Description des principaux lieux de France — Édition 1789 — J.A Dulaure
POITOU. Tableau général du Poitou. GÉOGRAPHIE. Cette province, dont Poitiers est la capitale, est bornée au nord par la Bretagne & l'Anjou; au sud par l'Angoumois, la Saintonge & l'Aunis; à l'est par la Touraine, le Berri, le Limosin & la Marche, & à l'ouest par l'Océan; sa plus grande longueur, dans une direction à peu près de l'est à l'ouest, depuis Mortemar qui est près des frontières du Limosin, jusqu'à Beauvoir, qui est situé sur les bords de l'Océan, & près des limites de la Bretagne, on compte cinquante-trois lieues; sa largeur moyenne, dans une direction du sud au nord, est d'environ dix-huit lieues, ce qui peut produire à peu près neuf cent soixante-dix lieues carrées. --- Page 7 --- DESCRIPTION Les limites de la généralité de Poitiers & celles de la province, diffèrent entre elles à plusieurs égards. Le Poitou, qui renferme deux évêchés, celui de Poitiers & celui de Luçon, est divisé en haut & en bas. La capitale de la province est regardée comme celle du haut Poitou, & Fontenai-le-Comte comme la capitale du bas. HISTOIRE. Le Poitou, après avoir été soumis aux Romains par Publius Craffus, Lieutenant de César, fut compris, sous l'empire d’Honorius, dans l'Aquitaine seconde; cet Empereur se vit forcé, en 418, de céder aux Vifigoths cette province avec toute l'Aquitaine. Le Poitou fut de bonne heure éclairé des lumières du Christianisme. Saint-Martial vint y prêcher, dans le troisième siècle, l’Evangile, & fonda le premier une église chrétienne. On doit remarquer que le premier monastère d’hommes, établi dans les Gaules, est celui de Liguigé en Poitou; il fut fondé, en 370, par Saint-Martin, qui vint à Poitiers demander à Saint-Hilaire une retraite pour y pratiquer la vie religieuse; ce monastère devint très-célèbre dans la suite (1). Le Poitou, faisant partie des États des Vifigoths, puis de ceux des Rois & des Ducs d’Aquitaine, des Rois d’Angleterre, &c., fut ( Ce monastère, situé sur la rive gauche du Claïn, à une lieue de Poitiers, est abandonné, & n’est plus aujourd’hui qu’un prieuré qui serait depuis long-temps oublié, si les biens qui en dépendent n’en sauraient pas s’ouvrir. DU POITOU. 8 --- Page 8 --- DESCRIPTION long-temps province limitrophe de Puissances ennemies ; par cette situation, elle devint le théâtre de plusieurs événements qui ont beaucoup influé sur le système politique de l'Europe. Alaric, Roi des Viṣgoths, régnait en Poitou, ainsi que dans toute l'Aquitaine, lorsque les Allemands, les Huns, commandés par Attila, vinrent y faire des incursions ; les Francs leur succédèrent, & devinrent à leur tour le fléau de cette province. Clovis, chef de ces nouveaux brigands, quitta sa religion pour embrasser celle des peuples qu'il avait vaincus ; les Évêques catholiques profitèrent des inclinations militaires de ce barbare, & l'engagèrent à faire la guerre aux Viṣgoths qui étoient de la secte des Ariens. Clovis, en conséquence, s'avança vers Poitiers, & à cinq lieues de cette ville, il défit les troupes des Viṣgoths, tua Alaric, leur Roi, de sa propre main, & s'empara du Poitou & d'une grande partie de l'Aquitaine. Les Sarrafins venus d'Espagne s'étoient avancés, en ravageant tout sur leur passage, jusqu'à dans le Poitou, où ils avoient pillé, brûlé plusieurs églises, & sur-tout celle de Saint-Hilaire de Poitiers. La France allait être subjuguée par ces féroces Mahométans. Charles Martel, avec des forces inférieures, arrêta cette armée formidable dans les environs de Poitiers. Les deux armées s'observèrent pendant sept jours ; enfin le combat, qui devait décider du sort de toute la France, s'engagea un samedi du mois d'octobre de l'an 732 ; le choc fut d'abord très violent, & l'avantage incertain ; mais bientôt la victoire se déclara pour Charles Martel, ses A ir --- Page 9 --- DESCRIPTION soldats, plus robustes & mieux disciplinés que les