Description des principaux lieux de France — Édition 1789 — J.A Dulaure
--- [Document : Description des principaux lieux de France - Guienne (Blaye)] [Auteur : J.A. Dulaure] [Année : 1789] [Source : PDF EFERUS - BnF] --- --- Page 76 --- --- Page 78 --- # DESCRIPTION ## GUIENNE. ### BLAYE. Ville ancienne, située sur la rive droite de la Gironde, à dix-sept lieues d'Angoulême, & à onze de la Tour de Cordouan. **Origine.** M. de la Sauvagère a démontré, contre l'opinion des plus savans Géographes, que cette ville est l'ancienne *Blabia* des Romains, qu'on avait mal à propos placée en Bretagne, à l'endroit où est bâti *Fort-Louis*. **Histoire.** Le Roi *Cherebert* ou *Charibert* mourut à Blaye en 570, & y fut enterré dans l'église de Saint-Romain. Dans cette même église fut enseveli le fameux *Roland*, tué à Roncevaux en 778. Charlemagne, suivant les grandes chroniques, fit embaumer le corps de ce guerrier, avec du baume, de la mirthe & de l'aloës; on le transporta ensuite sur deux mules jusqu'à Blaye, « dans une bière dorée, couverte de riches draps de soie, & fut ensepulx tué moult honorablement, & fut mise son épée durandal à sa tête, & son olifant (1) à ses pieds, en l'honneur de Notre Seigneur, & en signe de sa haute prouesse ». Long-temps après, le corps de Roland fut transporté dans la ville de Bordeaux, & enterré dans la paroisse Saint-Surin; son épée duran- (1) Petit cor dont sonnoient les Paladins & les Chevaliers errans pour appeler & défier l'ennemi. DE LA GUIENNE, &c. 77 dal fut déposée à Notre-Dame de Roquamadour (1). Blaye fut pris par les Anglois, & repris par les François en 1339. En 1568, cette ville fut surprise par le parti des Protestans, qui y com- mirent plusieurs excès, & détruisirent le tombeau du Roi Charibert. Quelque temps après, les habitants embrassèrent le parti de la Ligue. Le Maréchal de Matignon vint les assiéger; mais les Espagnols, accourus à leur secours, forcèrent ce Maréchal de lever le siège. DESCRIPTION. La ville est divisée en haute & basse; c'est dans la ville basse que logent les marchands, & que se fait le commerce. La ville haute est connue plus particulièrement sous le nom de Citadelle de Blaye; cette citadelle, bâtie sur la hauteur, est flanquée de quatre grands bastions, accompagnés de plusieurs ouvrages qui sont entourés d'un fossé large & profond. Le port est fort fréquenté par des vaisseaux étrangers, & par des barques Bretonnes qui viennent y échanger du vin & du blé. La Gironde a dix-neuf cents toises de largeur vis-à-vis de cette ville; ce grand espace détermina, en 1689, le Gouvernement à faire construire, dans une île qui est au milieu de ce (1) Roland, dit-on, en passant à Roquamadour, avait donné à l'église de Notre-Dame le poids de son épée en argent; cette épée qu'on appelle le bracmar de Roland, se voit encore dans cette église, & si ce n'est pas la même, c'en est une représentation. Nous en parlons à l'article du Tableau général du Quetri, partie 9, dans une Note, page 6. F lij --- Page 80 --- # DESCRIPTION fleuve, & en face de Blaye, un fort qu'on nomme le Pâté; entre la ville & cette île, il y a une distance de sept cents toises. Au bord opposé de ce fleuve, & en face de l'île du Pâté & de Blaye, est le fort de Médoc, ainsi nommé parce qu'il est bâti sur la côte de ce nom. Ce fort est éloigné de celui du Pâté de onze cents toises. Suivant une ordonnance du Roi Louis XI, de l'an 1475, tous les vaisseaux qui vont à Bordeaux, sont obligés de laisser à Blaye leurs canons & leurs armes. LE PAYS DE MEDOC, situé à la rive opposée de Blaye, est une grande langue de terre bordée par les eaux de l'océan, de la Gironde & de la Garonne, par le pays de Buch & par les landes de Bordeaux; le sol y est en général sablonneux & marécageux; il y a cependant de bons cantons où l'on recueille du blé, & des côteaux qui produisent d'excellent vin. Ceux de la Fitte sont les plus estimés; on y trouve aussi des pâturages où l'on nourrit des moutons & des chevaux qui sont très-petits, & des pins dont on tire la résine. Du temps des Romains, on prévoit sur la côte de Médoc des huitres très-estimées, qu'on portoit, suivant le témoignage d'Aufonne, jusqu'à Rome, pour être servies sur la table des Empereurs. Le bourg de l'Esparre est le principal lieu de ce petit pays. # TOUR DE CORDOUAN. Cette tour est bâtie sur un rocher situé dans la mer, à l'embouchure de la Gironde, à onze lieues de Blaye, & à dix-sept de Bordeaux. DE LA GUIENNE, &c. 79 En 1584, *Louis de Foix*, Architecte & Ingénieur du Roi, commença à jeter les fondemens de cette tour, proche une plus ancienne qui étoit en ruine; cette construction se fit aux frais de toute la province, comme le remarque l’Auteur de la chronique Bordeloise; on présuma qu’alors le rocher sur lequel elle est élevée n’étoit point encore une île, & joignoit la terre de Médoc. Cette tour sert de phare, & sa construction est aussi admirable que sa destination est utile; son extérieur présente trois ordres d’architecture qui s’élèvent en pyramidant; celui du rez-de-chaussée est dorique, le second corinthien, & le dernier composite; sur le fronton du premier étage sont les armes de France, accompagnées de deux figures de pierre fort usées; l’une représente Mars, l’autre la Victoire. Plus bas, dans des niches, sont à droite & à gauche les bustes d’Henri II & d’Henri IV: sous le règne du premier, cette tour fut construite; sous le règne du second, elle fut réparée. Le diamètre de cette tour est, dans le bas, de vingt-une toises cinq pieds; sa hauteur entière est de soixante-quinze pieds; elle est terminée par une lanterne de fer qu’en 1727 on substitua à une autre en pierre que le feu avoit calcinée: cette lanterne de fer, de quinze pieds de hauteur, est portée par quatre barres de même métal, de trois pouces & demi de grosseur par en bas, & réduites à deux pouces & demi par en haut; de sorte qu’elles ne produisent aucune ombre. Au dessus est un dôme de huit pieds de F iv --- Page 82 --- # DESCRIPTION diamètre, posé sur un massif de pierre qui a un pied & demi d'épaisseur ; ce dôme, fait en cul de lampe, offre un volume assez gros, pour être, pendant le jour, aperçu par les Navigateurs. Sur ce dôme s'élève une petite lanterne de trois pieds & demi de diamètre, surmontée d'un globe avec sa girouette. C'est sous le dôme, & dans la grande lanterne de fer dont nous avons parlé, qu'est le foyer du phare ; ce foyer consiste en un réchaud semblable à celui qui est au haut de la tour de Chaffiron, dans l'île d'Oléron ; ce réchaud contient deux cent vingt-cinq livres de charbon de terre que l'on allume chaque jour au coucher du soleil : le feu dure toute la nuit. Cette lanterne, qui est du dessin de M. Bitry, Ingénieur en chef à Bordeaux, a été fabriquée dans les forges du Berry ; elle fut posée au mois d'août 1727. Dans le même temps on fit réparer la tour, qui l'avoit déjà été sous Henri IV & sous Louis XIV ; la mer, très-orageuse en cet endroit, y avoit fait des dégradations considérables. L'intérieur de cette tour offre un rez de chaussée voûté, & deux étages supérieurs ; le premier étage, qu'on appelle la chambre du Roi, est composé d'une grande salle avec ses garderobes. La Chapelle occupe le second étage ; elle est pavée en pierres, & l'on voit au milieu le dessin de la couronne de France en marbre noir. On y voit aussi les bustes en marbre des Rois DE LA GUIENNE, &c. 81 Louis XIV & Louis XV, sculptés par le Moine, avec cette légende, composée par l'Académie des Inscriptions de Paris : **Ludovicus XIV, Rex christianissimus, Cordubanam hanc turrim, quæ nocturnis ignibus, inter vadofa Garumnae ostia, na-vium curfum regeret, à fundamentis restituit anno 1665.** **Ludovicus XV, novis operibus firmavit & Pharon ferream altiorem, amplioremque pro veteri lapideâ superimponi justit, anno 1727.** On trouve encore dans la même chapelle le buste de l'Architecte de cette tour, *Louis de Foix* ; au dessus de ce buste est l'inscription suivante, qu'il fit, dit-on, graver lui-même de son vivant (1). L'antique Babylon, miraculeuse ville, Or est un grand désert d'une grande cité ; Sur le ferme élément a été fi mobile : Cordouan dans les eaux y demeure arrêté. Le colosse orgueilleux de l'île Phébéanne Tomba d'un tremblement de terre combattu ; Et ce phare est fondé sur la plaine océane, Qui tremble incessamment sans qu'il soit abattu. (1) *Louis de Foix* est celui que Philippe II, Roi d'Espagne, préféra à tous les Architectes de l'Europe, pour la construction de son palais de l'Escurial. --- Page 84 --- # DESCRIPTION Le bâtiment en vain long & moins difficile, Des pointes de Memphis, hausse en forme de feux; Miracle ne peut être une chose inutile; Cordouan est utile & tout miraculeux. Qu’on cesse d’exalter le mausole en Carie; Ce monument marin est bien plus excellent; Celui-là contenoit une cendre amortie, Et celui-ci contient un feu vif & brûlant. Un homme ambitieux put jadis mettre en cendre Ce temple Ephésien; mais sur cet œuvre éclos, Deux immortels en vain n’ont cessé d’entreprendre, Jupiter par son foudre, & Neptune ses flots. Jupiter qui n’a pu conserver son image Au temple Olympien, ne peut rien en ce lieu. Henri fait voir ici combien peut davantage L’image d’un vrai Roi, que celle d’un faux Dieu. Soit le palais de Mède, ou l’insulaire Phare, Qui soit mis en ce rang, que veut-on estimer? Bâtir dessus la terre, est-ce une chose rare? Mais qui jamais a vu bâtir dessus la mer? Jusqu’en 1720, la tour de Cordouan avait été sous la direction des Intendans de la Rochelle; mais comme elle ne sert uniquement qu’à la sûreté du commerce de Bordeaux, cette direction fut depuis à la charge des Intendans de Guienne. Quatre gardiens demeurent constamment dans cette tour, & veillent à l’entretien du feu. Les fonds nécessaires aux réparations & consommation de cet édifice, sont prélevés sur chaque DE LA GUIENNE, &c. 83 lattiment françois ou étranger, qui paye cinq faut en sortant de la Gironde. # LIBOURNE. VILLE peuplée & marchande, avec une Sénéchaussée, un Présidial, &c., située sur la rive droite de la Dordogne, au confluent de la rivière d'Ile, à trois lieues de Coutras, & à huit lieues de Bordeaux. **ORIGINE.** On a cru pendant long-temps que cette ville fut bâtie précisément au même endroit où étoit l'ancienne Condate, dont il est parlé dans Außone & dans Saint - Paulin. M. d'Anville a prouvé que ce lieu étoit à la place d'un ancien château situé dans le voisinage, que les Princes Anglois, possesseurs de la Guienne, ont habité quelquefois, & dont les ruines portent encore le nom de Condat. La ville de Libourne a été prise & reprise plusieurs fois pendant les guerres des Anglois & pendant les guerres de la religion. La Cour des Aides de Bordeaux y a été, à différentes époques, transférée, & elle y a tenu ses séances l'an 1675, jusqu'en 1690; alors elle fut rétablie à Bordeaux; le Parlement de cette ville y a été plusieurs fois exilé. **DESCRIPTION.