Description des principaux lieux de France — Édition 1789 — J.A Dulaure
DESCRIPTION DES PRINCIPAUX LIEUX DE FRANCE QUERCY ET ROUERGUE --- Page 1 --- DESCRIPTION DES PRINCIPAUX LIEUX DE FRANCE. QUERCI ET ROUERGUE. Tableau général du Querci & du Rouergue. LE Querci & le Rouergue sont deux petites provinces limitrophes qui forment ensemble la généralité de Montauban, & qui comprennent la haute Guienne. GÉOGRAPHIE. Le Querci est borné au midi par le Languedoc, au couchant par l'Agenois & le Périgord, au nord par le Limousin & l'Auvergne, & au levant par le Rouergue. Ce pays étoit autrefois divisé en Querci blanc & en Querci noir; le premier comprenait la partie du nord, & le second celle du midi; aujourd'hui on le divise en haut & bas Querci. HISTOIRE. Le Querci faisait partie de la Gaule celtique. Jules César prit Cahors, & Partie III. 2 --- Page 2 --- DESCRIPTION assiegea long-temps Uxellodunum (1), ville anciennement considérable, & qui n'existe plus. Ce Général, après avoir détourné l'eau qui arrivait à la fontaine de cette ville, force les assiégés, réduits par la soif, à se rendre; & s'étant emparé de cette place, il eut la cruauté de faire prendre tous les hommes en état de porter les armes, qui s'y trouvèrent, & de leur faire couper les mains; cette cruauté étoit peut-être nécessaire aux projets de César; mais les projets de César, ainsi que ses cruautés, n'étoient pas nécessaires au bonheur de ces peuples. Sous les Romains, le Querci, renommé par son lin & sa poterie, fut compris dans l'Aquitaine première; sous les François, il fut gouverné par des Comtes particuliers, & ensuite par les Comtes de Toulouse; enfin il fut soumis à la France, & partagea le sort des provinces limitrophes pendant les guerres intestines. ( La situation de cette ville a long-temps embarrassé les Géographes; il est assez démontré aujourd'hui que c'est le lieu de Puydifol, situé vers la frontière du Limousin, entre Vairaç & Martel, sur la rivière de Dordogne: l'assiette du lieu est entièrement conforme à la description qu'en donne l'Histoire, à l'exception de la rivière qui s'en est un peu éloignée. On voit encore sur le sommet du rocher, parmi plusieurs mesures, une espèce de portique appelé la porte de Rome. La tradition de ce fameux siège s'est conservée chez les Villageois des environs. Des médailles consulaires du temps même de Jules César, deux épées romaines qu'on y a déterminées en 1683, & une donation faite en 925 aux Religieux de Tulle par le Roi Raoul, qui désigne ce lieu pour être l'ancien Uxellodunum, sont des preuves subsistantes pour former une certitude à cet égard. DU QUERCI. 3 --- Page 3 --- CLIMAT. L'air y est généralement tempéré; les printemps y sont ordinairement très-pluvieux, & les automnes belles. PRODUCTIONS. Ce pays, qui présente une agréable variété de montagnes, de collines, de plaines & de prairies, ombragé par des bois, arrosé de plusieurs rivières, & d'une infinité de ruisseaux, quoique généralement pierreux, est cependant fertile; ses blés, ses vins sont estimés sur-tout, parce qu'ils se conservent long-temps, & qu'ils soutiennent le transport sans altération. RIVIÈRES. La Garonne, la Dordogne, le Tarn, le Lot & l'Aveyron (1) sont les cinq grandes rivières qui contribuent à la fertilité du Querci, & qui favorisent son commerce. COMMERCE. Les vins de Cahors, les blés du Caussé, les farines de minots de Moissac & de Montauban, les manufactures de faïence, d'étoffes de laine & de soie, de tapisserie, &c. de cette dernière ville, & les toiles de coton qu'on fabrique à Negrepelisse, sont les principaux objets du commerce de cette province. CURIOSITÉS naturelles. La rivière de Louisse, qui a sa source au dessus d'Einac, vers le haut Querci, se perd d'abord dans des rochers au dessus du château de Themines; & après avoir coulé l'espace de trois lieues sous terre, elle reparoit au dessus de Roquamadour. ( Ces trois dernières rivières étant sujettes à se déborder, ont donné lieu à ce proverbe rimé : Qui passa lo Lot, lo Tarn & l'Aveirou, N'est pas segur de torna en sa maison. △ 17 --- Page 4 --- DESCRIPTION La fontaine de Saint-Martin-de-Vert a tous les jours son flux & reflux bien marqué ; le peuple, à cause de cette intermittence, lui donne le nom de la Fon que va & que vê. La fontaine de Mié est une des plus célèbres fontaines minérales de France ; les eaux en sont nitreuses, & ont surtout la faculté de soutenir le transport. Près de la petite ville de Marcillac, on voit une grotte ou cave gouttière, comme on l'appelle dans le pays ; de la voûte naturelle de cette grotte, suinte, goutte à goutte, une eau qui se congèle, & forme des stalactites superbes ; on dit que la Reine Marie de Médicis en fit enlever plusieurs morceaux pour orner son palais du Luxembourg ; plusieurs particuliers du pays ont chez eux des tables fabriquées de cette matière, & qui font très-belles. Les cavernes Waiffiers sont également remarquables ; on en voit deux qui sont considérables auprès de Carjac, petite ville de l'élection de Figeac, & une autre sur la rivière de Celé, presque près du moulin de Brenques ; cette dernière offre un rocher escarpé, coupé à pic de trois côtés, & le quatrième côté est fermé d'une muraille. Pepin, dans les guerres qu'il eut contre Waiffre, Duc d'Aquitaine, fit ravager les campagnes du Querci ; les habitants, pour éviter le fer des meurtriers, se réfugirent dans ces cavernes escarpées ; mais les soldats de Pepin découvrent bientôt leur retraite, & vinrent les y massacrer ; la mémoire de ce cruel événement s'est conservée, & les cavernes, teintes du sang de DU QUERCI. --- Page 5 --- ces malheureux, ont reçu le nom de Waiffier, de celui de Waiffre, leur légitime Souverain. Une autre curiosité qui n'est point l'effet de la nature, se voit près d'un petit village du Querci nommé Cos, situé sur la rive droite de la rivière d'Aveyron, & où étoit, du temps des Romains, le grand chemin de Toulouse à Cahors. Proche de ce chemin, dont on voit au dessus de ce village de beaux fragments, & qui porte le nom de Chemin ferré, est une grande plaine sur laquelle étoit autrefois bâtie, suivant la tradition, une ville appelée Hispalia, dont l'Histoire ne fait aucune mention; ce qui accrédite cette opinion populaire, c'est l'empreinte qui reste encore en cet endroit. Si on monte, lorsque les blés sont grands, sur des côteaux situés au dessus du village, on voit ce terrain à peu près à vue d'oiseau; il offre alors le plan exact d'une ville avec ses rues bien alignées, ses places publiques: les épis, plus clair-semés dans les endroits des constructions, forment ces traces. On y trouve fréquemment des médailles de bronze du haut Empire; on y a découvert aussi des fondations de murs, des puits, & surtout des tombeaux dans lesquels se sont trouvées des urnes, des lampes sépulcrales, conservées dans les cabinets des curieux du pays: l'Histoire étant en défaut, on ne peut former que des conjectures sur ces vestiges, que l'on croit devoir attribuer à un ancien camp Romain. Les autres lieux un peu remarquables du Querci, dont nous ne donnons pas une description A ii --- Page 6 --- DESCRIPTION tion particulière, sont Saint-Céré (1), petite ville située à quinze lieues de Cahors, & à sept de Roquamadour. Roquamadour (2), située à une lieue de la rive gauche de la Dordogne, & à six de Figeac; il y a une collégiale. Figeac, située proche les frontières de la haute Auvergne, doit son origine à une abbaye fondée en 755 par Pepin (3). ( Esperie ayant fait vœu de garder sa virginité, refusa constamment d'épouser un Seigneur que ses parents lui proposaient pour terminer des querelles de famille. Le mari proposé, sans autre façon, coupa la tête à la Vierge. Comme Saint-Denis, elle se leva, prit sa tête coupée entre ses mains, & dans cet état se mit à poursuivre son bourreau, qui, épouvanté du prodige, prit la fuite, & abandonna le pays : les reliques de cette Vierge portées au lieu de Saint-Céré, attirèrent beaucoup de dévots qui s'y fixèrent & commencèrent à y bâtir cette petite ville. ( Saint-Amadour dont la vie n'est pas trop connue, & qui pourrait bien être un Saint fabriqué comme tant d'autres par les légendaires, a, dit-on, donné le nom & l'origine à cette petite ville; ce qu'il y a de certain c'est que depuis très-long-temps la chapelle de Notre-Dame de Roquamadour a attiré un grand concours de dévots. On raconte que le fameux Rolland, neveu prétendu de Charlemagne, fut visiter cette chapelle, & qu'il lui fit présent d'autant d'argent que pesait son bracmar ou son épée; après sa mort, ce bracmar fut apporté dans cette chapelle; mais ayant été perdu pendant les guerres, les Prêtres substituèrent à sa place une lourde masse de fer qu'on appelle encore aujourd'hui l'épée de Rolland; les bonnes femmes du pays vont en pèlerinage toucher ce bracmar, afin de devenir fécondes. ( Lorsque l'Abbé de Figeac fait sa première entrée dans cette petite ville, le Seigneur de Montbrun & DU QUERCI. 