Description des principaux lieux de France — Édition 1789 — J.A Dulaure
--- [Document : Description des principaux lieux de France - Béarn et Navarre] [Auteur : J.A. Dulaure] [Année : 1789] [Source : PDF EFERUS - BnF] --- --- Page 204 --- 202 DESCRIPTION # BÉARN ET NAVARRE. *Tableau général du Béarn & de la Navarre.* **GÉOGRAPHIE.** La province de Béarn, qui a le titre de *Principauté*, est bornée au nord par la Chalosse, le Tursan & le bas Armagnac, au sud par les Pyrénées qui la séparent de la Navarre & de l'Arragon, à l'est par le Comté de Bigorre, à l'ouest par le pays de Soule & par la basse Navarre; elle a seize grandes lieues de longueur sur quinze de largeur; ce qui peut être évalué à cent soixante-cinq lieues carrées. **HISTOIRE.** Les peuples appelés *Venarni* ou *Benarni*, dont Pline fait mention, étoient les anciens habitants du Béarn. Les Gascons ou Wascons, peuples originaires d'Espagne, s'établirent parmi eux. César vint lui-même faire la conquête de ce pays; les Goths, cinq cents ans après, s'en emparèrent; il fut ensuite subjugué par les François. A cette domination succéda celle des Ducs de Gascogne. Les Sarrasins, qui, d'Afrique, vinrent en Espagne, puis passèrent en France par le Béarn, laissèrent des traces de leur passage, en saccageant les villes d'Oloron & de Béarn; enfin cette troupe de brigands, après avoir porté leurs fureurs jusqu'au centre du royaume, furent entièrement défaits, en 732, entre Tours & Poitiers. Les débris de cette armée inombrable reprirent la # DU BÉARN, &c. 203 route d'Espagne; mais une grande partie de ces peuples s'arrêta dans le Béarn; plusieurs s'y fortifièrent. On voit encore dans divers endroits des Pyrénées, des restes de tours & de retranchemens qui étoient leur ouvrage. Ce qu'on avait réparé depuis le départ des Sarrafins, & tout ce qui avait échappé à ces barbares venus du midi, fut de nouveau ravagé, un siècle après, par d'autres barbares venus du nord de l'Europe; les Normands ruinèrent, en cette occasion, l'ancienne capitale du Béarn, de telle sorte qu'on est aujourd'hui incertain sur le lieu de sa situation. Depuis l'an 820 jusqu'en 1620, le Béarn a été gouverné par des Princes particuliers; on ignore le nom du premier de ces Princes, on sait seulement qu'il étoit fils de Loup Centulle, Duc de Gascogne : il n'en est pas de même du dernier, son nom ne sera jamais oublié des François; ce fut Henri IV, qui, par son avènement au trône de France, causa la réunion de cette principauté; réunion qui se fit authentiquement sous le règne de son fils Louis XIII. Jeanne d'Albret, Reine de Navarre, avait introduit dans ses états le calvinisme, qui devint presque la religion dominante; les Ministres de Louis XIII, par séduction ou par menaces, y rétablirent le culte catholique; ce Roi vint lui-même à Pau, & y affitta à une belle procession qui se fit en cette occasion. Sous Louis XIV la persécution fut complète; on avait envoyé dans le Béarn une armée destinée contre l'Espagne, commandée par M. de Boufflers; cette armée séjourna O ij --- Page 206 --- # DESCRIPTION long-temps dans cette province. Foucault (1), qui en étoit Intendant, profita de cette troupe de militaires pour convertir les Protestans du Béarn. Les conversions commençaient à être la manie du temps, & l’unique moyen de faire sa cour avec succès; le Roi étoit assiégé par des convertisseurs de tout état, de tout sexe, pleins de zèle, d’adresse, & de fanatisme. L’Intendant Foucault saisit cette occasion favorable pour satisfaire son désir de plaire au Ministre Louvois, & son goût pour la persécution. Ainsi, des soldats armés contre les ennemis de l’État, furent employés à faire la guerre aux plus fidèles sujets du Roi. « Tout ce que peut imaginer la licence du soldat fut exercé en Béarn contre les Calvinistes, lit-on dans un ouvrage moderne & impartial; on attribue à cet Intendant d’avoir perfectionné plus d’un genre de torture ». « On s’étudioit, disent les Mémoires du temps, à trouver des tourmens qui fussent douloureux sans être mortels, & à faire éprouver à ces malheureuses victimes tout ce que le corps humain peut endurer sans mourir (2). --- (1) Foucault étoit petit-fils de l’Ingénieur Metezau, qui proposa & fit exécuter, sous les ordres du Cardinal de Richelieu, la fameuse digue de la Rochelle. (2) Les éloges que la cabale des Convertisseurs prodiguèrent à Foucault pour de prétendues conversions dont l’aveu étoit arraché par la force des tourmens, excitèrent l’émulation d’un grand nombre d’Intendans, ses confrères, qui, loin de gémir sur des ordres injustes & barbares, loin d’en retarder ou d’en adoucir l’exécution, s'y portaient avec un cruel empressement. Rien ne semblait plus modéré que ces conversions, de la ma # DU BÉARN, &c. 209 ## PRODUCTIONS, COMMERCE Le Béarn est un pays mêlé de montagnes, de côteaux & de plaines; le sol y est en général un peu sec, mais il est fréquemment arrosé par des pluies que lui procure le voisinage des Pyrénées. Les plaines y sont assez fertiles, sur-tout le long des rivières; elles produisent du froment, du seigle & des légumes, & encore plus abondamment du blé d’Inde, appelé dans le pays *milloc*; ce grain est d’une grande ressource pour la substance du peuple. On recueille aussi dans ce pays du lin dont on fait de belles toiles & des mouchoirs fort estimés, & dont le débit est assez considérable. Sur les côteaux il y a beaucoup de vignes, dont la plupart produisent de bons vins; les plus estimés sont ceux de *Jurançon*, de *Gans*, &c. Dans les montagnes il existe diverses mines de plomb, de cuivre, de fer, des carrières de marbre (1) & nière dont on les représentait à Louis XIV, & rien n’était plus odieux que les moyens qu’on employait pour les exécuter. Depuis le Monarque jusqu’au soldat, la violence allait toujours en croissant, à mesure qu’elle passait du Ministre aux Intendans, des subalternes aux subalternes. Chacun ajoutait aux ordres du Roi un degré de cruauté, suivant qu’il y était entraîné par une vile ambition des faveurs de la Cour, par le fanatisme & par cette fougueuse émulation de détruire, inhérente aux militaires même les plus disciplinés, & dont les effets devinrent atroces lorsque le brigandage & la licence la plus effrénée leur furent prescrits comme un devoir. (1) Une des plus remarquables carrières de marbre du Béarn, est celle qui est située à une petite distance du village de *Loubic*, dans la vallée d’*Assau*. Voyez *Pau* vers la fin de l’article. O iii --- Page 208 --- # DESCRIPTION d'ardoises; beaucoup de sapins propres à faire des mâts de navire, & autres arbres que l'on emploie en bois de construction, dont le transport a été, depuis peu de temps, rendu praticable. Il y a aussi quelques sources minérales dans la vallée d'Ossau; on y trouve les eaux chaudes, & les eaux bonnes, fontaines qui ont de la réputation dans le pays. ## RIVIÈRES. Les deux principales rivières du Béarn sont le Gave de Pau ou Béarnois, & le Gave d'Oloron: les débordements de ces deux rivières font souvent de grands ravages; leur rapidité & leur peu de profondeur empêchent qu'elles ne soient navigables; au reste, elles sont fort poissonneuses, ainsi que la plupart des autres rivières ou torrens qui s'y jettent; on y pèche sur-tout des truites, des brochets, des saumons & des saumonaux appelés *toquans*, qui sont excellents. ## ADMINISTRATION. Dans le tableau général de Guienne & Gascogne, l'article d'administration de ces provinces comprend celle de Béarn & Navarre. ## NAVARRE. La Navarre française est bornée au nord & nord-ouest par le pays de Labourd, au sud & sud-ouest par la haute Navarre ou Navarre Espagnole, à l'est par le pays de Soule, & au nord-est par le Béarn; elle a onze lieues & demie de longueur sur sept de largeur, ce qui peut être évalué à soixante