** Les deux rivières de la Dordogne & de l'Ile, qui bordent cette ville de deux côtés, en rendent les dehors fort agréables. L'édifice le plus remarquable qu'on y trouve est celui des casernes, construites depuis quelques années; elles sont vastes, & l'inté- --- Page 86 --- # DESCRIPTION rieur en est bien distribué. Si les rivières de l’Ile & de Vezère étoient plus propres à la navigation, Libourne seroit heureusement situé pour un commerce considérable; on pourroit y exporter bien facilement les vins, les eaux-de-vie & les autres denrées superflues des provinces du Périgord & du Limosin: néanmoins cette ville est assez commerçante; on y envoie, par la Dordogne, des sels qui passent ensuite dans le Périgord & le Querci; elle est un des entrepôts du commerce de Bordeaux. Coutras, petite ville située à trois lieues de Libourne, sur la rivière d’Ile & sur celle de la Drome, est célèbre dans l’Histoire de France, par la bataille qui se donna dans les environs, le 28 octobre 1587, entre Henri, Roi de Navarre, qui fut depuis Henri IV, & le Duc de Joyeuse, Général de l’armée du Roi Henri III. Le Roi de Navarre étant dans le bourg de Coutras, apprit de grand matin que le Duc de Joyeuse, dont l’armée étoit bien plus nombreuse que la sienne, se disposait à une bataille; il fit tous les préparatifs nécessaires, monta à cheval, plaça avantageusement son artillerie; & s’adressant aux Princes de son sang, qui commandoient dans son armée, il leur fit cette courte harangue: Je ne vous dis autre chose, sinon que vous êtes du sang de Bourbon, & vive Dieu, je vous ferai voir que je suis votre aîné. Le Prince de Condé lui répondit avec vivacité: Et nous vous montrerons que vous avez de bons cadets, Après avoir réveillé le courage de ses DE LA GUIENNE, &c. 85 soldats, il fit faire la prière de troupe en troupe, & chacun mit un genoux en terre (1). Vers les huit heures du matin l'artillerie commença à tirer de part & d'autre ; celle du Roi de Navarre, par sa situation avantageuse, incommodoit beaucoup les ennemis, tandis que celle du Duc de Joyeuse, à cause d'une petite éminence de terre, ne produisait que peu d'effet. Sur les neuf heures le combat s'engagea ; on remarqua que les lances qui étoient en grand nombre dans l'armée du Duc de Joyeuse, furent presque inutiles pendant la mêlée, où il falloit s'attaquer de près. « C'est chose étrange, dit un Historien du temps, qu'en un moment une si furieuse troupe, comme étoit celle de M. de Joyeuse, armée & équipée à l'avantage, flanquée à droite & à gauche de deux gros bataillons, composés de plusieurs régimens d'infanterie, fut renversée, & vaincue par une troupe qui n'avoit ni en nombre d'hommes, ni en armes ou équipages, ni en affiette d'armée, aucun avantage ». Dans l'espace d'une heure, toute l'armée du Duc de Joyeuse fut mise en déroute ; ses bagages (1) « Le Duc de Joyeuse, en les voyant dans cette humble posture, crut qu'ils étoient déjà atteints par la frayeur ; il dit à M. de Lavardin : Ils font à nous : voyez-vous comme ils font à demi battus & défaits ; à voir leur contenance, ce font gens qui tremblent. Ne le prenez pas là, répondit Lavardin, je les connais mieux que vous, ils font les doux, les chattemites, mais que ce vienne à la charge, vous les trouverez diables & lions; Souvenez-vous que je vous l'ai dit » --- Page 88 --- # DESCRIPTION ges, son artillerie furent pris; un très-grand nombre de Seigneurs furent tués dans le combat, lui-même il y perdit la vie. La Reine Catherine de Médicis, en apprenant le nombre des personnes illustres tuées dans cette bataille, dit tout haut que depuis vingt-cinq ans il n'étoit mort autant de Gentilshommes François qu'en cette malheureuse journée. Henri perdit peu de monde. On admira son humanité & sa douceur envers ses ennemis blessés ou prisonniers; il fit soigneusement panser les premiers, & renvoya presque tous les autres sans rançon; il récompensa même les plus distingués, & rendit à quelques-uns leurs drapeaux: mais ce Prince, qui avait montré beaucoup de courage & de sang froid avant & après cette victoire, ne fut pas en profiter: au lieu de suivre ses ennemis, & de continuer sa route pour aller au devant des Reiftres & des Suisses qui venoient à son secours, il sacrifia ses intérêts à son amour, & ne put résister au désir bien naturel d'aller le premier annoncer à sa maîtresse, Corisandre d'Andouin, l'heureux succès de ses armes, & lui faire partager son contentement & sa gloire. Il partit promptement de Coutras, alla en Gascogne, & vint déposer aux pieds de cette belle vingt-deux drapeaux qu'il avait enlevés à ses ennemis (1). (1) Le soir de cette glorieuse journée, Henri soupa chez du Plessis Mornay, dans une chambre qui étoit au dessus de la salle où l'on avait déposé le corps mort du Duc de Joyeuse, tué à cette bataille. On lui pré- DE LA GUIENNE, &c. 87 # BORDEAUX. Cette ville, une des principales du royaume, belle, riche & ancienne, est la capitale de la Guienne & du pays appelé *Bordelois*; elle est le siège d'un Archevêque qui prend le titre de *Primat des Aquitaines*; elle a une Université, une Académie des Sciences & des Arts, un Parlement, une Cour des Aides, une Généralité, une Intendance, une Amirauté, une Sénéchaussée, un hôtel des Monnoies, &c. elle est située sur la rive gauche de la Garonne, qu'y forme un des plus sûrs & des plus beaux ports de France; à dix-sept lieues de l'embouchure de cette rivière dans l'Océan, & de la tour de Cordouan; à six de Blaye par eau, & à huit par terre; à cinquante-deux de Bayonne, & à cent cinquante-quatre de Paris. **HISTOIRE.** On ignore également l'origine de cette ville & l'étymologie de son nom *Bordeaux*. On a, sur ces deux objets, donné bien des conjectures, mais aucune preuve satisfaisante (1). --- senta la vaisselle d'or & d'argent de ce faîtueux courtisan; mais il refusa de s'en servir, & ne voulut pas non plus accepter aucun de ses riches bijoux, & répondit avec beaucoup de sagesse, qu'il ne convenoit qu'à des Comédiens de tirer vanité des riches habits qu'ils portent, mais que le véritable ornement d'un Prince étoit le courage & la présence d'esprit dans une bataille, & la clémence après la victoire. (1) M. Sarrau, dans une lettre imprimée dans le Mersure de Mars 1733, prétend qu'il faut prononcer & --- Page 90 --- DESCRIPTION On ignore aussi comment la ville de Bordeaux tomba au pouvoir des Romains, & quels furent, sous leur domination, l'État, les lois & les mœurs de ses habitants; on sait seulement que les Romains embellirent cette ville, &, comme dans presque toutes celles qu'ils avoient conquises, qu'ils y firent construire plusieurs beaux édifices, ruinés dans la suite par les barbares qui leur succéderent. Suivant le témoignage de Strabon, Bordeaux était déjà une ville considérable quand ces vainqueurs du monde en firent la conquête, & avait alors le titre de capitale des peuples appelés *Bituriges-Viviques*. La ville de Bordeaux fut premièrement, en 413, prise par les Vifigoths, puis par les François, commandés par Clovis, en 507; par les Sarrafins, en 732; reprise, en 736, par les François qui y étoient conduits par Charles Martel, ensuite par les Normands en 848 : tous ces vainqueurs, qui ne s'avoient que piller & détruire, ne laissèrent des édifices Romains, que ceux qu'ils ne purent renverser. DESCRIPTION. L'avantage de la situation de Bordeaux, sur les bords d'un fleuve très-navigable, dans un terroir fertile en excellents vins, favorisant son commerce & sa population, a constamment réparé, dans cette ville, les ra écrite Bourdeaux. M. Leydet, Conseiller au Présidial, soutient, dans le Mercure suivant, qu'il faut dire Bordeaux. On a beaucoup écrit sur l'étymologie & l'orthographe de ce nom; l'opinion la plus générale est celle que nous adoptons. vages DE LA GUIENNE, &c. 89 vages du temps & des guerres, & a même accru son ancienne splendeur. Cette ville forme, en suivant la courbure de la Garonne, un croissant dont la partie orientale comprend la ville, & la partie occidentale, le faubourg des Chartrons, un des plus remarquables qu'il y ait en France, par son étendue & par la beauté de ses bâtiments. Quand on arrive par eau du côté de Blaye, la largeur de la Garonne, les nombreux vaisseaux fixés au port, les quais, les édifices modernes & uniformes qui suivent la vaste sinuosité de cette rivière, & la bordent dans une étendue d'une grande demi-lieue, offrent le tableau le plus varié & le plus magnifique qu'on puisse imaginer : Paris n'a rien de si imposant. L'ensemble de cette ville présente imparfaitement un triangle qui a environ mille toises de longueur, depuis le sort de Sainte-Croix jusqu'à l'emplacement du Château-Trompette, & cinq cent cinquante toises de largeur depuis le château du Ha jusqu'à la Garonne. On entre dans Bordeaux par dix-neuf portes, dont douze sont du côté de la rivière, & sept du côté de la terre ; en général, les rues y sont assez étroites, & le pavé en est mauvais ; il n'y a que celle du Chapeau rouge qui puisse être distinguée des autres. Cette belle rue, prolongée par celle des Fossés de l'Intendance, aboutit d'un côté au Cours Saint-Surin, planté d'arbres, & de l'autre sur le quai & sur les bords de la Garonne ; elle communique aussi à la nouvelle Salle de la Comédie, à l'emplacement du Château-Trompette, & à la Place Partie III. --- Page 92 --- # DESCRIPTION Royale. Nous allons décrire cette partie de Bordeaux qui contient les plus intéressants édifices modernes de cette ville. La Place Royale, située dans le quartier du Chapeau rouge, sur les bords de la Garonne, n'est séparée de cette rivière que par un quai magnifique; elle fut construite, en 1733, sur les dessins de M. Gabriel, premier Architecte du Roi. Elle est entourée de bâtiments réguliers, & forme un parallélogramme dont les angles font coupés à pan; du côté de la ville se présente une ouverture où viennent aboutir deux rues, du côté de la rivière elle est absolument ouverte. Les bâtiments qui entourent cette place, bien petite pour une grande ville, sont couronnés de frontons chargés de bas-reliefs qui représentent des figures allégoriques du Commerce, de la Marine, &c. ils sont sculptés par Claude Francin, & par Vandervort. Au milieu s'élève la statue équestre, en bronze, de Louis XV. La première pierre du piédestal fut, le 8 août 1733, posée en grande cérémonie par les Jurats, ayant à leur tête le Sous-Maire & l'Intendant de la province. La statue ne fut placée que dix ans après. Sa hauteur est d'environ quatorze à quinze pieds, sans y comprendre le piédestal; elle fut exécutée d'après les dessins de Jean-Baptiste Lemoine, Sculpteur du Roi, de l'Académie de Paris, & jetée en fonte par le célèbre Varrin Pendant l'opération, il arriva un accident; la partie postérieure du moule se brisa dans le moment de la fusion: le Fondeur, pour réparer ce mal, imagina de faire servir DE LA GUIENNE, &c: 91 ce qui avoit réussi, & d'y joindre, par une nouvelle fusion, la partie qui manquait; cette entreprise hardie réussit à merveille. Le 12 juillet 1743, on aperçut de Bordeaux le vaisseau qui portait cette figure de bronze. Les cris de joie, le bruit de tous les canons de la ville annoncèrent cette nouvelle. Le jour de l'arrivée & celui de l'inauguration de cette statue équestre, furent des jours de fêtes pour les habitants de cette ville (1). On lit sur le piédestal une inscription qui n'offre point un de ces éloges outrés jusqu'au ridicule, qu'on trouve souvent sous les statues de Louis XIV; elle a quelque chose de simple & de pathétique qui va au cœur, & qui caractérise bien l'amour que les François portaient à Louis XV dans le commencement de son règne; LUDOVICO QUINDECIMO, sape victori, semper pacificatori; suos omnes, quam late regnum patet, paterno pector: gerenti; suorum in animis penitus habitanti. On y voit deux grands bas-reliefs en marbre, qui représentent d'un côté la prise de Port- (1) Cette statue fut posée le 19 août suivant. Pendant cette cérémonie, Lemoine s'étoit modestement placé dans la foule. M. Boucher, Intendant de la province, le fit appeler, & après l'avoir complimenté sur la beauté de son ouvrage, il l'embrassa, & cet exemple fut suivi par tous les Jurats & autres Officiers municipaux; quelques jours après, ce Sculpteur reçut une gratification de trente mille livres; il fut aussi dédommagé des frais de son voyage, & pendant son séjour à Bordeaux, on lui fit servir une table splendide. G ij --- Page 94 --- # DESCRIPTION *Mahon* par le Maréchal de Richelieu; de l'autre la bataille de Fontenoy, au moment où le même Maréchal demande l'ordre de faire pointer les canons sur la colonne Anglaise. Les deux magnifiques bâtiments qui forment cette place, & qui font face à la rivière, font, à droite la Bourse, à gauche l'hôtel des Fermes. L'escalier de la Bourse offre de l'architecture peinte à fresque par Berinzago; au plafond est un Mercure du même Artiste, qui doit être remarqué. La plupart des salles de cet édifice sont garnies de portraits en pieds des Consuls, & des bustes des Négocians célèbres. *La Salle de Comédie* n'est pas éloignée de la Place royale; cet édifice, entièrement isolé, peut être, en ce genre, mis au rang des plus magnifiques de l'Europe. La façade offre un péristyle de douze colonnes corinthiennes; au milieu de la frise sont les armes de France: cette ordonnance est couronnée par une balustrade, sur les piédestaux de laquelle & à l'aplomb des colonnes, sont douze statues. On entre dans un vaste & beau vestibule, au fond duquel est un escalier dont la cage est