600, in-4. II. *De Purgatorio*, Hanoviae, 1603, in-8. III. *De Missa Papistica*, Londini, 1603, in-4., etc.
SUTELISTE, (Matthieu) Anglois, doyen d'Exeter, a publié plusieurs Écrits de théologie, parmi lesquels ses compatriotes distinguèrent un *Traité* sur la discipline ecclésiastique, Londres, 1591, in-4. L'auteur mourut quelque temps après la publication de cet ouvrage.
SUTOR, (Petrus) *Voy. COUSTURIER.* I. SUTTON, (Thomas) célèbre philanthrope Anglois, naquit en 1532, dans le comté de Lincoln, et mourut à Hackney en 1611. Il se destina d'abord aux fonctions du barreau ; il voyagea ensuite dans diverses contrées de l'Europe, et y apprit le françois, le hollandois et l'espagnol. De retour dans sa patrie, il acheta de l'évêque de Duxham des terres considérables où il découvrit des mines de charbon de terre, qu'il fit exploiter, et qui lui rendirent un profit immense. *Sutton* contracta en outre un riche mariage, et réussit dans toutes ses opérations commerciales. A la mort de son épouse, se trouvant sans enfant, il se retira dans une retraite profonde, et employa sa fortune, en 1611, à fonder en faveur des indigènes et des enfans délaissés, le superbe hôpital de *Charter-House*.
II. SUTTON, (Samuel) né à Alfreton, mort à Londres en 1752, servit, dans sa jeunesse, sous le duc de Marlborough, et établit ensuite un café à Londres. En 1740, il inventa une méthode simple de désinfecter les vaisseaux et de les purger de tout mauvais air, par des tuyaux de communication avec le feu des cuisines. Le médecin Méad favorisa cette invention, dont l'utilité fut surpassée par celle des ventilateurs de Hales.
SUWAROW, Voy. SOUVAROW.
SWAMMERDAM, (Jean) célèbre anatomiste, né à Amsterdam en 1637, d'un apothicaire, reçut le bonnet de docteur en médecine, à Leyde, en 1667. Il s'appliqua sur tout à l'étude du corps humain et des insectes, et parvint à se faire un très-riche cabinet d'histoire naturelle. On lui doit l'idée d'injecter dans les vaisseaux une matière liquéfiée par la chaleur, et qui acquérant de la solidité en se refroidissant, rend ces vaisseaux plus sensibles. On lui doit encore l'invention d'un thermomètre, pour apprécier le degré de chaleur dans les animaux. Sur la fin de ses jours il donna dans les mysticités de la Bourignon, alla la joindre dans le Holstein, vécut dans la retraite, et mourut en 1680. L'excès d'application l'avoit jeté dans l'hypocondrie. Il étoit tellement tourmenté par l'atrabile ou bile noire, qu'à peine daignoit-il répondre à ceux qui lui parloient. Quand il montoit en chaire, souvent il restoit comme interdit, sans répondre aux objections qu'on lui faisoit. Peu de temps avant sa mort, il fut saisi d'une fureur mélancolique; et dans l'un de ses accès il brûla tous ses Ecrits. Enfin il périt desséché comme une momie, et conservant à peine la figure humaine. Les ouvrages de ce savant investigateur de la nature, sont : I. Traité de la Respiration et de l'usage des Poumons, en latin, Leyde, 1738, in-4.º II. Un autre, de fabrica Uteri muliebris, 1679, in-4.º III. Une Histoire générale des Insectes, Utrecht, 1669, in-4.º, en allemand; ibidem, 1685, in-4.º, en françois; Leyde, 1733, in-4.º, en latin, par Henri Chrétien Henninius. Jérôme David Gaubius en a donné aussi une édition en latin : la meilleure édition est celle de Leyde, 1737, 2 vol. in-fol., sous le titre de Biblia naturæ, etc. (Voyez MOUFET.) Cet ouvrage, dans lequel on trouve l'observateur exact et laborieux, est divisé en quatre parties, suivant les quatre ordres de changement qu'il avoit observés par rapport aux insectes. Les figures sont d'une grande beauté, et jusqu'aux viscères des abeilles tout y est gravé avec la plus grande exactitude. Réaumur qui a travaillé sur le même objet, a adopté les planches de Swammerdam pour orner ses ouvrages. On trouve sa Vie par le célèbre Boërhaave, à la tête du Biblia naturæ.
SWANEFELD, (Herman) peintre Flamand, né en 1620, mort en 1680, fut disciple de Gérard-Dow et de Claude Lorrain. Il excelloit à peindre les ruines et les lieux déserts. On le vit long - temps ne parcourir dans le voisinage de Rome, que les endroits escarpés et solitaires, ce qui le fit surnommer le Pain. H 1 3 tre-Hermite. Ses Tableaux sont très-recherchés.
SWEDEMBORG, (Emmanuel de) né à Stockholm le 29 janvier 1688, d'un évêque Suédois et Luthérien, fut nommé assesseur extraordinaire au collège des Mihes en 1716, anobli en 1719, et mourut à Londres le 29 mars 1772, à 85 ans. C'était un homme à révélations et à visions singulières, qui croyait avoir trouvé les clefs de l'Apocalypse. Il a publié un grand nombre d'ouvrages, où il a déposé ses rêveries. Le plus connu, du moins en France, est intitulé : les merveilles du Ciel et de l'Enfer, et des Terres Planétaires et Astrales, par Emmanuel Swedemborg, d'après le témoignage de ses yeux et de ses oreilles ; nouvelle édition traduite du latin par A. J. P. Berlin, 2 vol. in 8°, 1786. Tous les événements qui arrivent dans ce monde terrestre, ont d'abord été réalisés, selon lui, dans le monde des esprits, qui est entre le ciel et l'enfer. Le Jugement dernier, par exemple, a déjà eu lieu, sans que personne s'en soit douté. Ça été dans le courant de 1756; mais il n'indique pas le jour. Il ne nous apprend pas davantage de combien d'années l'événement spirituel a précédé le temporel. « Le Seigneur, dit-il, m'a rendu témoin, en 1757, du Jugement dernier exercé dans le monde des esprits. » En 1770, quelques-uns de ses disciples vinrent en France, et y firent connoître son extravagante doctrine. L'auteur a écrit plus de 20 vol. latins, pour établir son système et ses opinions. Il admet dans le ciel les païens et les hérétiques, et sur-tout les sages d'A- thènes et de Rome. Suivant lui, la véritable Église est dans l'intérieur de l'homme, l'Église extérieure n'est rien. « L'homme est créé, dit-il, de manière à ne pouvoir mourir, car il peut être conjoint à Dieu ; ce qui est vivre de toute éternité. Si les hommes croient ressusciter corporellement, c'est parce qu'ils n'ont pas compris la parole divine. » Swedemborg n'avait contre lui que ses chimères ; il était d'ailleurs bon homme, sincère dans ses discours, constant dans ses liaisons, sobre dans sa nourriture et simple dans ses vêtements. Ses Écrits minéralogiques sont estimés. A 81 ans, il s'embarqua pour faire imprimer ses rêveries en Hollande. C'était le dixième voyage qu'il, avait fait dans les pays étrangers. — Ses Œuvres philosophiques et minéralogiques forment 3 vol. in-fol., imprimés à Dresde en 1734.
SWEERTS, (Emmanuel) né à Sevenbergen, près de Breda, cultiva un grand nombre de fleurs et de plantes étrangères, fit dessiner ce qu'il avait de plus rare en ce genre, et en composa un Recueil qu'il intitula, Florilegium, Francfort, 1612, 2 vol. in-fol.; Amsterdam, 1647. Ce Recueil formé de planches bien gravées, contient la description en latin, allemand et françois, de ce qu'elles représentent. (Voy. MERJAN Marie Sibylle.)
SWERT, (François) Swertius, né à Anvers en 1567, et mort dans la même ville en 1629, fut en relation avec presque tous les savans de son temps. Il était versé dans l'histoire belgique, dans les antiquités romaines et la littérature, et donna un grand nombre d'ouvrages, dont les plus connus sont : I. *Herum Belgicarum Annales*, 1620, in-folio. II. *Athenæ Belgicæ*, Anvers, 1628, in-fol. III. *Deorum, Deorumque Capita ex antiquis numismatibus*, Anvers, 1602, in-4°, et dans les *Antiquités Grecques de Gronovius*. Cestêtes sont au nombre de 59.
SWIETEN, *Voyez VAN-SWIETEN.* I. SWIFT, (Jonathan) surnommé le *Babelais d'Angleterre*, naquit à Dublin le 30 décembre 1667, d'une bonne famille. Les liaisons de sa mère avec le chevalier *Temple*, ont fait concevoir quelques doutes sur la légitimité de sa naissance. On prétend que *Swift* lui-même n'a pas peu contribué à accréditer ce soupçon, ne doutant pas qu'il ne fût plus glorieux d'être le fils naturel de *Jupiter*, que le fils légitime de *Philippe*. Mais ces soupçons étoient sans fondement. La mère de *Swift* étoit parente de M$^{me}$ *Temple*, et le chevalier voyoit quelquefois son alliée; voilà tout ce qu'il y a de vrai dans ce conte. Il prit ses grades à Oxford, où *Temple* fournissoit aux frais de son éducation. Ce seigneur ayant renoncé aux affaires publiques, s'étoit retiré dans une de ses terres, où il recevait souvent les visites du roi *Guillaume*. Le jeune *Swift* eut des occasions fréquentes de converser avec ce prince. Le roi lui offrit une place de capitaine de cavalerie, qu'il refusa pour embrasser l'état ecclésiastique. Il obtint un bénéfice en Irlande, à la recommandation du chevalier *Temple*; mais il se lassa bientôt d'une place qui l'éloignoit de l'Angleterre à laquelle il étoit attaché, et qui le privoit de ses sociétés ordinaires. Il résigna son bénéfice à un ami, et vint retrouver son protecteur. *Swift* employa tout le temps qu'il passa avec lui, à cultiver l'esprit et les talens d'une jeune personne, qu'il a célébrée dans ses ouvrages, sous le nom de *Stella*. C'étoit la fille de l'intendant du chevalier, qui devint la femme du docteur, quoique leur mariage ait toujours été caché : l'orgueil de *Swift* l'empêcha d'avouer pour son épouse la fille d'un domestique. Il continua même de vivre avec elle après son mariage, comme auparavant, et il ne parut rien dans leur conduite, qui fût au-delà des bornes d'un amour Platonique. *Stella* ne s'accommoda point de ce genre de vie, qui la plongea dans une noire mélancolie, et elle mourut la victime d'un sort aussi cruel que bizarre. Long-temps avant la mort de sa femme, *Swift* avoit perdu son protecteur. Privé de tout secours du côté de la fortune, il vint à Londres solliciter une nouvelle prébende. Il présenta une requête au roi *Guillaume*; mais ce prince avoit oublié le docteur. C'est au mauvais succès de cette démarche qu'il faut attribuer l'aigreur répandue dans tous les ouvrages de *Swift* contre les rois et les courtisans. Il obtint pourtant quelque temps après plusieurs bénéfices, entre autres le doymé de Saint-Patrice en Irlande, qui lui valoit près de 30,000 liv. de rente. Obligé de retourner en province, il fit de l'étude sa principale occupation. En 1735, il fut attaqué d'une fièvre violente, qui eut pour lui des suites très-fichesses. Sa mémoire s'affoiblit; un noir cha- grin s'empara de son ame ; il devint de jour en jour d'une humeur plus difficile, et tomba enfin dans un triste délire. Il traîna le reste de sa vie dans cet état déplorable. Il eut cependant des momens heureux quelque temps avant sa mort, il mit à profit ces instans de raison pour faire son *Testament*, par lequel il a laissé une partie de son bien pour la fondation d'un Hôpital de Foux de toute espèce, fondation qu'il croyoit très-utile aux trois royaumes de la Grande-Bretagne. Il n'avoit pas une grande idée de la raison humaine. Il définissoit l'homme, non *animal rationale*, mais *rationis capax*. Il mourut le 29 octobre 1745, à 78 ans. *Swift* étoit un homme capricieux et inconstant. Né ambitieux, il ne se nourrissoit que de projets vastes, mais chimériques, et il échouoit dans presque tous ses desseins. Sa fierté étoit extrême, et son humeur indomptable. Il recherchoit l'amitié et le commerce des grands, et il se plaisoit à converser avec les gens du petit peuple. Durant ses voyages, qu'il faisoit presque toujours à pied, il logeoit dans les plus minces auberges, mangcoit avec les valets d'écurie, les voituriers et les gens de cette sorte. Il étoit aimable dans ses politesses, sincère dans ses amitiés, et sans déguisement dans ses haines ; il parloit comme il pensoit. Il eut pour amis les plus grands hommes de son siècle. Il étoit sur-tout étroitement lié avec le comte d'*Oxford*, [ *Voyez PARNELL* ] le vicomte de *Bolymbrocke* et le célèbre *Pope*. Les femmes, celles particulièrement qui se piquoient de bel-esprit, recherchèrent son amitié. Il avoit sur elles un pouvoir étonnant : sa maison étoit une espèce d'académie de femmes, qui l'écoutoient depuis le matin jusqu'au soir. Il étoit caustique avec les hommes, et même en les prêchant. *Il y a quatre sortes d'orgueil*, disoit-il dans un de ses sermons : *l'orgueil de la naissance*, celui de la fortune, celui de la figure, celui de l'esprit. *Je vous parlerai des trois premiers ; quant au dernier, il n'y a personne parmi vous à qui on puisse reprocher un vice si condamnable*. Un procureur lui ayant demandé, si le clergé et le diable étoient en procès, qui gagneroit ? *Le diable*, répondit-il, parce qu'il s'est assuré de tous les gens de robe. Son principe, en matière de politique, étoit celui de *Cicéron* : *L'intérêt et le bonheur du peuple est la première de toutes les Lois*. Il répétoit souvent cette belle maxime : « Tout *Sage* qui refuse des conseils, tout *Grand* qui ne protège pas les talens, tout *Biche* qui n'est pas libéral, tout *Pauvre* qui fuit le travail, sont des membres inutiles et dangereux à la société. » Le docteur *Swift* a enfanté un grand nombre d'Écrits en vers et en prose, recueillis en 1762, à Londres en 9 vol. in-8. L'ouvrage le plus long et le plus estimé que ce docteur ait fait en vers, est un Poème intitulé : *Cadenus et Vanessa*. C'est l'histoire de ses amours, ou pour mieux dire de son indifférence pour une femme qui brûla pour lui d'une flamme inutile. Son véritable nom étoit *Esther Vanhomrigh*. Elle étoit fille d'un négociant d'Amsterdam qui s'étoit enrichi en Angleterre. Après la mort de son père, *Vanessa* alla s'établir en Irlande, où l'ambition de passer pour bel-esprit lui fit rechercher la société du docteur, qui insensible à son amour la jeta dans une mélancolie dont elle mourut. Il y a dans cette production, ainsi que dans ses autres Poésies, de l'imagination, des vers heureux, trop d'écarts et trop peu de correction. Ses ouvrages en prose les plus connus : I. Les *Voyages de Gulliver à Lilliput*, à *Brogdingnac*, à *Laput*, etc. en 2 vol. in-12. Ce livre neuf et original dans son genre, offre à la fois une fiction soutenue et des contes puérils, des allégories plaisantes et des allusions insipides, des ironies fines et des plaisanteries grossières, une morale sensée et des polissonneries révoltantes; enfin, une critique pleine de sel, des réflexions plates et des redites ennuyeuses. L'abbé des *Fontaines*, traducteur de cet ouvrage, l'a un peu corrigé. II. Le *Conte du Tonneau*, assez mal traduit en françois, par *Van-Effen*; c'est une histoire allégorique et satirique, où, sous le nom de *Pierre*, qui désigne le Pape, de *Martin*, qui représente *Luther*, et de *Jean*, qui signifie *Calvin*, il déclare la guerre à la religion catholique, au luthéranisme et au calvinisme. On ne peut nier que sa plaisanterie n'ait de la force; mais il l'a poussée souvent au-delà des bornes, s'appesantissant sur des détails puérils, indécens et même odieux; enfin, ne sachant jamais s'arrêter au véritable point. On ne peut montrer plus d'esprit et moins de goût. Ce qu'il y a de plus singulier, c'est qu'il réunit une précision de style admirable, avec une extrême prolixité d'idées. III. Le *Grand Mystère*, ou l'*Art de méditer sur la Garde-robe*, avec des *Pensées hardies sur les Etudes*, la *Grammaire*, la *Rhétorique*, et la *Poétique*, par *G. L. le Sage*, à la Haye, 1729, in-8°. IV. *Productions d'esprit*, contenant tout ce que les *Arts* et les *Sciences ont de rare et de merveilleux*, Paris, 1736, en 2 vol. in-12, avec des notes. V. *La Guerre des Livres*, ouvrage aussi traduit en françois, qu'on trouve à la suite du *Conte du Tonneau*. Il dut sa naissance à une dispute qui s'éleva vers la fin du dernier siècle, entre *Wootton* et le chevalier *Temple*, au sujet des anciens. Cette pièce ingénieuse est écrite dans un style héroï-comique. Le docteur *Swift* y donne la palme au chevalier *Temple*, son protecteur et son ami. Il y a des vides qui interrompent souvent la narration; mais en général il est très-hien écrit, et il contient des choses extrêmement amusantes. Tous les ouvrages précédens ont été traduits en françois. Ceux que nous avons en anglois, consistent en différens écrits de morale et de politique. Le plus célèbre est son recueil intitulé : *Lettres du Drapier*. Voici ce qui donna lieu à cette feuille périodique. Le roi d'Angleterre avoit accordé à *Guillaume Wood* des Lettres patentes qui l'autorisoient à fabriquer, pendant quatorze ans, une certaine monnoie pour l'usage d'Irlande. *Swift* fit voir au peuple l'abus qu'il y auroit à recevoir les nouvelles espèces. Au son de la trompette du *Drapier*, un murmure s'éleva parmi ses compatriotes, les esprits s'échauffèrent, on déclama avec force contre le gouvernement, et l'on ne prévint la révolte qu'en supprimant cette monnoie. *Swift* devint dès lors l'idole du peuple; on célébra sa fête; son portrait fut exposé dans les rues de Dublin. Les pauvres lui eurent une obligation plus essentielle. Il établit pour leur soulagement une *Banque*, où, sans caution, sans gages, sans sûreté, sans intérêts quelconques, on prévoit à tout homme ou femme du bas peuple, ayant quelque métier ou quelque talent, jusqu'à la concurrence de 10 liv. sterlings, environ 200 liv. monnoie de France. Par-là il leur ouvrit un nouveau moyen d'éviter la fainéantise, la mère des vices, et de faire valoir une louable industrie. On trouvera un portrait beaucoup plus étendu du *Rabelais* d'Angleterre, dans les *Lettres Historiques et Philologiques du Comte d'Orriri*, sur la *Vie et les Ouvrages de Swift*, pour servir de supplément au *Spectateur moderne de Stéle*, in-12, 1753; livre traduit de l'anglais par M. Lacombe d'Avignon. Mais il ne faut pas adopter tous les jugemens du seigneur Anglois sur son héros. Il prétend, par exemple, qu'à bien des égards, on trouveroit une grande ressemblance entre *Horace* et le poète Anglois. « Tous les deux, dit-il, se sont également distingués par leur esprit et par leur caractère. L'un et l'autre ont répandu dans leurs Écrits une gaieté singulière. *Horace* est plus délicat, est plus élégant, et plaît même dans ses Satires les moins travaillées. *Swift*, au contraire, prend plaisir à captiver le lecteur. La différence qu'il y a eu entre leur caractère, semble être une suite de leur différente fortune. Le docteur *Swift*, né ambitieux, se nourrissoit de projets vastes, mais chimériques, et fut trompé dans tous. *Horace*, content du bien médiocre que lui avoient laissé ses pères, se fit des amis, mérita les largesses et les bonnes graces d'*Auguste*. Tous deux ont fait les délices de ceux qui les voyoient. Tous deux modérés et un peu Epicuriens, *Horace* eut sa *Lidie*, *Swift* sa *Vanessa*; *Horace* son *Mécène* et son *Agrippa*; *Swift* son *Oxford* et son *Bolynchbroche*; *Horace* son *Virgile*, et *Swift* son *Pope*. » Nous ne doutons, dit le *Journal des Savans*, octobre 1753, que nos lecteurs ne soient très-surpris de ce parallèle, après la peinture que l'auteur nous a donnée du caractère de *Swift*; et nous sommes très-éloignés de l'adopter. S'il y a quelque ressemblance entre les deux écrivains qui en sont l'objet, il y a tant de différence, que nous pensons qu'on ne se seroit jamais attendu de voir mettre à côté des graces d'*Horace*, la rudesse indomptable du caractère, les plaisanteries basses et mordantes du docteur Anglois. Quelques critiques sont étonnés aussi que *Voltaire* l'ait mis au-dessus de notre *Rabelais*; ils prétendent qu'il est plus sec, et qu'il n'en a pas la naïveté originale. — Toutes ses Œuvres ont été recueillies à Londres, 1755, 22 vol. in - 8. *Drane Swift* son parent, mort à Worcester en 1783, a publié aussi quelques ouvrages. *Voyez* PRIOR, et VELLI.
II. SWIFT, (Dean) parent du précédent, mort en 1783, à Worcester, a publié un *Essai* sur la vie et les Écrits de *Jonathan Swift*.
SUZE, (Henriette de Coligny, connue sous le nom de la Comtesse de la) née à Paris en 1618, étoit fille du maréchal de Coli- gny. Aussi aimable par son esprit que par sa figure, elle fut mariée très-jeune à *Thomas Addington*, seigneur Ecossois. La mort lui ayant enlevé son mari, elle épousa en secondes noces le comte de la Suze. Ce nouvel hymen fut pour elle un martyre. Le comte, jaloux de ce que sa figure douce, languissante, passionnée, lui faisoit trop d'adorateurs, résolut de la confiner dans une de ses terres. Pour faire échouer ce projet, la comtesse quitta la religion Protestante que suivoit son mari, et se fit Catholique; pour ne pas le voir, dit la reine CHRISTINE, ni dans ce monde, ni dans l'autre. Ce changement n'ayant fait qu'agir les deux épous, la comtesse de la Suze obtint du parlement la cassation de son mariage. Comme le comte ne vouloit pas consentir à cette séparation, sa femme lui donna 25,000 écus pour avoir son agrément. Ce fut alors qu'un plus-sant dit: «Que la comtesse avoit perdu 50,000 écus dans cette affaire, parce que si elle avoit encore attendu quelque temps, au lieu de donner 25,000 écus à son mari, elle les auroit reçus de lui pour s'en débarrasser.» *Mad de la Suze*, libre du joug du mariage, cultiva ses talens pour la poésie. Remplie d'enthousiasme pour la littérature, elle négligea entièrement ses affaires domestiques, qui ne tardèrent pas à se déranger; mais elle regarda ce dérangement en héroïne de roman, qui attache peu d'importance aux richesses. Un exempt, suivi d'archers, vint un matin saisir ses meubles. Elle étoit encore au lit; elle fit entrer l'exempt dans sa chambre pour le prier de la laisser encore dormir deux heures; ce qui lui, fut accordé. Elle se leva à midi, s'habilla pour aller dîner en ville; fit de grandes excuses à l'exempt de l'avoir fait attendre, et lui dit en sortant : *Je vous laisse le maître chez moi*. M.$^{me}$ de la Suze plaidoit contre M.$^{me}$ de Châtillon. Elle rencontra celle-ci dans la grande salle du palais. Le duc de la Feuillade accompagnoit cette dernière. Le duc voyant M.$^{me}$ de la Suze suivie de *Benserade* et d'autres poètes, lui dit : *Madame, vous avez pour vous la rime, et nous la raison*. M.$^{me}$ de la Suze lui repartit aussitôt : *Ce n'est donc pas sans rime ni raison que nous plaidons*. Sa maison fut le rendez-vous des beaux-esprits, qui la célébrèrent en vers et en prose. Elle mourut le 10 mars 1673, regardée comme une femme qui avoit les foiblesses de son sexe, et tous les agrémens d'un bel-esprit. Elle a excellé sur-tout dans l'*Éligie*. Ce qui nous reste d'elle en ce genre, est aussi délicat qu'ingénieux. Sa versification manque quelquefois d'exactitude et d'harmonie ; mais elle a de la facilité et de l'élégance. *Montplaisir* et *Subligni* la guidèrent dans l'art de rimer, et elle surpassa ses maîtres. On a encore d'elle des *Madrigaux* assez jolis, des *Chansons* qui méritent le même éloge, et des *Odes* qui leur sont fort inférieures. Ses Œuvres parurent en 1684, en 2 vol. in-12. On les réimprima avec plusieurs pièces de *Pelisson*, et de quelques autres, en 1695, et en 1725, en 5 vol. in-12. On connoit ces vers ingénieux sur la comtesse de la Suze, qu'on attribue à *Fieubet*, ou au *P. Bouhours* : *Que Dea sublimi vehitur per inania *An Juno, an Pallas, an Venus ipsa venit?* *Si genus inspicias, Juno; si scripta; Minerva;* *Si spectes oculos, Mater Amoris erit.* On a essayé de les rendre ainsi en notre langue : Quelle Déesse ainsi vers nous descend des Cieux? Est-ce *Vénus*, *Pallas*, ou la Raine des Dieux, Dont nous ressentons la présence? Toutes trois en vérité. C'est *Junon* par sa naissance, *Minerve* par sa science, Et *Vénus* par sa beauté.
SYLLA, (*Lucius-Cornelius*) dictateur Romain, de l'ancienne famille des *Scipious*, naquit, dit *Salluste*, dans un temps où le peu de mérite de son père et de quelques-uns de ses ancêtres, avoit presque effacé le lustre de la branche dont il étoit. Quoiqu'il eût reçu une excellente éducation, sa jeunesse fut très-déréglée. Il aima le théâtre, le vin et les femmes. Cette dernière passion ne lui fut pas inutile; car il s'éleva par la faveur de *Nicopolis*, riche courtisane, qui le fit héritier de ses biens. Ce legs joint aux grandes richesses que lui laissa sa belle-mère, le mit en état de figurer parmi les chevaliers Romains. Il fit ses premières armes en Afrique, vers l'an 107 avant J. C., sous *Marius*, qui l'employa en différentes rencontres. Il l'envoya contre les Marses, nouvel e-sam de Germains. *Sylla* n'employa contre eux que l'éloquence: il leur persuada d'embrasser le parti des Romains. Peut-être que cette nouvelle gloire acquise par *Sylla*, fit éclater dès-lors la jalousie de *Marius*. Il est certain du moins qu'ils se séparèrent, et que *Sylla* servoit, dès l'année suivante, sous le consul *Catullus*, qui fut donné pour collègue à *Marius* dans son 5$^{e}$ consulat, l'an 101 avant Jesus-Christ. Cependant *Sylla* battit les Samnites en campagne, et les força deux fois en deux différens temps. Il mit lui-même le prix à ses victoires, demanda la prêtre et l'obtint. *Strabon*, père de *Pompée*, prétendoit que *Sylla* avoit acheté cette dignité, et le lui reprocha agréablement un jour que celui-ci le menaçoit d'user contre lui du pouvoir de sa charge. *Vous parlez juste*, lui répliqua-t-il en riant; *votre charge est bien à vous*, puisque vous l'avez achetée. (*Plutarque* attribue ce bon mot à *César*.) *Sylla*, après avoir passé à Rome la 1$^{re}$ année de sa prêtre, fut chargé du gouvernement de la province d'Asie, et il eut la glorieuse commission de remettre sur le trône de Cappadoce *Ariabarzane*, élu roi par la nation, du consentement des Romains. Le roi de Pont, le fameux *Mithridate Eupator*, avoit fait périr par des assassinats ou par des empoisonnemens tous les princes de la famille royale de Cappadoce, et avoit mis sur le trône un de ses fils, sous la tutelle de *Gordius* l'un de ses courtisans. Ce fut ce *Gordius* que *Sylla* eut à combattre. Une seule bataille décida l'affaire. Avant de quitter l'Asie, le prêtre Romain reçut une ambassade du roi des Parthes qui demandait à faire alliance avec la république. Il se comporta en cette occasion avec tant de hauteur, et en même temps avec tant de noblesse, qu'un des assistans s'écria: *Quel homme! C'est sans doute le Maître de l'Univers, ou il le sera bientôt... Sylla* se signala encore contre les Samnites: il prit Boviane, ville forte où se tenoit l'assemblée générale de la nation. Il termina par cet exploit la plus glorieuse campagne qu'il eût encore faite, ou peut-être la plus heureuse: car il convenoit lui-même que la fortune eut toujours plus de part à ses succès que la prudence et la conduite. Il aimoit à s'entendre appeler l'heureux *Sylla*. Ses exploits lui valurent le consulat, l'an 88 avant J. C. Le commandement de l'armée contre *Mithridate* lui fut donné l'année d'après. *Marius* dévoré par l'envie et par la fureur de dominer, fit tant qu'on ota le commandement au nouveau général. *Sylla* marche alors à Rome à la tête de ses légions, se rend maître de la république, fait mourir *Sulpicius* qui étoit l'auteur de la loi portée contre lui, et oblige *Marius* à de Rome. Après qu'il eut mis le calme dans sa patrie, et qu'il se fut vengé de ses ennemis, il passa dans la Grèce, l'an 86 avant J. C., et résolut de prendre Athènes et le Pyrée tout-à-la-fois. La somme qu'on lui avoit fournie ne suffisant point, il se fit apporter les trésors des temples, même celui de Delphes. Il écrivit aux Amphictions assemblés dans cette ville, que l'argent et l'or offerts aux dieux seroient bien mieux entre ses mains; et que s'il étoit obligé de s'en servir, il en rendroit la valeur après la guerre. En recevant ces trésors, il dit d'un ton moqueur, qu'on ne pouvoit douter de la victoire, puisque les dieux soudoyoient ses troupes. Une famine affreuse obligea bientôt les Athéniens à demander grace. Leurs députés, ou plutôt ceux d'Aristion, vinrent haranguer Sylla. Ils parlèrent avec emphase de Thésée, de Codrus, des victoires de Marathon et de Salamine. Allez, leur répondit-il, grands harangueurs rapportez ces beaux discours dans vos écoles. Je ne suis point ici pour apprendre votre histoire, mais pour châtier des rebelles. Le bois lui ayant manqué, à cause de la grande consommation qu'il en faisoit pour ses machines de guerre, il n'épargna pas les bois sacrés. Il coupa même les belles allées de l'Académie et celles du Lycée. Enfin Athènes fut prise d'assaut et livrée au pillage. Le vainqueur, prêt à la raser, se rappela la gloire de ses anciens héros, et pardonna, dit-il, aux vivans, en considération des morts... Archelaüs, l'an des meilleurs généraux de Mithridate, fut contraint d'abandonner le Pyrée; on y mit le feu. Deux victoires complètes, remportées ensuite par Sylla, l'une à Cheronée, l'autre à Orchomène, ruinèrent toutes les espérances de l'ennemi. La seconde bataille lui fit d'autant plus d'honneur, qu'il se vit au moment de la perdre. Ses troupes fuyoient; il accourut, descendit de cheval, saisit une enseigne, et affrontant le danger: Il m'est glorieux de mourir ici, s'écria-t-il; vous autres, si l'on vous demande où vous avez abandonné votre général, vous répondrez: à Orchomène. Il n'en falloit pas davantage pour rendre les Romains invincibles. Tandis qu'il faisoit ainsi triompher la république dans la Grèce, on rasoit sa maison à Rome, on confisquoit ses biens, et on le déclaroit ennemi de la patrie. Cependant il poursuivoit ses conquêtes, traversoit l'Hellespont, et forçoit Mithridate à lui demander la paix. Le général Archelaüs vint traiter avec lui de la part de ce prince, et lui promit de l'argent, des vaisseaux et des troupes, s'il vouloit abandonner l'Asie pour aller accabler ses ennemis à Rome. Sylla, sans répondre à cette proposition, l'engagea de quitter le parti de Mithridate, de se faire roi à sa place, en devenant l'allié des Romains, et de lui livrer actuellement tous les vaisseaux qu'il avoit en sa puissance. Comme Archelaüs paroissoit détester cette horrible trahison, Sylla continuant, lui dit: « Archelaüs, toi qui es Cappadocien, et l'esclave ou si tu veux l'ami d'un roi Barbare, tu ne peux seulement entendre une proposition honteuse; et à moi qui suis capitaine général des Romains, à moi Sylla, tu oses me proposer une trahison, comme si tu n'étois pas cet Ar- chelaüs qui a pris la fuite à Chéronée avec une poignée d'hommes, reste malheureux de 120 mille combattans, et qui t'es tenu deux jours caché dans les marais d'Orchomène, content de rendre la Béotie inaccessible par les monceaux de morts que tu y as laissés. » Archelaüs, humilié par cette réponse, demanda de nouveau la paix, dont le traité fut tout à l'avantage des Romains. Dès que cette importante négociation fut terminée, Sylla laissa à Murena le commandement dans l'Asie, et reprit avec son armée le chemin d'Italie. Sylla fut joint dans la Campanie par plusieurs personnages qui avoient été proscrits; et à leur exemple Cneïus Pompeius, connu depuis sous le nom du Grand-Pompée, vint le trouver avec trois légions dans la Marche-d'Ancône. Sylla l'aima, et fut le premier instrument de sa fortune. Malgré ces secours, ses ennemis lui étoient supérieurs en forces; il eut recours à la ruse et aux intrigues. Il les fit consentir à une suspension d'armes, à la faveur de laquelle il gagna, par des émissaires secrets, un grand nombre de soldats ennemis. C'est à cette occasion que le consul Carbon, qui marchoit contre lui, disoit, « que dans le seul Sylla il avoit à combattre un lion et un renard; mais qu'il craignoit bien plus le renard que le lion. » Il battit ensuite le jeune Marius, le força de s'enfermer dans Préneste, où il l'assiégea sur-le-champ. Après avoir bien établi ses postes autour de la ville, il marcha vers Rome avec un détachement. Il entra sans opposition, et borna sa vengeance à faire vendre publiquement les biens de ceux qui avoient pris la fuite. Il retourna ensuite devant Préneste, et il rendit maître. La ville fut livrée au pillage; et peu de Romains du parti de Marius échappèrent à la cruauté de vainqueur. Sylla ayant ainsi dompté tous ses ennemis, entra dans Rome à la tête de ses troupes, et prit solennellement le surnom d'Heureux, FELIX: titre qu'il eût porté plus justement, dit Velleius, s'il eût cessé de vivre le jour qu'il acheva de vaincre. Le reste de sa vie ne fut plus qu'un tissu d'injustices et de cruautés. Il fit massacrer dans le Cirque de Rome 6 ou 7000 prisonniers de guerre, auxquels il avoit promis la vie. Le sénat étoit alors assemblé dans le temple de Bellone, qui donnoit sur le Cirque. Les sénateurs ayant paru extrêmement émus, lorsqu'ils entendirent les cris d'une si grande multitude de mourans, il leur dit, sans s'émouvoir: Ne détournez point votre attention, PÈRES CONSCRIPTS; c'est un petit nombre de rebelles qu'on châtie par mon ordre. Ce carnage fut le signal des meurtres dont la ville fut remplie les jours suivans. Dans cette désolation générale, un jeune sénateur nommé Caius Metellus, fut assez hardi pour oser demander à Sylla, en plein sénat, quel terme il mettoit aux infortunes de ses concitoyens? Nous ne demandons point, lui dit-il, que tu pardonnes à ceux que tu as résolu de faire mourir; mais délivre-nous d'une incertitude pire que la mort, et du moins apprends-nous ceux que tu veux sauver. Sylla, sans paroître s'offenser de ce discours, répondit qu'il n'avoit point encore déterminé le nombre de ceux à qui il devoit faire grace. Fais-nous connaître du moins, ajouta un autre sénateur, qui sont ceux que que tu as condamnés. Sylla repartit froidement qu'il le feroit; et c'est ainsi que fut annoncée cette horrible proscription qui fait encore aujourd'hui frémir l'humanité après tant de siècles. Tous les jours on affichoit les noms de ceux qu'il avoit dévoués à la mort. Rome et toutes les provinces d'Italie furent remplies de meurtres et de carnage. On récompensoit l'esclave qui apportoit la tête de son maître, le fils qui présentoit celle de son père. Catilina se distingua dans cette boucherie. Après avoir tué son frère, il se chargea du supplice de M. Marius Gratianus, auquel il fit arracher les yeux, couper les mains et la langue, briser les os des cuisses, et enfin il lui trancha la tête. Pour récompense il eut le commandement des soldats Gaulois, qui étoient presque toujours chargés de ces cruelles exécutions. On fait monter à 4700 le nombre de ceux qui périrent par cette proscription; et ce grand nombre ne doit pas surprendre, puisque pour être condamné à la mort, il suffisoit d'avoir déplu à Sylla ou à quelqu'un de ses amis, ou même d'être riche. Plutarque rapporte qu'un certain Q. Aurelius, qui n'avoit jamais pris part aux affaires, ayant apperçu son nom sur la liste fatale, s'écria: Ah! malheureux! c'est ma terre d'Albe qui me proscrit; et à quelques pas de là il fut assassiné. Le barbare Sylla s'étant fait déclarer dictateur perpétuel, parut dans la place avec le plus terrible appareil, établit de nouvelles lois, en abrogea d'anciennes, et changea selon son gré la forme du gouvernement. Quelque temps après il renouvela la paix avec Mithridate, donna à Pompée le titre de Grand, et se dépouilla de la dictature. On n'oubliera jamais qu'un jeune homme ayant eu la bardesse de l'accabler d'injures, comme il descendoit de la tribune aux harangues, il se contenta de dire à ses amis qui l'environnoient: Voilà un jeune homme qui empêchera qu'un autre qui se trouvera dans une place semblable à la mienne, songe à la quitter. Il se retira ensuite dans une maison de campagne à Pouzzole, où il se plongea dans les plus infâmes débauches. Ce goût pour les plaisirs, loin d'adoucir sa cruauté, le rendit souvent plus cruel encore. Pendant une fête somptueuse qu'il avoit donnée au peuple Romain, sa femme s'étant trouvée malade à l'extrémité, il se hâta de la répudier et de la faire transporter ailleurs avant qu'elle expirât; quoiqu'il eût paru l'aimer beaucoup. Il ne vouloit, ni troubler par sa mort la joie des festins publics, ni être distrait lui-même de ses délices. C'est Plutarque qui rapporte ce trait révoltant. Le même historien dit que son regard étoit terrible, et que la couleur de son visage le rendoit encore plus affreux. Il étoit tout couvert de boutons rouges, parsemés de blanc; ce qui fit dire à un plaisant d'Athènes: Une mère saupoudrée de farine, voilà Sylla. Cet homme extraordinaire mourut d'une maladie pédiculaire, l'an 78 avant J.C., âgé de 60 ans. On croit que cette maladie fut occasionnée par les excès auxquels il s'abandonnait pour calmer ses remords; et en ce cas il auroit eu celui de commun avec Marius. Presque toujours maître de lui-même, il sut se livrer aux voluptés et s'en arracher avec la même facilité, parce qu'il aimoit encore plus la gloire que le plaisir. Naturellement insinuant, persuasif, éloquent, il chercha dans sa jeunesse à plaire à tout le monde. Modeste dans ses discours s'il parloit de lui-même, il étoit prodigue de louanges pour les autres, et même d'argent. Familier avec les simples soldats, il en prenoit les manières, buvoit avec eux, les railloit et souffroit d'en être raillé; mais hors de la table, il étoit sérieux, actif, vigilant, d'une dissimulation profonde et impénétrable même aux compagnons de ses débauches. Cet homme si courageux ajoutoit foi aux devins, aux astrologues et aux songes. Il écrivoit dans ses *Mémoires*, deux jours avant sa mort, qu'il venoit d'être averti en songe qu'il alloit rejoindre incessamment son épouse *Metella*. La chose n'étoit pas difficile à prévoir, dans l'état où il étoit; mais il hâta sa mort de quelques jours, en se livrant à un excès de colère, qui fit crever un abcès qu'il avoit dans les entrailles, et dont la matière lui sortit par la bouche. « Ainsi cet homme sanguinaire jusqu'au dernier instant de sa vie, dit le président de *Brosses*, mourut tranquillement dans son lit, comme le pût espérer le plus paisible des citoyens. Il est jusqu'à présent le seul entre les mortels qui ait osé s'attribuer le nom d'*Heureux*, si peu convenable à la condition humaine, et sur-tout aux passions féroces dont son ame fut agitée. Aussi doux, aussi modéré avant que de vaincre, qu'il fut ensuite cruel et vindicatif, il fit détester la justice de sa cause par l'inhumanité de sa victoire. Il fut, dit *Cicéron*, un maître consommé dans trois vices, la débauche, l'avidité et la cruauté. Ni l'indigence dans sa jeunesse, ni le déclin de l'âge, ne purent mettre de frein à ses dérèglements; il viola sans ménagement ses propres lois, qu'il faisoit observer aux autres par le fer et par le feu. En même temps qu'il publioit des ordonnances sur la continence et la frugalité, il se plongeoit publiquement dans la dissolution. Cependant il a eu ce bonheur, au-delà du tombeau, d'être le seul des méchans en qui l'éclat des grandes actions ait surpassé la haine de ses affreuses cruautés. Né dans le sein de la pauvreté, il ne tint pas sa fortune de l'illustre nom qu'il portoit; il dut tout à ses talens. Nul ne l'a surpassé dans la gloire des armes, puisqu'il vainquit le plus fameux guerrier de Rome (*Marius*), et le plus redoutable des ennemis étrangers (*Mithridate*). Grand homme de guerre, grand homme d'état; terrible dans ses menaces, mais fidelle dans ses promesses, il fut d'autant plus inexorable, qu'il étoit toujours sans colère comme sans pitié; il sacrifia tout, jusqu'à ses amis, à la dignité des lois, et il força ses concitoyens à être meilleurs que lui. En un mot, *Sylla* fut extrême dans ses vices comme dans ses vertus; on ne peut trop le louer, ni assez l'abhorrer. Il ordonna en mourant qu'on écrivit sur son tombeau, que jamais personne ne l'avoit égalé à faire du bien à ses amis et du mal à ses ennemis. On peut juger par ces dernières paroles, du genre de passion qui l'agitoit, et de l'espèce de gloire à laquelle il aspiroit. Ce ne fut qu'après les avoir pleinement assouvies, qu'il fut enfin rassasié jusqu'au dégoût, du pou- voir et de la domination. » C'est lui qui, à la prise d'Athènes, recouvra les livres d'Aristote.
SYLVIO, Voy. BOCCONI. I. SYLVIUS, ou DU BOIS, (François) né à Braine-le-comte dans le Hainaut, en 1581, chanoine de Douay, professa pendant plus de trente ans la théologie dans cette ville, où il mourut en 1649. On a de lui des Commentaires sur la Somme de saint Thomas, et d'autres savans ouvrages, imprimés à Anvers, 1698, en 6 vol. in - fol. On y trouve plus de savoir que de précision; mais comme les matières théologiques y sont bien développées, on les estime d'autant plus qu'ils deviennent rares.
II. SYLVIUS, (François) professeur d'éloquence, et principal du collège de Tournai à Paris, étoit du village de Levilly, près d'Amiens. Il mourut vers 1530, après avoir travaillé avec zèle à bannir des collèges la barbarie, et à y introduire les belles - lettres et l'usage du beau latin. Ses soins ne furent pas perdus, et la littérature de son siècle doit le compter parmi ses bienfaiteurs. On a de lui un ouvrage intitulé: Progymnasmatum in artem Oratoriam Fran- cisci Sylvii Ambiani, viri erudition rectd et judicio acute insignis, Centuries tres; ou plutôt c'est le titre que donna Alexandre Scot, surnommé l'Ecossois, à l'Abrégé qu'il en fit depuis, en un vol. in-8.°
IV. SYLVIUS, (Lambert) ou VANDEN BOSCH, ou DU BOIS, écrivain Hollandois, né vers l'an 1610 à Dordrecht, mort vers l'an 1688, a donné un grand nombre d'ouvrages, plutôt dictés par la faim que par le désir d'être utile: ils sont tous en langue flamande. Les principaux sont: I. Théâtre des Hommes illustres, etc. Amsterdam, 1660, 2 volumes in-4.° II. Histoire de notre Temps, depuis 1667 jusqu'en 1687, Amsterdam. C'est une continuation de l'Histoire de Léon-van-Aitzema, mais inférieure à celle-ci. Bernard Costerus, Protestant, a relevé bien des fautes de Sylvius, qui décèlent l'homme crédule, plein de passion et même de malignité. III. La Vie des Héros qui se sont distingués sur la Mer, in-4.° avec figures. Il a encore publié quantité de Tragédies, Pièces de vers, etc. V. SYLVIUS, (François DE LE BOE) né à Hanau dans la Vétéravie, en 1614, pratiqua la médecine avec succès en Hollande, et enseigna cette science à Leyde. La circulation du sang, publiée par Guillaume Harvée, faisoit alors beaucoup de bruit: Sylvius la démontra le premier dans cette université, par des preuves incontestables. Il mit en réputation par ses leçons et ses expériences, la chimie, qui avoit été négligée jusqu'alors, et mourut à la Haye le 14 novembre 1672. On a une collection de ses *Œuvres*, Amst. Elzevir, 1679, in-4°; et Venise, 1708, in-fol.
**SYMBACE**, gendre du fameux *Bardas*, conspira contre son beau-père avec *Basile* le Macédonien, en 866. [*Voy. BARDAS.*] *Basile* avoit séduit *Symbace*, en lui faisant espérer qu'il seroit fait César, dès que l'empereur *Michel* ne seroit plus gouverné par *Bardas*. Mais se voyant frustré de cette espérance, il se ligua avec *Georges Pégane*, maître de la milice, se mit à la tête d'une troupe de mécontens, et ravagea les campagnes voisines de Constantinople, lorsqu'on se préparoit à faire la moisson. Cette révolte tourna contre son auteur. Sa petite troupe fut dissipée, et il fut arrêté par un soldat, envoyé à Constantinople, où *Michel* lui fit crever les yeux. On l'exposa dans la place du Milion, avec une tasse à la main, dans laquelle les passans mettoient leur aumône par dérision. On l'encensa avec un encensoir de terre. *Pégane* fut arrêté en même temps, et après avoir subi à-peu-près la même punition que *Symbace*, on les renvoya chez eux et on se contenta de les faire garder étroitement. **I. SYMMAQUE**, natif de Sardaigne, monta sur la chaire de Saint-Pierre, après le pape *Anastase II*, le 22 novembre 498. Le patrice *Festus* fit élire, quelque temps après, l'archiprêtre *Laurent*, dont il croyoit dis- disposer plus facilement que de *Symmaque*, partisan zélé du concile de Chalcedoine. Ce schisme fut éteint par *Théodoric*, roi des Goths, qui prononça en faveur de *Symmaque*, lequel fut aussi reconnu par les évêques pour pape légitime, et déclaré dans un concile, innocent des crimes dont il étoit accusé. L'empereur *Anastase* s'étant déclaré contre le concile de Chalcedoine, le pontife Romain lança sur lui les foudres ecclésiastiques. *Symmaque* mourut en 514, après avoir fait bâtir plusieurs églises. C'étoit un homme austère et inflexible. Son zèle ne fut pas toujours éclairé, mais sa vertu fut sans tache. Nous avons de lui XI *Epitres* dans le Recueil de D. *Coustant*, et divers *Décrets*. On dit que c'est lui qui ordonna de chanter à la Messe, aux Dimanches et aux fêtes des Martyrs, le *Gloria in excelsis*; mais cette opinion n'a aucun fondement solide.
**II. SYMMAQUE**, écrivain du II$^{e}$ siècle, étoit Samaritain. Il se fit Juif, puis Chrétien, et tomba ensuite dans les erreurs des Ebionites. Il ne nous reste que des fragmens de la *Version* grecque qu'il avoit faite de la Bible.
**III. SYMMAQUE**, (*Quintus-Aurelius-Avianus*) préfet de Rome, et consul en 391, fit éclater beaucoup de zèle pour le rétablissement du Paganisme et de l'autel de la Victoire. Il trouva un puissant adversaire dans *S. Ambroise*, et fut banni de Rome par l'empereur *Théodose le Grand*. Il nous reste de lui dix livres d'*Epitres*, Leyde, 1653, in-12, qui ne contiennent rien d'important, mais dans lesquelles on trouve des preuves de sa probité et de son éloquence.
SYNCLÉTIQUE, (Sainte) vierge d'Alexandrie en Égypte, morte à 83 ans, fut maîtresse de beaucoup de vierges consacrées à Dieu. Regardée par les femmes comme *S. Antoine* par les hommes, elle devint le modèle de son sexe dans la pratique des mortifications et dans la souffrance des maux. Sa vie a été traduite par *Arnauld* d'Andilly, dans le second volume de ses *Vies des Pères du Désert*. On a cru longtemps, mais mal à propos, que *S. Athanase* en étoit l'auteur. Quelques-uns même, dit *Baillet*, sont tentés de prendre cette Vie pour une simple exhortation à la vertu, cachée sous les apparences d'une histoire. Cependant l'Église célébrant sa fête le 5 janvier, on doit croire qu'elle a existé, quoique son historien ait pu mettre sous son nom bien des choses qui appartenoient à d'autres Saintes. I. SYNESIUS, philosophe Platonicien. On ignore le temps où il vivoit. Il nous reste de lui trois *Traités de Philosophie Naturelle*, avec les figures de *Nicolas Flamel*, Paris, 1612, in-4°, et un de *Somnils*, imprimé avec les Écrits de *Jamblique*, autre philosophe Platonicien, Venise, 1497, in-fol.
**II. TABOUROT**, (Étienne) plus connu sous le nom de Sieur *Des Accords*, procureur du roi au bailliage de Dijon, né en 1547, s'est fait un nom par quelques ouvrages singuliers. Le moins mauvais est celui qui est intitulé : *Bigarrures et Touches du Seigneur DES ACCORDS*, dont on a plusieurs éditions ; une entre autres avec les *Apophthegnes* de *Gouhard* et les *Escraignes Dijonoises*, à Paris chez *Macroi*, in-12. Il enfanta cette production à l'âge de 18 ans; mais il la revit et l'augmenta, en ayant plus de 35. Son ouvrage réimprimé plusieurs fois, entre autres en 1662, in 12, renferme des règles sur les différentes manières de plaisanter et même sur les calembourgs. Cet auteur mourut en 1590, à 43 ans.
TACFARINAS, chef d'armée contre les Romains en Afrique, au temps de Tibère, étoit Nômide de nation. Il servit d'abord dans les troupes auxiliaires des Romains; et ayant déserté, il assembla une bande de vagabonds et de brigands, et se mit à faire des courses qui lui réussirent. Il devint chef des Muzulains, nation puissante proche les déserts d'Afrique, et il se ligua avec les Maures du voisinage. Ceux-ci étoient commandés par Mazippa, et formèrent un camp volant, qui portoit le fer, le feu et la terreur de tous côtés, pendant que Tacfarinas, avec l'élite des troupes, campoit à la manière des Romains, et accoutumoit ses gens à la discipline militaire. Les Cinithiens, autre nation considérable, entrèrent dans les mêmes intérêts. Furius Camillus, proconsul d'Afrique, averti de ces mouvements, marcha contre lui et le vainquit, l'an 17 de J. C. Tacfarinas renouvela ses brigandages quelque temps après: il assiégea même un château où Decrius commandoit, et délit la garnison qui étoit sortie pour se battre en rase campagne. Decrius remplit les devoirs d'un guerrier très-brave et très-expérimenté. Les blessures qu'il avoit reçues, dont l'une lui avoit crêvé un œil, ne l'empêchèrent pas de faire tête à l'ennemi; mais ses soldats ayant pris la fuite, il perdit la victoire et la vie. Sa mort fut vengée par Apronius, successeur de Camille dans le proconsulat d'Afrique. Ce général, à la tête de cinq cents vétérans, chassa l'ennemi de devant la ville de Thala qu'il assiégeoit. Junius Blesus, successeur d'Apronius, remporta aussi divers avantages sur Tacfarinas, qui avoit changé sa méthode de faire la guerre, et ne faisoit plus que des courses, à la manière des Numides. Ce dernier, sans être abattu par ses défaites réitérées, envoya un ambassadeur à l'empereur pour lui demander des terres, qu'il promettoit de cultiver en paix. Loin de lui accorder sa demande, *Ble-sus* reçut ordre de le poursuivre plus vigoureusement. Après avoir tenté vainement de le réduire, il céda cette gloire au proconsul *Dolabella*. Ce nouveau général lui livra bataille; le brigand y fut vaincu, et mourut les armes à la main. —
**TACHARD**, (Gui) jésuite François, suivit en qualité de missionnaire, le chevalier de *Chaumont* et l'abbé de *Choisi*, ambassadeurs à Siam. Il revint en Europe en 1688, retourna dans l'Inde, et mourut à Bengale d'une maladie contagieuse, dans l'exercice de ses travaux apostoliques, vers l'an. 1694. Ses deux *Voyages à Siam*, en 2 vol., Paris, 1686 et 1689, réimprimés à Amsterdam en 2 vol. in-12, 1700, sont moins estimés que la *Relation de la Loubère*, publiée à Paris, 1691, 2 vol. in-12. Les Mémoires de celui-ci, moins agréables pour le style (dit l'abbé de *Marsy*,
**HISTOIRE** Moderne, tome III, page 358) que ceux de l'abbé de *Choisi* et du Père *Tachard*, l'emportent infiniment du côté de l'ordre, de l'exactitude, du choix des matières, et de la solidité des réflexions. *Choisi* est superficiel, *Tachard* est flatteur. L'un et l'autre sont d'une crédulité excessive. Le Jésuite sur-tout, flatté des honneurs extraordinaires qu'il reçut à Siam, se laissa tromper par les exagérations artificieuses de *Constance*, qui ne cherchoit qu'à en imposer aux François par une ostentation de magnificence. *Tachard*, élevé dans un collège, écrivoit en professeur de rhétorique, qui n'avoit pas oublié l'amplification. On lui fit voir une cinquantaine d'éléphans, et on n'eut pas de peine à lui persuader que le roi en entretenoit au moins vingt mille dans le reste du royaume. Le ministre lui montra rapidement le trésor du prince, et lui fit croire qu'il y avoit des amas d'or, d'argent et de pierreries. On sait jusqu'où peut aller l'imposture dans la montre de ce genre de richesses. Il le conduisit dans les plus belles Pagodes, lui fit voir des idoles colossales bien dorées, et soutint hardiment qu'elles étoient d'or massif, etc. Le chevalier de *Torbin* fait voir dans ses Mémoires, combien *Tachard* et *Choisi* ont trompé le public.
**TACHERON**, (Pierre) peintre sur verre, fut renommé dans son art, dans le XVII$^{e}$ siècle. Ses principaux ouvrages sont les vitraux peints en grisaille du cidevant cloître des Minimes à Soissons, et ceux de la salle de l'Arquebuse dans la même ville. Ces derniers représentent plusie les métamorphoses d'*Ovide*. Autour de chaque panneau règne une frise ornée de fleurs supérieurement coloriées. *Louis XIV*, en passant à Soissons en 1663, admira longtemps cet ouvrage, et témoigna quelque désir de le faire transporter à Versailles; ce qui n'a pas été exécuté.
**TACHON**, (Dom Christophe) Bénédictin de Saint Sever au diocèse d'Aire, mort en 1693, cultiva le talent de la chaire avec succès. On a de lui un livre intitulé: *de la sainteté et des devoirs d'un Prédicateur évangélique*, avec l'*Art de bien prêcher*, et une courte *Méthode pour catéchiser*, in-12. Cet ouvrage ne renferme que des préceptes triviaux.