7 --- Page 7 --- Le Rouergue est borné au nord par l'Auvergne, au sud & au sud-ouest par le Languedoc, à l'est par les Cévennes & le Gévaudan, à l'ouest par le Querci : cette province a vingt-cinq grandes lieues de longueur sur quinze de largeur. Ce pays se divise en Comté & en haute & basse Marche ; dans le Comté est Rodez, capitale de tout le Rouergue ; dans la haute Marche, on trouve Milhaud, Sainte-Affrique ; & dans la basse Marche, Villefranche, Saint-Antonin, &c. HISTOIRE. Du temps de César, le Rouergue étoit habité par les Rutheni, peuples qui, sous l'Empereur Honorius, se trouvoient compris dans l'Aquitaine première. Dans le cinquième siècle, ce pays fut conquis par les Goths ; au commencement du sixième, par Clovis, & dans le huitième siècle, par le Duc Eudes ; son petit-fils, nommé Waiffre, en fut dépouillé par Pepin. la Roque, habillé en arlequin, & une jambe nue, est obligé de le conduire jusqu'à la porte de son abbaye, menant sa mule par la bride : ensuite l'Abbé se met à table ; le Seigneur de Montbrun se tient debout derrière le siège de l'Abbé, jusqu'à ce qu'il lui demande à boire. Après que le Seigneur de Montbrun l'a servi, l'Abbé le regarde, & lui dit : Tu peux présentement t'asseoir à table avec moi, & l'arlequin dîne avec l'Abbé. Cet usage, rapporté par Piganiol, & recueilli sans examen par M. de Sainte-Foix, qui cherchait plutôt les singularités que l'exactitude, nous paroit, à quelques égards, peu conforme à la vérité ; on peut douter si, dans les temps où ces redevances extravagantes ont pris naissance, le costume d'arlequin étoit connu. A i --- Page 8 --- 3 DESCRIPTION On ne fait pas le nom du premier Comte qui usurpa ce pays sur la Monarchie, on présume que ce fut Foucauld ou Fulcoald, qui, en 836, étoit Comte de Rouergue, ou son fils Fredelon, qui lui succéda. Le Comte Jean II rendit de grands services à Charles V, en chassant les Anglois de la Guienne. Ce Roi, pour l'en récompenser, lui donna les quatre châtellenies de Rouergue, avec le droit appelé Commun de la paix (1) sur ces châtellenies. ( Ce droit, qui consistait en une capitation certaine & invariable, levée tous les ans sur les hommes & sur les bestiaux, dérivait des anciens désordres que causoient les guerres de Seigneurs à Seigneurs. Les habitants des campagnes, toujours victimes innocentes de ces discussions particulières, exposés chaque jour à voir leurs filles ou leurs femmes violées, leurs enfants égorgés, leurs chaumières & leurs moissons brûlées, ne purent supporter une aussi déplorable existence. Les Evêques, par intérêt ou par compassion, firent cette fois servir la religion à la conservation de la vie, des biens, & du repos des peuples, en modérant un peu les violences & les cruautés de la Noblesse de ce temps. Plusieurs Conciles établirent une suspension d'armes, appelée Trève de Dieu; elle devait être observée pendant quatre jours de la semaine, depuis le coucher du soleil du mercredi jusqu'à son lever du lundi suivant; & pendant certain temps de l'année, consacré à la religion. Ceux qui avaient violé cette trève, étoient excommuniés, ou obligés de se justifier dans l'église par l'épreuve de l'eau froide. Les Seigneurs de ce siècle qui se rendaient moins aux lois de la raison & de l'humanité qu'à celles de l'Église, ne purent jamais observer celle-là, qui contrarioit si fort leur goût pour brûler les maisons, tuer les paysans & violer les filles. Les forces spirituelles, devenues impuissantes, on eut recours aux temporelles; on se ligua contre les écorcheurs tirés, C6 --- Page 9 --- DU QUERCI. 9 Ce Comté passa ensuite dans la maison d'Armagnac. Charles, Comte d'Armagnac & de Rhodez, étant mort sans postérité légitime, le Procureur Général du Roi au Parlement de Paris fit saisir toutes les seigneuries de la branche aînée de la maison d'Armagnac, & les mit en la main du Roi. Les enfants de Jacques d'Armagnac, Duc de Nemours, Comte de la Marche, &c., ainsi que plusieurs autres Seigneurs de cette famille, prétendirent à cette succession; ce qui occasionna un procès considérable: enfin ce Comté passa à la maison de Navarre, & Henri IV, étant Roi de France, le réunit à la couronne. CLIMAT. Le climat est plus froid que chaud, à cause des montagnes dont le pays est rempli; mais l'air y est sain. PRODUCTIONS. Le sol y est en général peu fertile en grains, & ne produit pas beaucoup de vin; mais il est riche en pâturages excellents, où l'on nourrit une quantité prodigieuse de bétail; il y a beaucoup de bois; le gibier & le poisson abondent en ce pays, où la volaille Les peuples contribuèrent de bon cœur à la solde d'une troupe qui devait punir ou combattre ceux qui violeroient la trêve de Dieu. Cette contribution fut nommée Commun de le paix; & par un de ces abus auxquels tend toujours le despotisme, ce droit, qui devait servir au salut du peuple, ne servit dans la suite qu'à accroître son oppression; les Seigneurs s'en emparèrent, & finirent par le percevoir comme une propriété; & de son ancienne destination, il ne conservait que le nom, lorsque Charles V en gratifia le Comte de Rouergue. Partie III, --- Page 10 --- DESCRIPTION est aussi fort commun; on y trouve des eaux minérales, dont les plus distinguées sont celles d'Albin, de Silvanes, d'Andabre; des mines de fer, de cuivre, d'alun, de vitriol & de soufre. COMMERCE. Le principal commerce du Rouergue consiste en bestiaux, laines, fromages, & en étoffes grossières; mais une des branches les plus considérables, sont les fromages, célèbres sous le nom de Roquefort (1). ADMINISTRATION. Le Querci & le Rouergue, comme on l'a remarqué, forment ensemble la généralité de Montauban & la haute Guienne. Cette généralité est exempte des aides, à l'exception de quelques droits subsidiaires, payés par abonnement: le Querci est rédimé de l'impôt du sel, & le Rouergue n'est assujetti qu'aux petites gabelles: mais les tailles de cette généralité sont fortes. Les travaux des chemins s'y font à prix d'argent, & il y a pour cette dépense une imposition fixe & déterminée. POPULATION. Elle est de cinq cent trente mille deux cent vingt ames. On estime les contributions de cette généralité à environ onze millions huit cent mille livres; ce qui fait vingt-deux livres cinq sous par tête d'habitans. L'étendue de cette généralité est évaluée à ( Ce fromage se fait aux environs de la montagne de Larzac, à deux lieues de Vabres; il est presque tout composé de lait de brebis; on le porte dans les caves de Roquefort, où il acquiert cette qualité, qui le rend un des meilleurs fromages de l'Europe. DU QUERCI. II --- Page 11 --- cinq cent quatre-vingt-trois lieues trois-quarts carrées; ce qui fait neuf cent huit habitans par lieue carrée. CAHORS. Ville ancienne, épiscopale & capitale du Querci, située sur le Lot, qui, formant une péninsule, l'environne presque de tous côtés, à quinze lieues de Rhode, à onze de Montauban, à vingt de Toulouse, & à trente-six de Bordeaux. ORIGINE. On ignore l'origine de cette ville, nommée anciennement Divona. On rapporte que lorsque Jules César vint en faire le siège, étonné de son étendue, il s'écria: Ah! je vois une seconde Rome: mais ce fait n'est appuyé que sur une tradition fort incertaine. Cette ville suivit le sort de la plus grande partie des Gaules, qui, sous les Romains, changèrent leurs noms particuliers, & prirent celui du pays dont elles étoient la capitale; ainsi elle perdit le nom de Divona, & reçut celui de Civitas Cadurcorum. Les Romains firent bâtir plusieurs édifices magnifiques dans cette ville, & lui accordèrent le droit de latinité. Les Goths, les Francs, les Ducs d'Aquitaine s'emparèrent & furent successivement désemparés de cette ville; elle fut ensuite gouvernée, comme tout le Querci, par des Comtes particuliers, & essuya bien des maux pendant les guerres des Anglois & celles de la religion. DESCRIPTION. Cette ville, située en partie sur une roche escarpée, &, comme nous l'avons B ij --- Page 12 --- DESCRIPTION dit, dans une péninsule formée par la rivière du Lot, fut long-temps regardée, à cause de cette situation, comme une place importante; avantage qui, dans des temps de troubles, fixa l'ambition des chefs de parti, & devint funeste aux habitans. Les rues de cette ville sont étroites & peu régulières. Dans la ville haute, la plupart des maisons ont des terrasses ou plate-formes d'où l'on jouit d'une vue très-agréable. Les remparts forment des promenades, ainsi que les bords de la rivière du Lot. Il y a peu de bâtiments remarquables dans cette ville; le collège, le palais épiscopal, le séminaire & la cathédrale sont les plus apparents. La Cathédrale, dédiée à Saint-Etienne, fut ravagée par les Protestans. Simon-Etienne de Popian, Evêque de Cahors, fit, au commencement du dix-septième siècle, rétablir cette basilique dans son premier état; il fit rebâtir le jubé & la cloison qui sépare la nef du chœur; & pour repousser plus victorieusement les traits des Calvinistes, il attira & fonda dans la ville des Jésuites & des Capucins. Le mausolée qu'on voit dans la chapelle de Saint-Blaise & de Sainte-Catherine, est celui de Ségard de Montaigu, mort en 1300, qui, de Chanoine de Cahors, devint Evêque de ce diocèse; il voulut être enterré dans cette chapelle qu'il avait fait construire. Des Historiens croyent que cette cathédrale a été un temple consacré aux Dieux du Paganisme, & prétendant que Saint-Martial renverla l'idole qui étoit celle de Mercure, & DU QUERCI. 