Description des principaux lieux de France — Édition 1789 — J.A Dulaure
--- [Document : Description des principaux lieux de France - La Marche] [Auteur : J.A. Dulaure] [Année : 1789] [Source : PDF EFERUS - BnF] --- --- Page 338 --- DE LA MARCHE. 337 # LA MARCHE. *Tableau général de la Marche.* Cette province est du ressort du Parlement de Paris, & du diocèse de Limoges. Son nom Marche, qui est commun à plusieurs pays de frontières, signifie bord, limites, marges; il a été donné à ce pays, parce qu'il fut long-temps limitrophe de l'Aquitaine & de la France. Il porta aussi le nom de Marche Limosine, parce qu'avant le milieu du dixième siècle il faisait partie du Limosin. **GÉOGRAPHIE.** La Marche, qui a le titre de Comté, est un gouvernement militaire. Cette province se divise en haute & basse Marche; la première partie a pour capitale Guéret, & la seconde Bellac. Ces deux parties, dans les commencemens, eurent quelquefois chacune son Comte particulier. Cette province est bornée au nord par le Berri, au sud par le Limosin, à l'est par l'Auvergne, & à l'ouest par le Poitou; elle a environ vingt-huit lieues dans sa plus grande longueur, & dix dans sa largeur moyenne, ce qui peut offrir une surface d'environ deux cent vingt lieues carrées. **HISTOIRE.** Du temps de César, la Marche étoit comprise dans le pays des Lemovices ou du Limosin. Sous Honorius, cette province fit partie de l'Aquitaine première. Les Vifigoths Paris, IV. --- Page 340 --- # DESCRIPTION la fournirent ensuite, & elle suivit le fort du Limoin jusqu'en 901; à cette époque, elle fut démembrée de cette province, & érigée en Comté par le Roi Charles III. Le premier de ses Comtes fut Boson I, surnommé le Vieux, fils de Sulpice, & petit-fils de Geofroi premier, Comte de Charroux. Boson laissa deux fils qui se partagèrent cette province. Aldebert ou Hildebert (1) fut Comte de la haute Marche, & Boson II le fut de la basse. Bernard, fils d'Aldebert, réunit ces deux parties, & gouverna ce pays jusqu'en 1047. Aldebert IV, fils & successeur d'Aldebert III, Comte de la Marche, se voyant dépouillé d'une partie de ce Comté par le Duc de Lusignan, & désespérant de conserver le reste, le vendit, l'an 1177, à Henri II, Roi d'Angleterre, qui fut obligé de le céder à Hugues IX, du nom de la Maison de Lusignan. Hugues X, du nom de Lusignan, réunit les Comtés de la Marche & d'Angoulême. Saint-Louis, pour punir ce Comte d'avoir refusé de reconnaître la souveraineté d'Alphonse son frère, vint à la tête d'une armée, s'empara de presque toute la Marche, & force l'orgueilleux Comte, & sa femme, qui se faisait nommer la Comtesse Reine, à venir demander par (1) Aldebert ayant refusé d'obéir à Hugues Capet, ce Roi lui demanda qui l'avait fait Comte; ceux-là même, répondit-il, qui vous ont fait Roi. Ce Comte fut, en 1009 ou 1010, empoisonné par sa femme. DE L'A MARCHE. 339 don & à se soumettre, haut & bas, à toutes les conditions qu'il lui plut leur imposer (1). Le traité d'accommodement fait entre le Roi & le Comte, est daté du 3 août 1242. La Marche, & la plupart de ses autres places, lui furent alors rendues; & ce Comte resta dans la Maison de Lusignan jusqu'à la fin du treizième siècle, qu'il fut réuni à la couronne, comme on va le voir. Hugues XIII de Lusignan, Comte de la Marche & d'Angoulême, ne laissa point d'enfants de sa femme Béatrix, fille du Duc de Bourgogne. En 1283, il fit un testament par lequel il instituait son héritier Gui ou Guyart son frère; mais Gui lui ayant, depuis ce testament, déclaré la guerre, il fit, en 1297, un nouveau testament en faveur de Geofroi son cousin. En 1301, le même Comte Hugues, engagea le Comte de la Marche au Roi Phi (1) Voyez Poitou, Partie IV, à l'article de Lusignan, pages 70 & suivantes, ce que nous avons dit de ce démêlé; nous ajouterons ici l'anecdote suivante: Un Chevalier de la Marche, nommé Geoffroy de Ranson, qui avait reçu Hugues de Lusignan une injure éclatante, vit avec plaisir son humiliation. Joinville rapporte qu'il avait juré de se venger de ce Comte de la Marche, & en attendant de porter grève, c'est-à-dire, qu'il aurait les cheveux longs, & partagés sur le haut de la tête. Quand il vit le Comte de Lusignan, sa femme & ses enfants, demander miséricorde aux pieds du Roi, il se regarda comme vengé, fit ôter sa grève, & couper ses cheveux en présence de toute la Cour. Yij --- Page 342 --- # DESCRIPTION lippe le Bel, pour une grosse somme d'argent. Après sa mort, arrivée en 1303, Gui brûla le dernier testament de son frère, qui étoit en faveur de son cousin Geofroi, & prit le titre de Comte de la Marche & d'Angoulême. Le Roi Philippe le Bel, instruit de cette supercherie qui le prévoit de plusieurs avantages que le Comte Hugues lui avoit faits par ses dernières dispositions; & d'ailleurs indisposé contre Gui, qui avoit favorisé les Anglois, prétendit que les Comtés de la Marche & d'Angoulême devoient lui revenir par droit de confiscation, & en conséquence il fit condamner Gui en 1200 livres d'amende. Ce Roi transigea ensuite avec Marie de la Marche, Comtesse de Sancerre, & Isabelle, sœur de Hugues XIII, pour les prétentions qu'elles avoient auxdits Comtés, dont il demeura par-là seul propriétaire. Philippe le Bel donna le Comté de la Marche à son fils Charles, en faveur duquel Philippe le Long, l'an 1316, l'érigea en Pairie. Charles, devenu Roi en 1322, donna le Comté de la Marche, en échange de celui de Clermont, à Louis I, Duc de Bourbon. Jacques II, Duc de Bourbon, s'étant fait Cordelier (1), céda (1) Ce Prince étoit Roi de Naples; sa femme, la fameuse Jeanne de Naples, avoit dans l'âme beaucoup plus de vitalité que son mari. Elle se saisit des rênes de l'État, que ce Roi ne pouvoit supporter, & sous prétexte de dérèglement, elle le fit renfermer dans le château de l'Œuf, situé sur le bord de la mer, d'où il s'évada dans un bateau. Après avoir vécu quelque temps en Italie, il vint en France, Sœur Colette, grande re DE LA MARCHE. 341 le Comté de la Marche à sa fille *Éléonore* de Bourbon; elle épousa *Jacques d'Armagnac*, Comte de *Pardiac*, qui mourut en 1460; son fils *Jacques III* d'Armagnac, Duc de Nemours & Comte de la Marche, fut, en 1477, décapité à Paris; alors le Roi Louis XI confisqua le Comté de la Marche, & le donna à *Pierre II* de Bourbon, Sire de *Beaujeu*, son gendre, dont la fille, unique héritière, *Suzanne de Bourbon*, morte en 1521, épousa le célèbre *Charles de Bourbon*, Connétable de France, le même qui fut tué à l'escalade de Rome le 6 mai 1527. En 1531, François Ier confisqua ce Comté avec les autres terres de ce Connétable, & les réunit à la couronne. *CLIMAT*, *SOL*, &c. On respire dans la Marche un air pur & sain, mais en été la chaleur est excessive, & en hiver le froid est très-rigoureux. Le pays est montagneux & peu fertile. On y recueille du feigle & de l'avoine; on y trouve aussi d'excellens pâturages, où l'on nourrit beaucoup de chevaux, de gros bétail & de bêtes à laine; il y a cependant quelques vignobles aux environs de Bellac & du Dorat (1). formatrice des Religieuses de Sainte-Claire, le fermona, & le détermina à se faire Cordelier; il prit l'habit dans le