TACHOS ou TACHUS, roi d'Égypte du temps d'Artaxerces-Ochus, défendit ce royaume contre les Perses qui songeoient à l'attaquer de nouveau, malgré les mauvais succès de leurs premiers efforts. Il obtint des Lacédémoniens un corps de troupes, commandé par Agésilas qui le trahit d'une manière indigne. Tachos ayant donné à Chabrias, Athénien, le commandement de l'armée, et n'ayant laissé à Agésilas que celui des troupes auxiliaires, celui-ci profita de la révolte de Nectanclus, avec lequel il se ligua. Le roi d'Égypte fut obligé de sortir de son royaume, et on ne sait pas trop ce que devint ce malheureux prince. Athénée donne une cause singulière au ressentiment d'Agésilas. Il prétend que Tachos, le voyant de petite taille, lui appliqua la Fable de la montagne qui accouche d'une souris; et qu'Agésilas en colère lui répondit: Vous éprouverez un jour que je suis un Lion. I. TACITE, (C. Cornelius-Tacitus) historien latin, n'étoit point de l'ancienne famille des Cornéliens, mais d'une autre beaucoup plus nouvelle. Il étoit, à ce que conjecture Tillemont, fils d'un chevalier Romain, qui avoit été intendant de la Belgique. Il naquit à la fin de l'empire de Claude, ou au commencement de celui de Néron. Vespasien qui vit en lui une ame forte et un génie élevé, le prit en affection, et commença à l'élever aux dignités: Tita et Domitien curent toujours beaucoup d'estime pour lui. Ayant été fait consul l'an 97 de J. C., à la place de Virginius-Tufus, sous Nerva, il prononça le panégyrique de son illustre prédécesseur. La fortune, toujours propice à Virginius (dit Pline le jeune), gardoit pour dernière faveur un aussi excellent orateur à un aussi excellent homme. Tacite avoit plaidé plusieurs fois à Rome, et fait admirer son éloquence. Chargé de la cause des Africains contre Marius-Priscus, proconsul d'Afrique, il le fit condamner. Pline le jeune et lui, étoient étroitement liés. « Leur amitié (dit l'abbé de la Bletterie) avoit pour base la conformité de principes et de mœurs. Comme dans l'essentiel ils se ressembloient parfaitement, d'assez grandes différences sur tout le reste, ne servoient qu'à rendre leur amitié plus piquante et plus utile. On saisit facilement le caractère de Pline, qui nous a laissé un volume de Lettres. Nous sommes moins au fait de Tacite, dont nous n'avons que des ouvrages d'apparat; mais autant qu'on peut connoître l'un et deviner l'autre, la probité de Pline étoit plus douce, plus hiante, assaisonnée de tout ce qui fait les délices du commerce: celle de Tacite étoit plus franche, plus naturelle, sans apprêt, en un mot, vraiment romaine. Le premier par ses qualités aimables gagnait tous les cœurs; le second les subjuguait par la force de son mérite, par l'ascendant de sa vertu. L'un, courtisan délié sans bassesse, et même avec dignité, sembloit fait pour vivre sous le gouvernement fondé par Auguste, et pour être l'ami d'un prince tel que Trajan. L'autre, républicain sans aigreur et sans imprudence, avoit droit à l'estime des bons princes: mais il auroit été mieux encore sous l'ancien gouvernement: il eut besoin, si je ne me trompe, de prendre sur lui-même pour se façonner au nouveau, et ce dut être l'ouvrage de toute sa vie. *Pline* aimoit passionnément la vertu, lui prodiguoit l'encens par-tout où il croyoit la trouver, et peut-être il la voyoit quelquefois où elle n'étoit pas; il louoit avec une profusion, qui pouvoit rendre problématique son discernement ou sa sincérité. Il mettoit dans ses préventions les plus injustes, une sorte de modération et d'équité: témoin la demi-justice qu'il rend aux Chrétiens, en reconnoissant la pureté de leurs mœurs, tandis qu'il les regarde comme des malheureux, aveuglés par une folle superstition. *Tacite* haïssoit fortement le vice. Il distribuoit les louanges avec économie, et toujours en connoissance de cause. L'horreur qu'il avoit de la flatterie et du mensonge, le poussoit vers les excès opposés. On voit combien ces deux amis étoient nécessaires l'un à l'autre. Peut-être que, sans la douceur de *Pline*, *Tacite* ne se seroit pas préservé d'une philosophie sauvage, de cette haine des hommes qu'il reprochoit aux Chrétiens; sans le caractère mâle de *Tacite*, la bonté d'ame de *Pline* auroit pu dégénérer en complaisance outrée, en adulation, en fadeur. Ils avoient tous deux l'esprit vif, solide et juste, l'imagination féconde, le sentiment délicat. Rien de la surface des objets n'échappoit à *Pline*, rien de leur intérieur à l'œil perçant de *Tacite*. L'un avoit en partage le brillant, l'aménité, les graces légères; il savoit même se donner, au besoin, de l'élévation et de la force: mais c'étoit un état violent pour lui; bientôt il retomboit dans les fleurs. L'autre, plein d'une vigueur soutenue, joignoit à la chaleur des idées, à l'énergie de l'expression, à la vivacité des images, un sens exquis, une suréminence de raison.» De leur temps on ne nommoit guère l'un sans penser à l'autre. *Tacite* s'étant trouvé aux spectacles du Cirque près d'un chevalier Romain avec lequel il eut une conversation savante et diversifiée, le chevalier qui ne le connoissoit point, lui demanda s'il étoit de l'Italie ou de quelque autre province de l'Empire? *Tacite* lui répondit: *Vous me connoissez, et j'en ai l'obligation aux Lettres*. Aussitôt le chevalier repartit: *Vous êtes Tacite ou Pline...* Nous avons de *Tacite*: I. Un Traité des *Mœurs des Germains*. Il lone les mœurs de ces peuples, mais comme *Horace* chantoit celles des Barbares nommés Gètes: l'un et l'autre (dit *Voltaire*) ignoroient ce qu'ils louoient, et vouloient seulement faire la satire de Rome; cependant, ce que d'autres auteurs nous ont appris des Germains, donne lieu de croire qu'à plusieurs égards le tableau de *Tacite*, quoique embelli, est d'après nature. II. La *Vie* de *Cn. Julius-Agricola*, dont il avoit épousé la fille l'an 77 ou 78 de J. C. Cet Ecrit est un des plus beaux et des plus précieux morceaux de l'antiquité. Les gens de guerre, les courtisans, les magistrats, y peuvent trouver d'excellentes instructions. III. *Histoire des Empereurs*; mais, de vingt-huit ans que cette Histoire contenoit, (depuis l'an 69 jusqu'en 96.) il ne nous reste que l'année 69 et une partie de 70. IV. Ses *Annales*: elles renfermoient l'Histoire de quatre empereurs, *Tibère*, *Caligula*, *Claude*, *Néron*. Il ne nous reste que l'Histoire du premier et du dernier, à-peu-près entière; *Caligula* est perdu tout entier, et nous n'avons que la fin de *Claude*. On a trouvé les cinq premiers livres des *Annales* dans l'abbaye de Corwey, en Angleterre. L'empereur *Tacite*, qui se faisoit honneur de descendre de la famille de l'historien, ordonna qu'on mit ses ouvrages dans toutes les bibliothèques, et qu'on en fit tous les ans dix copies aux dépens du public, afin qu'elles fussent plus correctes. Cette sage précaution n'a pas pu néanmoins nous conserver, en entier, un ouvrage si digne de passer à la postérité. *Tacite* est, sans comparaison, le plus grand des historiens aux yeux d'un philosophe. Il a peint les hommes avec beaucoup d'énergie, de finesse et de vérité; les événements touchants, d'une manière pathétique; et la vertu, avec autant de sentiment que de goût. Il possède, dans un haut degré, la véritable éloquence, le talent de dire simplement de grandes choses. On doit le regarder comme un des meilleurs maîtres de morale, par la triste mais utile connoissance des hommes, qu'on peut acquérir dans la lecture de ses ouvrages. « Si l'on demande, dit *Thomas*, qui a le mieux peint les vices et les crimes, et qui inspire mieux l'indignation et le mépris pour ceux qui ont fait le malheur des hommes? je dirai: c'est *Tacite*. Qui donne un plus saint respect pour la vertu malheureuse, et la représente d'une manière plus auguste, ou dans les fers ou sous les coups d'un bourreau? c'est *Tacite*. Qui a le mieux flétri les affranchis et les esclaves, et tous ceux qui rampoient, flattoient, pilloient et corrompoient la cour des empereurs? c'est encore *Tacite*. Qu'on me donne un homme qui ait jamais donné un caractère plus imposant à l'histoire, un air plus terrible à la postérité. *Philippe II*, *Henri VIII* et *Louis XI* n'auroient jamais dû voir *Tacite* dans une bibliothèque, sans une espèce d'effroi. Si de la partie morale, nous passons à celle du génie, quel homme a dessiné plus fortement les caractères? Qui est descendu plus avant dans les profondeurs de la politique? Qui a mieux tiré de grands résultats des plus petits événements? mieux fait à chaque ligne, dans l'histoire d'un homme, l'histoire de l'esprit humain et de tous les siècles? a mieux surpris la bassesse, qui se cache et qui s'enveloppe? a mieux démêlé tous les genres de crainte, tous les genres de courage, tous les secrets des passions, tous les motifs des discours, tous les contrastes entre les sentimens et les actions, tous les mouvemens que l'ame se dissimule? mieux trouvé le mélange bizarre des vertus et des vices, et l'assemblage des qualités différentes et quelquefois contraires? » On l'accuse d'avoir peint trop en mal la nature humaine; c'est-à-dire, de l'avoir peut-être trop étudiée et trop connue. On l'accuse encore d'être obscur; ce qui signifie seulement qu'il n'a pas écrit pour la multitude. On lui reproche enfin d'avoir le style trop concis: comme si le plus grand mérite d'un écrivain n'étoit pas de dire beaucoup en peu de mots. S'il peint en raccourci, ses traits en récompense sont d'autant plus vifs et plus frappans. (Voy. son parallèle avec SENÈQUE, n° II, vers la fin; et avec SALLUSTE, n° 1.) Tacite se flattoit d'avoir écrit sans haine et sans prévention; Sine ira et studio. Il connoissoit tous les écueils que rencontre un historien, et il croyoit les avoir évités. Il remarque lui-même, en parlant des Histoires de Tibère, de Caius, de Claude, de Néron, que, soit qu'elles eussent été écrites de leur vivant, ou peu de temps après leur mort, la fausseté y régnoit également, parce que la crainte avoit dicté les unes, et la haine les autres. « On blesse, dit-il ailleurs, la vérité de deux manières : par la fureur de louer les puissans pour leur plaire, et par le plaisir secret d'en dire du mal pour se venger. De tels historiens, ou flatteurs ou ennemis déclarés, ménagent fort peu l'estime de la postérité. On est choqué d'une basse flatterie, parce qu'elle sent la servitude; mais on ouvre volontiers ses oreilles à la médisance, dont la malignité se couvre d'un air de liberté. » Tacite promet de se préserver de ces deux excès, et proteste une fidélité à l'épreuve de toute séduction. Le règne de Tibère passe pour un chef-d'œuvre de politique, et pour le chef-d'œuvre de Tacite. Le reste de son Histoire pouvoit être composé par un autre que par lui, et Rome ne manquoit pas de déclamateurs pour peindre au naturel les vices de Caligula, la stupidité de Claude, et les cruautés de Néron; mais, pour écrire la vie d'un prince aussi artificieux que Tibère, il falloit un historien comme Tacite, qui pût démasquer les fausses vertus, dé- méler les intrigues, assigner les causes des événements, et discerner la réalité des apparences. On peut reprocher cependant à cet historien si vrai, d'avoir adopté trop légèrement les préjugés de sa nation contre les Juifs et les Chrétiens. Il prétend que les premiers adoroient une tête d'âne, parce que se trouvant pressés d'une soif excessive dans les déserts de l'Arabie, après avoir été chassés de l'Égypte, ils n'avoient trouvé de l'eau que par le moyen de quelques ânes sauvages qui leur indiquèrent la source où ils alloient se désaltérer. Cette fable grossière étoit tellement accréditée, que Plutarque, et quelques auteurs païens l'assurent comme une vérité. Les Chrétiens étant confondus par les Romains avec les Juifs, passèrent aussi pour adorer une idole sous la forme d'un homme avec des oreilles et les pieds d'un âne. C'est ainsi, selon Tertullien, que le représentoit un tableau exposé à Rome sous l'empire de Sévère, avec cette inscription, le Dieu des Chrétiens ongle d'âne. Tacite ne parle point de cette insolente calomnie des Païens; mais il peut y avoir donné lieu par ce qu'il dit lui-même sur les Juifs. Plusieurs auteurs ont traduit ou commenté cet historien. Il y en a une traduction françoise par d'Ablancourt, et une par Guerin, (Voyez VI. GUERIN.) chacune en 3 vol. in-12: l'une et l'autre sont peu estimées. Celle qu'a faite Amelot n'est recommandable que par les connoissances politiques qu'il a étalées dans ses longues Notes; elle est en 6 vol., auxquels on a ajouté une Suite en 4 vol. L'abbé de la Blatterie a traduit les *Mœurs des Germains*, la *Vie d'Agricola*, 2 vol. in-12, et les six premiers livres des *Annales*, 3 vol. in-12; le *P. d'Otteville* a traduit le reste en 4 vol. in-12. L'auteur a pris pour modèle *M. d'Alembert*, qui a traduit divers morceaux de *Tacite* en 2 vol. in-12... Quoique cette version ne rende pas toute la force et l'énergie de l'original, elle est préférée à toutes les autres, parce qu'elle est la plus fidèle. On ne doit pas s'attendre, dans une langue surchargée d'articles et de verlies auxiliaires telle que la nôtre, de rendre même imparfaitement cette concision, le premier caractère de *Tacite*, et qui le distingue si avantageusement parmi les écrivains qui prodiguent le sens et comptent les paroles. (*Voyez* encore III. ROUSSEAU, à la fin.) Nous avons plusieurs éditions de *Tacite*. La première est de Venise, 1468, in-fol. *Juste-Lipse* en a donné une in-fol. à Anvers, 1585: *Gronovius*, une en 2 vol. in-8°, à Amsterdam, 1672, que l'on appelle des *Variorum*. On préfère celle de *Ryckius*, où le texte est plus exact, en 2 vol. in-8°, à Leyde, 1687. *Elzevir*, en 1634, en a donné aussi une fort estimée. On fait cas encore de celle *ad usum Delphini*, 1682 et 1687, 4 vol. in-4°; et celle d'Utrecht, 1721, 2 vol. in-4°. Celle qui parut en 1760, in-12, 3 vol., que nous devons à M. *Lallemant*, est exacte. (*Voyez* aussi LACARRY.) Il a paru chez *L. F. de la Tour*, à Paris, rue Saint-Jacques, 1771, un *Tacite* en 4 vol. in-4°; et 1776, 7 vol. in-12, dont le titre est *C. Cornelii Taciti Opera, recognovit, emendavit, Supplementis explevit, Notis, Disser-* Disser-tationibus, *Tabulis geographicis illustravit* Gabriel BROTIER. C'est une des meilleures éditions qu'on ait données de cet auteur.
**TACONNET**, (Toussaint-Gaspard) né à Paris en 1730, d'un menuisier, quitta le métier de son père pour se livrer à son inclination libertine. Il se mit à faire des vers; le cabaret fut son Parnasse. Étant entré dans la troupe des Histrions de la Foire, il fut à-la-fois acteur et poète. On l'appela le *Molière des Boulevards*. Il fit pour le spectacle de *Nicolet*, un grand nombre de *Parodies*, de *Farves* et de *Parades*, dont on peut voir la liste dans la *France Littéraire*. Parmi ses nombreuses productions faites pour divertir le peuple, les honnêtes gens voient avec quelque plaisir les *Aveux indiscrets*, le *Baiser donné et rendu*. Ses héros étoient des *Savetiers*, des *Ivrognes*, des *Commères*, des *Barbouillards*, des *Egrillards*; et il mettoit dans ses pièces la même gaieté et les mêmes charges qu'il mettoit dans son jeu. Il mourut à Paris à l'hôpital de la Charité, le 29 décembre 1774, des suites de ses débauches. *Bacchus* fut son *Apollon* et lorsqu'il vouloit marquer son dédain pour quelqu'un, il disoit ordinairement: *Je le méprise comme un verre d'eau*. On prétend que le vin qu'il ainoit tant, accéléra sa mort; et comme *Poinsinet*, un de ses rivaux, avoit trouvé le trépas quelque temps auparavant dans le Guadalquivir, on fit sur eux les vers suivans: K k O Mort en veux - tu dans ta rage Aux plus grands Auteurs de notre âge ? Dans trop d'eau s'éteint Poinsiner, Et dans trop de vin Taconnet. Artaud de Montpellier a publié, en 1775, des Mémoires sur la vie et les ouvrages de Taconnet.
TAGEREAU, (Vincent) avocat au parlement de Paris au xvii$^{e}$ siècle, étoit Angevin. On a de lui : I. Un Traité contre le Congrès, imprimé à Paris en 1611, in-8$^{o}$, sous ce titre : Discours de l'impuissance de l'homme et de la femme. L'auteur y prouve que le congrès est déshonnête, impossible à exécuter, et empêche plutôt de connoître la vérité, qu'il ne sert à la découvrir. Cet usage abominable fut aboli en 1677, sur un plaidoyer de Lamoignon, alors avocat-général. II. Le Vrai Praticien François, in-8$^{o}$.
TAILLEURS, (Les FRÈNES) Voyez BUCHE.
TALBERT, (François-Xavier) né à Besançon en 1725, d'un père conseiller au parlement de Franche-Comté, fut l'aîné de ses fils; et il abandonna les fonctions de la magistrature auxquelles il eût destiné, pour embraser l'état ecclésiastique. Nommé chanoine de la métropole de sa patrie, il se distingua bientôt, par son esprit et ses talens pour la chaire. On l'entendit à la cour de Stanislas à Lunéville, à celle de Versailles, et en 1777 il partagea à Paris, avec le Père Élisée, la station de S. Sulpice. Les lauriers académiques vinrent alors s'unir sur son front aux palmes sacrées. L'évêque Marbauf lui fit une espèce de reproche de cette moisson de couronnes profanes. Monseigneur, lui répondit Talbert, quand j'ai eu besoin de 25 louis, j'ai mieux aimé tirer une Lettre de change sur une Académie, que de les emprunter. — M. l'Abbé, dit alors le prélat, il n'est pas donné à tout le monde de se procurer de l'argent avec de semblables effets; et quelques jours après, il le nomma à un bénéfice. Sur la fin de 1791, la reconnoissance le détermina à suivre l'un de ses amis en Italie; il y connut la princesse de Nassau, qui l'emmena dans ses terres de Pologne, où elle le combla de bienfaits. L'abbé Talbert est mort le 4 juin 1803, à Lemberg en Gallicie, à l'âge de 78 ans. Il eut le talent de se faire des amis, et celui de plaire dans la société. « Il y portoit, dit M. Philippon de la Magdeleine qui a consacré une notice à sa mémoire, ce que rarement on y trouve; des talens sans prétention, le désir de plaire sans amour-propre, et une adresse merveilleuse à faire valoir l'esprit des autres. Aussi sortoit-on d'après de lui toujours plus content de soi. » Il réussissoit parfaitement dans tous ces petits jeux qui font l'agrément des cercles. Dans celui qui a pour objet de désigner les personnes par un emblème, il proposa celui-ci pour une femme aimable et séduisante: un cep de vigne chargé de fruits, avec ces mots: Je plais jusqu'à l'ivresse. Les Écrits de l'abbé Talbert sont: I. Discours sur la source de l'inégalité parmi les hommes. Il fut couronné à Dijon en 1755. II. Panégyrique de S. Louis, 1779, in-12. III. Les Éloges de Bonnet, de Montaigne, du cardinal d'Amboise, du chancelier de l'Hôpital, de Philippe régent de France, de Boileau, obtinrent les prix des académies de Dijon, de Rouen, de Villefranche, de Toulouse et de Bordeaux. Il remporta encore ceux des académies de Pau et d'Amiens, par des Pièces de poésie intitulées: Stances sur l'industrie; autres sur les avantages de l'adversité. I. TALBOT, (Jean) comte de Shrewsbury et de Waterford, d'une illustre maison d'Angleterre, originaire de Normandie, et connue dès le XIIe siècle, donna les premières marques de valeur lors de la réduction de l'Irlande sous l'obéissance du roi Henri V, qui le fit gouverneur de cette île. Il se signala ensuite en France, où il avoit passé en 1417, avec l'armée angloise. Il reprit la ville d'Alençon en 1428, puis Pontoise et Laval. Il commandoit au siège d'Orléans, avec les comtes de Suffolk et d'Escalet; mais la Pucelle les obligea de le lever. Talbot continua de se distinguer, jusqu'à ce qu'il fut fait prisonnier à la bataille du Patay en Beauce. Après sa délivrance, il emporta d'assaut Leaumont-sur-Oise, et rendit de grands services au roi d'Angleterre, qui le fit maréchal de France en 1441. Deux ans après, ce prince l'envoya en qualité d'ambassadeur, pour traiter de la paix avec la roi Charles VII; il remplit sa commission avec beaucoup d'intelligence. La Guienne ayant tenté de se détacher du parti de l'Angleterre, il prit Bordeaux avec plusieurs autres villes, et rétablit les affaires des Anglois; mais étant accouru vers la ville de Castillon, pour en faire lever le siège aux François, il fut tué dans une bataille le 17 juillet 1453. Il avoit prié, quelques momens avant d'expirer, un de ses fils qui étoit à ses côtés, de se retirer. Je meurs en combattant pour ma patrie, lui dit-il, vivez pour la servir. Mais le jeune homme, acharné contre les ennemis, tomba bientôt sous leurs coups. Les Anglois appeloient Talbot leur Achille, et il étoit digne de ce nom. Aussi brave qu'habile, il étoit le plus grand général qu'ils eussent alors. Les armes n'étoient pas son seul talent; il savoit négocier et combattre. Une piété sincère rehaussoit sa gloire; et cette piété étoit accompagnée de toutes les vertus sociales: il fut sujet fidelle, ami sincère, ennemi généreux, etc.
TALHOUET, ( N... ) maître des requêtes, fut convaincu de prévarication dans l'administration des affaires de la Banque et de la compagnie des Indes. Ayant été condamné à mort en 1723, sous le Régent, cette peine fut commuée en une prison perpétuelle à l'île Sainte-Marguerite. Il mourut fort âgé. C'étoit un homme de plaisir, qui n'amassoit que pour dissiper. Dans sa vieillesse il avoit conservé son esprit et sa mémoire; mais son imagination frappée lui avoit laissé un tic singulier. Comme on l'avoit accusé d'avoir ordonné des choses répréhensibles, sa tête s'étoit échauffée de cette idée, et à chaque phrase il plaçoit ces mots : d'ordonner des choses. Ce refrain causoit quelquefois des équivoques plaisantes.
TAMBURINI, et en françois, TAMBURIN, ( Thomas ) naquit en Sicile d'une famille illustre, se fit jésuite, exerça divers emplois dans cette compagnie, et mourut vers 1675. Ses ouvrages, qui roulent tous sur la Théologie Morale, ont été recueillis à Lyon, 1659, in-fol. Il y explique le Décalogue et les Sacremens. Beaucoup de théologiens y ont trouvé des propositions répréhensibles ; et le parlement de Paris les a supprimés le 6 mars 1762.
TAMERLAN, appelé par les siens Teimur-Lenc ou Teimur le Boiteux, étoit fils d'un berger, suivant les uns, et issu du sang royal, suivant les autres. Il naquit en 1335 dans la ville de Kesch, territoire de l'ancienne Sogdiane, où les Grecs pénétrèrent autrefois sous Alexandre, et où ils fondèrent des colonies. Son courage éclata de bonne heure. Sa première conquête fut celle de Balk, capitale du Khorasan, sur les frontières de la Perse. De là il alla se rendre maître de la province de Candahar. Il subjugua toute l'ancienne Perse, et retournant sur ses pas pour soumettre les peuples de la Transoxane, il prit Bagdad. Lorsque la valeur ne suffisoit point à Tamerlan pour seconder ses projets, il faisoit à l'exemple des plus grands capitaines de l'antiquité, parler le ciel en sa faveur. Il suscitoit à propos un de ces hommes puissans en paroles, qu'il avoit à ses gages, pour représenter à ses sujets leur devoir. Lorsqu'après la prise de Bagdad, il eut entrepris la conquête des Indes, les soldats fatigués refusoient de le suivre. Tout d'un coup s'élève au milieu d'eux un enthousiaste, qui reproche fortement à Tamerlan la foiblesse avec laquelle il cède aux cris des soldats : il peint en même temps avec des couleurs si vives la honte et le danger de la fuite ; il exagère tellement la lâcheté et l'indiscipline des Indiens ; il promet enfin avec tant de confiance une victoire facile et décisive, qu'aussitôt les Tartares, comme s'ils eussent entendu la voix d'un Dieu, paroissent d'autres hommes. Ils demandent avec des cris redoublés, qu'on les mène sur-le-champ à l'ennemi, afin d'effacer dans son sang l'ignominie dont ils venoient de se couvrir en se soulevant. L'empereur profite habilement du succès de son stratagème, et sans laisser refroidir l'ardeur de ses troupes, les conduit à l'ennemi, s'ouvre le passage des Indes, et se saisit de Délhi, qui en étoit la capitale. Vainqueur des Indes, il se jette sur la Syrie, il prend Damas. Il revole à Bagdad qui vouloit secouer le joug, il la livre au pillage et au glaive. On dit qu'il y périt plus de 800 mille habitans ; elle fut entièrement détruite. Les villes de ces contrées étoient aisément rasées, et se rebâtissoient de même ; elles n'étoient que de briques séchées au soleil. Ce fut au milieu du cours de ces victoires, que l'empereur Grec, qui ne trouvoit aucun secours chez les Chrétiens, s'adressa au héros Tartare. Cinq princes Mahométans, que *Bajazet* avoit dépossédés vers les rives du Pont-Euxin, imploroient dans le même temps son secours. *Tamerlan* fut sensible à ce concours d'ambassadeurs; mais il ne les reçut pas également. Ennemi déclaré du nom Chrétien et admirateur de *Bajazet*, il ne voulut le combattre qu'après lui avoir envoyé des députés, pour le sommer d'abandonner le siège de Constantinople, et de rendre justice aux princes Musulmans dépossédés. Le fier *Bajazet* reçut ces propositions avec colère et avec mépris. *Tamerlan* furieux de son côté, se prépara à marcher contre lui. Après avoir traversé l'Arménie, il put la ville d'Arcingue, et fit passer au fil de l'épée les habitans et les soldats. De là il alla sommer la garnison de Sébaste de se rendre; mais cette ville ayant refusé, il permit de massacrer tout, à la réserve des principaux citoyens, qu'il ordonna de lui amener pour les punir comme les premiers auteurs de la résistance. On commença par leur lier la tête aux cuisses. Ensuite on les jeta dans une fosse profonde, une l'on ferma de poutres et de planches, recouvertes par-dessus de terre, afin qu'ils souffrissent plus long-temps dans cet affreux abyme, et qu'ils sentissent toutes les horreurs du désespoir et de la mort. Après avoir rasé Sébaste, il s'avança vers Damas et Alep qu'il traita de la même manière, enlevant des richesses infinies, et emmenant une multitude innombrable de captifs. Ayant demandé inutilement au sultan d'Égypte de lui abandonner la Syrie et la Palestine, il s'en empara à main armée. Il entra ensuite dans l'Égypte, porta ses armes victorieuses jusqu'à Memphis, alors nommée Aicair ou le Caire, dont il tira des trésors immenses. Cependant il s'approchoit de *Bajazet*: les deux héros se rencontrèrent dans les plaines d'Ancyre en Phrygie, l'an 1402. On livre la bataille qui dure trois jours, et *Bajazet* est vaincu et fait prisonnier. Le vainqueur l'ayant envisagé attentivement, dit à ses soldats: *Est-ce là ce Bajazet qui nous a insultés?* — *Oui*, répondit le captif, *c'est moi*; et il vous sied mal d'outrager ceux que la fortune a humiliés. Il y a des historiens qui prétendent que *Tamerlan* lui reprocha son orgueil, sa cruauté et sa présomption: *Ne devois-tu pas savoir*, lui dit-il, *qu'il n'y a que les enfans des infortunés qui osent s'opposer à notre invincible puissance?* « D'autres écrivains disent au contraire que *Tamerlan* le reçut fort honnêtement; qu'il le conduisit dans sa propre tente; qu'il le fit manger avec lui, et que pour le consoler, il ne l'entretint que des vicissitudes et de l'inconstance de la fortune. On ajoute qu'il lui envoya un équipage de chasse, soit par un motif de compassion, soit peut-être par une sorte de mépris; et que le fier Tartare fut bien aise de lui faire sentir qu'il le croyoit plus propre à la suite d'une meute de chiens courants, qu'à la tête d'une grande armée. C'est au moins l'explication que *Bajazet* donna lui-même à ce présent mystérieux de son ennemi. Ce malheureux prince n'étant pas maître de son ressentiment, et plein d'un chagrin farouche: *Dites à Tamerlan*, ré- pondit-il fièrement à celui qui étoit venu de sa part, qu'il ne s'est pas trompé en m'invitant à un exercice qui a toujours fait le plaisir des Souverains, et qui convient mieux à Bajazet, né du grand Amurat, fils d'Orcan, qu'à un Aventurier comme lui, et à un Chef de brigands... Tamerlan revint bientôt à son caractère; et ce barbare, irrité d'une réponse si injurieuse, commanda sur-le-champ qu'on mit Bajazet sans selle sur quelque vieux cheval de ceux qui servaient à porter le bagage, et que dans cet état on l'exposât dans le camp aux mépris et aux railleries de ses soldats; ce qui fut exécuté aussitôt: et au retour on ramena le malheureux Bajazet devant son vainqueur. » [ Vertot. Hist. de Malthe, Liv. VI.] Tamerlan lui ayant demandé comment il l'auroit traité si la fortune lui avoit été favorable? Je vous aurois enfermé, lui répondit-il, dans une cage de fer; et aussitôt il le condamna à la même peine, si l'on en croit les Annales Turques. Les auteurs Arabes prétendent que ce prince se faisoit verser à boire par l'épouse de Bajazet à demi nue; et c'est ce qui a donné lieu à la fable reçue, que les sultans ne se marièrent plus depuis cet outrage. Il est difficile, dit Voltaire, de concilier la cage de fer et l'affront brutal fait à la femme de Bajazet, avec la générosité que les Turcs attribuent à Tamerlan. Ils rapportent que le vainqueur, étant entré dans Burse, capitale des États Turcs Asiatiques, écrivit à Soliman, fils de Bajazet, une lettre qui eût fait honneur à Alexandre. « Je veux oublier, (dit Tamerlan dans cette lettre) que j'ai été l'ennemi de Bajazet; je servirai de père à ses enfans, pourvu qu'ils attendent les effets de ma clémence. Mes conquêtes me suffisent, et de nouvelles faveurs de l'inconstante fortune ne me tentent point. » Supposé qu'une telle lettre ait été écrite, elle pouvoit n'être qu'un artifice. Les Turcs disent encore que Tamerlan n'étant pas écouté de Soliman, déclara sultan un autre fils de Bajazet, et lui dit: Reçois l'héritage de ton père; une âme royale soit conquérir les Bayaumes et les rendre. Les historiens Orientaux, ainsi que les nôtres, mettent souvent dans la bouche des hommes célèbres, des paroles qu'ils n'ont jamais prononcées. La prétendue magnanimité de Tamerlan n'étoit pas sans doute de la modération. On le voit bientôt après piller la Phrygie, l'Ionie, la Bithynie. Il repassa ensuite l'Euphrate, et retourna dans Samarkande, qu'il regardoit comme la capitale de ses vastes états. Ce fut dans cette ville qu'il reçut l'hommage de plusieurs princes de l'Asie et l'ambassade de plusieurs souverains. Non-seulement l'empereur Grec, Manuel Paléologue, y envoya ses ambassadeurs, mais il en vint de la part de Henri III, roi de Castille. Il y donna une de ces fêtes qui ressemblent à celles des premiers rois de Perse. Tous les ordres de l'État, tous les artisans passèrent en revue, chacun avec les marques de sa profession. Il maria tous ses petits-fils et toutes ses petites-filles le même jour. Enfin, résolu d'aller faire la conquête de la Chine, il mourut le 1er avril 1405, dans sa 71e année, à Ouar dans le Turques- tan, après avoir régné 36 ans. S'il fut plus heureux par sa longue vie et par le bonheur de ses descendans, qu'Alexandre auquel les Orientaux le comparent, il fut fort inférieur au Macédonien, en ce qu'il naquit chez une nation Barbare, et qu'il détruisit beaucoup de villes, comme Gengiskan, sans en bâtir. Je ne crois point d'ailleurs, dit l'historien déjà cité, que Tamerlan fût d'un naturel plus violent qu'Alexandre. Un fameux poète Persan, étant dans le même bain que lui avec plusieurs courtisans, et jouant à un jeu d'esprit qui consistoit à estimer en argent ce que valoit chacun d'eux: Je vous estime trente aspres, dit-il au grand-kan. — La serviette dont je m'essaie les vaut, répondit le monarque. — Mais c'est aussi en comptant la serviette, repartit Homédi... [Voyez aussi ATA.] Peut-être qu'un prince qui laissoit prendre ces innocentes libertés, n'avoit pas un fonds de naturel entièrement féroce: mais on se familiarise avec les petits, et on égorge les autres. Il disoit ordinairement qu'un Monarque n'étoit jamais en sûreté, si le pied de son trône ne nageoit dans le sang. Ses fils partagèrent entre eux ses conquêtes. Nous avons une Histoire de Tamerlan, composée en persan par un auteur contemporain, et traduite par Petis de la Croix, 1722, en 4 tomes in-12. [Voy. BRUMOY.] L'impératrice de Russie a fait présent dernièrement, le 17 mai 1780, au roi de Pologne, d'un parchemin très-fin, d'environ cinq pieds de long, sur une largeur proportionnée, où ce fameux empereur d'Asie, qui se faisoit appeler le Fils de Dieu, écrivit de sa main en langue arabe l'Histoire de sa Vie.
TANCHELIN ou TANCHELME, fanatique du XIIe siècle, né à Anvers, prêcha publiquement, dans les Pays-Bas et dans la Hollande, que les Sacremens de l'Eglise étoient des abominations; que les prêtres, les évêques et le pape même n'étoient rien, et n'avoient rien de plus que les laïques; que l'Eglise n'étoit renfermée que dans ses disciples, et qu'il ne falloit pas payer la dixme. Il gagna d'abord les femmes, et par elles il séduisit les hommes. Cet imposteur avoit tellement fasciné les esprits, qu'il abusoit des filles en présence de leurs mères, et des femmes en présence de leurs maris. Bien loin que les uns et les autres le trouvassent mauvais, ils se croyoient tous honorés de l'amour du prétendu prophète. *Tanchelin* prêcha d'abord dans les ténèbres et dans l'intérieur des maisons. Mais dès qu'il eut formé un certain nombre de prosélytes, il parut en public, escorté de 3000 hommes armés qui le suivoient par tout. Il marcha avec la magnificence d'un roi, et il se servit de son fanatisme même pour subvenir à ses dépenses. Un jour qu'il prêchoit à une grande foule de peuple, il fit placer à côté de lui un tableau de la Sainte Vierge, et en mettant sa main sur celle de l'Image, il eut l'impudence de dire à la Mère de Dieu: *Vierge Marie, je vous prends aujourd'hui pour mon épouse*. Puis se tournant vers le peuple: *Voilà, dit-il, que j'ai épousé la Sainte Vierge; c'est à vous à fournir aux frais des fiançailles et des noces*. En même temps il fit placer à côté de l'Image deux troncs, l'un à droite et l'autre à gauche: *Que les hommes, dit-il, mettent dans l'un ce qu'ils veulent me donner et les femmes dans l'autre; je verrai lequel des deux sexes a le plus d'amitié pour moi et pour mon épouse*. Les femmes s'arrachèrent jusqu'à leurs colliers et leurs pendans d'oreilles pour les lui donner. Cet enthousiaste d'une espèce singulière fit de grands ravages dans la Zélande, à Utrecht, et dans plusieurs villes de Flandre, sur-tout à Anvers, malgré le zèle de *sains Norbert*, qui le confondit plusieurs fois. Il s'avisa d'aller à Rome en habit de moine, prêchant par-tout ses erreurs; mais à son retour, il fut arrêté et mis en prison par *Fréderic*, archevêque de Cologne. Il s'échappa de sa prison, et un prêtre crut faire une bonne œuvre de lui donner la mort en 1125: son hérésie ne mourut pas avec lui. I. TANCRÈDE DE HAUTEVILLE, seigneur Normand, vassal de *Robert*, duc de Normandie, se voyant chargé d'une grande famille, avec peu de biens, envoya plusieurs de ses fils, entre autres *Guiscard* et *Roger*, tenter fortune en Italie. Ils prirent l'alerme en 1070, et se rendirent maîtres de la Sicile, où leurs descendans régnèrent dans la suite avec beaucoup de gloire. *Voyez* IV. RAOUL.
II. TANNER, (Matthias) né à Pilsen en Bohème, l'an 1630, se fit jésuite en 1646, enseigna les belles-lettres, la philosophie, la théologie et l'Écriture-sainte, et fut envoyé à Rome en qualité de procureur en 1675. On a de lui: I. *Cruentum Christi Sacrificium incruentio Missae Sacrificio explicatum*, Prague, 1669. II. *Contra omnes impie agentes in locis sacris*, en latin, et ensuite en bohémien. III. *Societas Jesu usque ad sanguinis et vitæ profusionem* profusionem militans, Prague, 1675, in-fol., avec de belles figures. C'est l'histoire des religieux de son Ordre qui ont souffert pour la Foi; elle est écrite avec pureté et élégance. IV. Historia Societatis Jesu, sive vitæ et gesta præclara Patrum Societatis, etc. Prague, 1694, in-fol., avec figures, écrite avec la même élégance.
TANTALE, (Mythol.) fils de Jupiter et d'une Nymphe appelée Plota, étoit roi de Phrygie, et selon quelques-uns de Corinthe. Il enleva Ganimède, pour se venger de Tros, qui ne l'avoit point appelé à la première solennité qu'on fit à Troye. Pour éprouver les Dieux, qui vinrent un jour chez lui, il leur servit à souper les membres de son fils Pelops, [Voyez ce mot.] et Jupiter condamna ce barbare à une faim et à une soif perpétuelles. Mercure l'enchaîna, et l'enfonça jusqu'au menton au milieu d'un lac, dans les enfers, dont l'eau se retirait lorsqu'il en vouloit boire. Il plaça auprès de sa bouche une branche chargée de fruits, laquelle se retirait lorsqu'il vouloit en manger.—Il y eut un autre TANTALE, à qui Clytemnestre avoit été promise en mariage, ou même mariée avant qu'elle épousât Agamemnon.
TANUCCI, (Bernard, marquis, de) principal ministre du royaume de Naples, naquit en 1698, à Stia, village de Toscane, de parens pauvres qui l'envoyèrent faire son cours de droit à l'université de Pise. Son amour pour le travail et son esprit naturel l'y eurent bientôt fait remarquer, et le grand-duc Gaston le nomma quelque temps après professeur pour remplir la chaire de jurisprudence dans la même université. Le jeune professeur fut présenté à Don Carlos, infant d'Espagne, qui venoit recueillir en Italie le brillant héritage de la maison de Médicis; il lui plut par l'agrément de son entretien. A cette époque, un soldat espagnol, coupable d'un assassinat prémédité, se réfugia dans une église et en fut retiré pour être livré à la justice. La cour de Rome réclama le soldat et l'exercice du droit d'asile : Tanucci, dans un opuscule écrit avec chaleur, soutint celui de la souveraineté, et prétendit que le meurtrier ne pouvoit être soustrait à la rigueur des lois. La cour de Rome fit censurer Tanucci et condamner son Ecrit; mais Don Carlos l'avoit lu, approuvé, et bientôt après il devint la cause de la fortune éclatante de son auteur. A peine l'enfant d'Espagne fut-il parvenu au trône de Naples, que, voulant réunir aux Espagnols qui l'avoient accompagné dans ses nouveaux états, et qui formoient son conseil, un ministre qui connût les lois et les usages de l'Italie, fit choix de Tanucci, et lui donna une confiance entière. Celui-ci vit sa faveur s'accroître d'année en année; il passa successivement de la place de conseiller d'état à celle de surintendant général des postes, et enfin de premier ministre. Don Carlos quitta Naples en 1759 pour aller prendre possession du royaume d'Espagne; mais il mit, avant de partir, Tanucci à la tête de la régence établie pour gouverner celui des deux Siciles, durant la minorité de son fils Ferdinand IV. Pendant 50 ans, ce chef de l'administration napolitaine ne vit aucun nuage obscurcir son pouvoir ni la bienveillance des monarques dont il dirigea les conseils. Son ministère fut glorieux : on lui a cependant reproché d'avoir mis trop de passion à dépouiller la cour de Rome des privilèges dont elle jouissoit à Naples, et d'avoir toujours cherché à venger, étant ministre, la censure du professeur de Pise. En effet, il resserva dans les bornes les plus étroites la juridiction de la nonciature. Sans avoir recours à l'autorité pontificale, il réunit des évêchés et supprima 78 monastères en Sicile. Il fit nommer à l'archevêché de Naples sans le concours du pape, et força Pia VI, par la crainte d'un schisme éclatant, à donner l'institution canonique à l'évêque de Potenza. Il contribua enfin de toute son influence à hâter la suppression de l'hommage annuel de la haquenée blanche, établi par Charles d'Anjou, en faveur du Saint-Siège; suppression qui a eu lieu quelque temps après la retraite de Tanucci du ministère. Il le quitta en 1777, à l'âge de quatre-vingts ans, et mourut cinq ans après, le 29 avril 1783. Tanucci fut un protecteur éclairé des sciences; c'est lui qui fit entreprendre les fouilles de Pompéia et d'Herculanum. Il ne négligea jamais les intérêts de son souverain pour les siens propres, et doit passer, avec raison, pour l'un des plus grands ministres du siècle qui vient de finir.
II. TARQUIN *le Superbe*, parent du précédent, épousa *Tullia*, fille du roi *Servius-Tullius*. La soif de régner lui fit ôter la vie à son beau-père, l'an 533 avant J. C. Il s'empara du trône par violence, et sans aucune forme d'élection. Il se défit, sous divers prétextes, de la plus grande partie des sénateurs et des riches citoyens. Son orgueil et sa cruauté lui firent donner le nom de *Superbe*. *Tarquin* s'appuya de l'alliance des Latins, par le mariage de sa fille avec *Manilius*, le plus considérable d'entre eux. On renouvela les traités faits avec ces peuples. *Tarquin* signala son règne par la construction du temple de *Jupiter*, dont *Tarquin l'Ancien* avoit jeté les fondemens. [*Voy*, AMALTRÉE.] Il étoit situé sur un mont ou colline. Dans le temps qu'on y travaillait, les ouvriers trouvèrent la tête d'un certain *Tolus*, encore teinte de sang: ce qui fit donner le nom de *Capitola* (*Caput Toli*) à tout l'édifice. Les dépenses de *Tarquin* ayant épuisé le trésor public et la pa- vence du peuple, il se flatta que la guerre feroit cesser les murmures. Il la déclara aux Rutules. Il étoit occupé au siège d'Ardée, capitale du pays, lorsque la violence que fit Sextus à Lucrèce, souleva les Romains. Ils fermèrent les portes de leur ville, renversèrent le trône l'an 509 avant J. C., et Tarquin n'y put jamais remonter. Chassés de Rome, Tarquin et ses enfans cherchèrent à intéresser à leur cause les princes voisins, et conservèrent au sein de Rome même des partisans disposés à rétablir la tyrannie. Des jeunes gens accoutumés aux jouissances du luxe et de la vanité, qu'on obtient toujours en flattant l'orgueil des princes, regrettoient les graces et les plaisirs de la cour, et redoutoient l'austérité des mœurs républicaines. Ils égarèrent le fils de Brutus même, qui les sacrifia à la patrie. (Voy. BRUTUS.) Tarquin ayant perdu l'espérance de bouleverser Rome par ses agens secrets, implora des secours auprès de Porsenna, roi de Clusium dans l'Etrurie; mais ses armes furent inutiles au monarque détrôné. Après une guerre de 13 ans, la paix fut conclue, et le tyran se vit abandonné de tous ceux qui l'avoient secouru. Il seroit mort errant et vagabond, si Aristodeme, prince de Cumes dans la Campanie, ne l'eût enfin reçu chez lui. Il mourut bientôt après, âgé de 90 ans. Il en avoit régné 24. Les historiens ont beaucoup déprimé ce prince; mais on ne peut nier que ce ne fût un tyran habile, qui augmenta son pouvoir par ses victoires. On doit (dit M. l'abbé Millot) lui reprocher des injustices, mais non lui refuser la gloire du génie et des talens. Malheur (dit MONTESQUIEU) à la réputation de tout prince qui est opprimé par un parti qui devient le dominant!
TARRAKANOFF, (N. princesse de) née du mariage clandestin d'Elisabeth, impératrice L 1 4 de Russie, et d'Alexis Rozou- moffski, fut enlevée à l'âge de douze ans, en 1767, par le prince Radziwill. Celui-ci, irrité des procédés despotiques avec lesquels Catherine II anéantissoit les droits des Polonois, crut effrayer cette souveraine en lui présentant un jour cette concurrente au trône. La jeune Tarrakanoff fut con- duite à Rome, où Radziwill, appelé par les troubles de sa patrie, fut forcé de l'abandonner sous la garde d'une seule gou- vernante. Alexis Orloff, feignant le plus grand mécontentement contre Catherine, se présenta à la princesse; il lui offrit sa main, et des secours pour opérer en sa faveur une révolution en Russie. Des propositions si bril- lantes éblouirent la princesse; sa candeur, son innocence ne pou- voient soupçonner la perfidie. Trompée par une fausse céré- monie, elle crut épouser Orloff. Ce ravisseur la conduisit bientôt à Pise, puis à Livourne: là, sous le prétexte de lui donner le spectacle d'une fête navale, Orloff l'engagea à quitter le rivage pour entrer dans un vaisseau, au bruit des instrumens et des salves d'artillerie; mais à peine y fut-elle parvenue, que ses mains furent chargées de chaines, qu'on la descendit à fond de calc, et que le navire fit voile pour Pétersbourg. Tarrakanoff y fut aussitôt étroitement ren- fermée dans la forteresse. En dé- cembre 1777, un vent furieux ayant fait refluer la Baltique dans la Newa, qui baignoit les murs de la prison, les eaux de cette rivière s'élevèrent subitement de dix pieds, et noyèrent la jeune princesse, qui ne reçut aucun recours.
TASMAN, (N.) navigateur célèbre, sortit de Batavia le 14 août 1642, et découvrit la Nouvelle Hollande et la Nouvelle Zélande, qu'on a cru faire partie d'un con- tinent, jusqu'à l'instant où Cook reconnut qu'elles formoient deux îles. Tasman aborda encore le premier dans quelques autres îles de ces mers lointaines, et revint de son voyage par Gilolo et la nouvelle Guinée. I. TASSE, (Le) Torquato Tasso, poète Italien, né à Corinto, ville du royaume de Naples, le 11 mars 1544, composa des vers n'étant encore âgé que de 7 ans. Le père du Tasse étoit attaché en qualité de secrétaire au prince de Salerne, San-Severino, qui s'étant chargé de représenter à Charles-Quint l'injustice du vice-roi de Naples, lequel vouloit établir l'Inquisition dans le royaume, fut obligé de prendre la fuite. Bernardo Tasso (c'étoit le nom de son père, Voy. II. TASSE) suivit ce prince, et fut condamné à mort comme lui. La même sentence fut prononcée contre son fils, quoiqu'il n'eût que 9 ans, et ils n'échappèrent au supplice que par la fuite. L'enfant poète fit des vers sur sa disgrace, dans lesquels il se compare au jeune Ascapne fuyant avec Enée. Rome fut leur premier asile. Le jeune Tasso fut envoyé ensuite à Padoue étudier le droit. Il reçut même ses degrés en philosophie et en théologie. Mais, entraîné par l'impulsion irrésistible du génie, il enfanta, à l'âge de 17 ans, son Poème de Renaud, qui fut comme le précurseur de sa Jérusalem. Il commença ce dernier ouvrage à l'âge de 22 ans. Enfin, pour accomplir la destinée que son père avoit voulu lui faire éviter, il alla se mettre en 1565 sous la protection d'Alphonse, duc de Ferrare. Ce prince le logea dans son palais, et le mit par ses libéralités en état de n'avoir d'autre soin que celui de s'entretenir avec les Muses. Il pensa même à le marier avantageusement, et il lui en fit faire la proposition par son secrétaire intime qui étoit un vieux garçon. Le Tasse répondit à celui-ci, comme Epictète avoit répondu autrefois à l'un de ses amis : Je me marierai lorsque vous me donnerez une de vos filles. Le pape Grégoire XIII ayant envoyé en 1572 le cardinal Louis de Ferrare, frère du duc, en France, en qualité de légat, le Tasse l'y accompagna : il fut reçu du roi Charles IX avec les distinctions dues à son mérite. De retour en Italie, il devint amoureux à la cour de Ferrare, de la sœur du duc. Cette passion, jointe aux mauvais traitements qu'il reçut dans cette cour, fut la source de cette humeur mélancolique qui le consuma pendant 20 années. Le reste de sa vie ne fut plus qu'une chaîne de calamités et d'humiliations. Persécuté par les ennemis que lui suscitent ses talens ; plaint, mais négligé par ceux qu'il appelait ses amis, il souffrit l'exil, la pauvreté, la faim même : et ce qui devoit ajouter un poids insupportable à tant de malheurs, la calomnie l'attaqua et l'opprima. Il s'enfuit de Ferrare. Il alla, couvert de haillons, depuis Ferrare jusqu'à Sorrento dans le royaume de Naples, trouver une sœur qu'il y avoit. Il est faux qu'il n'en obtint aucun secours, comme le prétend Voltaire. Le Père Nicéron, mieux instruit, dit que sa sœur le reçut avec toute la joie et toute la tendresse imaginable, et il passa tout un été avec elle. Mais le désir de retourner à Ferrare le tourmentoit toujours. Il y alla de nouveau. Le duc le croyant malade, l'exhorta à ne plus penser qu'à une vie douce, et à la jouissance de la tranquillité qu'il vouloit lui procurer. Son cœur toujours passionné éloignoit ce calme que le prince lui promettoit. Un jour, au milieu de sa cour, il est saisi tout-à-coup d'un accès de sa folie amoureuse ; il se jette au cou de la princesse Eléonore, sœur du duc, et l'embrasse avec transport. Alphonse se tournant de sang-froid vers ses courtisans : Quel dommage, leur dit-il, qu'un si grand homme soit devenu fou ! Qu'on le transporte à l'hôpital, et qu'on le soigne. (Cette anecdote est tirée de Muratori.) En effet, il le fit enfermer dans l'hôpital de Sainte-Anne, où la solitude et sa détention forcée le jetèrent dans des maladies violentes et longues, qui lui ôtèrent quelquefois l'usage de la raison. Il prétendit un jour avoir été guéri par le secours de la Sainte Vierge et de sainte Scholastique, qui lui apparurent dans un grand accès de fièvre. Ce ne fut qu'à la prière du duc Vincent de Gonzague, que sa liberté lui fut rendue au commencement de 1586. Pour comble d'infortune, sa gloire poétique, cette consolation imaginaire dans des malheurs réels, avoit été attaquée de tous côtés. Le nombre de ses ennemis éclipsa pour un temps sa réputation : il fut presque regardé comme un mauvais poète. Enfin, après 20 années, l'envie fut lasse de l'opprimer ; son mérite surmonta tout. Las de la vie orageuse qu'il avoit menée à la cour des princes, il avoit été chercher le repos à Naples. Il y jouissoit de la tranquillité et du bonheur, lorsqu'il fut appelé à Rome par le pape Clément VIII, qui, dans une congrégation de cardinaux, avoit résolu de lui donner la couronne de laurier et les honneurs du triomphe. Le Tasse fut reçu à un mille de Rome par les deux cardinaux neveux, et par un grand nombre de prélats et d'hommes de toutes conditions. On le conduisit à l'audience du pape: Je désire, lui dit le pontife, que vous honoriez la Couronne de laurier, qui a honoré jusqu'ici tous ceux qui l'ont portée. Les deux cardinaux Aldobrandins, neveux du pape, qui aimoient et admiroient le Tasse, se chargèrent de l'appareil de ce couronnement. [ Voyez PÉTRARQUE. ] Il devoit se faire au Capitole. Le Tasse tomba malade dans le temps de ces préparatifs, et, comme si la fortune avoit voulu le tromper jusqu'au dernier moment, il mourut la veille du jour destiné à la cérémonie, le 15 avril 1595, à 51 ans. Le Tasse avoit la taille haute, droite et bien proportionnée, et un tempérament vigoureux et propre à tous les exercices du corps. Il parloit posément et ne montroit point dans la conversation tout le feu qui brilloit dans ses Écrits. Il rioit peu et sans éclats. Il manquoit d'action, et dans ses discours publics, il se soutenoit plutôt par les choses que par les graces extérieures. Bon parent, bon ami, il excelloit par les qualités du cœur. Jamais poète n'a été aussi indulgent et aussi honnête dans la société. Peu satisfait ordinairement des productions de son esprit, il étoit toujours content de son état, lors même qu'il manquoit de tout. Il s'abandonnoit entièrement à la Providence, et il se faisoit un scrupule de recevoir ou de garder ce qui ne lui étoit pas absolument nécessaire. Sa fin fut très-chréienne, et dès qu'il la sentit approcher, il se fit porter au couvent de Saint-Onuphre, pour être plus à portée des secours spirituels. On l'enterra sans pompe, comme il l'avoit désiré. Mais le cardinal Bevilaqua lui fit ensuite élever un monument dans l'église du monastère où il étoit mort. Ses principaux ouvrages sont : I. La Jérusalem délivrée, dont le consul Lebrun nous a donné une traduction élégante et animée, qui a fait oublier celle de Mirabaud: [ Voy. MIRABAUD. ] Ce Poème offre autant d'intérêt que de grandeur: il est parfaitement bien conduit; presque tout y est lié avec art. L'auteur amène adroitement les aventures; il distribue sagement les lumières et les ombres. Il fait passer le lecteur des alarmes de la guerre aux délices de l'amour, et de la peinture des voluptés il le ramène aux combats. Son style est par-tout clair et élégant; et lorsque son sujet demande de l'élévation, on est étonné comment la mollesse de la langue italienne prend un nouveau caractère sous ses mains, et se change en majesté et en force. Mais avec de grandes beautés, ce Poème a de grands défauts. Le sorcier Ismène qui fait un talisman avec une image de la Vierge Marie; l'histoire d'Olinde et de Sophronie, personnages qu'on croiroit les principaux du Poème, et qui n'y tiennent point du tout; les dix princes Chrétiens métamorphosés en poissons; le Pas- roquet chantant des chansons de sa composition; ce mélange d'idées païennes et chrétiennes, ces jeux de mots et les *concetti* puérils, tout cela dépare sans doute ce beau Poème. [Voyez BORGHÈSE.] *Le Tasse* sembla reconnoître lui-même qu'il l'avoit rempli de choses qui choqueroient les lecteurs judicieux. Pour se justifier il publia une Préface, dans laquelle il tâcha de prouver que tout son Poème étoit allégorique. L'armée des princes Chrétiens représentoit, selon lui, le corps et l'âme. Jérusalem étoit la figure du vrai bonheur qu'on acquiert par le travail et avec beaucoup de difficulté. *Godéfroi* est l'âme: *Tancrede*, *Renaud* et les autres héros en sont les facultés. Le commun des soldats sont les membres du corps. Les diables sont à-la-fois figures et figurés. *Armide* et *Ismène* sont les tentations qui assiègent nos âmes. Les charmes, les illusions de la Forêt euchantée représentent les faux raisonnemens dans lesquels nos passions nous entraînent. Telle est la clef que *le Tasse* donna de son Poème: il y a apparence qu'il la trouva dans le temps de ses vapeurs. II. *La Jérusalem Conquise*, 1593, in 4.º III. *Renaud*, 1562, in 4.º; Poème en douze chants, plein de faux brillans, de tours affectés, d'images recherchées. Nous en avons une plate traduction en prose, par le sieur de *la Ronce*, en 1620, réimprimée sans changement en 1624. IV. *Aminte*, Pastorale, qui respire cette mollesse, cette douceur et ces graces propres à la poésie italienne. On a reproché à l'auteur d'avoir chargé son Poème de trop de récits, qui ne laissent presque rien à la représentation; mais on oublie facilement ce défaut en faveur des beautés touchantes de l'ouvrage. On doit observer que l'*Aminte* est la première comédie pastorale, et que son auteur fut le premier qui mit en scène l'idylle et la porta sur le théâtre. Il fut tout-à-la-fois l'inventeur et le modèle de ce genre de poésie que les anciens n'avoient pas connu. *Pequet* l'a traduit en prose françoise en 1734. V. *Les Sept Journées de la Création du Monde*, 1607, in 8.º VI. *La Tragédie de Torismond*, 1587, in 8.º; mauvais ouvrage, indigne de l'auteur. Les productions du *Tasse* ont été imprimées en 6 volumes in-fol., à Florence en 1724, avec les Écrits faits pour et contre sa *Jérusalem délivrée*. La contestation qui s'étoit mue, sur la fin du XVI$^{e}$ siècle et au commencement du XVII$^{e}$, entre les partisans du *Tasse* et ceux de l'*Arioste*, touchant la préférence sur le Parnasse Italien, semble être entièrement finie. Malgré le jugement des académiciens de *la Crusca*, et de quelques rimailleurs jaloux et inquiets, *le Tasse* est aujourd'hui en possession du premier rang sur tous les poètes de sa langue. On peut voir l'histoire de la dispute dont nous parlons, dans le 4$^{e}$ volume des *Querelles littéraires*. Les éditions les plus recherchées de la *Jérusalem*, sont: celle de Gênes, 1590, in 4.º, avec les figures de *Bernard Castelli*, et les Notes de divers auteurs; celle de l'imprimerie royale à Paris, 1644, grand in-folio, avec les planches de *Tempesta*; celle de Londres, 1724, 2 vol. in 4.º, avec les Notes de plusieurs littérateurs Italiens; celle de Venise, 1745, in-fol., avec figures; l'édition portative et élégante des Elzevirs, 1678, 2 vol. in-32, avec les figures de Sébastien le Clerc; enfin celle de Paris, 1768, 3 vol. in-12. L'Aminte a été donnée par les mêmes, 1678, in-24. La Vie de ce grand poète a été écrite en italien par le marquis Manzo, et publiée à Venise en 1621. Nous en avons une en françois, par de Charnes, à Paris en 1690, in-12.
II. TASSE, (Le) Bernardo Tasso, père de Torquato, se fit aussi beaucoup de réputation par ses ouvrages poétiques: le plus connu et le plus recherché est l'Amadis, poème en 100 chants, dont la première édition, faite à Venise par Giolito en 1550, in-4°, est très estimée, et peu commune. Les Italiens font aussi beaucoup de cas du recueil de ses Lettres, imprimées à Venise en 1574, in-8°. L'édition la plus complète est celle de Padoue, 1733, en 3 vol. in-8°. On y a joint sa Vie par Leghezzi. Bern. Tasso mourut à Rome en 1575, au couvent de Saint-Omphre, où il s'étoit retiré sur la fin de ses jours. On a encore de lui: il Floridante, 1560, in-12.