soldats Arabes, sembloient, suivant l'expression d'un Auteur contemporain, à ces murs épais dont les pierres sont parfaitement liées; sans être ni ébranlés ni séparés, ils pénètrent à travers les bataillons Arabes, dont ils sont un carnage affreux. Le Général Abderame est tué, & malgré la résistance opiniâtre des Sarrains, les François sont partout victorieux. La nuit suspendit les coups, & chacun se retira dans son camp. Les Sarrains, trop affoiblis pour supporter une nouvelle attaque, prirent le parti de décamper à la faveur des ténèbres; & pour dérober leur retraite aux François, ils laissèrent en partant leurs tentes toutes dressées. Ces Arabes se retirèrent en déroute du côté des monts Pyrénées, & leur passage fut marqué par des cruautés atroces (1). Pepin réunit à la couronne le Duché d'Aquitaine, dont le Poitou dépendoit. Charlemagne, qui lui succéda, fit couronner son fils Louis Roi d'Aquitaine, & le Poitou fut dépendant de ce nouveau royaume. En attendant que le jeune Louis pût aller résider dans ses nouveaux États, Charlemagne, avant de marcher contre les Saxons rebelles, ( Quelques Historiens qui ont confondus cette bataille avec celle qu'Eudes livra au Général Zama devant Toulouse, en rapportent plusieurs circonstances fabuleuses; la plus incroyable et celle du nombre des Sarrains qui y furent tués, que l'on fait monter à trois cent soixante-quinze mille; il y a des Historiens modernes qui ont adopté cette exagération. DU POITOU. 10 --- Page 10 --- DESCRIPTION donna les Comtés ou gouvernemens des villes & diocèses à des Seigneurs François. Abbon fut alors chargé du gouvernement du Poitou; cet Abbon, qui prend la qualité de Comte de Poitiers, est placé à la tête des Comtes de la province. Ranulphe Ier fut à la fois Comte de Poitou & premier Duc d'Aquitaine; il repoussa les Normands, qui, dans le neuvième siècle, ravagèrent une partie de la France. Ces brigands pénétrèrent dans le Poitou par le port des Sables d'Olonne, par la Rochelle & par la Loire; ils prirent la ville de Poitiers en 863, & brûlèrent l'église de Saint-Hilaire; quatre ans après ils reparurent devant cette ville, & en emportèrent ce qu'elle contenait de plus précieux. Ranulphe, en les poursuivant, fut tué d'un coup de flèche. Les Comtes qui succédèrent à Ranulphe furent, pour la plupart, Ducs d'Aquitaine, Hugues Caper, avant son couronnement, ayant conçu un vif ressentiment contre Guillaume Ier; Comte de Poitou & troisième Duc d'Aquitaine, parce qu'il s'était opposé à l'élévation de sa maison, vint, à la tête d'une armée, affléger Poitiers, qui se défendit pendant deux mois; la foudre étant tombée sur sa tente, il en fut tellement effrayé, qu'il leva le siège. Le Comte Guillaume le poursuivit, le battit, fut enfin battu à son tour, & obligé de reconnaître l'usurpateur Hugues pour Souverain. Vers la fin de la seconde Race, les Ducs ou Gouverneurs des provinces, profitant de l'affoiblissement de l'autorité royale, avaient déjà rendu 20 --- Page 20 --- DESCRIPTION héréditaires dans leur maison, des titres qu'ils n'avoient possédés qu'à vie. Hugues Capet, en usurpant la couronne de France, fut obligé, pour se maintenir, d'autoriser toutes ces usurpations ; ainsi, à Guillaume Ier, Comte de Poitou, succéda Guillaume II, son fils, dit Fier-à-Bras, à cause de sa force. Parmi ces Comtes on distingue sur-tout Guillaume III, surnommé le Grand, un des plus grands Princes de son temps : aimé de ses sujets, respecté des autres Souverains, il protégeoit & cultivait les Lettres ; la bibliothèque qu'il avoit à Poitiers, dans son palais, étoit considérable, & il ne se couchoit qu'après avoir donné les premières heures de la nuit à la lecture. Il eut le courage de refuser la couronne impériale ; mais il n'eut pas celui de s'élever au-dessus des opinions de son temps : il prit l'habit de Religieux, & mourut dans un monastère. Guillaume IX laissa à sa fille Éléonore l'Aquitaine & le Poitou. Louis VII, en épouvant cette riche héritière, réunit ces États à la couronne de France ; mais en la répudiant, il les lui restitua. Éléonore épousa bientôt Henri II, Comte d'Anjou, qui devint Roi d'Angleterre, & réunis sous sa puissance ce royaume, l'Aquitaine, le Poitou, l'Anjou & la Normandie. Ces vastes possessions furent bientôt divisées. Après la mort du Roi d'Angleterre & d'Éléonore, Philippe-Auguste confisqua le Poitou sur Jean Sans-Terre, son vassal. Louis VIII, dit le Lion, fils du Roi Philippe-Auguste, s'empara en 1224, de toute la province. Ainsi, de tant DU POITOU. 11 --- Page 11 --- DESCRIPTION de possessions que les Anglois avoient en France, il ne leur resta que la Guienne & une partie de la Saintonge. Le Poitou ayant demeuré à la France, le Roi Saint-Louis le donna en apanage à son frère Alphonse, qui le posséda jusqu'à sa mort, arrivée en 1271; alors cette province fut de nouveau réunie à la couronne. En 1356, le Poitou revint au pouvoir des Anglois. Dix ans après, le Roi Jean y porta la guerre, & y perdit la malheureuse bataille de Poitiers, dans laquelle il demeura prisonnier. En 1371, Poitiers se remit volontairement sous l'obéissance de la France; & ce fut en récompense de ce service rendu par le Maire de cette ville, que Charles V accorda la noblesse à tous les Maires de Poitiers & à leur postérité, ce même Monarque acheva de réduire le Poitou. Charles VI donna cette province à Jean, Duc de Berri, son oncle, qui fut Comte de Poitiers; ce Prince y fit plusieurs établissements, forma à Poitiers une bibliothèque considérable pour le temps, & y fit construire plusieurs édifices publics. Jean, malgré quelque bonnes qualités, fit, à l'exemple des autres Princes de son temps, beaucoup de mal dans le pays de sa domination: l'autorité souveraine étoit alors regardée comme un droit d'opprimer. Après la mort du Duc de Berri, Charles VI donna le Comte de Poitou à son fils Charles, Dauphin, qui, étant devenu Roi sous le nom de Charles VII, réunis cette province à la 72 --- Page 72 --- DESCRIPTION couronne, & depuis elle n'en a plus été démembrée. Ce fut à Poitiers que les Etats déclarèrent ce jeune Prince régent du royaume. Il transféra le Parlement & l'Université de Paris dans cette ville, qui devint, pendant les quatorze premières années du règne de Charles VII, la capitale du royaume. En Poitou, au quatorzième siècle, il se forma une société d'enthousiastes, connus sous le nom de Gallois & Galloises. Le Chevalier de la Tour nous en a conservé l'Histoire. Cette société étoit formée d'hommes & de femmes qui se faisoient une gloire d'être les martyrs de leur amour, & de braver courageusement, par excès de zèle, toutes les rigueurs des saisons. « Les Chevaliers, dit M. de Sainte-Palaye, les Ecuyers, les Dames & les Demoiselles qui embrassèrent cette réforme, devoient, suivant leur institut, pendant les plus ardentes chaleurs de l'été, se couvrir chaudement de bons manteaux & de chaperons doublés, & avoir de grands feux auxquels ils se chauffoient comme s'ils en eussent eu grand besoin ». Les amans méprisoient les frimas en ne se couvrant que d'une petite cotte simple, avec une cornette longue & mince; c'eût été un crime en hiver d'avoir des habits fourrés ou doublés, de porter un chapeau ou des gants, d'allumer du feu dans la cheminée. Ils n'étoient couverts, dans leurs lits, que d'une ferge légère sans plus; enfin ils faisoient en été tout ce qu'on fait pendant l'hiver le plus rigoureux, & en hiver tout ce qu'on pourroit faire pendant les plus excessives chaleurs. DU POITOU. 