lieues carrées. ## HISTOIRE. Du temps de César, la Navarre étoit habitée par les *Tarbelli*, & en particulier par les *Vassi* ou *Vasques*, *Basques* ou DU BÉARN, &c. 207 Gaseons. Sous Honorius elle fut comprise dans la Novempopulanie ou troisième Aquitaine. Ce petit pays partagea nécessairement toutes les grandes révolutions qui troublèrent les provinces voisines. Vers l'an 828, les Navarrois, que l'Empereur Louis I, le Débonnaire, n'avoit pas défendu contre leurs voisins, se donnèrent un Roi nommé Inigo-Arista, qui commença le royaume de Navarre & d'Arragon, & dont la postérité, après avoir chassé les Maures & les Sarrafins, réunit toute l'Espagne en la personne de Charles-Quint. Le royaume de Navarre passa de la postérité d'Inigo-Arista aux Comtes de Champagne, & puis successivement aux Rois de France, à la maison d'Evreux, à celles d'Arragon, de Foix, & enfin à celle d'Albret, dans la personne de Jean, Sire d'Albret, sur lequel Ferdinand, surnommé le Catholique, Roi d'Arragon, l'usurpa en 1512. Le royaume de Navarre, lors de cette usurpation, étoit divisé en six mérindales ou bailliages; la basse Navarre formait seule une de ses divisions, que Jean d'Albret conserva. Cette partie, qui eut toujours depuis le titre de Royaume, passa à la maison de Bourbon par le mariage de Jeanne d'Albret avec Antoine de Bourbon Vendôme, & fut réunie à la couronne par l'avènement d'Henri IV au trône de France. CLIMAT, PRODUCTIONS. La basse Navarre est en général un pays très-montagneux & peu fertile; les montagnes y sont plus hautes que celles du pays de Labourd, & moins élevées O iv --- Page 216 --- # DESCRIPTION que celles du pays de Soule; elles font suffisamment arrondies pour être cultivées jusqu'à une certaine hauteur; la plus grande partie en est couverte de champs, de bois & de pâturages. On y trouve des habitations dans les endroits les plus reculés, jusqu'à l'extrémité des vallées voisines de la plaine appelée la Plaga des andrés zaro, où l'on prétend que se donna la bataille dans laquelle périt le fameux Roland. Ces montagnes abonnent en oiseaux de passage; des nuées de ramiers couvrent les forêts dans la saison où les arbres commencent à se dépouiller de leurs feuilles (1). Il y a des mines de fer & de cuivre dont l'exploitation de plusieurs a été abandonnée par le défaut de bois. Celles de Baigorry font les plus connues. En 1718, M. Feugnères de la Tour obtint du Ministre une concession pour travailler à la recherche des mines dans la baffe Navarre, dans le pays de Soule, & dans celui de Labourd. (1) Les Navarrois, ainsi que les autres peuples habitants des Pyrénées, savent profiter de la transmigration de cette espèce de gibier. Lorsqu'une bande de ramiers paroît dans l'air, des châteaux cachés sous l'épais feuillage des cabanes construites exprès, & montés sur de hauts trépieds placés à certaines distances les uns des autres, lancent vers ces oiseaux une espèce de raquette, instrument qui leur représente l'image de l'épervier : alors les ramiers épouvantés, & cherchant à fuir ce qu'ils croyaient être leurs plus redoutables ennemis, s'abaissent, rasent la terre pendant quelque temps, & vont s'engager dans des filets dressés qu'on oppose à leur passage; & dans lesquels on les saisit facilement. DU BÉARN, &c. 209 Les premiers essais se firent dans la vallée de Baigorry, où l'on rencontra des vestiges d'une ancienne exploitation, que l'on présuma avoir été faite par les Romains. On trouva la montagne d'Aftoescoria percée de plus de cinquante galeries & d'autant de puits, mais délabrés, & remplis de décombres. M. de la Tour pensa que ces travaux immenses n'avaient point été entrepris sans un filon réel ; il s'arrêta à cette idée, & tâcha de pénétrer jusqu'à l'endroit où les anciens étoient parvenus. Après avoir employé plusieurs années à des recherches malheureuses dans la vallée de Baigorry & aux environs, la riche minière d'Aftoescoria fut enfin découverte le jour des trois Rois, dont elle porte le nom. Depuis cette découverte, les ouvrages ont été considérables, sur tout au couchant de la fonderie, où le minéral est plus abondant, & le rocher plus facile à travailler (1). CARACTÈRES. Les habitants du Béarn & de la basse Navarre, depuis long-temps affu- (1) La mine de cuivre grise d'Aftoescoria rend, suivant M. Romé de Lisle, trente livres de cuivre par quintal, & depuis deux jusqu'à cinq marcs d'argent. D'après l'analyse faite par M. Chaptal de Montpellier, elle contient par quintal vingt livres de cuivre, quarante-deux d'antimoine, trente-huit de soufre, une livre deux onces un gros cinquante-six grains d'argent. On rencontre quelquefois dans les minières de Baigorry, du fer spathique en cristaux lenticulaires qui sont posés de champ ; ces morceaux curieux contiennent en même temps des cristaux triangulaires de mines d'argent. (Voyez Essai sur la minéralogie des Monts-Pyrénées.) # 210 DESCRIPTION jettis aux mêmes causes physiques & politiques, ont à peu près le même caractère; ils sont vifs, laborieux, & ils se piquent de probité. Les paysans Navarrois parlent la langue Basque, & ceux du Béarn parlent Gascon. # SAINT-JEAN-DE-LUZ. Port de mer, & dernière ville de France du côté de l'Espagne, située dans le pays de Labourd, à l'extrémité & au pied des Pyrénées, à peu de distance de l'Océan, & sur la rive droite de la rivière de Nivelle, à quatre lieues au-delà de Bayonne. Le commerce florif soit autrefois dans cette petite ville, & son port était assez fréquenté; mais depuis le traité de paix entre la France & l'Angleterre, de 1763, la perte des possessions françaises dans l'Amérique septentrionale, a entraîné celle du commerce du Labourd, & le port de Saint-Jean-de-Luz est presque absolument abandonné. D'ailleurs les vaisseaux n'y sont pas en sûreté, ils y souffrent beaucoup pendant la grosse mer; elle manqua, pendant l'hiver de 1777, de submerger cette ville; une tempête affreuse rompit la digue qui la défend contre les vagues. Cette brèche fut réparée; mais au mois de mars 1782, un ouragan plus terrible encore produisit de plus grands ravages; il renverla presque entièrement le quai dans la longueur d'environ cent cinquante toises, & détruisit le couvent des Ursulines qui en était voisin. Ces ravages, les progrès que la mer fait continuellement vers Saint-Jean-de-Luz, l'importance de ce port qui peut servir de refuge DU BÉARN, &c. 211 nux vaisseaux destinés à des voyages de long cours, & qui se trouvent dans l'obligation de reconnoitre le cap Finistère, ont déterminé le Gouvernement à y faire exécuter plusieurs travaux qui serviront non seulement à protéger la ville contre les ravages de la mer, à procurer aux bâtiments battus par la tempête, un asile assuré, mais encore qui pourront un jour rendre ce port capable de recevoir des vaisseaux de Roi; la profondeur de la rade semble lui promettre cette prérogative. DESCRIPTION. La rade de Saint-Jean-de-Luz forme une anse assez régulière, au fond de laquelle & un peu à gauche de l'entrée se trouvent la ville & l'embouchure de la Nivelle, qui la sépare du bourg de Cibour. L'entrée de cette rade est formée & défendue par deux pointes de terre. Sur celle qui est du côté de France, se trouve la chapelle de Sainte-Barbe, des magasins, & une batterie de canons; la pointe du côté d'Espagne offre sur des rochers le fort & le port de Soccoa: ces deux pointes, fort éloignées l'une de l'autre, laissent une entrée à la rade beaucoup trop large. Suivant les nouveaux projets, dont l'exécution a été commencée le 20 mai 1783, on doit établir deux jetées qui partiront de l'une & l'autre pointe, laisseront au milieu une entrée plus resserrée & plus sûre, & garantiront la rade de la fureur des vagues de la mer. Pour la formation de ces jetées on emploie le même procédé qu'à la rade