éclairée par le comble; il est décoré d'architecture & de sculptures; & sa forme heureuse produit un grand effet; en face de l'entrée est la porte des loges, ornée de cariatides; aux deux côtés sont deux statues dans des niches. *La Salle du Concert* est au dessus de ce vestibule; cette salle, de forme elliptique, a trois DE LA GUIENNE, &c. 53 rangs de loges; elle est décorée superbement de colonnes ioniques modernes, & d'un joli plafond. La Salle du Théâtre est une des plus grandes de l'Europe, tout au tour des loges, ornées de balustrades, sont douze colonnes corinthiennes d'une grande proportion, portant des pendantifs, & un vaste plafond, peint par M. Robin; il représente quatre sujets, dont voici le principal : « La ville de Bordeaux protégée par le Gouvernement, sous la figure de la Sagesse, fait son offrande à Apollon & aux Muses; l'encens fume; un Sacrificateur immole des victimes; Mercure, Dieu du commerce, préside à celui de Bordeaux, indiqué par des vaisseaux, des travailleurs au port, & un Capitaine qui tient des Nègres à sa suite; Bacchus & ses attributs annoncent une des grandes richesses de la Guienne; le peuple en fait hommage à la ville ». On regrette que ce plafond ne soit pas peint sur toile maroussée; il est sur bois, & les planches s'étant retirées, laissent voir leurs joints, ce qui détruit entièrement l'effet de cette peinture. Au dessus des pendantifs, on place, dans la forme circulaire de ce plafond, des lampions, qui, sans être aperçus des Spécateurs, doivent éclairer la salle; ils produiroient un merveilleux effet, si une parcimonie déplacée n'en diminuoit la lumière. Cet édifice est entouré d'une galerie ouverte par des arcades; des pilastres corinthiens décorent les faces latérales, ainsi que la face opposée G lij --- Page 96 --- # DESCRIPTION à l'entrée principale, qui, quoique moins magnifique, doit plaire davantage aux connoisseurs. Cette construction a été commencée en 1774; les statues & la plupart des autres sculptures sont de M. Berruer, & tous les dessins ont été fournis & l'exécution en a été conduite par M. Louis, Architecte de Monseigneur le Duc d'Orléans. ## Le Château-Trompette (1) ayant été démoli (1) Le Château-Trompette était une ancienne citadelle, bâtie en 1454, & qui commandait tout le port Louis XIV, en 1700, la fit réparer, & beaucoup augmenter par M. de Vanban. Pour donner de l'étendue à l'esplanade qu'on pratiqua alors devant le château, on détruisit les superbes restes d'un temple antique, dédié à la déesse Tutèle, comme il parut par une inscription qui portait ces mots : **TUTELE AUG. LASCIVUS CANIL. EX VOTO, L. D. EX D. D.** Elle signifie que Lascivus Canilius érigea ce temple à cette Déesse; les dernières lettres s'expliquent par locus datus ex decreto Decurionum, c'est-à-dire, l'emplacement fut assigné par un décret des Décurions de la ville. Il paraît par cette inscription, que la Déesse Tutèle était la Divinité adoptée par les Bordelois, & que la ville jouissait alors du droit de colonie Romaine. La face principale de ce temple était ornée de six colonnes, & chaque côté de huit, toutes d'ordre corinthien; il restait encore dix-huit de ces colonnes sur pied, quand Vinet publia ses Notes sur Ausonne; leur élévation était si considérable, qu'il n'y avait aucun édifice dans la ville qui la surpasse. La démolition de ce superbe monument excita les regrets de plusieurs Antiquaires de ce temps-là; mais la politique impérieuse du Monarque exigeait ce sacrifice pour des fortifications qui ont été inutiles. DE LA GUIENNE, &c. 95 conformément aux lettres patentes du Roi, données au mois d'août 1785, & enregistrées au Parlement le 9 septembre suivant, M. Louis a été chargé d'élever, sur son emplacement, un nouveau quartier, avec une place décorée de la statue de Louis XVI. PLACE de Louis XVI. Voici les détails de ce magnifique projet, dont l'exécution est déjà commencée, & dont M. Louis m'a communiqué les dessins. A peu près au milieu de ce vaste emplacement, & en face de la Garonne, sera une place demi-circulaire de neuf cents pieds de diamètre; treize rues & les deux parties du quai aboutiront à cette place, &, comme autant de rayons, répondront au centre où sera élevée la statue de Louis XVI. Les treize rues auront chacune cinquante-quatre pieds de largeur, & seront bordées de trotoirs; celle du milieu ira aboutir directement au centre de la place de Tourny. Les façades des bâtiments de la place, ainsi que de ceux des deux parties du quai, offriront, en développement, une étendue de deux mille six cents pieds. En face du centre de la place, le quai s'avancera sur la rivière en forme circulaire, & ajoutera de la largeur à l'emplacement. L'architecture de cette place projetée sera de la plus grande magnificence; les quatorze façades, placées entre l'ouverture des treize rues, seront décorées de colonnes d'un grand module d'ordre corinthien composé; ces façades seront unies entres elles par treize arcs de triomph G iv --- Page 98 --- # DESCRIPTION phe', qui formeront l'entrée des treize rues; chaque arc de triomphe aura tous le milieu de son cintre environ soixante-six pieds d'élévation, & fera soutenu par quatre colonnes détachées, du même ordre, qui feront séparées du mur de l'espace du trotoir; ces arcs feront aussi ornés de bas-reliefs & de trophées, qui offriront des attributs du commerce & de la marine; les bâtiments des deux parties du quai offriront la même architecture que ceux de la place, & cette architecture, dans toute son étendue, fera couronnée d'une balustrade. Au milieu de la place s'élevera, comme nous l'avons dit, la statue pédestre de Louis XVI; elle sera exaucée sur une colonne dorique qu'on a d'avance, à l'instar de la colonne Trajane, nommée Ludovise. Cette colonne aura cent quatre-vingt pieds de hauteur sur quinze pieds de diamètre; son piédestal sera orné de bas reliefs, représentant les principales actions du règne de Louis XVI. Les dessins de cette place & de ce monument, entièrement de la composition de M. Louis, sont bien faits pour justifier la réputation de cet Artiste célèbre, qui possède sur-tout l'art de produire de grands effets. Quelques Critiques qui ne sauront pas que le but de M. Louis est de faire dominer la figure pédestre du Roi sur une partie de la ville, sur le port, & de la faire apercevoir de loin par les vaisseaux, pourront censurer sa grande élévation. Quelques bons citoyens qui aiment à voir de près l'image de leur Roi, pourront aussi se plaindre de ne pouvoir, de la la place même faite pour cette statue, l'aper- # DE LA GUIENNE, &c. 97 cevoir qu'en raccourci, & à une hauteur de cent quatre-vingt pieds. Outre les treize rues dont nous avons parlé, on en pratiquera plusieurs autres qui n'aboutiront pas à la place; comme celles de Mouchi, de Ségur, qui conduiront du quai au cours Saint-Surin, au jardin public, &c. celle de Vergenne, la plus longue de toutes les rues de ce projet, aboutira d'un côté à la place de la Comédie; de l'autre, au cours Saint-Surin & au jardin public. Les deux parties du quai qui bordent les deux faces latérales de la place, sont nommées dans le projet, quai de Calonne; il seroit curieux de savoir si, dans l'exécution, ce nom sera conservé. Dans les lettres patentes qui ordonnent la construction de ce vaste quartier; il est dit, article XI: « Les étrangers, non naturalisés, de quelque Nation qu'ils soient, sans exception aucune, pourront acquérir parties désitts terreins du Château-Trompette, & ceux qui seront propriétaires de soixante toises carrées de superficie au moins, après y avoir fait construire des maisons, seront censés régnicoles, & jouiront de tous les droits & privilèges attachés à cette qualité dans tous les pays & terres de notre obéissance, sans qu'il soit besoin d'obtenir de Nous d'autres lettres de naturalité, dont nous les avons dispensés & dispensons par ces présentes ; dérogeant à cet effet à tous édits, déclarations, ordonnances, règlemens & lois à ce contraire ». Les constructions modernes, régulières & magnifiques de ce quartier, en feront un des plus --- Page 100 --- # DESCRIPTION beaux quartiers des villes de l'Europe; à cet avantage il réunira encore celui d'être environné des endroits les plus agréables & les plus fréquentés de Bordeaux. Tels sont les bords animés de la Garonne, la Place royale, la Bourse, la superbe salle de Spectacle, le vaste cours qui mène de la place de la Comédie à la place de Tourny, le cours de Saint-Surin, le jardin public & le beau faubourg des Chartrons. **PROMENADES.** Les deux cours que nous venons de nommer, & le jardin public, sont aujourd'hui les promenades les plus fréquentées de la ville. Le Jardin public est dessiné dans un grand genre; à gauche sont des terraves bordées de bâtiments dont les superbes façades, composées de péristiles, offrent un abri à ceux qui se promènent. L'Hôtel de ville étoit autrefois un bâtiment distingué, sur-tout par la distribution de l'intérieur; aujourd'hui ce bâtiment tombe de vétusté; son architecture n'a rien de remarquable; dans l'intérieur on voit de belles salles, dont quelques-unes sont ornées des portraits des Jurats & des Maires de Bordeaux. A l'entrée de l'hôtel de ville, sur une pierre de quatre pieds de haut & de deux pieds de large, est un bas-relief antique, représentant deux figures à mi-corps; l'inscription qui est au bas, constate que c'est un monument sépulcral qu'un Romain nommé *Marcus Calventius Sabinianus*, fit dresser de son vivant, pour lui & pour la femme appelée *Tarquinia Fascina*. DE LA GUIENNE, &c. 99 Dans la cour de l'hôtel de ville font deux statues antiques en marbre, mutilées, qui furent déterrées, en 1594, hors la ville, au bord du ruisseau de la Devise, près du prieuré de Saint-Martin ; MM. les Maire & Jurats de Bordeaux les firent, dans le temps, placer en cet endroit, avec des tables de marbre portant des inscriptions latines qui annoncent le temps & le lieu où se fit cette découverte. Ces deux statues n'ont ni têtes ni mains ; on croit que l'une représente *Drufus*, l'autre *Claude*. On trouva dans le même temps, & dans le même endroit, une troisième statue, dont la tête était conservée ; elle fut, comme les autres, placée à l'hôtel de ville ; elle représentait, à ce qu'on croit, *Messaline*, femme de l'Empereur *Claude*. Louis XIV ayant ordonné qu'elle fût transportée à Versailles, le vaisseau sur lequel cette précieuse figure était voiturée, échoua auprès de la ville de Blaye, & depuis elle est restée au fond de la Garonne. On voit encore, dans la même cour, un autel antique, avec une inscription qui prouve qu'il était consacré à Auguste & à la Divinité tutélaire de la ville. On présume que cet autel a appartenu à l'ancien temple de Tutèle, qu'on a démoli pour fortifier le Château-Trompette, & dont nous avons parlé au commencement de cet article, page 94 (1). (1) C'est dans la cour de l'hôtel de ville que se font quelques exécutions de la police dont les Jurats ont l'administration. Les filles publiques en contravention y reçoivent le châtiment de leur faute, d'une manière parti- --- Page 102 --- # Ioo DESCRIPTION La Cathédrale de Bordeaux a le titre de Saint-André; elle est située à l'une des extrémités de la ville opposée à la rivière, proche du vieux château du Ha; cette église est vaste & belle; mais un événement récent l'a beaucoup endommagée. Le 25 août 1787, vers les 10 heures du matin, le feu prit à la charpente du chœur, & cette belle partie de l'église, qui étoit couverte en plomb, fut presque subitement embrasée; la cloche du petit clocher aussi revêtu en plomb, fut fondue. Cette église met Charlemagne au rang de ses bienfaiteurs: dans la nef, qui est la partie la culière. Elles sont conduites dans cette cour, le Géheneur, espèce de Bourreau, les prend les unes après les autres, leur attache les mains à un anneau de fer, les dépouille toutes nues jusqu'à la ceinture; alors le Jurat, du haut d'une fenêtre de l'hôtel de ville, dicte les arrêts par des gestes, & fixe le nombre de coups que chacune doit recevoir, en levant, à plusieurs reprises, les dix doigts de ses mains. Ces mouvements de mains règlent ceux du bras de l'Exécuteur qui fait aussi tôt tomber sur les épaules & sur le dos nus de la patiente, une