Description des principaux lieux de France — Édition 1789 — J.A Dulaure
--- [Document : Description des principaux lieux de France - Avignon, Comtat Venaissin] [Auteur : J.A. Dulaure] [Année : 1789] [Source : PDF EFERUS - BnF] --- --- Page 178 --- 192 DESCRIPTION. # ÉTAT D'AVIGNON ET COMTÉ VÉNAISSIN. *Tableau général de l'État d'Avignon & du Comté Venaissin.* On confond ordinairement l'État d'Avignon & le Comté Venaissin sous le nom de Comté ou Comtat d'Avignon. Quoique ces deux États voisins appartiennent au Pape, ils sont cependant à peu près distincts & indépendans l'un de l'autre; chacun a ses lois & coutumes particulières. Ces deux États ont un seul Gouverneur, qui est le Vice-Légat, & qui fait sa résidence à Avignon. Le Comté a de plus un Gouverneur particulier, qu'on nomme Recteur, qui réside à Carpentras, & qui y est envoyé tous les trois ans par le Pape. L'État d'Avignon comprend la ville, le bourg de Morière, la paroisse de Montfavet, & un grand nombre de fermes répandues dans la campagne; il est situé entre le Rhône, la Sorgue & la Durance, & il est contigu au Comté Venaissin; il a deux grandes lieues de longueur sur une lieue trois quarts de largeur : ce petit pays, qui est un des plus beaux, des plus salubres de France, est arrosé par une branche de la Sorgue, qui vient se perdre dans le Rhône à Avignon même, & par un canal tiré de la Durance, D'AVIGNON, &c. 173 Durance qui se jette aussi dans le Rhône proche Avignon. *Le Comté Venaissin* est une petite province enclavée dans la France, appartenante en toute souveraineté au Pape, & dont la capitale est *Carpentras*. Ce Comté est situé entre le vingt-deuxième degré vingt minutes vingt secondes, & le vingt-troisième degré & trois minutes de longitude, & entre le quarante-troisième degré quarante-six minutes & demie, & le quarante-quatrième degré vingt-sept minutes de latitude ; il est borné au nord & au nord-est par le Dauphiné, au sud par la Durance qui le sépare de la Provence, à l’est encore par la Provence, & à l’ouest par le Rhône qui le sépare du Languedoc ; il a quatorze lieues de longueur sur neuf & demie de largeur, & l’on évalue son étendue à quatre-vingts lieues carrées. Le climat & les productions du Comté Venaissin diffèrent très-peu de ceux de la Provence ; il n’en est pas de même du caractère des habitants ; ils sont vifs, affables, ingénieux, de bonne société & désintéressés. *Carpentras* est la capitale du Comté Venaissin ; c’est dans cette ville que s’affemblant, tous les ans, les états de cette petite province. On compte dans ce pays trois villes épiscopales, onze autres villes, quatorze gros bourgs, & soixante bons villages, dont la plupart ressemblent à de petites villes, étant fermés de murailles & gouvernés par un corps de Magistrature. *Partie I.* N 174 DESCRIPTION # AVIGNON. *Histoire.* Cette ville, située sur la rive gauche du Rhône, à quatre lieues un quart d'Orange, à six & demie du Pont-Saint-Esprit, & à douze & demie d'Aix, fut bâtie par la République de Marseille, environ deux cent quinze ans après la fondation de Rome. Les Romains, les Francs & les Sarrafins s'en emparèrent successivement. L'an 1206, elle fut érigée en République sous le Gouvernement d'un *Podestat* électif, dont la puissance a duré jusqu'en 1231. Pendant cet intervalle, elle souffrit des guerres cruelles pour maintenir sa liberté. *Jeanne* première, Reine de Naples & Comtesse de Provence, pressée par une circonstance malheureuse, vendit au Pape Clément VI, en 1348, la ville d'Avignon, pour la somme de quatre-vingt mille florins d'or. Cette vente a excité bien des réclamations; on a prétendu que *Jeanne* étant mineure, ayant vendu sans le consentement des États, & pour un prix beaucoup trop modique, la vente devoit être regardée comme nulle: plusieurs Historiens prétendent même que cette somme de quatre vingt mille florins ne fut jamais comptée à la Reine; elle assure cependant dans le contrat l'avoir réellement reçue (1). (1) M. l'Abbé Papon, dans son troisième volume de l'Histoire de Provence, remarque que le registre où se trouvait l'emploi des 10000 florins, a été brûlé à moi- D'AVIGNON. 175 Depuis cette époque, la Cour de Rome a toujours été en possession de cette ville & du pays en dépendant, appelé *Comté Venaissin*. En 1662, l'Ambasfateur de Louis XIV à Rome fut insulté par les Corfes soldatesques, dont la fonction est d'accompagner les Sbires aux exécutions de la justice : le Pape refusa de lui en faire satisfaction ; alors le Roi fit sortir le Nonce des terres de France, se faiblit d'Avignon, & se préparait à faire marcher une armée en Italie. Alexandre VII, qui siégeait alors, épouvanté, fit implorer la clémence du Roi, & se fournit à toutes les satisfactions demandées. En 1688, Louis XIV s'empara encore d'Avignon, parce que le Pape Innocent XI avait excommunié son Ambassadeur, M. Beaumanoir de Lavardin, à l'occasion des franchises, & parce qu'en s'obstinant à refuser les Bulles aux Évêques de France, il étoit la cause que trente-cinq églises cathédrales se trouvaient destinées de Pasteurs. En 1690, le Pape étant mort, son successeur demanda à rentrer en possession d'Avignon, & le Roi lui rendit cette ville. Cet exemple a été imité depuis par Louis XV. Pour venger l'injure faite par le Pape Clément XIII au Duc de Parme, ce Roi en- tié, mais qu'il en a trouvé une copie à Naples dans un ancien recueil. Un Magistrat du Parlement d'Aix a traité cette matière à fond dans un ouvrage peu répandu, intitulé : *Mémoire pour le Procureur Général au parlement de Provence, servant à établir la souveraineté du Roi sur la ville d'Avignon & le Comté Venaissin, 1769, 2 vol. in-8.* N ij 176 DESCRIPTION voya, en 1768, M. le Marquis de Rochechouart, à la tête de quelques troupes, pour s'emparer d'Avignon. Cette ville se rendit sans difficultés, & resta soumise au Roi de France tant que vécut le Pape Clément XIII; elle fut rendue à son successeur Clément XIV. Cette expédition facile est le moyen le plus court pour mettre le Pape à la raison. Une chose remarquable, c'est que le Rhône, qui baigne, pour ainsi dire, les murs d'Avignon, appartient au Roi de France; & ce droit, qui est aussi ancien que la Monarchie, est fondé sur le plus ancien principe qu'il y ait au monde, sur la propriété des choses; c'est le droit appelé par les Jurisconsultes, la première occupation (prima occupatio rerum). Un fait qui constate bien expressément les prétentions du Roi sur le Rhône, c'est que, sur la fin du dernier siècle, ce fleuve s'étant débordé, & ayant inondé Avignon, le maître des ports de Villeneuve vint par eau dans cette ville, & y planta, de son bateau, dans la rue de la Fusserie, un poteau aux armes du Roi, qui rétablissait & affluait la domination de Sa Majesté dans la partie de la ville qui était inondée. ANTIQUITÉS. Sur le rocher de Dons, d'où l'on jouit d'une vue charmante, était anciennement le principal quartier de la ville, défendu par des murailles dont on voit encore des traces dans des maisons de la rue de la petite Fusserie. Au sommet s'élevait un temple bâti en forme de rotonde, incrusté en marbre en dedans, & orné de belles colonnes de la même D'AVIGNON. 