de Cherbourg; des cônes sont construits & coulés de la même manière, mais avec plus de difficulté, parce # 212 DESCRIPTION que le fond de l'emplacement des jetées offre des roches très-inégales. Cette nouvelle entrée a dans la baffe mer cinquante pieds d'eau; le milieu de la rade, dans le même temps, a depuis quarante jusqu'à vingt-sept pieds d'eau; proche de l'embouchure de la Nivelle, on trouve encore vingt-cinq pieds d'eau. Cette embouchure, bordée de quais, forme un chenal qui doit être prolongé de cent toises dans la rade, & qui conduit au port intérieur; ce port doit aussi éprouver de grands changements; il sera rétréci, formera un avant-port, d'où, par une écluse de quarante pieds de large, on arrivera à un bassin qui se trouvera placé entre la ville, le couvent des Récollets & un chemin projeté qui passera en ligne droite devant Saint-Jean-de-Luz, & conduira en Espagne; ce bassin pourra contenir cent navires. Au-delà de ce bassin & de la route dont nous venons de parler, sera pratiqué un arrière bassin de forme parallélograme. La mer ayant, en 1782, détruit le quai qui défendait la ville contre les tempêtes de la mer, on fit, la même année, construire un peu plus près des maisons une estacade en ligne courbe, qui a près de cent soixante toises d'étendue, & qui embrasse toute la rupture faite par les vagues. Cette estacade, construite en charpente & en maçonnerie de pierre de taille & de moellons, présente un talus qui s'abaisse du côté de la mer; derrière est un mur de renfort, construit de mêmes matières, & qui s'élève au dessus du talus. DU BÉARN, &c. 213 Le couvent des Ursulines, qui fut détruit en même temps, a été construit deux ans après, en 1784, à l'extrémité de la ville du côté de France, proche une promenade publique qui est en cet endroit. Les bâtiments les plus considérables de cette ville font, l'église de Saint-Jean-de-Luz, le couvent des Récollets, celui des Ursulines dont nous venons de parler, la maison de ville, l'hôpital, &c. A l'est de Saint-Jean-de-Luz est une grande étendue de terrain montueux & inculte (1). ÉVÉNEMENS remarquables. La ville de Saint-Jean-de-Luz est connue dans l'Histoire par le mariage de Louis XIV & de Marie-Thérèse, Infante d'Espagne, qui y fut célébré au mois de juin 1660. L'entrée que le Roi, la nouvelle Reine & la Reine Mère firent dans cette ville, fut magnifique; le seul carrosse (1) Le premier sentiment que l'aridité de cette contrée inspire, dit un moderne Observateur, c'est d'en plaindre les habitants. On désire dabord de les voir transportés dans un pays plus fertile; mais on cesse bien-tôt de former un pareil souhait. La gâtée qui anime le peuple du Labourd, ne laisse aucun doute sur le bonheur dont il jouit: les hommes y sont vifs, robustes & les plus agiles des monts Pyrénées. Est-ce au climat que les Labourdains doivent des avantages dont on est privé dans des endroits plus fertiles. « Cyrus ne voulut point accorder aux Perses, dit Montaigne dans ses Essais, d'abandonner leur pays âpre & bossu, pour se transporter dans un autre doux & plein, disant que les terres grasses & molles sont les hommes, mous; & les fertiles, les esprits infertiles ». # 214 DESCRIPTION du Roi coûtoit soixante-quinze mille livres; qui valent aujourd'hui cinquante mille écus. La Cour étoit si pompeuse, qu'on a écrit qu'il y avoit en broderie seulement pour plus de deux millions de liv. de dépense. On fit cette observation au Cardinal Mazarin, qui répondit : *Ce n'est qu'un million pour les courtisans, & un million pour les marchands; voulant dire que tout cela avoit été emprunté par des gens dont la moitié se trouveroit inolvable (1).* ## SAINT-JEAN PIED-DE-PORT. Petite ville capitale de la basse Navarre, située sur la rivière de Nive, à une lieue des frontières d'Espagne, à dix lieues de Bayonne & quinze de Pau. Cette ville est nommée dans les titres *Fanum Sancti Joannis Pedeportuensis*; ce nom lui vient de sa situation au pied des montagnes, & des *ports* ou passages de France en Espagne. Cette ville est peu remarquable; elle a une citadelle bâtie sur une hauteur qui commande tous les passages voisins par lesquels on peut communiquer d'un royaume à l'autre. *ANECDOTE*. Les Bergers des environs de la forêt d'Yvaty, près Saint-Jean Pied-de-Port, découvrirent en 1774, aux environs de la forêt (2) Tel, dit Montreuil, s'est montré si mauvais ménager que de deux moulins il n'a fait qu'un habit. Dubellai avoit dit à peu près la même chose de la magnificence des Seigneurs qui se trouvèrent à l'entrevue du champ du drap d'or. DU BÉARN, &c. 21f d'Iffaun, un homme sauvage; il habitait les rochers qui bordent les bois d'Yvaty; il était d'une taille haute & bien prise, velu comme un ours, alerte comme un chamois, d'une humeur gaie, avec l'apparence d'un caractère doux, puisqu'il ne faisait de mal à aucun être. Il viftit souvent les cabanes, & n'y commettait aucun vol; il ne connoissait ni le pain, ni le lait, ni le fromage; son grand plaisir était de faire courir les brebis, & de les disperser en poussant de grands éclats de rire; mais sans chercher d'ailleurs à leur nuire. Les Bergers faisaient quelquefois courir leurs chiens après lui; alors il s'enfuyait comme un trait, & ne se laissait jamais atteindre. Il s'approcha un matin d'une cabane d'ouvriers qui fabriquaient des avirons; il se tint debout à la porte, qu'il tenait de ses deux mains, & regardait les ouvriers en riant. Un de ces hommes se glissa doucement pour tâcher de le saisir par la jambe: plus il le voyait s'approcher, plus son rire augmentait; mais bientôt il s'échappa. On a jugé que cet homme avait trente ans. Comme cette forêt est d'une grande étendue, & communique à des bois immenses appartenans à l'Espagne, il est à préfumer que ce sauvage s'y était perdu pendant son enfance, & qu'il avait trouvé le moyen de subsister en se nourrissant d'herbes (1). (1) Si l'on compare le naturel doux de ce sauvage avec le naturel séroce de Blaize Ferrage, élevé comme le sont les montagnards des Pyrénées, on verra que le parallèle n'est pas favorable au système de ceux qui, comme Helvetius, pensent que l'éducation fait beaucoup --- Page 218 --- # DESCRIPTION # SAINT-PALAIS. C'est la seconde ville de la basse Navarre; elle est située sur la rivière de Bidouse, à sept lieues de Saint-Jean Pied-de-port. Cette petite ville, qui n'a rien de remarquable, dispute à celle de Saint-Jean Pied-de-port le titre de capitale de la basse Navarre; c'est sans doute à cause de cette incertitude que l'assemblée des Etats de ce petit royaume se tient alternativement à Saint-Jean Pied-de-port & à Saint-Palais. **USAGES.