13 --- Page 13 --- le dédia à Saint-Etienne. Les deux vastes & magnifiques coupoles qu'on voit à cette église font en effet regardées comme un ouvrage des Romains, & faîsoient sans doute partie de l'ancien temple. On voit dans cette église encore une autre preuve de son antiquité, c'est un marbre qui a servi de sépulcre aux reliques de Saint-Géri, sur lequel est représentée une petite idole, dont la tête, mal figurée, est couverte d'une espèce de chapeau; le reste du corps se termine en colonne: cette figure paroît placée sur un autel; à côté, dans un tronc d'arbre, est une femme qui l'adore en portant la main à sa bouche, selon l'usage antique des adorations. On est assez fondé à croire que cette figure est celle de Mercure, qui étoit la principale Divinité des Quercinois (1). ( Plusieurs monumens prouvent la dévotion des Quercinois à Mercure. Le château de Mercure, qui appartient aux Evêques de Cahors, étoit anciennement nommé Castrum Mercurii, & le chemin qui y conduisoit, Via Mercurii. On trouve fréquemment dans le haut Querci, depuis la rivière du Lot jusqu'à la Dordogne, sur les bords ou à peu de distance des chemins, de grandes pierres sur lesquelles on sacrifiait à ce Dieu protecteur des chemins. On en voit une sur-tout près du lieu de Livernon, qui a trente-cinq pieds de long, vingt de large & trois d'épaisseur; elle est dressée en forme d'autel, & placée de telle manière, sur deux autres pierres qui la soutiennent, que de quelque côté qu'on la presse avec le pouce, on la fait remuer. Les paysans, qui chérissent toujours les anciennes superstitions, ont une grande vénération pour cette pierre: ils croyent qu'ils seront préservés de la fièvre, s'ils peuvent, sans B iij --- Page 14 --- DESCRIPTION. Si plusieurs parties de cette église sont vraiment antiques, il est constant que la façade ne l'est point; on présume qu'elle a pu être construite dans le neuvième siècle, & que les deux statues qu'on voit au dessus de la grande porte, dans deux petites niches, avec des couronnes ducales sur la tête, sont les figures d'un Vicomte du Querci & de sa femme, qui ont sans doute contribué à la construction de cette façade : l'Histoire n'apprend rien de certain à cet égard. On a remarqué que les Evêques de Cahors n'ont rien négligé pour éloigner l'hérésie de leur diocèse. Les erreurs des Ariens, des Albigeois, des Calvinistes, n'ont jamais été entièrement adoptées dans cette ville. Du temps des Croisades contre les Albigeois, l'Evêque de Cahors, Guillaume V de Cardaillac, ne se contentoit pas de conserver, par ses prédications, la bonne doctrine, il la défendoit les armes à la main; on le voyoit souvent, à la tête des troupes, se signaler par son courage soldaetèque, & par des expéditions sanglantes. C'est sans doute à cause de cet esprit militaire, & d'une insulte faite par un hérétique à un Evêque de cette ville, pendant qu'il célébroit la Messe, que ces Prélats jouissent encore du singulier privilège d'avoir l'épée & les gantelets à côté de l'autel, lorsqu'ils officient pontificalement. Ce privilège, qui s'est conservé jusqu'à présent être aperçus, couvrir de fleurs cet autel antique. Sur la fin du dernier siècle, un Evêque de Cahors fut obligé de faire détruire une pierre de cette espèce, que les paysans alloient oindre & couvrir de fleurs en secret. DU QUERCI. 15 --- Page 15 --- sans aucunes contradictions, a fait dire à M. de Sainte-Foix : « S'il arrive jamais que quelque » Evêque de Cahors reçoive la palme du martyre, ce ne fera qu'à son corps défendant ». L'Evêque de cette ville jouit d'un autre privilège plus singulier encore : lorsqu'il prend possession de son évêché, le Vicomte de Cessac, son vassal, est obligé, pour lui rendre hommage, d'aller attendre ce Prélat à la porte de Cahors, tête nue, sans manteau, la jambe droite nue, le pied aussi nu dans une pantoufle ; & en cet état, il doit prendre la bride de la mule sur laquelle l'Evêque est monté, & le conduire au palais épiscopal, où il le sert à table pendant son dîner, toujours dans le même équipage ; pour récompense de ce service, la mule qui a porté l'Evêque, & son buffet qui doit être de vermeil, appartiennent au Vicomte de Cessac. Il y a eu souvent des contestations sur la valeur de ce buffet ; mais on l'a réglée, par plusieurs arrêts, à la somme de trois mille livres. On conserve, dans le trésor de la cathédrale, une relique très-révérée, connue sous le nom de la Sainte-coiffe ; ce fut, dit-on, Charlemagne qui en fit présent à cette église : cet Empereur la tenoit, ainsi que plusieurs autres reliques, de l'Impératrice Irène. L'Evêque Aïmatus, en recevant cette relique, en fit l'épreuve ; il l'appliqua sur un mort, qui aussitôt fut ressuscité. On raconte aussi que cette coiffe étoit le couvre-chef de Jésus, appelé dans Saint-Jean, chap. 20, Sudarium quod fuerat super caput ejus. Comme il y a en B iv --- Page 16 --- DESCRIPTION France & ailleurs une grande quantité de suaites à peu près semblables, on avait eu des soupçons sur l'authenticité de cette relique ; mais on a composé dans ce siècle-ci une histoire pour dissiper les doutes. On montre tous les ans, le jour de la Pentecôte, cette Sainte coiffe au peuple ; on dit qu'elle a des taches de sang (1). Le Séminaire fut fondé en 1648 par l'Évêque Alain de Solmignhac. Ce même Prélat fonda aussi, quelques années après, les trois hôpitaux de Notre-Dame, des Orphelins & des Orphelines. L'hôpital de Saint-Jacques fut fondé par l'Évêque Lejai, qui fit aussi construire le palais épiscopal. ( Lorsque Henri IV prit d'assaut la ville de Cahors, malgré les ordres de ce Prince & des Chefs Protestans, les soldats, pour se venger sur les Catholiques de cette ville, des massacres de la Saint-Barthelemi, massacrèrent à leur tour plusieurs habitants, & pillèrent les maisons, & sur-tout les églises. L'or & l'argenterie qu'elles contenaient furent emportés, les reliques brûlées ou dispersées ; malgré ces désordres, la Sainte coiffe, fut conservée. On raconte de deux manières la conservation de cette relique, voici la plus attestée. Giron-Dadine de Hauteferre, ayant été du nombre de ceux que les chefs des Protestans sauvèrent de la fureur des soldats, acheta cette Sainte coiffe, qu'une vieille femme avait trouvée ; il la cacha dans son sein, & s'étant échappé, il la transporta à Lufech, petite ville. Quelque temps après, cette relique fut rapportée à Cahors. Le Chapitre fit fabriquer une nouvelle châsse d'argent pour la renfermer, sur laquelle on a fait graver une inscription latine qui atteste que cette relique a été sauvée des mains des Huguenots en 1580, & renfermée dans un nouveau reliquaire d'argent en 1585. DU QUERCI. 17 --- Page 17 --- Dans un faubourg de Cahors, appelé de la Barre, est un oratoire bâti en l'honneur de Saint-Namphaire, parent de Charlemagne, & un des principaux Officiers de l'armée de cet Empereur, pendant l'expédition d'Espagne. Ce saint militaire fut tué par un taureau sauvage; le peuple l'invoque pour être préservé ou guéri de la rage & du mal caduc. La fontaine de Saint-Georges à Cahors a la faculté singulière, suivant l'historien Dominici, de cesser de couler pendant quelques jours, si on y trempe des linges salis par les effets des maladies périodiques des femmes. Dominici, natif & habitant de Cahors, historien estimé, a, sans méfiance & sans examen, adopté à cet égard la croyance populaire; c'est pourtant des hommes de cette trempe qui ont écrit l'Histoire (1)! ANTIQUITÉS. Outre les antiquités dont on a fait mention en parlant de l'église cathédrale, ( Dominici avait beaucoup d'érudition; il professa la jurisprudence à Cahors & à Bourges; il fut chargé des fonctions de Procureur Général de la Cour des Aides de Cahors; M. le Chancelier Seguier l'appela ensuite à Paris, & le fit nommer Historiographe de France, avec une pension. Ainsi, on plaçait à côté des De Thou, des Mezerai, &c. un Dominici, qui, sous le magnifique règne de Louis XIV, où la raison était plus concentrée qu'on ne pense, donnait comme des vérités historiques, des bruits populaires & absurdes. Il faut ajouter que cet Historiographe de France a composé une dissertation fort savante sur la sainte coiffe de Cahors, intitulée De sudario capitis Christi, liber singularis, in-4 Cahors, 1640. 78 --- Page 18 --- DESCRIPTION. il en existe encore plusieurs dans la ville de Cahors & dans ses environs. Dans l'église de Saint-Julien-lès-Saint-Georges, on conserve un lacrimatoire & une urne cinéraire d'un verre fort épais; dans une chapelle domestique, un tombeau antique, &c. &c. On a découvert aussi une infinité de médailles de figures antiques dans les environs de cette ville. Près de Cahors, dans le lieu appelé la rivière du Pal, on voit quelques restes d'un amphithéâtre; on conjecture qu'il fut bâti sous le règne de Constantin, par un certain Pontius-Polemius, Gaulois de naissance, Préfet du Prétoire des Gaules; il fit aussi construire des bains, & leur procura l'eau nécessaire, en bâtissant un magnifique aqueduc qui conduisoit les eaux d'une fontaine placée à plus de six lieues de distance, & appelée Pompolémie; on voit encore en plusieurs endroits des restes de cet aqueduc, qui portent le caractère de grandeur & de beauté que les Romains s'avoient donner à leurs ouvrages. On trouve une de ses arches, encore toute entière, près d'un château autrefois appelé Polminiac, par corruption de Polemi-arcus, & nommé aujourd'hui la Roque; cette construction paroît si surprenante aux habitants du pays, qu'ils croyent que le Diable en a été l'architecte. ÉVÉNEMENTS. Les habitants de Cahors, toujours aveuglément attachés aux intérêts de l'Église, se soumirent à l'usurpateur Simon de Montfort. Lorsqu'en 1214, le Légat, avec une troupe de sanguinaires Inquisseurs, vou- DU QUERCI, 19 --- Page 19 --- lut entrer dans cette ville, les habitans, craignant la vengeance des Comtes de Toulouse & de Foix, qui se trouvoient alors dans les environs, se déterminèrent à lui fermer les portes, & même ils parurent armés sur les remparts, comme disposés à lui résister, dans le cas où il eût tenté quelque violence. Bientôt les habitans, revenant à leur ancien principe, se repentirent de cet acte de vigueur; ils vinrent humblement faire des excuses au Légat, lui promirent, par serment, d'être constamment soumis