13 --- Page 13 --- DESCRIPTION Tant de sacrifices n'étoient pas sans récompense; aussi tôt qu'un de ces religieux d'amour entroit dans une maison, le mari s'empresse soit de donner à son hôte & à son cheval tout ce qu'il lui falloit, lui abandonnoit sa femme & sa maison, & n'y rentroit point que le Gallois n'en fût sorti. Si le mari étoit initié dans le même ordre, une des Galloises lui accordoit en même espèce le prix de sa complaisance. Cette réciprocité de politesse étoit bien faite pour donner quelque consistance à cette contrérie, aussi dura-t-elle assez long-temps, comme le raconte le Chevalier de la Tour. « Si dura, cette vie & ces amourettes, grant pièce (long-temps) jusqu'à tant que le plus de ceux en furent morts & péris de froit : car plusieurs transifsoient de pur froit, & mouroient tout roides de lez (auprès de) leurs amyes, & aussi leurs amyes de lez eulx, en parlant de leurs amourettes, & en eux moquant & bourdant de ceulx qui estoient bien vestus ; & aux autres convenoit desserrer les dents de cousine, & les chauffer & frotter au feu comme roides & engellez... Si ne doute point que ces Gallois & Galloises qui moururent en cet estat ne soient martyrs d'amour, &c. ». Il falloit plutôt dire martyrs d'une gloire la plus absurde de toutes celles que nos barbares aïeux aient pu imaginer. Pendant les guerres de la religion, le Poitou eut beaucoup à souffrir. Les Protestants & les Catholiques, les Ligueurs & les Royalistes s'emparèrent successivement de cette province, & y commirent tour à tour de grands désordres, 14 --- Page 14 --- DESCRIPTION Si l'autorité royale, souvent méconnue dans cette province pendant près d'un siècle de troubles, produit une suite de désastres, l'abus de cette autorité plus affermie sous Louis XIV, y causa, seulement dans l'espace de quelques années, des maux plus violens encore. Ce Monarque, sur la fin de son règne, devenu foible & dévot, étoit entouré de gens qui sollicitoient une portion de son pouvoir, afin de l'employer à satisfaire leurs passions ou leurs intérêts. Ils lui firent entendre que des cruautés excessives étoient nécessaires à son salut & à sa gloire. Le Roi se prêta à leurs projets, mais on lui cacha les circonstances atroces de l'exécution. Il s'agissoit de convertir tout de suite un tiers au moins de ses sujets, & de leur faire abandonner une religion dans laquelle ils étoient nés, & que leurs pères avoient défendue en répandant leur sang. Ce que le terrible & puissant Cardinal de Richelieu n'avoit oisé entreprendre, les Ministres, les Confesseurs, la maîtresse de Louis XIV le lui firent oser; on avait alors moins de raison que sous Louis XIII de commettre une telle violence; mais on avait plus de moyens pour la commettre impunément. Marillac, Intendant du Poitou (1), conformément aux vœux des Ministres, des Confesseurs, & de la maîtresse du Roi, travailloit à conver- ( Il étoit petit-fils du Garde des Sceaux Michel Marillac, Auteur de cet affreux recueil de tyrannie, nommé par dérision le code Michault, & proscrit par l'horreur publique. DU POITOU. 19 --- Page 19 --- DESCRIPTION tir les Protestans de cette province, en corrompant les uns par de l'argent, que Pelisson, qui avait une caisse établie exprès, lui faisait passer, & en accablant les autres de persécutions. Cet Intendant, pour bien faire sa cour, poussa ses cruautés si loin, que Louvois, le cruel Louvois même fut forcé par le Roi de lui en faire des plaintes (1); enfin il fut révoqué. Ces violences n'étaient que les préludes de celles qui précédèrent & suivirent la révocation de l'édit de Nantes; on connoit ces moyens odieux, appelés dragonades, conversions par logemens ou missions bouées. Voici quelques détails de ces scènes tyranniques qu'on lit dans la nouvelle Histoire du Poitou, & qui sont extraits des lettres mêmes des Commissaires. On envoyoit jusqu'à douze, vingt, trente Dragons dans la maison des Gentilshommes qui ( « Je vous envoie un mémoire à lui écrivait ce Ministre, qui a été présenté au Roi par un Député de la religion prétendue réformée de la ville de Châtellerault, par lequel Sa Majesté a vu avec surprise la conduite que vous avez tenue que les compagnies de cavalerie qui ont logé audit Châtellerault, ayant tenue en votre présence ». Marillac ne fut pas le seul petit tyran qui se soit empressé par ambition de persécuter les Protestans; voici à ce sujet ce que dit le Chancelier d'Aguéseau dans la vie de son père: « La Cour désapprouva la conduite d'un ou deux Intendans de province, qui, pour signaler leur zèle, s'étoient donné à eux-mêmes la mission peu canonique de convertir les Huguenots en les fatiguant par des logemens arbitraires de troupes où l'on faisait aux soldats un mérite des vexations qu'on punissait par tout ailleurs ». 