** Dans la plupart des villes de la Navarre il existait un usage superstitieux, qui prouve, ainsi que plusieurs autres, jusqu'à quel point la stupidité de certains peuple avait rapproché le culte des Chrétiens, des erreurs du Paganisme. Lorsque la sécheresse durait trop plus que la nature. *Blaisse Ferrage*, surnommé *Seyd*, du Comté de Comminges, était maçon; sa taille était petite, son teint fort brun & sa force extraordinaire. Il abandonna son état pour satisfaire ses goûts monstrueux, & se retira dans une caverne située à la cime d'une montagne; là, il guettait les femmes & les filles, les enlevait, ou pourfouvait à coup de fusil celles qui le fuyaient; il les transportait dans son antre, & sur leurs corps morts ou enfangantés il assouvissait ses brutales désirs, puis il leur coupaient les mamelles & les cuisses, leur arrachait les intestins & le foie, & en faisait sa nourriture. Cet antropophage marchait toujours armé d'une ceinture de pistolets, d'un fusil à deux coups, & d'une dague. Par arrêt du Parlement de Toulouse, il fut exécuté le 30 décembre 1782; on fait monter à plus de quatre-vingts les filles & les femmes victimes des goûts atroces de ce Canibale. *long-temps* DU BÉARN, &c. 217 long-temps, le Clergé & les Magistrats, suivis des habitans, faîtoient porter l'image de Saint-Pierre au bord d'une rivière, & l'on chantoit cette espèce d'oraison : Saint-Pierre, fecourez-nous ; Saint-Pierre, une fois, deux fois, trois fois, fecourez-nous ; comme l'image de Saint-Pierre ne répondoit point, le peuple se fâchoit, & crioit : Qu'on plonge Saint-Pierre dans la rivière. Alors les principaux du Clergé représentait qu'il ne falloit point en venir à cette extrémité ; que Saint-Pierre étoit un bon patron, & qu'il ne tarderoit pas à les secourir : le peuple méfiant demandoit des cautions ; on lui en accordoit. On rapporte qu'après cette cérémonie il manquoit rarement de pleuvoir dans les vingt-quatre heures (1). ## ORTHÈS. Petite ville, chef-lieu d'une Sénéchaussée, située à dix lieues de Pau, sur la route de cette ville à Bayonne. (1) Cette coutume, dont fait mention *Martin d'Arles*, Archidiacre de Pampelune, dans son Traité des superstitions, est une imitation de ce qu'observaient autrefois certains peuples payens. Lorsqu'ils n'obtenoient pas ce qu'ils espéraient de leurs idoles, ils s'en vengeaient en les injuriant, en les fouettant & en les traînant dans la boue. Auguste, dont le siècle étoit celui du génie, Auguste lui-même fit voir à l'univers qu'il est plus facile quelquefois de triompher des peuples que des erreurs qu'on a nourries dès l'enfance ; une de ses flottes fut submergée dans une tempête ; pour se venger de Neptune, il fit éter du cirque la statue de ce Dieu de la mer. Partie III. P --- Page 220 --- # DESCRIPTION Cette ville a autrefois appartenu aux Vicomtes de Dax; dans le treizième siècle, elle fut cédée au Vicomte du Béarn, & depuis elle a resté unie à cette province. La Princesse Blanche, fille de Jean, Roi d'Arragon & de Navarre, après la mort de son frère, devenait l'héritière de son père; à cette occasion, des guerres sanglantes que l'ambition suscita, se maintinrent long-temps dans la même famille. Par un traité dont Louis XI, Roi de France, fit convenir les parties belligérantes, Blanche fut livrée à Gaston IV, Comte de Foix, son beau frère. Ses parens la tenaient depuis long-temps en prison, pour l'empêcher de se remarier. (1). Gaston, maître de sa belle-sœur, fit tout ce qu'il fallait pour qu'elle ne laissât point, par un nouveau mariage, des héritiers qui lui auroient sans doute disputé les domaines de son beau-père. Il fit transporter cette malheureuse Princesse au château d'Orthès, l'enferma dans une étroite prison, où, après deux ans de captivité, elle mourut, en 1464, empoisonnée, dit-on, par la Comtesse de Foix sa sœur cadette. La mémoire de cet affreux événement semble s'être encore conservée dans ce pays; les habitants d'Orthès croyaient que l'âme de cette Princesse vient chaque nuit parcourir le vieux château où elle fut sacrifiée à la haine de sa sœur & à l'ambition de son beau-frère, comme pour demander vengeance de cet horrible attentat; (1) Elle avait épousé déjà Henri IV, Roi de Castille; mais elle en fut séparée en 1453, pour cause d'impuissance. DU BÉARN, &c. 219 on ajoute qu'on y a entendu des choses extraordinaires & effrayantes. DESCRIPTION. Les restes du vieux château sont encore assez considérables pour faire juger de son ancienne magnificence; il est situé sur le sommet d'une colline qui commande toute la ville & une grande étendue de pays; on y voit encore quelques appartemens, & une vieille tour construite par les Princes de la maison de Moncade. Le peuple le nomme le château de la Reine Jeanne, parce que cette Princesse, mère d'Henri IV, y fit long-temps son séjour; elle y établit la religion réformée; y fonda une Université pour cette secte, & appliqua à son entretien les biens du Clergé catholique. On raconte que cette Reine poussa le fanatisme jusqu'à faire précipiter par la fenêtre du château, dans le gave qui est en bas, les Prêtres & les Moines qui prétendaient lui résister; mais cette violence lui fut sans doute imputée par le parti Catholique, qui ne pouvait lui pardonner d'avoir établi le Calvinisme dans ses états. La ville d'Orthès était, avant le règne de Louis XIII & même avant la révocation de l'édit de Nantes, bien plus considérable qu'aujourd'hui. Dans l'église des Jacobins de cette ville, fut inhumé Gaston III, Comte de Foix, qui porta le surnom de Phœbus, soit à cause de sa beauté, ou parce qu'il avait choisi le soleil pour devise; il fut Auteur d'un ouvrage sur la chasse, & d'un autre intitulé : le miroir de Phœbus. Ce Prince, par son luxe & ses équipages, égaloit la magnificence des Rois : il mourut subitement à P ij --- Page 222 --- # DESCRIPTION Orthès, au retour de la chaffe, comme on lui verroit de l'eau sur les mains avant de couper. Gaston IV, dont nous avons parlé plus haut, célèbre par son courage, ses victoires sur les Anglois, & par les mauvais traitemens qu'il fit éprouver à Blanche sa belle sœur, mourut à Roncevaux au mois de Juillet 1472, & fut enterré dans la même église d'Orthès. # LES CAR. Petite ville épiscopale, située à une lieue de Pau. **ORIGINE.** Plusieurs Historiens ont cru que cette ville fut bâtie sur les ruines de *Beneharnum*, d'où le Béarn tire son nom, qui étoit une ville considérable, siège d'un évêché, & qui fut détruite par les Normands l'an 845. M. d'Anville a combattu cette opinion, & a prouvé assez bien que l'ancienne *Beneharnum* étoit située à peu près dans les environs d'Orthès. C'est à *Guillaume Sanchès*, Duc de Gascogne, qu'on attribue la fondation de Lescar en 980, dans un lieu où il n'y avoit qu'une chapelle. Cette ville souffrit beaucoup pendant les guerres de la religion; le Comte de Montgomery y pilla les églises, & détruisit les tombeaux des Princes de Béarn, qui étoient dans la cathédrale. Pour posséder un canonique dans le chapitre de cette cathédrale, il faut faire preuve de noblesse, où être gradué dans une des Universités du royaume, L'Évêque est le premier Chanoine, DU BÉARN, &c. 221 & le Roi nomme à un canonical en vertu d'une bulle de 1552. La ville de Lescar se divise en haute & basse; dans la haute, on voit le palais épiscopal, de construction moderne, & la cathédrale dédiée à la Vierge; dans la basse, un collège dirigé par des Barnabites: cette ville est bâtie sur une colline d'où l'on découvre une plaine fertile & très-agréable. # OLORON ou OLERON. Ville épiscopale, située à quatre lieues de Pau, à six lieues de la frontière d'Espagne. **ORIGINE.** Cette ville est très-ancienne. Les Romains la connoissaient sous le nom d'Iluro ou Elorenfium civitas. Dès les premiers temps du Christianisme elle fut le siège d'un évêché; les Sarrafins & Normands l'ayant successivement ruinée, Centulle IV, Vicomte de Béarn, la rebâtit. Oloron est bien plus considérable que Lescar, sur-tout si l'on y comprend le bourg de Sainte-Marie & le faubourg de Marcadet, qui n'en sont séparés que par les deux gaves entre lesquels la ville est bâtie. La cathédrale & le palais épiscopal sont dans le bourg de Sainte-Marie; cette église fut bâtie par le Vicomte Centulle IV. Cette ville était autrefois fort marchande & beaucoup plus peuplée qu'aujourd'hui; les habitants faisaient avec succès presque tout le commerce d'Arragon; mais en 1694, les correspondans qu'ils avaient à Sarragosse furent pillés P iij --- Page 226 --- # DESCRIPTION par le peuple de cette ville qui se souleva contre eux, & les chafsa après leur avoir enlevé toutes leurs richesses; depuis cet événement le commerce n'a jamais pu s'y rétablir dans son premier état. ## Sarrance A deux fortes lieues d'Oloron, en remontant la même rivière sur laquelle est située cette ville, dans la vallée d'Aspe, est Notre-Dame de Sarrance, qui étoit autrefois une abbaye de l'ordre de Prémontré. Ce