TASTE, (Dom Louis la) fameux Bénédictin, né à Bordeaux de parens obscurs, fut élevé comme domestique dans le monastère des Bénédictins de Sainte-Croix de la même ville. On lui trouva de l'esprit, et on le revêtit de l'habit de Saint-Bénoit. Devenu prieur des Blancs-Manteaux à Paris, il écrivit contre les fameuses convulsions et contre les miracles attribués à Paris. Ceux de ses confrères qui respectaient la mémoire de ce pieux diacre, se préparaient à faire flétrir son ennemi, lorsqu'il fut élevé à l'évêché de Bethléem en 1738. On le nomma, environ dix ans après, visiteur général des Carmélites. Sa conduite, tour à tour artificieuse et violente envers les divers monastères de cet Ordre, souleva, dit-on, plusieurs personnes contre lui. On le regardoit comme un homme faux, qui avoit fait servir la religion à sa fortune; comme un caractère tortueux, qui savoit plier sa façon de penser suivant le temps et les circonstances. Nous n'avons pas assez connu Dom la Taste, pour décider si ce portrait n'est pas trop chargé. Il y a apparence que les couleurs ont été fournies par ceux que ce prélat Bénédictin combattit, et dès-lors on doit se méfier de la ressemblance. Dom la Taste mourut à Saint-Denis en 1754, à 69 ans. Ses ouvrages sont : I. Lettres théologiques contre les convulsions et les miracles attribués à Paris, in-4°, 2 vol. Cet ouvrage contient XXI Lettres; on y trouve des faits curieux, mais peu de critique pour démêler les vrais d'avec les faux, et point de saine théologie sur l'article des miracles Dom la Taste y soutient que les Diables peuvent faire des miracles bienfaisans et des guérisons miraculeuses, pour introduire ou autoriser l'erreur ou le vice: sentiment contraire à la religion et au bon sens. L'abbé de Prades l'ayant adopté dans sa fameuse thèse, elle fut censurée par la Sorbonne. La 19e Lettre de la Taste contre le livre de Montgeron, fut supprimée par arrêt du parlement. Les 18 premières furent attaquées par les Anti-Constitutionnaires, qui dans leurs Écrits appellent honnêtement l'auteur : Bête de l'Apocalypse, Blasphémateur, Diffamateur, mauvaise Bête de l'île de Crète; Moine impudent, bouffi d'orgueil; Écrivain forcené; Auteur abominable d'impostures atroces et d'ouvrages monstrueux; voilà le sel délicat qu'on a répandu sur les productions de l'Anti-Convulsionnaire. II. Des Lettres contre les Carmélites de Saint-Jacques, à Paris.
TATIEN, disciple de *S. Justin*, étoit Syrien de naissance. Il fut d'abord élevé dans les sciences des Grecs et dans la religion des Païens. Il voyagera beaucoup, et trouva partout la religion païenne, absurde, et les philosophes de son siècle flottant comme ceux du nôtre, entre une infinité d'opinions et de systèmes contradictoires. Il étoit dans cette perplexité, lorsque les livres des Chrétiens lui tombèrent entre les mains : il fut frappé de leur beauté. « Je fais persuadé, dit-il, par la lecture de ces livres, pour plusieurs raisons. Les paroles en sont plus simples ; les auteurs en paroissent sincères et éloignés de toute affectation ; les choses qu'ils disent se comprennent aisément ; on y trouve plusieurs prédictions accomplies ; les préceptes qu'ils donnent, sont admirables, et ils établissent un seul Maître de toutes choses ; et cette doctrine nous délivre d'un grand nombre de maîtres et de tyrans, auxquels nous étions assujettis. » C'étoit donc en quelque sorte par lassitude, et non pas par conviction forte, que *Tatien* avoit embrassé le Christianisme ; il restoit encore au fond de son esprit des idées Platoniciennes. Après avoir utilement servi l'église, il enseigna des erreurs dangereuses. Il admit avec *Mareion* deux Dieux différens, dont le créateur étoit le second. Il attribuoit l'ancien et le nouveau Testament à ces deux Etres divers, et rejetoit quelques-unes des Epitres de *S. Paul*. Il devint le chef de la secte des *Encrates* ou *Continens*. Il condamnoit l'usage du vin, défendoit le mariage, et donnoit encore dans d'autres excès. C'étoit un homme très-savant, et qui écrivoit aisément. Ses talens, joints à l'austérité de ses maximes, donnèrent à son école beaucoup de réputation. De Mésopotamie elle se répandit à Antioche, dans la Cilicie, dans l'Asie-Mineure et même en Occident. *Tatien* étoit auteur d'une *Harmonie* des IV Évangélistes, et d'un grand nombre d'autres ouvrages ; mais il ne nous reste que son *Discours* contre les Gentils en faveur des Chrétiens ; car la *Concorde* qui porte son nom, n'est point de lui, non plus que les autres Écrits qu'on lui attribue. L'édition la plus estimée de son *Apologie* est celle d'Oxford, 1700, in-8.º *Voyez* la Dissertation du savant abbé de *Longuerue* sur cet écrivain.
TATISTCHEF, Russe ; conseiller privé sous le règne de l'impératrice *Anne*, au commencement du XVIIIe siècle, a travaillé pendant 30 ans à l'*Histoire* de sa nation, qu'il avoit poussée jusqu'à la fin du XVIe siècle ; il en a péri une partie dans un incendie. Ce qui est imprimé ne s'étend pas bien avant dans le XIIIe siècle, et forme 3 volin-4.º I. TATIUS, roi des Sabins, fit la guerre à *Romulus*, pour venger l'enlèvement des Sabines. Dans un combat où *Romulus* étoit près de succomber, ces femmes femmes se jetant au milieu des combattans, qui étoient leurs pères ou leurs frères et leurs époux, vinrent à bout de les séparer. La paix fut conclue l'an 750 avant J. C., à condition que *Tatius* partageroit le trône de Rome avec le fondateur de cette ville; mais *Romulus* fâché de ce partage, fit tuer *Tatius* six ans après. Sa fille *Tatia* fut mariée à *Numa Pompilius*.
TATTEMBACH. *Voyez* NADASTI, n.° II. I. TAVANES, (Gaspard de Saulx de) né en mars 1509, fut appelé *Tavanes*, du nom de *Jean de Tavanes* son oncle maternel, qui avoit rendu à l'État des services signalés. Il fut élevé à la cour en qualité de page du roi; et fait prisonnier avec *François I*, à la malheureuse journée de Pavie. Devenu guidon de la compagnie du grand-écurier de *Tome XI.* France, il servit dans les guerres de Piémont où il se distingua. Le duc d'*Orléans*, second fils de *François I*, charmé des agrémens de son caractère, le nomma lieutenant de sa compagnie, et voulut se l'attacher particulièrement. Comme ils étoient l'un et l'autre vifs, hardis et entreprenans, ils se livrèrent à toute l'impétuosité de leur âge, et firent différentes folies dans lesquelles ils couroient ordinairement risque de la vie. Ils passaient à cheval à travers des bûchers ardens; ils se promenaient sur les toits des maisons, et sautoient quelquefois d'un côté de la rue à l'autre. Une fois, on dit que *Tavanes*, en présence de la cour qui étoit alors à Fontainebleau, sauta à cheval d'un rocher à un autre qui en étoit distant de trente pieds. Tels étoient les amusements de *Tavanes* et en général des jeunes gens de qualité qui étoient attachés au duc d'*Orléans*. La guerre mit fin à ces extravagances, dignes des héros des siècles barbares. *Tavanes* se signala par des actions plus nobles. Il fut envoyé à la Rochelle, qui s'étoit révoltée en 1542, à l'occasion de la Gabelle, et il ramena les rebelles à leur devoir. En 1544, il eut beaucoup de part au gain de la bataille de Cérisoles. Le duc d'*Orléans* étant mort l'année suivante, le roi donna à *Tavanes* la moitié de la compagnie de ce prince, et le fit son chambellan. *Henri II*, héritier des sentimens de *François I* pour *Tavanes*, le nomma en 1552 maréchal-de-camp: place d'autant plus honorable, qu'alors il n'y en avoit que deux dans une armée. Notre héros se montra digne de son emploi dans les différentes guerres qu'eut le roi avec l'empereur Charles-Quint, sur-tout à la bataille de Fenti en 1554. Le comte de Vulenfurt qui commandoit le corps des Reîtres, appelés les Diables-Noirs a cause de leur intrépidité, s'étoit vanté qu'avec ce seul corps il déferoit entièrement toute la gendarmerie françoise. Il en étoit si persuadé, qu'il avoit fait peindre sur son enseigne, un Renard dévorant un Coq : figure allégorique qui désignoit que les Allemands tailleroient en pièces les François, représentés sous la figure du Coq, par une allusion au mot Gallus. Tavanés, qui portoit un Coq dans les armes de sa mère, s'imagine qu'il est personnellement intéressé à enlever aux Impériaux un monument qui paroît blesser sa gloire. Cette idée singulière semble ajouter à la bravoure qui lui étoit naturelle ; et il fit des efforts prodigieux, qui décidèrent la défaite des Reîtres, et ensuite de toute l'armée. Quoique Tavanés ne commandât qu'une compagnie de cent hommes d'armes, il s'attribua avec raison tout l'honneur de cette journée. Il le fit bien sentir au duc de Guise, lorsque ce général lui dit : Monsieur de Tavanés, nous avons fait la plus belle charge qui fut jamais. — Monsieur, lui répliqua Tavanés, vous m'avez fort bien soutenu. Le roi le voyant venir tout couvert de sang et de poussière à la fin de cette bataille, arracha le collier de St-Michel qu'il portoit à son cou, et le jeta sur celui de Tavanés, après l'avoir embrassé. Il se trouva en 1558, au siège et à la prise de Calais et de Thionville. Pendant les règnes orageux de François II et de Charles IX, Tavanés appuisa les troubles du Dauphiné et de la Bourgogne, et montra en toute occasion beaucoup d'aversion pour les Protestans. Il forma même contre eux, en 1567, une ligue, qui fut appelée la Confrérie du Saint-Esprit ; mais cette ligue fut supprimée par la cour, comme une innovation dangereuse. Il fut ensuite chef du conseil du duc d'Anjou, et décida la victoire à Jarnac, à Moncontour et en plusieurs autres rencontres. Le bâton de maréchal de France fut la récompense de ses services en 1570. Tavanés s'opposa deux ans après au dessein que l'on avoit d'envelopper le roi de Navarre et le prince de Condé dans le massacre de la Saint-Barthélemi ; et l'on a eu raison de dire, que c'est à lui que la maison de Bourbon a l'obligation d'être aujourd'hui sur le trône. Cependant il se signala cruellement dans cette fatale journée. Brantôme, qui le regardoit comme l'un des principaux auteurs du projet d'exterminer les Calvinistes, dit qu'il se promena dans Paris pendant tout le jour de Saint-Barthélemi, et qu'il crioit au peuple : Saignez ! saignez ! les médecins disent que la saignée est aussi bonne en août qu'en mai. Peu de temps après, il dirigea les opérations du siège de la Rochelle qui s'étoit révoltée. Le siège trainant en longueur, le roi l'engagea à s'y transporter. Il obéit quoique convalescent : mais s'étant mis en marche, il retomba malade, et meurtit en chemin dans son château de Sully, le 29 juin 1573 (et non 75, comme dit Lodecat), gouverneur de Provence et amiral des Mers du Le- vant. *Tavanes* eut une jeunesse emportée, et une vieillesse sage. Il ne lui resta, du feu de ses premières années, qu'une activité de courage toujours prête à éclater, mais à qui la prudence sut imposer un frein. Il donna en mourant les ordres nécessaires, pour que sa mort fût cachée, jusqu'à ce que ses enfans eussent le temps d'être pourvus des charges qu'il avoit sollicitées pour eux. *Tavanes* avoit une éloquence noble et laconique. Lorsqu'il reçut en 1564, *Charles IX* aux portes de Dijon dont il étoit gouverneur; il prit dans son compliment, le ton d'un militaire qui savoit bien dire et bien faire. *Sire*, lui dit-il, en mettant la main sur son cœur, ceci est à vous; et portant la main sur la garde de son épée, voici ce dont je me sers pour le prouver. (*Voy. les Hommes illustres de France*, par l'abbé *Pérau*, tome 16.)
TAVORA, (François d'Assise, marquis de) d'une des plus anciennes et des plus illustres familles de Portugal, général et inspecteur de toute la cavalerie du royaume, membre du conseil de guerre, fut condamné au dernier supplice et exécuté le 13 janvier 1759, avec Dona Eléonore de Tavora sa femme, ses deux fils, et plusieurs autres seigneurs, comme auteur d'une conspiration contre le monarque. «On sait, dit M. Bourgoing dans ses Mémoires sur l'Espagne et le Portugal, que l'intrigue amoureuse du roi Joseph avec une jeune personne de la famille de *Tavora*, fut pour les conjurés, parmi lesquels cette famille jouoit le rôle principal, un des prétextes de la conspiration qui éclata contre lui ; mais l'ambition des *Tavora* et la haine qu'inspiroit le marquis de *Pombal*, en furent les véritables causes. » Par une sentence de la Reine, du 7 avril 1781, les personnes de tout rang et de toute condition, impliquées dans cette affaire, furent déclarées innocentes. *Voyez les Anecdotes du marquis de Pombal*, 1 vol. in-8°, 1783 ; et les *Mémoires du M. de P.*, 1783, 4 vol. in-12.
II. TAYLOR, (Jean) appelé le *Poëte d'Eau*, naquit dans le comté de Glocester, et ne poussa jamais plus loin ses études qu'à la grammaire. Son père le mit en apprentissage chez un cabaretier de Londres ; et au milieu du tumulte et des dégoûts de son art, il composa des Pièces de poésie assez agréables. Après la mort de *Charles I* à qui il les avoit dédiées, il exerça son métier à Londres, et prit pour enseigne de son cabaret, une *Couronne noire ou de deuil* ; mais pour M m 3 ne pas se rendre suspect, il mit au-dessus son portrait, avec deux vers anglois dont le sens étoit : *On voit pendre aux cabarets, pour enseignes, des Têtes de Bois et même de Saints : pourquoi n'y mettrois-je pas la mienne ?* Il mourut vers 1654, avec la réputation d'un bon aubergiste et d'un poète médiocre.
**TÉLÉSILLE**, femme illustre d'Argos dans le Péloponnèse, se signala, l'an 557 avant J. C., envers sa patrie, par un service pareil à celui que la fameuse *Jeanne Hachette* rendit longtemps après à Beauvais. La ville d'Argos étant assiégée par *Cléomène*, roi de Sparte, cette héroïne fit armer toutes les femmes à la place des hommes, et les posta sur les remparts pour résister aux ennemis. Les Spartiates, plus surpris qu'effrayés d'avoir affaire à de tels combattans, et persuadés qu'il leur seroit également honteux de les vaincre ou d'en être vaincus, levèrent le siège sur-le-champ. C'est ainsi que *Télésille* délivra sa patrie d'un ennemi puissant et redontable ; et ses concitoyens par reconnoissance, lui érigèrent dans une des places publiques d'Argos, une statue qui la représentoit tenant un casque à la main et ayant à ses pieds un monceau de volumes. En effet, cette femme forte manioit la lyre des Muses avec autant de dextérité que l'arc de *Bellone*. On possède des fragments de ses *Poésies* dans le Recueil : *Carmina novem Poitarum Feminarum*, Hambourg, 1734, in-4.
**TÉLÉSIUS**, *Voy. TILESIO.* **I. TÉLESPHORE**, ou *Evernerion*; médecin qui fut célèbre dans son art et dans celui de deviner. Les Grecs en firent un Dieu.
**TELL**, (Guillaume) est l'un des principaux auteurs de la révolution des Suisses en 1307. *Grisler*, gouverneur de ce pays pour l'empereur *Albert*, l'obligea, dit-on, sous peine de mort, d'abattre d'assez loin d'un coup de flèche, une pomme placée sur la tête d'un de ses enfans. Il eut le bonheur de tirer si juste, qu'il enleva la pomme sans faire de mal à son fils. Après ce coup d'adresse, le gouverneur ayant apperçu une autre flèche cachée sous l'habit de *Tell*, lui demanda ce qu'il en vouloit faire : *J: l'avois prise exprès*, répondit-il, *afin de t'en peger, si j'eusse eu le malheur de tuer mon fils*. Il faut convenir que l'histoire de la pomme, qu'on avoit déjà contée d'un soldat Goth, nommé *Tocho*, est bien suspecte. Il semble qu'on ait cru devoir orner d'une fable le berceau de la liberté Helvétique ; mais on tient pour constant que *Tell*, ayant été mis aux fers, tua ensuite le gouverneur d'un coup de flèche, et que ce fut le signal des conjurés. Le sujet de *Tell* a été mis au théâtre par le *Mierre*, peint à Londres par *Fuesli*, et gravé à Paris par *Guttenberg* en 1791. *Voy. MELCTAL.*
**TELLÈS**, *Voyez ELÉONOR-TELLÈS.*
TELLIAMED, Voy. MAILLET. I. TELLIAS, poète et devin de l'Elide dans le Péloponnèse, suggéra un stratagème nouveau aux l'hocéens, lorsqu'ils faisoient la guerre aux Thessaliens. Il leur conseilla de choisir six cents hommes des plus vaillans, de blanchir leurs habits et leurs armes avec du piatre, et de les envoyer vers la nuit dans le camp des Thessaliens, leur ordonnant de tuer tous ceux qui ne leur paroîtroient point blancs. Cet artifice eut un succès merveilleux; car les Thessaliens, épouvantés par un spectacle si extraordinaire, ne firent aucune résistance, et eurent 3000 hommes tués sur la place.
II. TELLIAS d'Agrigente, a immortalisé son nom par une libéralité presque incroyable. La porte de sa maison étoit toujours ouverte aux étrangers, et on n'y refusoit l'entrée à personne. Il reçut un jour en hiver 500 cavaliers, et les voyant mal vêtus, il donna un habit à chacun d'eux. Athénée, qui nous a fait connoître cet homme bienfaisant, ne dit pas en quel temps il vivoit. I. TELLIER, (Michel le) fils d'un conseiller à la cour des Aides, et petit-fils d'un correcteur des Comptes, naquit à Paris le 19 avril 1603. Son premier emploi dans la robe, fut celui de conseiller au grand-conseil, qu'il quitta l'an 1631, pour exercer la charge de procureur du roi au Châtelet de Paris. De ce poste il passa à celui de maître des requêtes. Nommé intendant de Piémont en 1640, il gagna les bonnes graces du cardinal Mazarin, qui le proposa au roi Louis XIII pour remplir la place de secrétaire d'état. Les divisions qui déchiroient la France après la mort de ce prince, lui donnèrent lieu de signaler son zèle pour l'Etat. Tout ce qui fut négocié avec M. le duc d'Orléans et avec M. le Prince, passa par ses mains. Il eut la plus grande part au Traité de Ruel; et ce fut à lui que la reine-régente et le cardinal Mazarin donnèrent leur principale confiance, après les brouilleries dont la France fut agitée depuis ce Traité. Le parti des factieux ayant prévalu en 1651, Mazarin se retira, et fut bientôt rappelé. Pendant l'absence du cardinal, le Tellier fut chargé des soins du ministère, que la situation des affaires rendoit très-épineux. Après la mort de ce ministre, il continua d'exercer la charge de secrétaire d'état jusqu'en 1666, qu'il la remit entièrement au marquis de Louvois son fils aîné, qui en avoit la survivance. Sa démission volontaire ne l'éloigna pas du Conseil. En 1677, il fut élevé à la dignité de chancelier et de garde des sceaux. Il avoit pour lors 74 ans; et en remerciant Louis XIV, il lui dit : SIRE, vous avez voulu couronner mon tombeau. Son grand âge ne diminua rien de son zèle vigilant et actif. Ce zèle ne fut pas toujours prudent. Le Tellier servit beaucoup à animer Louis XIV contre les Protestans : il fut un des principaux moteurs de la révocation de l'Edit de Nantes; révocation qui fut accompagnée de trop de cruautés. Il s'écria, en signant l'Édit révocatif : *Nunc dimittis servum tuum, Domine, quia viderunt oculi mei salutare tuum*. Il mourut peu de jours après, le 28 octobre 1685, à 83 ans. *Bossuet* prononça son oraison funèbre. Si on lit cette pièce, ce chancelier paroît un juste et un grand homme. Si on consulte les Annales de l'abbé de *St-Pierre*, c'est un lâche et dangereux courtisan, un calomniateur adroit, dont le comte de *Grammont* disoit, en le voyant sortir d'un entretien particulier avec le roi : *Je crois voir une fouine qui vient d'égorger des poulets, et qui se lèche le museau teint de leur sang*. Il est certain que ce ministre étoit extrême dans ses amitiés et dans ses haines, et qu'il abusa souvent de la confiance du roi, pour obtenir des places à des amis sans mérite, ou pour perdre d'illustres ennemis. Dans sa vie privée, il fut simple et austère; et il cachoit, sous les dehors de la modestie, la finesse de sa politique, l'inflexibilité de son caractère, et son penchant au despotisme. Son habileté dans les affaires fut le premier fondement de la grandeur de sa famille, que le marquis de *Louvois* son fils accrut encore. — II. TELLIER, (François-Michel le) marquis de *Louvois*, fils du précédent, naquit à Paris le 18 janvier 1641. Le chancelier, son père, le proposa à *Louis XIV* comme un jeune homme d'un bon esprit, quoiqu'un peu lent, mais qui aidé des avis de son prince, seroit bientôt propre à l'administration. *Louis* flatté d'être créateur, donna des leçons à *Louvois*, qui les recevoit en novice. Ses progrès furent graduels, mais rapides. Il fut revêtu en survivance de la charge de ministre de la guerre, l'an 1664. Le roi s'étant persuadé que c'étoit lui qui faisoit tout sous un ministre qu'il avoit formé; le ministre fit bientôt faire tout ce qu'il vouloit lui-même. Il se rendit maître absolu du militaire, et assujettit les généraux à lui rendre compte directement. Tous à l'exception de *Turenne*, s'y soumirent. Son activité, son application et sa vigilance lui procurèrent tous les jours de nouvelles faveurs. Nommé surintendant général des Postes en 1668, chancelier des Ordres du roi, grand-vicaire des Ordres de St-Lazare et de Mont-Carmel, il remplit ces différentes places en homme supérieur. Un grand nombre d'Hôpitaux démembrés de l'Ordre de St-Lazare, y furent réunis, et destinés en 1680 à former cinq grands prieurés et plusieurs commanderies, dont le roi gratifia près de 200 officiers estropiés ou vétérans. Les soldats que les disgraces de la guerre mettoient hors d'état de servir, obtinrent leur retraite honorable dans l'Hôtel des Invalides bâti par les soins du marquis de *Louvois*. Son zèle pour l'éducation de la Noblesse, lui fit encore obtenir de sa Majesté l'institution de quelques académies dans les places frontières du royaume, où grand nombre de jeunes gentilshommes, élevés gratuitement, apprenoient le métier de la guerre. Après la mort de *Colbert* arrivée en 1683, il fut pourvu de la charge de surintendant des Bâtimens. Arts et Manufactures de France. L'étendue de son génie l'élevoit au-dessus de cette mul- titude d'emplois qu'il exerça toujours par lui-même; mais ses grands talens éclatèrent sur-tout dans les affaires de la guerre. Il introduisit le premier cette méthode avantageuse, que la faiblesse du gouvernement avoit jusqu'alors rendue impraticable, de faire subsister les armées par magasins. Quelques sièges que le roi voulût faire, de quelque côté qu'il tournât ses armes, les secours en tout genre étoient prêts, les logemens des troupes marqués, leurs marches réglées. La discipline rendue plus sévère de jour en jour par l'austérité inflexible du ministre, enchaînât tous les officiers à leur devoir. Il avoit si bien banni la mollesse des armées françoises, qu'un officier ayant paru à une alerte en robe de chambre, son général la fit brûler à la tête du camp, comme une superfluité indigne d'un homme de guerre. Un seigneur (*Nogaret*) avoit levé une nouvelle troupe; le sévère ministre n'en fut pas content: *Monsieur*, lui dit-il publiquement, *votre Compagnie est en fort mauvais état*. — Monsieur, je ne le savois pas. — *Il faut le savoir. L'avez-vous vue?* — Non, Monsieur; j'y donnerai ordre. — *Il faudroit l'avoir donné... Il faut prendre parti, Monsieur; ou se déclarer Courtisan, ou s'acquitter de son devoir, quand on est Officier!* Le marquis de *St-André* sollicitoit un petit gouvernement. *Louvois*, qui avoit reçu quelques plaintes contre lui, le refusa: *Si je recommençois à servir, je sais bien ce que je ferois*, repartit cet officier en colère. — *Et que feriez-vous*, lui demanda le ministre d'un ton brusque? — *Je réglerais si bien ma* *conduite, que vous n'y trouveriez rien à redire*. Il n'y a dit que cette saillie inattendue, peut l'engager à accorder ce que *St-André* lui demandait. L'artillerie, dont il exerça lui-même plus d'une fois la charge de grand-maître, fut servie avec plus d'exactitude que jamais; et des magasins établis par ses conseils dans toutes les places de guerre, furent fournis d'une quantité prodigieuse d'armes et de munitions, entretenues et conservées avec le dernier soin. Dans ce grand nombre de fortifications que le roi fit élever et réparer pendant son ministère, on n'entendoit plus parler de malversations. Les plans étoient levés avec toute l'exactitude possible, et les marchés exécutés avec une entière fidélité. D'ailleurs, rien de plus juste et de mieux concerté, que les réglemens publiés pour les étapes, pour les marches, pour les quartiers et pour le détail des troupes. La paye des officiers et des soldats étoit constamment assurée par des fonds toujours prêts, qui suivoient et devançoient les armées. La force de son génie et le succès de ses plus hardies entreprises, lui acquirent un ascendant extrême sur l'esprit de *Louis XIV*; mais il abusa de sa faveur. Pendant le siège de Mons, il déplaçoit les gardes que le roi avoit placées; et ce prince se bornoit à dire: *N'admirez-vous pas Louvois? il croit savoir la guerre mieux que moi*. Il osoit même quelquefois traiter ce prince avec une hauteur qui le rendit odieux. Au sortir d'un conseil où le roi l'avoit très-mal reçu, il rentra dans son appartement, et expira. C'est ainsi que mourut ce fondateur du des- potisme des ministres, consumé par l'ambition, la douleur et le chagrin, le 16 juillet 1691, à 51 ans. La manière dont Madame de Sévigné annonça cette mort à Coulanges, peut beaucoup servir à nous faire connoître ce que les contemporains pensaient, et ce que la postérité doit penser de Louvois. « Le voilà donc mort, ce grand ministre, cet homme si considérable, qui tenoit une si grande place, dont le Moi (comme dit M. Nicole) étoit si étendu; qui étoit le centre de tant de choses. Que d'affaires, que de desseins, que de projets, que de secrets, que d'intérêt à démêler ! Que de guerres commencées, que d'intrigues, que de beaux coups d'échec à faire et à conduire ! — Ah, mon Dieu ! donnez-moi un peu de temps; je voudrois bien donner un échec au duc de Savoie, un mat au prince d'Orange. — Non, non, vous n'aurez pas un seul moment. — Faut-il raisonner sur cette étrange aventure ? Non, en vérité. Il y faut réfléchir dans son cabinet... » Louvois ne fut regretté ni par le roi, ni par ses courtisans. Son esprit dur, son caractère hautain avoient indisposé tout le monde contre lui. Avant lui les secrétaires d'état donnoient du Monseigneur aux ducs en leur écrivant; Louvois supprima ce titre. Il fit plus, il l'exigea pour lui-même de tous ceux qui ne le lui donnoient pas auparavant. De bons officiers furent obligés de quitter le service, parce qu'ils ne voulurent pas se soumettre à cette loi. Les philosophes devoient être encore plus mécontents de lui que les courtisans : ils pouvoient lui reprocher les cruautés, les ravages exercés dans le Pela- tinat en 1689; le projet d'exciter le duc de Savoie et les Suisses à déclarer la guerre à la France, en manquant à tous les traités faits avec eux. « Louvois, dit Luclos, jaloux des succès et du crédit de Colbert, excite la guerre dont il a le département. Il persuade au roi de s'emparer de la Franche-Comté, des Pays-Bas espagnols au mépris des renonciations les plus solennelles. Cette guerre en amène successivement d'autres, que Louvois avoit le malheureux talent de perpétuer. Celle de 1688 dut sa naissance à un dépit de l'orgueilleux ministre. Le roi faisoit batir Trianon; Louvois qui avoit succédé à Colbert dans la surintendance des bâtiments, suivoit le roi qui s'amusoit dans ces travaux. Ce prince s'apperçut qu'une fenêtre n'avoit pas autant d'ouverture que les autres, et le dit à Louvois: celui-ci n'en convint pas, et s'opiniâtra contre le roi qui insistoit, et qui traita durement Louvois devant les ouvriers. Amam humilié, rentra chez lui la rage dans le cœur; et là exhalant sa fureur devant ses familiers : Je suis perdu, s'écria-t-il, si je ne donne de l'occupation à un homme qui s'emporte sur des misères. Il n'y a que la guerre pour le tirer de ses bâtiments, et parbleu il en aura, puisqu'il en faut à lui ou à moi. La ligue d'Augsbourg qui se formoit, pouvoit être désunie par des mesures politiques. Louvois souffla le feu qu'il pouvoit éteindre et l'Europe fut embrasée, parce qu'une fenêtre étoit trop large ou trop étroite. Voilà les grands événements par les petites causes. » Il pensoit, faussement qu'il falloit faire une guerre cruelle, si l'on vouloit éviter les représailles. Le seul moyen de faire cesser les incendies et les cruautes, étoit, selon lui, d'enchérir sur celui qui commençoit. Aussi écrivoit-il au maréchal de Boufflers : Si l'ennemi brûle un village de votre Gouvernement, brûlez-en dix du sien. Mais quelques reproches qu'on ait faits à sa mémoire, ses talens ont été encore plus utiles à la patrie, que ses fautes ne lui ont été funestes. On ne trouva dans aucun des sujets qu'on essaya depuis, cet esprit de détail qui ne nuit point à la grandeur des vues; cette prompte exécution malgré la multiplicité des ressorts; cette fermeté à maintenir la discipline militaire; ce profond secret qui avoit fait passer de si cruelles nuits à l'ombrageux Guillaume; ces instructions savantes, qui dirigent un général; cette connoissance des hommes qui savoit les approfondir et les employer à propos. En un mot, on ne retrouva plus cet enfant de Machiavel, moitié courtisan, moitié citoyen; né ce semble pour l'oppression et pour la gloire de sa patrie. Louvois étoit connu de tous les seigneurs de la cour pour un ministre impénétrable. Il étoit près de partir pour un grand voyage; et il feignit de dire où il devoit aller. Monsieur, (lui dit le comte de Grammont) ne nous dites point où vous allez : aussi bien nous n'en croirons rien. Il ne supportoit pas les mauvais succès à la guerre avec autant de fermeté que Louis XIV. Après la levée du siège de Coni, il alla porter cette nouvelle à ce prince, les lames aux yeux. Vous êtes abattu pour peu de chose, lui dit le roi; on voit bien que vous êtes trop accoutumé aux succès : pour moi qui me souviens d'avoir vu les troupes Espagnoles dans Paris, je ne m'abats pas si aisément. Nous avons sous son nom un Testament politique, 1695, in-12; et dans le Recueil de Testamens politiques, 4 vol. in-12. C'est Courtilz qui est l'auteur de cette rapsodie politique d'après laquelle il ne faut pas juger le marquis de Louvois. Après sa mort, il parut une espèce de Drame satirique contre lui, intitulé : Le Marquis DE LOUVOIS sur la sellette, Cologne, 1695, in-12. C'est une pièce pitoyable, qui vaut encore moins que le Testament de Courtilz. Le marquis de Louvois laissa des biens immenses qui venoient en partie de sa femme, Anne de Souvré, marquise de Courtenvaux, la plus riche héritière du royaume. Il en eut plusieurs enfans, entre autres François-Michel LE TELLIER, marquis de Courtenvaux, mort en 1721, et père de Louis-César, marquis de Courtenvaux. Celui-ci prit le nom et les armes de la Maison d'Estrées. (Voyez ESTRÉES, n° VI; et BARBESIEUX.)
**TEMPESTA**, (Antonio) peintre et graveur de Florence, né en 1555, et mort en 1630. *Strada*, qui fut son maître, lui donna du goût pour peindre les animaux, genre dans lequel il a excellé. Son dessin est un peu lourd ; mais ses compositions prouvent la beauté et la facilité de son génie. Sa gravure est inférieure à sa peinture. On a de lui, tant en tableaux qu'en estampes, beaucoup de sujets de *Batailles* et de *Chasses...* *Voy. GALLONIUS*, et I. TASSE.
TEMPLE, (Guillaume) né à Londres en 1628, et petit-fils d'un secrétaire du comte d'Essex, voyagea en France, en Hollande et en Allemagne. De retour dans sa patrie, gouvernée par l'usurpateur Cromwell, il se retira en Irlande, où il se consacra à l'étude de la philosophie et de la politique. Après que *Charles II* fut remonté sur le trône de ses pères, le chevalier Temple retourna à Londres, et fut employé dans des affaires importantes. Une des négociations qui fit le plus d'honneur à son habileté, fut celle de la triple alliance qui fut conclue en 1662, entre l'Angleterre, la Hollande et la Suède. Ces trois puissances étoient pour lois amies de la France; cependant, par ses intrigues et ses clameurs, il parvint à les réunir contre elle. Il avoit formé lui-même le plan de cette ligue. Le chevalier Temple, qui regardoit cette confédération comme le salut de l'Europe, passa ensuite en Allemagne, pour inviter l'empereur et les princes à y accéder; mais il eut bientôt le chagrin de voir que sa cour ne partageoit pas son zèle, et qu'elle étoit même sur le point de rompre avec la Hollande. Il fut donc rappelé, et on respecta si peu son ouvrage, que *Charles II* se ligua avec Louis XIV pour écraser les Provinces-Unies. Il se trouva en 1668, aux conférences d'Aix-la-Chapelle, en qualité d'ambassadeur extraordinaire; et à celles de Nimègue en 1678. Après avoir conclu ce dernier traité, il retourna en Angleterre, où il fut admis au conseil du roi, et disgracié peu de temps après. N'ayant plus de rôle à jouer sur la scène du monde, il se fit auteur. Il se retira dans une terre du comté de Sussex, et mourut en février 1698, âgé de 70 ans. Par une clause assez bizarre de son Testament, il ordonna que son cœur seroit déposé dans une boîte d'argent, et qu'on l'enterreroit sous le cadran solaire de son jardin. Il faut convenir que cet homme célèbre avoit de grands talens, des vertus éminentes, du zèle, une rare habileté, avec de grands défauts. Il étoit fort vain et fort violent, et quoiqu'il fût naturellement vif et gai, son orgueil rendoit son humeur fort inégale. Quand il haissoit quelqu'un, c'étoit au point de ne pouvoir le rencontrer sans se troubler. S'il étoit ennemi ardent, il étoit ami chaud. Il évitait les plaintes avec ceux qu'il aimoit: *Elles peuvent servir*, disoit-il, *entre amans, mais rarement entre amis*. Son amour pour la liberté ne pouvant se plier à la servitude des cours, il ne voulut jamais d'autre emploi que celui de ministre public. « C'étoit un homme, dit le duc de St-Simon, qui aimoit à se réjouir et à vivre libre, en vrai Anglois, sans aucun soin d'élévation, de biens, ni de fortune. » Dans un voyage qu'il fit en France, le duc de Chevreuse qui aimoit sa conversation, s'entretint avec lui un matin dans les galeries de Versailles, sur les machines et la mécanique. Il le tint si long-temps, que deux heures sonnèrent. Le chevalier Temple, qui n'avoit point dimé, l'interrompit, en lui disant: *Je vous assure, Monsieur le Duc, que* de toutes les machines dont nous avons parlé, je n'en connois aucune qui soit plus belle, en ce moment-ci, qu'un tourne-broche; et il le quitta sur-le-champ. Le chevalier Temple supportait difficilement la critique. Quelques pédans l'attaquèrent par des Écrits peu mesurés, et il leur répondit dans le même style. Nous avons de lui : I. Des Mémoires depuis 1672 jusqu'en 1692, in 12, 1692. Ils sont utiles pour la connoissance des affaires de son temps. II. Remarques sur l'état des Provinces-Unies, 1697, in 12; assez intéressantes, mais pleines de pensées libres sur la religion. III. Introduction à l'Histoire d'Angleterre, 1695, in 12. C'est une ébauche d'une Histoire générale. IV. Des Lettres qu'il écrivit pendant ses dernières ambassades. Elles sont curieuses, et on les a traduites en françois, 1700, 3 vol. in 12. V. Des Œuvres mêlées, 1693, in 12, dans lesquelles on trouve quelques bons morceaux. L'auteur pensoit profondément, et écrivoit avec force; mais il ne faut pas juger de son génie par les traductions françoises : elles sont plates et incorrectes. On a un recueil de ses différens ouvrages, Londres, 1740, 3 vol. in-fol. (Voj. SWIFT.) I. TEMPLEMAN, (Pierre) médecin Anglois, mort en 1769, étoit correspondant de l'académie des Sciences de Paris, à laquelle il avoit envoyé divers Mémoires, qu'il fit imprimer en 1753.
TENÉS ou TENNÉS, (Myth.) fils de *Cygnus*, ou selon d'autres, d'*Apollon*. Ayant été accusé d'inceste par sa belle-mère *Philonomé*, il fut exposé dans un coffre sur la mer avec sa sœur *Hennithée*, qui ne voulut jamais l'abandonner. Le coffre aborda dans l'île de Leucophrys, qui de *Tenés*, prit le nom de Ténédos. *Tenes* y régna, et y établit des lois très-sévères, telle qu'étoit celle qui condamnoit les adultères à perdre la tête: lois qu'il fit observer en la personne de son propre fils. *Tenes* fut tué par *Achille*, avec son père *Cygnus*, pendant la guerre de Troye; et après sa mort, il fut honoré comme un Dieu dans l'île de Ténédos. I. TENIERS, dit le *Vieux*, (David) peintre, né à Anvers en 1582, mort dans la même ville en 1649, apprit les principes de la peinture sous *Rubens*. Le désir de voyager le fit sortir de cette école, et il alla à Rome où il demeura durant dix années, et où il imita la manière d'*Elzheimer* son ami. Ce peintre a travaillé en Italie dans le grand et dans le petit. Il a peint dans le goût de ses deux maîtres: mais à son retour à Anvers, il prit pour sujets de ses tableaux, des *Buveurs*, des *Chimistes* et des *Paysans*, qu'il rendit avec beaucoup de vérité.
II. TENIERS le *Jeune*, (David) né à Anvers en 1610, mort dans la même ville en 1694, étoit fils du précédent et son élève; mais il surpassa son père par son goût et par ses talents. *Teniers le Jeune* jouit, de son vivant, de toute la réputation, des honneurs et de la fortune dus à son mérite et à ses bonnes qualités. L'archiduc *Léopold - Guillaume* lui donna son portrait attaché à une chaîne d'or, et le fit gentilhomme de sa chambre. La reine de Suède donna aussi son portrait à *Teniers*. Les sujets ordinaires de ses tableaux, sont des scènes réjouissantes. Il a représenté des *Buveurs* et des *Chimistes*, des *Noces* et des *Fêtes* de village, plusieurs *Tentations* de *S. Antoine*, des *Corps-de-garde*, etc. Ce peintre manioit le pinceau avec beaucoup de facilité. Ses ciels sont très-bien rendus, et d'une couleur gaie et lumineuse. Il touchoit les arbres avec une grande légèreté, et don- poit à ses petites figures, une ame, une expression et un ca- ractère admirables. Ses tableaux sont en si grand nombre, qu'il disoit en plaisantant : Pour ras- sembler tous mes ouvrages, il faudroit une galerie de deux lieues de longueur ; ils sont comme le miroir de la nature ; elle ne peut être rendue avec plus de vérité. On estime sin- gulièrement ses petits tableaux ; il y en a qu'on appelle des Après- soupers, parce que ce peintre les commençoit et les finissoit le soir même. On ne doit pas ou- blier son talent à imiter la ma- nière des meilleurs maîtres, qui l'a fait surnommer Protée et le Singe de la peinture. Il a quel- quefois donné dans le gris et dans le rougeâtre ; on lui reproche aussi d'avoir fait des figures trop courtes, et de n'avoir pas assez varié ses compositions. Louis XIV n'aimoit point son genre de peinture. On avoit un jour orné sa chambre de plusieurs Ta- bleaux de Teniers ; mais aussitôt que ce prince les vit : Qu'on m'ôte, dit-il, ces Magots de de- vant les yeux. On a beaucoup gravé d'après les ouvrages de Teniers. Il a lui-même gravé pla- sieurs de ses morceaux, entre autres un Vieillard et une Fête de village. Pour étudier de plus près la nature, Teniers s'étoit retiré dans le village de Perth entre Malines et Anvers. Sa mai- son y devint le rendez-vous des grands, des artistes et des ama- teurs renommés.
TERBURG, (Gerard) peintre, né en 1608, à Zwol dans la province d'Over-Yssel, mort à Deventer en 1681, voyagea dans les royaumes les plus florissans de l'Europe. Le Congrès pour la paix, qui se tenoit à Munster, l'attira en cette ville, où son mérite le produisit auprès des ministres. On le chargea de plusieurs Tableaux, qui ajoutèrent à sa fortune et à sa réputation. L'ambassadeur d'Espagne, le comte de Pigoranda, l'emmena avec lui à Madrid, et Terburg y fit des ouvrages qui charmèrent le roi et toute la cour. Ce maître reçut de riches présens, et fut fait chevalier. Londres, Paris, Deventer, lui fournirent de nouvelles occasions de se signaler. Sa réputation, et surtout sa probité et son esprit, le firent choisir pour être un des principaux magistrats de cette dernière ville. Terburg consultoit toujours la nature: sa touche est précieuse et très-finie. On ne peut porter plus loin que ce peintre l'intelligence du clair-obscur. Ou lui reproche quelques attitudes roides et contraintes. Les sujets qu'il a traités sont, pour l'ordinaire, des Bambochades et des Galanteries: il excelloit encore à peindre le portrait, les habillemens, et surtout le satin blanc qu'il aimoit à représenter dans ses tableaux. Netscher a été son disciple.
TÉRENCE, (Publius Terentius Afer) né à Carthage, l'an 186 avant J. C., fut enlevé par les Numides dans les courses qu'ils faisoient sur les terres des Carthaginois. Il fut vendu à Terentius Læcanus, sénateur Romain, qui le fit élever avec beaucoup de soin, et l'affranchit fort jeune. Ce sénateur lui donna le nom de Térence, suivant la coutume qui vouloit que l'affranchi portât le nom du maître dont il tenoit sa liberté. Son esprit le lia étroitement avec Lælius et Scipion l'Africain. On les soupçonna même d'avoir travaillé à ses Comédies; en effet, ils pouvoient donner lieu à ce soupçons avantageux, par leu sare mérite, par la finesse de leur esprit, et la délicatesse exquise de leur goût. Nous avons six Comédies de Térence; on admire dans ce poète l'art avec lequel il a su peindre les mœurs et rendre la nature. Rien de plus simple et de plus naturel que son style; rien, en même temps, de plus élégant et de plus ingénieux. De tous les auteurs latins, c'est celui qui a le plus approché de l'Aticisme, c'est-à-dire de ce qu'il y a de plus délicat et de plus fin chez les Grecs, soit dans le tour des pensées, soit dans le choix de l'expression; mais on lui reproche de n'avoir été le plus souvent que leur traducteur. Madame Dacier trouvoit Plaute plus original, et le mettoit à bien des égards au-dessus de Térence. « Ce poète (dit-elle) a beaucoup plus d'art, mais il me semble que l'autre a plus d'esprit. Térence fait beaucoup plus parler qu'agir: l'autre fait plus agir que parler, et c'est le véritable caractère de la Comédie, qui est beaucoup plus dans l'action que dans le discours. Cette vivacité me paroît donner encore un grand avantage à Plaute; c'est que ses intrigues sont toujours conformes à la qualité des acteurs; que ses incidens sont bien variés, et ont toujours quelque chose qui surprend agréablement: au lieu que le théâtre semble languir quelquefois dans Térence, à qui la vivacité de l'action et les nœuds des incidens et des intrigues manquent manifestement. » C'est le reproche que lui avoit déjà fait César, dans des vers où il s'exprime ainsi, en s'adressant à Térence: quoque, et in summis, & dimidiate Menander, Poneris, et merité, puri sermonis amator. Lenibus atque utinam scriptis adjuncta foret vis Comica, ut æquate virtus polleret honore: Cum Graeis, neque in hac despectus parte jaceres: Unum hoc maceror, et doleo tibideesse, Terenti. « Toi aussi, demi-Ménandre, tu es mis au nombre des plus grands poètes, et avec raison, pour la pureté de ton style. Eh! plût aux Dieux que la douceur de ton langage fût accompagnée de la force comique, afin que ton mérite fût égal à celui des Grecs, et qu'en cela tu ne fusses pas fort au-dessous des autres! Mais c'est ce qui te manque, Térence, et c'est ce qui fait ma douleur. » Mais s'il est inférieur, dit M. Froron le fils, à Plaute pour la vivacité de l'intrigue et l'enjouement du dialogue, il a bien plus de décence, de noblesse et de goût. Ses caractères sont plus vrais, ses peintures de mœurs plus fidèles. Il rend beaucoup mieux la nature, et attache bien davantage par le grand fond d'intérêt qui domine dans ses pièces. S'il n'égaye pas ses lecteurs par cette foule de bons mots que Plaute répand avec profusion, et qui souvent, au jugement d'Harace, sont assez insipides, il sait les dédommager par la justesse et la solidité des pensées, la délicatesse des sentimens, la douceur des images; par ce moelleux et cette suavité de style qui fait éprouver un plaisir toujours nouveau dans la lecture de ses Comédies. La première fois qu'on entendit prononcer à Rome, sur la scène, ce beau vors: Homo sum, humani nil & me alienum pato, il s'éleva, dit S. Augustin, dans l'amphithéâtre un applaudisse- ment universel : il ne se trouva pas un seul homme, dans une assemblée si nombreuse, compo- sée des Romains et des envoyés de toutes les nations déjà sou- mises ou alliées à leur empire, qui ne paraît sensible à ce cri de la nature. Térence sortit de Rome n'ayant pas encore 35 ans : on ne le vit plus depuis. Il mourut, selon la plus com- muné opinion, vers l'an 159 avant J. C., à Stympale, ville de l'Arradie. Il s'étoit, dit-on, amusé dans sa retraite à traduire les Pièces de Ménandre, et à composer de son propre fonds; et ce fut, dit-on, la douleur d'avoir perdu ces différentes Piè- ces, qui lui causa la mort. D'autres prétendent qu'il périt sur mer en passant de Grèce en Italie. Il n'eut qu'une fille qui fut mariée après sa mort à un chevalier Romain, et à laquelle il ne laissa qu'une maison avec un jardin de deux arpens situé sur la voie Appienne. Voyez I. APOLLINAIRE et MENAGE. Nous avons une Vie de Térence, écrite par Saétone. Les éditions les plus recherchées des VI Co- médias de ce poète, sont les suivantes : De Milan, 1470, in- fol. — Venise, 1471, in-fol. — Elzevir, 1635, in-12. (A l'édi- tion originale, la page 104 est cotée 108.) — Au Louvre, 1642, in-fol. — Ad usum Del- phini, 1671, in-4.º — Cum notis Variorum, 1686, in-8.º — Cambridge, 1701, in-4.º — Lon- dres, 1724, in-4.º — Urbin, 1736, in-fol. figures. — Londres, Sandby, 1731, 2 vol. in-8.º, figures. Celle de Birmingham, Baskerville, 1772, in-4.º, est d'une grande beauté. Madame Dacier en donna en 1717, une belle édition latine, avec sa Tra- duction françoise et des Notes, en 3 vol. in-8.º L'abbé le Mon- nier en a publié une nouvelle traduction, 1771, 3 vol. in-8.º et 3 vol. in-12, qui a eu du succès. On conserve dans la bibliothèque du Vatican, une antique copie de Térence, faite du temps d'Alexandre Sévère et par son ordre.
TERENTIA, femme de Ci- céron, étoit d'une humeur brus- que, impérieuse et prodigue, qui obligea son époux de la répudier : son nom, ses grandes richesses, et une sœur Vestale, prouvent qu'elle devoit être d'une grande maison. Cicéron ayant été obligé de lui rendre sa dot, se trouva embarrassé ; mais il ai- moit mieux la paix que l'argent. Il avoit vécu plus de 30 ans avec elle, et en avoit eu deux enfants. Térentia épousa en secondes noces, Salluste l'ennemi de Ci- céron, dont il vouloit savoir les secrets ; Messala, en troisièmes noces; et Vibius Rufus, consul sous Tibère, en quatrièmes. Ce Vibius se vantoit d'avoir possédé deux choses qui avoient appar- tenu aux deux plus grands hommes de son temps, la femme de Cicéron, et la chaise sur laquelle César fut assassiné. Té- rentia vécut 103 ans, selon Pline et Valère-Maxime.
TERENTIANUS MAURUS, Voyez MAURÈS.
**II. TERRASSON**, (*Jean*) frère du précédent, né à Lyon en 1670, fut envoyé par son père à la Maison de l'institution de l'Oratoire, à Paris. Il quitta cette Congrégation presque aussitôt qu'il y fut entré; il y rentra de nouveau, et il en sortit pour toujours. Son père, irrité de cette inconstance, le réduisit par son testament à un revenu très-médiocre. Ce père, homme très-religieux, avoit eu quatre fils qu'il destina tous à l'Oratoire, voulant, disoit l'abbé *Terrasson*, accélérer, par dévotion, la fin du monde autant qu'il dépendoit de lui. Loin de se plaindre de la médiocrité de sa fortune, l'ex-Oratorien n'en parut que plus gai. L'abbé *Dignon*, instruit de son mérite, lui obtint une place à l'académie des Sciences en 1707, et en 1721 la chaire de philosophie grecque et latine. L'abbé *Terrasson* s'enrichit par le fameux Système: mais cette opulence ne fut que passagère. La fortune étoit venue à lui sans qu'il l'eût cherchée; elle le quitta sans qu'il songeait à la retenir: *Me voilà tiré d'affaire* (dit-il, lorsqu'il se trouva réduit pour la seconde fois au simple nécessaire); *Je revivrai de peu, cela m'est plus commode*. Quoiqu'il eût conservé, au milieu des richesses, la simplicité des mœurs qu'elles ont coutume d'ôter, il n'étoit pas sans défiance de lui-même: *Je* réponds de moi, disoit-il, jusqu'à un million; ceux qui le connoissoient, auroient répondu de lui par-delà. Sa philosophie étoit sans bruit, parce qu'elle étoit sans effort. Il n'étoit ni l'esclave de son amour - propre, ni le complaisant de l'amour - propre des autres. Un homme qui pensoit comme lui, ne devoit guère solliciter de graces, même purement littéraires. Son mérite seul avoit brigué pour lui celles qu'on lui avoit accordées. Ce qui l'occupoit le moins, étoit les démêlés des princes et les affaires d'état. Il avoit coutume de dire, qu'il ne faut point se mêler du gouvernail dans un vaisseau où l'on n'est que passager. L'ignorance où étoit l'abbé Terrasson sur la plupart des choses de la vie, lui donnoit une naïveté que bien des gens taxoient de simplicité; ce qui a fait dire qu'il n'étoit homme d'esprit que de profil. Madame la marquise de Lassai, qui étoit de sa société, répétoit volontiers qu'il n'y avoit qu'un homme de beaucoup d'esprit, qui pût être d'une pareille imbécillité. Il disoit lui-même, pour excuser cette manière d'être : Le ridicule de la simplicité est un mérite, en comparaison du ridicule d'affectation. Quand la vieillesse et les infirmités commencèrent à le rendre inutile à la société, il disparut de dessus la scène. Il se montroit tout au plus dans les lieux publics, où il ne pouvoit être à charge à personne. Je calculois ce matin, disoit-il, dans ses derniers jours, à M. Falconet son ami, que j'ai perdu les quatre cinquièmes des lumières que je pouvois avoir acquises. Si cela continue, il ne me restera pas même la réponse que fit à l'agonie, ce bon M. de Lagny à M. de Maupertuis. [ Voyez LAGNY. ] L'espèce de stoïcisme dont M. l'abbé Terrasson faisoit profession, ne l'empêchoit pas d'avoir des amis : mais ils étoient en petit nombre ; et il étoit persuadé que ceux qui ont tant d'amis, ont très peu d'amitié. Ce philosophe mourut à Paris le 15 septembre 1750. Ses ouvrages sont : I. Dissertation critique sur l'Iliade d'Homère, en 2 vol. in-12, pleine de paradoxes et d'idées bizarres. Égaré par une fausse métaphysique, il analyse froidement ce qui doit être senti avec transport. II. Des Réflexions en faveur du Système de Law. Il le justifia sans l'estimer cependant plus qu'il ne falloit. On sait que le centre de l'agiotage que ce Système produisit, étoit dans la rue Quincampoix. Il appliqua assez plaisamment à un bossu qui y prétoit son dos pour la signature des billets de banque, ce passage d'un Pseaume : Supra dorsum meum fabricauerunt peccatores. III. Sethos, roman moral, en 2 vol. in-12. Cet ouvrage, quoique bien écrit et estimable par beaucoup d'endroits, ne fit cependant qu'une fortune médiocre. Le mélange de physique et d'érudition, que l'auteur y avoit répandu, ne fut point du goût des François, quoique plein d'un grand nombre de caractères, de traits de morale, de réflexions fines, et de discours quelquefois sublimes. On distinguait surtout le Portrait de la Reine d'Égypte, qui se trouve dans le premier volume. IV. Une Traduction de Diodore de Sicile, en 7 vol. in-12, accompagnée de préface, de notes et de fragments, qui ont paru depuis 1737 jusqu'en 5-3 4744. Cette version est aussi fidèle qu'élégante. On prétend que l'abbé Terrasson ne l'entreprit que pour prouver combien les anciens étoient crédules. Une de ses maximes étoit : Qu'y a-t-il de plus crédule ? l'ignorance. Qu'y a-t-il de plus incrédule ? l'ignorance.
III. TERRASSON, (Gaspard) frère d'André et de Jean, naquit à Lyon le 5 octobre 1680. A l'âge de 18 ans, il entra à l'Oratoire, où il s'appliqua d'abord à l'étude de l'Écriture et des Pères. Après avoir professé les humanités et la philosophie, il se consacra à la prédication, et s'acquit bientôt une réputation supérieure à celle dont son frère avoit joui. Il prêcha à Paris pendant cinq années. Il brilla surtout pendant un Carême dans l'église métropolitaine, et il ne brilla que par l'Évangile et les Pères. Il ne cherchoit pas les applaudissemens. Le seul éloge qu'il exigeoit de ses auditeurs, étoit qu'ils se corrigeassent. Différentes circonstances l'obligèrent ensuite de quitter en même temps la Congrégation de l'Oratoire et la prédication. Ses sentimens excitèrent contre lui le zèle persécuteur des Constitutionnaires outrés ; mais ses vertus auroient mérité plus d'égards. Il mourut à Paris, le 2 janvier 1752. On a de lui : I. Des Sermons en 4 vol. in-12, publiés en 1749. Ce recueil contient xxxix Discours pour le Carême, des Sermons détachés, trois Panégyriques, et l'Oraison funèbre du Grand Dauphin. Tout y respire la sublime simplicité de l'Évangile. II. Un livre anonyme, intitulé : Lettres sur la Justice Chrétienne, censurées par la Sorbonne.
IV. TERRASSON, (Matthieu) né à Lyon le 13 août 1669, de parens nobles, et de la même famille que les précédens, vint à Paris, où il se fit recevoir avocat en 1691. Il plaida quelques causes d'éclat qui furent le premier fondement de sa grande réputation. Profondément versé dans l'étude du Droit écrit, il devint en quelque sorte l'Oracle du Lyonnois et de toutes les autres provinces qui suivent ce Droit. La jurisprudence n'éteignit point en lui le goût de la littérature. Il fut associé pendant cinq ans au travail du Journal des Savons, et il exerça pendant quelques années les fonctions de Censeur royal. Cet homme, aussi estimable par ses connoissances que par sa douceur et son désintéressement, mourut à Paris le 20 septembre 1734, à 66 ans. On a de lui un Recueil de ses Discours, Plaidoyers, Mémoires et Consultations, sous le titre d'Œuvres de Matthieu Terrasson, etc. in-4. Voyage l'article suivant. On a publié une édition des Œuvres de Henrys, avec les Remarques de Matthieu Terrasson. V. TERRASSON, (Antoine) fils du précédent et avocat comme lui, naquit à Paris le 1er novembre 1705. Il se livra d'abord à la plaidoirie, et eut quelques succès ; mais les travaux du cabinet ayant plus d'attraits pour lui, il composa, par ordre du chancelier d'Aguesseau, son Histoire de la Jurisprudence Romaine, suivie d'un Recueil de contrats, testamens et autres actes qui nous restent des anciens Romains, in-fol. 1750. Ce livre, remplie de recherches, et qui prouve autant de sagacité que d'écul- tion, est écrit d'un style clair et quelquefois élégant. L'auteur fut nommé la même année Censeur royal, conseiller au Conseil souverain de Dombes en 1752, avocat du clergé de France en 1753, professeur au Collège royal en 1754. Dans le préambule de ses provisions, Louis XV parle de lui, « comme d'un homme distingué par des talens recommandables et qui sont comme héréditaires dans sa famille, et qui réunissoit à l'application la plus assidue, les qualités qui caractérisent le sujet fidelle et le citoyen vertueux. » Ces qualités lui procurèrent en 1760 la place de chancelier de Dombes, dont il remplit les fonctions jusqu'au temps que cette principauté fut réunie à la couronne. Accablé d'infirmités, il se démit de sa place de professeur royal, et mourut le 30 octobre 1782, à 77 ans. Il avoit épousé en 1759 la fille du marquis de Termes, dont il n'eut point d'enfants. Outre son Histoire de la Jurisprudence Romaine, on a de lui des Métanges d'histoire, de littérature, de jurisprudence, de critique, etc. 1768, in 12; et quelques autres ouvrages.