16 --- Page 16 --- DESCRIPTION refusoin de changer de religion; ils s'emparoient de tout ce qu'ils trouvoient, & lorsqu'il n'y avoit plus rien à prendre, on mettoit les maîtres en prison, pour les dissuader de l'opinion où ils étoient que quand tout seroit consommé chez eux, on les laisserait tranquilles. Lorsqu'il n'y avoit plus rien dans les maisons, on vendoit les bois futaies & les bestiaux des métairies. Les maisons des Catholiques étoient quelquefois pillées comme celles des Protestans. Les Dragons étoient souvent laissés seuls dans les maisons, & sans Officiers; n'y ayant personne pour les contenir, ils commettoient toute sorte de désordres, & brisoient tout. Les Commissaires qui avoient des âmes de fer, mangeoient les Gentilshommes jusqu'à la moelle; les Dragons leurs coupoient les vivres, & les forçoient d'abjurer, s'ils ne vouloient pas mourir de faim. Les Cavaliers de Maréchaussée ne commettoient pas moins de violences que les Dragons; ils enfonçoient les coffres, voloient le linge, dispersoient les papiers; ils présentoient le pistolet, & donnoient des coups de sabre à ceux qui vouloient s'opposer à ces pillages. Tous ces désordres n'assigonoient pas tant les familles Protestantes, que les cruelles séparations qu'elles éprouvoient; les maris attachés des bras de leurs épouses... les enfants enlevés du sein de leurs mères... on voyoit quelquefois, par des mal-entendus, des Archers entrés dans les maisons où il y avoit déjà des Dragons; ils DU POITOU. 17 --- Page 17 --- DESCRIPTION ils s'y battoient pour le pillage, comme dans une ville prise d'affaut. Les Dragons alloient à la chasse des hommes qui vivoient dans les forêts, & on leur donait un écu par chaque homme qu'ils pouvoient prendre. Ce fut par ces violences, & par mille autres qu'il feroit trop long & trop pénible de rapporter ici, que Louis XIV parvint à dépeupler une partie de son royaume, à diminuer considérablement le commerce, & à rendre les dernières années de son règne odieuses à la postérité, sans détruire cependant le protestantisme en France. Il sacrifia un grand nombre de ses sujets, fit une multitude de malheureux, & fort peu de bons Catholiques. Ce fut pourtant à cette occasion que l'Intendant Foucault, ministre de ces cruautés, fit élever dans la place de Poitiers une statue à Louis XIV, pour persuader au peuple que l'époque de ces odieuses tyrannies étoit glorieuse à la nation & au Monarque. (Voyez Poitiers.) Par édit du mois de novembre 1778, le Roi a donné en apanage à Monseigneur, Comte d'Artois, le Comte de Poitou. CLIMAT. La température n'est pas la même dans toute la province; dans le pays des montagnes elle est un peu plus froide que dans la plaine: SOL & PRODUCTIONS. Le sol est varié, & mêlé de côteaux & de plaines; il y a peu de montagnes; près des côtes de l'Océan sont des Partie III. 18 --- Page 18 --- DESCRIPTION marais dont plusieurs ont été desséchés, & produisent maintenant beaucoup de blé. (Voyez ci-après l'article Luçon). Cette province est généralement fertile en blés, en fruits, & en pâturages; la volaille, le gibier, & le poisson y font abondans. MINÉRALOGIE. Près de l'abbaye de Saint-Michel en l'Herm, à trois lieues de Luçon, dans le bas Poitou, la mer a abandonné, à une lieue de son bord, des amas d'huitres si considérables, qu'ils forment des bancs de trente pieds de profondeur, & de plusieurs mille toises d'étendue, couverts