à ses ordres; & pour expier leur résistance d'une manière éclatante, ils mirent le feu aux portes de leur ville, pour les punir en quelque sorte du crime de s'être trouvées fermées à l'approche de ces Religieux meurtriers; ils payèrent de plus à Simon de Montfort 1500 marcs d'argent, somme à laquelle le Légat les condamna. Les Bourgeois de Cahors ne crurent pas encore cette satisfaction suffisante; & craignant toujours d'encourir la colère du Pape, ils députèrent vers le Saint Père deux particuliers pour lui demander grâce. Innocent III, par une bulle du 2 juin 1216, leur accorda le pardon qu'ils demandoient. Le même Evêque de Cahors, dont nous avons parlé dans cet article, à propos de la cathédrale, qui se trouvait plus souvent à la tête des soldats massacreurs de Simon de Montfort, que dans son église, attira dans le Querci des Inquisiteurs; ils s'établirent d'abord à Cahors, & couvrirent bientôt ce pays d'exécutions iniques & atroces. Ils commencèrent, en 1234, à faire exhumer dans cette ville les corps de --- Page 20 --- DESCRIPTION plusieurs habitans soupçonnés d'hérésie, & suivant leur usage, ils faisoient trainer dans les rues leurs ossemens, & puis les jetoient au feu. Pendant les guerres contre les Protestants, les habitans manifestèrent leur zèle pour l'intérêt de l'Église; ils vinrent à bout de faire détester pour toujours leur ville aux nouveaux sectaires. Quelques particuliers de la ville, partisans des nouvelles opinions, conformément aux assurances de tranquillité qu'ils avoient obtenues, s'étoient assemblés dans une maison pour faire le prêche. Les habitans Catholiques, excités par l'Evêque & les Chanoines, à cette nouvelle, entrent en fureur, s'attroupent, & mettent le feu à la maison où se tenoit l'assemblée; la plupart des malheureux qui y étoient renfermés, périrent dans les flammes; les autres, qui cherchoient à s'échapper, étoient massacrés par la populace à mesure qu'ils fortoient: après en avoir égorgé une trentaine, les Catholiques les rangèrent sur le pavé, les couvrirent de bois & de paille, & les firent consumer. La Cour nomma des Commissaires pour informer, & pour punir les auteurs de ces massacres, & envoya à Cahors M. Compain, Conseiller au Grand Conseil, & M. Girard, Lieutenant du Grand Prévôt. D'après les procédures faites en cette ville, les Catholiques se trouvèrent les seuls coupables de la sédition; quelques-uns furent pendus, d'autres condamnés au fouet ou au bannissement; plusieurs Chanoines de la cathédrale, l'Evêque même, qui avoient attisé le fanatisme des massacreurs, craignoient de semblables condamnations. Le Chanoine Viole, DU QUERCI. 21 --- Page 21 --- Archidiacre de Cahors, fut mis en prison, & comme un des plus coupables, il fut condamné à mort. Ce Viole étoit Gentilhomme. Ses parens sollicitèrent Montluc, Lieutenant Général de la Guienne; Montluc, qui se faisoit gloire d'être le bourreau des Protestans, & qui se vante, dans les Mémoires de sa vie, d'avoir commis des horreurs qui font frissonner, l'odieux Montluc, qui se sentoit à cet égard mille fois plus criminel que le Chanoine Viole, prit chaudement sa défense. Le Commissaire Compain, voulant lire la sentence qui condamnoit Viole à la mort, & les habitans à une amende, Montluc lui dit de ne point lire cette sentence qu'auparavant il eût répondu à ses questions. Le Commissaire dit qu'après qu'il auroit prononcé, il répondroit à tout ce qu'il demanderoit. Montluc dit alors à M. Burie, en jurant, Monsieur, dès le premier mot qu'il ouvrira la bouche, je le tuerai. S'adressant ensuite au Commissaire du Roi. Tu déclareras ici devant moi ce que je te demande, où je te pendrai moi-même de mes mains, car j'en ai pendu une vingtaine de plus gens de bien que toi. Montluc vouloit demander à M. Compain s'il n'avoit pas imposé une amende sur tous les habitans de Cahors, & si l'amende n'étoit pas destinée au Seigneur de cette ville, qui étoit un Prince Allemand. Le Commissaire répondit que oui. » O meschant paillard, s'écria le furieux Montluc, traître à ton Roi, tu veux ruiner une ville qui est au Roi, pour le profit d'un particulier; si ce n'étoit la présence de M. de Burie qui est ici Lieutenant de Roi, je te --- Page 22 --- DESCRIPTION pendrois, toi & tes compagnons, aux fenêtres de cette maison. Hé, Monsieur, disoit-il à M. de Burie, laissez-moi tuer tous ces meschans traîtres au Roi pour le profit d’autrui & le leur. Sur quoi je tiray la moitié de mon espée, je les eusse bien gardés de faire jamais sentence ni arrest ; mais M. de Burie me fauta au bras, & me pria de ne le faire point ; & alors tous gagnèrent la porte, & se mirent en fuite, criant, si étonnés qu’ils fautèrent des degrés sans compter. Je voulois aller après pour les tuer, continue froidement Montluc ; mais Monsieur de Burie & Monsieur de Courré son neveu, me tindrent que je ne pus eschaper ». Les Commissaires épouvantés sortirent de la ville ; Montluc déchira leurs procédures. Pendant ce temps-là, les parens du Chanoine Viole & l’Evêque firent solliciter à la Cour, & les Commissaires eurent ordre de ne plus poursuivre les coupables. Ainsi, par la fureur de Montluc, que sa place faisoit respecter, plusieurs fanatiques de Cahors échappèrent au châtiment qu’ils avoient mérité, & l’impunité de leurs crimes ne fit qu’irriter les Protestans, & autoriser les Catholiques à les persécuter. Henri IV, pendant qu’il n’étoit encore que Roi de Navarre, indigné que Cahors n’eût jamais voulu reconnaître son autorité, quoique cette ville lui appartient du chef de sa femme, partit secrètement de Montauban, à la tête d’une troupe de soldats choisis ; sans avoir été découvert, il arriva au pied des remparts, dans la nuit du 29 mai 1580. La porte du pont est bientôt rompue, la garde affamée, ou jetée dans la rivière, & la troupe déjà dans la place. Les DU QUERCI. 23 --- Page 23 --- habitans éveillés courent aux armes; le brave Vezins se met à leur tête; deux mille soldats viennent disputer le terrain aux troupes d’Henri IV: le combat devient furieux. Le Roi voit tomber trois de ses meilleurs Capitaines, Sallignac, Roquelaure & Saint-Martin; il commande lui-même sa troupe, s’empare de l’hôtel de ville, & s’y loge. Les Bourgeois se barricadèrent pendant la nuit suivante. Le second jour on se battit sans aucun avantage de part & d’autre. Henri IV courut les plus grands dangers, combattant à pied, dans une rue étroite qui peut à peine contenir quatre homme de front. Il étoit constamment exposé aux balles, aux traits & aux pierres qu’on lui lançoit des toits & des fenêtres. Le troisième jour, 31, un détachement des troupes du Roi s’empara du couvent des Chartreux; mais la barricade de Pille-gri, d’où partoit un feu terrible & continuel, arrêta de ce côté le courage obstiné des soldats; le lendemain, premier juin, cette barricade fut enfin emportée, avec le collège, qui se rendit après qu’on eut mis le feu aux portes. A peine le Roi s’en fut emparé, qu’on annonça un détachement de soldats qui venoient au secours de la ville. Le péril parut si grand pour ce Prince, qu’on le sollicita d’abandonner son entreprise, & de mettre sa personne en sûreté; sa troupe avoit diminué considérablement, & dans cette occasion alarmante plusieurs l’avoient abandonné. Le Roi, apercevant un gros de soldats entourés d’ennemis, & vivement pressés, courut aussi-tôt les dégager, & parvint à repousser les nouveaux venus. Cepen- --- Page 24 --- DESCRIPTION dant arriva Chouppe, qui, à la tête de la compagnie du Vicomte de Turenne, avait fait quatorze lieues dans un jour pour venir au secours du Roi; mais ce Prince ne leur avait laissé que peu de chose à faire, ses soldats étoit dégagés; le secours mis en déroute, il ne restoit qu’à renverser quelques retranchements dans de petites rues qui aboutissoient à la grande, & qui furent vaillamment défendus jusqu’à la fin de la nuit; enfin la plus grande barricade, que le Roi attaquoit en personne, étant renversée, il se trouva maître de la grande rue & de toute la ville. Ce combat dura quatre jours & cinq nuits. Henri IV y fit des prodiges de valeur, & ne prit aucun repos pendant cet espace de temps; la victoire étant décidée, il fit tous ses efforts pour arrêter ses soldats, qui, pour tirer vengeance des massacres de la Saint-Barthelemi, pillèrent les maisons, les églises, & tuèrent tous les soldats Catholiques qui ne purent leur échapper. Les habitans de Cahors, constants dans leurs principes, embrassèrent le parti de la Ligue avec une espèce de fureur, dit l’Historien du Querci. Leur Evêque, qui étoit royaliste, voulut, mais en vain, changer leur opinion; craignant même que ses ouailles ne se portassent envers lui à quelque extrémité, il sortit prudemment de cette ville, & se retira dans sa maison du Bas. Cette ville fut la dernière du Querci à quitter le parti de la Ligue, & à reconnoître Henri IV pour Souverain. USAGES. Nous avons parlé des privilèges singuliers DU QUERCI. 