lieu, célèbre par les pèlerinages, fut visité, suivant M. de Marca, par le dévot Louis XI. Ce Roi, en entrant dans le Béarn, fit baisser son épée que l'on portoit haute devant lui, & ne voulut point qu'on scellât aucune lettre tandis qu'il y fit son séjour, disant qu'il étoit hors de son royaume. ## LA VALLÉE D'ASPE Cette vallée, qui commence proche la ville d'Oloron, & qui s'étend bien avant dans les montagnes des Pyrénées, mérite une mention particulière. Les hautes montagnes qui l'environnent recèlent plusieurs mines de cuivre, dont l'exploitation, tentée à divers reprises, n'a jamais eu de succès; on y trouve aussi des fontaines minérales dont les propriétés ne sont point connues. Au milieu de cette vallée coule dans toute sa longueur le gave qui prend sa source vers les frontières d'Espagne. Dans les temps de pluie & d'orage cette rivière est colorée en rouge par des terres composées de schiste rougeâtre qui DU BÉARN, &c. 223 s'éboulent des montagnes de Gabedaille & Peirencire. Les chemins que l'on a ouverts dans cette vallée, soit pour faciliter la communication avec l'Espagne, soit pour l'exploitation des forêts, font vraiment dignes de la curiosité des Voyageurs; on remarque sur tout la chaussée taillée sur les flancs de la montagne d'Athas; cette chaussée, conçue & exécutée par M. Leroi, Ingénieur de la marine, est une des plus étonnantes & des plus hardies que l'on connoisse; elle a deux mille & quelques centaines de toises depuis le bord du torrent jusqu'à la forêt d'Issau. Cette forêt, exploitée pour la marine, couronne le sommet de la montagne; c'est à Athas qu'on voit les magasins & le dépôt de cette exploitation. La Pene d'Escot, montagne située à l'entrée de la vallée d'Aspe, sur les bords du gave, est absolument taillée à pic; on prétend que Jules César y fit pratiquer un chemin qui passoit le long de la vallée; & traverseoit le port ou passage que les Romains appelèrent summum Pyrenæum, & que les Béarnais nomment aujourd'hui Somport. On voit sur un rocher une inscription romaine rapportée dans un ouvrage moderne (1), qui n'est pas entière, mais qui annonce une époque de la réparation de cet antique chemin. Près du village de Cetz, on voit distinctement une veine de cristal très-fin & des plus (1) Essai sur la Minéralogie des Pyrénées, pag. 72. P iv. # 224 DESCRIPTION brillans. On trouve aussi vers le côté gauche de la montagne un grand nombre d'aiguilles transparentes de différentes longueurs, dont toute l'étendue de la veine est couverte. *Pic d'Anie.* Une des plus hautes montagnes qui bordent la vallée d'Aîpe, est le *Pic d'Anie* dans le territoire de *Lefcun*, dont l'élévation, suivant M. *Flamichon*, Ingénieur-Géographe du Roi, est de onze cent dix-neuf toises au-dessus du pont de la ville de *Pau*. Cette montagne est presque inaccessible; ce n'est qu'après bien des difficultés qu'on peut parvenir à gravir son sommet aigu. L'opinion superstitieuse des habitants de *Lefcun* est un nouvel obstacle qui s'oppose à ce qu'on atteigne la cime du *Pic d'Anie*. Comme cette montagne est située à l'ouest de ce village, & que le mauvais temps vient ordinairement de ce côté-là, ils ne souffrent pas que des étrangers y montent, dans la crainte qu'ils ne soient sorciers, & qu'ils n'attirent l'orage sur leur territoire. Il y a environ vingt ans qu'un Savant naturaliste fit l'expérience de cette ridicule opinion; il vint, muni d'instrumens propres à des observations qu'il se proposait de faire sur le *Pic d'Anie*; on le prit pour un Magicien, il fut traité en conséquence, & obligé de renoncer promptement à ses projets. Si les lumières du dix-huitième siècle n'ont pas encore pu entièrement pénétrer dans l'intérieur de ces montagnes; si malgré les progrès de la raison, une stupide ignorance y règne encore; quel devoir être, dans les temps où une DU BÉARN, &c. 225 aveugle superstition captivait tous les esprits, le degré de barbarie des habitants de cette contrée i on va en juger par l'extrait suivant d'une pièce aussi curieuse qu'authentique. Les habitants de la vallée d'Afpe faïsoient de courses sur ceux d'une vallée voisine, appelée de Lavedan. L'abbé de Saint-Sevin, pour venger les habitants de cette dernière vallée, fit dit-on, mourir, par art magique, plusieurs habitans de la vallée d'Afpe, afin de les punir de leurs brigandages. Le maléfice de cet Abbé tourna contre les habitants même du Lavedan qui y avoient consenti, & leur vallée fut frappée d'une stérilité générale; voici le titre de cette pièce traduite de l'original en langue béarnoise, tirée d'un ouvrage intitulé, *Lous priviledges, franquises, &c.*, imprimé à Pau en 1694, & confirmé par Louis XIII. Contrat de la paix faite entre les vallées d'Afpe & de Lavedan par l'ordre du Pape, qui avoit absous la terre, les habitants & les bestiaux de Lavedan, du péché commis par l'Abbé de Saint-Sevin, en faisant mourir par art magique grand nombre d'habitants d'Afpe, pour les courses & ravages qu'ils faïsoient en Lavedan; en punition duquel péché, la terre, ni les femmes, ni les bestiaux de Lavedan n'avoient porté aucun fruit durant six années. Cette pièce, datée du premier juin 1348, commence ainsi : « Soit connu à tous, que comme la terre --- Page 228 --- # DESCRIPTION de Lavedan, d'Arreaigues, eût demeuré fix ans sans porter de fruits; ni femme, enfant; ni vache, veau; ni jument, poulain; ni bétail d'au-cun poil; à raison de ce que le petit Abbé de Saint-Sevin auroit fait périr les gens d'Aspe, qui avoient fait & faisoient des courses & des ravages en Lavedan, après avoir lu sur un sureau, un livre qu'il avoit tiré par art diabolique de Salomon. A cause de quoi les gens de Lavedan furent conseillés d'envoyer deux prud'hommes d'entre eux vers le Saint-Père, à Rome, pour demander absolution de ce péché, ce qui leur fut octroyé, en observant les choses par lui ordonnées, & ci-dessous déclarées ainsi qu'il les écrivit par lettres qu'il envoya; savoir, une à l'Evêque de Lescar, une autre à l'Evêque de Tarbes, une autre au Sénéchal de Béarn, & une autre au Sénéchal de Bigorre; tendantes aux fins qu'en suivant les pénitences & amendes par lui imposées, ils fissent la paix entre les deux montagnes, & pour cet effet appelaissent dix prud'hommes d'Aspe, & autant de Lavedan, & fissent rédiger cela par écrit; & moyennant ce, absoudre les terres, gens, bestiaux, & autres choses du Lavedan, & accordèrent comme s'ensuit ». Voici le premier article de ce traité. « Et tout premièrement paix soit faite entre parties à jamais, & que celui qui la rompra ait la malédiction du Saint-Père, & paye deux cents marcs d'argent, cent marcs aux endommagés, l'autre cent au Seigneur de la terre d'où les endommagés seront; & qu'ensuite ceux de La- DU BÉARN, &c. 227 vedan envoyeront dix hommes de sainte vie vers Monseigneur Saint-Jacques en Galice; qu'ils faissent chanter quatre messes d'Évêques, & dix messes d'Abbés avec crosses, & cent messes à Prêtres ou Frères, & que ceux de Lavedan fassent à jamais les réparations ci-dessus écrites, & payent au messager d'Aspe, le jour & fête de Saint-Michel de septembre, dans l'église de Saint-Sevin, ou en celle d'Odot, avant que l'étoile paroisse, les sommes sous-écrites ». On lit ensuite à quelle amende est taxé chaque village du pays de Lavedan, de quelle manière elle doit être payée au messager d'Aspe, &c. : ce traité se termine par cette formule : « Et lesdits de Lavedan & d'Aspe jurèrent sur les quatre saints Évangiles de Dieu qu'ils tiendront & accompliront tout ce que dessus, à peine d'encourir les susdites peines ». P A U. Ville capitale de la province du Béarn, située sur le gave de Pau, à vingt-cinq lieues de Bayonne, à une lieue de Lescar, & à trente-huit de Toulouse. ORIGINE. Pau doit son origine à un château bâti par un des premiers Princes