grêle de coups de verge. Après avoir été flagellées, ces filles sont conduites à l'Hôpital. Ces exécutions, fréquentes dans cette ville, révoltent par leur indécence & leur cruauté. Des habitans de tous les âges, de tous sexes, s'empressent d'y assister comme à un spectacle divertissant; la plupart plaisantent à la vue des appas meurtris ou enfanglantés de ces malheureuses, d'autres s'amusent des imprécations que la douleur leur arrache. Des supplices qui égayent le public, le rendent cruel sans le rendre meilleur; le Jurat qui, en levant ses dix doigts huit ou dix fois de suite, a fait déchirer le dos d'une jeune fille, & a fait rire la populace, croit-il avoir réformé les mœurs de son pays? DE LA GUIENNE, &c. 101 plus ancienne de l'édifice, on voit sur la muraille le portrait de cet Empereur peint à fresque ; on dit que cette peinture est de son temps, mais depuis elle a été retouchée. Les reliques que l'on conserve dans le trésor de cette église sont remarquables. Outre plusieurs corps de saints Martyrs ou Confesseurs, on montre des reliques des douze Apôtres, du lait, des cheveux & des vêtements de la Sainte Vierge, & une côte du grand Saint-George, Patron de la Chevalerie. Saint-Surin ou Saint-Seurin, autrefois Severin, est le nom d'un grand faubourg de Bordeaux, & d'une église qui y est située. Saint-Surin, qui est aujourd'hui une collégiale, était une ancienne abbaye de l'ordre de Saint-Augustin, qui fut sécularisée dans le treizième siècle. Dans cette église, on voit, sur une table attachée au mur, une inscription latine, dont voici la traduction : « Il y a dans le monde deux cimetières célèbres, l'un à Arles, dans les Champs-Elysées ; l'autre à Bordeaux, à Saint-Seurin ; Notre-Seigneur Jésus-Christ les consacra tous deux, sous la figure d'un Archevêque, avec sept Evêques ci-dessous nommés ; qui n'osèrent point lui demander qui il était ; le reconnoissent bien pour le Seigneur, jusqu'à ce qu'enfin il disparut à leurs yeux ; il consacra aussi les églises de ces deux villes, &c. » Les noms des sept Evêques qu'on trouve ensuite, & qui ne sont point les mêmes que les sept Evêques dont parle Grégoire de Tours, --- Page 103 --- # DESCRIPTION. qui, les premiers prêchèrent l'Evangile dans les Gaules, prouvent assez que l'Auteur de ce pieux mensonge étoit ignorant comme un Moine du douzième siècle. On conserve dans cette église la verge de Saint-Martial, qui jouit de la réputation, non comme celle de Moïse, de faire jaillir l'eau des rochers, mais de faire descendre l'eau du ciel. Cette précieuse relique appartenait anciennement aux habitants de Limoges. Dans un temps de sécheresse, les Bordelois la leur empruntèrent; ils eurent de la peine à l'obtenir, mais quand une fois cette verge de Saint-Martial fut entre leurs mains, leur dévotion pour elle devint si grande, qu'ils refusèrent toujours de la rendre, malgré les vives réclamations des Limosins (1). L'Abbaye de Sainte-Croix, autrefois située hors la ville, se trouve aujourd'hui dans son enceinte; elle est de l'ordre de Saint-Benoît, & de la Congrégation de Saint-Maur; on croit (1) On raconte que les Limosins, se méfiant des Bordelois, ne consentirent à prêter, pour quelques temps, la verge de Saint-Martial, qu'à condition que ceux-ci leur enverroient pour étages les Jurats de Bordeaux. Les Bordelois, pour avoir la relique si ardemment désirée, le promirent; mais ils n'envoyèrent en effet que des Jurats postiches. Des Portes-faix, vêtus des ornements municipaux, se rendirent à Limoges, y jouèrent pendant quelques jours assez gravement leur rôle; mais la fraude fut bientôt découverte, & le dénouement devint tragique. Les Limosins furieux de cette trahison & de cette perte, massacrèrent les faux Jurats: on nomme encore à Bordeaux, par dérision, les Portes-faix, Jurats de Limoges. --- Page 104 --- DE LA GUIENNE, &c. qu'elle fut fondée par Clovis II, vers l'an 650. Ce monastère fut détruit par les Sarrafins ; Charlemagne le rétablit ; dans la suite, les Normands le pillèrent, & Guillaume, surnommé Georgfroid, huitième Duc de Guienne, & Amée sa femme, qualifiée de Comtesse de Bordeaux, le firent reconstruire, & le dotèrent en 1013 ; cette abbaye est aujourd'hui en commende, & vaut plus de quinze mille livres de rente. Sur le portail de l'église de Sainte-Croix est un grand bas-relief en pierre qui peut avoir dix à douze pieds de hauteur sur autant de largeur. Un arceau gothique, soutenu par des colonnes du huitième siècle, sert de cadre à ce bas-relief qui représente un homme à cheval, avec une couronne sur la tête ; le cheval, dont la tête & les deux jambes de devant sont détruites, semble fouler aux pieds un guerrier assis à terre. Devant ces figures est une femme à qui la tête manque, & qui paraît sortir par une porte. Suivant une ancienne tradition, le cavalier représente Charlemagne, qui entra dans Bordeaux après la défaite de Hunold, Duc d'Aquitaine, & qui rétablit ce monastère ; la figure du guerrier assis à terre est sans doute celle du Duc vaincu (1). (1) M. l'Abbé Venuti, savant antiquaire, dans un Mémoire sur la vie de Waifre, Duc d'Aquitaine, dit que la figure principale n'est point celle de Charlemagne, mais celle de Pepin, & que l'homme foulé aux pieds du cheval est le Duc Waifre ; il m'a semblé que cette opinion n'étoit pas suffisamment appuyée dans l'ouvrage de M. l'Abbé Venuti, pour être adoptée. Ce Savant convient que la seule jambe qui reste à l'homme à cheval est revêtue de bandelettes croisées, chaussure --- Page 108 --- # DESCRIPTION. Parmi plusieurs monumens de l'antiquité de cette église, on voit sur une table de marbre qui est appliquée à l'un des piliers de l'église, l'épitaphe d'un *Saint Maumoulin*; elle est du septième siècle. Voici son éloge, qui n'est ni long ni exagéré : « Il fut ni méchant ni fripon, sans rancune, » toujours joyeux... Il mourut la septième année du règne du Roi Clovis ». Semblable à celle dont Eginhart nous dit que Charlemagne faisait usage; il convient aussi que la tradition attribue ce monument à Charlemagne; il pourrait encore convenir que, suivant la coutume ancienne, on ne plaçait sur les façades des églises gothiques que les statues des fondateurs ou des bienfaiteurs. C'est Charlemagne, & non pas Pépin, qui a rétabli ce monastère; il est donc à présumer que c'est ici la figure de Charlemagne. L'unique raison sur laquelle M. Venuti fonde son opinion contraire, c'est que la figure du cavalier porte une longue barbe, & que Charlemagne, dit-il, n'en portait point; cependant dans les monumens les plus authentiques du règne de cet Empereur, on le voit représenté avec une barbe. Il est singulier que M. Venuti réclame en sa faveur des témoignages qui le condamnent; pour s'en convaincre, il ne s'agit que d'ouvrir le premier volume des *Monumens de la monarchie Françoise*, par le Père Montfaucon; on y verra ce Prince avec une barbe plus ou moins longue, suivant les différentes dignités auxquelles il est parvenu, & les différents pays qu'il a habités, mais toujours barbu. Si quelques médailles le représentent sans barbe, c'est qu'il était jeune alors; d'ailleurs cette exception n'emporterait pas la règle. M. l'Abbé Venuti paraît, avec une aussi foible raison, très-mal fondé à soutenir, contre les fortes présomptions que nous avons établies, contre une tradition constante, que ce monument représente Pépin vainqueur de Waifre, plutôt que Charlemagne vainqueur d'Hunold. L'église # DE LA GUIENNE, &c. 105 L'église de Saint-Michel a été bâtie du temps que les Anglois étoient maîtres de la Guienne. Le clocher fut long-temps regardé comme le mieux construit & le plus haut de la France ; plusieurs ouragans, notamment celui de décembre 1574, avaient porté atteinte à sa construction, lorsqu'en 1767 un nouvel ouragan plus terrible l'abattit tout à coup. On voit dans une chapelle de cette église le tombeau d'Antoine de Noailles, fils de Louis, & de Catherine de Pierre-Bujière ; dans son épitaphe on lit : *Son corps est à Noailles, avec ses aïeux ; mais Jeanne de Gontaud sa femme, espionée, a mis ici son cœur en mars 1567.* A côté du maître-autel de cette église, on voit aussi le tombeau de M. Antoine Prévoß de Sanßac, Archevêque de Bordeaux, mort au mois d'octobre 1591 : sa bienfaissance le fit généralement aimer ; au bas de son épitaphe, en prose latine, on trouve ces quatre vers : *Vita bene adu mors beata, Mortalis incola cœlitum colonus fio, Non est vivere vita, fed mori, Vivere desine, vivere desinam.* Les Chartreux s'établirent à Bordeaux au mois de juillet 1574. Leur église est ornée de peintures à fresque, qui offrent une ordonnance d'architecture. Le plafond est remarquable ; ces peintures sont de Berinzago. Sur la porte du chœur on voit un crucifrement, composé d'un **Partie III, H** 106 DESCRIPTION très-grand nombre de figures; on croit ce tableau d'un Maître Italien. Les Feuillans s'établirent à Bordeaux en 1589; l'église de Saint-Antoine leur fut alors accordée, & ils la possèdent encore. Dans une chapelle qui est au côté gauche du maître-autel, fut enterré le célèbre Michel de Montaigne; sur son tombeau on voit une figure en pierre, qui le représente couché & armé; au dessous on lit une épitaphe latine assez curieuse pour trouver place ici (1). Michaeli Montano, &c..., Equiti torquato, civi Romano, civitatis Biturigum Vivifcorum ex-majori; viro ad naturæ gloriam nato. Quojus morum suavitudo, ingenii acumen, extemporalis facundia & incomparabile judicium, supra humanam sortem estimata sunt. Qui amicos usus Reges, maxumos & terrae Galliæ Primores, viros ipsos etiam Sequiorum partium præstites, tamen ets patria- (1) M. de Querlon, dans l'édition qu'il a donnée du Voyage de Michel de Montaigne en Italie, dit que l'Auteur de cette épitaphe, « en rassemblant tous les vieux mots latins dont elle est composée, sembleroit avoir voulu caractériser l'élocution obscure des Essais, s'il n'étoit pas plus simple, ajoute-t-il, de penser que c'est une pédanterie monacale, ou une élégance germanique. » Il est vrai que le style de cette épitaphe est d'une latinité barbare, & quelquefois inintelligible; mais en y réfléchissant on est tenté de croire qu'on n'a employé ce style obscur, que pour envelopper quelques traits un peu trop véritables pour le temps, & pour préserver le tombeau de Montaigne de quelques insultes monacales. DE LA GUIENNE, &c. 107 rum ipse legum, & facrorum avitorum retinentissimus, sine cojusquam ioffensa. Sine palpo aut pipulo, universis populatim gratus, utque antidhac semper adversus omnes dolorum minacias, mænitam sapientiam labris & libris professus, ita in procinetu fati, cum morbo pertinaciter inimico diutim validissumé conlucatus, tandem dicta factis exequando, polcre vitæ polcram pausam cum Deo volente, fecit. Vixit ann. 59. mens. 7. dieb. 11 : obiit anno salutis 1592. Francisca Chaffanea, ad lucum perpetuum, heu ! relicta marito dolcissimo, univira, unijugo, & bene merenti merens. P. C. « A Michel de Montaigne, &c., Chevalier, citoyen Romain, ancien Maire de la ville de Bordeaux, né pour être la gloire de la nature; dont la douceur de ses mœurs, la pénétration de son esprit, l'éloquence vive & l'incomparable jugement l'ont placé au dessus des autres hommes; qui, ayant eu les Rois, les grands du royaume, & les Chefs même d'un parti inférieur, pour amis (1), (1) C'est ici que se trouve toute l'ambiguité de cette épitaphe. Les mots viros ipsos etiam sequiorum partium præfitites, que j'ai traduits littéralement par ceux-ci : « Les chefs mêmes d'un parti inférieur », sembleroient désigner les chefs des Protétans ou des Ligueurs. Le pronom ipsos qui sert ici à affirmer une chose peu facile à croire, n'aurait pas été employé si l'on eut voulu exprimer que Montaigne fut l'ami des Rois, des grands du royaume & des chefs des états moins considérables; d'ailleurs le membre de phrase suivans éclaircit suffi H ij --- Page 110 --- DESCRIPTION n'en fut pas moins, sans blesser les intérêts de personne, très-attaché aux lois de son pays & à la religion de ses pères ; il fut, sans bassesse & sans injustice, se rendre agréable aux hommes de tous les états ; & comme, pendant sa vie, il avait constamment professé dans ses discours, ainsi que dans ses écrits, une philosophie