25 --- Page 25 --- singuliers de l'Évêque de Cahors, des usages qu'on observoit autrefois, lorsqu'il y faisoit son entrée publique. (Voyez page 15) Un usage aussi remarquable se pratiquait dans cette ville : c'étoit la fête des foux, célébrée dans le Querci les trois derniers jours du carnaval. Cette coutume, dont un vieux calendrier de Cahors a conservé la mémoire, s'est maintenue long-temps (1). Dominici raconte que les jeunes gens de divers cantons du Querci la pratiquaient encore dans le siècle dernier; ils s'habilloient en satyres les trois derniers jours du carnaval, & le dimanche suivant, que le peuple nommoit: Lou dimenge des salvagés, & ils parcouraient ainsi les rues & les bals. HOMME illusÈRE. Cahors est la patrie de ( Voici ce que rapporte ce vieux calendrier. Notandum est quod ex antiquā hujusce diæcesis consuetudine ante carnis privium celebratur, per tres dies festum Stultorum, cum tripudio & satyrā. Ceux qui célébroient ces fêtes étoient vêtus en satyres, & portoient des masques à longues barbes; ces barbes ont fait appeler cette célébration Barbatorias facere, faire les barboires, les barbadouères, les barbauts, suivant les différentes provinces. Ces fêtes satyriques, qui sont des restes des Bacchanales, furent souvent prohibées par les Conciles. Elles étoient connues chez les Anciens, sous le nom de Barbatoria; les masques dont ils faisoient usage dans ces fêtes comme sur le théâtre, ne couvroient pas seulement le visage, mais la tête entière, comme le prouvent plusieurs monumens antiques. C'étoit sans doute devant un de ces masques que Phèdre faisoit dire au Renard de la Fable : O la belle tête! mais elle n'a point de cervelle. Partie III. 26 --- Page 26 --- DESCRIPTION Clément Marot, comme il le témoigne lui-même par ces vers : Querci de toi, Solet, se vantera, Et comme croy, de moi ne se taira. Ailleurs il dit, en parlant du lieu de sa naissance, qu’il quitta à l’âge de dix ans ; A bref parler, c’est Cahors en Quercy Que je laissai pour venir guerre icy mille malheurs auxquels ma destinée M’avoir submis ; car une matinée, N’ayant dix ans, en France fus mené, &c. Marot fut le plus bel esprit de son temps. Boileau, dans son Art poétique, le cite pour modèle, en disant : Imitez de Marot l’élégant badinage. Son goût pour les nouvelles opinions sur la religion lui causa beaucoup de disgracies ; les Pseaumes de David qu’il mit en vers français, d’après la traduction du célèbre Vatable, Professeur du Roi en hébreu, lui attirèrent la haine de la Sorbonne, & le forcèrent bientôt de s’expatrier. Il n’aimoit pas les Moines. Dans son temps, où l’on faisait brûler les moins suspects d’hérésie, voici comme il s’exprime : L’oisiveté des Moines & cagots, Je la dirois, mais garde les fagots ; Et des abus dont l’Eglise est fourrée, J’en parlerois, mais garde la bourrée. DU QUERCI. 27 --- Page 27 --- POPULATION. La ville de Cahors peut contenir environ neuf à dix mille habitans. MONTAUBAN. Ville considérable, avec une Cour des Aides, une Généralité & un Bureau des finances; le siège d'une intendance, d'une sénéchaussée, d'un évêché suffragant de Toulouse, &c., située dans une plaine agréable, à l'extrémité du Querci, sur les bords du Tarn, à dix lieues de Toulouse, à dix de Cahors, & placée presque directement entre ces deux villes. ORIGINE. La cause qui détermina la fondation de cette ville, est remarquable. La réputation des vertus de Saint-Théodard, Fondateur du monastère de Montauriol, & de la sainteté des Moines qui l'occupèrent ensuite, produisirent à ce couvent de grands biens, des prérogatives & des dévots qui vinrent habiter ce lieu; de sorte que bientôt il devint un bourg considérable dont les Abbés du monastère étoient seigneurs: ces Abbés, en conséquence de cette seigneurie, jouissaient d'un droit connu sous noms de prélibration ou de markette, en latin de jus cunnis. Ce droit, qui prouve l'excès de la barbarie des mœurs, de la tyrannie des Seigneurs & de l'esclavage des peuples, & qui, dans les onzième, douzième & treizième siècles, étoit rigoureusement perçu par une infinité de Seigneurs d'Ecosse, d'Italie, de France, &c., consistait dans l'obligation où étoient les nouvelles mariées de Cij --- Page 28 --- DESCRIPTION coucher la première nuit de leurs noces avec leurs Seigneurs (1). Les Abbés de Saint-Théodard, en qualité de Seigneurs, jouissaient, à l'égard des jeunes vaïfales, du droit de prélibation dans toute sa plénitude (2). Les habitans, indignés de ce hon- ( Voici ce qu'on lit à ce sujet dans le tome VI de l'Histoire de France, par l'Abbé Velly, page 228 : « Des Evêques jouirent de ce privilège en qualité de hauts Barons. Ce fut le Roi Evens qui l'introduisit le premier en Écosse, d'où il passa en Angleterre, en Allemagne, en Piémont, & dans plusieurs autres parties de l'Europe... Le savant Pembrock nous apprend que de nos jours les Seigneurs l'exigent encore de leurs serfs, dans quelques provinces des Pays-Bas, de la Frise & de la Germanie; on voit, par plusieurs monumens, que cette coutume honteuse fut usitée dans toute sa rigueur, même en France. On lit dans un titre de 1507, article des revenus de la Baronnie de Saint-Martin, que le Comte d'En a droit de prélibation au lieu, quand on se marie. Boétius raconte à cette occasion un fait très-singulier: J'ai vu, dit-il, à la Cour de Bourges, devant le Métropolitain, un procès par appel, pour un certain Curé de paroisse, qui prétendait avoir la première nuit des jeunes épousées, suivant l'usage reçu. La demande fut rejetée avec indignation, la coutume proscrite tout d'une voix, & le Prêtre scandaleux condamné à l'amende ». ( Cet usage était appelé dans le pays Mener la nouvelle mariée au mouflier. Le Bret, Auteur d'une Histoire de Montauban, soutient, contre la tradition & contre le sentiment de plusieurs Ecrivains, que le droit que percevaient les Abbés de St.-Théodard sur les nouvelles épouses, n'était point celui de prélibation. Dom Vaissette, dans l'Histoire générale du Languedoc, ne croit pas devoir entrer dans cette discussion, & s'en ran DU QUERCI. 29 --- Page 29 --- tieux affujettissement, réclamèrent la protection d'Alphonse, Comte de Toulouse, leur Seigneur suzerain. Ce Comte, ne pouvant pas priver l'Abbé de Saint-Théodard de ses droits seigneuriaux, offrit aux habitants de leur accorder sa protection, & des privilèges, s'ils vouloient venir s'établir au bas d'un château, assez voisin de l'abbaye, qui lui appartenait. Le local était beau & dans une situation avantageuse; le défi des habitants était grand de secouer le joug des Abbés de Saint-Théodard; bientôt le bourg de cette abbaye fut déferlé, & le nouvel emplacement couvert d'habitations. Alphonse & Raimond son fils donnèrent à la nouvelle ville le nom de Mons albanus, Mont alba, en langage Quercinois, d'où s'est formé le mot Montauban; on croit que ce nom lui fut donné à cause de la quantité de faules qui croissent aux environs. : alba dans le pays, signifie un faule. porte à cet égard à Le Bret, dont il trouve d'ailleurs la sincérité souvent en défaut; mais on sent bien qu'un Historien Bénédicton ne devait pas contribuer à publier le scandale des anciens Religieux de Saint-Théodard, qui étaient Bénédictons. M. Cathala-Couture, dans son Histoire du Querci, publiée en 1785, annonce que ce droit était exercé comme nous l'avons dit, & il le nomme Jus cunni. L'Auteur d'un Mémoire historique qui a été inséré en 1778 dans les Affiches de Montauban, appuyé le même fait, dont il existait, dans des temps d'anarchie, plusieurs exemples très-atteintés. Voyez Laurière, Gloss. du Droit François, au mot Callage ou Caliage; Charondas, liv. 7, chap. 79; Chenu sur Papon, liv. 13; Dolive, liv. 2, chap. premier, &c. C lij --- Page 30 --- DESCRIPTION L'acte de cession, daté du mois d'octobre 1144, porte la clause expresse, que la ville ne sera jamais vendue, engagée, inféodée, ni changée en un autre lieu; les habitants s'y obligèrent aussi de faire bâtir un pont sur la rivière du Tarn, &c. L'Abbé & les Moines de St.-Théodard, voyant leur bourg abandonné, portèrent leurs plaintes au Pape, qui, sans autre information, excommunia le Comte de Toulouse; mais cette affaire n'eut pas de suite. Raimond V, qui succéda au Comte Alphonse, passa avec ces Religieux un acte par lequel il leur donna la moitié de la justice & de la seigneurie de Montauban. Cette transaction fut confirmée par Raimond VII, le dernier des Princes de la maison de Toulouse, & ensuite par Alphonse, frère de Saint-Louis, héritier de cette maison, par son mariage avec Jeanne de Toulouse. C'est en vertu de ce titre que les Evêques de Montauban, qui ont succédé aux Abbés de Saint-Théodard, sont Seigneurs de Montauban, en partage avec le Roi, qui est successeur des Comtes de Toulouse. Ce monastère fut dans la suite sécularisé, & l'église fut érigée en cathédrale, laquelle subsista jusqu'à ce que les Protestants la démolirent (1). ( Cette ancienne église contenait plusieurs objets curieux. Suivant un procès verbal dressé par le Procureur du Roi, Dallies, ce fut la garnison Catholique qui, après l'édit de pacification, acheva de démolir cet édifice, avant de sortir de Montauban. Catherine de DU QUERCI. 