monastère de Besançon, où il figura mieux que sur un trône. (1) C'est sans doute à cause de la rareté des vignes, qu'*Aldebet III*, Comte de la Marche, suivant les coutumes qu'il donna aux habitants de Bellac, ordonna que ceux qui les arracheroient, ou qui y feroient du dégât, auroient les oreilles coupées. Y lij --- Page 344 --- # DESCRIPTION COMMERCE. Il confitite en draps gross, fabriqués dans le pays, en chevaux, en bœufs, & fur-tout en tapisseries, dites d'*Aubusson*, qui se fabriquent dans cette ville & dans les villes voisines; on en fait un débit considérable. (Voyez *Aubusson*, page 373.) RIVIÈRES. Les rivières de cette province font la Creuse, qui traverse la haute Marche dans sa plus grande longueur, y prend sa source proche le Mas-d'Artigues, passe à *Aubusson*, à Ahun, dans les environs de Gueret, puis entre dans le Berri. La Gartempe, qui prend sa source proche la Souterraine, passe dans les environs de Magnac, du Dorat, puis entre dans le haut Poitou, où elle arrose les murs de Montmorillon. ADMINISTRATION. La Marche est entièrement du ressort du Parlement de Paris; il y a dans cette province deux Sénéchaux, l'un pour la haute, & l'autre pour la basse Marche; leurs fonctions sont d'aller, quand il leur plait, aux sièges des sénéchaussées en habit d'épée ou autrement; alors ils président, & le Lieutenant Général va aux opinions; en prononçant, il emploie cette formule : *Monsieur le Sénéchal ordonne, &c.* Mais quand on convoque l'arrière banc, c'est le Sénéchal de la haute Marche lui seul, qui commande la Noblesse tant de la haute que de la basse Marche, & ce n'est qu'à son défaut, que le Sénéchal de la basse en a le commandement. Cette province est une de celles qui, en 1549, se rédimèrent de l'imposition sur le sel; DE LA MARCHE. 343 elle contribua alors pour quatre cent cinquante mille livres. Ce pays est néanmoins sujet aux autres droits compris dans le bail des cinq grosses Fermes, ainsi qu'aux autres impositions communes à tout le royaume. Cette province est divisée en trois élections, dont chacune appartient à une généralité différente. L'élection de Guéret, qui est dans la haute Marche, dépend de la généralité de Moulins. La plus grande partie de la basse Marche dépend de l'élection & de la généralité de Limoges ; le surplus de cette province dépend de l'élection du Blanc, & de la généralité de Bourges. Une nouvelle division embarrasse encore les habitants de la Marche ; les élections de Guéret & de Limoges ressortissent à la Cour des Aides de Clermont-Ferrand en Auvergne, les autres à la Cour des Aides de Paris. Le ressort des sénéchaussées n'est pas moins embarrassant. Bellegarde, qui est en Auvergne, & dans le petit pays de franc-alleu, dépend de la sénéchaussée de la haute Marche, & se régit par la coutume d'Auvergne. Dans le pré-sifial de Guéret, on est régi par quatre lois différentes ; par la coutume de la Marche, par celle de Poitou, par celle de l'Auvergne, & par le droit écrit. Les impositions de cette province étant réparties dans trois différentes généralités, nous ne pouvons en donner un état certain. Y --- Page 346 --- DESCRIPTION # B E L L A C. Ville capitale de la basse Marche, avec une Justice royale, située sur la petite rivière de Vincon, qui se jette, à quelque distance de là, dans la Gartempe; à douze lieues de Guéret, & à huit de Limoges. Boîton I, dit le Vieux, premier Comte de La Marche, fit, dans le dixième siècle, construire le château de Bellac. La ville, à cette époque, étoit déjà considérable, & entourée de murs flanqués de dix-neuf tours, dont on voit encore quelques vestiges. Le Comte Boîton y fit construire de nouvelles fortifications, qui la rendirent une des plus fortes places du pays. Quelque temps après, Guillaume le Grand, fils de Fier à-Bras, Duc d'Aquitaine, étant en guerre contre Boîton II, Comte de la basse Marche, vint, en 997, avec des forces considérables, affiéger Bellac; il engagea même le Roi Robert & toute la France guerrière, comme s'exprime l'Historien Adhemar, à s'unir à lui pour affiéger cette place; tant de forces concoururent sans succès à cette expédition, & malgré les efforts des nombreux affaillans, ce château ne fut point pris. La ville, qui doit son origine & son accroissement au séjour qu'y ont fait les Comtes de la basse Marche, quoique peu commercante, & éloignée des grandes routes & des rivières navigables, se foutient aujourd'hui par sa sénéchaussée & par quelques foires. DE LA MARCHE. 345 L'église de Notre-Dame est la seule église paroissiale de la ville. Autrefois elle servait de chapelle au château des anciens Comtes de la basse Marche. En 1300, les Prêtres qui la desservaient, formèrent une communauté sous le titre de Chapelains de Saint-Nicolas, & vers la fin du quatorzième siècle, il changèrent ce nom en celui de Notre-Dame ; elle est desservie par cette communauté (1). L'Hôpital-Dieu fut fondé en 1530 par la famille des Gallicher. Les Sœurs de la Croix tiennent une école publique pour les filles de la ville ; elles font au nombre de deux, & furent établies, en 1746, dans la maison appelée des Sœurs de Rouen. Le Séminaire de l'Union chrétienne est une communauté de filles séculières de l'ordre de Saint-Chaumont de Paris ; elle fut établie en 1717. (1) Les statuts de cette Communauté furent confirmés, en 1477, par l'Official de l'Évêque de Limoges. Dans le décret qui confirme ces statuts, le Curé porte la singulière qualification de Majeur-queux, qui revient à la charge de Grand'queux, ancien Officier de la couronne, c'est-à-dire, Grand Cuisinier, Chef de la cuisine. Sans doute qu'autrefois les Comtes de la Marche avaient de bonnes raisons pour charger les Curés de Bellac de préférer à la cuisine du château. Par les mêmes statuts, chaque récipiendaire est tenu à l'obligation peu canonique de payer, en entrant en place, un dîner aux autres Prêtres, & de leur donner des gants. Cette clause fait croire à M. Mallebay de la Mothe, Auteur d'un Plan pour servir à l'Histoire du Comté de la Marche, que les statuts de cette Communauté n'ont pas été homologués au Parlement, qui l'aurait prosérisé. --- Page 354 --- # DESCRIPTION Ces Religieuses, au rapport de M. Mallebay de la Mothe, doivent, suivant les termes de leurs lettres patentes, soigner les pauvres de l'Hôpital-Dieu. En conséquence elles entrèrent dans cet hôpital le 6 novembre 1733, mais elles en sortirent au mois de février 1759. Le même Auteur observe qu'elles ont six mille livres de revenu, & douze cents livres de pension du Roi, sous le prétexte de convertir, retirer & garder les femmes & les filles de la Religion réformée ; & il ajoute qu'il n'y a point & qu'il n'y a jamais eu de Protestans dans le pays. Le Collège de Bellac est professé par des Prêtres de la Doctrine Chrétienne ; la construction du bâtiment fut commencée en 1656, & les revenus sont d'environ 12000 livres. Le Palais où se rend la justice fut édifié en 1676 aux frais du Roi. Le siège royal ressort au Parlement de Paris, & au cas de l'édit des Pré-fidiaux, au Présidial de la Marche à Guéret. Bellac avait autrefois une vice-sénéchaussée, qui fut supprimée en 1720 ; elle était aussi le siège d'une élection, dont dépendait quatre-vingts paroisses, & qui, en 1661, fut aussi supprimée. Charles IX accorda, en 1571, aux habitants de Bellac la prérogative « d'élire, chaque année, quatre d'entre eux des plus notables, pour être Consuls ou Echevins de leur ville, & pour en administrer les affaires » ; en 1765, il y fut établi un Maire (1). (1) La robe dont sont revêtus les Consuls, est singe- DE LA MARCHE. 