177 matière. Ce temple, autour duquel régnait un petit bois, étoit consacré à Diane; on ne doute pas que cette Décse ne fût, dans des temps éloignés, la Divinité tutélaire d'Avignon (1). Tout proche le temple de Diane, au même endroit où est à présent l'église métropolitaine de Notre-Dame de Dons, étoit un autre temple consacré à Hercule, autant qu'on en peut juger par un piedestal découvert en cet endroit, sur lequel on lisoit l'inscription suivante : HERCULI AVENNICO, DEO PROTECTORI, &c. Il y a tout lieu de croire que cet Hercule étoit le même que l'Hercule gaulois. En 1146, en travaillant à des fondemens de maisons, tout proche des anciennes murailles de la ville, on découvrit une belle colonne de jaspe sur laquelle étoit représentée la victoire que le Proconsul Domitius Anobarbus avait remportée dans la plaine d'Avignon sur Teutomalion, Roi des Saliens, environ cent vingt ans avant l'ère chrétienne. (1) M. l'Abbé d'Expilli prétend que le nom de cette Décse a contribué à la formation de celui d'Avignon. Les Bareliers & Voyageurs sur le Rhône se croyoient exempts de périls lorsqu'ils s'étoient mis sous la protection de Diane, & à la vue du temple de cette Divinité protectrice, ils ne manquaient point de la saluer en disant, Ave Diana ; dans la suite cette expression fut altérée, ainsi que cela devoit naturellement arriver dans la bouche de ces gens grossiers; d'Ave Diana, on fit par corruption, Ave Niana; c'est de là, à ce qu'on croit, qu'est venu le mot Avenio ou Avignon. N iij --- Page 182 --- # DESCRIPTION En 1624, on trouva, en creusant les fondemens de la maison du Noviciat des Jésuites, un petit tombeau en forme de voûte, qui contenait une urne de verre avec des lacrimatoires. On a découvert plus récemment encore dans des maisons de particuliers, des fragments de colonnes de porphyre & de statues. ## DESCRIPTION Avignon est dans une belle situation : au couchant, le Rhône coule le long de ses murailles ; mais l'impétuosité de ce fleuve est modérée par de beaux quais qui forment, entre la ville & le Rhône, une promenade agréable & bien entretenue. Les autres côtés de la ville sont bordés par un cours planté d'ormes alignés, d'où la vue s'étend sur une plaine agréable & bien cultivée. Les murailles de la ville, entièrement construites en pierre de taille, sont plus belles que propres à la défense ; au lieu d'embrassures & de canons, on voit sur les créneaux les armes des Papes & les clefs de Saint-Pierre. On entre à Avignon par sept portes ; on y trouve peu de belles rues. ## Le Palais apostolique est d'un goût gothique ; mais c'est un édifice des plus solides, fort vaste, & qui a un caractère de grandeur. ## L'église métropolitaine est sous le titre de Notre-Dame de Dons (1). Le chœur est décoré (1) Dans cette église, fut prononcée, en 1615, l'oraison funèbre du brave Crillon, par le P. François Bening, Jésuite ; cette pièce d'éloquence, recherchée par son ridicule, fut fort admirée dans son temps. L'Orateur, en voulant excuser son Héros de ce qu'il ne faisait pas de longues prières, dit : « Le Sieur de Crillon D'AVIGNON. 179 d'un lambris doré où l'on voit les médaillons des neufs Papes qui ont résidé à Avignon; en venant de la sacristie, pour aller à ce chœur, on trouve le mausolée du fameux Pape Jean XXII. Ce mausolée gothique, en forme de chapelle, est surmonté d'espèces d'obélisques exécutées en pierre avec beaucoup de délicatesse; on trouve aussi dans cette église plusieurs autres mausolées dont nous ne parlerons point. Dans une chapelle on voit une chaire fort simple, sculptée dans le mur, dont se servaient autrefois les Papes qui ont siégé à Avignon; on lit au-dessous cette inscription qu'elle témoigne : Sedes summorum Pontificum qui ab an. M. CCCC. VIII. per plusquam I.XX. an. Avenione altera Roma degentes, orbi Christiano præfuerunt. > traitoit avec Dieu comme avec les Rois, brièvement & rêverement,... J'assure qu'une petite oraison bien trouvée, & faire avec attention & récollection intérieure, est plus agréable à Dieu, qu'une longue, lente & languisante oraison... Ailleurs l'Orateur s'écrie : Il est mort, il n'y a plus de Crillon, nous ne le verrons plus faire voler son cheval, le manier à sauts gaillards, à la carrière, à bride ronde, en long; abjedus est, il est mort, nous ne le verrons plus dans son carrosse, faire le tour de la ville... Adieu, Crillon, adieu; adieu le Capitaine des merveilles, adieu la merveille des Capitaines; adieu mon brave, adieu brave Crillon, nous ne vous verrons plus, nous ne vous ouvrons plus... Il faudrait citer toute la pièce, pour en rapporter toute le ridicule. L'Orateur termine par cette moralité: « Il faut mourir, & bien mourir; pour bien mourir, bien vivre, pour bien vivre, mourir à l'ambition, volupté & avarice. J'ai dit, & n'ai rien dit ». N iv 180 DESCRIPTION Au rond point de cette église, on voit une Assomption peinte par *Parrocel*. Dans la facrittie font trois tableaux du même Peintre; l'un représente Saint-Ruf; l'autre Saint-Michel, & le troisième, l'Ange Gardien. Dans la chapelle de la Vierge on admire trois tableaux, l'Annonciation, la Présentation & la Višitation, peints par Nicolas Mignard. On compte à Avignon, y compris la métropolitaine dont nous venons de parler, huit chapitres, cent neuf Chanoines ou Dignitaires, quarante-un Bénéficiers, & plusieurs autres Écclésiastiques de bas-chœur; trente-six maisons Religieuses; sept confréries de Pénitens; trois Séminaires; enfin dix Hôpitaux. D'après cette énumération, on voit que dans une ville peuplée d'environ vingt-cinq mille habitans, le nombre des communautés, des églises & des ecclésiastiques, excède de beaucoup celui qui se trouve dans les autres villes de France, en proportion de leur grandeur & population. En conséquence les biens du Clergé de cette ville font considérables; on évalue son revenu fixe chaque année, à cinq cent soixante-douze mille livres. Le nombre des clochers est aussi très-grand, c'est pourquoi Rabelais a nommé *Avignon, la ville sonnante*. Parmi les nombreuses cloches, il en est une qu'on assure être toute en argent; elle est au palais apostolique; on la sonne à la mort de chaque Pape & à l'exaltation de son successeur, pendant vingt-quatre heures. Dans l'église de Sainte-Agricol, est une D'AVIGNON. 