TERRAY, (l'abbé Joseph-Marie) naquit en 1715 dans la petite ville de Boen, près de Roanne en Forez. Jean Terray son père, avoit été fermier général au commencement du siècle. Marie-Anne Dumas sa mère, étoit fille d'un officier qui se distingua à la bataille de Nérwinde, et fut récompensé par des lettres de noblesse. Un oncle fort riche, qui devoit une grande partie de sa fortune aux bontés du duc d'Orléans, régent, fit élever le jeune Terray au collège de Jully. Ses succès dans ses études présagèrent ceux qu'il devoit obtenir dans la carrière des affaires. Il acheta une charge de conseiller-clere au parlement de Paris; mais il ne fut jamais prêtre; son éloignement insurmontable pour les assujettissemens de l'état ecclésiastique, l'obligea à se borner au sous-diaconat. Un caractère décidé, un jugement droit, une conception prompte, l'amour et la facilité du travail, cette sûreté de tact qui fait saisir à l'instant le point de la difficulté des affaires les plus épineuses, ne tardèrent pas à lui mériter une grande considération dans sa compagnie. La nature qui lui avoit refusé les graces extérieures, et même celles de la parole, l'en avoit dédommagé par une clarté laconique, plus impérieuse souvent que l'éloquence. La cour le choisit pour son rapporteur. Les graces dont l'état ecclésiastique le rendoit susceptible, ajoutèrent à la fortune déjà considérable qu'il tenoit de l'oncle qui lui avoit servi de père. Il devint chef du conseil de M. le prince de Condé, contrôleur général au mois de décembre 1769, ministre d'état, secrétaire commandeur des Ordres du roi en 1770, et directeur général des batimens en 1773. Peu de ministres se sont trouvés dans une position plus difficile et plus orageuse. La sienne l'étoit d'autant plus, que le public jugea les moyens qu'il prit pour en sortir, sans connoître toute l'étendue du mal auquel il avoit à remédier: cependant, ses mesures furent prises avec tent de prévoyance et des calculs si justes, qu'elles prévinrent toutes les révolutions fâcheuses qui pou- voient en résulter, et qu'aucune banqueroute particulière ne fut la suite de l'édit qui suspendit les rescriptions. On voit par un de ses Mémoires, qu'il regrette de n'avoir pu suivre des principes plus justes; mais dans l'alternative d'employer les moyens dont il fit usage, ou de laisser manquer tous les services à-la-fois, il préféra le moindre des maux entre lesquels il avoit à choisir. Ses opérations parurent d'autant plus dures aux intéressés, qu'il sembloit les voir exécuter de sang-froid, et qu'il ne se refusoit pas toujours aux fantaisies du monarque, des courtisans et des favorites. Il déclara cependant au roi qu'on ne pouvoit augmenter l'impôt; que c'étoit par les réformes, les économies, la suppression des abus, qu'il falloit maintenir désormais au même niveau la recette et la dépense, et prévenir le retour des désordres qu'il avoit réparés. Ses comptes de 1770, 1772 et 1774, qui ont été imprimés dans la *Collection des Comptes rendus depuis 1758 jusqu'en 1787*, sont des modèles d'ordre, de précision et de clarté. Ces qualités distinctives de l'homme d'état se retrouvent dans tous ses Mémoires sur l'administration des finances, dont la plupart, peu connus du public, mériteraient de l'être. Au commencement du nouveau règne, il rédigea l'édit de la remise du droit de joyeux avènement que *Louis XVI* voulut bien accorder à ses peuples. Le 24 août 1774, il donna sa démission, et se retira dans une de ses terres, où il fut poursuivi par la haine et la vengeance de ceux dont il avoit blessé les intérêts particuliers, pour sauver la fortune publique. Les arts, qu'il avoit aimés dès sa jeunesse, firent dans sa retraite sa plus douce occupation. Il mourut à Paris le 18 février 1778, laissant une mémoire contre laquelle le souvenir des rescriptions suspendues animoit encore ses détracteurs; mais que le temps, la vérité, la publicité des écrits où sont consignés ses principes, ont un peu réhabilité. Ses mœurs ne furent pas plus épargnées que sa conduite dans le ministère. Ceux qui l'ont particulièrement connu, savent néanmoins qu'il fut économe sans avarice; que sa fermeté froide, et même accompagnée de sécheresse, n'excluoit point en lui les qualités sociales; que la dureté qu'on reprocha souvent à l'administrateur, n'étoit point inhérente à l'homme, qui se montroit facile et doux avec les siens. Il est avéré d'ailleurs que pendant son ministère, il ne se vengea d'aucun ennemi; qu'il ne fit donner aucune lettre de cachet; qu'il ne persécuta personne; et s'il s'éloigna quelquefois des règles de l'exacte justice, il se montra plus modéré dans les vengeances particulières, que ne le sont les ministres. Ce qui lui nuisit beaucoup dans l'esprit des Parisiens, c'est que dans ses réponses, il montra trop de mépris pour l'opinion publique. On lui reprochoit un jour, qu'une de ses opérations ressembloit fort à prendre l'argent dans les poches.—*Eh! on voulez vous donc que je le prenne?* répondit-il avec humeur. Une autre fois on lui disoit: *Une telle opération est injuste.—Eh! qui vous dit qu'elle est juste?* répliqua-t-il sans s'émouvoir. —Son Neveu, intendant de Lyon, où 5-6 TER il fut estimé pour sa probité et sa justice, fut condamné à mort avec son épouse par le tribunal révolutionnaire de Paris, en 1793, comme ayant fait émigrer ses fils pour porter les armes contre la république. Ceux-ci, très-jeunes lorsqu'on immoloit leur père, faisoient leurs études à Oxford et à Berlin.
TERTULLIEN, (Quintus Septimius Florens Tertullianus) prêtre de Carthage, étoit fils d'un centenier dans la milice, sous le proconsul d'Afrique. Sa première profession fut le barreau. Il avoit fait une grande étude des systèmes des différentes sectes de la Grèce, et il joignit la philosophie à l'éloquence. La constance des Martyrs lui ayant ouvert les yeux sur les illusions du Paganisme, il se fit Chrétien, et défendit la Foi de J. C. avec beaucoup de courage. Ses vertus et sa science le firent élever au sacerdoce. De Carthage il passa à Rome. Ce fut dans cette ville qu'il publia, durant la persécution de l'empereur Sévère, son Apologie pour les Chrétiens qui est un chef-d'œuvre d'éloquence et d'érudition en son genre. Après avoir montré combien il étoit injuste de punir les Chrétiens, uniquement parce qu'ils étoient chrétiens, il les justifie des crimes qu'on leur imputoit. Il examine la théologie Païenne, et lui oppose les dogmes des Chrétiens, adorateurs d'un Dieu unique, créateur du ciel et de la terre, qui punira les méchans et récompensera les bons. A l'exposition des mystères du Christianisme, il joint le tableau de la vie de ceux qui le professent. « Nous faisons un corps, dit-il, parce que nous avons la même religion, la même morale, la même espérance. Nous nous assemblons pour prier et pour lire l'Écriture; nous nous exhortons, nous nous corrigeons, nous nous jugeons avec équité, comme Dieu nous jugera; et tout est à craindre pour celui qui aura mérité d'être privé de la participation aux choses sacrées. Ceux qui président à nos assemblées, sont des vieillards éprouvés. La vertu seule les élève à cet honneur. Les choses saintes ne se vendent pas; et si nous avons une espèce de trésor, c'est le fruit d'une contribution volontaire. Chacun apporte ce qu'il veut, et quand il veut. Les biens sont communs entre nous, et nous les employons à entretenir les pauvres, les orphelins, les vieillards, les infirmes, à secourir les fidèles relégués dans des Iles, condamnés à travailler aux mines, ou renfermés dans les prisons pour avoir confessé J. C. Nous nous regardons comme frères; nous faisons en commun des repas de charité; nous prions avant de nous mettre à table; nous prions après, et nous nous séparons sans désordre et avec modestie. Telles sont nos assemblées. Cependant si le Tibre inonde les terres, et si le Nil ne les fertilise point, on crie: *Livrez les Chrétiens aux lions*. On veut que nous soyons la cause de tous les malheurs, comme si avant la venue de J. C. il n'étoit pas arrivé de semblables calamités. Que trouve-t-on en nous, sinon des vertus supérieures à celles de tous les autres philosophes? j'ajoute même et plus de science à certains égards? Tandis que *Platon* disoit qu'il étoit difficile de trouver l'auteur de l'univers, et encore plus difficile d'en parler devant le peuple, parmi nous le moindre artisan connoit Dieu, et le fait connoître. Mais quand nos opinions seroient fausses, au moins sont-elles utiles, puisqu'elles nous rendent meilleurs. Certainement elles ne nuisent à personne: et s'il falloit les punir, ce seroit par le ridicule, et non par le fer, les feux, les croix, les bêtes. Ces persécutions produisent un effet contraire à celui qu'on attendoit. Le mépris de la mort se montre bien mieux dans notre conduite, que dans les discours des philosophes. On est étonné de notre courage: on veut en pénétrer les causes, et bientôt on désire de souffrir. Ainsi le sang des Chrétiens devient une semence féconde. » On ne sait si cette Apologie produisit un effet favorable. La persécution continua, et fut très vive à Carthage, où *Tertullien* avoit publié cet Écrit éloquent. L'auteur avoit un génie vif, ardent et subtil. Quoiqu'il parle avantageusement de ses études, ses Livres prouvent assez qu'il avoit étudié toutes sortes de sciences. Son élocution est un peu dure, ses expressions obscures, ses raisonnemens quelquefois embarrassés: mais il y brille une noblesse, une vivacité et une force qu'on ne peut s'empêcher d'admirer. *Balzac* disoit que l'obscurité du style de *Tertullien* étoit comme celle de l'ébène, qui jette un grand éclat. On voit que ce dernier avoit beaucoup lu *S. Justin* et *S. Irénée*. Il rendit son nom célèbre dans toutes les Eglises par ses ouvrages. Il confondit les Hérétiques de son siècle; il en ramena plusieurs à la Foi; il encouragea par ses exhortations les Chrétiens à souffrir le martyre. Malgré ses grandes qualités, il faut avouer que *Tertullien* a cette imagination africaine qui grossit les objets, cette impétuosité qui ne donne pas le temps de les considérer avec attention, cette sévérité naturelle qui le portoit toujours à ce qu'il y avoit de plus rigoureux. Il trouva que *Proclus*, disciple de *Montan*, vivoit d'une manière conforme à son humeur. Ces apparences de piété le séduisirent, et il embrassa le *Montanisme*. Il donna aveuglément dans les visions ridicules de cette secte. Il devint alors aussi nuisible à l'Eglise qu'il lui avoit été utile, et les ouvrages qu'il composa contre les Catholiques, causèrent de grands troubles. Il ne paroît point qu'il soit revenu de ses égaremens. Il laissa quelques sectateurs, auxquels on donna le nom de *Tertullianistes*. *Saint Augustin* qui en parle, dit que de son temps cette secte étoit presque entièrement éteinte, et que le petit nombre qui en restoit, rentra dans le sein de l'Eglise Catholique. Cet homme, à-la-fois si illustre et si dangereux, mourut sous le règne d'Anfonia-Caravalla, vers l'an 216. Les Ouvrages de *Tertullien* sont de deux genres: ceux qu'il a faits avant sa chute, et ceux qu'il a enfantés depuis. Les Écrits du premier genre sont: I. Les livres de la *Prière*, du *Baptême* et de l'*Oraison*. II. Son *Apologétique* pour la Religion Chrétienne. III. Les *Traités* de la *Patience*. IV. L'*Exhortation au Martyre*. V. Le Livre à *Scapula*. VI. Celui du *Temoignage* de l'*Ame*. VII. Les *Traités* des *Spectacles* et de l'*Idolâtrie*. VIII. L'excellent Livre des *Prescriptions* contre les Hérétiques... Ceux du second genre sont: I. Les quatre *Livres* contre *Marcion*. II. Les *Traités* de l'*Ame*, de la *Chair*, de *Jésus-Christ* et de la *Résurrection de la Chair*. III. Le *Scorpiaque*. IV. Le Livre de la *Couronne*. V. Celui du *Manteau*. VI. Le *Traité* contre les Juifs. VII. Les Écrits contre *Praxée* et contre *Hermogene*, où il soutient que la matière ne peut être éternelle, mais que Dieu l'a produite de rien, de *nibilo*. VIII. Les Livres de la *Publicité*; de la *Fuite* dans la persécution; des *Jeunes* contre les *Psychiques*; de la *Monogam*, où l'élève contre les secondes noces; et de l'*Exhortation à la *Coasteté*. Tous les autres ouvrages qu'on lui attribue sont supposés. Les PP. latins, qui ont vécu après *Tertullien*, ont déploré son malheur, et ont admiré son esprit et aimé ses ouvrages. *Saint Cyprien* les lisoit assidûment; et lorsqu'il demandoit cet auteur, il avoit coutume de dire: *Donnez moi le MAITRE*. *Vincent* de Lérina dit, « qu'autant de paroles qu'on lit dans *Tertullien*, sont autant de Sentences; et ces Sentences sont autant de victoires.» *Vassouil* a donné, en 1714 et 1715, une Traduction de l'*Apologétique* pour les Chrétiens, avec des Notes. *Manessier* a aussi mis en notre langue les livres du *Man-* O 0 2 teau, de la Patience, et de l'Exhortation au Martyre. Un Jésuite publia à Paris en 1729, m-12, avec des Remarques, une traduction du Traité des Prescriptions. Un autre Jésuite (le P. Caubère) traduisit en 1733, les Traités sur l'ornement des femmes, sur les spectacles, sur le baptême et la patience, avec une Lettre aux Martyrs. La meilleure édition des Ecrits de Tertullien, est celle qu'on en a donnée en 1746, à Venise, infol., sous ce titre: Q. Septimii Florentis TERTULLIANI Opera, ad vetustissimorum Exemplarium fidem sedulo emendata, diligentii Nicolai Rigaltii Jur. Cons., cum ejusdem adnotationibus integris, et Variorum Commentariis seorsim antehac editis... Accedunt Novatiani Tractatus de Trinitate, et de Cibis Judaicis, cum Notis... Et Tertulliani Carmina de Jond et Ninive, etc. Il y en a une autre par le même Rigault, 1664, infol. Thomas, seigneur du Fossé, a donné les Vies de Tertullien et d'Origène, sous le nom du sieur de la Motte: c'est un ouvrage estimé... — Il ne faut pas confondre Tertullien avec un SAINT de ce nom, qui scella l'Evangile de son sang vers l'an 260.
**TESTE**, (Pierre) peintre et graveur, natif de Lucques, alla jeune encore à Rome, sous l'habit de pèlerin, pour apprendre le dessin; mais son humeur sauvage et son caractère timide s'opposèrent long-temps à son avancement. Il vivoit misérable, passant presque tout son temps à dessiner des ruines autour de Rome. *Sandrari*, peintre et graveur comme lui, le voyant dans cet état, le recueillit et lui procura les occasions de faire connoître ses talens en dessinant plusieurs morceaux de la galerie *Justiniani*. Ce peintre avoit une grande pratique du dessin, et ne manquoit point d'imagination; mais ils abandonnait trop à son ardeur. Il a souvent outré les caractères et les attitudes de ses figures. Son pinceau est dur, et ses couleurs sont mal entendues; ses dessins, dont il a gravé une partie, sont plus estimés. On y remarque beaucoup d'esprit et de pratique; mais on voudroit qu'il y eût eu plus d'intelligence du clair-obscur, que ses figures fussent plus correctes et ses O 0 3 expressions plus raisonnées. Son principal talent étoit de dessiner des enfans. Un jour que ce peintre, assis sur le bord du Tibre, étoit occupé à dessiner, le vent emporta son chapeau; et l'effort qu'il fit pour le retenir, le précipita lui-même dans ce fleuve où il se noya en 1648. I. TESTELIN, (Louis) peintre, né à Paris en 1615, mourut dans la même ville en 1655. Les jeux de son enfance manifestèrent son inclination pour le dessin. Son père le fit entrer dans la célèbre école de *Vouet*. *Testelin* ne se produisit au grand jour, qu'après s'être formé sur les tableaux des plus excellens maîtres. Le tableau de la résurrection de *Tabithe* par saint *Paul*, que l'on voit dans l'église de Notre-Dame, et celui de la flagellation de *Paul* et *Silas*, firent admirer la fraîcheur et le moelleux de son coloris, les graces et la noblesse de sa composition, l'expression et la hardiesse de sa touche. Personne n'avoit plus approfondi que ce maître, les principes de la peinture. L'illustre le *Brun* le consultoit souvent; l'estime et l'amitié qui régnoient entre eux, font l'éloge de leur talent et de leur caractère. *Testelin* n'étoit pas favorisé de la fortune; il reçut plusieurs bienfaits de son ami, qui se faisoit un art de ménager sa délicatesse. On a beaucoup gravé d'après ses dessins.
II. TESTELIN, (Henri) né en 1616, mort en 1696, étoit cadet du précédent. Il se distingua dans la même profession que son frère aîné. Le roi l'oc- l'occupa quelque temps, et lui accorda un logement aux Gobelins. C'est lui qui a donné les *Conférences de l'Académie* avec les sentimens des plus habiles *Peintres sur la Peinture*; ouvrage qui reçut des applaudissemens dans sa naissance, et qui est devenu très-rare: Paris, 1696. Les deux frères se trouvèrent à la naissance de l'Académie, où ils furent l'un et l'autre nommés professeurs.
TEXEIRA, (Joseph) Domi- cain Portugais, né en 1543, étoit prieur du Couvent de Santaren en 1578, lorsque le roi *Sébastien* entreprit en Afrique cette malheureuse expédition où il périt. Le cardinal *Henri* qui lui succéda, étant mort peu de temps après, *Texcira* suivit le parti de Dom *Antoine*, que le peuple avoit proclamé roi, et lui demeura toujours attaché. Il vint l'an 1581 avec lui en France, où il jouit de la faveur de *Henri III* et de *Henri IV*. Il mourut vers l'an 1620. Il détestoit les Espagnols, et sur-tout le roi d'Espagne *Philippe II*, qui avoit fait la conquête du Portugal. On dit que prêchant un jour sur l'amour du prochain, il dit que « nous devions aimer tous les hommes, de quelque secte et de quelque nation qu'ils fussent, jusqu'aux *Castillans*. » On a de lui : I. *De Portugalliæ ortu*, Paris, 1582, in-4°, assez rare. II. *Un Traité de l'Oriflamme*, 1598, in-12. III. *Aventures de Dom Sébastien*, in-8°; et d'autres ouvrages politiques et théologiques, qui sont trop peu connus aujourd'hui pour en donner la liste. I. TEXTOR, (Benoit) médecin de Pont-de-Vaux dans la Bresse, est auteur d'un *Traité sur la Peste*, qu'il fit imprimer à Lyon en 1551, in-8°. On a encore de lui : de *Cancro*, Lyon, 1550; et *Stirpium differentiæ*, Strasbourg, 1552, in-8°.
II. TEXTOR, (*Ravisius*) *Voyez* TIXIER.
THADÉE, *Voyez* JUDE.
THAIS, fameuse courtisane Grecque, corrompit la jeunesse d'Athènes : elle suivit *Alexandre* dans ses conquêtes, et l'engagea à détruire la ville de Persépolis. Après la mort du conquérant Macédonien, *Thais* se fit tellement aimer de *Ptolomée*, roi d'Égypte, que ce prince l'épousa. — Il y eut une autre courtisane de ce nom en Égypte, que *S. Paphnuce*, anachorète de la Thébaïde, arracha aux charmes séducteurs du monde. I. THALÉS, le premier des *Sept Sages* de la Grèce, naquit à Milet, vers l'an 640 avant J. C., d'une famille illustre. Pour profiter des lumières de ce qu'il y avoit alors de plus habiles gens, il fit plusieurs voyages selon la coutume des anciens. Il s'arrêta longtemps en Égypte, où il étudia, sous les prêtres de Memphis, la géométrie, l'astronomie et la philosophie. *Thalés* profita de leurs leçons, mais en génie supérieur; et il les instruisit à son tour. La manière dont il mesura la hauteur des pyramides, en comparant l'ombre qu'elles formoient à midi avec l'ombre d'un corps exactement connu et et mesuré, leur parut très-ingénieuse. *Proclus* assure qu'elle donna lieu dans la suite à la 4$^{e}$ proposition du VI$^{e}$ livre d'*Euclide*. Mais la partie que *Thalés* cultiva avec plus de soin, fut l'astronomie. Il découvrit plusieurs propriétés des triangles sphériques. Il partagea la sphère en cinq cercles parallèles, d'où s'ensuivit la division des cinq zones. Il détermina le diamètre apparent du soleil. Il fut encore le premier qui donna des raisons physiques des éclipses du soleil et de la lune, et qui détruisant les idées ridicules et effrayantes que le peuple s'en formoit, les fit regarder comme un effet na- turel des révolutions de ces astres. *Amasis*, alors roi d'Égypte, donna à *Thales* des marques publiques de son estime. Mais avec tous ses grands talens, il n'eut pas celui de se maintenir à la cour. Il étoit grand astronome, grand géomètre, excellent philosophe, mais mauvais courtisan. Sa liberté philosophique déplut à *Amasis*, et *Thales* prit le parti de se retirer de la cour. Il revint à Milet répandre dans le sein de sa patrie les trésors de l'Égypte. Les grands progrès qu'il avoit faits dans les sciences, le firent mettre au nombre des *Sept Sages* de la Grèce, si vantés dans l'antiquité. De ces Sept Sages, il n'y eut que lui qui fonda une Secte de philosophes, appelée la *Secte Ionique*. Il recommandoit sans cesse à ses disciples de vivre dans une douce union. « Ne vous haïsez point, leur disoit-il, parce que vous pensez différemment les uns des autres, mais aimez-vous plutôt, parce qu'il est impossible que, dans cette variété de sentimens, il n'y ait quelque point fixe où tous les hommes viennent se réunir. » On lui attribue plusieurs sentences ; les principales sont : I. *Il ne faut rien dire à personne, dont il puisse se servir pour nous nuire; et vivre avec ses amis comme pouvant être nos ennemis.* II. *Ce qu'il y a de plus ancien, c'est Dieu, car il est incréé; de plus beau, le Monde, parce qu'il est l'ouvrage de Dieu; de plus grand, l'Espace, car il contient tout ce qui a été créé; de plus prompt, l'Esprit; de plus fort, la Nécessité; de plus sage, le Temps, car il apprend à le devenir; de plus constant, l'Espérance, qui reste seule à l'homme quand* *il a tout perdu; de meilleur, la Vertu, sans laquelle il n'y a rien de bon.* III. *La chose la plus difficile du monde, est de se connoître soi-même; la plus facile, de conseiller autrui; et la plus douce, l'accomplissement de ses désirs.* IV. *Pour bien vivre, il faut s'abstenir des choses que l'on trouve répréhensibles dans les autres.* V. *La félicité du corps consiste dans la santé, et celle de l'esprit dans le savoir.* Il avoit établi, d'après *Hombre*, que l'eau étoit le premier principe de toutes choses. L'un et l'autre avoient emprunté cette doctrine des Égyptiens, qui attribuoient au Nil la production de tous les êtres. On a accusé *Thales* d'avoir nié la divinité ; et c'est un reproche grave qui lui est commun avec ses disciples *Anaximandre* et *Anaximene*. Ils croyoient tous que la matière avoit la force de s'arranger elle-même. Ils lui donnoient je ne sais quelle âme répandue par-tout, qui avoit la faculté d'organiser ses moindres parties : faculté qui ne diminuoit rien de son propre fonds. Ils ajoutoient que la matière est dans un mouvement perpétuel, et passe par toutes sortes de formes ; que chaque chose n'a qu'une existence si fugitive, qu'on ne peut assurer précisément qu'elle existe. *Tertullien* rapporte que *Thales* étant à la cour de *Crésus*, ce prince lui demanda une explication claire et nette de la nature de Dieu. Après plusieurs réponses vagues, le philosophe convint qu'il n'avoit rien à dire qui contentât. Et que pouvoit-il dire dans son système ? Malgré son athéisme, il croyoit que tout l'univers étoit peuplé de démons et de génies, les gardiens des hommes et les guides de leur entendement. Il faisoit même de cet article un des principaux points de sa morale, en avouant que rien n'étoit plus propre à inspirer à chaque homme cette espèce de vigilance sur lui-même, que Pythagore nomma dans la suite le sel de la vie. Quant aux opinions de Thalès sur la physique, il pensoit que l'eau étoit le principe de toutes choses. Il enseignoit que malgré sa nature homogène, elle étoit disposée à prendre toutes sortes de formes; à devenir arbre, métal, os, sang, vin, blé, etc. Il ajoutoit que les vapeurs étoient la nourriture ordinaire des astres, et l'Océan leur échanson. Ce philosophe parvint à une longue vie. Il mourut l'an 548 avant J. C., à 90 ans, sans avoir été marié. Sa mère le pressa en vain de prendre une femme. Il lui répondit, lorsqu'il étoit encore jeune: Il n'est pas encore temps; et lorsqu'il fut sur le retour: Il n'est plus temps. Sa passion pour l'astronomie le jetoit dans des distractions singulières. S'étant un jour laissé tomber dans une fosse pendant qu'il étoit occupé à contempler les astres, une bonne vieille lui dit: Hé! comment connoîtrez-vous ce qui est dans le Ciel, si vous ne voyez pas ce qui est à vos pieds? Il avoit composé divers Traités en vers sur les Météores, sur l'Equinoxe, etc.; mais ses écrits ne sont point parvenus jusqu'à nous.
THALIE, (Myth.) l'une des neuf Muses, selon la Fable, préside à la Comédie. On la représente sous la figure d'une jeune fille couronnée de lierre, tenant un masque à sa main, et chaussée avec des brodequins. L'une des Graces se nommoit Thalie. C'é- boît aussi le nom d'une des Nèvèides, et celui d'une autre Nymphe. Voyez PALIQUES. I. THAMAR, Cananéenne, épousa Her, fils aîné de Juda, qui mourut subitement, ainsi que son second époux Onan. [Voy. ce mot.] Juda craignant le même sort pour Sella son troisième fils, ne voulut point qu'il épousât la veuve de ses deux frères, quoiqu'il l'eût promis. Ce refus chagrina Thamar; elle se voila le visage, s'habilla en courtisane, alla attendre Juda sur le grand chemin, eut commerce avec lui. Quelque temps après, sa grossesse ayant éclaté, elle fut condamnée à être brûlée vive, comme adultère; mais ayant représenté à Juda les bracelets qu'elle en avoit obtenus pour gage de son amour, ce patriarche étonné et repentant de lui avoir refusé son fils Sella, fit casser l'arrêt de sa condamnation. Elle accoucha ensuite de deux jumeaux, Pharès et Zara. L'histoire de Thamar arriva vers l'an 1664 avant J. C.
THAMURATH, surnommé DIUBEND, roi de Perse de la première race, fut juste et courageux. Il fit la guerre au roi de Darien, et la province de Kabul, frontière des Indes et de la Perse, devint le théâtre de ses exploits et son tombeau. Étant tombé dans une embuscade, le général ennemi le fit tuer; mais son fils Kurs-chash vengea sa mort, et s'empara des états de son ennemi.
THARGELIE, fameuse Milésienne, contemporaine de Aerees, à qui elle gagna beaucoup de partisans dans la Grèce, lorsque ce prince voulut en faire la conquête. Courtisane à-la-fois et Sophiste, elle donna la première l'idée de cet assortiment inouï, que la célèbre Aspasie imita dans la suite. Moins belle et moins éloquente que celle-ci, Thargelie sut employer ses talens et ses charmes avec autant de succès. Elle par- cecurut plusieurs pays, où elle se fit des amans et des admirateurs, et termina ses courses en Thessalie, dont elle épousa le souverain. Elle régna pendant 30 ans.
THAUMAS DE LA THAUMASSIÈRE, (Gaspard) avocat au parlement de Paris, né à Bourges, mort en 1712, se distingua comme juriste consulte et comme savant. Il est auteur: I. D'une Histoire de Berry, in-folio, 1689. II. De Notes sur la Coutume de Berry, 1701, in-folio. III. — sur celle de Beauvaisis, 1690, in-folio, qui sont estimées. IV. D'un Traité du Franc-Aleu de Berry. Ces ouvrages sont remplis d'érudition.
THEANO, prêtresse d'Athènes, donna au rapport de Plutarque, un bel exemple de modération et de fermeté, qui auroit dû être suivi plus souvent par les prêtres de la vraie Religion. Theano étant pressée par le sénat d'Athènes de prononcer des malédictions contre Alcibiade, qu'on accusait d'avoir mutilé, la nuit en sortant d'une débauche, des Statues de Mercure, s'en excusa en disant: « Qu'elle étoit ministre des Dieux pour prier et bénir, et non pour détester et maudire. »
THÉBÉ, femme d'Alexandre, tyran de Phères en Thessalie, craignant de devenir la victime de la barbarie de son époux, forma avec ses frères le complot de le tuer, et l'exécuta. Le tyran occupoit le haut d'une tour; sa chambre étoit gardée par un dogue féroce; on n'y parvenoit que par une échelle. Thébé endormit le chien, garnit de laine les échelons pour que ses frères ne fissent aucun bruit en montant, et livra Alexandre à leurs coups, l'an 357 avant J. C.
THÈCLE, (Ste.) vierge, et selon la plus grande opinion, martyre, fut un des ornemens du siècle des Apôtres. Nous n'avons point d'Actes authentiques de cette Sainte, comme l'a prouvé le Père Stilling. (Acta Sanctorum, tom. 6, Sept. p. 547) S. Jérôme rapporte d'après Tertullien, qu'un prêtre d'Éphèse, nommé Jean, fut déposé pour avoir fabriqué de faux Actes de S. Paul et de Ste. Tiècle; et le pape Géluse condamna un Livre qui portoit ce nom. Les circonstances les plus avérées de la vie de cette Sainte, ont été recueillies des Écrits des *Saints Pères*, par *Tillemont*, tom. 2, pag. 60. On connoît les beaux Vers de *S. Grégoire de Nazianze*, traduits ainsi en latin : *Quis Theclam necis eripuit, flammaque periculo?* *Quis validos ungues vinkit, rabiemque ferarum?* *Virginitas. O res omni mirabilis ævo!* *Virginitas fulvos potuit sopire leones:* *Dente nec impuro generos Virginis artus* *Ausi sunt premere, et rigido discerpere morsu.* — Il ne faut pas la confondre avec *Ste. THÈCLE* qui souffrit le martyre avec *Timothée* et *Agape*, à Gaze en Palestine, l'an 304.
THÉMISTOCLE, célèbre général Athénien, eut pour père Néocle, citoyen d'Athènes aussi illustre par sa naissance que par ses vertus : son fils ne l'imita point. On le vit dans le premier feu de la jeunesse, se livrer à tous les écarts d'un tempérament vicieux et emporté. On raconte qu'un jour il attela à son char quatre courtisanes nues, et qu'il se fit traîner par elles dans la place publique, au milieu d'une multitude assemblée qu'un tel spectacle révoltoit. Son libertinage fut si grand, que son père le déshérita. Cette infamie au lieu d'abattre son courage, ne servit qu'à le relever. Pour effacer cette honte, il se consacra entièrement à la république, travaillant avec un soin extrême à acquérir des amis et de la réputation. Il prouva bientôt la vérité de ce qu'il avoit dit de lui-même, que les poulains les plus vicieux deviennent meilleurs chevaux, lorsqu'ils sont domptés et dressés par un écuyer habile. Le récit des exploits de Miltiade qu'il entendoit célébrer, échauffa tellement en lui le désir de les effacer, qu'il s'arracha entièrement aux plaisirs et aux fêtes. Lorsque les compagnons de ses débauches, étonnés d'un changement si extraordinai- re et si prompt, lui en demandoient la raison, il leur répondoit que les exploits de Miltiade ne le laissoient pas dormir. Thémistocle eut sur-tout le talent rare de lire dans l'avenir. Il sut prévoir de bonne heure que la bataille de Marathon n'étoit que le prélude des efforts des Perses contre la Grèce. Comme il vouloit qu'Athènes jouât le premier rôle dans la nouvelle scène qui alloit s'ouvrir, connoissant sa foiblesse par terre, qui ne lui permettoit pas de résister même à ses égaux, il chercha à lui donner l'empire de la mer. Il sut persuader au peuple d'abolir les distributions annuelles qui se faisoient du revenu des mines, et de l'employer à construire des vaisseaux. Il l'engagea ensuite dans de petites querelles maritimes avec leurs voisins, pour l'exercer à de plus grands combats. Il étoit à la tête de la république lorsque Xercès roi de Perse, marcha contre cette ville. Il fut élu général. On arrêta que les Lacédémoniens iroient défendre le passage des Thermopyles où ils firent des prodiges de valeur; et que les Athéniens conduiroient la flotte au détroit d'Artemise, au-dessus de l'Eubée. Il s'éleva une contestation entre les Lacédémoniens et les Athéniens pour le commandement général de l'armée navale. Les alliés voulurent que ce fût un Lacédémonien. Thémistocle qui avoit droit de prétendre à cet honneur, persuada aux Athéniens d'abandonner ces disputes qui auroient pu perdre la Grèce. Cette déférence fut l'une des principales causes du salut de la Grèce. Le courage des Grecs et une tempête furieuse ruinèrent une partie de la flotte ennemie; mais il n'y eut aucune action décisive. Cependant une armée de terre de Xercès, à force de sacrifier des hommes à la valeur des Lacédémoniens, avoit franchi le passage des Thermopyles, et se répandoit dans la Phocide, mettant tout à feu et à sang. Dans ce désastre affreux, Thémistocle remua tout pour secourir sa patrie : il employa la raison pour persuader les Juges, et fit parler les Oracles pour entraîner la multitude. On rappela tous les citoyens exilés ; Aristide alla au-devant de Thémistocle qui l'avoit persécuté, (Voy. ARISTIDE.) et ils travaillèrent tous deux au salut de la République. Thémistocle fait donner un faux avis à Xercès que les Grecs veulent s'échapper, et qu'il doit se hâter de faire avancer sa flotte, s'il veut leur couper la retraite du Péloponèse ; le Persan donna dans le piège. La petite flotte grecque agissant avec tout l'avantage possible contre les Perses trop resserrés dans ce détroit, porte le désordre dans leurs premières lignes ; et bientôt toute la flotte est dispersée. Cette victoire si célèbre, sous le nom de la bataille de Salamine, coûta aux Grecs 40 vaisseaux, et les Perses en perdirent 200. Thémistocle eut tout l'honneur de cette fameuse journée, qu'on place 480 avant J. C. Quelques jours avant cette fameuse bataille, qui décida du sort de la Grèce, Thémistocle donna un exemple de son dévouement pour la cause commune. Ne pouvant dans un conseil, déterminer Euribiade à prendre une résolution vigoureuse, celui-ci fatigué de ses représentations, lui dit : On châtie ceux qui se lèvent sans ordre dans les combats publics. — Il est vrai, répondit Thémistocle, mais aussi on ne couronne jamais ceux qui attendent trop tard et qui demeurent derrière. Sur cela le Lacédémonien ayant levé le bâton sur lui comme pour le frapper : Frappe, (lui dit modestement Thémistocle) mais écoute. Surpris de tant de fermeté, de douceur et de patience, Euribiade revint à lui-même, écouta les conseils de Thémistocle et adopta enfin le seul bon parti qu'il y eût à prendre. Le héros de Salamine profita du crédit que lui donna cette victoire, pour persuader à ses concitoyens d'établir une marine puissante. C'est par ses soins qu'on bâtit le port du Pyrée, et qu'on destina des fonds pour construire des vaisseaux toutes les années. Ses services furent mal récompensés : on cabala contre lui, et il fut banni par la loi de l'Ostracisme. Après avoir erré de retraite en retraite, il se réfugia auprès du roi de Perse, qui le combla de biens, lui donna la ville de Lampsaque, et voulut lui confier le commandement général de ses armées. Le vertueux Athénien ne voulant ni porter les armes contre sa patrie, ni déplaire à Artaxercès-Longue-main son bienfaiteur, s'empoisonna, l'an 464 avant Jésus-Christ, à l'âge de 63 ans. Thémistocle, né avec une ardeur extrême pour la gloire, étoit courageux, entreprenant ; mais n'étoit pas exempt des foiblesses de l'envie. Le repos sembloit l'inquiéter. Grand homme d'état, son génie toujours prévoyant, toujours fécond en ressources, le rendit supérieur aux événemens. Personne n'a possédé à un plus haut degré, l'art si souvent nécessaire de rappeler les hommes à leurs pas P p 2 sions, pour les porter à ce qu'ils doivent faire. On cite de lui plusieurs traits honorables ou curieux. Le poète *Simonides* s'appuyant sur l'étroite liaison qu'il avoit avec ce grand homme, lui demanda quelque grace injuste. *Thémistocle* la refusa, et lui dit : *Cher Simonides, vous ne seriez pas un bon poète, si vous faisiez des vers qui péchassent contre les règles de l'Art poétique ; et moi je ne serois pas bon magistrat, si je commettois quelque action qui fût opposée aux lois de ma patrie... Thémistocle, après une célèbre victoire, marchant sur les dépouilles des ennemis, dit à celui qui le suivoit : Ramasse ces dépouilles pour toi ; car tu n'es pas THÉMISTOCLE.* Ce général avoit un fils, qui avoit beaucoup d'empire sur sa mère. *Ce petit garçon que vous voyez-la, disoit-il un jour en riant à ses amis, c'est l'arbitre de la Grèce ; car il gouverne sa mère, sa mère me gouverne, je gouverne les Athéniens, et les Athéniens gouvernent les Grecs.* Oh ! quels petits conducteurs, ajoute un auteur moderne, on trouveroit souvent aux plus grands empires, si du prince on descendoit par degrés jusqu'à la première main qui donne le branle en secret !... *Thémistocle*, chargé par les Athéniens de lever des subsides considérables sur les alliés de la république, s'acquitta facilement de sa commission sur les villes riches, parce qu'on pouvoit leur enlever une contribution plus forte que celle qu'on avoit demandée. Mais les habitans d'Andros, réduits à l'indigence, ne craignirent point de résister à ses ordres. Le général Athénien leur déclara : Qu'il ve- voit, accompagné de deux puissantes divinités, le *Besoin et la Force*, qui, disoit-il, entraînent toujours la persuasion à leur suite. — *Thémistocle*, lui répondirent les habitans d'Andros, nous nous soumettions, comme les autres alliés, à tes ordres, si nous n'étions aussi protégés par deux divinités non moins puissantes que les tiennes, l'Indigence et le Désespoir, qui méconnaissent la Force. Quelqu'un demandant un jour à *Thémistocle* : *Lequel aimeriez-vous mieux être, ou Achille ou Homère ? Et toi, repartit-il, voudrois-tu être le vainqueur aux jeux Olympiques, ou le crieur qui proclame son triomphe ?* Il parut à Franckfort en 1629, et à Leipzig en 1710, des *Lettres* in-8°, en grec et en latin, sous le nom d'un *THÉMISTOCLE*, qui n'est pas le général Athénien.
THÉOCRITE, de Syracuse, ou de l'île de Cô, ou Cos, dans la mer Égée, florisait sous Pto- lomée Philadelphie, roi d'Égypte, vers l'an 285 avant Jesus-Christ. On dit que ce poète eut l'im- prudence d'écrire des Satires contre Hiéron tyran de Syra- cuse, et qu'il fut puni de mort par ce prince. On ajoute qu'il aimait l'argent, et qu'il men- dioit bassement des récompenses pour ses vers. Théocrite s'est fait une grande réputation par ses Idylles, qui ont servi de modèle à Virgile dans ses Églogues. En- tre tous les excès, dit Boileau, ... La route est difficile Suivez, pour la trouver, Théocrite et Virgile. Que leurs tendres écrits, par les Graces dictés, Ne quittent point vos mains, jour et nuit feuilletés Seuls dans leurs doctes vers, ils pourront vous apprendre Par quel art, sans bassesse, un au- teur peut descendre, Chanter Flore, les champs, Pomane, les vergers; Au combat de la flûte animer les ber- gers; Des plaisirs de l'amour vanter la douce amorce; Changer Narcisse en fleur, couvrir Daphné d'écorce; Et par quel art encor l'églogue quelquefois Rend dignes d'un Consul la campagne et les bois. Théocrite a employé le dialecte Dorien, qui est très-propre pour ce genre. Les Idylles de ce poète passent, avec raison, pour une des plus belles images de la na- ture: on y trouve cette beauté simple, ces graces naïves, enfin ce je ne sais quoi, qu'il est plus facile de sentir que d'exprimer. « Il faut avouer cependant (dit M. Fré- ron le fils) qu'on peut quelquefois reprocher avec justice à Théocrite, certains détails bas et grossiers. La cinquantième Idylle, par exemple, a des endroits qui ne sont pas faits pour plaire à notre siè- cle; et je doute qu'on put les goûter, dans une cour polie et galante, telle que celle d'Ale- xandrie. On a vivement blâmé dans Homère les injures grossiè- res que se disent Agamemnon et Achille; mais la fureur qui les anime, peut en quelque sorte les excuser. Ici deux bergers de P p 3 sang-froid s'accablent mutuellement des reproches les plus atroces. Ce langage, il est vrai, paroît plus convenable à leur condition ; mais il n'en est pas moins contraire à la nature du Poème pastoral, qui ne doit offrir que des images riantes, et ne respirer que la paix. En vain les Scoliastes prétendent-ils excuser *Théocrite*, en disant qu'il n'a mis les discours qui nous choquent, que dans la bouche des bergers et des chevriers, et qu'il s'est conformé en cela aux mœurs connues. L'homme de goût répondra que l'art de la poëzie ne consiste pas à imiter la nature, mais la belle nature ; qu'il est un milieu entre le simple et le bas, le naïf et le grossier : que l'*Idylle* doit nous présenter l'image touchante du bonheur et des plaisirs des bergers, et non le tableau dégoûtant de leurs vices, de leurs querelles et de leur grossièreté. » *Longepierre* a traduit en françois xv *Idylles* de *Théocrite*. (*Voyez* son art.) Les meilleures éditions du texte original sont celle d'Oxford, in-8°, 1699, qu'on joint aux *Variorum* ; et de la même ville, 1770, 2 vol. in-4°, mise au jour par *Thomas Warton*. On estime aussi celle de Rome, 1516, in-8°, en grec. La première édition de ce poète est de Venise, 1495, in-fol.
II. THÉODEBERT II, roi d'Austrasie, monta sur le trône en 596, après la mort de son père Childebert, dont il partagea les états avec son frère Thierry, roi d'Orléans. Il régna d'abord sous la tutelle de Brunehaut, son aïeule; mais les grands d'Austrasie, lassés de la domination tyrannique de cette princesse, engagèrent son petit-fils à l'exiler en 599. Théodebert qui avoit joint ses forces à celles de son frère, défit successivement Clotaire et les Gascons. Brunehaut irritée contre lui, excita Thierry à lui déclarer la guerre. Ce prince le vainquit par deux fois, et le prit prisonnier. Théodebert fut envoyé à Châlons-sur-Saône, où la reine Brunehaut lui fit couper les cheveux, et le fit mourir peu après, l'an 612. On cite de lui une belle réponse qu'il fit à l'évêque Didier. Ce prélat ayant rapporté à Théodebert une somme considérable, que le prince avoit prêtée aux habitans de Verdun, il refusa de la prendre. Nous sommes trop heureux, dit-il au prélat; vous, de m'avoir procuré l'occasion de faire du bien; et moi, de ne l'avoir pas laissé échapper.
III. THÉODORA DESPUNA, née à Éblisse dans la Paphlagonie, d'un tribun militaire nommé Murin, reçut de la nature une beauté parfaite et un génie supérieur, qui fut perfectionné par une excellente éducation. Euphrosine belle-mère de l'empereur Théophile, ayant fait assembler les plus belles filles de l'empire pour lui donner une épouse, Théodora eut la préférence sur toutes ses rivales. Elle embellit le trône par sa piété et ses vertus. Devenue veuve en 842, elle prit les rênes de l'empire durant la minorité de son fils Michel, et gouverna pendant 15 ans avec sagesse. Elle rétablit le culte des Images, conclut la paix avec les Bulgares, fit observer les lois et respecter son autorité; mais comme elle génoit les passions de Michel, ce fils ingrat, indisposé d'ailleurs contre sa mère par de vils courtisans, la fit enfermer en 857 dans le monastère de Gastrie, où elle acheva saintement ses jours. Les Grecs célèbrent sa fête le 11 février. En quittant l'empire, elle laissa dans le trésor public des sommes très-considérables qu'elle avoit économisées sans vexer ses sujets. Mais l'histoire lui reproche avec raison, le massacre d'environ cent mille Manichéens ou pendus, ou noyés, ou décapités. Elle vouloit les convertir; mais c'étoit s'y prendre d'une étrange manière. Ceux qui survécurent devinrent les plus cruels ennemis des Grecs et des Romains, et augmentèrent les maux de l'empire. [Voy. l'Hist. Ecclés. de Fleury, Liv. 48, n.º 25. Voy. DANDERI et BOGORIS.]
VI. THÉODORE - STUDITE,\nfut ainsi nommé, parce qu'il fut\nabbé du monastère de Stude,\nfondé par *Studius*, consul Ro-\nmain, dans un des faubourgs de\nConstantinople. Il vit le jour en\n659, et embrassa la vie monastique\nà l'âge de 22 ans. La liberté avec\nlaquelle il blâqua l'empereur *Cons-\ntantin*, fils de *Léon IV* qui\navoit répudié l'impératrice *Marie*,\npour épouser *Théodora*, et le refus qu'il fit, sous *Léon l'Armé-\nnien*, *Michel le Begue*, et les\nautres empereurs Iconoclastes,\nd'anathématiser les Images, lui\nattirèrent de violentes persécu-\ntions. Il répondit à *Léon V*, qui\nle pressoit d'embrasser ses erreurs:\n*Vous êtes chargé de l'Etat et de\nl'Armée, prenez-en-soin, et laissez\nles affaires de l'Eglise aux Pas-\nteurs et aux Théologiens*. A la\nmort de ce prince, il obtint sa\nliberté, après sept ans d'exil. Cet\nabbé, plein de zèle, finit sa car-\nrière dans l'île de Chalcide, le\n11 novembre 826, à 67 ans. Il\nnous reste de lui des *Sermons*,\ndes *Epitres* et d'autres ouvrages\npeu lus.
VIII. THÉODORE, sur-\nnommé l'*Athée*, fut disciple d'A-\nristippe. Il adopta tous les prin-\ncipes de son maître, et enseigna 6c3 de plus qu'il n'y avoit point de Dieux. Les Cyrénéens l'exilèrent: il se réfugia à Athènes, où il auroit été conduit devant l'Aréopage et condamné, si Démétrius de Phalère n'eût trouvé le moyen de le sauver. Ptolomée fils de Lagus, le reçut chez lui, et l'envoya un jour en qualité d'ambassadeur vers Lysimaque. Le philosophe lui parla avec tant d'effronterie, que l'intendant de ce prince, qui se trouva présent, lui dit: Je crois, Théodore, que tu t'imagines qu'il n'y a pas de Bois non plus que de Dieux. On prétend que ce philosophe fut à la fin condamné à mort, et qu'on l'obligea de prendre du poison.
IX. THÉODORE, Voy. METOCHITE... BRY... n° LASCARIS... GAZA... BALZAMON... THÉODORUS... SANTABARÈNE. X. THÉODORE, roi des Corses, Voyez NEUHOFF.
II. THÉODORET, né en 386, fut disciple de Théodore de Mopsueste et de S. Jean-Chrysostome, après avoir été formé à la vertu dans un monastère. Elevé au sacerdoce, et malgré lui à l'évêché de Cyr, vers 420, il fit paroître dans sa maison, à sa table, dans ses habits et dans ses meubles, beaucoup de modestie: mais il étoit magnifique à l'égard de la ville de Cyr. Il y fit bâtir deux grands ponts, des bains publics, des fontaines et des aqueducs. Il travailla avec tant de zèle et de succès dans son diocèse, composé de 800 paroisses, dont un grand nombre étoient infectées de diverses hérésies, qu'il eut le bonheur de rendre orthodoxes tous ses diocésains. Son zèle ne se borna point à son Église; il alla prêcher à Antioche et dans les villes voisines, où il fit admirer son éloquence et son savoir, et où il convertit des milliers d'hérétiques et de pécheurs. Sa réputation fut néanmoins obscurcie pendant quelque temps, par l'attachement qu'il eut pour Jean d'Antioche et pour Nestorius, en faveur duquel il écrivit contre les XII Anathèmes de S. Cyrille d'Alexandrie; mais il effaça cette tache, en se réconciliant avec ce prélat, et en anathématisant l'Hérésiarque. Le malheur qu'il avoit eu de le favoriser, étoit bien excusable: séduit par l'extérieur mortifié des Nestoriens, il s'aveugloit sur le fond de leur doctrine, jusqu'à croire que le Concile d'Éphèse et S. Cyrille enseignoient l'unité de la nature en J. C.; mais dès qu'il eut ouvert les yeux, il s'éleva avec force contre ces hypocrites. Il combattit les Eutychéens, résista aux menaces de l'empereur Théodose II, et se vit tranquillement déposer dans le faux synode d'Éphèse. Sa vertu triompha en 451, dans le Concile général de Calcédoine, où ses lumières et sa sagesse brillèrent également. Il termina saintement sa carrière, quelques années après; il la finit comme il l'avoit commencée, dans la paix et dans la communion de l'Église. Ses bienfaits égalèrent ses vertus. « Depuis vingt-cinq ans que je suis évêque, je n'ai eu, dit-il, de procès avec personne, et j'en puis dire autant de mon clergé. Ni mes domesti- 604 THE ques, ni moi, n'avons reçu le moindre présent. J'ai donné des long-temps mon patrimoine aux pauvres, et je ne l'ai point remplacé. Je n'ai ni argent, ni maison, ni terres, pas même un tombeau. Le misérable habit qui me couvre est tout mon bien. Des revenus de mon évêché j'ai bâti des portiques et deux larges ponts, et réparé les bains publics. Je trouvai la ville sans eau, et les habitans étoient obligés d'en aller puiser dans la rivière; je leur ai fait construire un aqueduc qui en fournit abondamment. Je trouvai huit villages infectés de l'erreur des Marcionites, et deux autres remplis d'Ariens; je les ai tous convertis au péril de ma vie, ayant été plus d'une fois attaqué par les errans. » Sa politesse, son humilité, sa modération, sa charité, sont peintes dans tous ses Ecrits, qui sont en très-grand nombre. I. Une Histoire Ecclésiastique qui renferme des choses importantes qu'on ne trouve pas ailleurs, et plusieurs pièces originales. Elle commence où Eusèbe a fini la sienne, c'est-à-dire, à l'an 324 de J. C., et finit à l'an 429. Les savans y remarquent des fautes de chronologie. Son style est élevé, clair et net; mais il y emploie des métaphores un peu trop hardies. II. Un Commentaire, par demandes et par réponses, sur les VIII premiers Livres de la Bible. III. Un Commentaire sur tous les Pseumes. IV. L'Explication du Cantique des Cantiques. V. Des Commentaires sur Jérémie, sur Ezéchiel, sur Daniel, sur les XII petits Prophètes, et sur les Epîtres de S. Paul. Ce ne sont que des compilations, mais elles sont faites avec soin. L'auteur se compare aux femmes des Juifs, qui n'ayant point d'or ni de pierreries à donner à Dieu pour la construction du Tabernacle, ramassoient les poils, les laines et les lins que les autres avoient donnés, les filoient et les unissoient ensemble. VI. Cinq Livres des Fables des Hérétiques. VII. Dix Livres sur la Providence. VIII. Dix Discours sur la guérison des fausses opinions des Païens, sous le titre de Thérapeutique, traduits par le P. Mourgues, jésuite. IX. Un sur la Charité. X. Un sur S. Jean. XI. Quelques Ecrits contre S. Cyrille. XII. Des Sermons. On y trouve du choix dans les pensées, de la noblesse dans les expressions, de l'élégance et de la netteté dans le style, de la suite et de la force dans les raisonnemens. XIII. Les Vies des SS. Solitaires. XIV. Des Lettres, fort courtes pour la plupart; mais il y peint son caractère au naturel. Divers historiens lui ont reproché l'approbation qu'il donna à Abdas, évêque de Suze, lequel mit le feu à un temple des Ignicoles. Cette action n'étoit ni selon l'Évangile, ni selon la justice, ni selon la politique. Mais quel homme ne se laisse pas éblouir par de fausses lumières? La meilleure édition de ses Œuvres, est celle du P. Sirmond, en grec et en latin, 1642, 4 vol. in-fol., auxquels le P. Garnier, jésuite, a ajouté un cinquième en 1684, qui contient divers autres Traités aussi de Théodorot. Quoique ce Père de l'Église eût été lié avec les Nestoriens, il fut reconnu pour orthodoxe par le Concile de Calcédoine, et par le pape S. Lion. Le cinquième Concile général, en condamnant ses ouvrages contre S. Cyrille, ne toucha point à sa personne ; et S. Grégoire le Grand déclara depuis qu'il l'honoroit avec le Concile de Calcédoine.
THÉODORIC, premier roi des Goths en Italie, fils naturel de Théodomir, second roi des Ostrogoths, fut donné en otage, l'an 461, par Wétamir, frère et prédécesseur de Théodomir, à l'empereur Léon I. Il rendit de grands services à l'empereur Zénon, chassé de son trône par Basilisque. Ce prince lui fit élever une Statue équestre vis-à-vis du palais impérial, et l'honora du consulat en 484. Il l'envoya ensuite en Italie contre Odoucre, qu'il battit plusieurs fois, et avec lequel il fit la paix en 493. Quelque temps après, ayant fait mourir ce prince sous divers prétextes, il se vit maître de toute l'Italie. Pour s'affirmir dans ses nouveaux états, il épousa en 509 une sœur de Clovis, roi de France, sur lequel il avoit eu des avantages, contracta d'autres puissantes alliances, et fit la paix avec l'empereur Anastase, et avec les Vandales d'Afrique. Théodoric, tranquille après de violentes secousses, ne pensa plus qu'à policer son royaume. Il prit pour secrétaire d'état le célèbre Cassiodore qui remplit parfaitement ses vues. Quoique ce prince fût Arien, il protégea les Catholiques. Il ne vouloit pas même qu'ils se fissent Ariens pour lui plaire, et il fit couper la tête à un de ses officiers favoris, parce qu'il avoit embrassé l'Arianisme, en lui disant ces paroles remarquables : Si tu n'as pas gardé la foi à Dieu, comment pourrass-tu me la garder à moi qui ne suis qu'un homme ? Sa droiture le fit choi- sir par les Orthodoxes, pour juge dans une cause purement ecclésiastique. Comme il étoit souverain de Rome, il devint l'arbitre de l'élection des papes. Après la mort du pape Anastase, en 498, Laurent et Symmaque se disputèrent le trône pontifical ; on s'en remit à la décision de Théodoric, qui jugea en faveur de Symmaque. Rome lui fut redevable de plusieurs édifices, et de la réparation de ses murailles. Il embellit Pavie et Ravenne. Il ajouta 150 Lois nouvelles aux anciennes. Il régla l'asile des Lieux saints, et la succession des Clercs qui meurent sans tester. Enfin, il fut pendant 37 ans le père des Italiens et des Goths ; bienfaiteur impartial des uns et des autres, et également cher aux deux nations. Il fit fleurir le commerce dans ses états. La police s'y faisoit avec tant d'exactitude, qu'à la campagne on pouvoit garder son or comme dans les villes où il y a le plus d'ordre. Il protégea et cultiva les lettres. Les états qu'il s'étoit formés, étoient très vastes. Sa domination s'étendoit sur l'Italie, la Sicile, la Dalmatie, la Norique, la Pannonie, les deux Rhéties, la Provence, le Languedoc, et une partie de l'Espagne. Sa gloire ne se soutint pas jusqu'à la fin. L'âge, les infirmités le rendirent jaloux, avare, inquiet et soupçonneux. Les adulateurs profitèrent de ces dispositions pour perdre les deux plus respectables sujets qu'il y eût dans la République, Symmaque et Boëne son gendre. Ils périrent tous les deux par le dernier supplice. Théodoric ne survécut pas long-temps à ce double homicide. Un jour qu'on lui servit à table une tête de poisson, il s'ima- gina que c'étoit celle de *Symma-* que qui le menaçoit; et se levant saisi de frayeur, il se mit au lit, et rendit l'ame le 30 août de l'an 526, déchiré par des remords que personne ne put calmer. C'est du moins ce que rapporte *Pro-* cope.