347 Jean Gallicher, Curé de Saint-Barbent, natif de Bellac, & d'une famille distinguée par plusieurs fondations pieuses & utiles, a voulu marcher sur les traces de ses ancêtres, en fondant, par acte du 23 décembre 1767, une rente destinée à doter, chaque année, deux filles pauvres & sages ; la somme n'est pas forte ; cent une livre dix-huit sous neuf deniers à partager en deux dots, doivent déterminer le sort de deux filles, encore faut-il ne point danser aux noces, & n'avoir ni la musette ni le hautbois : c'est une condition expresse du fondateur, à qui l'on pourroit appliquer ce vers de Molière : Cet homme assurément n'aimoit pas la musique. **ÉVÉNEMENTS remarquables.** Bellac offre dans son Histoire quelques événements dont le suivant est digne d'être rapporté. Du temps des guerres de la religion, Georges Villequier, Comte de la Guierche, étoit Gouverneur de la Marche pour le parti de la Ligue. Henri IV lui ôta ce gouvernement, en gratifia Gabriel de Larie de Mesières, & écrivit en même temps aux habitants de Bellac de ne reconnoître que lui seul pour Gouverneur. lière ; elle est de laine, formée de quatre lais, dont deux rouges & deux jaunes, le chaperon est bariolé de même ; ainsi le corps municipal en cérémonie doit assez bien ressembler à une mascarade. 348 DESCRIPTION De Larie ayant été tué au malheureux combat de Saint-Yrieix en Limosin, le Roi nomma à sa place Louis Chataigner d'Abin. Voyez Saint-Yrieix, page 302 de ce Volume. Cependant la Guierche, malgré ces dispositions, crut qu'il étoit de son honneur de rentrer dans son ancien gouvernement par la voie des armes. En conséquence il profita de l'absence d'Abin, & de celle du Prince de Conti, Général des armées du Roi en ces quartiers; pour entrer dans la Marche, à la tête de huit cents Arquebusiers, & de trois cents chevaux avec lesquels il s'étoit emparé, dans sa route, de l'abbaye de Saint-Savin, de Belarbre & du Blanc en Berri. Il arriva d'abord à Magnac, de là il envoya, le 8 mai 1591, un Trompette aux habitans de Bellac, avec une lettre par laquelle il leur promettoit de les prendre sous sa protection, s'ils se rendoient à ses ordres, & les menacoient de ruiner leur ville, s'ils s'y refusaient. Bellac étoit alors une petite place dont la principale forteresse, appelée le Portail, étoit située au milieu d'un grand faubourg, plus étendu que la ville. Les habitants étoient, par un surcroît de malheur, divisés en deux factions. Ceux qui tenoient pour la Ligue, vouloient qu'on leur donnât pour Gouverneur un homme qui pût condescendre aux prétentions de la Guierche. Les Royalistes, au contraire, s'y opposoient. Ce dernier parti s'étant enfin emparé de la forteresse, fit la loi aux citoyens Ligueurs. On DE LA MARCHE. 349 donna le commandement de la ville à la Couvure, militaire expérimenté, & zélé serviteur du Roi. Jean de la Salle, jeune homme plein de feu & de courage, eut ordre d’aller en Limousin pour en amener du secours; il s’acquitta de cette commission avec promptitude, & revint auffi-tôt à Bellac. Cependant la Guierche s’empara du faubourg où étoit la forteresse, & la division se mit pour la seconde fois parmi les habitants; la plupart parlaient de se rendre, parce que, disoient-ils, la place n’étoit pas tenable. Le jeune la Sale employa d’abord la prière pour les dissuader de ce funeste projet; les prières étant inutiles, il en vint aux menaces, & mettant, avec véhémence, son épée à la main, il en imposa aux plus timides, raffermit les esprits chancelants, & par cet acte de vigueur, sauva sa patrie de la honte d’avoir cédé, sans résistance, à un parti illégitime. L’harmonie étant ainsi rétablie dans l’esprit des habitants, on s’occupa promptement à fortifier les remparts; on creusa, au dedans de la place, un fossé dont la terre servit à élever des retranchements des deux côtés. Les ennemis avoient déjà établi leurs batteries, lorsqu’un petit secours vint raffermir le courage des affiégés. Quelques Gentilshommes envoyés par d’Abin, Gouverneur de la Marche, s’approchèrent de la ville à la tête de vingt-trois soldats d’élite; malgré l'ennemi ils se jetèrent dans le fossé, le traversèrent, ayant 350 DESCRIPTION de l'eau jusqu'à la ceinture, & furent reçus dans la ville avec beaucoup de joie. Cependant l'ennemi, ayant ouvert une brèche suffisante, donna, le 12 mai, depuis quatre heures du soir jusqu'à sept, un assaut à plusieurs reprises. Les Gentilshommes qui avaient conduit le dernier secours, secondés par la Sale, la Cousture, Foucaud, La Vallée, Genebrais, Consuls, firent des prodiges de valeur. Les assiégeans furent repoussés avec perte d'environ soixante hommes, & les assiégés n'eurent qu'un seul blessé; on profita de la nuit qui suivit cette attaque, pour réparer la brèche. Le lendemain l'artillerie ennemie battit les murs avec plus de furie qu'auparavant; la brèche fut rouverte, & il y en eut une seconde faite d'un autre côté. Le Capitaine la Ferté, avec une poignée de soldats, étoit chargé de défendre cette nouvelle ouverture; bientôt l'ennemi dressa les échelles en ces deux endroits, & marcha à l'assaut au son des trompettes & des tambours. Pendant une heure la place fut attaquée avec une ardeur opiniâtre, & défendue plus vivement encore, puisque les assiégeans, après une perte considérable, furent contraints d'abandonner leur attaque. Les assiégeans étoient épuisés, & manquaient de munitions; les assiégés étoient abattus par des veilles continues; ils convinrent ensemble d'une trève de quatre jours, dont les deux partis avaient également besoin. Pendant cette DE LA MARCHE. 351 trève, les ennemis reçurent un convoi de vivres que d'Abin tenta inutilement d'enlever, & la Guierche dépêcha un courrier pour hâter l'arrivée de Pompadour, qu'il attendait avec un secours de soldats Ligueurs. La trève expirée, les affiégeans, renforcés d'hommes & de provisions, canonnièrent la forteresse, & firent approcher de ses murs une machine en forme de pont, qui sembloit en assurer la prise. A la vue de cette machine menaçante, les habitants consternés s'affemblant, & prennent la résolution de se rendre. Alors Jean Chataigner du Bernai, fils d'Abin, Gouverneur de la province, arriva à Bellac, à la tête de vingt hommes d'élite & raffura les habitants: parti du Dorat par ordre de son père, il étoit parvenu à entrer dans la ville par la porte de Prades, sans aucun obstacle. Les ennemis ayant traîné la machine montée sur des roues, jusqu'au bord du fossé, en profitèrent pour tirer quelques coups de canon contre le pont levis, afin de le renverser; mais leurs tentatives furent vaines; les affiégés pointèrent leur canon contre ceux qui étoient sur la machine, & les firent déloger. Cette construction en bois servit alors à couvrir les travailleurs, qui commencèrent à miner. Les habitants s'en étant aperçus, firent des contremines, & dans une sortie, du 19 mai, tuèrent quelques travailleurs, mirent les autres en fuite & brûlèrent la machine. 