qui l'avait fortifié contre tous les maux ; ainsi, aux approches du terme fatal, après avoir lutté avec courage contre une longue & cruelle maladie, conformant ses actions à ses principes, il termina enfin, lorsqu'il plut à Dieu, sa belle vie par une belle mort. --- samment l'obscurité : Il n'en fut pas moins attaché aux lois de son pays & à la religion de ses pères ; ce correcif était inutile, si ce qui le précède n'eût pas significé que Montaigne était l'ami des Royalistes comme des Ligueurs, des Protestans comme des Catholiques. Dans ses Essais il annonce en plusieurs endroits son opinion à cet égard. « Aux présens brouillis de cet Essat, dit-il, mon intérêt ne m'a fait méconnoître, ni les qualités louables en nos adversaires, ni celles qui sont reprochables en ceux que j'ai suivis... J'accuse merveilleusement cette vicieuse forme d'opiner : Il est de la Ligue, car il admire la grace de M. de Guise ; l'activité du Roi de Navarre l'estonne, il est Huguenot ; il trouve ceci à dire aux mœurs du Roi, il est séditieux en son cœur, &c. » On ne doit point de la conclure contre la catholicité de ce Philosophe ; il fut toujours attaché à la religion dans laquelle on l'avait élevé ; mais hors de cette croyance il doutoit de tout, comme l'expriment deux vers de l'épitaphe grecque qui est à la suite de celle que nous rapportons : « Attaché fermement aux seuls dogmes du Christianisme, il fut peser tout le reste à la balance de Pyrrhon ». # DE LA GUIENNE, &c. 109 > Il vécut 59 ans, 7 mois & 11 jours, & mourut l'an 1592. Françoise de la Chaffagne, pleurant la perte d'un époux, hélas ! si fidèle & si tendrement chéri, a consacré ce monument comme un témoignage éternel de ses « regrets & de sa douleur ». Cette épitaphe est suivie d'une autre en langue grecque. Dans la même église & dans le chœur, qui se trouve au dessus de la nef, suivant l'usage des anciens monastères, on voit un très-grand tableau représentant l'Adoration des Mages ; il est peint par Boucher. *Les grands Carmes* de Bordeaux doivent leur fondation à une cause peu commune : contre le dernier pilier de la nef de leur église, en entrant à droite, sont gravés les vers suivants, qui contiennent à peu près l'histoire de cette fondation. L'an de grâce mil & cent, Fonda premier un Seigneur de la Lande, Au Carme vieil cette église & couvent, Pour ce qu'au lieu obtint victoire grande Contre un géant qui conduisoit la bande Des Espagnols, pour Bordeaux assaillir. Le désufficit lui fit payer l'amende : Car il lui fit la tête à bas saillir. L'an onze cents avec six vingts moins trois, Un Messire Gaillard, de la Lande, Seigneur, L'éditia pour la seconde fois, H lij --- Page 112 --- # DISCRIPTION Tout de nouveau fut rédificateur En ce lieu-ci : outre il fut fondateur De la meffe qu'on dit de Notre-Dame Un chaféun jour : prions le Créateur Qu'il veuille avoir en paradis son âme. On raconte que la ville de Bordeaux étant afflégée par le Comte d'Armagnac, qui avait embrassé le parti des Espagnols, les habitants, tourmentés par une affreuse famine, étoient sur le point de se rendre. Les ennemis, réduits à la même extrémité, devoient bientôt lever le siège. Avant de se retirer, le Comte d'Armagnac proposa aux Bordelois de terminer la guerre par un combat singulier, dont le succès décidéroit celui de l'un ou l'autre parti ; en conséquence il envoya un Gentilhomme d'une grandeur extraordinaire, qui défia celui de la ville qui voudroit le combattre. Les Bordelois, intimidés par la taille gigantesque de ce guerrier, ne s'avoient qui choisir pour lui résister & le vaincre ; il falloit au moins un David pour ce nouveau Goliath. Alors un Seigneur de la Lande s'offrit, accepta le défi du redoutable champion, & promit de revenir vainqueur. Avant d'entrer en lice, il se recommanda à Notre-Dame du Mont-Carmel, & lui promit que si, dans cette occasion importante, elle le rendoit victorieux, il fonderoit au lieu même de sa victoire une église & un monastère à son honneur. Fortifié par l'affurance d'une protection divine, la Lande, armé de toutes pièces, s'élance dans la carrière ; il charge vigoureusement DE LA GUIENNE, &c. III ment son gigantesque adversaire, le terrasse & le tue : après ce succès, étonnant pour tous les spectateurs, il somma le Comte d'Armagnac de tenir sa parole & de lever le siège ; ce Comte se retira avec son armée, & Bordeaux, par cette victoire, fut délivré de la famine & des ennemis. La Lande, fidèle au vœu qu'il avait formé avant le combat, fit bâtir le monastère des Carmes qu'on voit aujourd'hui, & pour témoignage de sa victoire, il y déposa le collier de fer de son ennemi ; c'est une espèce de hausse : qu'on voit encore pendu au même pilier où sont les vers que nous avons rapportés. Pour récompenser ce libérateur, les habitants de Bordeaux, accordèrent à sa maison le droit de franchise, par lequel les criminels qui pouvoient s'y réfugier, étoient comme dans un asile sacré : cette maison est située rue Neuve (1). Le véritable bâton de Saint-Roch est conservé dans l'église des grands Carmes. Ces bons Pères étoient dans l'usage de mettre, chaque année, à l'enchère le droit de posséder ce bâton. Les (1) En 1460, un voleur, nommé Sigale, se réfugia dans cette maison ; les Magistrats l'en firent sortir, & le firent conduire en prison. Jean de la Lande, successeur de celui dont nous avons parlé, fit valoir son privilège. Une sentence du Sénéchal fit sortir le criminel des prisons, confirma ce droit de franchise, & défendit à l'avenir aux Magistrats ou Procureurs de la ville d'y porter préjudice, sous peine de cinq-tents livres d'amende, & ce privilège, digne des temps de barbarie, fut maintenu très-long-temps ; on regardait alors comme fort honorable le droit de protéger des scélérats. H iv. --- Page 114 --- # DESCRIPTION habitants, & fur-tout les gens de commerce, perfuadés que cette relique portoit bonheur à la maison dans laquelle elle étoit déposée, fabriquoisient des sommes assez considérables pour la garder seulement une année. L'enchère a souvent été portée, même au commencement de ce siècle, à quinze cents, dix-huit cents, & jusqu'à deux mille livres; par la suite, la foi au bâton de Saint-Roch, s'étant refroidie, les actions ont considérablement baissé; on a vu, dans ces derniers temps, la relique n'être louée que douze ou quinze livres, & enfin être absolument dédaignée. Les différentes valeurs attribuées à ce bâton devenoient alors le thermomètre de la superstition du peuple Bordelois. Les Augustins ont dans leur église un tombeau magnifique, qui mérite de fixer les regards des curieux; c'est celui de M. de Candale, Evêque d'Aire, & Captal de Buch, mort à Bordeaux le 5 février 1594; il avoit fait dans cette ville plusieurs fondations utiles, entre autres celle d'une chaire de mathématiques qu'il dota de cinq cents livres de pension. Son mausolée est en marbre; au dessus du sarcophage est la figure à genoux du Prélat, aux quatre coins sont quatre statues en bronze, qui représentent les Vertus cardinales. Le Palais archiépiscopal est un bâtiment moderne; sa construction, dénuée de tout membre d'architecture, est d'une simplicité que le bon goût ne saurait approuver: un grand mur uni, percé de fenêtres: voilà l'édifice. Le dernier Archevêque, M. de Rohan, le fit bâtir ainsi, après avoir fait démolir l'ancien palais. DE LA GUIENNE, &c. 113 monument gothique, mais vénérable par son ancienneté, & magnifique par la richesse de son architecture & la délicatesse de ses ornements (1). ANTIQUITÉS. En travaillant aux fondations de ce bâtiment, on découvrit des débris considérables qui appartenoient à un temple qu'autrefois les habitants de Bordeaux avoient élevé à Jupiter; le nom d'une porte voûtée, appelée Dijaux (de Jove), les branches de chêne sculptées dans les frises, & d'autres monumens historiques, en sont la preuve; on a déterré des chapiteaux corinthiens & des tambours de colonnes cannelées d'un très-grand module; les bas-reliefs des frises & les autres ouvrages étoient d'un dessin pur & d'un travail précieux. La Porte basse est un morceau d'architecture antique, remarquable par sa solidité, qui l'a fait triompher du temps & des conquérans; elle formoit autrefois une des portes de Bordeaux, (1) On fit alors détruire le superbe jardin qui dépendoit du palais archiépiscopal. Cette promenade ombragée de marronniers touffus, & que M. de Luffan, prédécesseur de M. de Rohan, entretenoit avec le plus grand soin, étoit ouverte au public; les Bordelois la regretteront long-temps. On fit encore arracher & vendre les arbres d'une grande partie de la magnifique allée d'Albres; par bonheur le surplus de cette allée appartenait aux Chartreux, & non point à l'évêché; car elle auroit éprouvé le même sort; ainsi, les arbres n'en furent point vendus. Ces promenades ainsi ravagées, les arbres des allées de Tourny étant très-petits, ceux du jardin public étant taillés en boule, il est bien difficile aujourd'hui de pouvoir se promener à Bordeaux à l'abri des rayons du soleil. --- Page 116 --- # IBSCRIPTION. lorsque cette ville étoit plus étroitement circonscrite. L'Amphithéâtre, vulgairement appelé Palais Galien, offre des restes d'antiquités fort intéressants ; il est situé au faubourg Saint-Surin. Dans les anciens titres de Bordeaux, cet amphithéâtre est nommé les Arènes. Le plan de cet édifice forme une ellipse entourée de cinq enceintes, dont la plus grande avoit vingt-un pieds & demi de largeur, les autres onze pieds; l'arène est de forme semblable; son plus grand diamètre est long de deux cent huit pieds, & son petit de cent soixante-huit: cette arène devoit être entourée d'un mur qui composoit la plus petite & la sixième enceinte; mais il n'a jamais été élevé au dessus de ses fondemens, dont on voit encore des traces. L'élévation extérieure de cet amphithéâtre étoit de soixante-deux pieds; on présume qu'il n'avoit que deux étages, & que la partie du rez de chaussée étoit décorée de l'ordre toscan. Les galeries étoient au nombre de quatre; deux au rez de chaussée, & deux au dessus. Quinze portiques conduisoient à l'arène, & les autres aux escaliers par lesquels on montoit aux vomitoires & dans les parties supérieures de l'amphithéâtre. Outre ces entrées, il y avoit aux deux extrémités du grand diamètre deux portes principales d'une construction particulière, ornées avec plus de magnificence; ces deux portes sont les parties de cet antique édifice les mieux conservées. Celle de ces deux portes qui a le plus résisté aux ravages des temps, offre un vaste portique à # DE LA GUIENNE, &c. 115 plein cintre; à chaque côté font deux pilastres doriques; une espèce d'architrave couronne cette première ordonnance; au dessus font trois portiques égaux, celui du milieu est ouvert, ceux des côtés pourroient bien être regardés comme des niches; cette seconde ordonnance est aussi composée de pilastres, & semble avoir été terminée par un fronton. Il reste encore une partie de la cinquième, de la quatrième & de la seconde enceinte; mais on ne peut y apercevoir aucun vestige des fièges où se plaçoient les spectateurs. L'arène est aujourd'hui un pré que l'on cultive, & les lieux anciennement destinés à renfermer les bêtes féroces qu'on y faifoit combattre, servent à renfermer du foin. La tradition qui a conservé à ce monument le nom de *Palais Galien*, fait croire qu'il fut construit sous le règne de cet Empereur, c'est-à-dire, vers le milieu du troisième siècle (1). *L'Académie royale des Belles-Lettres, Sciences & Arts de Bordeaux*, est une des plus distinguées des Académies de provinces; elle fut établie par lettres patentes du 5 septembre 1712. M. Le Bel, Conseiller au Parlement; légua en 1738, à cette compagnie, l'hôtel qu'elle occupe aujourd'hui, rue Saint-Dominique, & en (1) Voyez une Dissertation sur cet amphithéâtre, qu'on trouve avec des gravures dans les Mémoires de l'Académie des Inscriptions, tom. XXII, pag. 239. Voyez aussi la Dissertation préliminaire de l'Histoire de Bordeaux, par Dom de Vienne. --- Page 118 --- # I16 DESCRIPTION même temps sa bibliothèque, à condition qu'elle feroit publique. Cette bibliothèque, qui est ouverte le lundi matin, le mercredi & le vendredi après midi, a été, depuis sa fondation, considérablement augmentée. Dans une des salles de l'Académie, on voit le buste en marbre de Montefquieu, placé en 1768, exécuté aux frais de M. le Prince de Beauveau. **ÉVÉNEMENS remarquables.