181 chapelle de Sainte Anne, où l'on voit un tableau de cette Sainte, peint à Rome par le Trevitan. A la paroisse de Saint-Pierre, dans la chapelle de la communion, est une Immaculée Conception, peinte par Nicolas Mignard; dans la chapelle de Saint-Joseph, on voit un tableau de Nicolas Mignard fils, & la vie de Saint-Antoine de Padoue, en dix tableaux, par Pierre Parrocel. L'église des Prêtres de l'Oratoire, quoique petite, est construite avec goût, & très-bien décorée. Le tableau du maître-autel offre une Adoration des Bergers par Nicolas Mignard. Les Pénitens de la Miséricorde ont dans leur église un Saint-Guillaume, peint par M. Vien. Aux Pénitens noirs, on admire un tableau de la Cène. Aux Pénitens blancs, aux Grands Augustins, on voit des tableaux de Pierre Mignard; dans l'église des Carmes Déchaussés, dans celle des Religieuses de la Violation & de l'hôpital de Saint-Benezet, on voit des tableaux de Nicolas Mignard. Les Célestins furent fondés en 1393, dans l'emplacement d'un cimetière où le bienheureux Pierre de Luxembourg avait été enfeveli; leur maison, leur église, & leurs deux jardins doivent fixer l'attention des curieux. Au milieu du chœur de l'église est le mausolée du Pape Clément VII, qui mourut à Avignon le 17 septembre 1394; on y lit son épitaphe en prose latine. Dans une des salles de cette maison, est un --- Page 183 --- # DESCRIPTION grand tableau où se trouve représenté un squelette de grandeur naturelle; on voit à côté un cerceuil dans lequel on a peint une toile d'araignée avec tant d'art, qu'elle fait une illusion complète; le squelette est d'une grande force de dessin. Plus bas, mais toujours dans le même tableau, sont des vers écrits en lettres gothiques, annonçant que ce squelette est celui d'une femme qui fut célèbre par sa beauté. Suivant la tradition, cette femme fut aimée du Roi René, & ce Prince est l'auteur de cette peinture & des vers; les Célestins témoignent la même chose, & c'est ce qui ajoute un nouvel intérêt à ce tableau. Voici les vers gothiques : - Une fois fus sur toute femme belle, - Mais par la mort suis devenue telle : - Ma chair estoit très-belle, fraîche, tendre, - Or est-elle toute tournée en cendre; - Mon corps estoit très-plaisant & très-gent; - Je me souloye souvent vestir de soye, - Or en droit faut que toute nue soye. - Fourrée estois de gris & menu vair; - En grand palais me logeois à mon veuil, - Ce suis logée en ce petit cercueil. - Ma chambre estoit de beaux tapis ornée, - Or est d'aragnes ma fosse environnée; - De tous estois nommée Dame chière, - Or qui me voit ne fait semblant ni chière; - Maint me louoit qui près de moi passoit, --- Page 184 --- D'AVIGNON, &c. Or n'en est vent ni nouvelle comptée. Si pense celle qu'en beauté va croissant, Que toujours va sa vie en décroissant; Soir ores Dame, Demoifelle ou Bourgeoise; Face donc bien tandis qu'elle en a l'oise; Ains que devienne comme moi pour voy telle; Car chacun est, comme a été, mortelle. Quotidie morimur, quotidie enim demitur aliqua pars vitae; & tunc quoque cum crescimus, vita decrescit. Ex Epistolis Seneca. Les autres tableaux de cette salle sont de la même main, & sont curieux seulement en ce qu'ils servent à marquer le degré des Beaux-Arts du siècle où ils ont été peints. La bibliothèque des Célestins est composée de livres que ces Pères ont achetés, & de ceux qui leur ont été légués par le fameux Gerson; cet habile homme donna sa bibliothèque, par une lettre qu'il leur écrivit, datée de Lyon, l'an 1428. « De mon âge, dit-il, soixante» cinq, qui sera révolu le quatorzième jour de décembre, jour auquel l'Église célèbre la fête de Saint-Nicaise de Rheims, & jour auquel je suis né & ai été baptisé. Les Cordeliers arrivèrent à Avignon en 1227. Leur église est extrêmement vaste, la voûte est un ouvrage hardi. Dans une petite chapelle, sombre & mal ornée, qui est la seconde à droite en entrant par la principale porte de l'église, on voit le tombeau de la --- Page 186 --- # DESCRIPTION belle Laure, femme de Hugues de Sade, devenue fi célèbre par les vers & l'amour de Pétrarque; ce tombeau est également celui d'Hugues de Sade, mari de Laure; l'épitaphe qui est gravée sur le mur joignant le tombeau, ne fait mention que d'Hugues de Sade. On avait cru long-temps que cette célèbre Amante étoit demoiselle; mais ce monument, ainsi que son contrat de mariage, rapporté par M. l'Abbé de Sade, prouvent incontestablement qu'elle fut mariée: on fait aussi qu'elle fut mère de plusieurs enfants. Depuis long-temps l'amour & la poésie ont réuni les deux noms de Laure & de Pétrarque. Ce Poète, dont la passion étoit aussi constante, aussi vive, que sa maitresse étoit chaste & belle, exhala son amour dans trois cent dix-huit sonnets, & quatre-vingt-huit chansons; ce qui est à remarquer, c'est que les faveurs de Laure ne furent jamais, à ce qu'on dit, le prix des chansons passionnées de Pétrarque. Environ 200 ans après la mort de la belle Laure, des curieux obtinrent la permission d'ouvrir le tombeau où elle avait été inhumée: on y trouva une petite boîte qui contenait des vers italiens, écrits de la main de Pétrarque, & une médaille de plomb, sur un côté de laquelle on voyait le buste d'une femme, & sur l'autre, ces quatre lettres M. L. M. I. qui signifient, à ce qu'on prétend, Madona Laura morta Jace, c'est-à-dire, Madame Laure est ici morte. Les vers italiens qu'on trouva dans la boîte dont je viens de parler, sont imprimés dans les D'AVIGNON, &c. 185 Œuvres de Pétrarque, publiées à Lyon en 1543; ils commencent ainsi : *Qui ripofan quei e felici offa* *Di quella alma, gentile e fola* *In terra, &c.