352 DESCRIPTION Cependant les affligés voyant leurs tours renversées par le canon des ennemis & les progrès des travaux des mineurs, demandèrent à capituler. Les Bourgeois n'ayant point envoyé d'otages, la capitulation fut remise au lendemain. Pendant cet intervalle, arriva à Bellac Chambaret, jeune homme plein de prudence & de courage, qui s'étoit signalé au siège de Saint-Yrieix en Limosin (1); il vint accompagné de quelques Gentilshommes, & suivi de soixante cuirassiers, & d'un pareil nombre d'arquebusiers; son arrivée fit renaître l'espoir, ranima le courage abattu des citoyens, & fit changer de face les affaires de la ville. Les habitans, raffermis par la présence de ce vaillant Capitaine, & par l'assurance qu'il leur donna, quand il eut visité les mines, que le danger n'étoit point pressant, cherchèrent à éluder la capitulation commencée; ils y réuffirent. Les affligeans, furieux de se voir joués, poussèrent, le lendemain, leurs travaux avec plus d'ardeur. Chambaret ne refoit pas dans l'inaction; il ne négligea rien pour aller au devant de leurs desseins, & pour les faire avorter. La Guierche, redoutant le courage & les talens de ce jeune Gentilhomme, & apprenant d'ailleurs l'arrivée du Prince de Conti avec des forces considérables, leva le siège le 28 mai, & sortit bientôt de la Marche; c'est ainsi que (1) Voyez Saint-Yrieix en Limosin, page 302 de ce Volume. Bellac DE LA MARCHE. 355 Bellac fut conservé au parti d'Henri IV, & que les Ligueurs furent chassés de la province (1). Pendant les guerres de la fronde, sous la minorité de Louis XIV, le Duc de Longueville, à la tête d'un corps de troupes du parti des Princes, se présenta, en 1640, pour s'emparer de Bellac ; les habitants, plus zélés qu'instruits des affaires du temps, firent une vigoureuse résistance. Le Duc s'étant avancé vers le faubourg de la Chapelle, eut son cheval tué sous lui, & fut obligé, après plusieurs tentatives inutiles, de prendre la fuite avec ses troupes, qui commençaient à piller la campagne, comme c'étoit encore l'usage. # BOURGANEUF. Petite ville, avec une justice royale, cheflieu d'une élection de la généralité de Limoges, située à six lieues de Guéret, sur la route de Lyon à Limoges, & près de la rivière de Taurion. Cette petite ville est célèbre par sa Commanderie, qui est le lieu de la résidence du Grand-Prieur de l'Ordre de Malte, de la Langue d'Auvergne. Elle est encore célèbre dans l'Histoire, par le séjour qu'y fit Zizim, frère de Bazajet, (1) Lorsqu'en 1761 on détruisit une partie des murs de Bellac, afin de réparer le payé de la ville, on trouva du côté de la côte, dans les murs qui avaient été battus par l'artillerie, plusieurs boulets pesant trente-deux livres. Partie IV, 2 --- Page 356 --- # DESCRIPTION & fils de Mahomet II. Après la mort de ce Souverain, ses deux fils se disputèrent l'Empire Ottoman; *Zizim*, le plus jeune, ne pouvant réussir à monter sur le trône de son père, se réfugia, en 1482, dans l'île de Rhodes, où il demanda un asile. Le Grand-Maître, *Pierre d'Aubusson*, le reçut honorablement, & voulut qu'on le traitât comme le fils d'un Empereur; puis, au bout de trois mois, pour soustraire ce Prince aux embûches de son frère, il le fit passer en France, & au grand Prieuré de Bourganeuf, dont il étoit Commandeur. Ce Prince, arrivé dans ce lieu, y fut gardé par des Chevaliers. C'est à lui qu'on attribue la construction d'une grosse tour fort élevée, qui paraît être une véritable prison. Cette tour, toute revêtue de pierres taillées en bossages, en forme de pointes de diamans, est remarquable par la solidité de sa construction. Les murailles en sont telles, qu'on a pratiqué dans leur épaisseur un fort bel escalier tournant, en coquille de limacon, par lequel on monte sur la plate forme qui est au dessus. L'intérieur de cette tour est divisé en six étages, dans le plus bas desquels sont les bains que le Prince *Zizim* s'étoit fait construire à la manière des Turcs. On a établi, en 1773, à Bourganeuf, des Sœurs de l'Instruction Chrétienne, qui desservent l'hôpital de cette ville. *MINÉRALOGIE.* Au midi de Bourganeuf, sur des croupes escarpées, on voit à découvert des portions de filons de charbon de terre; DE LA MARCHE. 355 on en retrouve la fuite du côté de l'abbaye de Palais, & la continuation traverse la route de Bourganeuf à Guéret. Le filon parait avoir, en cet endroit, cinq à six toises de largeur, en comprenant toutes les substances noires qui l'accompagnent. A une lieue de Bourganeuf, au village de Las-Mais, paroisse de Bos-Moreau, on a aussi découvert des mines de charbon de terre. ## G U É R E T. Ville capitale de la Marche, avec un Préfidial, une Sénéchaussée, une Officialité, une Election, &c., située près de la source de la Gartempe, à douze lieues de Bellac, à peu près à la même distance de Limoges, & à quatre-vingt-huit lieues de Paris. **ORIGINE.** L'origine de cette ville, dont le nom latin est *Varactum*, ne remonte pas plus haut que le huitième siècle; on l'attribue à une abbaye fondée vers l'an 720, en faveur de Saint-Pardoux ou Pardulphe, qui s'y retira, & dont il fut Abbé. On rapporte qu'après la bataille de Poitiers, une partie de l'armée des Sarrafins, en prenant la fuite vers les Pyrénées, passa au monastère de Guéret. Saint-Pardoux, qui alors (en 732) en était Abbé, se mit en prières, & préserva ainsi cette maison du désastre dont elle était menacée. Ce Saint peu connu hors de la Marche eut toujours une grande réputation dans ce pays. Ses --- Page 358 --- # DESCRIPTION miracles attirèrent d'abord beaucoup de dévots; on construisit des maisons pour les loger; Guéret commença à se former, & enfin reçut une nouvelle consistance par le séjour qu'y firent les anciens Comtes de La Marche. ## DESCRIPTION Cette petite capitale n'a pas plus d'un quart de lieu de circonférence, & le nombre de ses habitants ne monte pas à plus de trois mille ames. Elle est bien bâtie; les rues, sans être bien alignées, y sont assez belles. Il y a plusieurs fontaines dont les eaux sont abondantes & de bonne qualité. Cette place étoit autrefois bien fortifiée; on y voit encore quelques restes d'anciennes murailles & de tours; mais il n'existe plus qu'une seule porte de ville. Quoique Guéret ne soit point ville épiscopale, il y a cependant une Officialité qui dépend de l'évêché de Limoges; le Limousin étant du ressort du Parlement de Bordeaux, & la Marche de celui du Parlement de Paris, l'Évêque de Limoges a été obligé d'établir à Guéret un Official dont la juridiction s'étend sur toute la Marche, tant haute que basse; mais à cause de la distance des lieux, on a établi de plus, dans la petite ville de Chenerailles, un Vice-Gérent, qui prend la qualité d'Official, mais qui dépend de l'Official de Guéret. La juridiction de ce Vice-Gérent comprend une partie de la haute Marche, du côté de Felletin, ainsi qu'un canton du pays de Combrailles en Auvergne, qui est enclavé dans le diocèse de Limoges. Cette ville n'a qu'une seule paroisse; DE LA MARCHE. 