THÉODORUS - PRODRO- MUS, auteur Grec, et connu par le Roman des *Amours de Rhodante* et *Douiles*, imprimé en grec et en latin, Paris, 1625, in 8°, et traduit en françois par *Beau-* champs, 1746, in 12. On ne sait en quel temps il florissoit. I. THÉODOSE LE GRAND, (*Flavius Theodosius Magnus*) em- pereur, étoit né en 346 à Cauca, ville de la Galice en Espagne. Son père étoit le fameux comte *Théodose*, qui avoit fait de si grands exploits sous *Valenti-* nien I, qui fut décapité à Car- thage en 376, par ordre de *Va-* lens, [ *Voyez ce mot.* ] prince crédule et barbare. Ce grand homme avoit illustré le nom de *Théodose*. Son fils se retira dans sa patrie pour pleurer son père; mais *Gratien*, qui connoissoit son mérite, l'appela à la cour et l'associa à l'empire en 379. Il lui donna en partage la Thrace, et toutes les provinces que *Valenti-* nien avoit possédées dans l'Orient. Peu de jours après son élection, *Théodose* marcha vers la Thrace, et ayant formé un corps de trou- pes, il tomba sur le camp des Goths, leur enleva leurs femmes et leurs enfans avec 4000 cha- riots qui servoient pour les con- duire. Les Barbares furent ef- frayés par cette défaite. Les Alains et d'autres Goths qui rava- geoient les provinces voisines, lui envoyèrent faire des propositions de paix, et acceptèrent toutes les conditions qu'il leur imposa. (*Voy*, AMPHILOQUE, et I. ARSENE.) L'année d'après en 380, *Théo-* dose, malade à Thessalonique, se fit baptiser par *Ascale* évêque de cette ville. Pour consacrer son entrée dans le Christianisme, il ordonna à tous ses sujets, par une loi du 28 février, de recon- noître le *Père*, le *Fils*, et le *Sacrit - Esprit*, comme un seul Dieu en trois personnes. A cette loi contre l'erreur, il en joignit d'autres pour le maintien de la police. L'une défendoit aux juges de connoître d'aucune action cri- minelle durant les 40 jours du Carême. Une autre ordonnoit de très-grandes peines contre les femmes qui contractoient de se- condes noces pendant le deuil de leur premier mari, qui étoit de dix mois. Par une loi plus sage, il ordonna qu'on délivrait les prisonniers à Pâques. Ce fut en portant cette ordonnance qu'il dit ces paroles mémorables: *Fuit* à Dieu qu'il fût en mon pouvoir de ressusciter les Morts!* Il cou- ronna tous ces réglemens salutai- res par des Édits sévères contre les délateurs convaincus de men- songe. *Athalarie* roi des Goths, se réfugia vers ce temps auprès de *Théodose*, qui le traita en roi, et qui lui fit après sa mort des fu- nérailles magnifiques: cette géné- rosité n'empêcha pas que plusieurs Barbares ne fissent des irruptions dans la Thrace. *Théodose* marche contre eux, leur livre bataille au mois d'août 381, les défait et les force à repasser le Danube. Son nom pénétra dans les pays étran- gers. *Super III* roi de Perse, lui envoya des ambassadeurs, pour lui demander à faire alliance ensemble. Ces deux princes firent un traité de paix qui dura longtemps. L'an 385 fut célèbre par une conjuration formée contre lui. Il défendit de citer en justice ceux qui sans être complices, en avoient été instruits, et ne l'avoient pas découverte. Il laissa condamner les conjurés, et leur envoya leur grace lorsqu'on les conduisoit au supplice. Ils furent redevables de la vie à *Ste. Flaccille* sa femme, à qui la religion inspira ce que la politique avoit inspiré à *Livie*, femme d'*Auguste*, à l'égard de *Cinna*. La clémence de *Théodose* se démentit dans une occasion plus importante. Il y eut, en 390, une sédition à Thessalonique, capitale de la Macédoine. *Botherie* gouverneur de l'Illyrie, avoit fait mettre en prison un cocher accusé du crime infâme de pédérastie. Lorsqu'on donna dans cette ville des spectacles, en réjouissance des victoires de *Théodose*, le peuple demanda qu'on mit ce cocher en liberté; et sur le refus du gouverneur, on prit les armes et l'on tua plusieurs officiers de la garnison. *Botherie* vint en personne pour appuyer ce tumulte; mais il fut lui-même massacré. *Théodose* à cette nouvelle, n'écouta que sa colère, et fit passer tous les habitans au fil de l'épée. On peut voir dans l'article de *S. AMBROISE*, comment cet illustre prélat lui fit expier cette horreur, d'autant plus révoltante dans *Théodose*, qu'il avoit pardonné à la ville d'Antioche, coupable du même crime. Cependant *Maxime* qui avoit tué *Grotien*, et qui s'étoit fait déclarer empereur, pressoit le jeune *Valentinien*. *Théodose* fit la guerre à ce tyran, le délit en deux batailles, dans la Hongrie et en Italie; et l'ayant poursuivi jusqu'à Aquilée, il contraignit les soldats de le lui remettre. On l'amena dans le camp de *Théodose*, qui vouloit lui pardonner; mais les soldats le jugeant indigne de sa clémence, le tuèrent hors de sa tente, et lui coupèrent la tête. C'est ainsi que finit cette guerre, deux ans avant la cruelle scène de Thessalonique, et que *Théodose* ayant pacifié l'Occident pour *Valentinien*, s'assura la possession de l'Orient pour lui et pour ses enfans. L'année suivante 389, il vint à Rome pour y recevoir les honneurs du triomphe, et y fit abattre les restes de l'idolâtrie. Après ce triomphe, *Théodose* retourna à Constantinople, et défit une troupe de Barbares qui pilloient la Macédoine et la Thrace. *Arbogaste* Gaulois d'origine, dépouilla l'empereur *Valentinien* de son autorité, et lui donna la mort. Pour éviter la peine due à son crime, il choisit *Eugène* homme de la lie du peuple, qui avoit enseigné la grammaire, et le fit déclarer empereur, à condition qu'il permettrait l'idolâtrie. *Théodose* se prépara à lui faire la guerre; et après avoir été battu, il a dit l'usurpateur le 6 septembre, à Aquilée, l'an 394. *Eugène* eut la tête tranchée, et *Arbogaste* se tua lui-même. On faisoit de grands préparatifs à Constantinople pour recevoir *Théodose* en triomphe; il tomba malade à Milan, et y mourut d'hydropisie, le 17 janvier 395. Il étoit âgé de 50 ans, et en avoit régné 16. Son corps fut porté à Constantinople où *Arcade* son fils le fit mettre dans le mausolée de *Constantin*. *Théodose* doit être mis au nombre des rois G08 THE qui font honneur à l'humanité. S'il eut des passions violentes, il les réprima par de violens efforts. La colère et la vengeance furent ses premiers mouvemens, mais la réflexion le ramenoit à la douceur. On connoit cette Loi si digne d'un prince Chrétien, portée en 395 au sujet de ceux qui attaquent la réputation de leur monarque : Si quelqu'un, dit-il, s'échappe jusqu'à diffumer notre nom, notre gouvernement et notre conduite, nous ne voulons point qu'il soit sujet à la peine ordinaire portée par les lois, ou que nos officiers lui fassent souffrir aucun traitement rigoureux : car si c'est par légèreté qu'il ait mal porté de nous, il faut le mépriser ; si c'est par une aveugle folie, il est digne de compassion ; et si c'est par malice, il faut lui pardonner. Plusieurs écrivains l'ont comparé à Trajan dont il descendoit, et à qui il ressembloit par la figure et par le caractère : l'un et l'autre étoient bienfaisans, magnifiques, justes, humains. Tel Théodose avoit été à l'égard de ses amis, dans l'état de simple particulier, tel il fut envers tout le monde, après être monté sur le trône. Sa règle étoit d'en agir avec ses sujets, comme il avoit autrefois souhaité d'être traité lui-même par l'Empereur. Il n'avoit rien de la fierté qu'inspire le sceptre. S'il accordoit quelque préférence honorable, c'étoit aux savans et aux gens de lettres. Jamais le peuple ne fut moins chargé d'impôts que sous son règne. Il appeloit une heure perdue, celle où il n'avoit pu faire du bien. Il savoit parler à chacun selon son rang, sa qualité, sa profession ; ses discours avoient en même temps de la grace et de la dignité. Il pratiquoit les exercices du corps, sans se livrer trop au plaisir, et sans se fatiguer : il aimoit sur tout la promenade ; mais le travail des affaires précédoit toujours le délassement. Il n'employoit d'autre régime pour conserver sa santé, qu'une vie sobre et frugale : ce qui ne l'empêchoit pas de donner dans l'occasion des repas où l'élégance et la gaieté brilloient plus que la dépense. Il diminua dès le commencement celle de sa table, et son exemple tint lieu de loi somptuaire ; mais il conserva toujours dans le service de sa maison, cet air de grandeur qui convient à un puissant prince. Les libéralités qu'il fit aux habitans de Constantinople, y attirèrent un si grand nombre de citoyens, qu'on délibéra sur la fin de son règne, si l'on ne feroit point une seconde enceinte, quoique dix ans auparavant les maisons n'occupassent qu'une très-petite partie de la ville, le reste n'étant que des jardins ou des terres labourables. C'est le dernier prince qui ait possédé l'empire romain en entier. Il laissa trois enfans : Arcade, Honorius et Pulchérie. Arcade fut empereur d'Orient, et Honorius d'Occident. — L'Editeur du Dictionnaire de Ladvocat, fait naître Théodose vers l'an 336, et lui donne 60 ans de vie. M. Beauvais dans son Histoire abrégée des Empereurs, place la naissance de Théodose en 346, et le fait mourir âgé de 50 ans. Nous avons cru devoir donner la préférence à cet auteur, qui est très-instruit, et qui a suivi en cela les meilleurs historiens.
II. THÉODOSE II. le Jeune, petit-fils du précédent, né le 11 avril 401, succéda à Arcade son père, père, le 1er mai 408. Ste. Pulchérie sa sœur, gouverna sous son nom. C'est elle qui lui fit épouser Athénaïs, fille du philosophe Léonce, laquelle reçut au baptême le nom d'Eudoxie. Théodose placé sur le trône, ne prit presque aucune part aux événements de son règne. Les Perses armèrent contre lui en 421; il leva des troupes pour s'opposer à leurs conquêtes. Les deux armées qui se cherchoient l'une l'autre, furent toutes les deux saisies de crainte lorsqu'elles s'approchèrent, et fuirent chacune de leur côté. Les Perses se précipitèrent dans l'Euphrate, où il en périt près de cent mille. Les Romains abandonnèrent le siège de Nisibe, brûlèrent leurs machines et rentrèrent dans les terres de l'empire. Il envoya ensuite une armée en Afrique contre Genseric, roi des Vandales, qui fut encore plus malheureuse. Il fut obligé de la rappeler, pour l'opposer aux Huns qui ravageaient la Thrace sous la conduite d'Attila. Ses troupes n'ayant pu arrêter les courses de ces Barbares, ce ne fut qu'à force d'argent qu'il les fit retirer. Théodose II se rendit méprisable par la confiance qu'il donna à ses cunuques. Sa foiblesse alloit jusqu'à signer ce qu'on lui présentoit, sans prendre même la peine de le lire. La vertueuse Pulchérie sa sœur, l'avoit corrigé de plusieurs défauts; elle le corrigera encore de celui-là. Un jour elle lui présenta un acte à signer, par lequel « il abandonnoit l'impératrice sa femme, pour être esclave. » Il le signa sans le lire; et lorsque Pulchérie lui eut fait connoître ce que c'étoit, il en eut une telle confusion, qu'il ne retomba jamais dans la même faute. Ce prince, particulier estimable, mais monarque méprisé, avoit d'abord favorisé les Nestoriens et les Eutychéens; il les condamna sur la fin de sa vie. Il mourut le 28 juillet 450, à 49 ans, ne laissant que Licinia Eudoxia, femme de Valentinien III. Théodose II avoit de la douceur, et du goût pour les arts. C'est lui qui publia, le 15 janvier 438, le Code dit Théodosien de son nom, imprimé à Lyon en 1665, 6 tom. in-fol.; c'est un recueil de lois choisies entre celles que les empereurs légitimes avoient faites. Après la mort de ce prince, Pulchérie fit élire Marcien.
II. THÉODOTE de BYZANCE, surnommé le Corroyeur, du nom de sa profession. Pendant la persécution qui s'éleva sous Marc-Aurèle, Théodote fut arrêté avec beaucoup de Chrétiens qui confessèrent J. C., et méritèrent la couronne du martyre. Ce misérable renonça à son Dieu : les Fidelles lui firent tous les reproches que méritoit son crime ; et pour s'excuser, il voulut prouver que Jesus - Christ n'étoit qu'un homme. Sa doctrine souleva tout le monde, et Théodote fut excommunié par le pape Victor ; il trouva cependant des disciples, qu'on nomma Théodotions, et Alogiens. Ils prétendoient que la doctrine de leur maître avoit été enseignée par les Apôtres, jusqu'au pontificat de Zéphirin, qui avoit corrompu la doctrine de l'Église, en faisant un dogme de la divinité de J. C.
III. THÉODOTE le Banquier, tira ce nom de la profession qu'il exerçoit. Il fut l'auteur de la secte des Melchisédiciens, qui prétendoient que J. C., dont ils nioient la divinité, étoit inférieur à Melchisedech. « Voyant ( dit M. Pluquet ) qu'on appliquoit à J. C. ces paroles du Pseaume : Vous êtes Prêtre selon l'ordre de Melchisedech ; il crut voir dans ce texte une raison péremptoire contre la divinité de J. C. : et tout l'effort de son esprit se tourna du côté des preuves qui pouvoient établir que Melchisedech étoit supérieur à JESUS-CHRIST. Ce point devint le principe fondamental du sentiment de Théodote le Banquier et de ses disciples. On rechercha tous les endroits de l'Écriture qui parloient de Melchisedech. On trouva que Moïse le représentoit comme le prêtre du Très-Haut ; qu'il avoit béni Abraham ; que S. Paul assuroit que Melchisedech étoit sans père, sans mère, sans généalogie, sans commencement de jours, et sans fin de vie, sacrificateur pour toujours. Théodote et ses disciples conclurent de-là que Melchisedech n'étoit point un homme comme les autres hommes, et qu'il étoit supérieur à J. C. qui avoit commencé et qui étoit mort ; enfin, que Melchisedech étoit le premier pontife du sacerdoce éternel, par lequel nous avions accès auprès de Dieu, et qu'il devoit être l'objet du culte des hommes. Les disciples de Théodote firent donc leurs oblations et leurs prières au nom de Melchisedech, qu'ils regardoient comme le vrai médiateur entre Dieu et les hommes, et qui devoit nous bénir comme il avoit béni Abraham. Hicrax, sur la fin du IIIe siècle, adopta en partie l'erreur de Théodote, et prétendit que Melchisedech étoit le Saint-Esprit. » Mais toutes ces rêveries tombèrent peu à peu dans l'abyme de l'oubli.
THÉODOTION, natif d'Éphèse, fut disciple de Taten, puis sectateur de Marcion. Il passa ensuite dans les synagogues des Juifs où il fut reçu, à condition qu'il traduiroit l'Ancien Testament en grec. Il remplit sa promesse l'an 185, sous le règne de Commode. Il ne nous reste de lui que des fragmens de cette Version. Elle étoit moins fidelle que celle des Septante et d'Aquila, qui avoient été faites auparavant; et l'auteur s'étoit permis d'ajouter ou de retrancher des passages entiers.
II. THEON d'ALEXANDRIE philosophe et mathématicien du Q 9 2 temps de *Théodose le Grand*, fut père de la savante *Hypacie*. On a de lui: I. Des Commentaires sur *Eclide*, en grec, Bale 1533, infol.; en latin, 1546. II. Sur *Aratus*, Oxford, 1672, in-4°. — Il ne faut pas le confondre avec *Théon* de Smyrne, auteur de l'*Expositio eorum que in Mathematicis ad Platonis lectionem utilia sunt*, par *Ionaëlem Burialdam*, Paris, 1644, in-4°, en grec et en latin. I. THÉOPHANE, (Mith.) fille que *Neptune* épousa, et qu'il métamorphosa en brebis. Elle fut mère du fameux bélier de la *Toison d'or*.
III. THÉOPHANE, (George) d'une des plus nobles et des plus riches maisons de Constantinople, fut marié très-jeune, et vécut en continence avec sa femme. Il embrassa ensuite l'état monastique, et se fit un nom respectable par ses vertus. S'étant trouvé en 787 au VII$^{e}$ concile général, il reçut des Pères de cette assemblée, les honneurs les plus distingués. L'empereur *Léon l'Arménien* l'exila dans l'île de Samothrace, où il mourut en 818. On a de lui une *Chronique* qui commence où finit celle de *Synovèle*, et qui va jusqu'au règne de *Michel Caropalate*. Elle fut imprimée au Louvre en 1655, infol., en grec et en latin, avec celle de *Léon le Grammairien*, *cum Notis*. On y trouve des choses utiles, mais on y rencontre souvent les traces d'un esprit crédule et d'un critique sans jugement. — Il ne faut pas le confondre avec THÉOPHANE *Cerameus*, c'est-à-dire le *Potier*, évêque de Tauromine en Sicile, dans le XI$^{e}$ siècle. On a de lui des *Homélies*, imprimées en grec et en latin, à Paris, en 1644.
IV. THÉOPHANE PROCOPOWICH, archevêque de Novogorod né à Kiow en 1681, mort en 1736, a écrit la *Vie de Pierre le Grand*, qui l'avoit placé à la tête du Synode établi après la suppression de la dignité patriarchale.
THÉOPHILACTE, Voyez THÉOPHYLACTE, et II. MICHEL à la fin. I. THÉOPHILE, viᵉ évêque d'Antioche, fut élevé sur ce siège l'an 176 de J. C. Il écrivit contre Marcion et contre Hermogène, et gouverna sagement son Église jusque vers l'an 186. Il nous reste de lui III Livres en grec, adressés à Autolycus, contre les calomniateurs de la religion chrétienne. C'est dans cet ouvrage qu'on trouve pour la première fois le mot de Trinité. Il a été imprimé en grec et en latin, avec les Œuvres de S. Justin, 1642, in-fol. L'auteur s'attache à y montrer la vérité du Christianisme et l'absurdité de l'idolâtrie.
III. THÉOPHILE, empereur d'Orient, monta sur le trône en octobre 829, après son père Michel le Bègue, qui l'avoit déjà associé à l'empire, et lui avoit inspiré son horreur pour les saintes Images. Cette longue et funeste dispute divisoit toujours l'empire; Théophile eut la foiblesse de s'en mêler, et la cruauté de persécuter ceux qui ne pensoient pas comme lui. Il commença son règne par le châtiment des assassins de Léon l'Arménien; il songea ensuite sérieusement à repousser les Sarrasins. Il leur livra cinq fois bataille, et fut presque toujours malheureux. Le chagrin que lui causa la perte de la dernière, le toucha si vivement, qu'il en mourut de douleur en janvier 842. On a dit beaucoup de bien et beaucoup de mal de ce prince. Suivant les uns, il étoit bon politique et aimoit la justice; suivant d'autres, il n'avoit que des vertus feintes et des vices réels; ils le peignent colère, emporté, vindicatif, soupçonneux. Les Catholiques l'ont accusé d'impiété. Si l'on en croit quelques historiens, il rejetoit non-seulement le culte des Images, mais encore la Divinité de Jesus - Christ, l'existence des Démons, et la Résurrection des corps. Il est probable que s'il avoit pensé ainsi, il auroit pris avec moins de chaleur la dispute des Iconoclastes, pour laquelle il ne craignit point de répandre le sang des Catholiques. Michel son fils lui succéda, sous la tutelle de l'impératrice Théodora Despana, qui rétablit l'honneur des Images. Voyez THÉOPHOBE... III. THÉODORA... et DANDERI.
IV. THÉOPHILE, surnommé VIAUD, poète François, naquit vers l'an 1590, à Clérac dans Q q 5 l'Agénois, d'un avocat, et non pas d'un cabaretier, comme dit le déclamateur *Garasse*. Il avoit l'imagination de son pays, et étoit d'une société agréable. Ayant quitté de bonne heure la province pour la capitale, il y plut par ses saillies et ses impromptu, parmi lesquels on cite celui-ci adressé à un homme qui lui disoit que tous les poètes étoient fous : *Cui, je l'avoue avec vous Que tous les Poètes sont fous ; Mais sachant ce que vous êtes, Tous les fous ne sont pas poètes.* On a encore cité cet *Impromptu* à une dame qui vouloit être comparée au soleil : *Que me veut donc cette importune ? Que je la compare au soleil. Il est commun, elle est commune : Vil à ce qu'ils ont de pareil.* *Théophile* auroit pu être heureux, s'il s'étoit borné à ces saillies de société. Mais sa conduite et ses écrits trop libres lui attirèrent bien des chagrins. Il fut obligé de passer en Angleterre en 1619. Ses amis lui ayant obtenu son rappel, il abjura le calvinisme. Sa conversion ne changea ni ses mœurs peu réglées, ni son esprit porté au libertinage. Le *Parnasse Satirique*, recueil sali par une lubricité dégoûtante et par une impiété effrénée, ayant paru en 1622, on l'attribua généralement à *Théophile*. L'ouvrage fut flétri, l'auteur déclaré criminel de lèse-majesté divine, et condamné à être brûlé; ce qui fut exécuté en effigie. On le poursuivit vivement; il fut arrêté au Catelet en Picardie, ramené à Paris, et renfermé dans le même cachot où *Ravaillia* avoit été mis. Son affaire fut examinée de nouveau, et sur les protestations réitérées de son innocence, le parlement se contenta de le condamner à un bannissement. Ce poète mourut à Paris, en 1626, à 36 ans, dans l'hôtel du duc de *Montmorency* qui lui avoit donné un asile. La veille de sa mort, *Boissat* son ami étant allé le voir, *Théophile* lui témoigna une grande envie de manger des anchois, et le pria instamment de lui en envoyer. Mais *Boissat*, persuadé que ce mets étoit fort contraire à un malade, refusa de le satisfaire. Il se repentit depuis de ne s'être pas prêté aux derniers désirs d'un ami, parce que la nature demande quelquefois des choses qui, toutes mal - saines qu'elles - paroissent, peuvent être salutaires par la disposition particulière où l'on se trouve. « On ne peut pas nier (dit *Nicéron*) que *Théophile* n'ait été déréglé dans ses mœurs, libre dans ses discours, et cynique dans ses vers; mais il est difficile de se persuader qu'il ait été aussi coupable que bien des gens se l'imaginent, et que le Père *Garasse* le représente dans sa *Doctrine curieuse*, sur tout lorsqu'on a lu ses Apologies. Car, quoiqu'il soit à présumer qu'il y a altéré la vérité en bien des choses, il n'est pas cependant croyable qu'il n'y ait rien de vrai, et que tous les faits qu'il y rapporte, soient absolument faux. » [ *Voyez RACAN.* ] Les vers de *Théophile* sont pleins d'irrégularités et de négligences; mais on y remarque quelque génie et de l'imagination. Il est un des premiers auteurs qui aient donné des ouvrages mêlés de prose et de vers. On a de lui un Recueil de *Poésies*, qui consistent en *Élégies*, *Odes*, *Sonnets*, etc.; un *Traité de l'In-* mortalité de l'Ame, en vers et en prose; Pyrame et Thisbé, tragédie; Socrate mourant, tragédie; Pasiphaé, tragédie, 1618, très-médiocres; trois Apologies; des Lettres, Paris, 1662, in-12; ses Nouvelles Œuvres, Paris, 1642, in-8°, etc.
THÉOPOMPE, célèbre ora, teur et historien de l'île de Chie- ent *Isocrate* pour maître. Il remporta le prix qu'*Artemise* avoit décerné à celui qui feroit le plus bel Eloge funèbre de *Mausole* son époux. Tous ses Ouvrages se sont perdus. On regrette ses Histoires; elles étoient, suivant les anciens auteurs, écrites avec exactitude, quoique l'auteur eût du penchant à la satire. *Joseph* rapporte que *Théopompe* ayant voulu insérer dans un de ses ouvrages historiques, quelques endroits des Livres saints, eut l'esprit troublé pendant trente jours; et que dans un intervalle lucide, ayant résolu de quitter son dessein, il fut guéri de sa maladie. Mais il y a apparence que ce conte n'est qu'une fiction du faux *Aristée*.
THERAIZE, (Michel) docteur de Sorbonne, de Chauni en Picardie, mourut en 1726, à 58 ans, après avoir été chanoine de Saint-Etienne de Hombourg, diocèse de Metz, puis grand-chantre, chanoine et official de Saint-Fursi de Péronne, et curé de la paroisse de Saint-Sauveur de la même ville. On a de lui un ouvrage plein de recherches, imprimé en 1690, sous le titre de *Questions sur la Messe publique solennelle*. On y trouve une explication littérale et historique des cérémonies de la Messe et de ses rubriques. 618 THE
THERAMÈNE, illustre Athénien, se signala par la grandeur d'ame avec laquelle il méprisa la mort. Il étoit l'un des 30 Tyrans qui firent mourir en 8 mois, dit *Xénophon*, et en pleine paix, plus de citoyens que les ennemis n'en avoient tué dans 30 ans de guerre; mais il avoit de l'honneur et aimoit sa patrie. Quand il vit les violences et les excès où se portoient ses collègues, incarcérant les pauvres, condamnant les riches à l'exil, à la confiscation de leurs biens et à la mort, il se déclara contre eux ouvertement, et parlà il s'attira leur haine. Les Tyrans ne pouvant supporter sa liberté, prirent la résolution de le faire mourir. *Critias* qui d'abord avoit été fort uni avec lui, fut son délateur devant le sénat. Il l'accusa de troubler l'Etat et de vouloir renverser le gouvernement présent. Quelques citoyens vertueux prirent la défense de *Théramène* et furent écoutés avec plaisir. *Critias* craignit alors que, si on laissoit la chose à la décision du sénat, il ne le renvoyât absous. Ayant donc fait approcher des barreaux, la jeunesse qu'il avoit armée de poignards, il dit qu'il croyoit que c'étoit le devoir d'un souverain magistrat d'empêcher que la justice ne fût surprise. « Car, continua-t-il, puisque la loi ne veut pas qu'on fasse mourir ceux qui sont du nombre de 3000, autrement que par l'avis du sénat, j'efface *Théramène* de ce nombre, et je le condamne à mort, en vertu de mon autorité et de celle de nos collègues. » A ces mots *Théramène* sautant sur l'autel: « Je demande, *dit-il*, Athéniens, que mon procès me soit fait conformément à la loi, et l'on ne peut me le refuser sans injustice. Ce n'est pas que je ne voie assez que mon bon droit ne me servira de rien, non plus que l'asile des autels; mais je veux montrer au moins que mes ennemis ne respectent ni les Dieux ni les hommes; et des gens sages comme vous, doivent voir qu'il n'est pas plus difficile d'effacer leur nom du nombre des citoyens, que celui de *Théramène*. » Alors *Critias* ordonna aux officiers de la justice de l'arracher de l'autel. Tout étoit dans le silence et dans la crainte, à la vue des soldats armés qui environnoient le sénat. De tous les sénateurs, le seul *Socrate*, dont *Théramène* avoit reçu des leçons, prit sa défense, et se mit en devoir de s'opposer aux officiers de la justice. Mais ses foibles efforts ne purent délivrer *Théramène*; et, malgré lui, il fut condamné, vers l'an 403 avant J. C., à boire la ciguë. Après l'avoir avalée comme s'il eût voulu éteindre une grande soif, il en jeta le reste sur la table, de façon qu'il rendit un certain son, et dit en riant: *Ceci est à la santé du beau CRITIAS*. Il se conforma ainsi à la coutume observée chez les Grecs dans les repas de réjouissance, de nommer celui à qui l'on devoit tendre le verre. Ensuite il donna la coupe de poison au valet qui le lui avoit préparé, pour la présenter à *Critias*. Ce héros se joua, jusqu'au dernier moment, de la mort qu'il portoit déjà dans son sein, et prédit celle de *Critias*, qui suivit de près la sienne. I. THÉRÈSE, (Sainte) née à Avila dans la vieille Castille, le 28 mars 1515, étoit la cadette de trois filles d'Alphonse-Sanchez de Cépède, et de Béatrix d'Ahumade, tous deux aussi illustres par leur piété que par leur noblesse. La lecture de la Vie des Saints qu'Alphonse faisoit tous les jours dans sa famille, inspira à Thérèse une grande envie de répandre son sang pour J. C. Elle s'échappa un jour avec un de ses frères pour aller chercher le martyre parmi les Maures. On les rameina, et ces jeunes gens ne pouvant être martyrs, résolurent de vivre en hermites. Ils dressèrent de petites cellules dans le jardin de leur père, où ils se retiroient souvent pour prier. Thérèse continua de se porter ainsi à la vertu jusqu'à la mort de sa mère, qu'elle perdit à l'âge de 12 ans. Cette époque fut celle de son changement. La lecture des Romans la jeta dans la dissipation, et l'amour d'elle-même et du plaisir auroit bientôt éteint toute sa ferveur, si son père ne l'eût mise en pension dans un convent d'Augustines. Elle apperçut le précipice auquel la grace de Dieu venoit de l'arracher: et pour l'éviter à l'avenir, elle se retira dans le monastère de l'Incarnation de l'Ordre du Mont-Carmel, à Avila, et y prit l'habit le 2 novembre 1536, à 21 ans. Ce couvent étoit un de ces monastères où le luxe et les plaisirs du monde sont poussés aussi loin que dans le monde même. Thérèse entreprit de le réformer. Après avoir essuyé une infinité de traverses, elle eut la consolation de voir le premier monastère de sa Réforme fondé dans Avila en 1562. Le succès de la réformation des Religieuses l'engagea à entreprendre celle des Religieux. On en vit les premiers fruits en 1568, par la fondation d'un monastère à Dorvello, diocèse d'Avila, où le bienheureux Jean de la Croix fit profession à la tête des Religieux qui embrassoient la Réforme. Ce fut l'origine des Carmes déchaussés. Dieu répandit des bénédictions si abondantes sur la famille de Thérèse, que cette sainte vierge laissa 30 monastères réformés, 14 d'hommes et 16 de filles. Après avoir vécu dans le cloître 47 ans, les 27 premiers dans la maison de l'Incarnation, et les 20 autres dans la Réforme, elle mourut à Alve, en retournant de Burgos où elle venoit de fonder un nouveau monastère, le 4 octobre 1582, à 68 ans. Son Institut fut porté de son vivant jusqu'au Mexique dans les Indes Orientales, et s'étendit en Italie. Il passa ensuite en France, aux Pays-Bas, et dans tous les pays de la Chrétienté. Grégoire XV la canonise en 1621. L'ouverture de son tombeau fut faite le 2 octobre 1750, 128 ans et 6 mois depuis sa canonisation. L'Espagne l'a adoptée pour patrone. Quelques auteurs ont décrit la beauté de son corps, dit Baillet; mais le tableau de la beauté de son ame est bien plus intéressant. Tendre et affectueuse jusqu'à répandre les larmes les plus abondantes; vive et toute de flamme, sans délire et sans emportement, cette Sainte porta l'amour divin au plus haut degré de sensibilité dont soit susceptible le cœur humain. On connoit sa sentence favorite, dans ses élans de tendresse: Ou souffrir, Seigneur, ou mourir! et sa belle pensée au sujet du Démon: Ce malheureux, disoit-elle, qui ne sauroit aimer. Son humilité étoit extrême. Un jour un Religieux de sa Réforme lui disoit bonnement, qu'elle avoit la réputation d'être Sainte : *On dit de moi*, répondit-elle, *trois choses* ; que j'étois assez bien faite, que j'avois de l'esprit, et que j'étois Sainte. *J'ai cru les deux premières pendant quelque temps*, et je me suis confessée d'une vanité aussi pitoyable ; mais pour la troisième, je n'ai jamais été assez folle pour me le persuader un moment. On lui a reproché qu'elle appelait son confesseur, *Mon fils* ; mais on voit bien, dit l'abbé de *Choisi*, que c'est par obéissance. *Mon fils*, lui dit-elle, *puisque votre humilité m'oblige*, pour vous obéir, à vous nommer ainsi, etc. Et quelques lignes après, elle ajoute : *Je vous conjure*, mon Père (car étant mon Confesseur, je dois bien vous nommer ainsi, quoique, pour vous obéir, je vous aie nommé mon Fils), je vous conjure de me détromper si je suis dans l'erreur, etc. Et d'ailleurs l'humilité qui paroissait dans ses Écrits et dans toutes ses actions, la justifie assez. Nous ne devons pas oublier sa patience héroïque dans les maladies du corps, dans les peines d'esprit, dans les persécutions des méchans, dans les contradictions des gens de bien. Au milieu de tant de maux, elle eut une confiance en Dieu sans réserve, et une union avec lui dont rien ne put la détacher. On a de *Ste. Thérèse* plusieurs ouvrages, où l'on admire également la piété, l'énergie des sentimens, la beauté et l'agrément du style. Les principaux sont : I. Un volume de *Lettres*, publiées avec les *Notes* de Don Juan de Palafox, évêque d'Osma. II. Sa *Vie*, composée par elle-même. III. La *Manière de visiter les Monastères des Religieux*. IV. Les *Relations* de son esprit et de son intérieur pour ses Confesseurs. V. Le *Chemin de la Perfection*. VI. Le *Château de l'Ame*, traduit par *Félibien*. C'est une fiction où il y a plus de piété que de bon goût, dans laquelle elle représente l'âme comme un château dont l'oraison est la porte. «J'espère, mes sœurs, (dit-elle en s'adressant à ses religieuses) que vous trouverez de la consolation dans ce château intérieur, où vous pourrez à quelque heure que ce soit, entrer et vous promener sans en demander la permission à vos supérieures.» Ce ton d'une aimable gaieté, partage de la véritable vertu, se fait sentir dans ses autres Écrits, où l'enjouement se mêle quelquefois au langage de la sublime dévotion ; mais on ne doit pas les mettre indifféremment entre les mains de tout le monde. *Baillet* les compare au soleil, qui fait un bien infini à ceux qui ont la vue bonne, mais qui éblouit les yeux foibles ou malades. En effet, les Quiétistes en ont abusé pour appuyer et répandre leurs erreurs. *Arnaud d'Andilly* a traduit presque tous ces ouvrages en notre langue, 1670, in -4° *La Monnoie* a mis en vers françois, *l'Action de graces* que faisait cette Sainte après la Communion... *Voyez la Vie de Sainte Thérèse par Villefore*, qui a aussi donné quelques-unes de ses *Lettres*.
**THEUDIS**, gouverneur général de l'Espagne, avoit de grands biens et de la valeur. Les Visigoths l'élurent unanimement pour leur roi, après la mort d'*Amalaric* en 531. Il établit sa résidence au-delà des Pyrénées: et son éloignement donna à *Childebert*, roi de Paris, et à *Clotaire*, roi de Soissons, la facilité de s'emparer d'une partie de ce que les Visigoths possédoient dans les Gaules. Mais ces princes s'étant engagés dans l'intérieur de l'Espagne, *Theudisele*, général de *Theudis*, occupa les gorges des Pyrénées pour leur couper la retraite. Ce ne fut qu'à force d'argent qu'ils puent ob- obtenir la liberté du passage dans quelques défilés. *Theudis* gouvernoit en paix, lorsqu'un sujet mécontent contrefit le fou pour s'introduire dans le palais et lui plonger le poignard dans le sein, en 548. Avant que d'expirer, *Theudis* défendit de punir son meurtrier, parce qu'il regardoit sa mort comme un juste châtiment d'un pareil crime dont il s'étoit rendu coupable.
THEVENEAU, *Voy*. INSERT. I. THEVENOT, (Jean) voyageur, mort en 1667, le même qui apporta, dit-on, le café en France, en 1666, est auteur d'un *Voyage en Asie*, Amsterdam, 1727, 5 vol. in-12. Il y en a une ancienne édition, en 3 vol. in-4°. Ce Recueil est estimé; et quelques auteurs l'ont attribué à *Melchisedech Thevenot*, qui est l'objet de l'article suivant. La pureté de la diction n'est pas ce qu'il faut rechercher dans ces deux voyageurs.
II. THEVENOT, (Melchisedech) naquit avec une passion extrême pour les voyages, et dès sa jeunesse il quitta Paris, sa patrie, pour parcourir l'univers. Il ne vit néanmoins qu'une partie de l'Europe; mais l'étude des langues et le soin qu'il prit de s'informer avec exactitude des mœurs et des coutumes des différens peuples, le rendirent peut-être plus habile dans la connoissance des pays étrangers, que s'il eût voyagé lui-même. Une autre inclination de *Thevenot* étoit de ramasser de toute part les livres et les manuscrits les plus rares. La garde de la bibliothèque du roi lui ayant été confiée, il l'augmenta d'un nombre considérable de volumes qui manquoient à ce riche trésor. *Thevenot* assista au conclave tenu après la mort d'*Innocent X*: il fut chargé de négocier avec la république de Gênes, en qualité d'envoyé du roi. Il remplit cet emploi avec succès. Une fièvre double - tierce, qu'il continue par une diète opiniâtre, l'emporta le 29 octobre 1692, à 71 ans. On a de lui : I. Des *Voyages*, 1696, 2 vol. in-fol., dans lesquels il a inséré la *Description d'un Niveau* de son invention, qui est plus sûr et plus juste que les autres Niveaux dont on s'étoit servi auparavant. II. L'*Art de nager*, 1696, in-12. Il faut joindre au Recueil intéressant et curieux de ses *Voyages*, un petit vol. in-8°, imprimé à Paris en 1681. *Voyes* CHARLEVAL, et GREAVES.
THEVET, (André) d'Angoulême, se fit Cordelier, et voyagea en Italie, dans la Terre-Sainte, en Egypte, dans la Grèce et au Brésil. De retour en France en 1556, il quitta le cloître pour prendre l'habit ecclésiastique. La reine *Catherine de Médicis* le fit son aumônier, et lui procura les titres d'Historiographe de France et de Cosmographe du roi. On a de lui : I. Une *Cosmographie*. II. Une *Histoire des Hommes illustres*, Paris, 1684, 2 vol. in-fol., et 1671, in-12, 8 vol. : compilation maussade, pleine d'inepties et de mensonges. III. *Singularités de la France Antarctique*, Paris, 1558, in-4°, livre peu commun. IV. Plusieurs autres ouvrages peu estimés. L'auteur s'y montre le plus crédule des hommes : il y entasse sans choix et sans goût tout ce qui se présente à sa plume. Ce pitoyable écrivain mourut le 23 novembre 1590, à 88 ans.
THEUTOBOCUS, *Voyes* HARLOT.
HISTOIRE ABRÉGÉE de tous les Hommes qui se sont fait un nom par des talens, des vertus, des forfaits, des erreurs, etc., depuis le commencement du monde jusqu'à nos jours; dans laquelle on expose avec impartialité ce que les Écrivains les plus judicieux ont pensé sur le caractère, les mœurs et les ouvrages des Hommes célèbres dans tous les genres; *Avec des Tables chronologiques, pour réduire en corps d'histoire les articles répandus dans ce Dictionnaire.* Par L. M. CHAUDON et F. A. DELANDINE. Huitième Édition, revue, corrigée et considérablement augmentée. Mih. Galba, Oka, Vitellius, nec beneficio, nec injuriâ cogniti. TACIT. Hist. lib. I. § 1.
ALYON, Chez BRUYSET AINÉ et Comp.ᵉ An XII — 1804. 2135c | | 1 | 2 | 3 | 4 | 5 | 6 | 7 | 8 | 9 | 10 | | --- | --- | --- | --- | --- | --- | --- | --- | --- | --- | --- | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | I. THIARD, ou TYARD de BISSY, (Ponthus de) naquit à Bissy dans le diocèse de Mâcon en 1521, du lieutenant général du Mâconnois. Les belles-lettres, les mathématiques, la philosophie et la théologie l'occupèrent tour-à-tour. Il fut nommé à l'évêché de Châlons par le roi Henri III en 1578; et il s'en démit vingt ans après en faveur de son neveu. Reconnoissant envers ce monarque, il se roidit lui seul aux Etats de Blois en 1588, contre le clergé qui ne lui étoit pas favorable. On a de lui: I. Des Poésies Françoises, in-4°, Paris, 1573. II. Des Homélies et divers autres ouvrages en latin, in-4.° Bonsard dit qu'il fut l'introducteur des Sonnets en France; mais il ne fut pas celui de la bonne poésie. Ses vers si applaudis autrefois, sont insupportables aujourd'hui. Ce prélat mourut dans son château de Bragny le 23 septembre 1605, à 84 ans. Il conserva jusqu'à la fin de sa vie la vigueur de son corps et la force de son esprit. Il soutenoit cette force par le meilleur vin qu'il buvoit toujours sans eau; mais il n'étoit pas pour cela intempérant; cette boisson lui étoit nécessaire pour soutenir ses forces. Il se fit une Epitaphe qui commençoit par ces deux vers: Non teneur longa duleisque cupidiæ vita: Sae vixit, cui non vita puit de fuit.
II. THIARD DE BISSY, (Henri de) de la même famille que le précédent, devint docteur de la maison et société de Sorbonne, puis évêque de Toul en 1687, ensuite de Meaux en 1704, cardinal en 1715, et enfin commandeur des ordres du roi. Son zèle pour la défense de la Constitution Unigenitus, ne fut pas inutile à sa fortune. On a de lui plusieurs ouvrages en faveur de cette Bulle. Ce cardinal mourut le 29 juillet 1737, à 81 ans, avec une réputation de piété. On a parlé de lui si diversement, qu'il est bien difficile de le peindre au naturel. Son Traité Théologique sur la Constitution Unigenitus, en 2 vol. in-4°, passe pour un des plus estimés et des plus com- plets sur cette matière. Ses Instructions Pastorales, in-4°, n'eurent pas le même succès. Voyez GÉRMON.
THIARINI, (Alexandre) dit l'Expressif, peintre de l'école de Bologne, enrichit cette ville de ses tableaux. Les plus remarquables se voient dans l'église et le cloître de Saint-Michel en Bosco. Sa manière est grande, mais quelquefois indécise; son coloris est ferme et vigoureux. Il a rendu heureusement les différentes passions. Ce peintre né à Bologne en 1577, mourut âgé de 91 ans en 1668.
THIBALDEI, Voy. THIBALDEI.
THIBAUD ou THEODEBALDE, roi d'Austrasie, monta sur le trône en 548, après la mort de son père Théodebert I. Justinien voulut l'engager à prendre les armes contre les Goths; mais Thibaud mourut peu de temps après, âgé d'environ 20 ans, sans laisser de postérité. On cite de lui un Apologue ingénieux. Un homme de sa maison qui s'étoit fort enrichi à ses dépens, demandant sa retraite pour aller jouir de ses larcins, le roi le fit venir et lui dit: « Ecoute, maître fripon: Un serpent se glissa un jour dans une bouteille remplie de vin, et en but tant qu'il s'enfla au point de n'en pouvoir plus sortir. Alors le maître de la bouteille adressa ces paroles au serpent grossi outre mesure: Rends ce que tu as pris, et tu sortiras ensuite tout aussi aisément que tu es entré. Voilà le seul secret qui te reste. » I. THIBAULT, (St.) ou THIBAUD, prêtre, né à Provins d'une famille illustre, se sanctifia par les exercices de la vertu et de la mortification. Il mourut l'an 1066 auprès de Vicence en Italie, où il étoit allé se cacher pour servir Dieu avec plus de liberté.
II. THIBAULT IV, comte de Champagne et roi de Navarre, né posthume en 1205, mort à Pampelune en 1253, monta sur le trône de Navarre après la mort de Sanche le Fort son oncle maternel, en 1234. Il s'embarqua quelques années après pour la Terre-Sainte. De retour dans ses états il cultiva les belles-lettres. Il aimoit beaucoup la poésie, et répandit ses bienfaits sur ceux qui se distinguoient dans cet art. Il a réussi lui-même à faire des chansons. Ses vertus lui méritèrent le surnom de Grand, et ses ouvrages celui de Faiseur de Chansons. « Il fit même pour la reine Blanche des vers tendres, dit Bossuet, qu'il eut la folie de publier. » Cependant Lévesque de la Ravallière, qui a publié ses Poésies avec des observations, en 2 vol. in-12, 1742, y soutient que ce que l'on a débité sur les amours de ce prince pour la reine, est une fable. On trouve dans cette curieuse édition un Glossaire pour l'explication des termes qui ont vieilli. Voici quatre vers de lui, qui quoique faits en 1226, sont très-compréhensibles: Chacun pleure sa terre et son pays, Quand il se part de ses joyeux amis; Mais il n'est nul congé quoi qu'on die, Si douloureux que d'ami et d'amie. Ils paroissent être du style de Voiture, qui vivoit quatre siècles après Thibault. Les lecteurs qui pourront s'accoutumer au langage de son siècle, remai- queront dans ses chansons de la tendresse dans ses sentimens, de la délicatesse dans ses pensées, et une naïveté admirable dans ses expressions. Ils s'appercevront que l'auteur ne manquoit pas d'une certaine érudition. On trouve dans plusieurs de ses chansons, des traits de l'Histoire sainte, profane et naturelle; et quelques-uns tirés de la fable et des romans. Il mériteroit une estime sans réserve, dit la *Ravallière*, si ses images n'étoient pas quelquefois trop découvertes et trop libres. Ce poète est le premier, suivant l'abbé *Massieu*, qui ait mêlé les rimes masculines avec les féminines, et qui ait senti les agrémens de ce mélange. Ce mérite est d'autant plus grand que dans les Cantiques grossiers de ce temps-là, les rimes françoises qu'on vouloit mettre en chant, étoient toutes masculines. Les rimes féminines ne furent chargées de notes que long-temps après. C'est dans le siècle de *Thibault* que la langue françoise commença de perdre un peu de sa rudesse, et multiplia le nombre de ses mots. Les Croisades influèrent sur cette révolution grammaticale. «On sait, dit *Thomas*, que dans ces grandes émigrations, tous les peuples et par conséquent toutes les langues se mêlèrent. François, Italiens, Anglois, Allemands, tout se rapprocha. L'habitant des bords de la Tamise et du Tibre fut obligé de converser et de traiter avec celui qui étoit né sur les bords de la Loire ou du Danube. Il est impossible que dans une espace de 200 ans, tous ces idiomes n'aient beaucoup emprunté les uns des autres. La douceur même du climat de l'Asie, l'éta- blissement dans ces beaux lieux, de nouvelles idées et des sensations nouvelles, le commerce, les négociations et les traités avec les Sarasins et les Arabes qui avoient alors des connaissances et des lumières, devoient ajouter nécessairement aux trésors des langues. Mais ce qui dut le plus contribuer à enrichir la langue françoise, ce fut le commerce avec Constantinople. » Les François se rendirent maîtres de cette ville, et y régnèrent près de 60 ans. Alors la langue des vaincus dut enrichir de ses dépouilles celle des vainqueurs. C'est peut-être là parmi nous l'époque de cette foule de mots grecs que nous avons adoptés, ajoute *Thomas*; et notre langue formée d'abord des débris de la langue Romaine, eut pour les tours et les mouvemens, et quelquefois pour la syntaxe, beaucoup plus d'analogie avec la langue d'*Homme* qu'avec celle de *Virgile*.
III. THIBAULT, (Jean) Bénédictin, né à Orléans en 1637, mort en 1708, s'adonna à la sculpture et y obtint des succès. Les deux captifs du tombeau de *Casimir* roi de Pologne, qui se voyoit à Paris dans l'église de *Saint-Germain-des-Prés*, sont de lui.
IV. THIBAULT, avocat de Nanci sa patrie, né en 1700, et mort en juillet 1774, à 74 ans, plaida avec succès. On a de lui quelques ouvrages, dont le plus important est son *Histoire des lois et usages de la Lorraine et du Barrois dans les matières bénéficiaires*, Nanci, 1763, in-fol. Il faisoit aussi des vers; mais il ne réussissoit pas en poésie comme en jurisprudence. 4 THI
THIBOUST, (Claude-Charles) né à Paris en 1706, fut imprimeur du roi et de l'université. Dégoûté du monde il entra au noviciat des Chartreux ; et s'il ne fit pas profession dans la règle de Saint-Bruno, il conserva toute sa vie pour cet institut l'attachement le plus tendre. Cette inclination le porta à faire une traduction en prose françoise, des vers latins qu'on lisait dans leur petit cloître de Paris. Ces vers renferment la vie de St. Bruno, peinte par le Sueur dans 21 tableaux, qui font l'admiration des artistes et des connoisseurs. Thiboust fit deux éditions de son ouvrage. La première est in-4°, en 1756, sans gravures. Cet imprimeur travaillait à une traduction d'Horace lorsqu'il mourut le 27 mai 1757 à Bercy, âgé de 51 ans. On a encore de lui la traduction du Poème latin de l'Excellence de l'Imprimerie, qu'avoit composé son père en 1728 : il la fit paroître en 1754, avec le latin à côté. Son père Claude-Louis s'occupa particulièrement de l'impression des livres de classes ; et il y travailla avec beaucoup de succès. Il possédoit les langues grecque et latine, et avoit pour son art cette estime et cet enthousiasme, sans lequel il est difficile de réussir. On verra avec plaisir un distique de Thiboust sur la prééminence de l'imprimerie : Nobilitant artes mutas æ, marmora, -saxum ; Praum ari, saxo, marmoribusque praest. Le portrait de Claude-Louis a été gravé par Daullé, avec ces vers au bas faits par son fils : Docte, enjoué, plaisant, cet artiste admirable Fut un mortel humain, généreux, secourable, Bon père, tendre ami, sans détour et sans fard, Et celui de nos jours qui sur le mieux son art. I. THIBOUVILLE, (N. baron de) né à Rouen en 1655, mort dans la terre dont il portoit le nom en 1730, fut lié dès l'enfance avec Fontenelle son compatriote. Aimable comme lui dans la société, il fit des chansons, des épigrammes, des madrigaux qui, au mérite de l'à-propos, joignoient celui de l'agrément. Il avoit composé dans sa jeunesse un Poème en trois chants, intitulé : l'Art d'aimer, qu'on trouve dans une édition fautive, en 4 vol. in-12, des Œuvres de l'abbé de Grécourt, dont il n'avoit ni la licence ni l'esprit satirique. Mais on désirerait dans cet ouvrage, ainsi que dans ceux que sa famille conserve en manuscrit, un coloris plus vif, moins de monotonie dans la coupe des vers alexandrins, des images moins communes et un style plus correct. Le baron de Thibouville avoit presque toujours vécu en province, loin de l'intrigue et libre de toute ambition. Il s'étoit marié deux fois, et n'a laissé des enfans que de son second mariage.
II. THIBOUVILLE, (Henri de Lambert d'Erbigny, marquis de) ancien colonel du régiment de la Reine dragons, mort à Paris le 16 juin 1784, est auteur de deux Romans, l'un intitulé : l'Ecole de l'Amitié, 1757, 2 parties in-12 ; et l'autre, le Danger des Passions, 1758, 2 vol. in-12. On a aussi de lui deux. Tragédies, *Ramir* et *Thélamire*. Quoique ces deux pièces ne soient pas excellentes, l'auteur étoit un homme de beaucoup d'esprit.
THIÈLE, (Jean-Alexandre) peintre et graveur, né à Erfort en 1685, mort à Dracé en 1752, excelloit dans le paysage. Il a peint avec art tous les sites de la Saxe; plusieurs ont prétendu que *Thiele* avoit le premier peint les paysages en pastel. Il a gravé lui-même plusieurs de ses tableaux à l'eau forte.
THIELIN, (Jean-Philippe) peintre Flamand, né à Malines en 1618, ne peignit que pour son plaisir, ayant une fortune honnête et étant seigneur de Coventbury. Il excella dans la représentation des fleurs qu'il assortissoit avec grace et groupoit avec art. Il travailla beaucoup pour le roi d'Espagne. Ses tableaux sont préférés à ceux de *Daniel Segers* qui fut son maître. *Thielin* eut trois filles qui peignirent de même avec un grand talent. I. THIERRI Ier, roi de France, troisième fils de *Clovis II*, et frère de *Clotaire III* et de *Childebert II*, monta sur le trône de Neustrie et de Bourgogne par les soins d'*Ebroin* maire du palais en 670. Mais peu de temps après il fut rasé par ordre de *Childeric* roi d'Austrasie et renfermé dans l'abbaye de Saint-Denis. Après la mort de son persécuteur en 673, il reprit le sceptre et se laissa gouverner par *Ebroin* qui sacrifia plusieurs têtes illustres à ses passions. *Pepin* maître de l'Austrasie lui déclara la guerre et le vainquit à l'estri en Vermandois l'an 687. Ce prince, que le président *Hérault* nomme *Thierri III*, mourut en 691, à 39 ans. Il fut père de *Clovis III* et de *Childebert III*, rois de France.
II. THIERRI II ou IV, roi de France, surnommé de *Chelles*, parce qu'il avoit été nourri dans ce monastère, étoit fils de *Dagobert III* roi de France. Il fut tiré de son cloître pour être placé sur le trône par *Charles Martel* en 720. Il ne porta que le titre de roi, et son ministre en eut toute l'autorité. *Thierri* mourut en 737, à 25 ans. Après sa mort il y eut un interrègne de 5 ans, jusqu'en 742.
III. THIERRI Ier, ou Théodoric roi d'Austrasie, fils de *Clovis I* roi de France, eut en partage l'an 511, la ville de Metz capitale du royaume d'Austrasie, l'Auvergne, le Rouergue et quelques autres provinces qu'il avoit enlevées aux Wisigoths pendant la vie de *Clovis* son père. En 515 une flotte de Danois ayant débarqué à l'embouchure de la Meuse, pénétra jusque dans ses terres. *Théodebert* son fils qu'il envoya contre eux, les vainquit et tua *Clochilaic* roi de ces Barbares. Il se ligua en 528 avec son frère *Clotaire I* roi de Soissons, contre *Hermenfroi*, qu'ils dépouillèrent de ses états et qu'ils firent précipiter du haut des murs de Tolbiac, où ils l'avoient attiré sous la promesse de le bien traiter. Dans ces entrefaites, *Childebert* son frère roi de Paris, se jeta sur l'Auvergne. *Thierri* courut à sa défense, et obtint la paix les armes à la main. Il mourut au bout de quelque temps en 534, après un règne de 23 ans, âgé d'environ 51 ans. *Thierri* étoit brave à la tête des années et sage dans le conseil ; mais il étoit dévoré par l'ambition, et se servoit de tout pour la satisfaire. Il fut le premier qui donna des lois aux Boïens peuples de Bavière, après les avoir fait dresser par d'habiles jurisconsultes. Ces lois servirent de modèle à celles de l'empereur *Justinien... Voy. HERMENFROI.*
IV. THIERRI II, ou THÉODORIC le *Jeune*, roi de Bourgogne et d'Austrasie, deuxième fils de *Childebert*, naquit en 587. Il passa avec *Théodebert II* son frère, les premières années de sa vie sous la régence de la reine *Brunehaut* leur aïeule. *Théodebert* lui ayant ôté le gouvernement du royaume, cette princesse irritée se retira à Orléans vers *Thierri*, à qui elle persuada de prendre les armes contre son frère, l'assurant qu'il n'étoit point fils de *Childebert*, et qu'elle l'avoit supposé à la place de son fils aîné qui étoit mort. *Thierri* obligea *Théodebert* de se renfermer dans Cologne, où il alla l'assiéger. Les habitans lui livrèrent ce malheureux prince, qui fut envoyé à *Brunehaut* et mis à mort par les ordres de cette princesse inhumaine. *Thierri* fit périr tous ses enfans, à la réserve d'une fille d'une rare beauté qu'il voulut épouser. Mais *Brunehaut* craignant qu'elle ne vengeât sur elle la mort de son père, dit à son petit-fils qu'il ne lui étoit pas permis d'épouser la fille de son frère. Alors *Thierri* furieux de ce qu'elle lui avoit fait commettre un fratricide, voulut la percer de son épée ; mais on l'arrêta, et il se réconcilia avec sa mère qui le fit empoisonner en 613. Cette mort d'un prince foible et cruel n'excita aucuns regrets. V. THIERRI DE NIEM, natif de Paderborn en Westphalie, secrétaire de plusieurs papes, passa environ 30 ans à la cour de Rome. Il accompagna *Jean XXIII* au concile de Constance, et il mourut peu de temps après vers l'an 1417, dans un âge avancé. On a de lui : I. Une *Histoire du Schisme des Papes*, Nuremberg, 1592, in-fol. Cet ouvrage divisé en trois livres, s'étend depuis la mort de *Grégoire XI* jusqu'à l'élection d'*Alexandre V*; il y a joint un traité intitulé : *Nemus unionis*, qui contient les pièces originales écrites de part et d'autre touchant le schisme. II. Un autre livre qui renferme la *Vie* du pape *Jean XXIII*, à Francfort, 1620, in-4° III. Le *Journal* de ce qui se passa au concile de Constance, jusqu'à la déposition de ce pape. IV. Une *Invective* véhémente contre cet infortuné pontife son bienfaiteur. V. Un *Livre* touchant les privilèges et les droits des empereurs aux investitures des évêques, dans *Schardii Syntagma de Imperiali Jurisdictione*, Argentorati, 1609, in-folio. *Thierri*, homme austère et un peu chagrin, fait un portrait affreux de la cour de Rome et du clergé de son temps. Il écrit d'un style dur et barbare ; mais il peint avec énergie et avec vérité les désordres de son siècle.
VI. THIERRI, ( Henri ) libraire et célèbre imprimeur de Paris, a été la tige des autres imprimeurs de ce nom. Il dut à la beauté de ses éditions la renommée et la fortune dont il jouit dans le 16e siècle. Il a imprimé le corps de Droit civil de 1576, les Œuvres de St. Jérôme de 1588, 4 vol. in-folio; l'Origine des Bourguignons, 1581, in-fol. — Rollin THIERRI son neveu se distingua dans la même profession; grand ligueur, ennemi de Henri IV, il devint l'imprimeur de la Sainte union, et fut emprisonné en 1593 par ordre du parlement, pour avoir publié le livre du Manant. Les principaux ouvrages sortis de ses presses sont la Bible de Louvain, 1608, in-folio; la Parthenie de Rouillard, 1609; la traduction des Annales de Baronius par Durand, 1616, 12 vol. in-fol. Il avoit pris pour devise par allusion à son nom, trois tiges de riz dans un croissant, avec ce vers latin : Penites aeternum mens non ter provida rise. — Son fils Denis a publié les œuvres d'Yvon, la théologie de Bagotius, le Voyage inconnu de du Bellay, etc. — Il ne faut pas le confondre avec un autre de ses fils appelé aussi Denis, à qui l'on doit les éditions de plusieurs grands ouvrages, tels que le corps de Droit canonique avec les notes de Pithou; l'Histoire de France de Mezerai, 3 vol. in-folio; la Coutume de Paris avec les commentaires de Ferrières, 3 vol. in-folio; le Journal du Palais, en 10 vol. in-4°; la Description de l'Univers par Molet, cinq vol. in-8°; le troisième volume du supplément de Moréri. Celui-ci avoit pris pour enseigne l'image de St. Denis; il est mort en 1657. — Son fils, libraire de Boileau, et dont ce dernier fait mention dans son Eptre à ses vers, est mort en 1712.
VII. THIERRI, (Jean) habile sculpteur de Lyon, né dans cette ville en 1669, mort à Paris en 1739, orna les jardins de Saint-Ildephonse en Espagne de plusieurs beaux morceaux, et fut dignement récompensé par la cour de Madrid. Il avoit été élève de Coysevox son compatriote, et il égala cet habile maître. On a quelques-uns de ses ouvrages à Marly et à Versailles.
VIII. THIERRI, (Pierre) avocat au parlement de Paris, est auteur de l'Epreuve réciproque, comédie jouée en 1711, et de quelques ouvrages de littérature. Il est mort vers l'an 1760.