du Béarn, vers le milieu du dixième siècle. Ce Prince faisait sa résidence à Morlaas, ville de la province; inquiète par les fréquentes excursions des Satrasins d'Espagne, qui pénétraient dans ce pays par le passage des Pyrénées, il choisit un endroit propre à la construction d'une forteresse qui servirait à arrêter les courses de ces brigands. La partie méridionale de la plaine --- Page 230 --- # DESCRIPTION de *Pontlong*, lui parut très-convenable à son projet ; elle appartenoit aux habitants de la vallée d'*Offau*, qui la lui cédèrent, à condition qu'eux & leurs descendants auraient, pendant la tenue de la *Cour majour* (1), la première place au haut de la salle du château qui y seroit construit. On planta trois pieux sur le terrain choisi, afin d'en marquer les limites. Le château fut bâti dans l'endroit où se trouvait le pieu du milieu, & c'est du nom de ce pieux, en latin *Palus*, que ce château fut appelé d'abord *Pal*, puis, par corruption, *Pau*. Ce qui confirme cette étymologie, ce sont les armoiries parlantes que le Souverain accorda, en 1482, aux Jurats & Communauté de Pau, après qu'il lui eurent prêté serment de fidélité. Ces armoiries consistent en trois pals ou perches (en Béar-nois *Paux*) ; sur celui du milieu est perché un Paon faisant la roue, pour désigner l'endroit où le château fut élevé, &c. Ce château, situé où est actuellement la maison de *Gaffion*, ne fut d'abord qu'un lieu de plaisance des Princes du Béarn. Plusieurs seigneurs particuliers & autres personnes s'étaient (1) La *Cour majour* ou *plénière*, étoit une Cour souveraine du Béarn, composée du Prince qui y présidoit, des deux Évêques, des Abbés & des Gentilshommes de la province. Cette Cour ne différoit des autres Cours du royaume que par l'obligation où étoit le Souverain du Béarn de juger les causes de ses sujets avec sa Cour, & d'acquiéser à sa décision. En 1490, la Cour majour fut abolie, & l'on y substitua un Conseil souverain, qui, en 1620, a été érigé en Parlement. DU BÉARN, &c. 229 blirent successivement dans le voisinage. Cet édifice subsista pendant quelques siècles, & fut remplacé par un autre plus grand & plus beau, que l'on constraisit à peu de distance, & auquel les Princes du Béarn, devenus Rois de Navarre, ajouterent plusieurs décorations dont on voit de magnifiques restes. En 1464, Pau étoit encore un lieu peu considérable par son étendue, comme il paroit par une patente donnée, le 25 septembre de cette année, par le Vicomte Gaston IV, Roi de Navarre, qui déclare son intention de peupler ce lieu en y faisant sa résidence ordinaire, en y fixant le siège de son Sénéchal, en y établissant des Jurats, des foires & marchés, & en accordant divers privilèges aux habitants. Le même Prince, voyant son projet prospérer, donna, le 19 mars 1468, de nouvelles lettres, par lesquelles il accorde aux Jurats de Pau le droit de faire quelques levées sur le vin & autres denrées qu'on y transporteroit aux foires & marchés, à condition que les deniers prélevés seroient employés à entourer le lieu de murs & de fossés, & à construire une église paroissiale. Les murs furent en conséquence élevés & poussés jusqu'à la place de Gassion, & jusqu'au portail de l'horloge, près de la maison de ville; mais alors on ne prévoyoit pas qu'on se resserreroit dans un trop petit espace. L'église étant construite, l'Evêque de Lescar l'érigea en paroisse en 1473, sous l'invocation de Saint-Martin, y nomma un Curé dont il réserva pour la suite la nomination à lui & à ses successeurs. --- Page 232 --- # DESCRIPTION Gaston IV fit encore réparer & embellir le château de Pau, y joignit un grand parc, & n’oublia rien pour en faire un séjour digne de la magnificence. Insensiblement Pau se peupla, s’agrandit, & fut pour la première fois honoré du titre de Ville, dans une patente de Jean d’Albret & de la Reine Catherine son épouse, donnée le 4 novembre 1502. Depuis, le séjour constant des Princes, l’établissement du Conseil souverain, en 1519, ont contribué beaucoup à l’agrandissement de cette ville, qui est enfin devenue la capitale du Béarn, le siège d’un Parlement, d’une Université, d’une Académie de Belles-Lettres, d’un hôtel des Monnoies, d’un Collège considérable, & d’autres établissements favorables à la population. **DESCRIPTION.** Pau est situé à l’extrémité d’une grande plaine qui domine sur une autre plaine où coule le Gave. Au-delà de cette rivière sont des côteaux, & ensuite les monts Pyrénées qui, s’élèvent en amphithéâtre, forment une vue magnifique. Cette ville est d’une moyenne étendue, elle n’a ni murailles ni portes; la plupart des maisons y sont bien bâties, & presque toutes sont couvertes d’ardoises; il n’y a qu’une paroisse & une succursale, dont les secours spirituels seraient insuffisants, si les Capucins & les Cordeliers, qui ont dans cette ville de beaux couvens, ne soulageaient les Curés & Vicaires dans l’administration des Sacremens. Il y a plusieurs ponts sur les ruisseaux de Hedas & de l’Ouffe; le plus remarquable est celui du Gave, qui est DU BÉARN, &c. 231 composé de sept arches; de ce pont très-élevé on découvre le pic du midi de la vallée d'Ossau, qui est un des pics les plus élevés de la chaîne des Pyrénées. On ne trouve dans Pau qu'une seule fontaine, située vis-à-vis la place du marché; mais elle fournit abondamment de l'eau par six tuyaux. La grande rue traverse entièrement la ville; au milieu est la place du marché, & à l'extrémité est l'hôtel de ville. La Place royale est ornée de belles maisons & de plusieurs allées d'arbres; elle fait face à la nouvelle église dite Saint-Louis; au milieu est la statue pédestre en bronze de Louis XIV, entourée d'une grille de fer. Les citoyens de Pau ayant sollicité, dans le siècle dernier, la permission de placer au milieu de cette place la statue d'Henri IV, cette demande, qui surprit la Cour, fut refusée; on accorda aux habitants, une statue de Louis XIV qu'ils ne demandaient point. Ces habitants peu courtisans, mais zélés admirateurs de leur ancien Souverain, firent graver sur le piédestal, en Langue Béarnoise, cette inscription remarquable : Celui-ci est petit-fils de notre bon Roi Henri. Les Capucins de cette ville ont été fondés par Henri IV; on y voit la bibliothèque de ce Roi, dont il fit présent à ces Religieux. A l'extrémité occidentale de la ville, & sur un rocher coupé à pic au dessus du gave de Pau, est situé le château où résidaient les Princes --- Page 234 --- # DESCRIPTION du Béarn, & où nàquit Henri IV. Le souvenir de la naissance d'un Prince fi cher aux François, ajoute un grand intérêt à cet ancien édifice, & sa situation singulière & romanesque porte l'imagination vers les temps fameux de la chevalerie. Ce château, quoiqu'en mauvais état, feroit encore habitable; on y entre par un pont & par un portail, au dessus duquel est le bâtiment du garde-meuble; à droite, plus bas, est le logement du sergent, & de suite celui du Gouverneur du château; le logement du Gouverneur de la province est située de l'autre côté. Dans la cour est un beau puits; à gauche est une grande tour qui sert de prison de la ville; au bas de cette tour est le corps de garde du château, & au dessus est la chambre du trésor, où sont les archives. Dans une chambre du château, qui, par sa largeur, devoit être autrefois chambre de parade, on voit un beau portrait en pied de Jeanne d'Albret, mère d'Henri IV; sa coiffure est ornée de perles; autour de sa gorge elle porte une fraise, & ses bras, également ornés de perles, sont couverts jusqu'au poignet par son habit; à sa ceinture pend une chaîne avec un portrait en miniature; de sa main droite elle semble pincer les cordes d'une guitare, & dans la gauche elle tient un mouchoir brodé; ses traits sont réguliers, l'ovale de la tête est un peu alongé, ses