359 dont l'église est sous le titre de Saint-Pierre & Saint-Paul. L'église de S. Pardoux est regardée comme la principale église, à cause du Saint dont elle porte le nom, qui est le patron de la ville; elle ne renferme point le corps de ce patron; en 1026, il fut transporté à Arnac-Pompadour, par Gui de Laftour, surnommé le Noir, qui, par dévotion pour cette précieuse relique, l'enleva furtivement de l'église de Guéret, pour la déposer dans le monastère d'Arnac, qu'il venoit de fonder, & dont il étoit Seigneur. Ce vol pieux valut à ce Seigneur la haine des habitans de la Marche, & la vénération des peuples & des Prêtres Limoins. On y conserve deux statues en argent, qui représentent Saint-Pardoux : ce Saint est à Guéret ce que Saint-Martial est à Limoges. Ces deux statues ont, de tout temps, été couvertes de bijoux de toute espèce; mais ces riches & nombreux témoignages de l'amour des habitants pour leur patron, ont souvent tenté l'avidité de ceux qui en étoient les dépositaires; plusieurs fois même ils ont, à ce qu'on dit, succombé à cette tentation. Les offrandes se multiplioient; le Saint n'en étoit pas plus riche, & les dévots, voyant les statues de Saint-Pardoux dépouillées de leurs présens, ont pris le parti de ne lui offrir que des prières & des actions de grâces. Le zèle s'est ralenti, & le peuple a souvent, mais inutilement, réclamé contre ces sacrilèges & secrètes spoliations. Cette ville est décorée de deux compagnies Z iij --- Page 360 --- # DESCRIPTION de Pénitens, l'une de Noirs, l'autre de Blancs. C'est dans la chapelle des Pénitens Blancs qu'officie le Chapitre de la Chapelle Taillefer, transféré du bourg qui porte ce nom, à Guéret, en 1763. Ce Chapitre, fondé en 1311, comme nous le dirons à la fin de cet article, par Pierre, Cardinal de la Chapelle Taillefer, occupe l'église de ces Pénitens, en attendant qu'on en ait construit une plus convenable. Cette ville contient de plus un couvent de Récollets établis en 1616; une Communauté des Sœurs de la Croix; un Hôpital considérable, dirigé par des Religieuses cloîtrées, de l'ordre de Saint-Augustin, fondées en 1665, & une Communauté de Barnabites, qui dirige un Collège où font professeés toutes les classes justques & compris la philosophie. Ce Collège fut fondé par Varillas, Historien, né à Guéret en 1624; il se rendit célèbre par cinquante volumes d'Histoire qui eurent un succès qu'ils n'ont plus aujourd'hui, & où l'on remarque un style poli & gracieux. Gaston de France, Duc d'Orléans, lui donna le titre de son Historiographe, & lui fit avoir une place à la Bibliothèque du Roi; il obtint une pension de douze cents livres, dont M. Colbert le priva; l'Archevêque de Paris lui en procura une autre de la part du Clergé. Varillas étoit au nombre des Ecrivains que la vérité effraye lorsqu'ils la voyent nue, & qui, ne pouvant tranquillement l'envisager, la représentent ensuite comme la foibleffe de leur DE LA MARCHE. 359 organe leur fait défier de la voir. Il crut embellir l'Histoire en altérant quelques traits hideux, en lui prêtant les charmes du Roman; il la dégrada. Avec ses talens il pouvoit prétendre au titre d'Académicien français, mais non à celui d'Historien; aussi ses ouvrages sont-ils aujourd'hui absolument abandonnés, parce qu'ils n'ont ni la précision, ni l'austère vérité de l'Histoire, ni le merveilleux du Roman (1). ANECDOTE. Ce fut à Guéret qu'Aldebert IV, Comte de la Marche, dernier Comte de la Maison des Bozon, surprit sa femme en infidélité avec un soldat de Guéret nommé Geoffroi Paret. Le Comte furieux fit tuer par Auric ce soldat favorisé, & répudia la Comtesse. Cet événement eut des suites considérables. Aldebert avoit perdu son fils unique; ayant répudié sa femme, il ne pouvoit plus espérer d'avoir de la postérité; il n'en eut pas, & après sa mort le Comté de la Marche passa à la Maison de Lusignan. (1) Varillas n'avoit pas la force nécessaire à l'Historien; mais il étoit laborieux, & préféroit la retraite & l'étude aux autres jouissances de la société. Il diroit avoir passé trente-quatre ans sans manger une seule fois hors de chez lui. Cette solitude le rendit bizarre; il deshérita, dit-on, un de ses neveux, parce qu'il ne savoit pas l'orthographe. Ce trait a peut-être fourni à Molière, dans sa Comédie des Femmes savantes, la scène où Philaminte chasse sa Cuisinière, pour avoir péché contre la Grammaire, & pour avoir ... D'une insolence à nulle autre pareille, Après trente-leçons, insulte son oreille. Z iv --- Page 362 --- # DESCRIPTION Charles VII, pendant la guerre civile appelée *la Praguerie*, vint, en 1440, du Poitou à Guéret, où il séjourna quelques jours. Le Dauphin son fils, qui fut depuis Roi de France, sous le nom de *Louis XI*, s'étoit mis à la tête de plusieurs Seigneurs révoltés. Charles VII, après avoir inutilement employé l'autorité royale & la paternelle, eut recours à la force, & vint, les armes à la main, dans le Poitou; les Princes ligués se retirèrent aussi tôt en Bourbonnais & en Auvergne. Cette guerre intestine favorisoit les ennemis de la nation. Les Anglois, qui inclinoient à la paix, refusèrent alors les propositions qu'on leur avait faites. Charles VII, pendant son séjour à Guéret, donna, le 2 mai 1440, une déclaration dans laquelle il fait ce reproche aux Seigneurs & Princes ligués, & prévient ses fidèles sujets contre les artifices des révoltés, qui voulaient, au mépris des lois, établir une régence sous le nom du Dauphin, & l'opposer à l'autorité royale. *Mœurs & Caractère, &c.* Il y a peu de commerce à Guéret, & cette ville doit en grande partie sa population aux différentes juridictions qu'elle contient; elle est en conséquence peuplée de Juges, d'Avocats, de Procureurs, de Clercs, &c. ; on remarque chez les uns cette morgue inféparable de la magistrature, qui est sur-tout très-sensible dans les petites villes; chez les autres, cet esprit de ruse, de chicane, d'habileté, comme on s'exprimoit autrefois, qui caractérise encore malheureusement les personnes attachées à la justice. DE LA MARCHE: 361 Quoique les habitans soient propres aux Sciences, ils s'en occupent cependant beaucoup moins que de procès. En général, ils ont de l'esprit, de l'affabilité pour les Etrangers, & une politesse qui serait aimable si elle était plus franche & moins cérémonieuse. **ENVIROUS.