THIERS, (Jean-Baptiste) — savant bachelier de Sorbonne, naquit à Chartres vers 1636 d'un cabaretier. Après avoir professé les humanités dans l'université de Paris, il fut curé de Champrond au diocèse de Chartres où il eut quelques démêlés avec l'archidiacre pour les droits des curés de porter l'étole dans le cours de la visite. Cette affaire n'eut pas le succès qu'il souhaitoit. L'abbé Thiers se brouilla avec le chapitre. Le sujet de ce démêlé vint de l'avarice des chanoines de Chartres, qui louoient les places du porche de l'église, pour y vendre des chapelets et des chemises d'argent. L'abbé Thiers désapprouva cet usage, et se fit des ennemis. L'abbé Robert grand archidiacre et grand vicaire, et l'abbé Patin official, se montrèrent les plus acharnés. Ce fut contre le premier que Thiers fit une Satire en prose, connue sous le nom de la Sauce-Robert. Cette turlupinade grossière troubla son repos. On porta plainte devant l'official; et sur les informations, *Thiers* fut décrété de prise de corps. Un huissier de Chartres fut chargé du décret, et alla chez lui bien accompagné et avec toutes les précautions qu'il auroit prises pour un gouverneur de citadelle. *Thiers* étoit alors à sa cure de Champrond. Il reçut cette compagnie d'un air aisé, la combla d'honnêtetés, lui donna bien à dîner, et s'engagea à suivre sans qu'on lui fît violence, l'huissier et les cavaliers de la maréchaussée qui l'accompagnaient. Cependant il avoit ordonné secrètement que pendant le dîner on ferrât à glace sa jument. Le dîner fini, il part avec son escorte; et quand ils furent à un étang glacé qui étoit sur la route, il se sépara d'eux et leur échappa, sans qu'ils osassent le suivre. Il se retira au Mans, où de la *Vergne de Tressan* qui en étoit évêque le reçut d'une manière distinguée. Il appela comme d'abus de la procédure criminelle faite à Chartres, et il fut pleinement déchargé des accusations intentées contre lui. L'évêque du Mans le pourvut de la cure de Vibraie et écrivit à l'évêque de Chartres, « qu'il lui avoit beaucoup d'obligation de lui avoir envoyé le *Thiers* de son diocèse; et que si les deux autres parties étoient du même prix, il s'en accommoderoit bien. » C'est l'abbé *Expilli* qui rapporte ces anecdotes dans son *Dictionnaire* des Gaules. *Thiers* mourut à Vibraie le 28 février 1703, à 65 ans. Cet écrivain avoit de l'esprit, de la pénétration, une mémoire prodigieuse, et une érudition très-variée; mais son caractère étoit bilieux, satirique et inquiet. Ce que sa sévérité avoit de bon, c'est qu'il l'étendoit sur lui-même comme sur les autres. Il avoit beaucoup de goût pour le genre poïémique, et il se plaisoit à étudier et à traiter des matières singulières. Il a exprimé dans ses livres le suc d'une infinité d'autres; mais il ne choisit pas toujours les auteurs les plus autorisés, les plus solides et les plus exacts; et il paroît qu'en faisant ses livres il n'a été quelquefois occupé qu'à vider ses porte-feuilles, et à dégorger sa bile. Ses principaux ouvrages sont : I. Un *Traité des superstitions qui regardent les Sacremens*, en quatre vol. in-12 : ouvrage utile, et qui auroit été agréable à lire, même pour ceux qui ne sont pas théologiens, si l'auteur avoit été moins diffus et s'étoit permis moins de digressions. Il auroit pu encore se dispenser de ramasser toutes les pratiques superstitieuses répandues dans les livres défendus; aussi lui reproche-t-on d'avoir fait plus de malades qu'il n'en a guéri. II. *Traité de l'exposition du Saint-Sacrement de l'Autel*, Paris, 1663, in-125 et 1677, en 2 vol. in-12. C'est, à ce qu'on prétend, son meilleur ouvrage, du moins celui qu'il a écrit avec le plus de sagesse et de méthode. III. *L'Avocat des Pauvres, qui fait voir les obligations qu'ont les Bénéficiers de faire un bon usage des biens de l'Eglise*, Paris, 1676, in-12 : livre dont la morale fondée sur la justice et les canons, devoit paroître effrayante à beaucoup de bénéficiers. IV. *Dissertations sur les Porches des Eglises*, Orléans, 1679, in-12. V. *Traité de la Clôture des Religieuses*, Paris, 1681, in-12. Ce n'est qu'un recueil de décrets des conciles, et de statuts synodaux sur cette man- tière. L'auteur qui n'a presque fait que compiler, interdit aux médecins et aux évêques mêmes l'entrée des Maisons de Filles. VI. Exercitatio adversus Joannem de Launoy. VII. De retinenda in Ecclesiasticis libris voce PARACLITUS : (Voyez SANREY.) VIII. De Festorum dierum imminutione liber. Il y a dans ce livre de l'érudition et des vues sages dont quelques évêques ont profité. IX. Dissertation sur l'inscription du grand port il du couvent des Cordeliers de Rheims, conçue en ces termes : DEO HOMINI, et B. FRANCISCO, utrique Crucifixo, 1670, in-12. Ce petit ouvrage curieux et rare, est divisé en huit chapitres. Après avoir nettement établi la doctrine de l'Eglise touchant le culte des Saints, l'auteur attaque avec force les superstitions des faux dévots. L'inscription blasphématoire des Cordeliers vient ensuite. Il l'examine avec beaucoup de sagacité, et d'une manière non moins sensée qu'agréable. Il la trouve plus étrange que si l'on déduit un livre, un tableau ou une thèse au pape et à un de ses caméris, en y ajoutant ces paroles : Utrique Sanctissimo ; au roi très-Chrétien et à un de ses ministres : Utrique Christianissimo ; à M. le cardinal Antoine Barberin archevêque de Rheims, et à M. Thuret l'un de ses grands vicaires : Utrique Eminentissimo ; à un évêque et à son aumônier : Utrique Illustrissimo ; à un président à mortier et à son secrétaire : Utrique Infulato ; etc. X. Traité des Jeux perquis et défendus, Paris, 1686, in-12 : livre que les gens du monde, et même quelques ecclésiastiques trouveront bien sévère, sur-tout aujourd'hui que le jeu n'est pas un délassement, mais une occupation. XI. Dissertations sur les principaux autels des Eglises, les jubés des Eglises, et la clôture du chœur des Eglises, Paris, 1688, in-12. XII. Histoire des Perruques, où l'on fait voir leur origine, leur usage, leur forme, l'abus et l'irrégularité de celles des Ecclésiastiques, Paris, 1690, in-12. Les recherches de ce livre, et les traits satiriques contre les abbés frisés et musqués, l'ont fait lire avec plaisir. XIII. Apologie de M. l'abbé de la Trappe contre les calomnies du Père de Ste-Marthe ; Grenoble, 1694, in-12. Il y a des traits fort piquins contre les Bénédictins de Saint-Maur, mais peu de bonnes raisons. XIV. Traité de l'Absolution de l'Hérésie. XV. Dissertation de la sainte Larme de Vendôme, Paris, 1699, in-12. XVI. De la plus solide, de la plus nécessaire et de la plus négligée des Dévotions, 1702, deux vol. in-12. XVII. Des Observations sur le nouveau Bréviaire de Cluni, 1704, deux vol. in-12 ; pleines de minuties, de mauvaises chicanes, et qu'on ne rechercheroit pas si elles n'avoient été supprimées dans le temps. XVIII. Une Critique du livre des Flagellans par l'abbé Boileau, in-12. Cette Réfutation d'un ouvrage judicieux est longue, foible et ennuyeuse. C'est le jugement qu'en porte l'abbé Pluquet. XIX. Un Traité des Cloches, 1721, in-12. XX. Factum contre le Chapitre de Chartres, in-12. XXI. La Sauce-Robert ou Avis salutaire à Messire Jean Robert grand Archidiacre, 1re partie, 1676, in-8° ; seconde partie, 1678, in-8° La Sauce-Robert justifiée, à M. de Riantz procureur du Roi au Châtelet; ou Pièces employées pour la justification de la Sauce-Robert, 1679, in-8. Ces trois brochures se relient en un seul volume, par les amateurs des pièces satiriques.
THIETBERGE, fille d'un seigneur de Bourgogne, devint la femme de Lothaire roi de Lorraine. Voyez LOTHAIRE.
THIEULLIER, (Louis Jean le) médecin de Paris, mort dans cette ville en 1751, étoit né à Laen. On a de lui des Consultations, 1745, 4 vol. in-12.
THIL, Voyez GUERRE.
THIMOTHÉE, Voyez TIMOTHÉE.
THIOUT, (Antoine) habile horloger de Paris, mort en 1767, s'est fait un nom par un savant Traité d'Horlogiographie, 1741, 2 vol. in-4, avec figures. Il fut le rival de Julien le Roy, pour les connaissances théoriques, et pour l'art de les mettre en pratique.
THIRLBY, (St-Yan) critique Anglois, né en 1692, mort en 1753, est connu par sa savante édition de St.-Justin, Londres, 1722, in-folio. Une commission sur le port de cette ville qui lui valoit environ cent louis, lui laissoit assez de temps et lui donnoit assez d'aisance pour se livrer aux recherches de l'antiquité sacrée et profane.
THIROUX DE CROSNE, (Louis) né à Paris, devint maître des requêtes, et fit en cette qualité un éloquent Rapport dans l'affaire de Calas; il contribua ainsi à la réhabilitation de la mé- moire de l'une des victimes des erreurs judiciaires. Nommé intendant de Rouen, la Normandie lui dut divers établissements utiles, et la ville de Rouen en particulier la belle avenue du chemin du Havre, les casernes, l'esplanade du champ de Mars, le transport du magasin à poudre hors des murs, et un local propre aux foires qui se tenoient auparavant sur les quais et en obstruoient le commerce et le passage. Le zèle de Thiroux de Crosne pour le bien public, son activité reconnue lui firent confier la place délicate de lieutenant général de police à Paris; il la remplit avec prudence et désintéressement jusqu'à l'instant où il en remit les fonctions au maire Bailly. Ses principes d'équité lui méritèrent le sort de ce dernier. Traduit devant le tribunal révolutionnaire, il fut condamné à mort comme partisan du régime monarchique, et la reçut avec résignation le 29 avril 1793. Lorsqu'un temps plus calme et plus heureux a succédé aux orages de la révolution, le Conseil municipal de Rouen, par une délibération du 10e brumaire de l'an 10, a ordonné que pour honorer la mémoire d'un administrateur vertueux et utile, le nom de Crosne seroit restitué à la rue qui le portoit précédemment, et dont il avoit été effacé pendant la révolution.
THISBÉ, Voyez PYRAME.
THOAS, Voyez IPHIGÉNIE.
THOINOT ARBEAU, Voyez TABOUROT.
THOLA, de la tribu d'Issachar, fut établi juge du peuple d'Israël l'an 1232 avant Jésus- Christ, et le gouverna pendant vingt-huit ans. C'est sous ce juge qu'arriva l'histoire de *Ruth*.
**THOMÆUS**, nom de *Nicolas Léonic*. Voyez LEONICUS.
**THOMAN**, (Jacques-Ernest) habile peintre, né à Hagelstein en 1588, resta long-temps à Rome où il fut élève d'*Eisheimer*. Il imita sa manière au point de tromper les connoisseurs. Il travailla pour l'empereur au service duquel il s'étoit mis; et termina ses jours à Landau, on ne sait en quelle année. **I. THOMAS**, (Saint) surnommé
**DYDIME**, qui veut dire *Jumeau*, *Apôtre*, étoit de *Galilée*. Il fut appelé à l'apostolat la seconde année de la prédication de Jésus-Christ. Le Sauveur après sa résurrection s'étant fait voir à ses Disciples, *Thomas* ne se trouva pas avec eux lorsqu'il vint et ne voulut rien croire de cette apparition. Il ajouta qu'il ne croirait point que Jésus-Christ fût ressuscité, qu'il ne mît sa main dans l'ouverture de son côté, et ses doigts dans les trous des clous. Le Sauveur confondit son incrédulité en lui accordant ce qu'il demandoit. Après l'Ascension, les Apôtres s'étant dispersés pour prêcher l'Évangile par toute la terre, *Thomas* en porta la lumière dans le pays des Parthes, des Perses, des Mèdes, et même suivant une ancienne tradition, jusques dans les Indes. On croit qu'il y souffrit le martyre dans la ville de Calamine, d'où son corps fut transporté à Edesse où il a toujours été honoré. D'autres prétendent que ce fut à Méliapour ou San-Thomé autre ville des Indes, que ce Saint fut mis à mort. Les Portugais soutiennent que son corps y ayant été trouvé dans les ruines d'une ancienne église qui lui étoit dédiée, on le transporta à Goa, où on l'honore encore aujourd'hui. Mais cette découverte est appuyée sur des raisons trop peu décisives, pour mériter le moindre degré de certitude.
**II. THOMAS**, né d'une famille obscure, parvint de l'état de simple soldat à celui de commandant des troupes de l'empire sous *Léon l'Arménien*. Cette élévation inespérée lui donna l'idée d'aspirer au trône des Césars. *Léon* ayant été assassiné l'an 820, il prit les armes sous prétexte de venger sa mort. Soutenu par les troupes qu'il commandoit, et par l'armée navale qu'il avoit en l'adresse de gagner, cet ambitieux se fit passer pour le fils de l'impératrice *Irène*, et se fit couronner à Antioche par le patriarche *Job*. De là il vint mettre le siège devant Constantinople; mais ayant été battu à diverses reprises par mer et par terre, il se sauva à Andrinople où les habitans le livrèrent à *Michel le Bègue*, successeur de *Léon*, qui après lui avoir fait couper les bras et les jambes, le fit mettre sur un âne, et le donna dans cet affreux état en spectacle à toute son armée. Le malheureux *Thomas* eut beau demander grace et s'écrier : « Ayez pitié de moi, *Michel*, vous serez seul empereur. » Le barbare vainqueur prolongea son supplice et finit par le faire empaler en 823. L'histoire de *Michel*, dit un écrivain, est celle de tous les démagogues furieux qui ne savent jamais pardonner, et qui se plaisent toujours à fou-ler à leurs pieds les cadavres de leurs ennemis égorgés.
III. THOMAS DE CANTOR-BERY, (Saint) dont le nom de famille étoit Becquet, vit le jour à Londres le 21 décembre 1117. Après avoir fait ses études à Oxford et à Paris, il retourna dans sa patrie et s'y livra à tous les plaisirs d'une jeunesse dissipée; mais un danger qu'il courut à la chasse le fit rentrer en lui-même. La jurisprudence des affaires civiles auxquelles il s'appliqua avec assiduité, lui fit un nom célèbre. Thibaud archevêque de Cantorbery, lui donna l'archidiacone de son église, et lui obtint la dignité de chancelier d'Angleterre sous le roi Henri II, qui l'éleva en 1162 après beaucoup de résistance de sa part, sur le siège de Cantorbery. Thomas ne vécut pas long-temps en paix avec son souverain, comme il le lui avoit prédit. Les Anglois prétendent que les premières brouilleries vinrent d'un prêtre qui commit un meurtre et que l'archevêque ne punit pas assez rigoureusement; mais elles durent leur naissance à son zèle pour les privilèges de son église. Ce zèle qui paroissoit trop ardent au roi et à ses principaux sujets, lui suscita des ennemis. On l'accusa devant les pairs d'avoir malversé pendant qu'il occupoit la charge de chancelier dont il venoit de se démettre; mais il refusa de répondre à ces imputations injustes, sous prétexte qu'il étoit archevêque. Condamné à la prison par les pairs ecclésiastiques et séchiers, il se retira à l'abbaye de Pontigni, et ensuite auprès de Louis le Jeune roi de France. Il excommunia la plupart des seigneurs qui composoient le conseil de Henri. Il lui écrivit: Je vous dois, à la vérité, révérence comme à mon Roi; mais je vous dois châtiment comme à mon fils spirituel. Il le menaça dans sa lettre, d'être changé en bête comme Nabuchodonosor. Louis le Jeune qui avoit d'abord favorisé Thomas, ayant conclu un traité avec Henri II, tâcha de ménager un accommodement entre le roi d'Angleterre et le prélat. Henri acceptoit les propositions, avec la clause sauf l'autorité royale; — et Thomas, sauf l'honneur de Dieu et les libertés de l'Église. Cette dernière restriction rompit les mesures. Le monarque Anglois dit un jour en présence de Louis: Il y a eu plusieurs Rois d'Angleterre; il y a eu plusieurs Archevêques de Cantorbery. Que Becquet m'accorde la soumission que le plus saint de ses prédécesseurs a pratiquée envers le moindre des mœurs; je n'en demande pas davantage. Enfin cette grande querelle fut terminée par un compromis très-favorable à l'archevêque de Cantorbery. On ne l'obligea point de renoncer à ses prétentions; on convint de laisser dans l'oubli des questions délicates qu'on n'auroit peut-être jamais dû agiter. St. Thomas revint en Angleterre l'an 1170, et la guerre ne tarda pas d'être rallumée. Il excommunia quelques ecclésiastiques, des évêques, des chanoines, des curés qui s'étoient déclarés contre lui, et en particulier l'archevêque d'Yorck, pour avoir sacré en son absence le fils aîné de Henri, associé à la couronne. On se plaignit au roi qui ne put rien gagner sur l'archevêque, parce qu'il croyoit soutenir la cause de Dieu. Henri II étoit alors en Normandie, dans son château de Bures près de Caen, et non près de Baïeux, comme le dit Smolett. Fatigué par ces différends, et personnellement irrité contre Thomas, il s'écria dans un excès de colère : Est-il possible qu'aucun de ceux que j'ai comblés de bienfaits, ne me venge d'un Prêtre qui trouble mon royaume ? Aussitôt quatre de ses gentilshommes passent la mer, et vont assommer le prélat à coups de massue au pied de l'autel, le 29 décembre 1170, la 53e année de son âge, et la 9e de son épiscopat. Sa piété tendre, son zèle, ses vertus épiscopales le firent mettre au nombre des Saints par Alexandre III. Henri II craignant les foudres de Rome, jura qu'il étoit innocent du meurtre de St. Thomas. Il promit de ne point faire observer les nouvelles lois contraires aux immunités ecclésiastiques; de ne point empêcher l'appel au saint siège, et d'exiger seulement des suretés suffisantes de ceux qui sortiroient du royaume. Pour calmer entièrement le papé, il alla en 1174 nu-pieds au tombeau de Thomas, honoré comme un martyr et un thanmaturge, et reçut des coups de verges de chaque religieux de l'abbaye où le Saint étoit enséveli. On a abusé de l'exemple de St. Thomas pour excuser les entreprises téméraires et les démarches inconsidérées de quelques prélats; on auroit dû faire attention que la principale gloire de St. Thomas ne vient pas d'avoir soutenu quelques droits sur lesquels il auroit pu se relâcher, mais d'avoir fait éclater dans tout le cours de sa vie la charité la plus ar- dente et la vertu la plus pure. On a de lui : I. Divers Traités pleins des préjugés de son siècle. II. Des Epières. III. Le Cantique à la Vierge, si mal écrit et si mal rimé, sous le titre de Gaude flore Virginali. Dufossé a écrit sa Vie, in-8.º La Relation de sa Mort par un témoin oculaire, se trouve dans le Thesaurus de Martenne... Voyez l'Histoire de ses démêlés avec Henri II par l'abbé Mignot, docteur de Sorbonne.
IV. THOMAS D'AQUIN, (Saint) naquit en 1227, d'une famille illustre à Aquin petite ville de Campanie au royaume de Naples. Landulche son père l'avoit envoyé dès l'âge de cinq ans au Mont-Cassin, et de là à Naples où il étudia la grammaire et la philosophie. Thomas commençoit à y faire paroître ses talens, quand il entra chez les Frères Prêcheurs au couvent de Saint-Dominique de Naples l'an 1243. Ses parens s'opposèrent à sa vocation; pour l'arracher à leurs persécutions, ses supérieurs l'envoyèrent à Paris. Comme il étoit en chemin et qu'il se reposoit auprès d'une fontaine, ses frères l'enlevèrent et l'enfermèrent dans un château de leur père où il fut captif pendant plus d'un an. On employa tout pour le rendre au monde. Une fille pleine d'attraits et d'enjouement, fut introduite dans sa chambre; mais Thomas insensible à ses caresses, la poursuivit avec un tison ardent. Enfin, quand on vit qu'il étoit inébranlable dans sa résolution, on souffrit qu'il se sauvât par la fenêtre de sa chambre. Son général, glorieux d'une telle conquête, l'emmena avec lui à Paris, et le conduisit peu après à Cologne pour faire ses études sous *Albert le Grand*, qui enseignoit avec un succès distingué. La profonde méditation du jeune Dominicain le rendoit fort taciturne; ses compagnons le croyant stupide, l'appeloient le *Bœuf muet*; mais *Albert* ayant bientôt reconnu sa grande capacité, leur dit: *Que les doctes mugissemens de ce bœuf retentiroient un jour dans tout l'univers*. L'an 1246, son maître fut nommé pour expliquer les Sentences à Paris où il fut suivi du jeune *Thomas*, qui étudia dans l'université de cette ville jusqu'en 1248. *Albert* alors docteur en théologie étant retourné à Cologne pour y enseigner cette science, son disciple enseigna en même temps la philosophie, l'Écriture-Sainte et les Sentences, et parut en tout digne de son maître. Les différends qui survinrent entre les séculiers et les réguliers dans l'université, retardèrent son doctorat. Il retourna alors en Italie, et se rendit à Anagni auprès du pape. *Albert le Grand* y étoit déjà depuis un an avec *St. Bonaventure*. Ils y travaillèrent tous trois à défendre leur ordre contre *Guillaume de Saint-Amour*, et à faire condamner son livre des *Périls des derniers Temps*. Elevé au doctorat en 1257, le pape *Clément IV* lui offrit l'archevêché de Naples; mais le saint docteur ne voulut point se charger d'un fardeau si pesant. *St. Louis* aussi sensible à son mérite que le pontife Romain, l'appela souvent à sa cour. *Thomas* y portoit une extrême humilité et un esprit préoccupé de ses études. Un jour qu'il avoit la tête remplie des objections des nouveaux Manichéens, il se trouva à la table du roi, l'esprit entièrement absorbé dans cet objet. Après un long silence, frappant de la main sur la table, il dit assez haut: *Voilà qui est décisif contre les Manichéens!* Le prieur des Frères Prêcheurs qui l'accompagnait le fit souvenir du lieu où il étoit; et *Thomas* demanda pardon au roi de cette distraction; mais *St. Louis* en fut édifié, et voulut qu'un de ses secrétaires écrivit aussitôt l'argument. On peut placer ici une réponse que fit ce Saint à *Innocent IV*. Il entra un jour dans la chambre du pape, pendant que l'on comptoit de l'argent. Le pape lui dit: *Vous voyez que l'Eglise n'est plus dans le siècle où elle disoit: JE N'AI NI OR NI ARGENT*. A quoi le docteur angélique répondit: *Il est vrai, Saint Père; mais aussi elle ne peut plus dire au Paralytique, L'EVE-TOI ET MARCHE... Thomas* fut toujours dans une grande considération auprès des pontifes Romains. Le pape *Grégoire X* devant tenir un concile à Lyon l'an 1274, l'y appela. *Thomas* s'étoit fixé à Naples, où il avoit été envoyé en 1272, après le chapitre général de l'Ordre tenu à la Pentecôte à Florence. L'université de Paris écrivit à ce chapitre, demandant instamment qu'on lui renvoyât le saint docteur; mais *Charles* roi de Sicile l'emporta, et obtint que *Thomas* vint enseigner dans sa ville capitale dont il avoit refusé l'archevêché. Ce prince lui assigna une pension d'une once d'or par mois. Ce saint docteur partit donc de Naples pour se rendre à Lyon, suivant l'ordre du pape; mais il tomba malade dans la Campanie. Comme il ne se trouvoit point dans le voisinage du couvent des Frères Prêcheurs, il s'arrêta à Posse-Nenve abbaye célèbre de l'Ordre de Cîteaux dans le diocèse de Terracine. Ce fut dans ce monastère qu'il rendit l'ame le 7 mars 1274, âgé de 48 ans. Jean XXII le mit au nombre des Saints en 1313. Thomas d'Aquin fut pour la théologie, ce que Descartes a été pour la philosophie dans le 17e siècle. De tous les scolastiques des temps de barbarie, il est sans contredit le plus profond, le plus judicieux et le plus net. Les titres d'Ange de l'Ecole, de Docteur angélique, et d'Aigle des Théologiens, qu'on lui donna, ne durent pas paroître outrés à ses contemporains. Certains hérétiques des derniers temps lui ont même rendu justice. Le P. Bapin prétend que Bucer disoit : Tolle Thomam, et Ecclesiam Romanam subvertam. « Otez à l'église Romaine Thomas, et je la renverserai. » (Bapin, Réflexions sur la philosophie, pag. 245.) Tous ses ouvrages ont été imprimés plusieurs fois, et entre autres en 1570 à Rome, 18 tom. en 17 vol. in-folio; mais il y en a quelques-uns qui ne sont pas du Saint; et on en a oublié d'autres qu'on trouve imprimés séparément. On a deux autres éditions de ses œuvres, l'une en 12 vol. à Anvers; et l'autre dirigée par le P. Nicolai, en 19 volumes. On a imprimé sous son nom : Secreta Alchymiae magnalia, Cologne 1579, in-4°: ouvrage qui n'est ni de lui ni digne de lui. Parmi ceux qu'on ne lui conteste pas, sa SOMME conserve encore aujourd'hui la grande réputation qu'elle eut d'abord et qu'elle mérite en effet. Dans la première partie, première question, il donne une idée de la doctrine sacrée en général. Il traite ensuite de Dieu, de son essence, de ses attributs et de ses opérations; de la béatitude; des trois Personnes divines, de leurs processions et relations; et enfin de Dieu considéré par rapport aux créatures, comme leur créateur et leur conservateur. Dans la première partie de la seconde, il parle du mouvement de la créature raisonnable vers Dieu, de sa dernière fin, de la qualité des actions par lesquelles on y peut parvenir, de leurs principes; des vertus et des vices en général, des lois et de la grace. Dans la seconde partie de la seconde, il traite en particulier des vertus théologales et morales, et de tout ce qui peut y avoir quelque rapport. Dans la troisième partie, il examine les moyens par lesquels on parvient à Dieu, qui sont l'Incarnation de Jésus-Christ et les Sacremens, qui font le sujet de cette partie. Elle finit par des questions sur les quatre fins de l'homme. St. Thomas solide dans l'établissement des principes, exact dans les raisonnemens, clair dans l'expression, pourroit être le meilleur modèle des théologiens, s'il avoit traité moins de questions inutiles, s'il avoit eu plus de soin d'écarter quelques preuves peu solides: enfin s'il étoit plus exact sur le temporel des rois, sur la puissance du pape, sur le droit de déposer un prince infidelle à l'église, et sur celui de se défaire d'un tyran. Il faut avouer aussi que son style manque de pureté et d'élégance; et ce n'est pas de 16 THO ce côté-là qu'il faudroit l'imiter. Ses Opuscules sur des questions de morale, montrent la justesse de son jugement et sa prudence chrétienne. On les reconnoit encore dans ses Commentaires sur les Psaumes, sur les Epières de St. Paul aux Romains, aux Hébreux, et sur la première aux Corinthiens; et dans sa Chaîne dorée sur les Evangiles. Pour les Commentaires sur les autres Epières de St. Paul, sur Isai, Jérémie, St. Matthieu, St. Jean, ce ne sont que des extraits de ses leçons, faits par des écoliers. Ses Sermons ne sont aussi que des copies faites par ses auditeurs après l'avoir entendu. Son Office du Saint-Sacrement est un des plus beaux du Bréviaire Romain. Ses hymnes et sa prose unissent l'onction de la piété au langage de l'exacte théologie. Voyez sa Vie par le P. Touron, Paris, 1737, in-4.
THOMAS, archevêque d'York, Voyez Douvers, n.º I. et II. V. THOMAS DE CATIMPRÉ, ou DE CANTIMPRÉ, (Cantipra-tenus) né en 1201 à Leuves près de Bruxelles, fut d'abord chanoine régulier de Saint-Augustin dans l'abbaye de Catimpré près de Cambrai, puis religieux de l'ordre de Saint-Dominique. Il est connu par un Traité des devoirs des supérieurs et des inférieurs, publié sous ce titre singulier: Bonum universale de Apibus. La meilleure édition est celle de Douay en 1627, in-8. Ce savant Jacobin mourut en 1280.
VI. THOMAS DE VILLENEUVE, (Saint) prit le nom de Villeneuve, du lieu de sa nais- sance, qui est un village ainsi nommé dans le diocèse de Tolède. Il fut élevé à Alcala où il devint professeur en théologie. On lui offrit une chaire à Salamanque; mais il aima mieux entrer dans l'ordre de Saint-Augustin. Ses Sermons, ses directions, ses leçons de théologie lui firent bientôt un nom célèbre. L'empereur Charles-Quint et Isabelle son épouse, voulurent l'avoir pour leur prédicateur ordinaire. Ce prince le nomma à l'archevêché de Grenade, qu'il ne voulut point accepter; mais celui de Valence étant venu à vaquer, Charles-Quint le lui donna; et ses supérieurs le contraignirent de le recevoir. Thomas eut toutes les vertus épiscopales; mais il brilla sur-tout par sa charité envers les pauvres. Il leur fit distribuer avant que de mourir tout ce qu'il avoit, jusqu'au lit même sur lequel il étoit couché: car il le donna au geôlier des prisons épiscopales, le priant de le lui prêter pour le peu de temps qui lui restoit à vivre. Il finit saintement sa carrière en novembre 1555, à 67 ans. On a de lui un vol. de Sermons, publié à Alcala en 1581.
VII. THOMAS DE VALENCE, Dominicain Espagnol, dont on a un Livre en sa langue, intitulé: Consolation dans l'adversité, etc., vivoit dans le 16e siècle.
VII. THOMAS DE JÉSUS, né en Portugal d'une maison illustre, embrassa l'ordre des Hermites de Saint-Augustin à l'âge de 15 ans. Ne pouvant engager ses confrères à accepter la Réforme qu'il vouloit mettre parmi eux, il suivit le roi Sébastien l'art l'an 1578 dans sa malheureuse expédition d'Afrique. Tandis qu'il exhortoit les soldats à combattre avec valeur contre les Infidelles dans la bataille d'Alcacer, il fut percé d'une flèche à l'épaule, et fut fait prisonnier par un Maure qui le vendit à un prêtre Musulman. Il en fut traité d'une manière barbare, pour n'avoir pas voulu renoncer à sa religion. Les seigneurs Portugais, la comtesse de Signares sa sœur, le roi d'Espagne, voulurent en vain le délivrer de sa captivité; il préféra de demeurer avec les Chrétiens compagnons de son infortune, auxquels il fit des biens infinis en les instruisant et les consolant dans leurs afflictions. Enfin après avoir passé quatre ans dans ce saint exercice, il mourut le 17 avril 1582, âgé de 53 ans. Il avoit composé dans sa prison un Livre, traduit en françois sous ce titre: *Les Souffrances de N. S. Jésus-Christ*, 4 vol. in-12; bien capable d'inspirer à ses lecteurs les sentimens de zèle et de charité dont il étoit animé. — Il faut le distinguer de *THOMAS DE JESUS*, plus connu sous le nom d'*Andrada*: (*Voyez* ce dernier mot) et de *THOMAS DE JESUS* ou *DIDACE SANCHE D'AVILA*, né à Baeça dans l'Andalousie vers l'an 1568. Celui-ci embrassa l'ordre des Carmes-Déchaussés à Valladolid en 1586, fut prieur, provincial de Castille et définiteur général de la congrégation d'Espagne. C'est à lui que les Carmes doivent l'établissement de leurs maisons, nommées *Hermitage*. En 1609, il vint dans les Pays-Bas, y établit plusieurs couvents et l'*Hermitage* de la forêt de Marlagne près de Namur. Il mourut en réputation de sainteté à Rome Tomé XII. le 26 mars 1626 définiteur général de son ordre. Nous avons de lui : I. *Stimulus missionum*, Rome 1610, in-8.º II. *Thesaurus sapientiae Divinae in gentium omnium salute procurandae*, etc. La meilleure édition est de 1684, in-4.º C'est un abrégé des controverses contre les Païens, les Juifs, les Mahométans, etc.; et une histoire des opinions et des rits des églises du Levant séparées de celle de Rome, avec la réfutation de leurs erreurs. *Urbain VIII* faisoit grand cas de cet ouvrage; *Richard Simon* l'a critiqué avec trop d'aigreur. III. *Expositio in omnes ferè regulas ordinum religiosorum*, Anvers 1617, in-fol. IV. Plusieurs ouvrages ascétiques, tant en latin qu'en espagnol. On a recueilli une partie de ses œuvres sous le titre de *Opera omnia, homini religioso et apostolico utilissima*; Cologne, 1684, 3 vol. in-folio.
IX. THOMAS, (Artus) sieur d'*Embry*, poète littérateur, est connu : I. par des *Epigrammes* sur les tableaux de *Philostrate*, que *Blaise de Vigenère* a placées dans sa Traduction de cet auteur et de *Callistrate*, imprimée chez l'*Angelier*, in-folio. II. Par des *Commentaires* sur la Vie d'*Apollonius de Thyane* par *Philostrate*, insérés dans la Version du même *Vigenère*, 2 vol. in-4.º III. Par une mauvaise suite de la Traduction de l'Histoire de *Chalcondyle*, in-fol. l'*Angelier*. Cet auteur vivait dans le 16$^{e}$ siècle. X. THOMAS, (Jacques Ernest) peintre, né à Hagelstein en 1588, mort en 1653, résidait long-temps en Italie, où il devint l'ami d'*Estheimer* et prit sa 18 THO manière. Ses tableaux de paysages sont recherchés.
XI. THOMAS, (Guillaume) né à Bristol en 1613, mort en 1689, étudia dans l'université d'Oxford et en devint docteur. Il fut nommé évêque de Saint-David et ensuite de Worcester. Très-attaché à la cause de Jacques II, il reçut ce monarque chez lui. Il a publié des Sermons estimés. — Son petit-fils nommé comme lui Guillaume THOMAS, mort en 1738, est auteur d'une Description de la cathédrale de Worcester.
XII. THOMAS, (Elizabeth) Angloise, surnommée Corinne, naquit en 1675 et mourut en 1730. On lui doit des Poésies élégamment écrites, et deux volumes de Lettres amusantes. Pope a fait mention de cette Muse dans sa Dunciade.
XIII. THOMAS du Fossé, (Pierre) né à Rouen en 1634, d'une famille noble originaire de Blois, fut élevé à Port-Royal-des-Champs, où le Maître prit soin de lui former l'esprit et le style. Pompone ministre d'état, instruit de sa capacité, le sollicita vainement de prendre part aux travaux de ses ambassades : son amour pour la vie cachée l'empêcha d'accepter. Il entretenoit peu de commerce avec les savans, de peur de perdre en conversations inutiles les momens qu'il destinoit à la prière et à l'étude des Livres saints : il craignoit sur-tout d'altérer par de vaines disputes cette paix qui lui étoit si chère. Sa charité n'étoit pas moins grande que son amour pour la paix. Non content de retrancher de son nécessaire pour fournir aux besoins des pauvres, il avoit encore fait quelques études particulières pour leur servir de médecin dans le besoin. Ce pieux solitaire mourut dans le célibat le 4 novembre 1698, à 64 ans. On a de lui : I. La Vie de St. Thomas de Cantorbery, in-4° et in-12. II. Celles de Tertullien et d'Origène, in-8° III. Deux volumes in-4° des Vies des Saints. Il avoit résolu d'en donner la suite ; mais il interrompit ce projet pour continuer les Explications de la Bible de Sacy. Il est encore auteur des petites Notes de cette même Bible, des Mémoires de Port-Royal, in-12, et d'autres ouvrages écrits avec exactitude et avec noblesse. Il rédigea les Mémoires de Pontis. (Voyez PONTIS.) Il fit imprimer ces Ouvrages sans y mettre son nom ; mais on en reconnut bientôt l'auteur à la pareté de son style et à l'onction qui lui étoit particulière.
XIV. THOMAS, (François) seigneur de la Valette en Provence, porta les armes avec distinction sous Louis XIV. Il avoit 80 ans lorsque le duc de Savoie vint former le siège de Toulon ; il eut la fermeté d'attendre l'armée ennemie dans son château de la Valette. Les hus-sards en y arrivant mirent le feu aux maisons, et allèrent ensuite le pistolet à la main à la porte du château pour la faire ouvrir. Mais la Valette, sans s'épouvanter, dit à l'officier : Tu feras bien, non de me menacer, mais de me faire tuer ; sans quoi, dès que ton prince sera arrivé je te ferai pendre. Le duc de Savoie étant arrivé peu après : Je vous sais bon gré, dit-il à ce vénérable vieillard, de ne vous être pas méfié de mon arrivée. En effet, il eut pour lui, durant et après le siège, des sentimens d'estime et des attentions d'autant plus flatteuses, qu'elles furent approuvées par Louis XIV. La bravoure de la Valette et la supériorité de son esprit avoient éclaté dans plusieurs autres occasions. — Ses vertus passèrent au P. DE LA VALETTE son fils prêtre de l'Oratoire, dont il fut élu septième supérieur général en 1733, et qui le perdit en 1773 dans un âge avancé. Il avoit d'abord servi dans la marine; ayant quitté le monde malgré ses parens, il entra dans une congrégation qu'il édifia et qu'il instruisit. Sa piété étoit tendre, ses lumières étendues, et son caractère doux et modeste. Sa congrégation dut peut-être sa conservation à son esprit sage et conciliant. Il sentoit qu'elle n'étoit plus ce qu'elle avoit été; et quand il eut fait abattre une partie de la maison de Saint-Honoré, il dit au milieu des décombres de la moitié de cet édifice : Voilà la triste image de notre Congrégation.
XV. THOMAS, (Antoine) né dans le diocèse de Clermont, d'abord professeur de troisième au collège de Beauvais, passa dans les bureaux du duc de Praslin alors ministre. Celui-ci qui n'aimoit pas Marmontel, engagea Thomas à se présenter en concurrence pour une place vacante à l'académie Françoise; il refusa de servir l'animosité du ministre et de lutter contre un homme de lettres dont il estimoit les talens et le caractère. Le duc de Praslin ne voulut plus le garder auprès de lui; mais il eut du moins la générosité de créer en sa faveur la place de secrétaire des Ligues Suisses. Bientôt après, l'académie Françoise le compta au nombre de ses membres; il mourut le 17 septembre 1785, dans le château d'Oulins près de Lyon, avec la fermeté d'un sage et la résignation d'un Chrétien. Menacé depuis cinq ou six ans d'une maladie qui avoit emporté un de ses frères; craignant également le grand chaud et le grand froid, il changeoit de climat avec les saisons, et alloit passer l'hiver en Languedoc, en Provence, ou à Nice: le médecin Tronchin lui avoit défendu de parler. Les précautions qui sembloient devoir lui assurer une longue vie, contribuèrent peut-être à abréger la sienne. La fatigue des voyages fait quelquefois plus de mal aux tempéraments délicats que le changement de climat ne peut leur faire de bien. Thomas avoit ouvert sa carrière littéraire en 1756, par des Réflexions historiques et littéraires sur le Poème de la Religion naturelle de Voltaire, in-12. Dans cette critique, sage et modérée, il expose son jugement sans flatterie ainsi que sans aigreur; il défend la religion avec force, mais sans fanatisme. En combattant un écrivain célèbre, il rend hommage à ses talens, plaint ses erreurs et ménage sa personne. Cet ouvrage qu'il craignoit d'avouer lorsqu'il eut été accueilli par les philosophes et prôné par eux, ne pouvoit que lui faire honneur. L'année 1759 fut une époque bien flatteuse pour lui. Son Eloge du Maréchal DE SAXE, couronné par l'académie Françoise, annonça à la nation un orateur de plus, et un orateur qui réa- nissoit quelquefois la précision de *Tacite* et l'élévation de *Bossuet*. Il célébra ensuite d'*Aguesseau*, *Duguay-Trouin*, *Sully*. Ces trois Éloges obtinrent les suffrages de l'académie et du public. Une éloquence abondante, et vive, des réflexions pleines de chaleur et de philosophie, quelques vérités courageuses fortement exprimées, des traits mâles et énergiques, prouvèrent que le jeune athlète académique possédoit à un degré égal l'enthousiasme de la vertu et de la gloire, l'amour des lettres et de l'humanité. L'Éloge de *Descartes*, supérieur aux précédents, est riche d'idées profondes et de savans détails, qui néanmoins empêchèrent d'*Olivet* et le *Batteux* de lui donner leur voix pour être couronné. Ils pensaient que ces détails étoient plus faits pour l'académie des Sciences que pour l'académie Françoise; mais ils naissaient du sujet et ne sont point une faute de l'orateur. D'ailleurs ce dernier en a fait disparaître la sécheresse sous les fleurs, et les a rendu faciles à saisir par la clarté et l'élégance. Son *Éloge de MARC-AURÉLE* plein de raison et d'éloquence, mit le comble à sa réputation. L'auteur le lut pour la première fois dans une séance de l'académie Françoise; les vérités qu'il renferme firent une vive sensation. Mais on crut y voir une satire indirecte du ministère et *Thomas* eut ordre de ne point publier son ouvrage. Ce ne fut que cinq ans après qu'il obtint la permission de le faire paraître avec des corrections. C'est sans contredit le chef-d'œuvre de l'auteur; et on a eu raison de dire que c'étoit un beau drame moral plein de majesté, et digne d'être représenté devant des sages et des rois. On desire-roit dans ses autres Éloges qu'il n'eût pas donné si souvent à ses phrases une forme métaphysique d'autant plus fatigante, que les idées étoient plus accumulées; que ses élans, ses apostrophes et ses figures eussent un air moins uniforme; que les pensées à force de vouloir être grandes ne fussent pas gigantesques; qu'il entassât moins de comparaisons l'une sur l'autre; qu'il n'affectât point d'user de quelques termes de physique, ingénieusement appliqués à la vérité, tels que ceux de *calcul*, de *choc*, de *frottement*, de *masse*; mais trop abstraits pour beaucoup de lecteurs, et qui paroissent bien secs lorsqu'il s'agit de morale, de littérature et d'éloquence. Ce mélange de termes scientifiques joint à l'entassement des pensées, rend ses Éloges un peu pénibles à lire. «Il a beaucoup de rapport, dit *la Harpe*, avec *Sénèque*. Comme lui il éblouit; mais il est plus facile de l'admirer par momens que de le lire avec plaisir.» On sait que *Voltaire* a dit *Galithomas* pour *galimathias*. Ce jeu de mots est trop sévère; mais il n'en est pas moins vrai que l'expression de l'orateur qui pour l'ordinaire est pompeuse et noble, tombe quelquefois dans l'enflure et une sorte de roideur qui fatigue. En publiant ses Éloges, *Thomas* les enrichit de notes, où l'on remarque autant de savoir que de jugement et d'esprit. Bien des lecteurs qui voudraient un simple éloge historique mêlé de réflexions préférent ces excellens commentaires au texte même. Ils sont persuadés, comme l'a très-bien dit *Thomas*, que l'écrivain borné au rôle d'historien philosophe, doit mieux voir et mieux peindre ce qu'il voit; qu'en cherchant moins à en imposer aux autres, il en impose moins à lui-même; que celui qui veut embellir, exagère; qu'on perd du côté de l'exacte vérité tout ce qu'on gagne du côté de la chaleur; que pour être vraiment utile, il faut présenter les foiblesses à côté des vertus; que nous avons plus de confiance dans des portraits qui nous ressemblent; que toute éloquence est une espèce d'art dont on se méfie; et que l'orateur en se passionnant tient en garde contre lui les esprits sages qui aiment mieux raisonner que sentir, ou, pour mieux dire, dont le sentiment ne veut être excité qu'à propos. L'imagination de *Thomas* lui a fait quelquefois illusion, non-seulement dans ses *Eloges*, mais encore dans son *Essai sur le caractère, les mœurs et l'esprit des Femmes*, 1772, in-8°. C'est un panégyrique où l'encens n'est pas toujours offert par les mains de la vérité. L'auteur conclut trop du particulier au général. Apperçoit-il dans un siècle une femme distinguée par ses vertus ou illustre par ses talens, il s'attache à l'observer et à la peindre; et sur le caractère particulier de cette femme, il établit le caractère général de tout son sexe dans la même époque. Ce petit défaut est bien compensé par les tableaux énergiques, les observations profondes et les réflexions fines dont cet *Essai* abonde. Le tableau des courtisanes de la Grèce est peint avec autant de grace que de décence. Le parallèle des deux sexes dans les ver- tus et les talens est d'un grand philosophe, mais d'un philosophe qui n'est étranges à aucun des sentiments du cœur humain. Ceux qui auroient, voulu que l'auteur eût fixé nos idées sur la véritable destination originelle des femmes, sur l'étendue de leurs devoirs et de leurs prérogatives, ne font point attention que le but de *Thomas* étoit de montrer seulement l'usage ou l'abus qu'on avoit fait de l'éloge en parlant des femmes. Les autres points de critique philosophique et de discussion morale devoient plutôt être indiqués que développés. D'ailleurs l'auteur pense et fait penser; et peu de mots suffisent au grand écrivain et au lecteur intelligent. L'*Essai sur les Femmes* devoit faire partie de l'*Essai sur les Eloges*, 2 vol. in-8°, 1773: autre ouvrage de *Thomas*. Celui-ci se distingue par des images brillantes, des pensées fortes, des idées justes, des jugemens sains, des connoissances variées, des recherches intéressantes sur les orateurs anciens et modernes. Ces deux volumes offrent une foule de traits éloquens et de portraits tracés de main de maître. C'est une galerie de tableaux où tous les grands hommes se trouvent peints avec autant de vérité que de noblesse. Il suffit qu'un prince ait été loué une fois dans sa vie, pour que l'auteur en prenne occasion de tracer son caractère, de peindre ses ministres, d'esquisser l'histoire de son règne. On lui a reproché ses digressions; mais si c'est un défaut, il nous a procuré des choses neuves et bien vues. Dans les autres livres didactiques, les auteurs se bornent à être utiles; ici l'agrément est joint à l'instruction, et l'éloquence aux préceptes. Son style toujours pur, toujours harmonieux a plus de naturel et moins d'apprêt que dans ses *Eloges*. *Thomas* étoit poète ainsi qu'orateur. Son *Ephre au Peuple*, son *Ode sur les Temps* et son *Poème de Jumonville*, sont des productions d'une imagination noble et élevée, plus digne cependant du siècle de *Lucain* ou de *Claudien* que de celui de *Virgile*. La versification en est belle, mais quelquefois monotone et emphatique. On y désire plus de variété dans les tours, de rapidité dans les images, d'adresse et de chaleur dans la liaison des détails. Le poème de la *Pétréide*, que l'auteur n'eut pas le temps d'achever, a de grandes beautés et les mêmes défauts. Le plus beau chant est celui où l'auteur transporte le czar *Pierre* au fond des mines souterraines: là, un génie lui développe les révolutions du globe. Il existe dans les descriptions qu'il renferme un intérêt véritable; mais il est fâcheux que des situations pathétiques et animées ne viennent pas embellir ses magnifiques tableaux. En général, on a reproché à *Thomas* d'avoir voulu faire tous ses vers également harmonieux; dès-lors on y ressent la contrainte du travail qu'il éprouva. « Il en est de la versification, a dit avec raison un littérateur, comme d'un concert. Il faut que des sons affoiblis y fassent ressortir le son général. Le même instrument ne doit pas y retentir toujours, la même corde y résonner sans cesse. » Nous ne parlons point de son ballet d'*Amphion*, en trois actes, joué en 1767: c'est un des moindres fleurons de sa couronne. La considération personnelle dont jouissoit *Thomas* étoit peut-être encore supérieure à la juste estime qu'on avoit pour ses ouvrages. Il avoit dans la société cette simplicité aimable, qui empêche souvent un homme d'esprit de connoître ce qu'il vaut ou du moins de le faire trop sentir aux autres. Il étoit juste, modéré, doux, ennemi de l'éclat et du bruit; bon ami, tendre fils, sensible à l'éloge et à la critique, mais recevant l'un sans vanité, et ne repoussant jamais l'autre par des injures. Quoique peu recherché et même un peu contraint dans ses manières et dans son extérieur, il avoit tout le fonds de la vraie politesse qui a sa source dans la bonté du cœur et dans l'indulgence du caractère. « On l'a vu vivre longtemps dans le monde, dit M. *Garat*, sans se mêler jamais aux conversations même littéraires. Il n'en étoit pas un observateur moins fin, moins profond, moins habile. Cet homme qui ne disoit rien dans la société, ajoute-t-il, avoit la conversation la plus féconde, la plus animée avec ses amis. *Saadi* a dit: *L'ame du sage est un trésor dont les malheureux et l'amitié ont seuls la clef*. *Thomas* étoit précisément le sage de *Saadi*. On étoit étonné de l'étendue de ses connaissances, et la fécondité de ses idées étoit bien plus grande encore. Il étoit également bon à consulter sur une tragédie et sur une comédie, sur un discours et sur un poème. Il ne vous éclairoit pas seulement sur vos défauts; il vous indiquoit les sources des beautés. L'équité n'étoit pas en lui cette espèce de justice qui rend le bien pour le bien, le mal pour le mal. Juste même envers les ennemis connus de son talent, il parloit quelquefois avec enthousiasme de ceux qui ne parloient de lui qu'avec dénigrement. Si l'on craignoit de quelque société littéraire les injustices des passions et de l'intrigue, on demandoit : M. Thomas y est-il ? Cependant il avoit plutôt le courage d'être juste que celui d'attaquer et de combattre l'injustice. En gardant le silence parmi les hommes et en les écoutant beaucoup, il avoit appris à les craindre. Mais cette réserve ne le suiveit pas dans l'intérieur de sa maison : c'est là sur-tout qu'il étoit adoré. Il sembloit avoir des domestiques plutôt pour les consoler de leur condition que pour rendre la sienne plus commode et plus douce. L'une de ses sœurs vivoit depuis long-temps avec lui, et étoit occupée comme une mère tendre et tendrement aimée à veiller sur les jours, sur la santé, sur le bonheur d'un frère qu'elle aimoit comme un fils unique. On a mis au bas de son portrait ces vers simples et mérités : On ne sur en l'aimant ce qu'on chérit le plus De son ame ou de son génie : Par ses nobles talens il irrita l'envie, Et la soumit par ses vertus. Hérault de Sechelles a laissé dans ses manuscrits un précis sur la vie de Thomas qui a de l'intérêt, et que nous allons rapporter ici : « Thomas, dit-il, avoit pour habitude lorsqu'il se portoit bien, de travailler dans son lit jusqu'à sept ou huit heures ; il se levoit pour continuer son travail en se promenant. Vers les neuf heures on lui apportoit son déjeune. Il se remettoit sur son lit, étoit ses souliers, s'asseyoit sur ses jambes croisées, comme Mallebranche, fermoit ses rideaux et ses fenêtres, et se concentroit ainsi jusqu'au dîner. Dans ces momens, il ne pouvoit souffrir personne dans sa chambre ; il eût même été gêné de savoir quelqu'un dans la chambre voisine. Les jours d'académie, après l'assemblée, il aîloit chez Mad. Necker, chez laquelle d'ailleurs il passoit tous les jours deux heures quand elle étoit seule. Il avoit pour elle un extrême attachement ; quelquefois cependant il se reprochoit le temps qu'il y passoit, et disoit que si cette connoissance eût été à refaire il ne l'auroit pas faite. A son retour, rarement il composoit ; il se faisoit lire quelqu'ouvrage, mais presque jamais les ouvrages nouveaux. A la campagne, il travailloit souvent en plein air. Souvent on l'a rencontré dans les allées de Chantilly et de Marly, assis, le dos appuyé contre une charmille, composant à voix basse, la tête baissée, une prise de tabac à la main qu'il portoit continuellement à son nez sans s'apporcevoir que c'étoit toujours la même. En sortant du lieu de son travail, il avoit l'air agité, poursuivi par sa pensée. Le venoit-on chercher pour dîner ou pour souper, il falloit l'arracher à l'étude : Toujours dîner, toujours souper, toujours se coucher, disoit-il ; ou passe plus de la moitié de sa vie à recommencer ces choses-là... Ses auteurs favoris étoient, parmi les poètes, Euripide, Virgile, Juvenal, Lucain qu'il traduisoit souvent, Metastase, Pope, et sur-tout l'Homère de ce dernier, qu'il lisoit continuellement et qu'il préféroit même à l'auteur Grec; parmi les écrivains en prose, *Buffon*, *Voltaire*, *Rousseau* formoient ses lectures. C'est à l'*Œdipe* et à la *Marianne* de *Voltaire* qu'il donnoit la préférence sur les autres pièces de cet auteur. (*) Sa manière de parler étoit celle d'un homme qui éprouve un sentiment intérieur et profondément concentré. Il parloit bien, très-purement, sans affectation, ne s'abandonnait jamais, toujours maître de lui et de ce qu'il vouloit dire. Du reste, il aimoit à rire d'un rire fin et malin; il racontoit des histoires piquantes et les racontoit bien... Ses ouvrages ont produit des effets singuliers. Un jeune homme, après avoir lu l'*Eloge* de *Duguay-Trouia*, se fit marin, et fut un homme de mérite. — Un autre, après avoir lu l'*Eloge* de *Descartes*, se fit géomètre. — Un curé lui écrivoit qu'en apprenant à ses paroissiens leur catéchisme, il leur faisoit apprendre en même temps les beaux vers de l'Épitre au peuple; qu'il les leur expliquait, et leur rendoit par-là leur condition non-seulement douce, mais honorable. *Montesquieu* paroissoit à *Thomas* le premier des écrivains, pour la force et l'étendue des idées, pour la multitude, la profondeur, la nouveauté des rapports. « Il est incroyable, disoit-il, tout ce que *Montesquieu* a fait appercevoir dans ce mot si court: le mot *Loi*. » Après *Montesquieu*, *Thomas* plaçoit *Buffon* pour le don de la pensée et l'art de généraliser ses idées. Après *Buffon*, *Thomas* mettoit *Liderot*; il hésitoit même s'il ne le placeroit pas sur la même ligne. Après eux, suivant lui, venoit *Jean-Jacques Rousseau*... « Voulez-vous connoître, disoit-il, la manière de lire avec fruit? Quand vous prendrez un livre, lisez d'abord le titre; ensuite fermez le livre et cherchez comment vous feriez l'ouvrage. Formez-vous mentalement une division générale qui embrasse tout ce que le sujet peut offrir; ensuite reprenez le livre et allez à la table des chapitres. Vous remplirez ensuite dans votre tête chaque chapitre. Vous cherchez à vous comparer avec l'auteur. Vous acostumerez par-là votre esprit aux grands efforts, aux grandes vues. Il faut toujours se mesurer, se battre avec des géants, lorsque l'on veut grandir et se fortifier. Cet exercice déploie nos membres, en les allongeant, et leur communique une puissance inattendue. » Il citoit à cette occasion la manière de *Crébillon* qui lorsqu'il lisait l'histoire, à chaque trait important quittoit le livre et formoit dans sa tête le plan d'une tragédie sur les idées que lui donnoit sa lecture. Quand *Thomas*, ajoute, (*) Il paroit que *Thomas* estimoit plus dans *Voltaire* l'écrivain que l'homme, du moins si on en juge par ce qu'en dit *Bonneville* dans son *Prospectus* de l'Histoire moderne. « L'Histoire générale de *Voltaire*, dit-il, n'est souvent qu'un triste roman philosophique, et lors même qu'il est le plus exact dans ses récits, il a une manière si cruellement légère de traiter les objets de la plus haute importance, qu'il m'a semblé long-temps mériter ce mot terrible que me dit un jour à son sujet l'éloquent *Thomas*: Ce *Voltaire* est un mauvais génie qui est venu rire d'un rire de démon aux malheurs de l'espèce humaine. » Hérault de Sechelles, avoit conçu du mépris pour quelqu'un et qu'on lui en parloit, il répondoit froidement: Je ne le connois pas. Il étoit doux, patient, sobre, bon, compatissant, sensible à l'excès, jamais emporté; il traitoit ses domestiques avec bonté; jamais un mot qui pût leur faire sentir leur condition. Plusieurs hommes de lettres reçurent de lui des secours considérables, et il alloit avec adresse au-devant de leurs besoins... » Moutard libraire de Paris, a publié le recueil de ses Ouvrages en prose, 1773, 4 vol. in-12. Une édition plus complète de ses Œuvres en vers et en prose a paru chez Desessarts, à Paris, l'an 10, en 7 vol. in-8. Decrire a donné en 1791, in-8° et in-12, un Essai sur la Vie de Thomas. Voyez DELEIRE.
THOMAS A KEMPIS, Voy. KEMPIS.
THOMAS WALDENSIS, Voyez NETTER.
THOMAS CAJETAN, Voy. V 10.
THOMAS, (Paul) Voyez GIRAC.
THOMAS, Voy. THAUMAS.
THOMASI, THOMASINI, Voyez TOMASI et TOMASINI. I. THOMASIUS, (Michel) qu'on nommoit aussi Tanaque-lius, né à Majorque, secrétaire et conseiller de Philippe II roi d'Espagne, fut élevé à l'évêché de Lérida. Il joignoit à la science du droit la connoissance de la philosophie. On lui est redevable de la correction du Décret de Gratien, et de l'édition du Cours anatomique que fit Grégoire XIII avant que d'être pape. Thomasius a laissé quelques autres Ouvrages, tels que: Disputes Ecclésiastiques, à Rome, 1585, in-4°; Commentarius de ratione Conciliorum celebrandorum. Il vivoit encore en 1560.
II. THOMASIUS, (Jacques) professeur en éloquence à Leipzig, étoit d'une bonne famille de cette ville. Il y fut élevé avec soin, et y enseigna les belles-lettres et la philosophie. Le célèbre Leibnitz, qui avoit été son disciple en cette dernière science, disoit que « si son maître avoit osé s'élever contre la philosophie de l'École, il l'auroit fait; » mais il avoit plus de lumières que de courage. C'étoit un homme doux, tranquille, et incapable de troubler son repos et celui des autres par de vaines querelles. Il ne concevoir pas comment les hommes passaient leur vie à s'entre-déchirer, eux qui sont appelés à la vertu et à la paix. Il mourut dans sa patrie en 1684, à 62 ans. Ses principaux ouvrages sont: I. Les Origines de l'Histoire Philosophique et Ecclésiastique. II. Plusieurs Dissertations, (Hall, 1700 et années suivantes, 11 vol. in-8°) et dans l'une desquelles il traite du plagiat littéraire, et donne une liste de cent Plagiaires. Ces Ouvrages sont en latin et renferment beaucoup de recherches.