seulement d'une légère couche de terre végétale. Aux environs de Mouilleron, petite ville à trois lieues de Niort, & vers le rocher de Chaillé, dans la paroisse du même nom, on découvre quantité de coquilles de la petite espèce, comme buccins, cames, tellines, huitres, &c. Dans la paroisse de Bon-Père on trouve des oursins faits en cœur, & une grande quantité de bélémaites, ainsi que des glands de mer d'une grandeur considérable; de semblables coquillages, ainsi que plusieurs autres, se trouvent dans différents autres lieux du Poitou, qui avoisinent les bords de la mer; au surplus, rien n'est si commun dans cette province, principalement dans le bas Poitou, que des amas de coquillages fossiles appelés Falun, qu'on emploie en engrais au lieu de marne. Entre Niort & Châtillon, dans la paroisse des Herbiers, on trouve souvent des cristaux, DU POITOU. 19 --- Page 20 --- DESCRIPTION des pierres colorées de rouge, de jaune, des topazes, &c. Affez près de la ville de Luçon, il y a des carrières d'un beau marbre marqué de taches noires & blanches avec un peu de rouge. A Ardin, près de la ville de Niort, les carrières fournissent un marbre de couleur brune, qui reçoit un beau poli. On a découvert depuis peu des carrières abondantes de beau marbre & d'albâtre, près Civray, & une de pierres ponces près de Liguë; une mine d'antimoine près les Herbiers, une mine de charbon de terre près la Châtaigneraie, des ocres & des terres de couleurs près Challans. Il existe des mines & des forges de fer à la Meilleraie, paroisse de Peyrate; à Verrière, paroisse de Longmeffai, &c. il existe aussi des mines d'or & d'argent dans la paroisse du Vigean; mais le minéral n'y est pas abondant. Il y a aussi quelques sources minérales dans le Poitou, mais elles sont peu fréquentées; les plus connues sont celles de Cande, d'Availles, de Fontenelles, de la Roche-Pofay. COMMERCE. FABRIQUES, &c. Le Poitou est une des provinces de France les moins commerçantes; ses ports sur l'Océan sont peu importants, & la navigation intérieure est encore, pour ainsi dire, nulle: ainsi les exportations se réduisent à peu de chose. Niort & Châtellerault sont les seules villes du Poitou où le commerce soit en vigueur. Celui qui se fait dans cette province, consiste en blés, vins, sels, bétail, & en mulets qui sont fort estimés. B ij --- Page 21 --- DESCRIPTION Il y a des fabriques de grosses etoffes de laine, de bonneterie, de coutellerie & des amydonneries, des forges, des papeteries, &c. A la Chapelle-Seguin, dans la Gastine, on a établi depuis peu une verrerie, & sur l'avis de M. de Blossac, Intendant de la province, le Roi, par arrêt de son Conseil, a permis à M. Bertrand de Chazelle, Gentilhomme verrier, l'établissement de cette verrerie. RIVIÈRES. La Vienne est la rivière la plus considérable du Poitou; elle vient du Limosin, traverse l'élection de Poitiers, passe à Availles, à l'Isle-Jourdain, à Chauvigny, à Châtellerault; au dessus de cette ville, elle reçoit le Clain, & va se jeter dans la Loire près de Candé. La Gartempe sort de la basse Marche, passe à Montmorillon, traverse une petite partie du haut Poitou, & va se jeter, au dessous d'Ingrande, dans la Vienne. Le Clain prend sa source dans le haut Poitou & dans la paroisse d'Yesse, au pied d'un ancien chêne appelé le Chêne au beau clain; de là il passe à Vivonne, à Poitiers, & se jette dans la Vienne au dessus de Châtellerault. Dans le bas Poitou, les principales rivières sont la Laye & la Sèvre Nantoise. Il y a peu de provinces en France dont les rivières offrent autant de facilité pour l'établissement de la navigation intérieure. La navigation du Clain présente de grands avantages à la province, & peu d'obstacles à surmonter. Charles DU POITOU. 