** Lors de l'établissement des gabelles, les habitans du Poitou, de la Saintonge, de l'Angoumois & de la Guienne, ne virent pas sans humeur une imposition si onéreuse, si éloignée du droit naturel ; les esprits s'échauffèrent, l'émotion fut générale dans tous ces pays ; des armées de vingt ou trente mille révoltés affiégeoient les villes, afin de combattre & détruire la nouvelle troupe de préposés pour la perception de cet impôt (1). Les habitans de Bordeaux, ardemment attachés à leurs privilèges auxquels le nouvel impôt portait atteinte, prirent les armes en 1543. M. de Monneins, Lieutenant Général du Roi en Guienne, chercha à temporiser, & à employer les moyens les plus modérés. Ces moyens réussirent d'abord ; mais les habitans mutinés, pensant qu'on ne cherchait qu'à gagner du temps, se portèrent à des excès ; ils forcèrent (1) Ce fut alors qu'on commença à donner par mépris, aux soldats de la Ferme, les noms de *Gabeleurs* ou *Gabelloux* qu'on leur a toujours conservés depuis. # DE LA GUIENNE, &c. 117 rent l'hôtel de ville, s'emparèrent des armes & munitions qu'il renfermoit, pillèrent plusieurs maisons, mirent en fuite plusieurs Magistrats, & massacrèrent M. de Monneins ; enfin les féditieux auroient poussé plus loin les effets de leur fureur, lorsqu'ils furent battus, chassés ou pris ; les plus coupables furent punis du dernier supplice. Tout étoit calmé, lorsqu'Henri II, qui commençait à régner, crut devoir punir d'une manière exemplaire tous les habitants de Bordeaux ; il envoya dans cette ville le Connétable Anne de Montmorenci à la tête d'une forte armée. Ce Connétable résolut d'agir avec la dernière rigueur. Quoique les portes lui fussent ouvertes, que, bien loin de lui faire aucune résistance, on fût au devant de lui & qu'on s'occupât de préparatifs pour lui faire une réception convenable, il voulut entrer dans Bordeaux par la brèche. Il fit pointer le canon dans les principales rues qui étoient cependant, pour le recevoir honorablement, tapissées comme en pleine joie, dit l'Auteur de la chronique Bordeloise. Il obligea les habitants à lui remettre toutes les armes qui étoient dans Bordeaux ; il fit détruire toutes les cloches de cette ville, &c., la dépouilla de tous les privilèges, & interdite le Parlement. Cette punition ne fut pas encore suffisante ; le Connétable de Montmorenci avait amené des Juges, qui, après avoir fait le procès à la ville, condamnèrent, de dix en dix maisons, un Bordelois à être pendu, & la plupart des Officiers municipaux à être suppliciés dans la place publique. Ce n'étoit pas seulement les --- Page 122 --- # I18 DESCRIPTION coupables qu'on vouloit rechercher pour les punir, c'étoit à tous les habitans qu'on vouloit faire expier, avec la plus grande rigueur, le crime de quelques mutins déjà punis : plusieurs innocens furent sacrifiés. Le Duc de Montmorenci ne se contenta point d'exercer contre les malheureux Bordelois une févérité excessive, mais il se deshonora aux yeux de la postérité (1), par une action qui fait horreur, & qui perfuaderait que la cruauté a des charmes pour les ames féroces. Voici comment ce fait est raconté par Dom de Vienne, Auteur de l'Histoire de Bordeaux : Un des Jurats de cette ville, nommé Leftonat, fut en cette occasion condamné à perdre la vie. La femme de ce Magistrat vint, dit-il, « se jeter aux pieds du Connétable, pour lui demander la grace de son mari; elle étoit d'une beauté rare; le Connétable en fut frappé, il lui fit entendre que la grace qu'elle sollicitait dépendait du sacrifice de son honneur; elle eut la foibleffe d'y consentir. Le Connétable, après avoir passé la nuit avec elle, ayant ouvert une des fenêtres de son appartement, le premier objet qui frappa cette malheureuse femme, fut une potence à laquelle on avait attaché le corps de son mari (2) ». (1) Je dis aux yeux de la postérité, parce qu'alors le brigandage, les atrocités les plus révoltantes ne déshonoraient guère les grands Seigneurs. (2) Voyez l'Histoire de Bordeaux, par Dom de Vienne, & l'Avant-propos de la seconde Partie de l'Histoire d'Artois, par le même Auteur, où ce fait se DE LA GUIENNE, &c. 119 Bordeaux a été le théâtre de plusieurs événements de cette espèce; les révoltes y ont été trouvé rapporté avec plus de détails, & d'où la citation est tirée. Les connoissances, la culture de l'esprit adoucissent les mœurs, & tempèrent le naturel le plus féroce; ce Connétable joignoit à la cruauté des Seigneurs de son temps, l'ignorance la plus parfaite. Voici ce que le savant Abbé de Longuerue pensait de lui: « C'étoit un vrai Cacique & Capitaine de Sauvages, dur, barbare, & prenant plaisir à rabrouer tout le monde; ignorant jusqu'à avoir peine à signer son nom; haï généralement de tout le monde, se croyant grand Capitaine, & ne l'étant point, toujours battu, & souvent prisonnier... Sa catholicité ne l'avoit pas empêché de s'unir aux Colignis quand il y avait trouvé son compte ». Brantome prétend faire l'éloge de ce Connétable, en disant: « Tous les matins il ne failloit de dire & entretenir ses patenostres, fust qu'il ne bougeast du logis, ou fust qu'il montast à cheval, & allast parmi les champs, aux armées, parmi lesquelles on disoit qu'il se failloit garder des patenostres de M. le Connétable, car en les disant ou marmotant, lorsque les occasions se presentoient... il disoit: Allez-moi prendre un tel, attachez celui-là à un arbre, faites passer celui-là par les piques tout à cette heure, ou les arquebufez tout devant moi; taillez-moi en pièces tous ces marauts qui ont voulu tenir ce clocher contre le Roi, brûlez-moi ce village, boulez-moi le feu partout à un quart de lieu à la ronde, & ainsi tels ou semblables mots de justice ou police de guerre proferoit-il selon les occurrences, sans se débaucher nullement de ses Paters, jusqu'à ce qu'il les eût parachèvés, pensant faire une grande erreur s'il les eût remis à dire à une autre heure, tant il étoit conscientieux ». Quelle religion pour un premier Baron Chrétien, pour un défenseur des Catholiques! Quel temps que celui où des pétresses ridicules, des traits de cruauté étoient vantés comme des actions honorables & vertueuses! # T20 DESCRIPTION fréquentes; des impositions nouvelles dont on a accablé les Bordelois à diverses reprises, en ont presque toujours été les motifs : ce n'est pas qu'ils soient plus qu'un autre peuple enclins à la dédition, mais ils ont fort à cœur la conservation de leurs privilèges & de leur liberté; leur caractère énergique & impatient du joug les a quelquefois portés à se soulever, sans réflexion, contre des charges dont l'imposition ne leur sembloit pas d'abord nécessaires; d'ailleurs, en mille occasions, ils se sont montrés les sujets les plus zélés de l'autorité royale. Ne parlons plus de ces événements orageux, de ces scènes affligeantes, où les plus coupables même, justement punis, ont des droits à notre compassion. Passons à des aventures moins chagrinantes; celles que nous allons rapporter prouveront combien les Grands sont petits, lorsqu'ils ne sont consister leur grandeur que dans leurs titres, leur dignité ou leur fortune. *Henri d'Escoubleau*, Cardinal de Sourdis, étant Archevêque de Bordeaux, fit, en 1692, démolir deux autels de l'église cathédrale de Saint-André, contre l'avis des Chanoines; ceux-ci résolurent de les faire relever, & pour cela ils se transportèrent dans cette église avec des maçons. L'Archevêque averti y vint à la tête de ses domestiques, pour s'opposer à cette réparation. Alors il s'éleva dans l'église, entre les Chanoines; les Maçons & les Domestiques du Prélat, une querelle suivie d'un combat assez vif, d'où plusieurs sortirent blessés. Le Parlement ordonna que les deux autels seroient rétablis, nomma deux de ses membres pour Commissaires # DE LA GUIENNE. &c. 12 Commissaires, à l'effet de veiller à leur réparation, & fit mettre en prison tous ceux qui avoient travaillé à les démolir. L'Archevêque fut outré de cet arrêt; pendant que les Commissaires du Parlement, assistés du Capitaine du Guet & de ses soldats, étoient dans la nef de la cathédrale, afin de veiller à la restauration des autels, il députa un Ecclésiastique pour déclarer aux Conseillers qu'ils étoient excommuniés. Ceux-ci méprisérent cette ex-communication. Alors le Prélat, furieux, envoya ses gens pour enfoncer les portes de la prison, & pour en tirer les Maçons que le Parlement y avait fait enfermer. Il assista lui-même à cette effraction, & frappa vivement le Trésorier Desaigues & le Chanoine Bureau, qui voulurent opposer quelque résistance. L'Archevêque vint le lendemain dans l'église de Saint-Project, c'étoit un jour de dimanche; la messe étoit alors à l'évangile, & le Curé, monté en chaire, avait déjà commencé son prône. Le Prélat, apercevant dans cette église les deux Conseillers du Parlement qu'il avait excommuniés, ordonna au Prédicateur de descendre, fit mettre un fauteuil sur les marches de l'autel, & prêcha avec véhémence sur le pouvoir que Dieu a donné à son Église, à Saint-Pierre & ses successeurs. Après ce sermon séditieux, il prit les quatre cierges allumés de l'autel, & s'adressant aux Conseillers: Je vous excommunie, leur dit-il, & en signe de ce... Aussitôt, pour donner plus de force à l'anathème, il éteignit les quatre cierges; puis il commanda hautement aux Conseillers de sortir de l'église. Partie III. --- Page 11 --- # DESCRIPTION Ils répondirent qu'ils respectoient beaucoup sa dignité, mais fort peu son excommunication. La querelle s'émut; le Cardinal de Sourdis, furieux, eut recours à son dernier moyen; il fit cesser le service, & se vengea des Conseillers, en obligeant le peuple de sortir sans avoir entendu la messe. Sur le champ, les deux Magistrats allèrent porter leurs plaintes au Premier Président & au Maréchal d'Ornano, Gouverneur de la Guienne. Le Cardinal refusant de donner l'absolution aux deux Conseillers Commissaires, le Parlement déclara son excommunication abusive, le condamna à la lever dans le jour, sous peine de douze mille livres d'amende à prendre sur son temporel, & disputa auprès du Roi l'Avocat Général, pour remontrer à Sa Majesté qu'il seroit utile pour la ville de Bordeaux que ce Cardinal fût mandé à la Cour. Le Cardinal, alarmé, prévint le Pape en sa faveur, leva l'excommunication, & écrivit à Henri IV contre le Parlement. Il fut mandé auprès du Roi qui l'accueillit mal; mais ne voulant point, en cette occasion, déplaire au Pape, ce Prince prit le parti de la modération, il exhorta le Prélat à être à l'avenir moins turbulent & moins séditieux, & le renvoya dans son diocèse, en l'exemptant de l'amende à laquelle il étoit condamné. M. de Sourdis ne profita point de cette leçon, comme le témoignent les deux exemples suivants. En 1606, quelques années après la dernière querelle, ce Cardinal excommunia un Prêtre nommé Philippe Premier, Curé de Ludon, DE LA GUIENNE, &c. 123 Bénéficier de Saint-Michel, & Aumônier du Maréchal d'Ornano. Cet Ecclésiastique, pour remplir cette dernière fonction, ne pouvoit assister à sa cure; fort de la protection du Maréchal d'Ornano, il refusa de se retirer auprès de ses paroissiens, & appela de la sentence de l'Archevêque. Le Parlement déclara l'excommunication nulle & abusive, & ordonna au Prélat de la lever dans le jour. L'Archevêque fit réponse à l'Huissier qui lui signifia cet arrêt : Je n'ai jamais lu qu'autre que le Diable ait commandé à Notre-Seigneur, & que les seuls Ministres du Diable peuvent avoir la hardiesse de commander à un Evêque. Quant à la partie excommuniée, qu'elle se présente le jour de Noël à une heure & demie après diné à Saint-André, & je lui parlerai. Le Cardinal, après avoir signé cette réponse, excommunia tous les membres du Parlement qui avaient assisté à la prononciation de l'arrêt, & fit défenses expresses à tous les Prêtres de son diocèse de donner l'absolution à aucun d'eux. Le Roi, informé de cette seconde querelle, parvint à en arrêter les progrès. Le Prélat retira son excommunication contre le Parlement, & tout fut calmé jusqu'à une nouvelle occasion. Cependant