* François Ier, en passant à Avignon, voulut visiter le tombeau de la célèbre amante de Pétrarque; la mémoire de sa vertu, de sa beauté, & des vers qu'elle avait inspirés, lui inspirèrent aussi l'épitaphe suivante : En petit lieu, compris vous pouvez voir Ce qui comprend beaucoup par renommée : Plume, labeur, la langue & le devoir Furent vaincus par l'aimant de l'aimée. O gentille amie ! étant tant estimée, Qui te pourra louer qu'en se taillant ? Car la parole est toujours réprimée, Quand le sujet surmonte le disant. On a composé plusieurs autres épitaphes en l'honneur de cette célèbre femme; mais on n'en voit aucune gravée sur ce tombeau, beaucoup trop simple pour la célébrité des cendres qu'il contient. Dans la chapelle de Saint-François de cette même église, est un tableau peint par Parrocel. L'église des Bénédictins de la Congrégation de Cluni, est d'une assez belle architecture; le chœur est décoré d'un ordre composite, & de bas reliefs dans les panneaux. Il y a aussi plusieurs grandes figures. Auprès du maître-autel, du côté de l'évangile, est le tombeau --- Page 188 --- # DESCRIPTION de Saint-Martial, Evêque; ce monument d'une architecture à demi gothique, est orné de figures bien exécutées; de l'autre côté est le mausolée de Gaspard de Simiane de la Cosse, Abbé d'Auchy, Vicaire-Général de l'Abbaye de Cluni. Dans l'église ci-devant occupée par les Antonins, a été inhumé le fameux *Aain Chartier*, Archidiacre de Paris, Conseiller au Parlement, Secrétaire des Rois Charles VI & Charles VII; il fit les délices de la Cour, & obtint le titre de *Père de l'Eloquence française*, titre qu'il mérita plutôt par sa prose que par ses vers. On disoit de lui qu'il étoit l'esprit le plus beau & l'homme le plus laid de France. Marguerite d'Ecosse, première femme de Louis XI, le trouvant endormi dans une salle, s'approcha de lui, & le baisa sur la bouche; les Dames de sa suite parurent surprises qu'elle eut accordé une faveur si précieuse à un homme si laid. Je n'ai pas baisé l'homme, leur répondit la Princesse, j'ai seulement baisé la bouche d'où il est sorti tant de belles choses. Cet homme célèbre mourut à Avignon en 1449; voici son épitaphe, comme elle exitoit avant les réparations faites à l'église: # HIC JACET, *Virtutibus insignis, scientiâ & eloquentiâ clarus, ALANUS CHARTIER, ex Bojoris in Normandiâ natus, Parisiensis Archidiaconus & Consiliarius, Regio justu ad Imperatorem, multosque Reges ambasciator saepius transmitus, qui libros varios stilo* D'AVIGNON. 187 elegantissimo composuit, & tandem obdormivit in Domino in hac Avenionensi civitate, anno Domini 1449. La Juiverie d'Avignon est un quartier affecté aux Juifs, qui y sont clos & séparés des autres habitants. La nuit ils sont fermés sous la clef, & le jour ils sont distingués par des chapeaux rougeâtres ou par des rubans jaunes qu'on les oblige de porter. On les avilit, on les dégrade, on les fait croupir dans l'opprobre, & l'on se plaint de ce qu'ils n'ont point la probité & la délicatesse des hommes libres & honorés! La Synagogue est petite, mais jolie. Dans les règlements que dicta Jeanne de Naples pour la police d'un lieu de débauche qu'elle établit à Avignon en 1347, elle prescrivit à la Supérieure de cette maison de n'y laisser entrer aucun Juif, & que s'il arrivoit qu'il s'en introduisit furtivement, & qu'il eût commerce avec une des filles, il serait emprisonné & fouetté publiquement (1). Il y avait autrefois à Avignon un beau pont sur le Rhône, que fit bâtir en pierres de taille, l'an 1127, Saint-Benezet, Berger de pro- (1) Elle défend aussi dans ces règlements, aux filles qui composoient cette maison, d'avoir entre elles ni disputes ni jalousies, & leur enjoint de vivre comme sœurs; si elles ont quelques démêlés, la Supérieure doit les juger. Qu'il y ait une porte, y est-il dit, qui s'ouvre à tout le monde, mais qui se ferme à la clef, de peur que quelques jeunes gens ne voyent les filles de ce lieu sans la permission de la Supérieure, qui sera élue tous les ans par le Conseil de la ville. --- Page 212 --- # DESCRIPTION fession (1); ce pont, qui a été emporté par la violence des eaux en 1667, avait dix-neuf arches, & passoit pour une merveille; on voit encore cinq arches dégradées & des piles qui nuisent à la navigation. M. l'Abbé d'Expilli assure qu'il y avoit des fonds très-confiderables affectés à l'entretien de ce pont; mais, dit-il, on ne fait, ou on ne veut pas savoir ce qu'ils font devenus. ANECDOTE. Au mois de décembre 1574, Henri III étant à Avignon, se fit recevoir de la confrérie des Pénitens, appelée alors Battus (2); il assista à une procession qui s'y fit. La Reine Catherine de Médicis, bonne pénitente, dit l'Etoile, & son gendre le Roi de Navarre, qui fut depuis Henri IV, voulurent en être aussi. Henri III disoit en riant, que ce Prince n'étoit guère propre à cela. Charles, Cardinal de Lorraine, assista à cette procession, portant le crucifix, les pieds & la tête presque entièrement nus; il fut, en cette occasion, la victime de sa dévotion; il tomba malade pour s'être ainsi dépouillé, & mourut quelque temps après dans des accès de folie. Dans le pays d'Avignon, les femmes ont la réputation d'être belles, & le peuple, (1) On voit son tombeau dans une chapelle particulière de l'église des Cœlains d'Avignon. (2) Il y avoit alors, dit l'Etoile, trois sortes de Pénitens à Avignon; des blancs, qui étoient ceux du Roi, des noirs, qui étoient ceux de la Reine; & des bleus, qui étoient ceux du Cardinal d'Armagnac. quoique D'AVIGNON 209 quoique sur un sol fertile, quoique peu chargé d'impositions, vit dans l'indigence; le commerce est sans vigueur, l'industrie n'est point en activité, & il y a peu de manufactures. **Hommes illustres.** Avignon a produit des hommes illustres dans tous les temps & de tous les genres. On compte une infinité de Dames célèbres par leurs poésies, qui, dans le quinzième siècle, établirent à Avignon des espèces d'Académies, nommées *Cours d'amours*; c'est aussi la patrie du Chevalier *de Follard*, illustre par ses campagnes militaires, par ses grands talens dans la tactique, & par ses Commentaires *sur Polybe*; il eut pour disciples des Souverains & de grands Capitaines. Rien n'est plus beau, plus riant que les environs d'Avignon; le lieu le plus remarquable, & que les Voyageurs ne manquent jamais de visiter, c'est *la fontaine de Vaucluse*. (*Voyez page suivante*). **POPULATION.** En 1763, on comptoit dans Avignon, d'après des calculs exacts, vingt-trois mille huit cent quatre-vingt personnes de tout âge, de tout sexe, de tout état. Depuis 1691 jusqu'en 1700 inclusivement, le nombre commun des naissances a gagné sur celui des morts, de neuf cent vingt-cinq, c'est-à-dire, d'un dixième ou environ; cette supériorité de naissances sur les morts, prouve que le climat & les alimens d'Avignon sont très-salubres. Partie I. 210 DESCRIPTION # FONTAINE DE VAUCLUSE. Cette fontaine, célèbre par ses beautés naturelles, l’est encore davantage par l’amour & les vers de Pétrarque, & depuis par les voyages & les poésies d’une foule d’amateurs qui successivement font venus, comme en pèlerinage, révérer un lieu consacré à Laure, à Pétrarque, à l’Amour & aux Muses. D’Avignon à Vaucluse on compte quatre lieues; ce chemin est dans une des plus charmantes plaines du Comté. On arrive à un vallon, au dessus duquel s’élève, en forme de fer à cheval, une montagne de pierre vive. Pour parvenir jusqu’au pied du rocher, fort haut & presque taillé à pic, d’où jaillit la fontaine, il faut monter par un chemin étroit & pierreux; les pieds délicats de l’Amante de Pétrarque devoient souffrir, dit-on, de cette promenade : Mais ce sentier, tout escarpé qu’il semble, Sans doute amour l’adoucissoir pour eux; Car nul chemin ne paraît raboteux A deux Amans qui voyagent ensemble. On aperçoit bientôt un autre assez profond, & que son obscurité rend effrayant à la vue. Si l’eau est basée, on peut y entrer; alors on y voit deux grandes cavernes, dont la première a plus de soixante pieds de haut sous l’arc qui en forme l’entrée; l’autre, qui semble avoir cent pieds de large, & presque autant de profondeur, DU COMTÉ VERNISSIN. 