22 --- Page 22 --- DESCRIPTION VII adopta le projet de rendre cette rivière navigable, & fit lever une imposition pour fournir aux frais des travaux; mais on ne les continua que jusqu'au moulin Parent, & les deniers levés pour cet objet furent détournés. Ce projet, repris sous François Ier, après avoir été long-temps interrompu, fut achevé sous le règne d'Henri IV par les soins de Sully, Gouverneur du Poitou. Il refoit cependant quelques travaux à faire pour la commodité de la navigation. La mort d'Henri IV & la disgrace de l'illustre Ministre privèrent la province des secours qu'elle devoit en attendre. La navigation devenant tous les jours plus difficile, on fut forcé de l'abandonner. En 1627 & 1707, on fit de nouvelles tentatives pour son rétablissement; mais des raisons particulières en suspendirent l'exécution. Depuis peu on a renouvelé différents projets de rendre navigables plusieurs rivières du Poitou: la jonction de la Vône à la Sèvre Nioroisse, par canaux, s'exécute maintenant. La navigation du Clain étant une fois rétablie, depuis Poitiers jusqu'à la Vienne, & au dessus de Poitiers jusqu'à Vivonne; de cette ville à Lusignan; & la communication étant faite par canaux jusqu'à la Sèvre Niortoisse, déjà navigable, & que l'on peut rendre telle jusqu'à Saint-Maixent, il en résultera de grands avantages pour la province, & sur-tout pour Poitiers (1). ( Les environs de cette ville, ainsi que les campagnes qui bordent le Clain, sont fertiles en blés & en 23 --- Page 23 --- DESCRIPTION CÔTES. Les côtes du Poitou ont environ vingt-cinq lieues de longueur, depuis l'embouchure de la Sèvre Niortoise jusqu'à l'île de Bouin. Le port des Sables d'Olonne est le plus considérable. Les autres ports de cette côte font ceux de la Tranche, du Jard, de Saint-Nicolas, de Saint-Gilles, de Mons, de Beauvoir, de la barre du Mont, de Saint-Benoît de Noirmoutier & de l'Ile-Dieu, &c., dans lesquels il n'entre que des barques de pêcheurs; la pêche & le transport des sels forment leur unique commerce. On remarque que la mer s'éloigne chaque jour de fes bords, & laisse tout le long de la côte des terrains immenses; cet éloignement des eaux est fur-tout très-sensible depuis une quinzaine d'années. Les îles du Poitou font l'île-Dieu, l'île de Bouin & celle de Noirmoutier; cette dernière est la plus considérable : nous en donnons ci-après la description. ADMINISTRATION La généralité de Poitiers est redimée des gabelles, mais elle est affujettie à toutes les autres impositions du royaume, & les chemins s'y font par corvées. vins; ces denrées se vendent à très bas prix, à cause des frais qu'en causeroit le transport. Le Clain étant rendu navigable depuis Poitiers jusqu'à Châtellerault, où la rivière porte bateau, & va ensuite se jeter dans la Loire, les denrées, & principalement les bois, très-rares dans les environs de Poitiers, & d'une cherté excessive, seront transportés sans beaucoup de frais; l'agriculture & le commerce acquerront une heureuse activité, & l'aisance se répandra dans les campagnes. DU POITOU. 24 --- Page 24 --- DESCRIPTION IMPOSITIONS. Les contributions de cette généralité peuvent être estimées à environ douze millions trois cent mille livres. L’étendue de cette généralité, qui n’est pas la même que celle de la province, comme nous l’avons remarqué, étant évaluée à environ mille cinquante-sept lieues carrées, c’est dix-sept livres seize sous par tête d’habitans. POPULATION. Depuis la révocation de l’édit de Nantes & les prétendues conversions des Protestants, la population a diminué d’un grand tiers dans cette province, où se trouvent plusieurs villes presque abandonnées. Cette grande généralité ne contient environ que six cent quatre-vingt-dix mille cinq cents ames, tandis que la généralité de Rennes, qui n’est guère plus étendue, a une population de deux millions deux cent soixante-seize mille ames. D’après l’étendue que nous avons donnée à la généralité de Poitiers, une lieue carrée doit contenir six cent cinquante-trois habitans. CARACTÈRES & Mœurs. Les Poitevins, dit un ancien Auteur, ont l’esprit fort subtil, « ils