le Curé de Ludon restoit dans les liens de l'anathème; voyant que le Parlement avait abandonné sa défense, il demanda enfin à rentrer au nombre des Fidèles, & à recevoir l'absolution. Le Cardinal, tout fier d'avoir au moins une victime à sacrifier à sa vengeance, voulut donner à cette cérémonie humiliante pour l'Ecclésiastique, tout l'éclat que son --- Page 432 --- 124 DESCRIPTION orgueil put lui suggérer. Dans ces dispositions, peu conformes à la charité chrétienne, il fit élever un théâtre dans la nef de la cathédrale, ordonna à tous les Curés de la ville & des environs d'annoncer au prône de leur paroisse le jour, l'heure & le lieu de cette cérémonie. C'étoit au premier dimanche de l'Avent, & à l'issue de la grand'messe : le peuple, avide d'un tel spectacle, étoit accouru en foule, & remplissait l'église. Le Cardinal, assis sur le théâtre, vêtu de ses habits pontificaux, étoit assisté de son Chapitre qui lui servoit de Cour. Le Prêtre excommunié, en soutane & en manteau, vint se coucher à ses pieds, & pendant qu'on récitoit le Miserere, le Prélat, armé d'une verge, frappait à coups redoublés sur le corps étendu du malheureux Curé; cette cérémonie fut suivie de plusieurs autres aussi humiliantes; enfin l'Archevêque donna l'absolution au patient, & lui imposa des pénitences particulières & publiques, très-rigoureuses. L'aventure suivante devint plus sérieuse, & peu s'en fallut qu'elle n'eût des suites très-funestes pour le Cardinal de Sourdis. Pendant le séjour que fit Louis XIII à Bordeaux, en 1615, lors de la célébration de son mariage en cette ville (1), le Parlement profita (1) Le mariage de Louis XIII fut accompagné de fêtes magnifiques. Lorsque le jeune Roi entra à l'hôtel de ville, on servit sur deux longues tables une superbe collation; « mais il y eut une grande confusion, dit l'Auteur de la Chronique Bordeloise; car après que le Roi eut pris un plat ou étoit en sucre le temple de Salomon DE LA GUIENNE, &c. 125 de la présence du Souverain pour condamner au dernier supplice plusieurs scélérats, qui, parce qu'ils étoient Gentilshommes, & qu'ils avoient des châteaux fortifiés, se croyoient absolument à l'abri des poursuites de la justice. Un Gentilhomme du Querci, nommé Antoine Caffagnet, sieur de Hautcastel, étoit de ce nombre. Le Parlement l'avoit condamné à avoir la tête tranchée pour des crimes énormes. Le Cardinal de Sourdis & le Maréchal de Roquelaure, qui s'intéressoient vivement pour ce scélérat, demandèrent sa grace à Louis XIII, & l'obtinrent; cette grace fut signifiée quelques heures avant le moment de l'exécution du criminel. Le Parlement ne crut pas devoir le relâcher, sans avoir auparavant rencontré au Roi l'énormité du crime, & la nécessité de la punition. Louis XIII, mieux instruit, révoqua la grace. L'arrêt alloit être exécuté; mais les protecteurs du criminel avoient fait disparaître le Bourreau; on ne le trouva qu'à dix heures du soir, ivre & incapable de remplir sa fonction. Le Maréchal de Roquelaure, voyant que le cri- avec force singularités, pour le réserver & le faire porter, toute la Noblesse, avec d'autres survenans qui s'étoient glissés dans la salle, se jetèrent si avidement sur lesdites confitures, qu'ils renversèrent plats & tables, & cassèrent presque tous lesdits plats & bassins qui étoient de vaisselle de faïence; se jetèrent tous sous les planches pour amasser lesdites confitures; & le Roi étoit tout assiégé de tels gens; & fut contraint de donner un soufflet à un jeune enfant qui se fourroit jusqu'aux jambes de sa Majesté». I iij 126 DESCRIPTION minel alloit être exécuté le lendemain à midi, fit naître plusieurs difficultés, pour gagner du temps. Le Cardinal de Sourdis, qui avait encore plus à cœur la délivrance du condamné, eut recours à un moyen bien simple. Il monte à cheval, en manteau rouge, accompagné de quarante ou cinquante Gentilshommes, marche à la tête de sa troupe vers le palais, en trouve la porte fermée, la fait enfoncer à coups de marteau. Le concierge ayant refusé de remettre la clef de la chambre ou étoit enfermé Hautcassel, un Gentilhomme de la suite du Cardinal, nommé Moulin-Damac, plonge son épée dans le corps de ce malheureux, qui mourut une demi-heure après. On se faîtit alors des clefs; Hautcassel est tiré de sa prison; le Cardinal fait monter ce scélerat dans son carrosse, part avec lui, & l’amène dans son château de Lormon. Le Roi, la Reine & le Nonce du Pape qui se trouvoit alors à Bordeaux, blâmèrent hautement la conduite violente de l’Archevêque, & son crime auroit reçu le châtiment mérité, si les vives sollicitations du Nonce du Pape n’eussent désarmé la justice du Roi; le Pape à qui, par faveur, la connoissance de cette affaire fut renvoyée, interdit l’Archevêque, & le Roi l’exila. Henri de Sourdis, frère du Cardinal de ce nom dont nous venons de parler, lui succéda à l’archevêché de Bordeaux; il avoit été militaire, & employé, pendant le siège de la Rochelle, à l’intendance de l’artillerie; on va voir qu’en changeant d’habits & d’état, Henri de Sourdis conserva le caractère de son premier métier, & DE LA GUIENNE, &c. 127 en occupant la même place que son frère, il s'y montra avec la même vanité, avec la même humeur hautaine & querelleuse ; ses démêlés violens avec le Duc d'Epernon en sont la preuve. Le Duc d'Epernon, le plus fier, le plus arrogant, & peut être le plus criminel de son siècle (1), étoit Gouverneur de la province pendant qu'Henri de Sourdis étoit Archevêque de Bordeaux. Ces deux hommes, également jaloux de leurs prérogatives, auxquelles la moindre atteinte leur causoit de vives émotions, ne purent long-temps vivre en bonne intelligence. Ils nourrissaient déjà l'un contre l'autre une animosité fondée sur ce que tous les deux s'étoient réciproquement offensés en manquant à l'étiquette : bientôt l'occasion fit éclater leur secrète haine. Les gens de l'Archevêque eurent une querelle avec les gardes du Duc d'Epernon, & en furent très-maltraités. Le Prélat se plaignit vivement, & demanda main - forte aux Jurats. Le Duc d'Epernon ordonna à Naugas, Lieutenant de ses gardes, d'aller se présenter, avec sa troupe, devant l'Archevêque, pour lui demander quels étoient ceux dont il avoit à se plaindre. Le Prélat, en voyant sur son passage ces gardes, assemblés, crut qu'on vouloit l'insulter : il étoit en carrosse ; il commanda à son cocher de passer outre. Le Lieutenant des gardes, qui avoit ordre de lui parler, crioit au cocher d'arrêter ; celui-ci (1) Le Duc d'Epernon est violemment accusé d'avoir contribué à l'assassinat d'Henri IV. I iv 28 DESCRIPTION ne répondoit qu'en accélérant sa marche : enfin, voyant ce mal-entendu, Naugas arrête lui-même les chevaux ; alors l'Archevêque épouvanté descend promptement de son carrosse, se sauve à pied dans son palais, en criant qu'on en vouloit à sa vie ; aussi tôt il assemble son clergé, députe deux Ecclésiastiques au Duc d'Epernon, qui plaîsanta sur l'alarme de Sa Grandeur, & les renvoya sans une réponse satisfaisante. L'Archevêque, piqué de nouveau, excommunia le Lieutenant des gardes & tous ceux de sa troupe. Peu de jours après, ayant aperçu dans la cathédrale quelques-uns de ces gardes excommuniés, il leur ordonne impérieusement de sortir : ceux-ci refusent de lui obéir. L'Archevêque administroit au peuple le Sacrement de confirmation ; il interrompt la cérémonie, & veut se deshabiller ; mais les cris des assistans l'en empêchent. Il s'avise alors d'un autre moyen ; il s'arme de sa crosse, marche droit vers les gardes, & les pousse lui-même hors de l'église. Le Duc d'Epernon fit assembler des Douteurs qui examinèrent la validité de l'excommunication, & qui prononcèrent qu'elle avoit été lancée sans fondement. Le Prélat, outré de se voir ainsi abandonné par les gens même du parti ecclésiastique, fulmina contre ces déserteurs une longue sentence d'interdit, & convoqua une assemblée des principaux Ecclésiastiques de la ville qui lui étoient restés fidèles. Pour empêcher la tenue de cette assemblée DE LA GUIENNE, &c. 129 qui alloit donner plus d'importance à la querelle, le Duc d'Epernon ordonna à ses gardes de se placer dans les avenues du palais archiépiscopal, afin de s'opposer au passage de ceux qui devoient s'y rendre. A cette nouvelle, le Prélat entre en fureur, & pour rendre plus sacrés les mouvements de sa vengeance, il endosse ses habits pontificaux, assemble plusieurs Ecclésiastiques, & dans l'appareil le plus imposant, fort avec eux à pied, parcourt les principales rues de la ville, ameute la populace, en criant : A moi, mon peuple, il n'y a plus de liberté pour l'Église ; & le peuple le suivit en foule, disposé à défendre son Archevêque. Le Duc est bientôt instruit de cette marche séditieuse ; il monte en carrosse, accompagné du Comte de Maillé & du Commandeur d'Illières, atteint le Prélat & sa troupe dans la place Saint-André, & l'ayant aperçu comme il étoit sur le point d'entrer dans son palais, il descend de carrosse, court à lui, & le saisissant brusquement par le bras : Vous voilà donc, impudent, qui faites toujours du désordre, lui dit-il en levant sa canne pour le frapper. L'Archevêque, sans s'effrayer, lui répondit qu'il faisoit son devoir. Vous êtes un insolent, répliqua le Duc, un brouillon, un méchant & un ignorant ; je ne sais ce qui me tient que je ne vous mette sur le carreau ; en prononçant ces paroles, il lui appliquait le poing tantôt sur l'estomac, tantôt sur le visage. Comme l'Archevêque avoit gardé son chapeau sur la tête, le Duc, d'un coup de canne, le fit voler dans la place avec la calotte. Si tu me 130 DESCRIPTION frappes, tu es excommunié, crioit le Prélat. — Je ne fais ce qui m'empêche de te donner des coups de bâton, répétoit le Duc. — Frappe, tyran, s'écrie ensuite l'Archevêque, frappe, tes coups feront pour moi des lis & des roses. Je t'excommunie. Le superbe d'Epernon, blessé de cette dernière parole, poussa la pointe de sa canne contre l'estomac de l'Archevêque, & alloit faire tomber sur lui une grêle de coups, lorsqu'il fut arrêté par le Comte de Maillé & le Commandeur d'Illières. Les Ecclésiastiques qui accompagnaient le Prélat dans cette expédition, participèrent aux disgracies du combat, plusieurs furent maltraités; le Promoteur eut la barbe brûlée, & le Prieur de Montravel fut grièvement blessé. A peine l'Archevêque batra fut-il rentré chez lui, qu'il s'occupa de l'évengeance; les premiers effets confitèrent à faire fermer les églises, à en tirer le Saint-Sacrement, & à le transporter chez lui, enfin à excommunier authentiquement le Duc d'Epernon. Cette affaire fit beaucoup de bruit; la Cour en fut bientôt informée. Le Cardinal de Richelieu embrassa vivement la défense de l'Archevêque de Bordeaux; le Duc d'Epernon fut exilé, & dans la suite il fut condamné à recevoir l'absolution des mains même du Prélat qu'il avait battu. Le 19 avril 1761, un événement d'une autre espèce épouvanta les habitans de Bordeaux. Entre onze heures & midi on vit tomber une pluie mêlée d'une poussière jaune, semblable à de la fleur de soufre, mais d'une couleur # DE LA GUIENNE, &c. 131 encore plus vive ; toute la ville en fut couverte de l'épaisseur de deux lignes. Les habitants effrayés crurent que c'étoit une pluie de foures. Pendant que les ignorans & les superstitieux créoient des chimères, trembloient pour des malheurs dont cette pluie extraordinaire leur paroissoit un présage certain, les Savans ramassèrent de cette poussière, & l'examinèrent attentivement au microscope. Ils découvrirent enfin qu'elle provenoit des étamines des fleurs de pins qui font en abondance dans les landes de Bordeaux ; qu'un tourbillon de vent ayant enlevé cette poussière, l'avoit apportée à Bordeaux ; le 20 du même mois on vit encore dans cette ville le même phénomène reparoître. # CARACTÈRES des Bordelois. Les voyages, la fréquentation des Etrangers, la politesse du siècle, une éducation plus soignée ont beaucoup adouci, à Bordeaux, les traits peu avantageux qui caractérisent l'esprit dominant de toute la Gascogne (1). Les habitants de cette capitale se font sur-tout remarquer par leur activité & leur bonne foi dans le commerce ; mais ils sont méprisants pour tout ce qui n'est pas riche, pour tout ce qui n'est pas de Bordeaux. La jeunesse, bouillante & courageuse, a conservé ce caractère audacieux qui fait des héros dans les combats, & des tapageurs en temps de paix : les duels y sont assez fréquents. Les filles publiques (1) Voyez ci-devant ce que nous avons dit du caractère des Gascons, à la fin de l'article du Tableau général de la Guienne & de la Gascogne, page 61, &c. --- Page 138 --- # DESCRIPTION paroissent en proportion aussi brillantes & aussi nombreuses qu'à Paris. Les meilleures dispositions à la raison y sont étouffées par la vanité d'usage : paraître est un mot dont la puissance occulte affujettit tous les esprits à la même loi; cette foibleffe est continuellement alimentée, ainsi que le luxe & la débauche, par le concours des habitans des Colonies de l'Amérique, qui, empressés de jouir, viennent dissiper dans cette ville leurs richesses avec un éclat séduisant, qui donne au luxe & aux vices une considération funeste : leur or & leurs désirs épuisés, ils partent & dérobent au lieu où ont triomphé leurs désordres, le salutaire exemple des maux qui les suivent. **COMMERCE.