31 --- Page 31 --- DESCRIPTION. Montauban, bâti sur une colline, au confluent des rivières du Tarn & du Tescou, est dans une des plus heureuses situations. Cette ville se divise ordinairement en six parties; la Ville proprement dite, le faubourg de Villenouvelle, le faubourg de Villebourbon, le faubourg de la Capelle, & les faubourgs du Mouflier & de Saint-Etienne. Villebourbon, ainsi nommé depuis que Henri, Roi de Navarre, qui devint Henri IV, en traça les fortifications de la main, est séparé des autres parties par la rivière du Tarn, & y communique par un pont de briques, curieux par la hardiesse de sa construction; il fut réparé en 1667 & en 1757. La plupart des portes de cette ville sont ornées d’architecture. Les fossés, si souvent rougis du sang des François dans les deux derniers siècles, comblés aujourd’hui, offrent une promenade délicieuse; les quais sur le Tarn sont beaux, & furent construits pendant le règne de Louis XIV. On jouit dans ces promenades d’une vue très étendue; sur les bords du Tarn on découvre une plaine immense & magnifique, qui n’est bornée que par les Pyrénées, dont on aperçoit les cimes lorsque l’air est pur. La Place royale, située presque au milieu de la ville, sur l’emplacement de l’ancienne église cathédrale, sans être bien vaste, est re- Médicis, vint en visiter les ruines, & y ayant aperçu trois colonnes d’un marbre précieux encore entières, elle les fit transporter à Paris pour être employées au Louvre. C iv --- Page 32 --- DESCRIPTION marquable par sa régularité; les bâtiments qui l'entourent sont construits en briques peintes, & offrent une même ordonnance en pilastres doriques; huit rues parfaitement alignées viennent y aboutir: cette place forme un jardin public, dont la situation est très-heureuse. On rapporte que le Roi détrôné, Jacques II, en passant à Montauban, s'écria en voyant ce jardin: Dieu peut faire de plus belles choses, mais il ne l'a point fait. L'Église cathédrale fut construite, en 1739, sur les dessins de Cotte, & sous la conduite de Larroque. Le plan de cet édifice a la forme d'une croix grecque, dont la longueur dans œuvre est de quarante-cinq toises, & sa largeur de vingt; on y entre par cinq portes, trois sont à la façade; un perron de onze marches règne dans toute la longueur de cette façade, qui offre deux ordres terminés par un fronton accompagné de deux campanilles. La porte du milieu est ornée de chaque côté de deux colonnes doriques isolées & accouplées; les autres portes, plus petites, sont accompagnées de deux pilastres du même ordre avec des niches dans les entre-deux; au dessus de la principale porte s'élève l'ordre ionique, composé de pilastres accouplés, entre lesquels est un grand vitrage qui donne du jour à l'orgue. Au devant de ces pilastres, & à l'aplomb des colonnes, sont placées sur des socles de six pieds, quatre figures de dix pieds de proportion, qui représentent les quatre Evangélistes; entre les pilastres sont des trophées d'église en bas-relief; cette ordonnance est couronnée par un fronton DU QUERCT. 33 --- Page 33 --- DESCRIPTION surmonté d'une croix placée entre deux figures, qui sont la Religion & l'Espérance. Les campanilles qui s'élèvent aux deux côtés de cette façade, sont terminées en flèche recouverte en plomb, dont un globe doré, surmonté d'une croix, sert à chacun d'amortissement ; tout le comble de l'édifice est couvert en ardoise. L'intérieur offre d'abord une nef qui communique aux bas-côtés par seize grandes arcades, au dessus desquelles sont de vastes vitraux ; au milieu de la croisée, entre le chœur & cette nef, est le maître-autel ; il est placé directement sous la coupole de cette église, qui a soixante-dix-sept pieds d'élévation au dessus du pavé, & qui est supportée par vingt piliers ornés de pilastres doriques, dont la hauteur, y compris le socle & l'entablement, est de quarante-cinq pieds. L'autel isolé est entouré d'une belle grille de fer, qui permet de voir, de la nef, la chapelle de la Vierge, située en face dans le rond-point. La sacristie est belle & bien éclairée. Il y a à Montauban un collège de Médecine & une Académie de Belles-Lettres, érigée par lettres patentes du mois de juillet 1744 ; le célèbre collège que les Protestants avoient établi à Montauban, sous le nom d'Académie, fut l'origine de cette société. COMMERCE. La manufacture royale des cadis, si connue, forme le principal commerce de cette ville ; elle fut d'abord établie, en 1627, par David Vialette, & rétablie, en 1713, par les trois frères Vialette d'Aignan, ses héritiers. --- Page 34 --- DESCRIPTION. Outre les cadis, dont il y a une manufacture royale, on fabrique encore d'autres étoffes de laine, ou de foie & laine, &c. La fabrique des bas de foie, les filatures de laine, coton, &c., font les principaux objets de l'industrie des habitans de Montauban. ÉVÉNEMENTS. Cette ville, quoique peu ancienne, a été féconde en événements: à peine fut-elle, établie qu'elle devint célèbre dans les guerres des Anglois; mais elle le fut bien davantage pendant les malheureuses guerres de la Religion. En 1560, l'opinion des nouveaux Chrétiens réformés étoit répandue dans le Querci. Jean de Lettes, Évêque de Montauban, & François Calvet, son Official, avaient déjà embrassé le Calvinisme lorsque les Ministres Cressent & Vignaux vinrent prêcher publiquement la réforme (1). On essaya, mais inutile- ( Jean de Lettes, dans quelques négociations, avait montré beaucoup de sagacité: son goût pour la chasse, &c. pour les charmes d'Armande de Durfort, veuve de Dejean de Boufquet, Seigneur de Verlhac, dont il étoit amoureux, lui fit, dit-on, négliger ses occupations épiscopales. Afin de voir plus commodément cette jeune veuve, il achera la seigneurie de Beauvais, située, à deux lieues de Montauban, &c. y fit bâtir un château d'où, par un chemin qu'on nomme encore le chemin de l'Évêque, il rendoit de fréquentes visites à cette Dame, qu'il épousa après avoir apostatié. Pour éviter le châtiment de cette action irrégulière, il s'enfuit à Genève avec son épouse, acheta la Baronnie d'Eaubon, aux environs de cette ville, y vécut paisiblement & honorablement pendant plusieurs années. Avant son départ, il céda à son neveu, Jacques Despres, l'évêché de Montauban. Quoique ce nouvel Evêque annonçait des DU QUERCE 35 --- Page 35 --- DESCRIPTION ment, de s'opposer aux progrès de la nouvelle religion ; les nouveaux sectaires, devenus très-nombreux, s'emparèrent des églises, & en chassèrent les Prêtres Catholiques. Le féroce Montluc tenta d'assiéger Montauban, & se vit bientôt obligé de l'abandonner ; depuis, cette ville devint le théâtre de la guerre & du fanatisme. Les habitants poussèrent le zèle de la défense de leur religion jusqu'à l'héroïsme ; on vit de ces traits de courage, de fermeté, dignes des Républicains. Le Duc de Rohan, dans ses Mémoires, déclare que les Montalbanois s'étoient toujours distingués dans la guerre. « C'est la ville, » dit-il, de tout le parti des Réformés, qui, « sans aide de personne, l'a toujours mieux » faite ». L'événement le plus mémorable fut sans doute le siège de Montauban que Louis XIII fit en 1621. Les femmes, les enfants, transportés de cette force héroïque qui sait tout braver, secondèrent sans relâche l'activité des défenseurs de cette ville. vertus, les habitants, par leur mépris, semblèrent vouloir le punir des fautes de son oncle ; il se vit forcé de quitter cette ville, & son absence favorisa l'introduction de l'hérésie. Ce Prélat, vivement piqué contre ses diocésains, leva des troupes, se mit à leur tête, délaissant la mitre & la crosse, &c., le casque en tête, la pique au poing, il pourchassait avec une valeur solda-tesque tous les Réformés de son diocèse. Un Muletier, qui avait été son ancien domestique, mécontent de Jacques Desprès, se mit à la tête de quelques soldats du parti Protestant, attaqua ce Prélat en 1589, déjà sa troupe, & le tua. --- Page 36 --- DESCRIPTION Ces défenseurs n'étoient point des Gentils-hommes gagés, des soldats excités par l'espoir du butin; c'étoient des citoyens qui combattoient pour défendre leurs biens, leurs vies, leur liberté, leur religion. L'armée du Roi étoit très-confédérable : après trois mois de tranchée ouverte, elle leva le siège, & en se retirant, laissa par-tout des traces de la cruauté des chefs & des soldats, qui brûlèrent, massacrèrent ce qui se trouvait sur leur passage. Les généraux royalistes firent de grandes fautes, tandis que les habitants de Montauban suivirent constamment des principes d'harmonie, d'activité & de valeur qui auraient mérité à plusieurs le titre de Héros, si, en défendant leur religion, leur liberté, & leurs vies, ils n'eussent pas combattu contre leur Souverain (1). Enfin les esprits étant calmés, la paix étant faite, les Protestants, sentant leur impuissance, bannirent le fanatisme, qui leur avait été si fu- ( Ce siège malheureux, où l'armée royale perdit beaucoup de monde, auroit été moins défasfreux & moins long, si des esprits séditieux n'eussent détourné le Roi d'accepter les propositions des Protestants. L'accord étoit pour ainsi dire fait entre les deux partis, lorsque le Jésuite Arnoux, Confesseur de Louis XIII, fit entendre à ce Roi qu'il ne pouvoit pas en conscience traiter avec les ennemis de la foi; que Dieu lui avoit remis le glaive de la justice pour massacrer tous les hérétiques, & qu'il devoit s'attendre à allumer contre lui la colère du ciel, s'il laissoit ce glaive dans l'inaction. Ce bon Roi, qui avoit beaucoup de foi, crut aux paroles du Jésuite. DU QUERCI 37 --- Page 37 --- DESCRIPTION neste, & donnèrent aux Catholiques l'exemple de la modération & de la soumission aux ordres du Roi. En 1675, des impôts extraordinaires occasionnèrent une révolte dans la Guienne; les Protestans du Querci, invités à prendre part à la sedition, s'y refusèrent constamment. Cet acte de fidélité fut quelques années après récompensé par des persécutions connues sous les noms de dragonades, de mission boisée. Des soldats chargés d'inquiéter les Protestans logeaient, mangeaient chez eux, commettoient une infinité de désordres, & s'acquittoient avec férocité de cette commission tyrannique. «Les uns, dit l'Historien du Querci, pour assouvir leur voracité, arrachoient le nécessaire aux familles, & les réduisoient à l'indigence; les autres, par un raffinement inhumain... leur déroboient sans pitié la satisfaction du sommeil, en se faisant bercer le jour & la nuit; ceux-ci insultoient ouvertement à la pudicité du sexe & à l'honneur des maris, & ceux-là forçoivent des citoyens infortunés à racheter leur subsistance & leur repos au prix de leur honte & de leur infamie (1)». ( Un Bourgeois de Montauban ayant vendu jusqu'à ses meubles pour satisfaire l'avidité de quatre dragons qui étoient chez lui à discrétion, & n'ayant plus aucune ressource, vint se jeter aux pieds de l'Intendant Dubois, & le supplia de le délivrer des soldats cruels & infatables qui le dévoraient. Ce Magistrat lui dit, que pour se soustraire à ces rigueurs, il n'avait que le parti d'embrasser la religion Catholique. Je ne saurais le faire répondre le Bourgeois.