218 n'a qu'environ vingt pieds d'élévation. C'est vers le milieu de cet antre que s'élève, sans jet & sans bouillons, dans un bassin ovale d'environ dix-huit toiles de diamètre, la source abondante de la rivière de Sorgue, qui porte bateau presque en sortant du rocher. Dans son état ordinaire, l'eau de cette source s'échappe par des conduits souterrains, & arrive tranquillement jusqu'à son lit; mais après de grandes pluies, elle s'élève au dessus d'une espèce de mole placé devant l'antre, y forme un bassin dont la surface est unie comme une glace; ensuite, avec grand bruit, elle se précipite à travers les débris de rochers, les blanchis de son écume; enfin ayant heurté les nombreux obstacles qui arrêtent son impétuosité, elle va couler paisiblement dans un lit commode. Voici comme un Poète a peint la bruyante explosion de cette source, & le cours tranquille qu'elle suit un peu plus loin : Là, parmi des rocs entassés, Couverts d'une mousse verdâtre, S'élancent des flots courroucés D'une écume blanche & bleuâtre: La chute & le mugissement De ces ondes précipitées, Des mers, par l'orage irritées, Imitent le frémissement; Mais bientôt, moins tumultueuse, Et s'adoucissant à nos yeux, Cette fontaine merveilleuse --- Page 214 --- # DESCRIPTION N'est plus un torrent furieux; Le long des campagnes fleuries, Sur le sable & sur les cailloux, Elle careffe les prairies Avec un murmure plus doux; Alors elle souffre sans peine Que mille différens canaux Divifent au loin dans la plaine Le trésor fécond de ses eaux; Son onde toujours épurée, Arrostant la terre altérée, Va fertiliser les fillons De la plus riante contrée Que le Dieu brillant des saisons, Du haut de la voûte azurée, Puiffe échauffer de ses rayons. Le vieux château, dont on aperçoit les ruines sur la montagne, n'est point, comme on le croit, le château de Pétrarque. Ce Poète, amant de la belle Laure de Sades, habitoit une petite maison dans le village, dont il ne reste plus de trace; dans ses poêfies, il la comparoit à la maison de Fabrice ou de Caton. Ce château ruiné appartenait à Philippe de Cabaffole, Evêque de Cavaillon, & ami de Pétrarque. Ce Prélat venoit souvent l'habiter, afin de voir cet aimable Poète plus à son aise. Pétrarque, pour exprimer le tourment de son cœur, adreffoit, dans une Ode touchante que Voltaire a peut-être embellie en la tradui- DU COMTÉ VENAISSIN. 213 fant, ces plaintes amoureuses à la fontaine de Vaucluse, & aux objets intéressants qui l'environnoient. En voici la traduction : Claire fontaine, onde aimable, onde pure, Où la beauté qui consume mon cœur, Seule beauté qui fait dans la nature, Des feux du jour évitait la chaleur; Arbre heureux dont le feuillage, Agité par les zéphyrs, La couvroie de son ombrage, Qui rappelle mes soupirs, En rappellant son image; Ornemens de ces bords, & filles du matin, Vous dont je suis jaloux, vous moins brillantes qu'elle, Fleurs qu'elle embellissait quand vous touchiez son sein; Rosignols, dont la voix est moins douce & moins belle, Air devenu plus pur, adorable séjour, Immortalités par ses charmes; Lieux dangereux & chers, où de ses tendres armes, L'amour a blessé tous mes sens! Ecoutez mes derniers accens, Recevez mes dernières larmes ! Cette fontaine, si fertile en inspirations poétiques & touchantes, a son eau claire, pure comme le cristal ; mais il faut se contenter de la voir ou de s'y mirer, & ne point en boire ; elle est crue, pesante, & indigeste ; elle a cependant des propriétés excellentes pour la tannerie & la teinture ; elle fait aussi, dit-on, croître une herbe qui a la vertu d'engraisser les bœufs & d'échauffer les poules. O iij --- Page 216 --- # DESCRIPTION ## VALRÉAS. Petite ville située dans le haut Comté Venaissin, à trois lieues & demie de Vaïson, & à trois lieues de Saint-Paul-Trois-Châteaux; elle a souffert beaucoup pendant les guerres de la religion, & elle n’est remarquable que par un usage particulier. **USAGE.** La procession de la Fête - Dieu se célèbre tous les ans avec beaucoup de solennité. Un homme, qui représente un Semeur & qui en fait les gestes, ouvre la marche; à côté de lui on traîne une charrue décorée de buis, de rubans, & accompagnée de tous les ustensiles du labourage. Peu de jours au gravant, les Laboureurs ont choisi un Roi des Bouviers; ce Roi assiste à cette procession avec une hallebarde à la main, & commande à tous les Paysans qui le suivent & qui sont armés de fusils. Il attend le retour du Saint-Sacrement à la porte de l’église, pour lui faire le salut du sponton. L’origine de cette cérémonie honorable à l’agriculture, est ignorée. ## VAISON. Une des villes épiscopales du Comté Venaissin, autrefois bâtie dans la plaine sur le bord de la rivière de l’Ouvèze, & aujourd’hui sur une petite montagne. Elle étoit anciennement capitale des Vocontiens, Vasto Vocontiorum, ou Voconienfium, & une des plus grandes villes des Gaules, comme il paroît par ses ruines qui s’étendent dans l’espace d’une lieue. DU COMTÉ VENAISSIN. 215 On ignore en quelle année & par qui cette ancienne ville a été ruinée ; quelques-uns attribuent cet événement aux Lombards, qui, sur la fin du sixième siècle, ravagèrent cruellement les pays qui font entre le Rhône & les Alpes ; d'autres l'attribuent aux Sarrafins. La nouvelle ville n'a rien de remarquable, elle est petite & mal bâtie. Parmi les ruines de l'ancienne Vaïson, on remarque la cathédrale, qui est bien plus belle que celle de la nouvelle ville. On y trouve plusieurs tombeaux, & dans la nef on voit l'épitaphe du Sénateur *Pantagatus*, gravée en capitales romaines du septième siècle ; elle est rapportée dans le Voyage littéraire de deux Bénédictins. Derrière l'autel est le siège épiscopal, qui est de pierre simple & sans ornemens. Cette église est d'une belle construction. M. Suares, Évêque de Vaïson, avait autrefois proposé aux Chanoines de se bâtir un logement proche de cet ancien édifice, afin qu'ils puissent y célébrer l'office divin : il offrait pour les dépenses de cette construction une grande partie de son revenu ; mais il ne trouva pas les esprits disposés à ce projet. Un peu au de là on trouve l'église de Saint-Quinide, Evêque de Vaïson ; cette église, fort ancienne, était autrefois celle d'une abbaye ; elle fut réparée dans le dernier siècle par M. Suares, qui y fit graver ces deux vers : *Sando Quinidio reparo venerabile templum, Ut mihi calesem prapares ipse thronum.