yeux sont d'un brun clair, son nez bien formé, mais un peu grand, & ses sourcils bien cintrés; cette peinture rend assez le caractère de grandeur d'âme DU BÉARN, &c. 233 J’ame & de la noble fierté de cette Princesse (1). Dans une des chambres voisines est un autre portrait d’Henri IV pendant sa jeunesse. Au second étage est l’appartement où ce Prince naquit. On montre encore dans le château une grande écaille de tortue qui lui servit de berceau. Les Jardins sont devenus une promenade publique; on y arrive du château par un pont-levis; à côté est une plantation composée de plusieurs allées, appelée les Ormelettes, au bout de laquelle, & après avoir traversé un petit chemin qui conduit à la basse ville, on trouve le parc du Roi. Pendant qu’Henri IV tenait sa cour à Pau, il fréquentait de préférence cette partie des jardins qui a retenu son nom. Ce parc est situé sur le penchant du gave; il se termine à un point où s’offre une perspective étendue & très-pitto-resque. En face du Parc du Roi, on monte un petit tertre pour entrer dans un bois joint à une promenade appelée le cours Bayard, laquelle forme une magnifique étoile. Derrière cette promenade est une belle châtaigneraie, & à côté sont deux pépinières & des noyers, l’une & (1) « Elle n’avait, dit d’Aubigné, de femme que le sexe, l’ame entière aux choses viriles, l’esprit puissant aux grandes affaires, & le cœur invincible aux grandes adversités ». Une chose remarquable, c’est qu’elle se fit promette dans le même temps que son époux devint Catholique; elle fut aussi ferme dans le parti qu’elle, embraîta, que ce Prince indolent étoit faible & chancellant dans le lieu. Partie III. --- Page 238 --- # DESCRIPTION L'autre entourée de grandes allées & de pièces d'eau. Au milieu d'une châtaigneraie qui est à côté des pépinières, on trouve une fontaine appelée *la fontaine des Fées*, dont l'eau a, dit-on, la vertu de guérir plusieurs infirmi-tés. ## ÉVÉNEMENS remarquables L'événement le plus digne d'être rapporté à cet article, est celui de la naissance d'Henri IV. *Jeanne d'Albret*, fille unique & héritière d'Henri II, Roi de Navarre & de Béarn, épousa Antoine de Bourbon, Duc de Vendôme (1). Les premiers fruits de cette alliance ne furent pas heureux; deux Princes, leurs enfants, moururent au berceau. *Jeanne d'Albret* voulut quelque temps après suivre son époux aux guerres de Picardie; avant son départ, le Roi son père lui dit que si elle devenait groffée, il voulait absolument qu'elle vînt accoucher à Pau. Suivant le désir de son père, *Jeanne*, étant enceinte & dans son neuvième mois, partit exprès de Compiègne, traversa toute la France, & dans l'espace de quinze jours arriva à Pau. A son arrivée, le Roi son père lui montra une groffée boîte d'or, entourée d'une chaîne de même métal, d'une longueur extraordinaire. Dans cette boîte était renfermé le testament que ce Roi avait fait. *Jeanne*, curieuse de (1) Ce Prince descendait en ligne droite & masculine de *Robert*, Comte de Clermont, cinquième fille de Saint-Louis, & qui par-là se trouvait, après la branche alors régnante, le plus proche héritier de la couronne de France. DU BÉARN, &c. 235 voir ce testament, lui demanda la boîte : « Elle fera tienne, lui répondit-il, dès que tu n'auras montré l'enfant que tu portes ; & afin que tu ne failles pas une pleureuse ou un réchiété, je te promets le tout, pourvu qu'en enfant tu chantes une chanson béarnoise ». Entre minuit & une heure, le 13 décembre 1553, la Princesse sentit les douleurs de l'enfantement ; lorsqu'elle entendit venir son père, elle se mit à chanter la chanson béarnoise, qui commence par ces mots : *Notre Donne deou cap deou pon adjouda me in aquefta houra*, qui signifient : *Notre-Dame du bout du pont, aidez-moi à cette heure*. Si-tôt qu'elle fut délivrée, le Roi lui mit la chaîne d'or au cou, & lui donna la boîte d'or où étoit le testament : « Voici qui vous appartient, ma fille ; mais, » dit-il en désignant l'enfant, ceci est à moi ». Il prit en effet le nouveau né, lui fit avaler quelques gouttes de vin, lui frotta les lèvres avec une gousse d'ail, & quelque temps après l'envoya au château de Coaraze en Béarn, où on l'accoutuma à la fatigue & à une vie dure, « ne mangeant souvent que du pain commun, dit Cayet ; le bon Roi, son grand-père, l'ordonnait ainsi, & ne vouloit pas qu'il fût délicatement mignardé, afin que de jeunesse il s'apprît à la nécessité : souvent on l'a vu, continue le même Historien, à la mode, du pays, parmi les autres enfants du château & village de Coaraze, piés déchaux & tête nue, tant en hiver qu'en été ». On rapporte même que cet illustre enfant prévoit plaisir à se piquer les doigts, & à se les Q ij # 236 DESCRIPTION faire saigner, pour s'accoutumer, disoit-il, aux combats que le sort lui destinoit. Il ne faut pas douter que cette mâle éducation n'ait donné à ce Prince ce courage, cette activité qui le firent triompher de tant d'obstacles, le placèrent sur le trône de France, & le rendirent l'idole de ses sujets. Cinq grandes routes sortent de la ville de Pau; savoir, la route de Bayonne qui passe au milieu du parc; celle de Bordeaux, dans une allée du cours Bayard; celle de Toulouse, au milieu des vallées de Morlaas; celle de Lourdes, près le village de Bizanos, & celle d'Oloron, entre les villages de Gelos & de Jurançon. ## PRODUCTIONS & COMMERCE. Ce dernier village, éloigné de Pau d'un petit quart de lieu, est fort agréable; c'est là que se fait le fameux vin de Jurançon; en temps de paix, on en vend la plus grande partie aux Anglois & aux Hollandois, qui viennent le charger à Bayonne. Le commerce de la ville de Pau consiste en belles toiles & en beaux mouchoirs qui s'y fabriquent avec du lin du pays. Il s'y fait un commerce considérable de jambons salés avec du sel de saliés, qui leur donne un goût exquis. Ce sont les jambons connus sous le nom de jambons de Bayonne, à cause qu'il s'en fait dans cette ville plusieurs embarquemens, & dont la propre dénomination devrait être jambons de Béarn. ## POPULATION. La ville de Pau contient environ huit à neuf mille habitans. DU BÉARN, &c. 237 **ENVIROUS.** Les environs de Pau offrent à l'amateur de paysages, des points de vue pittoresques, & au Naturaliste plusieurs objets intéressants. **VALLÉE D’OSSAU.** La vallée d'Ossau, dont on découvre les plus hautes montagnes du pont de Pau, mérite l’attention des observateurs. En partant de cette ville, & remontant le ruisseau de Nés, on trouve, à une lieue, Gan, village où naquit Pierre Marca, l’un des plus savans Prélats de l'Eglise Gallicane. Après avoir observé, à droite & à gauche du ruisseau, des marbrières, on arrive à sa source qui est au bas du pie de Rebenac; là, on voit sortir de terre un volume d’eau considérable, qui, suivant l’opinion étrange de quelques personnes, est une partie des eaux du Nil. On a pensé, avec plus de raison, que le gave voisin de cette source perdoit, près d’Arudy, une partie de ses eaux, pour donner naissance au Nés par des passages souterrains; mais des observations ont démontré le peu de fondement de ce système. (Voyez à cet égard Essai sur la minéralogie des monts Pyrénées, pag. 108 & 109). De la source du Nés, toujours dans la même direction, on arrive à Sévignac; de ce village on descend dans le gave qui coule au milieu de la vallée d'Ossau, & qui l’a formée; on trouve ensuite Arudy, & puis Iseste, lieu de la naissance du célèbre Médecin Bordeu: au dessus de ce village on voit la grotte d’Espalungue; cette grotte est spacieuse & remarquable par ses Q lij --- Page 240 --- # DESCRIPTION crystallisations calcaires; on devine aisément qu'*Espalungue* dérive de *Spelunca*, qui signifie caverne. On rencontre sur le même gave des carrières d'ardoises & de marbre, ainsi que des mines. Les montagnes qui entourent