** La ville de Guéret est assez heureusement située; au nord & à l'est, le pays se découvre dans une étendue considérable, & offre une belle vue; à l'ouest, on trouve de vastes & belles prairies dont le coup-d'œil est agréable. Au sud de la ville l'aspect est plus triste; des montagnes hautes & presque stériles bornent l'horizon; telles sont le Puy de Gaudi, la montagne de Grancher & celle de Maupuy. C'est au bas du Puy de Gaudi, à l'est de Guéret, dans un endroit appelé las Peyras, qui signifie les pierres, qu'était bâti le vaste château des anciens Comtes de la Marche; les ruines qui attestent la situation de cet édifice sont encore fort considérables. On remarque aussi dans la ville une maison fort ancienne & bien bâtie, où l'on prétend que logeaient autrefois les Chanceliers des Souverains de La Marche; on dit que cette dignité de Chancelier a été long-temps dans la Maison de Baston de Montbar. Au dessus du Puy de Gaudi, on voit plusieurs débris de bâtiments, que dans le pays on croit être les ruines d'une ville appelée Ribandelle. Dans le même endroit se trouvent aussi les ruines d'une chapelle dédiée autrefois à Saint-Barthelemi, que les habitants de Guéret & des --- Page 364 --- # DESCRIPTION environs viennent souvent visiter en dévotion, afin d'être guéris de la fièvre (1). A deux lieues de la ville de Guéret est le bourg de la Chapelle Taillefer, où étoit l'ancien château des Seigneurs de ce nom; ce château fut long-temps tenu par les Anglois. En 1260, Hugues le Brun, Comte de La Marche, ayant appris que les troupes Françoises affiégeoient vivement le château de la Chapelle Taillefer, partit du château de Chenerailles, & y vint porter du secours aux Anglois affiégés. Le Cardinal Pierre de la Chapelle Taillefer obtint du Roi, en 1311, la permission de fonder, sur son propre fond, une église collégiale, d'y construire un cloître, & de le fermer de murs. Ce Cardinal n'eut pas le temps de voir cette église achevée, il mourut l'année suivante. Il est enterré dans le chœur de son église, où l'on voit son tombeau, qui fut long-temps regardé comme le monument le plus superbe en ce genre qu'il y eut en France. Ce tombeau est en marbre; on voit dessus (1) Vitruve, dans son Traité d'Architecture, recommande aux Architectes Romains, quand ils auront à construire le temple d'un Dieu renommé pour guérir quelques maladie, de le bâtir dans des lieux élevés où l'on respire un air sain, afin que le peuple attribue à la Divinité qu'il vient prier, une guérison que la salubrité de l'air pourra seule opérer. On sait combien la persuasion d'être guéri, l'exercice, le passage d'un air grossier à un air plus pur, opèrent de miracles en ce genre. DE LA MARCHE. 363 sa figure faite en lames de cuivre dorées & émaillées, ouvrages exécutés par des Artistes Limoins. Ce tombeau est accompagné d'une épitaphe de vingt-cinq vers latins rimés ; en voici deux où se remarque l'affectation des jeux de mots : Petrum petra tegit ; heu ! sub petra modo degit Qui leges legit, qui tot bona scripta peregit. A la suite, & au bas de cette épitaphe, on lit : I. P. Lemovici Fratres fecère sepulcrum. Hoc Aymerici murando schemate pulchrum. Hoc laus inter tumulo provenitur à figulo. C'est-à-dire, J. P., frères, de Limoges, ont fait le tombeau, les Aymerics, la sculpture & les ornements de la construction, & le Mouleur, l'inscription qui est sur ce monument. Ce Cardinal Pierre étoit Chanoine de Notre-Dame de Paris, Docteur en l'un & l'autre Droit ; il fut successivement Evêque d'Agen, de Carcassonne, & de Toulouse. Le Pape Clément V, étant à Lyon, l'éleva au Cardinalat le 15 décembre 1305, & lui donna en même temps l'évêché de Palestrine. Le même Pape le nomma quatre ans après Inquisiteur des Templiers ; office qu'il accepta, & qui ne doit pas, aux yeux de la posterité, illustrer sa mémoire. Il mourut à Avignon le 16 mai --- Page 368 --- # DESCRIPTION 112, & fut transporté, comme il l'avoit prescrit par son testament, à la Chapelle Taillefer. Le Chapitre, comme nous l'avons dit, a été transféré, en 1763, en l'église des Pénitens Blancs de Guéret. # GRANDMONT. Abbaye célèbre, chef-d'ordre, située à une lieue de Muret, à cinq de Bourganeuf, & à six de Limoges. Etienne, second fils de Guillaume, Vicomte de Thiers en Auvergne, à son retour d'Italie, où il avait suivi son père, s'adonna entièrement à la vie érémitique; il abandonna la Cour de son père, se retira sur la montagne de Muret, & vécut cinquante ans dans un désert (1). L'austérité de sa vie lui attira la vénération des peuples & un grand nombre de disciples. Après sa mort, arrivée en 1124, ses disciples furent fort inquiétés par des Moines voisins qui leur disputèrent le terrain de leur hermitage. Ils se virent obligés, pour éviter toute discussion, (1) Deux Cardinaux vinrent un jour visiter le saint hermite Etienne, & lui demandèrent si lui & ses disciples étoient Chanoines, Moines ou Hermites. Le saint homme éluda la question, en disant: Nous sommes des pécheurs conduits dans ce désert par la miséricorde divine, pour y faire pénitence. D'après cette réponse vague, on a été long-temps à savoir à quel ordre appartenait cette communauté. DE LA MARCHE. 365 d'abandonner ce séjour, & d'emporter le corps de leur fondateur, qui étoit leur seul bien; ils le déposèrent en un lieu nommé Grandmont, dont l'ordre a pris le nom. Cette maison fut d'abord gouvernée par des Prieurs, & ce ne fut qu'en 1318, que Guillaume Beliceri en fut nommé Abbé, & en reçut les marques des mains de Nicolas, Cardinal d'Ostie, sous le pontificat de Jean XXII. Les Rois d'Angleterre, Ducs d'Aquitaine, Henri I, Henri II & Richard Cœur-de-Lion, pénétrés de respect pour la sainteté de ces Moines, furent successivement leurs bienfaiteurs; ils firent construire l'église & le monastère de Grandmont. Sous le règne du Roi d'Angleterre, Henri II, dit le Vieux, cette abbaye étoit déjà enrichie. Henri, dit le Jeune, fils aîné de ce Roi, s'étant révolté contre son père, ravagea une grande partie du Limosin. (Voyez Aixe, page 228 de ce volume.) Il se rendit à l'abbaye de Grandmont, & il pilla le trésor de l'église. Ce jeune Prince, malgré ses ravages, étoit aimé des Seigneurs du pays, autant que son frère Richard Cœur de Lion en étoit détesté; il fut arrêté au milieu de ses succès, & mourut, après quelques jours de maladie, à Martel, petite ville de la Vicomté de Turenne. Aymar, qui en étoit Vicomté, accompagna le corps du Prince jusqu'à Grandmont, où ses obleques furent célébrées; ses 366 DESCRIPTION entrailles furent inhumées dans l'église de cette abbaye, qu'il avoit pillée quelques mois avant. Les moines de Grandmont réparèrent bientôt ces pertes, & à peine furent-ils dans une situation plus heureuse, que la discorde & le désordre s'introduisirent parmi eux. En 1185, suivant les annales de Cîteaux, les Frères Convers se révoltèrent contre les Moines, & les chassèrent avec violence. Les Moines, chassés de leurs maisons, vinrent se réfugier à Cîteaux & à Clervaux, où ils furent très-bien accueillis. Les Abbés de ces deux maisons s'occupèrent d'un accommodement entre les Moines & les Convers Grandmontains; les premiers furent enfin rétablis dans leur couvent, & les autres furent punis comme l'exigeoit leur violence. Malgré ce fait scandaleux, la vénération des peuples n'avoit point diminué pour le monastère de Grandmont. Le tombeau du fondateur Étienne opéroit toujours des miracles, & en si grand nombre, que l'assurance des dévots, qui y accouroient de toutes parts, devint à charge même aux Religieux. Pierre de Limoges, qui en étoit Prieur, menaça le saint fondateur de déterrer son corps, & de le jeter dans la rivière s'il continuoit ainsi à faire des miracles. Voici ce que rapporte à cet égard le Père Henriquez dans son Fascicule de l'ordre de Cîteaux. « Le Prieur, voyant les miracles que Saint-Étienne opéroit, appréhenda qu'ils ne troublaffent son repos & celui de ses Religieux, DE LA MARCHE. 