—Et pourquoi pas, reprit l'Intendant, puisque c'est la volonté du Roi? — Parce que --- Page 38 --- DESCRIPTION Ces violences honteuses, criminelles, exercées sous prétexte de religion, furent suivies de l'édit qui révoqua celui de Nantes; cet édit fut précédé d'une lettre circulaire du Marquis de Louvois, où se trouvoient ces expressions dignes d'un Inquisiteur du treizième siècle: Sa Majesté veut qu'on fasse éprouver les dernières rigueurs à ceux qui ne voudront pas se faire de sa religion, & ceux qui auront la sorte gloire de demeurer les derniers, doivent être poussés jusqu'à la dernière extrémité. C'étoit dans le siècle où vivait Fénelon, que l'on croyait les brutalités des soldats propres à convertir des citoyens éclairés & pleins de zèle pour leur religion! C'étoit dans ce siècle que l'on prétendait honorer le Christianisme par des persécutions qu'il condamne, que le fanatisme fascinait encore les esprits jusqu'à faire regarder des injustices & des cruautés, comme des actions utiles & vertueuses (1)! POPULATION La ville de Montauban est peuplée d'environ vingt mille habitants. je risquerais, ajouta-t-il, de devenir parjure: car si les Turcs venoient, & qu'ils m'envoyassent vingt Janissaires, je serois, pour la même raison, forcé de me faire Turc. L'Intendant, frappé de l'ingénuité de cette réponse, ôta la garnison à ce Bourgeois. ( « Accordez à tous la tolérance civile, non en » approuvant tout, comme indifférent, mais en souffrant « avec patience tout ce que Dieu souffre, & en tâchant » de ramener les hommes par une douce persuasion ». (FÉNELON, direction pour la conscience du Roi.) DU QUERCI. 39 --- Page 39 --- MOISSAC. Ville ancienne, très-célèbre autrefois par son abbaye, située sur la rive droite du Tarn, à quelque distance de l'embouchure de cette rivière dans la Garonne, à quatre lieues de Montauban & à dix de Toulouse. Suivant le Père Mabillon, l'abbaye de Moissac fut fondée sous le règne de Clotaire II, ou au plus tard au commencement de celui de Dagobert son fils, par Saint-Amand, Evêque de Mastrick. L'origine de cette abbaye ne remonte pas plus haut que le septième siècle, & c'est mal à propos que quelques Ecrivains, & notamment celui de la nouvelle Histoire du Querci, en attribuent la fondation à la piété du Roi Clovis. Saint-Didier contribua beaucoup à enrichir cette maison, & à y introduire le bon ordre. En 1063, cette abbaye étoit soumise à l'autorité d'un Seigneur séculier; Gausbert, qui prenoit la qualité d'Abbé laïque de Moissac, confirma au mois de juin 1063, entre les mains de Guillaume, Comte de Toulouse, l'union qui avoit été faite de cette abbaye à celle de Cluni; il y avoit alors quatre Abbés à Moissac, deux réguliers & deux séculiers (1). ( Gausbert avoit acquis ce droit d'Abbé laïque ou d'Avoué de l'abbaye de Moissac, de Guillaume III, Comte de Toulouse, dit Taillefer; ce droit dont la vente fut regardée comme une simonie, appartenoit aux prédécesseurs du Comte Toulouse depuis le règne de Charlemagne. 40 --- Page 40 --- DESCRIPTION Durand, Evêque de Toulouse, qui étoit un des Abbés réguliers de Moïfac, & qui en avoit le gouvernement immédiat, fit rebâtir l'église de cette abbaye, & en fit la dédicace la même année 1063. Gaubert se démit dans la fuite de ce singulier bénéfice; malgré cette démission, Raimond, son parent, racheta l'Avouerie (1) de l'abbaye de Moïfac, de Guillaume IV, Comte de Toulouse, & vint à main armée dans le monastère en revêtir Bertrand son frère, quoique Guillaume leur père, & Foulque leur oncle, eussent solennellement renoncé aux droits qu'ils prétendoient y avoir. Bertrand eut cependant des scrupules de cette usurpation, & fit une nouvelle démission de ses droits, le 20 décembre 1073, entre les mains de l'Abbé Hunaud. Dans la fuite, l'abbaye de Moïfac eut des Abbés qui prenoient le titre d'Abbé Chevalier, & dont la fonction étoit la même que celle des Avoués. Un Seigneur de Monte incensi, qui ( L'office des Avoués étoit de défendre les biens des églises auxquelles ils étoient attachés, de plaider leurs causes, de rendre la justice à leur vassaux, de tenir trois fois l'année, à l'exemple des Comtes, les plaids généraux dans l'étendue de leur district, & souvent de prendre les armes contre ceux qui attentioient aux biens de leurs églises. Ces Avoués avoient pour revenu la sixième partie des lods, bans & amendes, avec une pension annuelle plus ou moins forte, suivant la richesse du monastère ou de l'église qu'ils devoient défendre. Ces Avoués usurpèrent ensuite plusieurs autres droits, & finirent par s'emparer de l'autorité & de la plupart des biens; ce qui causa beaucoup de désordres, prenois DU QUERCI. 41 --- Page 41 --- DESCRIPTION prenoit cette qualité, engagea pour un certain prix, afin d'aller visiter la Terre-Sainte, l'abbaye militaire à Raimond V, Comte de Toulouse; ce Comte fut, par cet engagement, Abbé Chevalier de Moissac. Les Comtes de Toulouse se montrèrent fort jaloux de la qualité d'Abbé Chevalier de Moissac, parce qu'elle étoit fort lucrative & honorifique; dans quelques titres ces Abbés Chevaliers sont appelés Princes. Raimond VI, Comte de Toulouse, étant entré en possession du Querci, vint à Moissac, & reçut, dans le cloître de l'abbaye, le serment de fidélité des habitans du bourg, dont il autorisa les coutumes; quelques articles de ces coutumes méritent d'être rapportés. « L'Abbé Chevalier, le jour de son entrée dans Moissac, fera serment aux habitans de les défendre & de les protéger, de n'imposer sur eux aucunes mauvaises coutumes ou maltôtes, &c. Il fera prêter le même serment par dix de ses Barons; ensuite tous les habitans de Moissac, au dessus de douze ans, lui jureront fidélité... » Les habitans de Moissac payeront tous les ans, en Carême, au Seigneur Abbé Chevalier, cinq cents sous de Cahors, pour tout droit de chevauchée & de quête, & ils ne doivent personnellement aucune chevauchée, à moins qu'il n'y eût guerre pour le fait de Moissac; dans ce cas ils seront tenus de suivre le Seigneur en armes, pourvu qu'ils puissent être de retour à Moissac le jour même. » Les adultères pris en flagrant délit ne seront punis d'aucune peine afflictive; leur Partie III. --- Page 42 --- DESCRIPTION honneur & leurs biens feront mis seulement à la discrétion du Seigneur. » Celui qui surprend un homme qui dérobe, & le tue, n'est sujet à aucune peine. » Il n'y aura que l'abbaye de Moissac qui puisse servir d'asile aux malfaiteurs, &c. » La seigneurie de Moissac causa de grands différens entre le Comte de Toulouse & l'Abbé de ce monastère. Le 14 août 1212, Simon de Montfort vint assiéger Moissac. Les Religieux & l'Abbé de cette ville se rangèrent, comme on le pense bien, du côté de ce Général, qui eut beaucoup de peine à prendre cette ville. Ce qu'il y a de remarquable dans ce siège, c'est qu'on y voyait différens bataillons commandés par Gui, Evêque de Carcassonne; par Guillaume, Archidiacre de Paris; par Reginald, Evêque de Toul, & par l'Archevêque de Reims. Pendant que ces Prélats escarmouchoient, tentaient l'assaut, ou faisoient jouer les machines de guerre, l'Abbé de Moissac & ses Moines, les pieds nus, & revêtus d'aubes, chantaient dans le camp des hymnes & des cantiques pour implorer l'assistance du Ciel, non en faveur des habitans de leur ville, mais pour leurs ennemis, pour l'usurpateur, le massacre Simon de Montfort. Ces prières furent exaucées; les habitans capitulèrent, se rendirent, & payèrent, pour se racheter du pillage, la somme de cent marcs d'or; trois cents hommes qui composaient la garnison furent égorgés. L'Abbé de Moissac eut bientôt à se repentir d'avoir préféré le parti de l'usurpateur Mon- DU QUERCI. 