* O iv --- Page 218 --- # DESCRIPTION L'autel est d'un très-beau marbre : comme il est creux, on a pensé que ce pouvoit bien être le tombeau de Saint-Quinide. On trouve au tour de cette église une insinité de tombeaux & d'inscriptions qui font juger que c'étoit autrefois un cimetière. # CARPENTRAS. Ville ancienne, & capitale du Comté Venaissin, chef-lieu d'une judicature de son nom, avec un Évêché suffragant d'Avignon, un Reéleur, dont la juridiction s'étend sur toute la province, &c. elle est située sur la rive gauche de la rivière d'Aufon, à trois lieues du Mont-Ventoux, à trois lieues d'Orange, à deux lieues & deux tiers d'Avignon, & à onze lieues & tiers d'Aix. Le nom singulier de Carpentras a fait naître différentes conjectures sur son étymologie, qui ne sont guère satisfaisantes. Il est certain qu'avant que les Romains eussent pénétré dans les Gaules, cette ville étoit la capitale d'un peuple appelé Meminiens. Pline la nomme Carpentoracle Meminorum ; elle fut colonie romaine ; plusieurs inscriptions trouvées dans ce lieu en offrent des preuves incontestables. Carpentras a éprouvé le sort des villes voisines, conquises par les Romains, puis ravagées & détruites par les Sarrafins dans le seizième siècle. Les guerres de la religion & celles qui désolèrent particulièrement la Provence & le Comté Venaissin, furent souvent funestes au repos & à la sûreté de ses habitants. DU COMTÉ VENAISSIN. 217 Le Baron des Adrets, animal féroce, méprisé des Proteftans, méprisé des Catholiques, qui, par dépit, avait successivement embrasé les deux partis. Cet homme, le plus inhumain de tous les Gentilshommes massacreurs qui alors pillaient & dépeuploient la France, vint en 1562 affiéger Carpentras; les habitants de cette ville le forcèrent, quelque temps après, à lever le siège. DESCRIPTION. Carpentras est bien bâtie; sa forme est presque triangulaire; les rues, sans être bien larges, sont assez agréables; les murailles sont belles & construites en pierres de taille; les quatre portes sont percées aux quatre points cardinaux. On admire, avec raison, la tour qui est au dessus de la porte d'Orange, remarquable par sa hauteur & par la beauté de sa pierre. Les murailles & les tours de cette ville furent commencées à peu près dans le même temps que celles d'Avignon, c'est-à-dire, vers le milieu du quatorzième siècle. On voit à Carpentras de belles halles occupées par des Marchands que le commerce y attire, surtout les jours de marché. Un aquéduc de forme élégante y conduit de l'eau qui fournit à plusieurs fontaines. Dans l'intérieur du palais épiscopal sont les restes d'un arc de triomphe. Ce monument précieux de l'antiquité a malheureusement été mutilé, avili par l'indifférence du Cardinal Alexandre Bichi, qui, étant Evêque de Carpentras, fit construire le palais épiscopal; il aime mieux ne rien changer au nouveau plan de construction que de conserver dignement & --- Page 220 --- # DESCRIPTION laisser en évidence cet arc de triomphe qui sert aujourd'hui de passage aux cuisines. Le plan de ce monument curieux est un carré long de vingt-cinq pieds, sur quatorze pieds trois pouces de largeur; sa construction est formée de gros quartiers de pierre du pays; à chaque angle s'élève une colonne cannelée & rudentée; ces colonnes, qui supportent un entablement en réseau, sont engagées dans l'œuvre d'environ la moitié de leur diamètre; elles sont posées sur des piédestaux dont il ne paraît, hors du pavé moderne, que la partie supérieure; le reste est enterré. Les chapiteaux & l'entablement de ces colonnes ne subsistent plus, on ne peut guère juger de quel ordre étoit cet ouvrage. Au dessus de la voûte moderne, on ne voit plus que les impostes de l'arcade qui étoit du côté du midi, sous le berceau de l'ancienne voûte. Des deux faces de l'édifice il ne subsiste que celle qui occupe la partie occidentale, & encore elle n'est pas tout entière. Entre les colonnes, cette face est décorée par un grand trophée en bas-relief, d'un goût assez grossier. Ce trophée est élevé sur le haut d'un arbre ébranché, & auquel sont attachés de gros faisceaux de dards & de javelots, avec des boucliers les uns exagènes, les autres ovales, chargés de quelques légers ornements, & accompagnés d'épées courtes, peu différentes de celles des Romains. Au milieu de ces divers attributs, on remarque une cotte d'arme courte qui ne descend que jusqu'aux genoux; cette cotte d'arme est liée par une ceinture à plaques au dessus du nœud de DU COMTÉ VENAISSIN. 219 manteau, & ce manteau est retroussé de part & d'autre jusques sur les épaules; la figure de cette cotte d'arme se trouve encore deux fois sur le portail de ce monument; le faîte de l'arbre qui porte ce trophée est couvert d'une espèce de casque rond, ou d'un bonnet à rebords plats sur une longue chevelure. Au bas de cet arbre sont deux captifs debout, représentés en bas-relief; on juge, par la situation de leurs bras, que leurs mains sont liées derrière le dos; ces captifs, placés tous deux en regard, sont couverts d'une faye ou manteau long qui descend du côté droit, beaucoup au dessous des genoux, & qui est noué sur leur épaule gauche. L'attique de ce monument, sur lequel devait être l'inscription, étant détruit, on ne peut savoir en quel temps, ni en l'honneur de qui il a été élevé; on a attribué cette construction à Cn. Domitius Ænobarbus, Proconsul, qui fonda ce monument en mémoire de la victoire qu'il remporta sur les Allobroges, dans les environs de Carpentras, à l'endroit où la Sorgue se jette dans le Rhône; mais cette conjecture n'est pas généralement adoptée. Le palais épiscopal a été bâti, comme nous l'avons dit, vers le milieu du dernier siècle, par le Cardinal Bichi, pendant qu'il était Evêque de Carpentras; le portail est généralement admiré; la façade est majestueuse, & l'édifice, vaste, commode, est d'une architecture noble & simple; ce palais est attenant à la cathédrale, & y communique par un petit escalier. L'église cathédrale est dédiée à