367 & que les serviteurs de Dieu ne fussent trop long-temps sans goûter la paix intérieure, si le peuple continuait d'affluer au lieu où se faisoient ces miracles; c'est pourquoi il vint au tombeau du Saint, & lui adressa ces paroles : Serviteur de Dieu, vous nous avez montré la voie de la pauvreté, & vous nous avez appris de toutes vos forces à y marcher. Maintenant vous voulez, par vos miracles, nous retirer de la voie étroite, pour nous en faire prendre une large & spacieuse. Vous nous avez prêché la solitude, & vous voulez aujourd'hui assembler autant de peuple dans notre solitude qu'il s'en trouve dans les barreaux, dans les marchés & dans les foires : nous sommes assez persuadés de votre sainteté, pour n'être point curieux de vos miracles. Gardez-vous donc à l'avenir de n'en plus opérer, car en faisant paraître votre sainteté, vous nous faites perdre notre humilité. Sacrifiez un peu votre gloire au soin de notre salut. Si vous ne renoncez pas à vos miracles, nous vous le disons & déclarons hautement, en vertu de l'obéissance que nous vous avons promise, nous déterrerons vos ossemens, & nous les jetterons dans la rivière ». Le même Auteur ajoute, qu'après cette menace, le corps de Saint-Etienne, devenu plus raisonnable, cesse de faire des miracles. Hugues IX de Lusignan, Comte de la Marche, & le premier de son nom, fut un grand protecteur des Grandmontains; il fonda --- Page 370 --- # DESCRIPTION & fit bâtir, en 1207, le monastère de l'Ecluse, qui est du même ordre, & il y fut enterré l'an 1220. Il donna au monastère de Grandmont plusieurs calices & encensoirs, avec un marc d'argent de rente qui lui était annuellement dû par les villages de la Rilliére & de la Garde, diocèse de Bourges. Son fils Hugues X de Lusignan, Comte de la Marche fut aussi le protecteur de Grandmont. Il commandait, en 1225, à ses Sénéchaux de la Marche, de préserver les biens de ce couvent de toutes vexations; « les assurant que si ce monastère souffrait quelques pertes par leur faute ou par leur négligence, il répéteroit le tout sur eux, & le leur feroit payer ric à ric ». L'année suivante son amour pour les Grandmontains le détermina à prendre, par un mandement solennel, le monastère, les Moines & leurs biens sous sa protection. En 1318, la dignité de Prieur de cette maison fut changée en celle d'Abbé, comme nous l'avons dit. Soit par la négligence des Moines, l'insouciance des Abbés, soit par les malheurs des temps, les bâtiments de cette abbaye tombèrent dans une ruine totale; l'appartement abbatial, qui formait un des quatre corps de logis de l'ancien édifice, n'étant plus logeable, & l'église menaçant ruine, les Moines & l'Abbé furent obligés de se retirer dans un petit bâtiment moderne qui servait d'infirmerie. Depuis quelques années cette abbaye est abandonnée; mais les biens ne le sont pas, deux DE LA MARCHE. 369 deux concurrents s'en disputent aujourd'hui la possession; un troisième est survenu, & peut-être le succès justifiera-t-il le sens moral de la Fable de la Fontaine intitulée : l’Âne & les trois, &c. A une lieue & demie, & à l’est de Grandmont, est le village de Muret. Ce lieu est célèbre par les talens de Marc-Antoine Muret, qui y prit naissance en 1526. Les plus heureuses dispositions suppléèrent au défaut de son éducation; il apprit de lui-même le grec & le latin, & à dix-huit ans il fut chargé de faire des leçons sur Cicéron & sur Térence. Appelé à Paris, il enseigna au collège de Sainte-Barbe avec tant de succès, que le Roi & la Reine, sur sa grande renommée, vinrent l’entendre. Un vice honteux, dont il fut accusé, le force d’abandonner Paris; il se retira à Toulouse; le même goût l’obligea de fuir de cette ville; il se réfugia à Venise, dont il fut encore contraint de partir. « On ne l’a pas voulu » endurer à Venise, dit Scaliger, ob pæderasviam (1) ». Muret se retira à Rome, & malgré sa réputation scandaleuse, il y fut très-bien accueilli; on l’y décora des ordres sacrés; on lui accorda quelques bénéfices, & il y obtint une chaire de Philosophie & de Théologie. Muret est un des Ecrivains de France qui a (1) Scaliger dit ailleurs : Muretus fugit Tholofam, venit Venetias, sed quia primæ Nobilitatis filios vo- lebat comprimere, ideo fugit Romam. Partie IV. Aa --- Page 372 --- # DESCRIPTION écrit le plus purement la Langue latine. *Joseph Scaliger*, dont les éloges ne doivent pas être suspects, disait : « C'est un grand homme que Muret ; après Cicéron, il n'y a personne qui parle mieux latin que lui ». Ses meilleurs ouvrages sont des commentaires ou des annotations sur plusieurs Poètes anciens. On raconte qu'un jour Muret montra une épigramme de sa façon à Scaliger, & lui fit accroire qu'elle était d'un Poète de l'antiquité. Celui-ci, piqué de se voir ainsi trompé, fit contre lui cette autre épigramme, dans laquelle il lui rappelle le danger où l'exposèrent à Toulouse ses honteuses habitudes : Qui rigide flammas evasérat ante Tolosae, MURETUS sumos vendidit ille mihi. Qu'on a traduite ainsi : Aux fagots de Toulouse échappé prudemment, Muret m'a fait sa dupe, & m'a vendu du vent. Outre les vices de Muret, on lui reproche d'avoir fait le panégyrique de Charles IX, où se trouve l'apologie du massacre de la Saint-Barthelemi. Cette bassesse exécrable le place bien au dessous de l'auteur de ces désastres, & il n'est au monde aucun titre, aucun talent qui puisse effacer cette tache. DE LA MARCHE. 371 A H U N. Petite ville ancienne, située sur la rive gauche de la Creuse, à trois lieues & demie d'Aubusson, & à trois lieues de Guéret. Dans la table Théodosienne, il est fait mention de ce lieu sous le nom d'Acitodunum. Une voie romaine partant d'Augustonemetum, aujourd'hui Clermont, passoit à Ulbium, Olbie, puis à Fines, Feix, & aboutissoit à Acitodunum, puis à Pretorium, & de là à Augustoritum, aujourd'hui Limoges. Dans le moyen âge, Acitodunum fut nommée Acidunum. Le Blanc a rapporté dans son Traité des monnoies de France, une monnaie d'or frappée sous la première Race, dans un lieu qu'il dit être inconnu; on voit d'un côté la tête d'un Roi, ceinte du diadème, avec la légende Adeduno vico fitur; de l'autre côté est représentée une espèce d'enseigne militaire, outre deux branches de laurier, & on lit autour le nom du monétaire Talionino, monetario. « Je pense, dit M. l'Abbé du Belley, que ce lieu inconnu est Ahun, & qu'on a dû lire sur la monnaie, qui est un tiers du sou d'or, Aceduno ou Ageduno; quoiqu'il en soit, Ahun est nommé Agidunum dans les anciennes chartes (1) ». Bozon II, Comte de La Marche, fonda, en (1) Voyez Mémoires de l'Académie des Inscriptions, tome XIX. Aa ij --- Page 374 --- # DESCRIPTION 997, dans ce lieu, un monastère qui fut soumis à l'abbaye d'Userche en Limoën; il donna, pour cet établissement, une église consacrée à la Vierge, qui étoit voisine du bourg d'Ahun : dans le titre de fondation, ce lieu est nommé *Agidunum*; on y lit : *Ecclesia in pago Lemovicino posita, à vico AGIDUNO non longè sita; ex unâ parte fluvius crosa decurrendo amena prata cingit, ex alterâ verò ex quâ eminens prospicitur vicus*. Cette charte prouve qu'Ahun, qui est de la Marche, étoit située dans le territoire du Limoën, *in pago Lemovicino*, ou bien qu'alors la Marche étoit encore regardée comme faisant partie du Limoën. Cette ville, petite, mal percée, est assez peuplée; elle est bâtie sur une éminence où l'on voit les ruines d'un vieux château appelé *le château du Rocher*. Au bas de la montagne, & sur les bords de la Creuse, est le *bourg du Moutier*. Ce quartier, où est situé le monastère d'Ahun, forme une paroisse particulière; l'abbaye, fondée, comme nous l'avons dit, en 997, par Bozon II, est de l'ordre de Saint-Benoît, & de la Congrégation de Cluni; elle est en commende. On trouve aussi dans cette ville, outre l'abbaye & les deux paroisses, une maison des filles de la Croix. Il y a un corps de ville, une châtellenie royale, qui ressortissoit, en première instance, à la sénéchaussée de Guéret. Les Consuls de cette ville jouissent du droit d'aller tous les DE LA MARCHÉ. 