III. THOMASIUS, (Christian) fils du précédent, né à Leipzig en 1655, prit le bonnet de docteur à Franckfort-sur-l'Oder en 1676. Un Journal Allemand qu'il commença à publier en 1688, et dans lequel il semoit plusieurs traits satiriques contre les sco- lastiques, lui fit beaucoup d'ennemis. On excita *Masius* à l'accuser publiquement d'hérésie et même du crime de lèse-majesté. *Thomasius* avoit réfuté un Traité de son dénonciateur où il prétendoit qu'il n'y avoit que la religion Luthérienne qui fût propre à maintenir la paix et la tranquillité de l'état : ce fut la semence des persécutions qu'on lui suscita. Il fut obligé de se retirer à Berlin, où le roi de Prusse se servit de lui pour fonder l'université de Hall. La première chaire de droit lui fut accordée en 1710. Trois ans après il fit soutenir des *Thèses*, (Anvers, 1713, in-4°) dans lesquelles il avança que le concubinage n'a rien de contraire au droit divin, et qu'il est seulement un état moins parfait que celui du mariage. Cette opinion dangereuse fit naître beaucoup d'écrits. *Thomasius* mourut en 1728, regardé comme un esprit bizarre et un homme inquiet. On a de lui un grand nombre d'ouvrages en latin et en Allemand. Les principaux sont : I. Une *Introduction à la Philosophie de la Cour*. II. L'Histoire de la Sagesse et de la Folie. III. Deux Livres des *Défauts de la Jurisprudence Romaine*. IV. Les *Fondemens du Droit naturel et des Gens*. V. Histoire des *Disputes entre le Sacerdoc et l'Empire*, jusqu'au 16$^{e}$ siècle. — I. THOMASSIN, (Louis) né à Aix en Provence le 28 août 1619, d'une famille ancienne et distinguée dans l'église et dans la robe, fut reçu dans la congrégation de l'Oratoire dès sa quatorzième année. Après y avoir enseigné les humanités et la philosophie, il fut fait professeur de théologie à Saumur. L'Écriture, les Pères, les Conciles prirent dans son école la place des vaines subtilités scolastiques. Appelé à Paris en 1654, il y commença dans le séminaire de Saint-Magloire des conférences de théologie positive, selon la méthode qu'il avoit suivie à Saumur. Ses succès dans cet emploi lui firent des amis illustres. *Péréfixe* archevêque de Paris, l'engagea à faire imprimer ses *Dissertations latines sur les Conciles* dont il n'y a eu que le premier vol. qui ait paru en 1667, in-4°; et ses *Mémoires sur la Grace* qui furent imprimés en 1668, en trois vol. in-8°. Le P. *Thomassin* avoit été d'abord du sentiment des Solitaires de Port-Royal sur la Grace; mais il les abandonna après avoir lu les Pères de l'Église Grecque; et comme il étoit persuadé que la tradition de l'église universelle n'avoit pu varier sur des matières si importantes, il s'appliqua à concilier les Pères Grecs avec St. Augustin. C'est ce qui donna lieu à ses *Mémoires sur la Grace* qui ne furent pas goûtés de tous les théologiens en France; mais qui furent bien reçus en Angleterre, en Allemagne et même en Italie. Ils reparurent en 1682, in-4°, augmentés de deux Mémoires sous les auspices de *Harley* successeur de *Péréfixe*. Il publia aussi trois tomes des *Dogmes Théologiques* en latin, le premier en 1680, le second en 1684, le troisième en 1689; trois autres tomes en français de la *Discipline Ecclésiastique* sur les bénéfices et les bénéfices; le premier en 1678, le second en 1679, le troisième en 1681. Cet ouvrage, le plus estimé de ceux du P. Thomassin, fut réimprimé en 1723 et traduit par lui-même en latin, 1706, trois vol. infolio. Il donna divers traités sur la Discipline de l'Eglise et la Morale Chrétienne : de l'Office Divin, in-8°; des Fêtes, in-8°; des Jeunes, in-8°; de la Vérité et du Mensonge, in-8°; de l'Aumône, in-8°; du Négoce et de l'Usure, in-8°. Celui-ci ne fut imprimé qu'après sa mort aussi bien que le Traité dogmatique des moyens dont on s'est servi dans tous les temps pour maintenir l'Unité de l'Eglise, 1703, trois vol. in-4°. Ce ne fut pas seulement sur ces matières que brilla le savoir du P. Thomassin. Il possédoit parfaitement les belles-lettres, et il voulut enseigner aux autres l'usage qu'on en pouvoit faire. Ainsi il donna au public des Méthodes d'étudier et d'enseigner chrétiennement la Philosophie, in-8°; les Historiens profanes, 2 vol in-8°; les Poètes, trois vol. in-8°. Le pape Innocent XI témoigna quelque desir de se servir de son ouvrage de la Discipline pour le gouvernement de l'Eglise, et voulut même attirer l'auteur à Rome. L'archevêque de Paris en parla au roi de la part du cardinal Casanata bibliothécaire de sa Sainteté; mais la réponse fut qu'un tel sujet ne devoit pas sortir du royaume. Thomassin témoigna au saint Père sa gratitude et son zèle, en traduisant en latin les trois volumes de la Discipline. Ce travail fatigant ne fut pas plutôt fini, qu'il en reprit un autre non moins pénible. Comme il s'étoit appliqué à l'hébreu pendant cinquante années, il erut devoir faire servir cette étude à prouver l'antiquité et la vérité de la religion. Ainsi il entreprit de faire voir que la langue hébraïque est la mère de toutes les autres, et qu'il falloit par conséquent chercher dans l'Écriture qui conserve ce qui nous en reste, l'histoire de la vraie religion aussi bien que la première langue. Ce fut ce qui l'engagea de composer une Méthode d'enseigner chrétiennement la Grammaire ou les langues par rapport à l'Écriture-Sainte, deux volumes in-8°. Elle fut suivie d'un Glossaire universel Hébraïque dont l'impression qui se faisoit au Louvre, ne fut achevée qu'après sa mort. Cet ouvrage vit le jour en 1697, in-folio, (par les soins du P. Bordes de l'Oratoire, et de Barat membre de l'académie des Inscriptions et Belles-Lettres,) et ne répondit pas à la réputation de l'auteur. Le P. Thomassin mourut la nuit de Noël de 1695, âgé de 77 ans. Richard Simon disoit de lui : « qu'il étoit l'homme de l'Oratoire qui faisoit le plus d'honneur à sa congrégation après le P. Morin. » Il ajoutoit qu'il n'y avoit personne qui pût réparer sa perte. Quoique très-savant, le P. Thomassin avoit la modestie d'un homme qui ne l'auroit pas été. Son esprit étoit sage et son caractère modéré. Il génissoit des disputes de l'École, et n'entroit dans aucune. Sa charité étoit si grande, qu'il donnoit aux pauvres la moitié de la pension que lui faisoit le Clergé. Il employoit chaque jour sept heures à l'étude; mais il ne travailloit jamais la nuit ni après les repas. Nulle visite, si elle n'étoit indispensable, ne déran- 28 THO geoit l'uniformité de sa vie. Il ne voulut ni charges ni emplois. La nature et la retraite lui avoient inspiré une telle timidité, que lorsqu'il tenoit ses conférences à Saint-Magloire, il faisoit mettre une espèce de rideau entre ses auditeurs et lui. On ne peut lui refuser beaucoup d'érudition, mais il la puise moins dans les sources que dans les auteurs qui ont copié les originaux. Sa *Discipline Ecclésiastique* offre beaucoup de fautes dans tous les endroits où il s'agit de citations d'auteurs Grecs. On en a un *Abrégé par d'Héricourt*. Le style du Père *Thomassin* est un peu pesant; il n'arrange pas toujours ses matériaux d'une manière agréable; et en général il est trop diffus. — II. THOMASSIN, (Philippe) graveur célèbre, prit à Troyes en Champagne, lieu de sa naissance, les premiers principes du dessin. Il voyagea ensuite en Italie où après s'être perfectionné sous les grands maîtres qui illustrèrent la fin du XVIe siècle, il se fixa à la gravure, s'établit à Rome et s'y maria. Il donna en 1600, un recueil in-4° de *Portraits des Souverains* les plus distingués, et des plus grands *Capitaines* des XVe et XVIe siècles. Ces portraits au nombre de cent, gravés d'après les originaux, sont accompagnés d'un sommaire latin des actions les plus mémorables de chacun des princes et des capitaines qu'ils représentent. Cette première édition ornée d'un frontispice de bon goût, a été suivie d'un grand nombre d'éditions postérieures. *Thomassin* la dédia à Henri IV. Sa dédicace est remarquable par une noble simplicité qui, en Italie sur-tout, se rencontre rarement dans ce genre de composition. *Thomassin* s'exerça principalement sur des sujets de dévotion d'après *Raphaël*, *Frédéric Zucchero*, *Salviati*, *le Baroche* et autres peintres célèbres. On estime sur-tout de lui une allégorie sur la *Rédemption*, une sainte *Famille*, la *Naissance du Sauveur* et la *Purification*. Il fit un grand nombre d'élèves, parmi lesquels on compte le premier des *Cochin* et *Michel Dorigny* ses compatriotes; mais aucun ne lui fit plus d'honneur que le fameux *Callot* qui apprit de lui à manier le burin. *Callot* travailla d'abord sous ses yeux, d'après les *Sadler*; il copia ensuite quelques pièces des *Bassans* et d'autres peintres. Enfin, il donna une suite des plus beaux autels de Rome au nombre de vingt-huit. Ces premiers essais ne sont pas merveilleux; mais ils annoncent la rapidité des progrès du jeune artiste, et le maître en partage l'honneur. Ces travaux furent interrompus par un événement aussi désagréable pour le maître que pour l'élève. Jeune, bien fait d'une physionomie agréable, aussi enjoué que ses compositions, *Callot* plut à Mad. *Thomassin*; et il s'établit entre eux une familiarité qui ne fut pas sans doute conduite avec toute la discrétion qu'imposent les mœurs italiennes. *Callot* fut forcé de quitter sa maison, et même de s'éloigner de Rome. Cela arriva vers l'année 1612. *Thomassin* passa le reste de sa vie à Rome, où il mourut, âgé de 70 ans. La date de sa mort est ignorée.
III. THOMASSIN, (Henri-Simon) fils d'un graveur habile appelé Simon, de la même famille que le précédent, entra chez le célèbre Picard dit le Romain, où il acheva de se perfectionner. Ce grand artiste s'étant retiré en Hollande en 1710, son élève le suivit et y demeura jusqu'en 1713 qu'il revint à Paris, où il fut reçu de l'académie Royale en 1728. Sa manière de graver étoit belle et savante. Il entroit parfaitement dans l'esprit du peintre dont il vouloit rendre le caractère; et il avoit l'art d'en faire connoître avec finesse la touche et le goût des contours. On cite entr'autres productions de son burin : I. La Mélancolie du Féty célèbre peintre Florentin. II. Le Magnificat de Jouvenet. III. Le Coriolan d'après la Fosse. IV. Le Retour du Bal de Wateau. V. Les Noces de Cana d'après Paul Véronèse. VI. L'Homme condamné au travail d'après le Féty. VII. Les Disciples d'Emmaüs d'après Paul Véronèse. VIII. Enée chez Didon d'après Antoine Coypel. IX. La Peste de Marseille, d'après de Troy. Thomassin étoit né avec beaucoup de jugement et d'esprit; l'enjouement et la sincérité faisoient le fonds de son caractère; sa conversation étoit légère et amusante; et ses saillies avoient le sel de l'épigramme sans en avoir jamais l'âcreté. Il mourut le premier janvier 1741, âgé de 53 ans. C'est à son père que l'on doit la Transfiguration d'après Raphaël, et le Recueil des statues et ouvrages de sculpture qui décorent les jardins et le château de Versailles, in-8.º
IV. THOMASSIN, (Antoine Vincentini, plus connu sous le nom de) fut un des plus célèbres acteurs de la troupe Italienne amenée en France en 1716 par ordre du régent; il remplit pendant près de quarante ans le rôle si difficile d'Arlequin avec le plus grand succès. Sa souplesse, ses graces toujours nouvelles, ses saillies piquantes, son jeu vrai, naturel et comique, faisoient l'amusement de tous les spectateurs. Au milieu des ris excités par ses bouffonneries, il savoit saisir un sentiment tendre, et le rendre avec tant d'expression qu'il arrachoit subitement des larmes. Cet homme si gai sur le théâtre, fut attaqué de vapeurs pour lesquelles il consulta le fameux du Moulin. Ce médecin qui ne connoissoit pas le consultant, le renvoya pour tout remède à Arlequin. Dans ce cas-là, répondit THOMASSIN, il faut donc que je meure de ma maladie; car je suis moi-même cet Arlequin auquel vous me renvoyez, et je ne pourrai jamais me faire rire. Il mourut à Paris le 19 août 1737, à 57 ans. Carlin lui succéda dans son rôle au théâtre Italien. Voyez BERTINAZZI.
THOMASSINE SPINOLA, Voyez III. SPINOLA.
THOMÉ, (N.) négociant de Lyon, membre de l'académie de sa patrie, mort vers 1780, s'occupa avec succès d'agriculture, et introduisit le mûrier blanc dans le Lyonnois et les environs. Il a publié : I. Mémoire sur la pratique du semoir, 1760, in-12. II. Mémoire sur la culture du mûrier blanc, 1763, in-12. III. Autre sur la manière d'élever les vers à soie, 1767, in-12. Ce dernier ouvrage a été réimprimé sous le nom de l'auteur en 1771, in-8.º
THOMIN, ( Marc ) habile opticien de Paris, s'occupa principalement à régler les lunettes sur différentes vues. Il a donné sur ce sujet un vol. in-12 en 1749, et un *Traité d'Optique*, 1749, in-8. Il mourut en 1752, âgé de 45 ans. I. THOMPSON, ( Jacques ) poète Anglois, naquit en 1700 à Ednen en Ecosse d'un père ministre. Son *Poème sur l'Hiver*, publié en 1726, le fit connoître des littérateurs et rachercher des personnes du plus haut rang. Le lord *Talbot* chancelier du royaume, lui confia son fils. Il lui servit de guide dans ses voyages. Le poète parcourut avec son illustre élève, la plupart des cours et des villes principales de l'Europe. De retour dans sa patrie, le chancelier le nomma son secrétaire. La mort lui ayant enlevé ce généreux protecteur, il fut réduit à vivre des fruits de son génie. Il travailla pour le théâtre jusqu'à sa mort arrivée en 1748. *Thompson* emporta dans le tombeau les regrets des citoyens et des gens de goût. Sa physionomie annonçait la gaieté, et sa conversation l'inspirait. Bon ami, bon parent, excellent patriote, philosophe paisible, il ne prit aucune part aux querelles de ses confrères. La plupart l'aimèrent et tous le respectèrent. L'automne étoit sa saison favorite pour composer : il ressemblait en cela à *Milton* dont il étoit admirateur passionné. La poésie ne fut ni son seul goût ni son seul talent. Il se connoissait en musique, en peinture, en sculpture, en architecture; l'histoire naturelle et l'antiquité ne lui étoient pas non plus inconnues. La meilleure édition de ses ouvrages est celle de Londres en 1762, en deux vol. in-4. Le produit en fut destiné à lui élever un mausolée dans l'abbaye de Westminster. M. *Murdoch* qui a dirigé cette magnifique édition, l'a ornée de la vie de l'auteur. On y trouve : I. *Les Quatre Saisons*, poème aussi philosophique que pittoresque, traduit en françois en 1759, in-8, par Mad. *Bontems* avec de belles estampes. C'est le tableau de la nature dans les différents temps de l'année. Plusieurs morceaux de cet ouvrage prouvent que *Thompson* étoit un poète du premier ordre. « Il a des défauts sans doute, dit *Boucher* qui l'a quelquefois heureusement imité, de grands et nombreux défauts. Son expression est souvent obscure, verbeuse, incohérente. Trop souvent elle franchit la limite qui sépare le sublime du gigantesque. Le goût, pour dire tout en un mot, n'a pas toujours dirigé son pinceau. Mais ce mérite qu'il est facile d'acquérir par l'étude, du moins jusqu'à un certain degré, étoit remplacé en lui par un autre qui ne s'acquiert point : le génie. » *Johnson* compatriote de *Thompson*, l'a aussi très-bien apprécié. « C'est un homme, dit-il, qui fixe la nature avec des yeux que le ciel n'a jamais donnés qu'à un poète. En le lisant, vous vous étonnerez de n'avoir jamais vu ce qu'il vous montre, de n'avoir jamais éprouvé les sentimens qu'il vous communique. Il vous expose la nature dans toute sa magnificence; soit qu'il la représente gracieuse ou terrible, il vous enflamme de son enthousiasme, et sa vaste imagination agrandit la vôtre. Mais il est trop abondant ; son style a un éclat qui ne permet pas toujours de distinguer sa pensée, et trop souvent il satisfait plus l'oreille que l'esprit. » Son tableau de l'origine des fleuves plaira à tous ceux qui aiment à voir la sublimité des images, la hardiesse des figures, le mouvement du style associés dans la poésie à la vérité physique. Le poème de Thompson est d'autant plus estimable, qu'il est très difficile qu'un habitant du Nord puisse jamais chanter les saisons aussi bien qu'un homme né dans des climats plus heureux. Le sujet, comme l'a très-bien observé un philosophe, manque à un Ecossois tel que Thompson. Il n'a pas la même nature à peindre. La vendange chantée par Théocrite, par Virgile, origine joyeuse des premières fêtes et des premiers spectacles, est inconnue aux habitants du 54e degré. Ils cueillent tristement de misérables pommes sans goût et sans saveur, tandis que nous voyons sous nos fenêtres cent filles et cent garçons autour des chars qu'ils ont chargés de raisins délicieux. Aussi Thompson n'a pas touché à ce sujet dont MM. de Saint-Lambert, Boucher, Delille ont fait d'agréables peintures. II. Le Château de l'Indolence, plein de bonne poésie et d'excellentes leçons de morale. III. Le Poème de la Liberté, auquel il travailla pendant deux ans et qu'il mettoit au-dessus de ses autres productions, moins peut-être pour le mérite de l'ouvrage qu'à cause du sujet qui étoit du goût de l'auteur. IV. Des Tragedies qui furent représentées avec beaucoup de succès en Angleterre et qui en auroient peut-être moins en France. Nos oreilles, accoutumées aux chefs-d'œuvre de Corneille et de Racine, ne pourroient guère entendre avec plaisir des pièces qui péchent par le plan et souvent par la versification ; M. Saurin en a mis une sur notre théâtre sous le titre de Blanche et Guiscard, qui a réussi ; mais il n'a pas suivi dans bien des endroits le poète Anglois. Celle intitulée, le Marchand de Londres offre un jeune homme livré aux séductions d'une courtisane qui peu à peu le conduit au crime. Ce sujet a aussi été traité parmi nous par M. Pieyre dans son Ecole des pères. V. Des Odes au-dessous de celles de notre Rousseau pour la poésie, et de celles de la Mothe pour la finesse.
II. THOMPSON, (Edouard) — capitaine de la marine angloise, a fini ses jours sur les côtes d'Afrique vers 1780. Ses productions littéraires ne sont pas moins nombreuses que ses expéditions maritimes. Les principales sont les poèmes intitulés : le Soldat, la Courtisane, la Cour de Cupidon. Il a donné trois pièces au théâtre anglois : la Belle Quatre, les Syrènes et Sainte-Hélène ou l'Isle d'Amour. Ses écrits en prose sont des Lettres, des Observations sur les diverses contrées qu'il a parcourues. Thompson avoit du feu, de la gaieté et une imagination active.
THOMYRIS, reine des Scythes. Voy. I. CYRUS.
THORENTIER, (Jacques) docteur de Sorbonne, puis prêtre de l'Oratoire, mort en 1713, avoit eu le titre de grand péni- 32 THÓ tencier de Paris sous de *Harlay*; mais il n'en avoit jamais exercé les fonctions. La chaire et la direction l'occupèrent principalement, et il opéra de grands fruits dans la capitale et en province. On a de lui : I. Les *Consolations contre les frayeurs de la Mort*, in-12. II. Une *Dissertation sur la Pauvreté religieuse*, 1726, in-8. III. L'*Usuge expliquée et condamnée par les Écritures saintes*, etc. Paris, 1673, in-12, sous le nom de *de TERRE*; ouvrage assez bien raisonné suivant les uns, et trop sévère suivant d'autres. Il suit cependant les anciens principes. IV. Des *Sermons*, in-8, plus solides que brillants.
**THORESBY**, (Raoul) savant Anglois, né à Leeds dans le comté d'York en 1658, mort en 1725, devint membre de la Société royale et a publié quelques ouvrages d'érudition, et surtout une topographie de Leeds et de la contrée. — I. THORILLIÈRE, (N. le Noir de la) gentilhomme, d'officier de cavalerie se fit comédien pour les rôles de *Roi* et de *Paysan* en 1658, et mourut en 1679, après avoir donné au public une tragédie de *Marc-Antoine*. L'illustre *Molière* étant mort en 1673, la *Thorillière* passa dans la troupe de l'Hôpital de Bourgogne, où il continua de jouer ses deux rôles avec le même succès. — II. THORILLIÈRE, (Pierre le Noir de la) fils du précédent, embrassa la profession de son père, et fit pendant très-long-temps l'agrément du théâtre dans les rôles de *Valet* et autres comiques. Il mourut doyen des co- médiens en 1731, âgé de 75 ans. Il avoit épousé *Catherine Biancolelli*, connue sous le nom de *Colombine* fille de *Dominique*, excellent Arlequin de l'ancien théâtre. Il en eut pour fils *Anne-Maurice le Noir de la Thorillière*, comédien médiocre, mort en 1759, âgé de 60 ans.
**THORISMOND**, *Voy. ATILA*.
**THORIUS**, (Raphaël) médecin, mort de la peste en 1629 à Londres, se fit estimer en Angleterre sous le règne de *Jacques I*, plutôt par ses connoissances que par ses mœurs, car il aimoit excessivement le vin. On a de lui : I. Un *Poëme* estimé sur le tabac, Utrecht, 1644, in-12. II. Une *Lettre*, *De causé morbi et mortis Isaac Casaboni*.
**THORNDIKE**, (Herbert) né à Cambridge, mort en 1672, devint maître au collège de Sidney, et aidé beaucoup *Walton* dans son édition de la *Bible Polyglotte*.
**THORNILL**, (Jacques) peintre, né en 1676 dans la province de Dorset, mourut le 24 mai 1734, à 58 ans, dans la même maison où il reçut le jour. Il étoit fils d'un gentilhomme qui l'ayant laissé fort jeune et sans bien, le mit dans la nécessité de chercher dans ses talons de quoi subsister. Il entra chez un peintre médiocre, où le désir de se perfectionner et son goût le rendirent en peu de temps habile dans son art. La reine *Anne* se servit de sa main pour plusieurs grands ouvrages de peinture. Son mérite lui fit donner la place de premier peintre de sa Majesté, avec le titre de chevalier. Il acquit de grands grands biens, et racheta les terres que son père avoit vendues. Il fut élu membre du parlement; mais les richesses ni les honneurs ne l'empêchoient point d'exercer la peinture. Il avoit un génie qui embrassoit tous les genres; Il peignoit également bien l'histoire, l'allégorie, le portrait, le paysage et l'architecture. On admire plusieurs de ses tableaux à l'hôpital de Greenwich. Le dôme de Saint-Paul de Londres est peint tout entier de sa main. Il a même donné plusieurs plans qui ont été exécutés. On distingue encore dans ses ouvrages l'escalier du palais d'Haptoncourt et la galerie de Kensington. Il laissa un fils héritier de ses biens et de ses talens, et une fille mariée au célèbre peintre Hogarth. Thornill avoit toutes les qualités d'un bon citoyen, la probité, la prudence, le zèle; et il y joignoit l'esprit et le savoir. Ce qu'il y a de remarquable pour un peintre, c'est qu'il voyagea en France, en Allemagne et dans presque toutes les contrées de l'Europe, si ce n'est en Italie. I. THOU, (Nicolas de) de l'illustre maison de Thou originaire de Champagne, fut conseiller-clere au parlement, archidiacre de l'église de Paris, abbé de Saint-Symphorien de Beauvais, puis évêque de Chartres. Il sacra le roi Henri IV en 1594, et fut distingué parmi les prélats de son temps par son savoir et par sa piété. Il prêcha avec zèle et avec fruit, et mourut en 1598, à 70 ans. On a de lui : I. Un Traité de l'Administration des Sacremens. II. Une Explication de la Messe et de ses Cérémonies. III. D'autres ouvrages peu connus.
II. THOU, (Christophe de) frère aîné du précédent, seigneur de Bopnœil, de Celi, etc., premier président au parlement de Paris, chancelier des ducs d'Anjou et d'Alençon, suivit Henri II, Charles IX et Henri III avec un zèle actif, dans le berceau des malheureux troubles de la France. Ce dernier prince le regretta, le pleura même à sa mort arrivée en 1584, à 74 ans; il lui fit faire des obsèques solennelles; et on lui entendit souvent dire avec gémissement : « Que Paris ne se fût jamais révolté, si Christophe de Thou avoit été à la tête du parlement. » C'est lui qui applique au massacre de la Saint-Barthélemi ces vers de Stace : Excédat illa dies avo, nec postera credant Secula; nos certè sacramus, et obruta multà Nocæ tegi propria patiamur crimina gentes. Que de ce jour affreux périsse la mémoire, Que la postérité refuse de le croire; Et des voiles épais d'un silence éternel, Couvrons les attentats du François criminel !
III. THOU, (Jacques-Auguste de) troisième fils du précédent, né à Paris en 1553, voyagea de bonne heure en Italie, en Flandre et en Allemagne. Son père l'avoit destiné à l'état ecclésiastique, et Nicolas de Thou son oncle, évêque de Chartres, lui avoit résigné ses bénéfices; mais la mort de son frère aîné l'obligea de s'en démettre. Il prit le parti de la robe et fut reçu conseiller au parlement, ensuite président à mortier. En 1586, après la funeste journée des Barricades, il sortit de Paris et se rendit à Chartres auprès de *Henri III* qui l'envoya en Normandie et en Picardie, et ensuite en Allemagne. *De Thou* passa de là à Venise, où il reçut la nouvelle de la mort de ce prince assassiné par un Jacobin fanatique. Ce fut ce qui l'obligea de revenir en France. *Henri IV* étoit alors à Châteaudun; le président de *Thou* se rendit auprès de lui. Ce monarque charmé de son savoir et de son intégrité, l'appela plusieurs fois dans son conseil, et l'employa dans des négociations importantes, comme à la conférence de Surène. Après la mort de *Jacques Amyot* grand maître de la bibliothèque du roi, le président de *Thou* obtint cette place digne de son érudition. Le roi voulut qu'il fût un des commissaires Catholiques dans la célèbre conférence de Fontainebleau, entre du *Perron* et du *Plessis-Mornay*. Pendant la régence de la reine *Marie de Médicis*, il fut un des directeurs généraux des finances. On le députa à la conférence de Loudun, et on l'employa dans d'autres affaires très-épineuses, dans lesquelles il ne fit pas moins éclater ses vertus que ses lumières. Tandis qu'il étoit en 1598 à Saumur, où il finissoit l'affaire de la soumission du duc de *Mercœur*, il lui arriva une aventure singulière. Une nuit qu'il dormoit profondément, il fut éveillé tout-à-coup par le bruit qu'il entendit dans sa ruelle. Bien-fût il voit au clair de la lune une figure blanche, marchant d'un air très-grave. *De Thou* sans s'effrayer lui demande qui elle étoit ? *La Reine du Ciel*, lui répond ce fantôme. Connoissant alors à la voix que c'étoit une femme, il appelle ses domesti- ques qui la mirent dehors. Le lendemain il apprit que c'étoit une folle qui servoit de jouet au peuple, et qui ne sachant où passer la nuit, étoit entrée par hasard dans sa chambre qui n'étoit point fermée à clef. Le président de *Thou* fut aussi chargé avec le cardinal du *Perron*, de trouver les moyens de réformer l'université de Paris, et de travailler à la construction du collège royal qui fut commencé par ses soins; il s'en acquitta avec zèle. Enfin, après avoir rempli tous les devoirs du citoyen, du magistrat et de l'homme de lettres, il mourut à Paris le 7 mai 1617, à 64 ans. Il avoit composé pour lui-même une épitaphe latine, dont voici une foible imitation françoise: Ici j'attends le jour où l'éternelle Voix Doit commander aux morts de revoir la lumière, Jour où le juste Juge à la parure en- tière Donnera ses dernières lois. Ma docile raison conserva la Foi pure, La foi de mes aïeux et leur simpli- cité; Combattit sans orgueil et souffrit sans murmure Les défauts de l'humanité. Contredit et persécuté, Je n'opposai jamais le reproche à l'injure. Sectateur de la Vérité, Et ma plume et ma voix lui servirent d'organe; Sans mêler à son culte ou l'intérêt profane, Ou la haine indiscrète, ou la rimi- dité. France, si je n'eus rien de plus cher que ta gloire, Du nom de Citoyen si mon cœur fut épris, Donne des pleurs à ma mémoire, Ta confiance à mes Écrits. Le président de Thou s'étoit nourri des meilleurs auteurs grecs et latins, et avoit puisé dans ses lectures et dans ses voyages, la connoissance raisonnée des mœurs, des coutumes et de la géographie de tous les pays diffé- rens. Nous avons de lui une His- toire de son Temps en 138 livres (depuis 1545 jusqu'en 1607) dans laquelle il parle également bien de la politique, de la guerre et des lettres. Les intérêts de tous les peuples de l'Europe y sont développés avec beaucoup d'im- partialité et d'intelligence. Il ne peint ni comme Tacite ni comme Salluste, mais il écrit comme on doit écrire une Histoire générale. Ses réflexions sans être fines, sont nobles et judicieuses. Il entre souvent dans de trop grands dé- tails; il fait des courses jusqu'aux extremités du Monde, au lieu de se renfermer dans son objet prin- cipal; mais la beauté de son style empêche presque qu'on ne s'ap- perçoive de ce défaut. Le juge- ment domine dans cette histoire, à quelques endroits près, où l'auteur ajoute trop de foi à des bruits publics et à des prédictions d'astrologues. On lui a encore re- proché de latiniser d'une manière étrange, les noms propres d'hom- mes, de villes, de pays: il a fallu ajouter à la fin de son his- toire un Dictionnaire, sous le titre de Clavis Historiae Thuanæ, où tous ces mots sont traduits en françois. La liberté avec laquelle l'illustre historien parle sur les papes, sur le clergé, sur la mai- son de Guise, et une certaine disposition à adoucir les fautes des Huguenots et à faire valoir les vertus et les talens de cette secte, firent soupçonner qu'il avoit des sentimens pen ortho- doxes, mais il trouva bien des défenseurs pendant sa vie et après sa mort. Ses intentions étoient pures, si l'on en juge parce qu'il en écrivit au président Jeannin. « Je prends Dieu à témoin, dit- il, que je n'ai eu en vue que sa gloire et l'utilité publique, en écrivant l'histoire avec la fidélité la plus exacte et la plus incorrup- tible dont j'ai été capable, sans me laisser prévenir par l'amitié ou par la haine. J'avoue que plu- sieurs ont sur moi l'avantage de l'agrément du style, de la ma- nière de narrer, de la clarté du discours, de la profondeur des réflexions et des maximes; mais je ne le cède en fidélité et en exactitude, à aucun de ceux qui ont écrit l'histoire avant moi. J'ai mieux aimé m'exposer à perdre la faveur de la cour, ma propre fortune et même ma réputation, que de suivre les vues d'une pru- dence mal-entendue, en taisant mon nom. Cette précaution au- roit inspiré des doutes sur la fidélité d'une histoire, que j'a- vois travaillée avec tant de soin pour l'utilité publique, et pour conserver à la postérité le sou- venir de tout ce qui s'est passé de mon temps. Je prévis bien que je m'attirerois l'envie de beau- coup de gens, et l'événement ne l'a que trop justifié. A peine la première partie de mon Histoire eut-elle été rendue publique en 1604, que je ressentis l'animo- sité d'un grand nombre de jaloux et de factieux. Ils irritèrent con- tre moi par d'artificieuses calom- nies, plusieurs des seigneurs de la cour qui comme vous savez, ne sont pas par eux-mêmes au fait de ces sortes de choses. Ils portèrent d'abord l'affaire à Rome où après m'avoir décrié, ils vinrent facilement à bout de faire prendre tout en mauvaise part par des censeurs chagrins, qui étant déjà prévenus contre la personne de l'auteur, condamnèrent tout l'ouvrage dont ils n'avoient pas lu le tiers. Le roi prit d'abord ma défense, quoique plusieurs seigneurs de la cour me fussent contraires; mais peu à peu il se laissa gagner par l'artifice de mes ennemis. » *De Thou* étoit si modeste qu'après la mort de Pierre Pithou il fut tenté de brûler son ouvrage, comme manquant désormais de guide et de conseil pour sa continuation. La meilleure édition de son *Histoire* est celle de Londres en 1733, en sept volumes in-folio. On la doit à Thomas Carte Anglois, connu à Paris sous le nom de *Philips*, homme recommandable par son savoir et par sa probité, qui se donna des peines extrêmes pour embellir cet ouvrage. Ses compatriotes charmés du zèle qu'il faisoit paroître pour un historien qui leur est cher, le déchargèrent de toutes les impositions qui se lèvent en Angleterre sur le papier et sur l'imprimerie. L'éditeur a joint à l'*Histoire* du président de *Thou*, la continuation par *Eigault*, en trois livres, depuis 1607 jusqu'en 1610. On auroit désiré : 1.º Qu'en faisant réimprimer le meilleur de nos historiens, il eût relevé dans des notes quelques-unes des méprises qui lui sont échappées. 2.º Qu'il eût ajouté les endroits retranchés et qu'on trouve en manuscrit dans quelques bibliothèques. 3.º Qu'il eût mis des sommaires marginaux; qu'il eût divisé l'ouvrage par numéros, et qu'il eût fait une table des matières relatives. Le texte étant continu et sans division, l'esprit du lecteur ne saisit pas aussi facilement les faits que lorsqu'on ajoute une courte analyse aux marges. Quoi qu'il en soit, c'est sur cette nouvelle édition que l'abbé des *Fontanacs*, aidé de plusieurs savans, en donna une traduction françoise en 16 vol. in-4°, Paris, 1749; et Hollande, 11 vol. in-4°. Après une préface judicieuse, on y trouve les *Mémoires* de la Vie de l'illustre historien, composés par lui-même, et que quelques auteurs attribuent à *Pithou*. Ces mémoires avoient déjà paru en françois à Rotterdam en 1731, in-4°, avec une traduction de la préface qui est à la tête de la grande histoire de cet auteur. C'est cette version que l'on redonne ici, un peu retouchée dans ce qui est en prose; et on y a seulement ajouté à la fin les *Poésies latines* de M. de *Thou*, rapportées en françois dans les *Mémoires*. On a de lui des *Vers* latins où l'on trouve un style pur et élégant. Il a fait un *Poème* sur la Fauconnerie : *De re accipiteria*, 1584, in-4°. On dit que ce poème agréable le priva de la place de premier président au parlement de Paris, qu'avoit occupé son père. Il a été traduit en vers italiens par *Bergantini* au commencement du 18$^{e}$ siècle, et il n'a pas obtenu un simple traducteur en prose parmi nous. On doit encore à de *Thou* des *Poésies* diverses sur le *Chou*, la *Violette*, le *Lis*, 1611, in-4°; des *Poésies Chrétiennes*, Paris, 1599, in-8°, etc. *Duranda* écrit sa *Vie*, In-8.º Voy. les art. I. MACHAULT et RIGAULT. — IV. THOU, (François-Auguste de) fils aîné du précédent, hérita des vertus de son père. Nommé grand maître de la bibliothèque du roi, il se fit aimer de tous les savans par son esprit, par sa douceur et par son érudition. Il avoit été jusqu'en 1638 intendant de l'armée du cardinal de la Valette. Dans le temps qu'il occupoit cette place, le cardinal de Richelieu découvrit qu'il entretient de secrètes liaisons avec la duchesse de Chevreuse, et qu'il faisoit tenir les lettres qu'elle écrivoit, dans les cours étrangères. Cette complaisance à l'égard d'une dame peu aimée du ministre, le rendit suspect au cardinal qui l'éloigna de tous les emplois de confiance. Voyant qu'il n'avoit rien à espérer du premier ministre, il s'attacha à Cinq-Mars grand écuyer, dans l'espérance de s'avancer par le crédit d'un favori regardé à la cour comme le rival de la faveur de Richelieu. Cette liaison avec un jeune homme d'un esprit évaporé et peu réfléchi, fut la cause de sa perte. Nous avons parlé à l'article de Cinq-Mars d'un traité qu'il avoit conclu avec l'Espagne. De Thou soupçonné d'avoir été le confident de tous les secrets des conspirateurs, fut arrêté pour n'avoir pas révélé le traité dont nous venons de parler. Il eut beau dire à ses juges, « qu'il eût fallu se rendre délateur d'un crime d'état contre MONSIEUR frère unique du roi, contre le duc de Bouillon, contre le grand écuyer; et d'un crime dont il ne pouvoit fournir la moindre preuve; » il fut condamné à mort. Cinq-Mars attendri sur le sort de son ami, et ne se dissimulant point qu'il étoit la cause de sa perte, s'humilia devant lui en fondant en larmes. De Thou, ame sensible et forte, le releva et lui dit en l'embrassant : Il ne faut plus songer qu'à bien mourir. Il eut la tête tranchée à Lyon le 12 septembre 1642, à 35 ans. Tout le monde pleura un homme qui périssoit pour n'avoir pas voulu dénoncer son meilleur ami, et qui ayant su le traité d'Espagne de la bouche de la reine, ne compromit jamais cette princesse dans ses réponses. On crut avec assez de raison, que Richelieu avoit été charmé de se venger sur lui, de ce que le président de Thou son père avoit dit dans son histoire, d'un des grands oncles du cardinal, en parlant de la conjuration d'Amboise à l'année 1560 : Antonius Plessiacus Richelius, vulgò dictus Monachus, quòd eam vitam professus fuisset; dein, voto ejurato, omni licentia ao libidinis genere contaminasset. On prétend que le ministre vindicatif dit à cette occasion : De Thou le père a mis mon nom dans son Histoire; je mettrai le fils dans la mienne. « De Thou, dit Thomas, n'eut pas d'autre crime que de n'avoir point été le délateur de son ami. Tous les juges qui témoignent du courage sont écartés. Il n'y a point de preuves; on corrompt Cinq-Mars à qui on promet la vie. Il n'y a point de loi; on en déterre une vieille dans le code Romain, rendue par des ministres despotés, sous deux princes imbéciles, employée une seule fois en France sous un tyran. L'abbé de Thou sollicite pour son frère et réclame les lois; le cardinal l'exile et lui dé- fend d'approcher du roi sous peine de la vie. Le roi avoit permis à l'évêque de Tonlon de solliciter pour son beau-frère; le cardinal par lettre de cachet lui défend ce que le roi avoit permis. Le cardinal lui-même est à Lyon pendant qu'on y instruit le procès; on lui rend compte de tout; chaque jour il fait venir les juges, et de tout le poids de sa puissance sollicite le meurtre. Le chancelier hésite et le combat; le cardinal répond : *Il faut que de Thou meure*. On emploie toute l'adresse de l'art pour que l'innocent n'échappe point. Un des juges est contraire à l'arrêt de mort; on le fait opiner le dernier. Enfin l'arrêt se prononce. Le chancelier sur le bureau même écrit au cardinal. Il manquoit un bourreau; le chancelier l'achète et le paye de son argent. Il refond ensuite et change tous les actes de la procédure. C'est ainsi qu'un cardinal, qu'un ministre et qu'un prêtre faisoit observer les lois dans les jugemens! » On peut consulter le *Journal du cardinal DE RICHELIEU*; sa *Vie par le Clerc*, 1753, 5 vol. in-12; les *Mémoires de Pierre Dupuy*, et les autres pièces imprimées à la fin du quinzième volume de la traduction de l'histoire de *Jacques-Auguste de Thou*. On y trouve une relation circonstanciée du procès criminel fait à *François-Auguste de Thou*, le détail des chefs d'accusation, les moyens pris pour le condamner à mort, etc. *Dupuy* tâche de justifier son ami; et tout ce qu'il dit en sa faveur est plein de force et de raison. On fit dans le temps ce distique sur la mort de *Cinq-Mars* et de *de Thou* : *Morte pari perière duo, sed dispens causâ;* *Fis reus ille loquens, fis reus ille eucens.* — Son frère *Jacques-Auguste DE THOU*, président aux enquêtes et ambassadeur à la Haye, laissa un fils, mort abbé de Souillac en 1746, à 89 ans, le dernier rejeton de cette famille illustre.
**THOURET**, « *Jacques-Guillaume* » né à Pont-l'Évêque, devint avocat au parlement de Normandie, et député de la ville de Rouen aux États généraux de 1789. L'un des premiers, il en fut nommé président à Versailles; mais comme sa nomination déplut aux chefs du parti populaire, il eut la prudence de donner sa démission. Il chercha ensuite à se rapprocher d'eux, et travailla avec activité à donner à la France une nouvelle Constitution, et à opérer de grands changements dans l'administration et l'ordre judiciaire. De la clarté dans les idées, de la facilité dans le style, une logique pressante l'avoient distingué dans les fonctions du barreau, et firent sa renommée à l'assemblée qu'il présida quatre fois. Lors de la révision de l'acte constitutionnel, *Thouret* chercha à le dégager des principes trop démocratiques; mais les jacobins qui le regardoient comme un fin Normand et un adroit courtisan, lui en surent mauvais gré, et leur ressentiment lui devint funeste. *Thouret* fit la clôture des séances de l'assemblée Constituante, et devint juge au tribunal de cassation qu'il présida jusqu'à sa mort. Condamné en 1793 par le tribunal révolutionnaire, comme com- plice d'une conjuration dans la prison du Luxembourg, il périt avec fermeté à l'âge de 38 ans. Pendant sa détention, ne s'occupant que de l'éducation de son fils, il rédigea pour ce dernier un *Abrégé* des révolutions de l'ancien gouvernement François, publié dans ces derniers temps chez *Didot*. C'est une très-bonne analyse des écrits de *Dubos* et de *Mably* sur l'histoire de France.
**THOYNARD**, (*Nicolas*) né à Orléans le 5 mars 1629, d'une des meilleures familles de cette ville, s'appliqua dès sa première jeunesse à l'étude des langues et de l'histoire, et en particulier à la connoissance des médailles, dans laquelle il fit de très-grands progrès. Les savans le consultèrent comme leur oracle, et il satisfaisait à leurs questions avec autant de plaisir que de sagacité. Le cardinal *Noris* tira de lui de grandes lumières pour son Ouvrage des *Epoques Syro-Macédoniennes*. *Thoynard* ne se distingua pas moins par la douceur de ses mœurs que par l'étendue de ses connoissances. Il mourut à Paris le 5 janvier 1706, à 77 ans. Son principal Ouvrage est une excellente *Concorde* des quatre Évangélistes, 1707, in-folio, en grec et en latin, avec de savantes *Notes* sur la chronologie et sur l'histoire. Il a pris dans cette *Concorde* une route toute différente de celle des autres commentateurs. Il prétend contre le sentiment commun, que *St. Matthieu* est de tous les Évangélistes celui qui a eu le moins d'égard à l'ordre des temps. Il ne laissa pas, dit l'abbé *Lenglet*, de donner de grandes lumières dans cet ouvrage, imprimé avec grand soin, beaucoup de dépense, et qui est devenu assez rare.
**THOYRAS**, *Voyez RAPIN-THOIRAS*, n.º III, et *TOIRAS*.
**THRASÉAS**, (*Poetus*) philosophe Stoïcien, fut condamné par *Néron* à se donner lui-même la mort. « *Néron*, dit *Tacite*, voulut après le massacre des citoyens les plus distingués, anéantir la vertu même dans la personne de *Thraséas*. » On l'accusa de n'avoir pas voulu assister à l'apothéose de *Poppée*. Après avoir consolé ses parens qui fondaient en larmes, il se fit tranquillement ouvrir les veines, et dit en voyant le plancher couvert de son sang : *Faisons une libation de ce sang* à Jupiter Sauveur. Il engagea ensuite son gendre *Helvidius* à suivre son exemple, et il expira.
**THRASIBULE**, *Voy*. *TRA-SYBULE*.
**THRASIMOND**, ou *TRASAMOND*, roi des Vandales en Afrique, étoit Arien et fut un des plus ardens persécuteurs des Catholiques. Il se déchaîna sur-tout contre les ecclésiastiques; et pour attirer les fidèles à sa croyance, il empêcha l'élection des évêques par des édits très-rigoureux. Ce prince obtint le sceptre en 496 et mourut en 523.
**THRASIUS**, célèbre augure, qui étoit allé à la cour de *Busiris*, tyran d'Égypte, dans le temps d'une extrême sécheresse, lui dit qu'on auroit de la pluie, s'il faisoit immoler les étrangers à Jupiter. *Busiris* lui ayant demandé de quel pays il étoit, et ayant connu qu'il étoit étranger : *Tu seras le premier*, lui dit-il, qui donneras de l'eau à l'Égypte; et aussitôt il le fit immoler à Jupiter.
THRASYLE, célèbre astrologue, se trouvant un jour sur le port de Rhodes avec Tibère qui avoit été exilé dans cette isle, il osa lui prédire qu'un vaisseau qui arrivoit dans le moment lui apportoit d'heureuses nouvelles. Il reçut effectivement des lettres d'Auguste et de Livie qui le rappeloient à Rome. Thrasyle fit quelques autres prédictions que le hasard fit trouver vraies. Les historiens les ont rapportées comme des choses merveilleuses : nous les passons sous silence comme des choses ridicules. Ce charlatan vivoit encore l'an 37 de Jésus-Christ. — Il y eut un autre Thrasyle qui s'imaginoit que tous les vaisseaux qui arrivoient au port de Pyrée étoient à lui. Ses parens firent traiter cette maladie du cerveau ; il guérit, et se trouva beaucoup moins heureux.
THUCYDIDE, célèbre historien Grec, fils d'Olorus, naquit à Kalimonte bourg de l'Attique l'an 471 avant J. C. Il comptoit parmi ses ancêtres Miltiade qui rendit les Athéniens vainqueurs à Marathon. Agé de 15 ans il étoit à Olympie, quand Hérodote fut aux Grecs assemblés le commencement de son Histoire. A cette lecture, le jeune homme versa des larmes d'émulation. Je le félicite, dit Hérodote à Olorus : Tu as un fils qui brûle d'amour pour les belles connoissances. Il étudia la rhétorique sous Antiphon, et la philosophie sous Anaxagore, et se forma ensuite dans les exercices militaires qui convenoient à un jeune homme de sa naissance. Ayant eu de l'emploi dans les troupes, il fit quelques campagnes qui lui acquirent un nom. A l'âge de 27 ans, il fut chargé de conduire à Thutium en Italie une nouvelle colonie d'Athéniens. La guerre du Péloponnèse s'étant allumée peu de temps après dans la Grèce, y excita de grands mouvemens et de grands troubles. Thucydide qui prévoyait bien qu'elle seroit de longue durée, forma dès-lors le dessein d'en écrire l'Histoire. Comme il servoit dans les troupes d'Athènes, il fut lui-même témoin oculaire d'une partie de ce qui se passa dans l'armée des Athéniens jusqu'à la 8e année de cette guerre, c'est-à-dire jusqu'au temps de son exil. Thucydide avoit été commandé pour aller au secours d'Amphipolis, place forte des Athéniens sur les frontières de la Thrace ; et ayant été prévenu par Brasidas général des Lacédémoniens, ce triste hasard lui mérita cet injuste châtiment. Exilé de son pays par la faction de Cléon, il ne put oublier une patrie qu'il avoit servie. C'est pendant son éloignement, qu'il composa son Histoire de la Guerre du Péloponnèse, entre les républiques d'Athènes et de Sparte. Il ne la conduisit que jusqu'à la 21e année inclusivement, étant mort dans cette même année. Les six qui restoient à traiter, furent suppléées par Théopompe et Xénophon. Il employa dans son Histoire le dialecte Attique, comme le plus pur, le plus élégant, et en même temps le plus fort et le plus énergique. Démosthène faisoit un si grand cas de cet Ouvrage qu'il le copia jusqu'à huit fois. On prétend que Thucydide sentit naître ses talons pour l'Histoire, en entendant lire celle d'*Hérodote* à Athènes pendant la fête des *Panathènes*. On a souvent comparé ces deux historiens. *Hérodote* est plus doux, plus clair et plus abondant; *Thucydide* plus concis, plus serré, plus pressé d'arriver à son but. L'un a plus de graces, l'autre plus de feu. Le premier réussit dans l'exposition des faits, l'autre dans la manière forte et vive de les rendre. Autant de mots, autant de pensées; mais sa précision le rend quelquefois un peu obscur, sur-tout dans ses barangues, la plupart trop longues et trop multipliées. Quant à la vérité des faits, *Thucydide* témoin oculaire, doit l'emporter sur *Hérodote* qui souvent adoptoit les Mémoires qu'on lui fournissait sans les examiner. Cependant la discussion des intérêts politiques de la Grèce, et les opérations d'une guerre longue et opiniâtre, ne peuvent pas attacher aussi agréablement dans *Thucydide*, que les événements curieux et variés qu'*Hérodote* avoit recueillis de l'histoire des différentes nations de l'Univers. Cet illustre historien mourut, selon les uns à Athènes où il avoit été rappelé l'an 361 avant Jésus-Christ, et selon d'autres en Thrace, d'où l'on rapporta ses os dans sa patrie. Il avoit environ 80 ans. Sérieux et taciturne, *Thucydide* avoit reçu de la nature la physionomie de son caractère, et il porte ce caractère dans ses écrits. Parmi les historiens Latins qui se sont attachés à imiter les Grecs, on compte *Salluste* qui prit *Thucydide* pour modèle, non précisément dans les Écrits que nous avons, mais dans les autres Ou- vrages qu'il avoit composés et que nous avons perdus. *Salluste* en imitant la précision de *Thucydide*, lui donne plus de nerf et de force, et *Quintilien* lui-même fait sentir cette différence. « Dans l'auteur Grec, dit-il, quelque serré qu'il soit, vous pourriez encore retrancher quelque chose, non pas sans nuire à l'agrément de la diction, mais du moins sans rien ôter à la plénitude des pensées. Dans *Salluste*, un mot supprimé, le sens est détruit; et c'est ce que n'a pas senti *Tite-Live* qui lui reprochoit de défigurer les pensées des Grecs et de les affoiblir, et qui lui préféroit *Thucydide*, non qu'il aimât davantage ce dernier, mais parce qu'il le craignoit moins, et qu'il se flattoit de se mettre plus aisément au-dessus de *Salluste*, s'il mettoit d'abord *Salluste* au-dessous de *Thucydide*...» De toutes les éditions de l'Histoire de *Thucydide*, les meilleures sont celles d'Amsterdam, 1731, in-folio, en grec et en latin; celles d'Oxford, 1696, in-folio; et de Glasgow, 1759, 3 vol. in-8. *D'Ablancourt* en a donné une Traduction françoise assez fidèle, imprimée chez *Billaine*, en 3 vol. in-12. *Pierre-Charles Levesque* en a donné une meilleure en 1796.
THUILERIES, (Claude de Moulinet, abbé des) né à Sées d'une famille noble, alla achever à Paris ses humanités. A l'étude des mathématiques, il joignoit celle du grec et de l'hébreu; mais quelque temps après il renonça à ces divers genres de connoissances, pour ne plus s'occuper que de l'Histoire de France. Il mourut à Paris, d'une hydropisie de poitrine, en 1728. Outre plusieurs Mémoires sur différens sujets, et une Histoire du diocèse de Sées en manuscrit, on a de lui : I. Dissertation sur la mouvance de Bretagne par rapport à la Normandie, Paris, 1711, in-12; à laquelle est jointe une autre Dissertation touchant quelques points de l'Histoire de Normandie. II. Examen de la charge de Connétable de Normandie. III. Dissertations, dans le Mercure de France et dans le Journal de Trévoux. IV. Les Articles du diocèse de Sées dans le Dictionnaire universel de la France, 1726, etc.
THUILLERIE, (Jean-Juvenon de la) comédien comme son père au xvi$^{e}$ siècle, ambitionna à la fois la palme de Roscius et celles d'Euripide et d'Aristophane. Il fut emporté en 1688, à 35 ans, d'une fièvre chaude, qu'il dut à ses excès d'incontinence, après avoir donné quatre Pièces dramatiques qui furent réunies en un vol. in-12. On y trouve : I. Crispin Précepteur, et Crispin Bel-esprit, comédies en un acte et en vers. La dernière est de l'abbé Abeille. (Voyez ce mot.) II. Deux tragédies, Soliman et Hercule, dont on connoîtra le mérite en sachant qu'elles ont été attribuées à l'abbé Abeille. C'est à quoi fait allusion l'Épitaphe qu'un plaisant fit à la Thuillerie : « Ci gît un fiacre nommé JEAN, Qui croyait avoir fait Hercule et Soliman. » I. THUILLIER, (Dom Vincent) naquit à Coney au diocèse de Laon en 1685. Il entre dans la Congrégation de Saint-Maur en 1703, et s'y distingua de bonne heure par ses talens. Après avoir professé long-temps la philosophie et la théologie dans l'abbaye de Saint-Germain-des-Prés, il en devint sous-prier. Il occupait cet emploi lorsqu'il mourut le 12 janvier 1736, à 51 ans. Dom Thuillier écrivait assez bien en latin et en françois; il possédait les langues et l'histoire. A une imagination vive, il joignit une vaste littérature. Son caractère étoit porté à la satire; et il a fait voir, par diverses Pièces qu'il montrait volontiers à ses amis, qu'il pouvait réussir dans ce détestable genre. On a de lui des Ouvrages plus importants; les principaux sont : I. L'Histoire de Polybe, traduite du grec en françois, avec un Commentaire sur l'Art Militaire par le chevalier de Folard, en six vol. in-4.$^{o}$ Elle est aussi élégante que fidelle. II. Histoire de la nouvelle édition de Saint-Augustin, donnée par les Bénédictins de la Congrégation de Saint-Maur, 1736, in-4.$^{o}$ III. Lettres d'un ancien Professeur de Théologie de la Congrégation de Saint-Maur, qui a révoqué son appel de la Constitution Unigenitus. Dom Thuillier, ardent adversaire de cette Buile, devint un de ses plus zélés défenseurs; il se signala par plusieurs Écrits en faveur de ce décret qui lui firent beaucoup d'ennemis dans sa Congrégation. Les fanatiques du parti qu'il attaquait ont prétendu même que sa mort avait été marquée par des signes funestes. L'auteur du Dictionnaire Critique dit, « que se sentant subitement pressé de quelque besoin, il se mit sur le siège et expira avec un grand mouvement d'entrailles. » On a dit la même chose d'*Arius* ; mais l'un avoit ravagé l'Église, et l'autre avoit montré seulement un zèle inconsidéré.
IL THUILLIER, (René) Minime François, mérita par ses talens et sa probité d'être mis plusieurs fois à la tête de sa province. Il est auteur du *Diarium patrum, fratrum et sororum ordinis Minorum provinciæ Franciæ*, Paris, 1709, 2 vol. in-4°, écrit d'un style pur et même élégant, assez exact pour les dates; mais il y montre quelquefois un peu trop de crédulité. — THUNBERG, (Charles-Pierre) célèbre botaniste Suédois, fut élève de *Linnée* et marcha sur les traces de ce maître habile. En 1770, il passa en France où il séjourna quelque temps pour y perfectionner ses études. Son ami *Burmann* professeur de botanique à Amsterdam, engagea plusieurs magistrats Hollandois à l'envoyer à leurs frais au Japon, pays dont la plupart des productions étoient inconnues et dont la température approche de celle de la Hollande. *Thunberg*, arrivé au cap de Bonne-Espérance, y resta trois ans pour y apprendre parfaitement la langue Hollandoise; il en partit en 1775 pour le lieu de sa destination. Les Japonais n'ouvrent aux Européens qu'un petit port dans l'isle de Dézima près de la ville de Nangazaki. Nul d'entre eux n'en peut sortir sans une permission expresse et sans être accompagné d'une foule de gardes. Le botaniste Suédois fit tous ses efforts pour gagner la confiance des interprètes Ja- ponois et du gouverneur; il leur fit des présens; il les traita dans leurs maladies. On lui permit enfin de faire quelques excursions dans les montagnes du voisinage. *Thunberg* recueillit dans ces courses un grand nombre de plantes rares; mais ce ne fut ni sans frais, ni sans danger. Il étoit obligé de nourrir les guides, les interprètes et environ trente personnes par jour. Peu de végétaux ont été acquis à ce prix. Il quitta le Japon dans l'automne de 1776, et se rendit à Ceylan où il herborisa encore avec fruit. A son retour en Europe, *Thunberg* succéda à *Linnée* fils dans la place de professeur de botanique à l'université d'Upsal, que le père de celui-ci avoit occupé avec tant de gloire. *Thunberg* est mort à la fin du 18$^{e}$ siècle, après avoir légué à l'université dont il étoit membre son riche cabinet d'histoire naturelle. Les *Mémoires* de l'académie d'Upsal en renferment plusieurs de lui très-curieux; mais il est principalement connu par la *Flora Japonica* publiée à Leipzig en 1784, in-8°. Il y a décrit plus de 300 espèces de plantes entièrement nouvelles, dont une partie l'a obligé d'établir plus de vingt genres nouveaux. L'ouvrage offre 39 planches. M. *Willenet* médecin de Nancy a publié une lettre sur *Thunberg*, et nous y avons puisé quelques détails pour cet article.
THUMNE, (Théodore) professeur Luthérien de théologie à Tubinge, s'est fait connoître par quelques Ouvrages. Le plus recherché est le Traité historique et théologique des *Fêtes des Juifs, des Chrétien et des Païens*, in-4°. Cet écrivain mourut en 1730.
THURANT, (Jean-Baptiste) médecin, a écrit plusieurs Mémoires sur l'inoculation et quelques dissertations latines sur des objets relatifs à son art. Il est mort le 11 avril 1771.
THURLOË, (Jean) conseiller privé de Cromwell, ensuite flatteur de Charles II, laissa des Mémoires depuis 1638 jusqu'à la restauration, Londres 1742, sept vol. in-folio. Il étoit né à Abbots-Rolling en Essex en 1616, et mourut en 1668, aussi peu estimé des royalistes que des parlementaires.