Saint-Pierre --- Page 222 --- # DESCRIPTION & à Saint-Siffrein; c'est un beau vaisseau, bien éclairé, & fur-tout d'une belle proportion. La première pierre en fut posée l'an 1405. L'anti-Pape Pierre de Luna, qui s'étoit réservé l'administration de l'évêché de Carpentras, fit faire cette cérémonie par l'Archevêque d'Arles; cette église ne fut achevée qu'en 1519; dans la suite les Evêques de Carpentras ont contribué à la perfectionner ou à la décorer. Le Cardinal Sadolet fit faire de nouvelles stalles pour le chœur, & donna les anciennes aux Dominicains. Le Cardinal Bichi fit achever le chœur, élever un autel à la romaine, & construire deux tribunes qu'il orna de tableaux & de dorures; il fit aussi creuser des caveaux pour y déposer les morts. Tout autour du chœur font des tableaux qui représentent les principaux traits de la vie de Saint-Siffrein; c'est l'Evêque François-Marie Abbati qui en fit présent à cette église; ce même Evêque a fait aussi construire la belle tribune qui est au fond du chœur, & qui est attenante au palais épiscopal. Au fond du chœur est une magnifique Gloire dorée, & au dessous un tableau que l'Evêque Laurent Buzii fit venir de Rome; il fit aussi sculpter les deux Anges adorateurs qui sont aux deux côtés du maître-autel; ces deux Anges, ainsi que la Gloire, sont l'ouvrage de Bernus, célèbre Sculpteur de Mazan; les deux grands chandeliers d'argent dont cet autel est orné, ont été donnés par l'Evêque Inguimbert, dont nous allons parler. Les fonts baptismaux, ornés de marbre, & DU COMTÉ VENAISSIN. 221 fermés par une belle balustrade de fer, font un monument de la bienfaitance de l'Évêque Horace Capponi; on y voit son portrait sur une grande plaque de cuivre. Ce même Évêque fit construire la chaire & décorer la façade de l'église telle qu'on la voit aujourd'hui. Il fit ouvrir les deux portes des côtés, & les orna d'un très-beau marbre de Gênes, qu'il fit venir exprès. Chacune de ces deux portes est accompagnée de deux colonnes d'un fort beau marbre rouge jaspé, qui supportent une corniche; la porte du milieu est également ornée de deux grandes colonnes de marbre gris qui soutiennent les armes de l'Évêque Horace Capponi. La grande croix qui est au devant de la principale porte, fut élevée, par ordre du même Évêque, aux dépens des Juifs de Carpentras, pour les punir de ce qu'ils avoient tourné en dérision la croix des Chrétiens. Cette croix est portée sur une grande colonne de marbre gris, semblable à celles de la principale porte. On voit contre le piédestal l'inscription suivante, gravée sur le cuivre : Horatius Capponius, Episcopus Carpent. Florentinus, crucem hanc sumptibus Hebraeorum erexit, ut quam deriferunt, magis conspicuam & venerandum aspicerent. III febr. 1603. RELIQUES. Entre plusieurs reliques conservées dans cette église, on distingue le Saint-Clou; c'est un morceau de fer qui a la forme --- Page 224 --- # DESCRIPTION d'un mords de bride de cheval; il est représenté soutenu par deux Anges de vermeil. On sait que l'Empereur Constantin transforma en mords de bride un clou qui avoit servi au crucifiement de Jésus-Christ; l'on assure que le morceau de fer qu'on appelle *Clou* à Carpentras, est le même que celui qui servoit de mords au cheval de Constantin; si ce fait étoit un article de foi, ou bien qu'il fût suffisamment attesté par des Ecrivains désintéressés, on pourroit le croire; mais on n'a que des autorités bien suspectes, & on ne sait pas même comment, par qui, & en quel temps ce mords a été transporté de Constantinople à Carpentras; ce qui embarrasse davantage encore ceux qui soutiennent la sainteté de ce prétendu clou, c'est le grand nombre de clous qui sont pareillement honorés, vénérés, rega, dès comme des reliques précieuses, & comme de vrais clous qui ont servi à attacher Jésus sur la croix. Tout le monde convient que dans cette exécution on n'employa que trois, ou tout au plus quatre clous; & cependant, soit à Rome, à Milan, à Venise, à Spolette, à Sienne, à Naples, à l'Escurial, à Paris, &c. &c., il s'en trouve vingt-six (1). (1) Ce mords de bride, qui est si précieusement conservé, & qui se trouve, on ne sait comment, à Carpentras, ne pourroit-il pas avoir été une figure emblématique? Dans plusieurs monumens, on trouve la Religion représentée avec un mords à la main; les Provençaux lui ont conservé cet attribut pour montrer qu'elle réprime les passions & rend l'homme plus sage; ne se pourroit-il pas, dis-je, que ce mords de Carpentras ait appartenu autrefois à une figure de la Religion? DU COMTÉ VENAISSIN. 223 Proche le palais épiscopal est le palais rectoral, qui appartient au Pape; cet édifice vaste & bien bâti sert de logement au Recteur. La charge de Recteur répond à celle de Président de province; il est nommé par bref de Sa Sainteté, & reçoit l'hommage des Évêques qui ont des fiefs, & des autres feudataires du Pape. C'est lui qui préside aux arrentemens des revenus de la révérende chambre apostolique. Sa cour est appelée la cour suprême du Comté Venaissin. Il a une juridiction qui concourt en première instance, dans le civil & le criminel, avec les Juges ordinaires des trois judicatures; de plus, il a une juridiction à laquelle on peut appeler, tant des sentences rendues par les Juges des trois judicatures; & par les Juges baronaux, que de celles rendues par le Juge des premières appellations de la province. La Bibliothèque publique est attenante au palais épiscopal; c'est de tous les monuments modernes de cette ville, celui qui est le plus intéressant; elle fut fondée par Malachie d'Inguimbert, Évêque de Carpentras, qui, par sa bienfaisance & ses établissements utiles, a rendu sa mémoire chère aux habitants de cette ville. Cette bibliothèque est composée d'un grand nombre de livres rares & choisis, d'une grande quantité de manuscrits, & d'une collection précieuse de médailles, de pierres gravées, d'estampes, & d'autres objets également curieux. On voit, dans quelques pièces dépendantes du bâtiment de cette bibliothèque, de beaux --- Page 226 --- # DESCRIPTION tableaux; on y remarque sur - tout une belle Tempête de Vernet. Cette bibliothèque est gouvernée par six Administrateurs qui sont choisis par l'Évêque. Le fondateur a laissé un fonds de soixante mille livres pour l'honoraire du Bibliothécaire, pour l'acquisition de nouveaux livres, & pour faire présent toutes les années, à chacun des Administrateurs, d'une médaille d'or à l'effigie du Pape régnant. L'Hôtel - Dieu, situé hors la ville, & proche de la porte appelée de Notre-Dame, a été, comme la bibliothèque, construit aux frais du bienfaitant