la vallée d'*Ossau* recèlent presque toutes des substances métalliques; mais l'exploitation de la plupart de ces mines a été tentée sans succès. La minière de fer de Loubie, située à l'extrémité orientale des montagnes d'Ossau, est exploitée depuis long-temps; on en tire du fer en chaux qui est transporté à la forge de Beon, pour y être converti en fer. Près du village d'Aste, on trouve de la mine de fer spathique grise, tirant sur le blanc, & en petites lames; on en a essayé l'exploitation; mais lorsque ce fer a été réduit en masse, il a éclaté en morceaux sous les coups de marteau, & on n'a jamais pu le réduire en barres. On trouve aussi, dans la plupart des montagnes de cette vallée, des mines de cuivre & de plomb qui ont été abandonnées. Au-dessus du village d'Aste est celui de Loubie, dont l'exploitation des minières de fer est, comme nous l'avons dit, en activité. On y trouve aussi une carrière de marbre, qui est une des plus remarquables du Béarn; elle est située à une petite distance de ce village. Le marbre y est gris & blanc; on en voit de blanc à grandes écailles, de dur & de transparent comme celui de Carrare. Le marbre blanc à petites écailles, de la même montagne de Loubie; peut être comparé à celui de Serravezza. Les DU BÉARN, &c. 239 statues de Notre-Dame de Betharram, village situé sur le gave de Pau, célèbre par le concours de Pélérins que la dévotion y attire de toutes les parties du Béarn, sont de marbre blanc de Loubie : le marbre des Pyrénées est assez généralement gris. Au village de Bielle, chef-lieu de la vallée d’Offau, situé au dessus de Loubie, on voit cependant quatre colonnes d’un marbre jaqué de blanc & de bleu, qui ornent l’autel de l’église ; mais on ignore si elles ont été transportées d’un lieu éloigné, où si on les a tirées des montagnes de cette vallée (1). Eaux-bonnes ou Aigues-bonnes, lieu célèbre par ses eaux minérales, situé dans la vallée d'Offau, à quatre lieues de Pau, au pied d’un monticule, au confluent de la Soude & du Valentin, produit trois fontaines, qui, quoique voilées, ont cependant divers degrés de chaleur : la principale est nommée la Vieille. Les eaux de cette source, selon M. Bayen, font monter la liqueur du thermomètre de Réaumur à vingt-huit degrés ; elles n’altèrent point le sirop de violette ; l’alkali fixe n’y occasionne pas de précipité ; l’alkali volatil n’y produit (1) On rapporte qu’Henri IV étant devenu Roi de France, envoya demander ces colonnes à la Communauté de Bielle, qui lui adressa une réponse en garçon, dont voici la traduction : « Sire, vous êtes le maître de nos cœurs & de nos biens ; mais à l’égard des colonnes du temple, elles appartiennent à Dieu, arrangez-vous avec lui ». Q iv. --- Page 242 --- # DESCRIPTION aucun changement; l'infusion de la noix de galle n'occationne point de teinte noire qui puisse indiquer dans ces eaux la présence du fer. Elles exhalent une odeur de foie de foufre, donnent une couleur noire à l'argent, & forment dans la dissolution de ce métal, par l'acide nitreux, un précipité blanc sale, qui insensiblement devient d'un gris noir. On attribue à ces eaux la faculté de guérir les ulcères, les vieilles plaies, les maladies de la peau, &c. Les Eaux-chaudes ou Aigues-caudes font à une lieue & demie des Eaux-bonnes; elles sont situées dans un profond ravin formé par le gave, qui coule avec un bruit effroyable; là, cette rivière est bordée de montagnes presque inaccessibles. Ces eaux, soumises aux mêmes épreuves que les précédentes, ont donné les mêmes résultats; le degré de chaleur est seul différent. La source qu'on appelle Lou-Rey où les Rois, fait monter, suivant M. Bayen, la liqueur du thermomètre à trente degrés. Au près de ces eaux, & au dessus de la source de l'Arresa, on trouve une inscription gravée sur un rocher, & adressée à Madame Catherine de France, sœur du Roi très-chrétien Henri IV, en juin 1591, avec ces deux vers latins : Caucasus & Rhodope tristi delebitur avo; At nostro insculpta pedore fixa manent. À l'origine de la gorge qui conduit de La- runs aux eaux chaudes, dans l'endroit qu'on DU BÉARN, sec. 24f appelle Hourat (1), on lit deux inscriptions latines gravées sur le marbre, qui sont également relatives au séjour que Catherine, sœur d'Henri IV, fit dans ce lieu l'an 1591; en voici la traduction : « Arrête-toi, passant, admire ce que tu ne vois pas, & regarde ce que tu dois admirer; nous ne sommes que des rochers, & cependant nous parlons; la nature nous a donné l'être, & la Princesse Catherine, la parole. Nous avons vu Catherine, regardant l'inscription que tu lis, nous avons entendu sa voix, nous lui avons servi de siège. Que nous sommes heureux de l'avoir vue, nous qui n'avons point d'yeux! Heureux toi-même, passant, de ne l'avoir point vue, tu aurois été changé en rocher. Son auguste présence, à nous qui étions morts, nous a donné une âme. Les Muses, vierges (1) Hourat, en idiome Béarnais, signifie trou: on prétend que cet endroit a pris cette dénomination d'une ancienne ouverture où les eaux du gave se précipitoient pour reparoître, par des routes souterraines, près du village de Buzi. On ajoute encore que lorsque des causes qu'on ne détermine pas, vinrent à intercepter ce passage, le gave prit son cours par la plaine de la vallée d'Ossau. J'ai remarqué, dit l'Auteur de l'Essai sur la minéralogie des monts Pyrénées, auprès du château d'Espalungue, les ruines d'une église qui fut emportée par les eaux du gave, quand cette rivière cessa pour la première fois de disparaître à Hourat, ce qu'on dit être arrivé dans le dernier siècle: au reste, il n'est pas rare de voir dans les montagnes de la vallée d'Ossau, des ruisseaux qui se précipitent dans l'intérieur de la terre; les uns reparoissent à quelque distance de l'endroit où ils s'engouffrent, d'autres s'y perdent entièrement. --- Page 242 --- # DESCRIPTION > comme l'étoit *Catherine* de France & de Navarre, lui ont élevé ce monument pendant son séjour en ce lieu, l'an 1591. Ce monument avait été dégradé par le temps, on le fit réparer en 1646, & on y ajoutait une autre inscription latine, dont voici la traduction : > « A tous passans, salut : ce que tu vois avoit été détruit; mais sa destruction l'a fait renaître. » --- Page 243 --- # DU BÉARN, &c. On fait usage de ces eaux contre les obstructions, l'épaisissement de la lymphe, les maux de tête invétérés, &c. elles sont salutaires, dit-on, en bains & en douches, contre les paralysies, les rhumathismes, &c. En approchant toujours du sommet des Pyrénées, on trouve, à droite du gave, *Gabas*, lieu entouré de noirs sapins qui rendent cette solitude affreuse; de tous côtés se présentent des pics tristes, isolés & inaccessibles. Non loin de ce village commencent les montagnes supérieures, & on arrive enfin au célèbre *Pic de midi* (1), repaire assuré des aigles & des vautours, dit un moderne Observateur; il domine fièrement presque toutes les montagnes qui l'entourent. Sa hauteur, suivant M. Flamichon, est de mille quatre cent sept toises au dessus du pont de *Pau*. Les débris qu'on trouve au pied du pic, prouvent combien le temps y a exercé son empire. Les regards ne sont fixés que par des rochers énormes, qui, amoncelés les uns sur les autres, défendent à l'homme d'approcher; & les flancs escarpés de cette montagne, dont la cime est presque toujours hérissée de glaçons, opposent à son audace un rempart inacessible. Cependant *M. de Marca* dit, dans son Histoire du Béarn, qu'on voit les deux mers du pic de midi, ce qui suppose qu'on y a monté; cela semble difficile à croire. (1) On compte plusieurs pics de midi dans la chaîne des Pyrénées; ils tirent leur nom de leur position méridionale par rapport aux villes de France qui les avoisinent; celui-ci est regardé comme le plus élevé de ces pics.