373 ans à la paroisse de Chavanat, le jour de la fête votive de ce lieu, & d'y nommer quatre Collecteurs. Les habitants de cette paroisse sont obligés de payer à ces Consuls la somme de dix livres pour les frais du voyage. ## AUBUSSON. Petite ville commercante, située dans la haute Marche, sur la rive droite de la Creuse, à sept lieues de Guéret, & quinze de Limoges, près des frontières de la basse Auvergne. Cette ville doit son origine à un ancien château, chef-lieu d'une Vicomté. Dès le neuvième siècle, les Vicomtes d'Aubusson sont connus dans l'Histoire. Geoffroi, premier Comte de La Marche, prit, en 860, pour son Lieutenant, un Seigneur de cette Maison, qu'il qualifia, pour la première fois, de Vicomte d'Aubusson (1). Ranulfe, dit Cabridel, était Vicomte d'Aubusson au commencement du onzième siècle; il épousa une des filles du Vicomte de Turenne; pendant qu'il s'amusoit à piller les campagnes, suivant l'usage des grands Seigneurs d'autrefois, il fut, en 1033, tué avec plusieurs de sa suite. De ces Vicomtes sont descendus les Seigneurs d'Aubusson & de la Feuillade, parmi lesquels (1) Adhemar de Chabanais, surnommé l'Historien, Auteur d'une chronique intéressante pour le temps, descendait, par les femmes, des Vicomtes d'Aubusson; il vivait à la fin du dixième siècle. Aa lij --- Page 376 --- # DESCRIPTION des Seigneurs d'Aubusson & de la Feuillade, parmi lesquels on distingue *Pierre d'Aubusson*, *Grand-Maître* de l'ordre de Saint-Jean de Jérusalem, qui accorda à *Zizim*, frère puîné de *Bajazet*, un asile à Rhodes, puis en France, dans le lieu de *Bourganeuf* (voyez *Bourganeuf*, page 353 de ce Volume), à qui le Pape donna les titres de *Bouclier de l'Eglise*, de *libérateur de la Chrétienté*; & de plus, le chapeau de Cardinal. Ce guerrier actif, & qui soutint avec tant d'avantage les efforts de l'Empire Ottoman, mourut en 1503, dans sa quatre-vingt-unième année, de chagrin, dit-on, de n'avoir pu obtenir une croisade contre les Turcs. *François*, Vicomte d'Aubusson, Duc de la Feuillade, Pair & Maréchal de France, descendait de la bouche de ce Grand-Maître; il avait autant de respect pour Louis XIV, que Pierre d'Aubusson, son aïeul, avait de goût pour les Croisades. Il fut connu d'abord par plusieurs exploits militaires, enfin par son admiration, son zèle, son idolâtrie pour Louis XIV, à qui il fit élever la statue pédestre de la Place des Victoires; & pour l'entretien de ce monument, ce courtisan donna à son fils unique, *Louis d'Aubusson de la Feuillade*, le Comté de la Feuillade, la Vicomté d'Aubusson, la Baronnie de *Borne*, première Baronnie de la Marche, la Chârellenie de *Felletin*, & plusieurs autres terres, à la charge d'une substitution graduelle & perpétuelle, à l'infini, de mâle en mâle, gardant toujours l'ordre de primogéniture. Si la ligne masculine vient à manquer, il donne, aux mêmes charges, ces terres & seigneuries à la ville de DE LA MARCHE. 375 Paris. Ce contrat de donation & de substitution fut passé à Paris le 29 juin 1687, & enregistré au Parlement le 4 juillet de la même année. **DESCRIPTION.** *Aubusson*, célèbre par sa manufacture de tapisseries, est située dans un canton triste & aride, & entourée de sept montagnes, sur l'une desquelles sont les ruines d'un vieux château que l'on croit, dans le pays, avoir été bâti par César. Il y a dans cette ville un Chapitre qui fut transféré, en 1675, de Moutier-Rouzeille; il est composé d'un Prévôt, de douze Chanoines & de six Titulaires de bas chœur. On y trouve aussi un *prieuré* considérable, une église paroissiale, une maison de Sœurs de la Croix, un couvent de Récollets, établi en 1614; mais un établissement plus utile, c'est la manufacture de tapisseries. *La Manufacture de tapisseries* a le titre de *Manufacture royale*; elle entretient toujours au moins deux cents ouvriers. Le Gouvernement y a établi deux écoles de Peinture, composées chacune de dix Elèves, & professeées par deux Peintres pensionnés; on distribue chaque année un prix dans chacune de ces écoles. Il y a de plus dans cette manufacture un Teinturier & un Assortisseur du Roi, tous les deux pensionnés, ainsi qu'un Inspecteur qui y fait sa résidence. La plupart des ouvriers, après avoir travaillé à *Aubusson*, vont se perfectionner à la manufacture des Gobelins, & reviennent en --- Page 376 --- # DESCRIPTION suite à Aubusson. Les matières teintes sont en grande partie tirées de cette célèbre manufacture de Paris. On y fabrique plusieurs genres d'ouvrages; des tapis veloutés, façon de Turquie; des pièces pour former un meuble complet; enfin des tentures où sont représentés des paysages, des animaux; on y exécute même, quoiqu'en baffe lisse, les grands sujets de l'Histoire. On y voit un moulin à foie aussi curieux qu'économique, par le moyen duquel une seule personne retord quatre cents écheveaux à la fois. Si les ouvrages qui sortent de cette manufacture sont inférieurs à ceux que produit la célèbre manufacture des Gobelins, ce n'est point absolument par un défaut du talent des ouvriers. La plupart, comme nous l'avons dit, passent alternativement des Gobelins à Aubusson. Mais dans cette dernière manufacture, les ouvriers n'étant point payés par le Gouvernement, mais par des particuliers qui tirent un plus grand profit de l'abondance que de la beauté des ouvrages, ils n'y mettent point assez d'application & de temps. Cependant il est des ouvrages sortis de cette manufacture, qui le disputent à tels autres des Gobelins; en général, à Aubusson, on exécute avec succès les fleurs, les animaux & les arabesques (1). (1) Il y a plusieurs dépôts de tapisseries d'Aubusson à Paris; les principaux sont chez MM. Furgaud de Lavergne, rue de la Monnoie; Dumenoux, rue Boucher; Picon, rue de la Huchette, &c. --- --- Page 377 --- DE LA MARCHE Outre le commerce des tapisseries, qui contribue beaucoup à enrichir cette ville, les habitants font encore un commerce considérable de sel qu'ils vendent en gros. FELLETIN est une petite ville de la Marche, située sur la même rivière qui baigne les murs d'Aubusson, & à une lieue & demie au dessus de cette ville. On y fabrique des tapisseries, mais dans le genre commun; cette manufacture dépend de celle d'Aubusson. Fin de la quatrième Partie.