Inguimbert; l'architecture en est belle, & la distribution commode & salubre; on admire sur-tout la façade, la grande cour d'entrée, la galerie qui vient après, la chapelle ornée de marbres, de dorures & de sculptures, & le grand escalier qu'on regarde comme un des plus curieux pour la construction. Les malades y furent transportés pour la première fois au mois de septembre 1761; le même Prélat a fait encore bâtir, hors la ville, la chapelle de Notre-Dame de Santé. Malachie, d'Inguimbert était noble par ses aïeux, mais il le fut bien davantage par ses vertus. Il naquit à Carpentras en 1683, & vint faire ses études à Paris. Après avoir été Dominicain, il fit des vœux dans la réforme de la Trappe; il fut tiré de cette maison par le Cardinal Albani, & parvint ensuite à la cour de Rome: puis il fut nommé Archevêque de Théodose, enfin Evêque de Carpentras. Ce fut D U C O M T È, V E N A I S S I N , &c. 225 fut là qu'il satisfait pleinement son goût pour la Littérature, pour les Beaux-Arts, & ses inclinations bienfaitantes, par des embellissements, des fondations intéréritantes & utiles, & pas des actes vraiment dignes de l'épiscopat, & d'autant plus admirés, qu'ils sont plus rares; il mourut à Carpentras le 6 septembre 1757. Il y a dans cette ville un grand nombre d'églises & de monastères dont nous ne parlerons pas. L'Aqueduc de Carpentras, d'abord interrompu, puis continué sur un nouveau plan par M. l'Alleman, fut achevé en 1734 : il est composé de quarante-huit arches ; sa longueur, depuis le repos de Chantecoq jusqu'au bout des arches, est de trois cent soixante-quatorze toises, & depuis la dernière arche jusqu'au bout de la conduite des eaux, qui sont portées sur une muraille, on compte quatre-vingt-quinze toises ; en tout, quatre cent soixante-neuf toises. Les canaux sont presque entièrement doublés de plomb ; cet ouvrage solide & élégant fait l'admiration des étrangers ; l'on est surpris que la ville de Carpentras ait pu dépenser six cent mille livres pour son exécution. La Juiverie de Carpentras est un quartier mal-sain ; les Juifs y ont une synagogue. Après avoir été chassés du Comté Venaissin par le Pape Jean XXII, ils revinrent en 1367. L'Évêque Jean, surnommé Flandrin, leur permit alors de bâtir une synagogue, mais à condition qu'elle auroit seulement quatre toises --- Page 228 --- # DESCRIPTION de hauteur sur cinq de long & quatre de large. Au commencement de l'épiscopat de M. Inguimbert, les Juifs effayèrent de transgresser cette ordonnance; ils firent reconstruire, à grands frais, un édifice plus vaste & plus magnifique; mais la Congrégation du saint office leur fit abattre cette construction. Il paroit que dans ces terres papales, le préjugé religieux contre les Juifs subfite encore dans toute sa force. # CAVAILLON. Ville épiscopale, située au pied d'une montagne, sur la rive droite de la Durance, à cinq lieues de Carpentras, à huit d'Aix, & à quatre d'Avignon. Cette ville, bâtie autrefois sur la cime de la montagne, étoit une des principales cités des peuples appelés Cavares. On croit qu'avant les conquêtes de César, elle appartenoit aux Marseillais, & que les Romains la firent ensuite reconstruire au bas de la colline; plusieurs restes d'antiquités qui se trouvent encore en cet endroit, appuient cette conjecture. **DESCRIPTION.** On entre dans Cavaillon par quatre portes; les rues en sont étroites, mal-propres, & remplies de fumier. L'église cathédrale est fort ancienne; on dit qu'elle a été construite par Saint-Veran: ce qu'il y a de certain, c'est qu'elle ne fut sacrée qu'en 1251, par le Pape Innocent IV, à son retour du Concile de Lyon. L'architecture est d'un beau gothique; on admire sur-tout le chœur, au dessus duquel DU COMTÉ VENAISSAIN, &c. 227 s'élève un clocher d'une masse extraordinaire, & qui n'est soutenu que par quatre piliers; autour de la cornière règne une bande d'hieroglyphes d'une grande ancienneté; ce morceau a peut-être appartenu à quelque édifice antique. On conserve dans cette église plusieurs corps saints, parmi lesquels est celui de Saint-Véran, Evêque de cette ville, qui vivait dans le cinquième siècle. Dans la cour de l'évêché, à l'entrée des caves, on voit les restes d'un arc de triomphe que l'on présume avoir été bâti du temps d'Auguste. On a trouvé, dans le haut de la montagne, plusieurs antiquités, comme médailles, inscriptions, vases, statues, &c. En 1600, on découvrit dans un jardin une statue qui représentait la Déesse Cérès, debout sur un bœuf couché, tenant d'une main un bouquet de fleurs, de l'autre, une corne d'abondance; son habit était couvert de pampres, sa tête couronnée de fleurs, de fruits & d'épis de blé; sur le piédestal on lisoit, ALMA CERES. Il y a plusieurs monastères dans cette ville; on y trouve aussi trois confréries de Pénitens, les blancs, les noirs & les gris. HOMMES ILLUSTRÉS. César de Bus, Instituteur des Pères de la Doctrine chrétienne, naquit à Cavaillon le 3 février 1544; il fit dans cette ville plusieurs fondations ou restaurations pieuses; il réforma les Bénédictines, qui, de son temps, menaient une vie scandaleuse, & ne gardaient plus de clôture; il donna des lois aux Pénitens noirs, fit conf. --- Page 228 --- # DESCRIPTION truire une petite chambre à côté de la chapelle de Saint-Jacques & Saint-Philippe, où il passoit les nuits en oraison. Ce saint homme avoit des visions, & à ce qu'on dit, opéroit des miracles; il a été béatifié, mais il n'a pas encore été canonisé, parce qu'il faut beaucoup d'argent pour cela. **ÉVÉNEMENTS.** Au mois de septembre 1562, les troupes du Prince de Condé entrèrent dans Cavaillon; l'église cathédrale fut brûlée : un Historien catholique, Louis de Perruffis, raconte qu'en cette occasion les soldats mettoient leurs chevaux dans les églises, & y faisoient leurs ordures. Le même Auteur, à propos de plusieurs présages menaçants contre les Protestans, assure qu'en 1572 « les a. du Pape Pie V, qui » étoient attachées dans la commune maison de Cavaillon, où l'Abbé de la Jeunesse (1) faisoit faire le bal le premier mai, tombèrent » à terre toutes seules ». (1) Il paroît, par ce passage, qu'il exifloit dans Cavaillon comme dans plusieurs autres lieux, une association présidée par un Abbé de la Jeunesse. On connoifloit autrefois à Rome la qualité de Prince de la Jeunesse. Au quinzième, même au seizième siècle, on célébroit, dans plusieurs villes de France, différentes cérémonies dont le chef étoit nommé Abbé des fous, Abbé des cornards, Abbé de la malgouverne ou Abbé du Clergé; ces fêtes, toujours consacrées au plaisir, offroient un mélange monstrueux de folie & de religion.