THURNEYSEN, (Jean-Jacques) habile graveur de Basle, y naquit en 1536 et y mourut en 1718. — THUROT, (N...) fameux armateur François, étoit fils d'un maître de poste de Nuits en Bourgogne. Ses parens vouloient en faire un religieux; comme il se sentoit une autre vocation, il prit la fuite et se rendit à Bologne-sur-Mer où il commença par être mousse. Ses talens se développèrent dans l'école de l'adversité. On a prétendu que pendant la guerre de 1741, il servit en qualité de garçon chirurgien sur les corsaires de Dunkerque. Il est plus vraisemblable qu'il commandoit un de ces corsaires. Ce qu'il y a de sûr: c'est qu'il fut fait prisonnier. Le maréchal de Belle-Isle se trouvoit en ce temps-là en Angleterre. Thurot a qui on laissoit apparemment une certaine liberté, fit son possible pour se cacher dans le yacht qui devoit reconduire ce seigneur en France; mais il fut découvert. Ne pouvent s'embarquer avec le maréchal, il forma sur-le-champ le projet de passer la mer dans un bateau. Il en voit un qui n'étoit gardé de personne: il s'en empare, s'éloigne du port sans autre guile que lui-même, et arrive heureusement à Calais. Le bruit de cette aventure parvint au maréchal de Belle-Isle qui se déclara dès-lors son protecteur. Dans la guerre de 1756, Thurot se signala par plusieurs expéditions glorieuses. On lui confia, dans le mois d'octobre 1760, cinq frégates pour aller faire une descente en Irlande. Le capitaine Elliot l'ayant atteint avec une flotte Angloise, le combat fut engagé, et Thurot y fut tué au milieu de sa carrière. Il n'avoit que 35 ans. Intelligence, activité, prudence, courage, fermeté, amour de la gloire et de la patrie; voilà les qualités qui le distinguèrent. Lorsqu'il perdit la vie, il étoit déjà descendu en Irlande et y avoit eu des succès, que l'approche de la flotte Angloise l'obligea d'interrompre. On a la Relation d'une de ses campagnes, un vol. in-12. Sa fille a obtenu une pension de l'assemblée Législative.
THYBERGEAU, (Mad.) — eut des graces dans l'esprit et fit de jolis vers. Dans les œuvres mêlées d'Hamilton on trouve une Epître d'elle qui commence ainsi: Les Muses et l'Amour veulent de la jeunesse. Je rimois autrefois et rimois assez bien; Aujourd'hui le Parnasse et la douce rendre-se Sont étrangers pour moi; je n'y connois plus rien. Elle mourut dans un âge très- avancé en 1735. On a d'elle la folie chanson : Tant doux plaisirs qu'offre la ré- verie, etc. qui se trouve dans l'Anthologie Françoise.
THYESTE, fils de Pélops et d'Hippodamie, et frère d'Atrée, portoit une haine si violente à celui-ci, que ne pouvant lui nuire autrement, il commit un inceste avec sa femme. Atrée pour s'en venger, mit en pièces l'enfant qui étoit né de ce crime, et en servit le sang à boire à Thyeste. Le soleil ne parut pas ce jour-là sur l'horizon, pour ne point éclairer une action aussi détestable. Thyeste par un se- cond inceste, mais involontaire, eut un autre fils de sa propre fille Pélopée; Voy. ÉGISTHE. I. THYRÉE, (Herman) Jé- suite, né à Nuys, dans l'arche- vêché de Cologne en 1532, en- seigna la théologie à Ingolstadt, à Trèves, à Maïence, fut rec- teur de différens collèges et pro- vincial en Allemagne, doyen de la faculté de théologie de Maïence où il mourut le 26 octobre 1591. On a de lui : Confessio Augus- tana, cum notis; Dillingen, 1567, in-4.° On l'a réimprimé depuis in-folio.
II. THYRÉE, (Pierre) Jé- suite, frère du précédent, né à Nuys, mourut à Wurtzbourg le 3 décembre 1601, à 55 ans, après s'être distingué dans sa so- ciété par l'emploi de professeur en théologie qu'il exerça long- temps en différens collèges. Ses Ouvrages consistent principale- ment en des Thèses raisonnées sur des matières de controverse, qui sont autant de Traités assez étendus. Un de ses Ouvrages des plus curieux, est celui De Ap- paritionibus spirituum, Cologne, 1600, in-4.° Dom Calmet et Lenglet du Fresnoy ont profité de ce Traité pour composer ceux qu'ils ont donnés sur la même matière.
THYSIUS, (Antoine) né vers 1603 à Harderwick (Meursius le dit natif d'Anvers, dans Athenæ Batavæ, p. 332, édition de 1625) fut professeur en poésie et en éloquence à Leyde, et bibliothé- caire de l'université de cette ville; il mourut en 1670. Il s'attacha avec succès à expliquer les an- ciens auteurs, et nous donna de bonnes éditions dites des Vario- rum : I. De Velleius-Paterculus, à Leyde, 1668, in-8.° II. De Sa- luste, à Leyde, 1665, in-8.° III. De Valère-Maxime, à Leyde, in-8.° IV. Senecæ tragædiæ, 1651. V. Lucii Cælii Lactantii opera, 1652. VI. Historia navalis. C'est une histoire de tous les combats qu'il y a eu sur mer entre les Hollandois et les Espagnols, 1657, in-4°; belle édition. VII. Compendium Historiae Ba- tavicae, 1645. VIII. Exercita- tiones Miscellaneæ, 1639, in-12. Ce sont des Dissertations sur des sujets de l'Écriture-Sainte et de Mythologie. IX. Guillelmi Pos- telli de Republica, seu Magistra- tibus Atheniensium, Leyde, 1645, in-12. Thysius y a ajouté deux Pièces; la première représente le gouvernement d'Athènes depuis la naissance de cette république jusqu'à la fin; la seconde est un Recueil de diverses lois Atti- ques recueillies de divers passages des anciens, et mises en paral- lèle avec les lois Romaines qui ont le même objet. Ces deux Pièces ont reparu dans les Antiquités Grecques de Gronovius, tom. 5. X. Une édition de l'Histoire d'Angleterre de Polydore Virgile. XI. — d'Aulu-Gelle, à Leyde, 1661, 2 vol. in-8. Il fut aidé dans ce dernier travail par Oiselius... Frédéric et Jacques Gronovius donnèrent une édition d'Aulu-Gelle en 1706, in-4°, dans laquelle ils insérèrent les notes et les commentaires rassemblés en celle de Thysius. Le Salluste de cet auteur fut aussi réimprimé à Leyde en 1677; et cette édition, quoique conforme en tout à celle de 1665, est préférée par les connoisseurs à cause de la beauté de l'impression.
TIARINI, Voy. THIARINI.
TIBALDEI, (Antoine) natif de Ferrare, poète italien et latin, mort en 1537, âgé de 80 ans, cultiva d'abord la poésie italienne; mais Bembo et Sadolet ses rivaux l'ayant éclipsé, il se livra à des Muses étrangères et obtint les suffrages du public. Ses Poésies Latines parurent à Modène en 1500, in-4°; les Italiennes avoient été imprimées, ibid. en 1498, in-4° I. TIBALDI, (Pelegrino) peintre, sculpteur et architecte, né à Boulogne en 1522 d'un maçon, mort dans cette ville en 1592, vint à Rome, étudia sous Vasari, et fit dans la salle du Château Saint-Ange le tableau de St. Michel. Ses principaux ouvrages en peinture sont, le Réfectoire des pères Olivetains à Ferrare; le Cloître et la Bibliothèque de l'Escurial en Espagne, où il fut appelé par Philippe II qui lui donna le titre de marquis et le combla de biens. Il a peint encore les vitraux et les tableaux de l'église de Saint-Laurent de Bologne. Tibaldi connoissoit l'anatomie, aussi préféroit-il peindre les figures fortes, vigoureuses et musclées. Comme sculpteur, ses figures en stuc sont estimées, et plusieurs servirent de modèle à Annibal Carrache pour la galerie Farnèse. Comme architecte, il fit bâtir à Pavie le palais de la Sapience d'après l'ordre de St. Charles Borromge.
II. TIBALDI, (Dominique) architecte, fils du précédent, né à Bologne en 1541, mort en 1533, étudia sous son père les principes de tous les arts, et réunit à ceux que ce dernier possédoit celui de la gravure. Ses constructions les plus estimées sont: I. Le palais Magnani à Bologne. II. Une chapelle dans la cathédrale de cette ville, qui surprit d'admiration le pape Clément VII. III. La grande porte de l'hôtel de ville. IV. La petite église de la Vierge sur les murs de la ville. V. Enfin, l'édifice de la douane qui passe pour un chef-d'œuvre de goût et de distribution. I. TIBÈRE, (Claudius Tiberius Nero) empereur Romain, descendoit en ligne directe d'Appius Claudius censeur à Rome. Sa mère étoit la fameuse Livie qu'Auguste épousa lorsqu'il e étoit enceinte de Drusus. Tibère étoit déjà né l'an 42 avant J. C. Il fut élevé dans l'étude des langues grecque et latine qu'il cultiva toute sa vie avec soin. C'étoit dès-lors un esprit sombre, mélancolique, dissimulé, aimant à être seul, toujours triste et pensif; ne parlant jamais qu'en peu de mots et lentement, et souvent ne disant rien du tout, même à ceux qui étoient attachés à son service. *Suétone* l'accuse de n'avoir eu ni douceur ni complaisance, pas même pour *Livie* sa mère. Ce fut cependant par les intrigues de cette femme artificieuse qu'*Auguste* l'adopta : (*Voy. I. LIVIE.*) Ce prince crut se l'attacher, en l'obligeant de répudier *Vipsania*, pour épouser *Julie* sa fille, veuve d'*Agrippa*; mais ce lien fut très-foible. *Tibère* avoit des talens pour la guerre; *Auguste* se servit de lui avec avantage. Il l'envoya dans la Pannonie, dans la Dalmatie et dans la Germanie qui menaçoient de se révolter. *Tibère* conduisit ces deux guerres avec autant d'habileté que de prudence. Il épargna autant qu'il put le sang du soldat, se refusant à des victoires certaines quand elles devoient lui coûter trop de monde. Il tâcha d'abord de réduire les Dalmates et les Pannoniens qui menaçoient de faire une invasion en Italie, après avoir ravagé la Macédoine. La guerre qu'il leur fit dura 4 ans; *Tibère* en leur coupant les vivres, les força de se retirer dans les montagnes, d'abandonner le plat pays, et de se soumettre. *Baton* chef des Dalmates, étant venu trouver son vainqueur sur la promesse que ses jours seroient en sureté, *Tibère* lui demanda les motifs de la révolte de ses compatriotes et des Pannoniens. *Vous ne devez*, *Romains*, répondit-il, en accuser que vous-mêmes. Que n'envoyez-vous pour garder vos troupeaux, des bergers et non des loups ? *Tibère* à son retour, l'an 9 de J. C., obtint les honneurs du triomphe. Il s'étoit déjà signalé contre les Germains; il y fut envoyé de nouveau l'an 11, avec *Germanicus*; et dans le cours de trois compagnes, ils rétablirent la réputation des armes Romaines que *Varus* battu par *Arminius*, avoit fort affoiblie. Après la mort d'*Auguste* qui l'avoit nommé son successeur à l'empire, *Tibère* prit en main les rênes de l'Etat; mais ce rusé politique n'accepta le souverain pouvoir qu'après s'être beaucoup fait solliciter. Ce fut le 19 août, l'an 14 de J. C., qu'il commença à régner. En paroissant refuser la souveraineté, il l'exerçoit hautement dans tout l'empire. Cette conduite si contraire au langage qu'il avoit tenu dans le sénat, indigna quelques sénateurs; et si nous en croyons *Suétone*, l'un d'eux lui dit : *La plupart tardent à exécuter ce qu'ils ont promis; mais pour vous*, César, vous tardez à promettre ce que vous exécutez d'avance. Cependant *Tibère*, à l'exemple d'*Auguste*, rejeta toujours le nom de *SEIGNEUR* ou de *MAITRE*. Il disoit souvent : *Je suis le Maître de mes Esclaves, le Général de mes Soldats, et le Chef des autres Citoyens*. Ce prince, dans le commencement de son règne, fit paroître un grand zèle pour la justice; et il y veilloit par lui-même. Il se rendoit souvent aux tribunaux assemblés; et se mettant hors des rangs pour ne point ôter au prêteur la place de président qui lui appartenoit, il écoutoit la plaidoirie. *Tacité* dit « que *Tibère* en faisant ainsi respecter les droits de la justice, affoiblissoit ceux de la liberté. » Son caractère vindicatif et cruel se développa dès qu'il eut la puissance en main. Auguste avoit fait des legs au peuple, que Tibère ne se pressoit pas d'acquitter. Un bouffon voyant passer un convoi sur la place publique, s'approcha du mort et lui dit: Souvenez-vous, quand vous serez aux Champs Elysées, de dire à Auguste que nous n'avons encore rien touché des legs qu'il nous a faits... Tibère, informé de cette raillerie, fait délivrer au bouffon la portion de legs qui lui revenoit; ensuite il l'envoie au supplice, en lui adressant ces paroles: Vas apprendre toi-même à Auguste qu'ils sont acquittés. (Voy. I. PACONIUS.) Il donna de nouvelles preuves de sa cruauté à l'égard d'Archélaüs roi de Cappadoce. Ce prince ne lui avoit rendu aucun devoir pendant cette espèce d'exil où il avoit été à Rhodes, sous le règne d'Auguste; (Voyez l'article THRASILE.) Tibère l'invita de venir à Rome, et employa les plus flatteuses promesses pour l'y attirer. A peine ce prince est-il arrivé, qu'on lui intente deux frivoles accusations, et qu'on le jette dans une obscure prison où il mourut accablé de chagrin et de misère. Ces barbaries ne furent que le prélude de plus grands forfaits. Il fit mourir Julte sa femme, Agrippa, Drusus, Néron, Séjan. (Voyez GERMANICUS.) Ses parens, ses amis, ses favoris, furent les victimes de sa jalouise méfiance. Il eut honte à la fin de rester à Rome, où tout lui retraçoit ses crimes, où chaque famille lui reprochoit la mort de son chef, où chaque Ordre pleuroit le meurtre de ses plus illustres membres. Il se retira dans l'isle de Caprée près de Naples l'an 27, et s'y livra aux plus infames débauches. A l'exemple des rois barbares, il avoit une troupe de jeunes garçons qu'il faisoit servir à ses honteux plaisirs. Il inventa même des espèces nouvelles de luxure, et des noms pour les exprimer; tandis que d'infames domestiques étoient chargés du soin de lui chercher de tous côtés des objets nouveaux, et d'enlever les enfans jusque dans les bras de leurs pères. Pendant le cours d'une vie infame il ne pensa ni aux armées, ni aux provinces, ni aux ravages que les ennemis pouvoient faire sur les frontières. Il laissa les Daces et les Sarmates s'emparer de la Mœsie, et les Germains désoler les Gaules. Il se vit impunément insulter par Artaban roi des Parthes qui, après avoir fait des incursions dans l'Arménie, lui reprocha par des lettres injurieuses, ses parricides, ses meurtres et sa lâche oisiveté, en l'exhortant à expier par une mort volontaire, la haine de ses sujets. C'est au règne de Tibère que commencèrent le véritable despotisme des empereurs et la servitude du sénat. On a assigné trois causes de cette importante révolution. « Dans le temps de la république, les richesses des particuliers étoient immenses, et les emplois qui les avoient procurées les entretiennent toujours, malgré les dépenses énormes où le luxe et l'ambition précipitoient les grands. Mais sous les empereurs, la source des richesses fut tarie, parce que leurs procurateurs (intendans) ne laissèrent rien à prendre dans les provinces, aux particuliers. Cependant les mêmes dépenses subsistant toujours, on ne put se soutenir que par la faveur de l'empereur et de ses ministres, auxquels auxquels on sacrifia tout. Pendant que le peuple nommoit aux magistratures, il fallut quelques vertus du moins extérieures, pour les obtenir. Mais lorsque le prince disposa de tous les emplois, son choix ne fut plus déterminé que par les intrigues de la cour. La complaisance, l'adulation, la bassesse, l'infamie, la ressemblance au souverain dans tous ses crimes, devinrent des moyens nécessaires à tous ceux qui voulurent lui plaire. Ainsi tous les motifs qui font agir les hommes, détournèrent de la vertu qui cessa d'avoir des partisans aussitôt qu'elle commença à être dangereuse. Il y avoit une loi de majesté contre ceux qui commettoient quelque attentat contre le peuple Romain. *Tibère* s'en rendit l'objet; et jouissant d'ailleurs, comme tribun du peuple, (magistrature qu'il s'étoit appropriée) de tous les privilèges qui rendoient ce magistrat sacré et inviolable, il appliqua ces lois à tout ce qui put servir sa haine ou ses défiances. Actions, paroles, signes, les pensées mêmes tombèrent dans le cas du châtiment porté par la loi; et le crime de lèse-majesté devint le crime de tous ceux à qui on ne pouvoit en imputer. D'un autre côté, les délateurs furent chéris, honorés et récompensés; et cet infame métier étant la voie la plus sûre et même l'unique pour parvenir aux richesses et aux honneurs, les plus illustres sénateurs disputèrent entre eux de fausses confidences, de perfidie et de trahisons. Il faut encore remarquer que, depuis les empereurs, il fut presque impossible d'écrire l'Histoire. Tout devint secret entre les mains d'un seul; rien ne transpira dans le public, du cabinet des empereurs. On ne sut plus que ce que la folle hardiesse des tyrans ne vouloit point cacher, on ce que les historiens conjecturèrent. » (C'est ce que dit l'abbé des *Fontaines* dans son Abrégé de l'Histoire Romaine, d'après le président de *Montesquieu*.) *Voyez* aussi I. TACITE, à la fin... *Tibère* parvenu à la 23$^{e}$ année de son règne, et se sentant affoibli par le poids de l'âge, nomma *Caius Caligula* pour son successeur à l'empire. Il fut, dit-on, déterminé à ce choix par les vices qu'il avoit remarqués en lui et qu'il jugeoit capables de faire oublier les siens. Il avoit coutume de dire qu'il élévoit en la personne de ce jeune Prince, un Serpent pour le Peuple Romain, et un Phaeton pour le reste du Monde. C'est dans ces dispositions que *Tibère* mourut à Mizène, dans le palais du célèbre *Lucullus*, en Campanie, le 16 mars, l'an 37$^{e}$ de Jésus-Christ, âgé de 78 ans, après en avoir régné 23. On accusa *Caligula* de l'avoir étouffé. Ce prince étoit devenu, dans sa vieillesse, chauve, courbé, maigre et sec. Son visage, couvert d'emplâtres à cause des boutons qui le rougeoient, le rendoit hideux; et ce fut, selon *Suétone*, une des raisons qui l'obligèrent de quitter Rome. Il avoit joui jusqu'alors d'une santé robuste, qui ne fut altérée ni par son intempérance, ni par ses débauches. Il n'avoit pas eu besoin du secours des médecins dont il se moquoit assez souvent. Considéré du côté de l'esprit, il eut un génie pénétrant et étendu; mais il avoit le cœur dépravé; et ses talens devinrent des armes dangereuses dont il ne se servit que contre sa patrie. Il avoit d'abord montré le germe de l'indulgence. Il ne répondit pendant quelque temps que par le mépris, aux invectives, aux bruits injurieux et aux vers mordans que la satire répandit contre lui. Il se contentoit de dire : *Que dans une ville libre, la langue et la pensée devoient être libres.* Il dit un jour au sénat, qui vouloit qu'on procédât à l'information de ces faits et à la recherche des coupables : *Nous n'avons point assez de temps inutile pour nous jeter dans l'embarras de ces sortes d'affaires. Si quelqu'un a parlé indiscrettement sur mon compte, je suis prêt à lui rendre raison de mes démarches et de mes paroles.* On cite de lui plusieurs traits qui annoncent un homme de beaucoup de sens. Un certain *Allius*, ancien préteur, mais qui avoit dissipé son bien par la débauche, supplia un jour l'empereur de payer ses dettes. *Préteur* (lui dit *Tibère*, qui sentoit où tout cela pouvoit aller) *vous vous êtes éveillé bien tard.* Cependant il ne lui refusa point sa demande ; mais il exigea qu'il lui remit le montant de ses dettes ; et dans l'ordonnance qu'il lui délivra sur son trésor, il fit exprimer, qu'il donnoit telle somme à *Allius*, *Dissipateur* : c'étoit prudemment joindre la sévérité à l'indulgence... Les sénateurs en corps avoient témoigné à *Tibère* leur désir de donner son nom au mois de novembre, dans lequel il étoit né. Ils lui représentoient que deux mois de l'année portoient déjà les noms, l'un de *Jules-César*, et l'autre d'*Auguste* : juillet, août. *Tibère*, qui n'aimoit pas une flatterie trop servile, leur répondit par ce mot également vif et plein de sens : *Que ferez-vous donc*, *Sénateurs, si vous avez tréée CÉSARS ?...* Des ambassadeurs d'Ilion étoient venus lui faire des complimens de condoléance sur la mort de *Drusus* son fils. Comme ils avoient tardé à venir : *Je prends aussi beaucoup de part*, leur dit *TIBÈRE*, à la douleur que vous a causée la perte d'*HECTOR*... Le luxe s'étoit beaucoup accru à Rome du temps de *Tibère*, et les édiles avoient proposé dans le sénat le rétablissement des lois somptuaires. Ce prince qui voyoit bien que le luxe est quelquefois un mal nécessaire, s'y opposa. *L'Etat ne pourroit subsister*, disoit-il, dans la situation où sont les choses. Comment Rome pourroit-elle vivre ? Comment pourroient vivre les Provinces ? Nous avions de la frugalité, lorsque nous étions Citoyens d'une seule ville ; aujourd'hui nous comompons les richesses de tout l'Univers : on fait travailler pour nous les maîtres et les esclaves... *Tibère*, dans les premiers temps, souffroit la contradiction avec plaisir. On connoit la réplique hardie qu'il entendit sans colère au sujet d'un mot barbare qu'un flatteur lui arrogeoit le droit de latiniser : (*Voyez MARULLE*, n° 1.) *Tibère* changea bientôt de façon de penser. Quelqu'un lui ayant dit : *Vous souvenez-vous, Prince ?* L'empereur, sans permettre à cet homme de lui donner des époques plus sûres de l'ancienne connoissance qu'il vouloit lui rappeler, répliqua brusquement : *Non, je ne me souviens plus de ce que j'ai été...* Quoique cruel à Rome, il ménagea cependant quelquefois ses autres sujets. Il répondit aux gouverneurs des provinces qui lui écrivirent qu'il falloit les surcharger d'imposi- tions : *Qu'un bon Maître devoit tondre et non pas écorcher son troupeau.* Après l'horrible tremblement de terre qui ravagea, l'an 17, l'Asie mineure, les malheureux habitans de ces contrées désolées trouvèrent dans la libéralité de *Tibère* un soulagement à leurs maux. La ville de Sardes qui avoit été très-maltraitée, obtint dix millions de sesterces et fut exempte de tout tribut pendant cinq ans. On accorda la même remise aux autres villes et des gratifications proportionnées à leurs pertes. Pour perpétuer la mémoire de ces bienfaits, les villes d'Asie frappèrent des médailles dont quelques — unes subsistent encore.
II. TIBÈRE CONSTANTIN, originaire de Thrace, se distingua par son esprit et par sa valeur, et s'éleva par son mérite aux premières charges de l'empire. *Justin le Jeune* dont il étoit capitaine des gardes, le choisit pour son collègue et le César en 574. Il donna par actualités extérieures de l'éclat au trône et aux ornemens impériaux. Sa taille étoit majestueuse et son visage régulier. Devenu seul maître de l'empire par la mort de *Justin* en 578, il soulagea tous ceux dont les affaires domestiques avoient été dérangées par les malheurs des temps ou par la dureté des financiers. Il acquitta leurs dettes, et les mit en état de vivre suivant leur condition. Il manda aux gouverneurs des provinces, qu'il ne vouloit pas qu'on vit désormais des pauvres dans son empire: Il remit une année entière du tribut, et le diminua considérablement pour l'avenir. Il dé- dommagea en même temps les villes frontières de l'Asie, des ravages que la guerre de Persé leur avoit occasionnés. Desirant mettre l'empire à couvert des armes Persanes, il défit par ses généraux, *Hormisdas fils de Chos-rées*. L'impératrice *Sophie* veuve du dernier empereur, n'ayant pas pu partager le lit et le trône du nouveau, forma une conjuration contre lui. *Tibère* en fut instruit; et pour toute punition il priva les complices de leurs biens et de leurs dignités. Ce prince mourut le 14 août 582, après un règne de quatre ans. Les pleurs que les peuples versèrent sur son tombeau, sont des trophées plus glorieux à sa mémoire que l'éloquence des plus habiles écrivains. Il avoit désigné le général *Maurice* son gendre, pour son successeur. Avant que de mourir, il lui donna les avis les plus sages : « Mon cher *Maurice*, lui dit-il, je ne vous demande point d'autre épitaphe que votre règne, ni d'autre mausolée que celui que m'élèveront vos vertus. Je serai assez grand dans l'esprit des Romains, si je leur ai donné un prince qui les gouverne avec sagesse. Modérez votre puissance par la raison, votre sévérité par la douceur, et votre douceur par une juste fermeté. La nature en donnant un aiguillon au roi des abeilles, l'a armé pour se faire obéir et non pour se faire détester. Que l'éclat du trône ne vous inspire pas un vain orgueil. Préférez les remontrances d'un sujet zélé, aux flatteries d'un courtisan perfide. Ne vous imaginez pas surpasser le reste des hommes en prudence, parce que vous les surpassez en pouvoir, etc. »
III. TIBÈRE, fameux imposteur, prit ce nom en 726, et voulut faire croire qu'il étoit de la famille des empereurs, pour pouvoir monter sur le trône. Il avout déjà séduit quelques peuples de la Toscane qui l'avoient proclamé Auguste, lorsque l'exarque secouru des Romains, assiégea ce fourbe dans un château où il s'étoit retiré, et lui fit trancher la tête qu'il envoya à Léon l'Isaurien.
TIBÈRE ABSIMARE, Voy. ABSIMARE.
TIBERGE, (Louis) abbé d'Andres, directeur du Séminaire des Missions étrangères à Paris, mourut dans cette ville en 1730. Il se signala avec Brisacier supérieur du même séminaire, lors des différends sur l'affaire de la Chine, entre les Jésuites et les autres Missionnaires. Ses ouvrages sont : I. Une Retraite spirituelle, en 2 vol. in-12. II. Une Retraite pour les Ecclésiastiques, en deux vol. in-12. III. Retraite et Méditations à l'usage des Religieuses et des personnes qui vivent en Communauté, in-12. Ces Ouvrages, écrits avec une simplicité noble, sont lus dans plusieurs Séminaires. C'est ce pieux ecclésiastique qui joue un rôle si touchant dans le Roman des Amours du chevalier des Grieux.
TIBULLE, (Aulus Albius TIBULLES) chevalier Romain, naquit à Rome l'an 43 avant Jésus-Christ. Horace, Ovide, Macer et les autres grands hommes du temps d'Auguste furent iés avec lui. Il suivit Messala Corvinus dans la guerre de l'isle de Corcyre; mais les fatigues de la guerre n'étant point compa- tibles avec la foiblesse de son tempérament, il quitta le métier des armes et retourna à Rome, où il vécut dans la mollesse et dans les plaisirs. Sa mort arriva peu de temps après celle de Virgile, l'an 17 de Jésus-Christ. Il mourut à la campagne où il s'étoit retiré pour éviter la poursuite de ses créanciers, à l'âge de 24 ans. Les grands biens de sa famille lui furent enlevés par les soldats d'Auguste, et ne lui furent point restitués, parce qu'il négligea de faire sa cour à cet empereur, prince bienfaisant, mais qui vouloit être encensé. Son premier Ouvrage fut pour célébrer son généreux protecteur Messala; il consacra ensuite sa lyre aux Amours. Il eut pour première inclination une affranchie. Horace devint son rival; ce qui donna lieu à une dispute agréable entre ces deux hommes célèbres. Quoiqu'Horace fut plus âgé que lui d'environ 24 ans, il aima Tibulle, dont la figure, la politesse, l'esprit et le goût lui plaisoient beaucoup. Tibulle a composé que les livres d'Élégies, remarquables par l'élégance et la pureté du style, et par la délicatesse avec laquelle le sentiment y est exprimé. Il est plein de mollesse et de grace. Son expression est presque toujours celle du sentiment. Tibulle est le poète des amans, dit la Harpe; il est dans la poésie tendre et galante, ce qu'est Virgile dans la poésie héroïque. Mais en lisant de suite ses Élégies, on sent un peu de monotonie. Il présente trop souvent les mêmes objets, les mêmes idées, les mêmes images, les mêmes comparaisons, les mêmes allusions aux mêmes usages. La variété et le charme de ses expressions ne purent cacher cette uniformité dans les pensées et les sentimens. C'est toujours la préférence donnée à l'amour sur la gloire ou la fortune, à la paresse sur l'activité, à l'obscurité sur l'éclat, à la médiocrité sur la richesse. C'est toujours ou la peinture des voluptés, ou les larmes d'une amante sur le tombeau d'un amant. *Ovide* son ami, a fait sur sa mort une très-belle *Elégie*. L'abbé de *Marolles* a traduit *Tibulle*; mais sa version est très-foible; et pour nous servir de la comparaison de l'ingénieuse *Sévigné*, ce traducteur ressemble aux *Domestiques qui vont faire un message de la part de leur Maître. Ils disent trop ou trop peu, et souvent même tout le contraire de ce qu'on leur a ordonné*. Il traduit: *Solito membra levare lecto*. « Délasser mes membres sur ma païlasse accoutumée. » M. l'abbé de *Long-champs* en a donné une Traduction, 1777, in-8°. Il en parut une autre médiocre, par le marquis de *Pezai*, 2 vol. in-8°, avec *Catulle* et *Gallus*; et une troisième à Paris, 1784, in-8°. L'édition de ce poète, donnée par *Brouchhusius*, Amsterdam, 1708, in-4°, est estimée. On trouve ordinairement les Poésies de *Tibulle* à la suite de celles de *Catulle*... *Voyez* CATULLE et III. CHAPELLE.
TIBURTUS, l'aîné des fils d'*Amphiaras*, vint avec ses frères en Italie, où ils bâtirent une ville qui fut appelée Tibur. On lui érigea un autel dans le temple d'*Hercule* en cette ville, un des plus célèbres d'Italie.
TICHO-BRAHÉ ou TYCO-BRAHÉ, fils d'*Othon-Brahé* seigneur de Knud-Strup en Danemarck, d'une illustre maison originaire de Suède, naquit le 19 décembre 1546. Une inclination extraordinaire pour les mathématiques qui le distingua des l'enfance, annonça ce qu'il seroit. A 14 ans, ayant vu une éclipse de soleil arriver au même moment que les astronomes l'avoient prédite, il regarda aussitôt l'astronomie comme une science divine, et s'y consacra tout entier. On l'envoya à Leipzig pour y étudier le droit, mais il employa à l'insçu de ses maîtres, une partie de son temps à faire des observations astronomiques. De retour en Danemarck, il se maria à une paysanne de Knud-Strup. Cette mésalliance lui attira l'indignation de sa famille, avec laquelle néanmoins le roi de Danemarck le réconcilia. Après divers voyages en Italie et en Allemagne, où l'empereur et plusieurs autres princes voulurent l'arrêter par des emplois considérables, il obtint de *Frédéric II* roi de Danemarck, l'isle de Ween, avec une grosse pension. Il y bâtit à grands frais le château d'Uranienbourg, c'est-à-dire *Ville du Ciel*, et la Tour merveilleuse de Stellebourg, pour ses observations astronomiques et ses divers instruments et machines. *Christiern* roi de Danemarck et *Jacques VI* roi d'Écosse, l'honorèrent de leurs visites. C'est dans cette retraite qu'il inventa le système du Monde qui porte son nom; système où les cieux cristallins, les épicycles et autres inconvénients de celui de *Ptolonée* sont retranchés. Les cinq planètes supérieures ont le soleil pour centre, et s'écartant de leur orbite pour le suivre en quelque sorte par une espèce d'attraction dans sa course annuelle autour de la terre, elles produisent le phénomène des rétrogradations. Il convenoit avec *Copernic* que le soleil devoit être le centre de *Mercure*, de *Mars*, de *Jupiter* et de *Saturnæ*; mais d'un autre côté, attaché à ce que ses yeux lui faisoient appercevoir, il crut la terre immobile au centre de l'univers, entourée de la lune, du soleil et des étoiles fixes qui tournent autour d'elle. Ce système tient de ceux de *Ptolemnæ* et de *Copernic*. *Ticho* place comme le premier, la terre au centre du monde, fait comme *Copernic*, le soleil centre particulier de cinq planètes, avec cette différence que *Mercure* et *Venus* n'embrassent pas la terre dans les cercles qu'ils décrivent autour du soleil, au lieu qu'il en est autrement des trois autres. Ce qui doit immortaliser *Ticho-Brahé*, c'est son zèle pour le progrès de l'astronomie, qui lui fit dépenser plus de cent mille écus. Il détermina la distance des étoiles à l'équateur, et la situation des autres. Il en observa ainsi 777, dont il forma un Catalogue. Il soumit au calcul les réfractions astronomiques, et forma des Tables de réfraction pour différentes hauteurs. Mais une obligation essentielle que nous lui avons, est d'avoir découvert trois mouvemens dans la Lune qui servent à expliquer sa marche. Il fit encore quelques découvertes sur les Comètes. Ce savant astronome fut aussi un habile chimiste; il fit de si rares découvertes qu'il guérit un grand nombre de maladies qui passaient pour incurables. Sa grande application à l'astronomie et aux sciences abstraites, ne l'empêchoit point de cultiver les belles-lettres, sur-tout la poésie; et les Muses le délassoient des travaux astronomiques. Ce qui ternit sa gloire, c'est qu'avec tant de lumières, il eut le foible de l'astrologie judiciaire. Cet esprit si éclairé étoit pétri de mille petites superstitions. Un lièvre traversoit-il son chemin, il croyoit que la journée seroit malheureuse pour lui. Mais malgré ses erreurs, alors si communes, il n'en étoit ni moins bon astronome, ni moins habile mécanicien. Sa destinée fut celle des grands hommes: il fut persécuté dans sa patrie. Les ennemis que son caractère moqueur et colère lui avoit faits, l'ayant desservi auprès de *Christiera* roi de Danemarck, il fut privé de ses pensions. Il quitta alors son pays pour aller en Hollande; mais sur les vives instances de l'empereur *Rodolphe II*, il se retira à Prague. Ce prince le dédommagen de toutes ses pertes et de toutes les injustices des cours. *Ticho* mourut le 24 octobre 1601, à 55 ans, d'une rétention d'urine, maladie qu'une sotte timidité lui avoit fait contracter à la table d'un grand ou dans le carrosse de l'empereur. C'est ce qui a fait dire de lui: Il vécut comme un sage, Sa taille étoit médiocre, mais sa figure étoit agréable. Il avoit le caractère bienfaisant, et il guérit plusieurs malades sans exiger aucune rétribution. Le feu de son imagination lui donnoit du goût pour la poésie; il faisoit des vers, mais sans s'assujettir aux règles. Il aimoit à railler, et ce qui est assez ordinaire, il n'entendoit point raillerie. Attaché opiniâtrement à ses sentimens, il souffroit avec peine la contradiction. Ses principaux ouvrages sont : I. *Progymnasmata Astronomicae instauratae*, 1598, in-folio. II. *De Mundi Ætherei recentioribus Phænomeneis*, 1589, in-4.º III. *Epistolarum Astronomicarum Liber*, 1596, in-4.º *Jessenius* a donné sa *Vie*, Hambourg, 1601, in-4.º; et *Gassendi*, la Haye, 1655, in-4.º — *Sophie BRAHÉ* sa sœur cultivoit la poésie; et l'on a d'elle une *Epitre* en vers latins.
TICHONIUS, écrivain Donatiste sous l'empire de *Théodose le Grand*, avoit beaucoup d'esprit et d'érudition. Nous avons de lui le *Traité* dès sept *Règles* pour expliquer l'Écriture-Sainte, dont *St. Augustin* a fait l'Abrégé dans son Livre troisième de la *Doctrine Chrétienne*. On le trouve dans la *Bibliothèque des Pères... Tichonius* est reconnu aujourd'hui pour le véritable auteur du *Commentaire* sur *St. Paul*, que l'on avoit attribué à *St. Ambroise*. (*Voyez* l'Histoire Littéraire de France, tom. 12, Avertissement, page 7.) I. TICKELL, (Thomas) poète Anglois, né en 1686, mort à Bath le 23 avril 1740, fut secrétaire des lords de justice d'Irlande : place qu'il remplit avec honneur jusqu'à sa mort. Ses poésies relatives à plusieurs événements de son temps, ne sont point sans mérite. *Cazin* en a donné une édition, Paris, in-12.
II. TICKELL, (Richard) poète Anglois, mort en 1793, suivit la carrière dramatique et a donné quelques pièces au théâtre de son pays. Les deux plus remarquables sont : *L'Aimable Berger* et le *Carnaval de Venise*. *Tickell* est encore auteur de deux ouvrages, intitulés : *Le Projet* et *l'Anticipation*. Dans ce dernier, il critique et imite le ton et le style des principaux orateurs du parlement.
TIDEMAN, (Philippe) peintre, né à Hambourg en 1657, mort en 1705, fut l'un des meilleurs élèves de *Lairesse*. Les sujets de ses tableaux sont presque tous allégoriques ou tirés de la mythologie.
TIFERNAS ou TIPHERNAS, (Grégoire) natif de Tiferno en Italie, se rendit très-habile dans la connoissance du grec, et professa pour la première fois cette langue à Paris en 1463. Il mourut dans cette dernière ville, âgé de 50 ans, vers 1469, empoisonné, dit-on, par des envieux de sa gloire. On a de lui : I. *Des Poésies latines* à la suite d'un *Ausone*, etc. Venise, 1472, infolio, et séparément, in-4.º II. *La Traduction* des sept derniers livres de *Strabon*, dont les dix premiers sont de *Guarino*; Lyon, 1559, 2 vol. in-16.
TIGELLIN, *Voyez* IV. APOLLONIUS.
TIGNONVILLE, (Mlle de) — demoiselle vertueuse, pour qui *Henri IV* soupira inutilement. Elle étoit, suivant les apparences, petite-fille de *Lancelot du Montuan* seigneur de Tignonville, premier maître d'hôtel de la reine de Navarre, et fille de la ba- ronne de *Tignonville* gouvernante de *Catherine* princesse de Navarre, en 1576. Mlle de *Tignonville* avoit l'honneur d'appartenir à *Henri IV* par la maison d'Aleçon. Charles bâtard d'Aleçon, seigneur de Caniel au pays de Caux, épousa *Germaine Ballue* nièce du fameux cardinal *Ballue*, et fut père de *Marguerite d'Aleçon* femme de *Lancelot du Montan*. *HENRI* devint épardement amoureux de Mlle de *Tignonville* peu de temps après son évasion de la cour avec le duc d'Aleçon son beau-frère, c'est-à-dire vers l'an 1576. Le roi de Navarre, dit *Sully*, s'en alla en Béarn sous prétexte de voir sa sœur, mais réellement pour subjuguer la jeune *Tignonville*. Elle résista fermement aux attaques du roi de Navarre; et ce prince qui s'enflammait à proportion des obstacles qu'il trouvait au succès, employa auprès de la jeune *Tignonville* toutes les ressources d'un enfant passionné. Il connoissoit l'esprit adroit et enjoué d'*Agrippa d'Aubigné* qui étoit alors en faveur auprès de lui. Il voulut l'engager de parler pour lui à sa maîtresse; il l'en pria les mains jointes, les larmes aux yeux; car personne de plus foible que *Henri* dans ces occasions. Mais d'*Aubigné* refusa de faire pour son maître, ce qu'il auroit fait pour un de ses égaux. Mlle de *Tignonville*, l'objet de cet article, étoit vraisemblablement *Marguerite de Tignonville*, qui par son mariage avec *François de Prunelé*, porta le nom et la terre de *Tignonville* dans la maison de *Prunelé*. Nous ignorons l'année de sa mort: mais nous devions faire connoître sa vertu.
TIGNY, (G. de) naturaliste François, mort dans ces dernières années, est principalement connu par une *Histoire Naturelle des Insectes*, publiée l'an dix, à Paris, en 10 vol. in-8. C'est un très-bon abrégé des ouvrages d'entomologie de *Geoffroi*, *Geer*, *Roesel*, *Linnée* et *Fabricius*. On y a suivi la méthode d'*Olivier* en général; mais on s'en est écarté dans l'article des crustacées qui font une classe à part, et dans celui des insectes sans ailes que l'on a rangés dans un nombre d'ordres plus considérable. L'auteur ne s'est attaché dans la description des espèces qu'aux plus curieuses, à celles dont les habitudes, la manière de vivre excitent le plus d'intérêt; en sorte que son ouvrage mérite de devenir classique. *Tigny* possédoit une riche collection d'insectes indigènes qu'il avoit pris soin de former avec son épouse qui partageoit ses occupations et ses goûts. Le *Discours* préliminaire de son *Histoire des Insectes* est de M. *Brongniart*.
TIGRANE, roi d'Arménie, ajouta la Syrie à son empire. Les Syriens lassés des diverses révolutions qui désoloient leur pays, s'étoient donnés à lui l'an 85 avant Jésus-Christ. Il soutint la guerre contre les Romains, en faveur de *Mithridate* son gendre; mais ayant été vaincu par *Lucullus* (*Voyez ce mot*) et par *Pompée*, il céda aux vainqueurs une partie de ses états, et s'en fit des protecteurs. Il vécut ensuite dans une profonde paix jusqu'à sa mort. — Le second de ses fils nommé aussi TIGRANE, se révolta contre lui; et ayant été vaincu, il se réfugia chez *Phraate* roi des Parthes, dont il avoit épousé la fille. Ce jeune prince, avec le secours de son beau-père, porta les armes contre son père; mais craignant les suites de sa révolte, il se mit sous la protection des Romains. *Tigrane* suivit son exemple, *Pompée* lui conserva le trône d'Arménie, à condition de payer un tribut pour les frais de la guerre, et donna à son fils la province de Sophène; mais ce jeune prince mécontent de son partage, s'attira par ses murmures la colère de *Pompée* qui le fit mettre dans les fers. *Tigrane* le père passoit pour un prince courageux, mais cruel. — TIL, (Salomon Van-) né en 1644 à Wesop à deux lieues d'Amsterdam, se fit connoître par son habileté dans la philosophie, dans l'histoire naturelle, dans la médecine, dans la théologie et dans les antiquités sacrées et profanes. On lui donna en 1664 une chaire de théologie à Leyde, où il lia une étroite amitié avec *Cocceius* qui l'imbut de sa doctrine. *Van-Til* s'appliqua avec ardeur à l'étude de l'Écriture-Sainte, selon la méthode des *Cocceiens*. Comme sa mémoire n'étoit pas assez bonne pour retenir ses Sermons, il prêchoit par analyse: méthode qu'il rendit publique. Cet habile Protestant mourut à Leyde en 1713, après avoir publié plusieurs écrits. Sa maison étoit toujours ouverte aux savans qui trouvoient des ressources dans ses lumières. Il avoit cultivé la physique, la botanique, l'anatomie, etc. Parmi ses ouvrages, les uns sont en flamand et les autres en latin. Les principaux sont: I. Sa *Mé-* thode d'étudier et celle de prêcher. II. Des *Commentaires* sur les *Pseumes*. III. — sur les *Prophéties* de *Moyse*, d'*Habacuc* et de *Malachie*. IV. Un *Abrégé de Théologie*. V. Des *Remarques* sur les *Méditations* de *Descartes*.
TILEMANNUS, *Voy. HES-HUSIUS*.
TILESIO ou plutôt TELESIO, (Bernardin) en latin *Telesius*, né à Cosence dans le royaume de Naples, essaya dans sa jeunesse divers malheurs. Ayant pris le bonnet de docteur en philosophie à Padoue, il professa cette science à Naples, et y forma une société littéraire qui subsista quelque temps sous le nom d'ACADÉMIE TÉLÉSIENNE. Son grand âge l'ayant obligé de quitter Naples, il se retira à Cosence où il mourut en octobre 1588, dans sa 80e année. Il avoit été marié; et le seul fils qui lui resta fut assassiné du vivant de son père. *Telesio* fut l'un des premiers savans qui secouèrent le joug d'*Aristote*, contre lequel il marqua même trop d'acharnement. *Paul IV* instruit de son mérite, avoit voulu, selon de *Thou*, lui donner l'évêché de Cosence; mais il le refusa, aimant mieux cultiver la raison en paix, que de jouer un rôle dans le monde. *Nicéron* révoque en doute cette anecdote; et son doute est fondé sur de bonnes raisons. On a de *Telesio*: I. *De natura Rerum juxtâ propria principia*, Rome, 1565, in-4°, et 1588, in-fol. II. *Varii Libelli de rebus naturalibus*, 1590, in-4°. Ces Traités font regretter qu'il ne fût pas venu dans un temps plus éclairé. Il y fait revivre la philosophie de *Parménide*, en l'appuyant de ses propres sentimens; mais ce composé bizarre, dit *Nicerón*, ne fit pas fortune. On a osé publier que les moines qui ne pouvoient souffrir le mépris qu'il faisoit d'*Aristote* dans ses leçons et ses écrits, lui ôtèrent le repos et la vie.
**TILETAIN**, (Jean-Louis) imprimeur renommé de Paris, mort en 1547, a publié en caractères italiques et en romains, plusieurs Ouvrages recherchés pour la beauté de leurs éditions. Lui-même savoit le grec et le latin, et il est auteur de *Commentaires* estimés sur *Quintilien*. Il avoit attaché à son imprimerie en qualité de correcteur le savant *Guillaume Morel*, et avoit pris pour emblème un basilic.
**TILINGIUS**, (Matthieu) savant médecin Allemand du 17$^{e}$ siècle, est auteur de divers ouvrages. Les principaux sont : I. *De Rhabactero*, 1679, in-4.$^{o}$ II. *Lilii albi descriptio*, 1671, in-8.$^{o}$ III. *De Laudano opiate*, in-8.$^{o}$ IV. *Opiologia nova*, in-4$^{o}$, 1697. V. *L'Anatomie de la Rale*, in-12, 1673. VI. *Un Traité des Fièvres malignes*, 1677, in-12.
**TILLADET**, (Jean-Marie de la Marque de) né au château de Tilladet en Armagnac vers 1650, fit deux campagnes, l'une dans l'arrière-ban, l'autre à la tête d'une compagnie de cavalerie. Après la paix de Nimègue, il quitta les armes pour entrer chez les Pères de l'Oratoire, où il se consacra à la prédication et à la littérature. Il en sortit ensuite, et mourut à Versailles le 15 juillet 1715, à 65 ans, membre de l'académie des Belles-Lettres. La douceur de ses manières, sa modestie, sa circonspection, sa droiture, son caractère sensible et officieux lui firent des amis illustres. Son goût et son talent pour les matières de la métaphysique le jetoient dans des distractions dont il se tiroit avec beaucoup de franchise et de politesse. On a de lui un *Recueil de Dissertations*, 1712, 2 vol. in-12, sur diverses matières de religion et de philologie qui sont presque toutes du savant *Huet* évêque d'Avranches, avec une longue Préface historique qui n'annonce qu'un médiocre talent pour l'art d'écrire. On trouve aussi quelques *Pièces* de lui dans les Mémoires de l'académie des Belles-Lettres.
**TILLEMANS**, (Pierre) peintre Flamand, né à Anvers, mort en 1734, s'établit en Angleterre, et y acquit de la considération et de la fortune par ses paysages, et ses tableaux de chasses et de courses de chevaux.
**TILLEMONT**, *Voyez* I. NAIN. **I. TILLET**, (N. du) né à Bordeaux, devint directeur de la monnoie de Troye, et membre de l'académie des Sciences de Paris. Il s'occupa beaucoup à perfectionner l'agriculture, et publia à cet effet les écrits suivans : I. *Essai* sur la cause qui noircit les grains dans les épis, 1755, in-4.$^{o}$ II. *Expériences* faites à Trianon sur la cause qui corrompt les blés, 1756, in-8.$^{o}$ Cet ouvrage a été réimprimé en 1785, in-4.$^{o}$ III. *Histoire* d'un insecte qui dévore les grains dans l'Angouchois, 1762, in-12. *Duhamel du Monceau* contribua par son travail à la publication de cet écrit. IV. Observations sur les effets produits par la fumée du varech, lorsqu'on brûle cette plante pour la réduire en soude, 1772, in-4° V. On lui doit encore une Dissertation sur la ductilité des métaux, un Mémoire sur le rapport des poids étrangers avec le marc de France; plusieurs autres sur la manière de régler la valeur du pain proportionnellement à celle du blé et des farines, sur le poids du pain au sortir du four, sur la mouture économique, sur les avantages du commerce des farines préférablement à celui du blé; etc. Ce savant laborieux est mort sexagénaire, le 20 décembre 1791.
II. TILLET, (Jean) avocat de Bordeaux, mort dans sa patrie en 1722, a publié la suite de la Chronique Bordeloise jusqu'en 1701, in-4°; et une autre aux arrêts de la Peyreire, 1717, in-folio.
TILLET, (Du) Voyez DU-TILLET.
TILLET, Voyez TIRON du Tillet. I. TILLI, (Jean Tzerclaës comte de) d'une illustre maison de Bruxelles, porta d'abord l'habit de Jésuite qu'il quitta pour prendre les armes. Après avoir signalé son courage en Hongrie contre les Turcs, il eut le commandement des troupes de Bavière sous le duc Maximilien, et se distingua à la bataille de Prague, le 8 novembre 1620. Il défit ensuite Mansfeld un des chefs des rebelles, et le contraignit d'abandonner le haut Palatinat l'an 1622. Il mit son armée en déroute près de Darmstadt, et le poussa hors d'Allemagne. Il avoit auparavant secouru l'archiduc Léopold à la prise de Breda, et avoit pris Heidelberg, ville capitale du Palatinat du Rhin. Sa valeur éclata sur-tont contre le duc d'Halberstadt, qu'il défit à Stavelo. Il fallut que Tilli dans cette bataille envoyât des trompettes par-tont pour faire cesser le carnage: deux mille ennemis restèrent sur la place, et 4 ou 5000 furent faits prisonniers. Cette victoire lui fut d'autant plus glorieuse, qu'il n'eut que 200 hommes de tués et presque autant de blessés. Il donna quelque temps après un second combat qui ne lui fut guère moins avantageux que le premier; il y périt beaucoup d'ennemis et quantité de leurs officiers, illustres par leur valeur et par leur naissance. Il prit ensuite Minden et plusieurs autres villes, et obligea le landgrave de Hesse de garder la foi à l'Empire. L'an 1626 il défit l'armée de Danemarck à la journée de Lutter dans le duché de Brunswick, et se rendit maître de 22 canons, de 80 drapeaux, de plusieurs étendards et de tout le bagage des ennemis. Le pape Urbain VIII lui écrivit pour lui marquer la joie que toute l'Église avoit d'une victoire si avantageuse à tous les Catholiques. Tilli né avec les talens de la guerre et de la négociation, alla à Lubeck en 1629 en qualité de plénipotentiaire, pour la conclusion de la paix avec le Danemarck. On lui donna l'année d'après le commandement général des armées de l'Empire, à la place de Walstein. Après avoir secouru Franckfort-sur-l'Oder contre les Suédois, il prit Brandebourg d'assaut, puis Magdebourg qui fut pillé par ses soldats et presque ruiné par un in- eendie. Ayant jeté la terreur dans la Thuringe, il prit Leipzig l'an 1631; mais il y fut défait trois jours après par Gustave-Adolphe roi de Suède. Il rallia ses troupes, prit quelques villes dans la Hesse, et repoussa Horn chef du parti Protestant. Enfin il fut blessé mortellement en défendant le passage du Lech, à Ingolstadt le 30 avril de l'an 1632. Il fit un legs de 60,000 risdales aux vieux régimens qui avoient servi sous lui, afin que sa mémoire leur fût toujours chèque. On a remarqué qu'il n'avoit point connu de femme et n'avoit jamais bu de vin. Au commencement du xvi$^{e}$ siècle, il passoit pour le plus grand capitaine de l'Empire; il avoit encore cette réputation un an avant sa mort; Gustave la lui fit perdre.
II. TILLI, (Ange) professeur de botanique à Pise, et membre de la Société royale de Londres, vit le jour à Castro dans le Florentiu l'an 1653. On a de lui en latin le *Catalogue des Plantes du Jardin de Pise*, Florence, 1723, in-folio, avec 50 figures. Cet ouvrage est estimé.
TILLI, Voyez TILLY.
TILLOTSON, (Jean) né dans le comté d'Yorck d'une famille peu relevée, reçut une éducation au-dessus de sa naissance. Il fut d'abord Presbytérien; mais le livre du docteur *Chillingworth* lui étant tombé entre les mains, il embrassa la communion Anglicane, en conservant cependant toujours l'estime qu'il avoit conçue pour son ancien parti. La force de ses raisonnemens et la clarté de ses principes ramenèrent plusieurs non-Conformistes dans le bercail de l'Eglise Anglicane. Tillotson les y attacha plus que bien d'autres docteurs qui avoient plus de zèle que de prudence. Il ne les traite jamais avec mépris, ni d'une manière qui sentit l'animosité. Ce qui acheva de perfectionner ses talens, ce fut l'amitié longue et étroite qu'il eut avec l'évêque *Wilkins*. Dès qu'il se fut consacré au service de l'Eglise, il se forma à une éloquence simple que la plupart des prédicateurs ont suivie en Angleterre. Il commença à étudier profondément l'Écriture, et il ne dédaignoit pas de la citer comme nos orateurs petits-maîtres pour qui l'Évangile semble avoir vieilli. Il fut ensuite tous les anciens philosophes et les Traités de morale. St. Basile et St. Chrysostôme furent les Pères auxquels il s'attacha de préférence. Après avoir fait une ample moisson dans ces champs fertiles, il composa un grand nombre de Sermons, modèles de cette simplicité noble dont nos prédicateurs François s'éloignent trop. Plusieurs écrivains Anglois jetoient alors les fondemens de l'Athéisme. Il s'opposa à ce torrent autant qu'il le put, et il publia en 1665 son *Traité de la Règle de la Foi*. Quelques fanatiques voyant qu'il n'avançoit que des principes fondés sur le simple raisonnement, voulurent le faire passer pour un homme qui ne croyoit rien que ce qui étoit à la portée de la raison; mais il méprisa leurs plates critiques, et ils furent réduits au silence. Il fut fait l'objet de Cantorbery, puis de Saint-Paul, et clerc du cabinet du roi. Il n'aspiroit point à une plus haute fortune lorsqu'il fut installé en 1691 sur le siège de Cantorbery. Cet illustre archevêque, le premier orateur de son pays, se distingua également par sa piété et par sa modération. Il mourut à Lambeth le 22 novembre 1694, à 65 ans. Il ne laissa à sa famille d'autre succession à recueillir que le manuscrit de ses *Sermons posthumes*, vendus deux mille cinq cents guinées. Mais le roi d'Angleterre donna une pension de sixcents livres sterling à sa veuve. « *Tillotson*, dit *Burnet*, avoit les idées nettes, l'esprit brillant, le style plus pur qu'aucun de nos théologiens. A une rare prudence il joignoit tant de candeur, qu'il n'y a point eu de ministre plus universellement chéri et estimé. Paroissant avec éclat contre la Religion Romaine, ennemi de la persécution, terrassant les Athées, personne ne contribua davantage à ramener les bourgeois de Londres au culte Anglican. » On a de lui : I. Un *Traité de la Règle de la Foi*, contre les Athées et les Incrédules. II. Un vol. in-folio de *Sermons* publiés pendant sa vie. *Barbeyrac* et *Beausobre* les traduisirent d'anglois en françois, en 7 vol. in-8°, avec plus de fidélité que d'élégance. III. Des *Sermons posthumes*, en 14 vol. in-8°. Les Anglois regardent *Tillotson* comme un homme avec lequel les orateurs François ne peuvent pas être mis en parallèle; mais il ne seroit pas peut-être difficile de montrer l'injustice de cette prétention. Du moins les versions françoises ont souvent rendu son éloquence sèche, triste et monotone. On y trouve aussi beaucoup de choses contraires au génie de l'éloquence et à la dignité de la chaire. Dans son sermon sur les préjugés contre la Religion, *Tillotson* se fait une objection tirée de l'opposition que l'homme trouve entre ses devoirs et ses penchans; et cette objection il la copie de la tragédie de *Mustapha*, de *Fulke Lord Broode* dont il cite en chaire une tirade de vers. Une pareille citation est-elle digne de la majesté d'un temple? Les passions, ajoute-t-il, sont une espèce de *glu qui nous attache aux choses basses et terrestres*... A peine peut-on passer dans les rues, j'en parle par expérience, sans que les oreilles soient frappées de juremens et d'imprécations horribles qui suffiroient pour perdre une nation quand elle ne seroit coupable que de ce crime; et ce ne sont pas seulement les laquais qui vomissent de tels discours blasphématoires, ils sortent aussi de la bouche des maîtres. Ailleurs, pour prouver qu'il faut croire les mystères de la religion, quoique l'on ne puisse jamais les comprendre avec évidence, *Tillotson* s'exprime ainsi : *On mange, on boit tous les jours, bien que personne, à mon avis, ne puisse démontrer que son boulanger, son brasseur et son cuisinier n'ont pas mis du poison dans le pain, dans la bière ou dans la viande*. C'étoit ainsi que *Tillotson* exerçoit le ministère de la parole dans le siècle des *Dryden*, des *Addisson*, des *Waller*, des *Milton*, et en présence de ce même *Charles II* qui avoit entendu dès son enfance les plus illustres orateurs François. « O Louis XIV ! s'écrie un homme qui avoit beaucoup lu ces Sermons, qu'aurois-tu donc pensé, si les ministres des autels t'avoient parlé ce langage au milieu de ta cour? » — TILLY, (Henri de) seigneur de Fontaine-Henri près de Caen dans le 14$^{e}$ siècle, unit à la profession des armes des lumières supérieures à celles de ses contemporains. Il chercha à créer le commerce dans sa province et sur-tout à y améliorer l'agriculture. Le croisement des races et le perfectionnement des lainages devinrent les objets de ses soins. Il légua à l'abbaye d'Ardenne les brebis et les chèvres qu'il avoit fait venir de Séville en Espagne, *Oves et Capras de Sevilla*. « Ainsi, dit M. de la Rue professeur d'histoire à Caen, nos pères avoient voulu exécuter un projet que la sagesse du gouvernement actuel réalise, et c'est sans doute à leurs premiers essais que nous devons la supériorité reconnue des laines des campagnes de Falaise et de Caen. »