43 --- Page 43 --- DESCRIPTION fort, à celui du Comte de Toulouse. Montfort, plus ambitieux des biens temporels que des spirituels, s'empara de plusieurs privilèges de cette abbaye, qui eut beaucoup à souffrir de ses troupes. L'Abbé se vit contraint de députer un de ses Religieux pour implorer la protection du Roi de France. Le Comte de Toulouse, Raimond VII, recouvra dans la suite cette abbaye. Les Anglois la prirent, du temps des guerres de la religion. Elle fut encore prise par le Duc d'Epernon. L'abbaye de Moissac, qui, dans le quatorzième siècle, contenait cent cinquante Religieux, a été sécularisée en 1618; c'est aujourd'hui un Chapitre composé de onze Chanoines; le bénéfice de l'Abbé Commendataire est un des plus riches du royaume. La ville est agréablement située; on y fait un commerce considérable de farines, appelées minor, destinées pour les Colonies de l'Amérique. ANTIQUITÉS. Dans un quartier du vignoble de Moissac, appelé Landerose, on a découvert, depuis quelques années, une fontaine curieuse par sa construction; voici la description qu'on en donne: « On descend dans cette fontaine par vingt-huit marches; son entrée, qui est voûtée, a trois pieds de large, & six pieds six pouces d'élévation, & l'on y voit des pétrifications très-curieuses; au fond, est un grand bassin de seize pieds de hauteur, avec une belle voûte bâtie en rocaille, d'une architecture admirable; quatre aquéducs y dégorgent leurs eaux. » Le premier de ces aquéducs, qui est à droite, est taillé dans le roc; il a vingt-cinq D ij --- Page 44 --- DESCRIPTION toises de longueur, six pieds de hauteur à l'entrée, & dix pieds de hauteur à l'extrémité, sur quatre pieds de largeur. » Le second, qui est à côté de l'escalier, & aussi sur la droite, a quinze toises de longueur sur deux pieds & demi de largeur à l'entrée, & six pieds de hauteur dans le centre. Le troisième, vis-à-vis l'escalier, a quatre pieds de hauteur à l'entrée, deux pieds de largeur, & trois pieds de longueur. » Le quatrième, placé à la vingt-quatrième marche sur la gauche, a treize pieds de hauteur sur deux pieds & demi de largeur à l'entrée. On descend dans cet aqueduc par quatre marches bâties en maçonnerie, à la base duquel on trouve à côté de ces marches une ouverture qui conduit l'eau dans le troisième aqueduc; l'extrémité de cet aqueduc forme une fourche, & son centre a huit pieds de hauteur sur quatre & demi de largeur. » Sous l'escalier du bassin est un autre aqueduc très-bien bâti en briques, de vingt-cinq toises de longueur sur un pied & demi de largeur; cet aqueduc conduit les eaux qui tombent des premiers aquédues, dans le grand bassin, & les porte ensuite dans un second. » Ce dernier bassin est très-bien voûté; il a quatorze pieds de profondeur, & on y descend par huit marches; à sa base est un tuyau de seize lignes de diamètre, pour porter les eaux dans Moissac. » Le sol de la fontaine est élevé de près de cent toises au dessus des rues de la ville; on augure que cette fontaine a été construite par les Anglais n. Hist. du Querci, t. III, p. 297, &c. DU ROUERGUE. 45 --- Page 45 --- ROUERGUE. RHODEZ. Ville ancienne & capitale du Rouergue, avec un évêché suffragant d'Albi, un Préfidial, &c. Elle est située sur une éminence près de la rive droite de l'Aveyron, à onze lieues de Vabres, douze lieues d'Albi, dix-huit de Cahors, & à dix-neuf de Saint-Flour. ORIGINE. Les anciens Itinéraires font mention de Rhodez sous le nom de Segodunum, que cette ville conserva jusqu'au cinquième siècle; elle prit alors le nom d'Urbs Ruthena, des Ruthéniens dont elle étoit le cheflieu. Auguste l'attribua à la Gaule-Aquitaine; les Vifigoths s'en emparèrent, en furent chassés par les Francs; elle eut ensuite des Comtes particuliers qui en furent dépossédés par les Comtes de Toulouse. DESCRIPTION. Cette petite ville, assez avantageusement située, est divisée en deux parties; la Cité, dont l'Évêque est Seigneur, & le Bourg qui est au Roi, comme Comte de Rhodez. L'Église cathédrale est dédiée à Notre-Dame; l'édifice est vaste, & d'un assez bon gothique; le clocher est sur-tout remarquable par sa hauteur. François d'Estaing, Évêque de cette ville, & qualifié de bienheureux, contribua beaucoup à sa construction; en conséquence on y voit ses Dlij --- Page 46 --- DESCRIPTION armes placées en différens endroits. On conserve précieusement, dans le trésor de cette église, un ancien foulier que l'on dit avoir servi à la Sainte-Vierge. On y montre aussi une ancienne couronne de Comtes de Rhodez. Le couvent des Cordeliers fut établi en 1232; la plupart des Comtes & des Comtesses de Rhodez y ont été inhumés. Le Collège royal est un assez bel édifice. Il y a dans cette ville une Académie des Jeux Floraux, fondée, depuis environ un siècle, par M. Tullier; elle distribue annuellement des prix d'éloquence & de poésie. Rhodez, comme presque toutes les villes de France où les Évêques dominoient, embrassa le parti de la Ligue; le Maréchal Matignon, en 1595, fournit cette ville à l'autorité d'Henri IV. Rhodez se glorifie de plusieurs Évêques illustrés par leurs vertus vraiment pastorales, parmi lesquels on distingue François d'Estaing, dont nous avons parlé; il fut élu Évêque de Rhodez l'an 1501, & sa piété lui mérita le nom de Bienheureux. Louis Abelli fut pendant trois ans Évêque de Rhodez; il est connu sous le nom de Moelleux Abelli, parce qu'entre plusieurs Ouvrages de Théologie, remplis d'une mystique érudition, il composa celui intitulé : Medulla theologica, la Moelle théologique. Ce Livre que quelques-uns ont cru pernicieux, fut bientôt juste-ment condamné au ridicule, & enfin à l'oubli. Un autre Évêque de cette ville, nommé Vivien, ne se fit remarquer au treizième siècle, ni par ses vertus ni par sa doctrine, mais par son --- Page 47 --- DU ROUERGUE. avarice, sa cruauté & ses concussions, vices qu'il exerçoit en petit despote dans son petit diocèse. Gui, Seigneur de Severac, adressa à Alphonse, Comte de Toulouse & frère du Roi Saint-Louis, une plainte en langue vulgaire contre ce Prélat, dont voici les principaux griefs. Il accuse cet Evêque d'avoir attiré dans ses châteaux & dans la ville de Rhodez, des voleurs, des meurtriers & des incendiaires, qui, en temps de paix, avaient pillé & brûlé la terre de lui Severac, & ensuite s'étoient retirés dans la ville & dans le château de l'Evêque qui les avaient bien accueillis; il se plaint ensuite que le Prélat a depuis peu de temps établi une nouvelle coutume dans le Rouergue, par laquelle toutes personnes excommuniées par lui ou par son Official, sont tenues de payer douze deniers tournois avant de recevoir l'absolution. Il lui reproche d'exiger des droits exorbitans sur les entremens, les mariages, &c. & d'ex-communier ceux qui ne viennent pas le lui payer à lui même ou à son Official, &c. « Il vint un jour, continue-t-il, dans le bourg de Rhodez, qui appartenait à Alphonse, & non pas à l'Evêque, avec une troupe de gens armés, pour se saisir d'un Bourgeois, le chassa de maisons en maisons : ce malheureux s'étant réfugié dans l'église du bourg, le Prélat brisa de sa propre main la porte de cet asile sacré; alors ce particulier s'étant évadé, l'Evêque irrité sut dans sa maison lui voler son cheval, & mettre sa maison au pillage. Quelque temps après, un autre particulier demandait à l'Evêque de l'argent qu'il lui devait; il le paya en le frappant D iv --- Page 48 --- DESCRIPTION à coups de bâton sur la tête, dont il fut en-sanglanté. » Les escorchemens & la rouberie de sa cour » si grand, que ne pareil. Ce que ses prédé- » cesseurs faïsoient payer trois deniers, il se fait » payer six & même douze. Les gens de la cam- » pagne ne sachant où mettre en sûreté, en temps » de guerre, leur blé & leurs meubles, les avoient » cachés dans les églises. L'Évêque excommunia » ceux qui avoient porté leurs coffres (arches), » dans lesdites églises, ordonna qu'on les sortît » dehors, & se fit payer ensuite des sommes exor- » bitantes, pour absoudre ceux qu'il venoit d'ex- » communier ». Le même Seigneur se plaint sur-tout dans cette lettre du prix excessif que l'Évêque exigeoit pour les absolutions de ceux qu'il avoit excommuniés. Sachiez, Sire, dit-il dans son langage naïf, que il li vaut assez, quar il en excommunie mais, à tort o à dreit. « Sachez, Sire, que cela lui rapporte beaucoup » d'argent ; car il en excommunie un grand nom- » bre à tort & à droit ». Cette lettre du Seigneur de Severac contient plusieurs autres plaintes ; nous ne rapportons que celles qui peuvent donner une idée des mœurs du treizième siècle. C'étoit assez généralement l'usage des Evêques de ce temps-là d'excommunier légèrement, & de retirer une contribution de ceux qui vouloient être absous. (Voyez Narbonne, Villefranche.) Hugues III, Comte de Rhodez, eut aussi de grands démêlés avec Vivien. Cet Evêque lui disputoit un droit de leude & de péage que le Comte --- Page 49 --- DU ROUERGUE. avoit toujours perçu, & pour ce droit ce Seigneur & le Prélat en vinrent souvent aux mains. Ils firent, en 1253, un accommodement, par lequel le Comte pouvoit jouir des droits contestés, s'il prouvoit que lui ou ses prédécesseurs avoient fait cette perception. Cette clause fut un nouveau sujet de guerre. L'Évêque s'arma; le Comte se défendit, & ils se livrèrent plusieurs combats qui causèrent de grands désordres. Il faut noter que cet Evêque querelleur, que ce spadaffin avoit appris à bannir tout principe de paix & d'humanité, dans l'ordre de Saint-Dominique, & parmi les Inquifiteurs dont il étoit membre. COMMERCE. Il y a à Rhodez plusieurs fabriques en ras, sergette drapés & étoffes croisées. On y compte environ vingt fabricans. Il se fait en outre dans cette ville un commerce assez étendu de toiles rouffes & grises. VILLEFRANCHE. Cette ville est située sur les bords de l'Aveyron, à huit lieues de Rhodez. ORIGINE. Elle fut fondée par Alphonse, Comte de Toulouse & frère de Saint-Louis, dans le treizième siècle, avec plusieurs autres villes qui furent alors nommées Bastides. Lorsqu'on commençoit à bâtir cette ville, l'Évêque de Rhodez, nommé Vivien, dont nous avons parlé à l'article précédent, jaloux de voir que plusieurs particuliers y construisoient des maisons pour s'y fixer, vint en cérémonie maudire ce lieu, & en excommunier les nouveaux habitants. Cet anathème jeta l'épouvante parmi --- Page 50 --- DESCRIPTION eux; de forte que plusieurs abandonnèrent leurs maisons, faites ou commencées, & s'enfuirent. Alphonse fut instruit de la conduite violente de cet Evêque, & l'obligea sans doute à lever l'excommunication, qui, à ce qu'il paroît, n'eut pas de suite. Cette ville est décorée d'une Académie royale de Belles-Lettres & Arts, & d'une Société royale d'Agriculture. On battoit, à Villefranche, monnoie royale; ce droit fut aboli dans cette ville, par les lettres de Charles VII, donnée à Tours en 1423. POPULATION. On évalue la population de cette ville à dix mille habitants.