** Bordeaux est une des villes les plus commerçantes du royaume; l'exportation considérable de ses vins dans les pays étrangers, l'importation de la plus grande partie des denrées des Colonies d'Amérique, qui, de Bordeaux, se distribuent ensuite dans toute l'Europe, forment les principales sources de son commerce; elle tire encore un grand avantage du débit des eaux-de-vie & des prunes. **POPULATION.** Cette ville étant le siège d'un Parlement, d'un Archevêque, &c., & son commerce étant très-étendu, sa population est très-abondante: on évalue le nombre des habitants à environ quatre-vingt-dix mille ames. # AIGUILION. Petite ville d'Agenois, avec le titre de Duché-Pairie, située à cinq lieues d'Agen, à vingt de Bordeaux, sur la rive droite de la Garonne, # DE LA GUIENNE, &c. 133 & au confluent de cette rivière & de celle du Lot. Cette ville est connue dans l'Histoire par le siège opiniâtre qu'elle soutint pendant quatorze mois, contre Jean, Duc de Normandie, & depuis Roi de France; il ne parvint point à réduire cette place, qui étoit défendue par Gautier de Mauny, homme d'un grand courage. Le Duc de Normandie leva le siège d'Aiguillon le premier octobre 1346, par l'ordre du Roi Philippe son père, qui, dès le 26 du mois d'août de la même année, avait perdu la bataille de Crecy. On croit que c'est au siège d'Aiguillon qu'on s'est servi pour la première fois de canons en France. Cette ville fut érigée en Duché-Pairie l'an 1599, par le Roi Henri IV, en faveur d'Henri de Lorraine, Duc de Mayenne; mais ce Duché étant revenu à la couronne, la ville d'Aiguillon fut de nouveau érigée en Duché-Pairie en 1634, par Louis XIII, en faveur d'Antoine de Lage, Seigneur de Puy-Laurent; ce Seigneur étant mort à la Bastille, la Duché-Pairie d'Aiguillon s'éteignit; mais en 1638 le Roi la fit revivre en faveur de Madelaine de Vignerot, veuve d'Antoine du Roure, fieur de Comballet, avec cette clause remarquable: *Pour en jouir par ladite dame, ses héritiers & successeurs, tant mâles que femelles, tels qu'elle voudra choisir...* En vertu de cette clause, Madelaine de Vignerot appela par son testament de l'année 1674, à cette Duché-Pairie, Marie-Thérèse sa nièce, à laquelle elle substitua son petit neveu Louis, Marquis de Richelieu, dont la 734 DESCRIPTION fils, Comte d'Agenois, a été déclaré Duc d'Aiguillon par arrêt du Parlement de 1731, contradictoire avec tous les Pairs de France. Emanuel-Armand de Vignerot Dupleffis, petit fils de Louis, Marquis de Richelieu, est aujourd'hui Duc d'Aiguillon depuis l'an 1731, par la démission que son père fit en sa faveur. Ce Seigneur n'a rien négligé pour embellir ce lieu. La ville est dans une position des plus heureuses que l'on connoisse; deux belles rivières, le Lot & la Garonne, baignent le pied du coateau sur lequel elle est bâtie; au dessus est le château, qui domine sur une plaine des plus riantes & des plus fertiles de la Guienne. Ce château, autrefois d'une ancienne construction, offre aujourd'hui ce que l'architecture moderne a de plus recherché: le vestibule, où l'on voit plusieurs rangs de colonnes, annonce sa grande magnificence. ## A G E N. Cette ville ancienne a le titre de Comte; elle est aussi épiscopale, & capitale du pays de l'Agenois; elle est située sur la rive droite de la Garonne, à onze lieues & demie de Montauban, à dix-sept de Toulouse, à huit de Condom, & à vingt-trois de Bordeaux. On ignore l'origine de cette ville; on sait seulement que du temps des Gaulois, elle étoit le chef-lieu des Nitiobriges: il en est fait mention au sixième siècle. Didier, Duc de Toulouse, conformément aux ordres de Chilpéric, se rendit maître d'Agen, il y fit prisonnière la # DE LA GUIENNE, &c. 135 femme du Duc Ragnoalde, qui, dans la crainte d'être maltraitée par le vainqueur, s'étoit réfugiée dans l'église de Saint-Capraïse. Didier, sans égard pour un lieu qui, suivant l'opinion de son temps, étoit un afile inviolable, l'arracha de cette retraite, fit arrêter tous ses domestiques, se saisit de tous ses biens, & la fit conduire à Toulouse; pour éviter de nouveaux outrages, cette Dame se réfugia dans l'église de Saint-Saturnin, où elle fit sa demeure. Après la prise d'Agen, Didier s'empara de l'Agenois, & l'unit, ainsi que le Périgord, au domaine du Roi Chilpéric. L'Archevêque Turpin dit, dans la Vie de Charlemagne, que ce Prince défit les Sarrafins auprès de cette ville. Le château d'Agen étoit fort célèbre autrefois; il n'en reste plus aucune trace. ## DESCRIPTION Cette ville est située dans un pays beau & fertile; des plaines très-bien cultivées, des côteaux couverts de vignes jusqu'au sommet, des arbres fruitiers de toute espèce offrente, dans les environs, un spectacle satisfaisant pour l'esprit & pour les yeux; mais l'heureuse situation de ce pays a quelquefois été funeste à ses habitans; leur richesse devint, dans les premiers temps de la monarchie, l'objet de l'avidité des Barbares, Vandales, Sarrafins, ou Normands. La ville est mal bâtie; les rues en sont étroites, tortueuses & sales; la cathédrale & la collégiale de Saint-Capraïse sont les principaux édifices; l'église la plus remarquable est celle des Carmélites. 736 DESCRIPTION Les murs y sont peints en clair-obscur; le plafond offre un toit, à travers lequel on semble apercevoir le ciel; on y voit dans les nuages Sainte Thérèse en extase, étendant les bras vers son céleste époux qui descend environné de sa gloire; si l'on ne se rappelait pas que ces figures sont dans une église de Carmélites, on croirait voir, à l'air passionné qui les anime, l'histoire de Jupiter & de Semelé. Auprès de ce morceau de peinture on lit : *Quid non conatur amor ! cælos in terris adumbrare Carmeli filiæ tentantur, anno Salutis 1773*. On voit encore les tourelles & les créneaux qui formoient les fortifications de la ville. *Le Cours* s'étend sur les bords de la Garonne, & forme une promenade qui, par ses propres agrémens & par la vue qu'elle présente, dédommage un peu de l'irrégularité de la ville. Au nord d'Agen s'élève un rocher, au sommet duquel est un couvent dont la chapelle & quelques-unes des cellules adjacentes sont taillées dans le roc; ces excavations ont été faites autrefois par des Hermites. On y voit aussi une source qui ne tarit jamais, & qui, suivant les anciennes légendes, fut ouverte miraculeusement par Saint-Capraise. Comme un autre Moïse, ce Saint fit tout à coup jaillir l'eau du rocher en le frappant d'une baguette; on croit qu'il fut le premier Evêque d'Agen, & qu'il habita cet hermitage. De ce rocher, on jouit d'une des plus belles vues qui soient en France; on domine sur de vastes campagnes, sur la ville d'Agen, & sur les prairies des environs, où l'on voit couler la Garonne, II DE LA GUIENNE, &c: 137 Il existe à Agen une société libre des Belles-Lettres & Arts. Si les Voyageurs Bachaumont & Chapelle ne trouvèrent pas cette ville bien curieuse, ils furent au moins enchantés de la beauté des femmes qui l'habitoient : Agen, cette ville fameuse, De tant de belles le séjour, Si fatale & si dangereux Aux cœurs sensibles à l'amour. Dès qu'on en approche l'entrée, On doit bien prendre garde à soi; Car tel y va de bonne foi, Pour n'y passer qu'une journée, Qui s'y sent, par je ne sais quoi, Arrêté pour plus d'une année, Ces aimables Voyageurs ajoutent en prose : « Ces Dames ont tant de beauté, qu'elles nous » surprirent dans leur premier abord, & tant d'esprit, qu'elles nous gagnèrent dès la première conversation &c. » ÉVÉNEMENS remarquables. Joseph-Juste Scaliger, Poète, Critique, & un des plus savants de son siècle, étoit d'Agen ; il raconte que pendant les premiers troubles, causés par le fanatisme, on fit pendre plus de trois cents Religionnaires : « Jamais, dit-il, en aucune ville de France il n'y eut tant d'hommes tués par main de justice... Il y avoit plus de quatre mille personnes de la religion. On brûla à Agen, ajoute le même Auteur, .. un Jacobin, Frère Partie III. --- Page 138 --- --- Page 140 --- # DESCRIPTION Jérosme, fort cruellement, pour être de la religion. On dit qu'on brûle tous les procès des hérétiques; mais il se trouve toujours des gens curieux qui les gardent; mon frère eut celui-là, & l'envoya à Genève où on l'a mis au livre des martyrs. Marguerite de Valois, après avoir perdu son amant Chanvallon, parti pour l'Allemagne; après lui avoir donné quelques successeurs, voulut enfin se dérober aux reproches du Roi son mari; elle quitta brusquement Nérac, où étoit la Cour de Navarre, & se réfugia à Agen qui formoit une partie de sa dot. Cette ville tenoit pour les Catholiques ligues contre le Roi son époux. Afin d'y être mieux reçue, elle prétexta sa religion, & dit qu'elle avoit abandonné son mari, parce qu'elle ne pouvoit plus vivre avec un Prince excommunié par le Pape (1). Cette scrupuleuse Princesse, qui ne pouvoit pas vivre à Nérac avec un époux excommunié, vivoit à Agen avec des amans qui ne l'étoient pas. Ses débauches & les extorsions de Madame de Duras, qui l'accompagnoit, la rendirent odieuse aux habitans, & pour l'obliger à n'y (1) Sixte Quint venoit en effet de lancer sa fameuse bulle d'excommunication contre le Roi de Navarre, le Prince de Condé son cousin, & autres Princes leurs adhérens. Le Parlement s'opposa vigoureusement à cette bulle. François Hotman eut le courage d'afficher aux portes du Vatican une protestation qui comprenait un appel à un Concile libre, & même une excommunication contre le Pape autour de la Bulle. DE LA GUIENNE, &c. 139 plus demeurer, ils consentirent à ce que le Matéchal de Matignon fit le siège de cette ville qui se rendit sur le champ. La Reine de Navarre fut alors forcée de décamper & de se sauver en désordre jusqu'au château du Carlat (1). # VILLENEUVE D'AGENOIS. C'est une petite ville située sur les bords de la rivière du Lot, à six lieues d'Agen, dans une plaine fertile & agréable, & où l'on voit un beau pont. Dans le temps que Marguerite de Valois saisit la guerre, dit M. de Saint-Foix, à Henri III (1) Voici comme à cette occasion on fait parler Henri IV dans la Pièce intitulée : *Le Divorce satirique*. « Ce haut de chauffe à trois culs se laisse derechef emporter à lubricité & débordée sensualité, me quittant sans mot dire, & s'en allant à Agen, ville contraire à mon parti, pour y établir son commerce, & avec plus de liberté continuer ses ordures; les habitans, présageant d'une vie insolente, d'infolens succès, lui donnèrent occasion de partir avec tant de haïte, qu'à peine se put-il trouver un cheval de croupe pour l'emporter, ni des chevaux de louage, ni de pofte, pour la moitié de ses filles, dont plusieurs la suivirent à la fille, qui, sans masque, qui, sans devantier, & telles sans tous les deux, avec un désarroi si pitoyable, qu'elles ressembloient mieux à des garces de lanquements à la route d'un camp, qu'à des filles de bonnes maisons; accompagnée de quelque Noblesse mal harnachée, qui, moitié sans bottes, moitié à pied, la conduisirent, sous la garde de Lignerac, aux monts d'Auvergne, dans Carlat, d'où Marfé, frère de Lignerac étoit châtelain; place forte, mais ressentant plus sa tannière de larrons que la demeure d'une Princesse, fille, sœur & femme de Rois ». Kij