gaussent de bonne grâce, & rencontrent fort à propos. Le Paysan y est rusé, &, s’il le faut ainsi dire, méchant, & la noblesse y est galante & courageuse ». « Mauvais chemins, mauvais gîte, mais bonne chère, bonnes gens; voilà, dit un Ecrivain plus moderne, ce que l’on trouve en Poitou ». En général, les Poitevins réunissent la vivacité à la bonhomie; ils sont joyeux & insou- B iv --- Page 25 --- DESCRIPTION cians; si ces qualités, produites par l'abondance qui règne dans ce pays, ont été altérées en partie par le luxe, le commerce au moins n'a point porté dans l'esprit des habitants cette avidité inquiète qui accroît en même temps les jouissances & les maux, & qui diminue le bonheur; ils sont plus riches en denrées qu'en numéraire; la table, le jeu, & sur-tout la chasse, sont les principales occupations d'un grand nombre de Poitevins; les femmes de la campagne ont la réputation de bien chanter & de danser avec grâce; cette réputation est établie depuis long-temps : dans une liste de proverbes du treizième siècle, on lit : les meilleurs fauteurs en Poitou. On assure que Louis XI, pour se distraire des remords dont il était bourellé vers la fin de sa vie, faisait venir à Tours des villageoises Poitevines pour danser devant lui. Dans le pays nommé de Castine, qui comprend, entre la Bretagne & l'Océan, une étendue de pays qui ne produit point de vigne, dans l'élection des Sables, & dans tout le pays qui avoisine la mer, les habitants sont plus grossiers; ils ont même conservé la langue Romance ou d'hoc, que l'on parle dans toutes les provinces méridionales, tandis que chez les paysans qui habitent les autres parties du Poitou, cet idiôme est fort altéré par l'idiôme Picard. La Cour transférée à Poitiers sous Charles VII, le séjour de plusieurs Princes dans la province, ainsi que le voisinage de la Touraine, où la langue Romance, n'a jamais été en usage, ont sans doute causé cette altération. DU POITOU. 26 --- Page 26 --- NIORT. Cette ville est située sur la Sèvre, à quatorze lieues de Poitiers, & sur le chemin de cette capitale à la Rochelle, dont elle est à douze lieues de distance; elle a sénéchaussée, élection, juridiction consulaire, &c. elle est une des plus considérables, des plus peuplées & des plus commerçantes du Poitou. En 1202, Philippe Auguste se rendit maître de Niort & de tout le Poitou. En 1281, le Roi Philippe le Long donna cette ville, ainsi que plusieurs autres, à Charles son frère. En 1461, Louis XI donna plusieurs privilèges à la ville de Niort, accorda aux Maire & Echevins la noblesse héréditaire, & l'exemption du droit de franc-fief. On trouve dans le recueil des privilèges de cette ville, un inventaire fait en 1493, où l'on rapporte une lettre latine par laquelle on reconnoit que les Maire, Echevins, Conseillers, Pairs & Bourgeois de la ville, avec leur postérité, sont reçus confrères de l'ordre des Cordeliers, « afin qu'ils participent en tous les bienfaits, suffrages & oraisons qui se font & feront en ladite religion, & être ensevelis, si bon leur semble, en habit de l'ordre de leur couvent, & sont tenus les Religieux dudit couvent de leur donner ledit habit ». Cette lettre est du 6 janvier 1461. Dans le même recueil on trouve un second acte accordé par le Provincial des Cordeliers, pendant le chapitre tenu en 1516, par lequel il 27 --- Page 27 --- DESCRIPTION assolie de nouveau les habitans de Niort, « & s'oblige de faire pour eux, après leur mort, les mêmes prières & services qui se font pour les Religeux de l'ordre & pour les bienfaiteurs ». DESCRIPTION. Cette ville est entourée de murailles qui n'ont que trop souvent servi à nuire à la tranquillité des habitans, pendant deux siècles de guerres qui ont désolé la France; il y a un château, & toujours des troupes en garnison. Les fossés de la ville sont en partie plantés en promenades, que la Sèvre rend plus agréables. La situation de ce lieu sur les frontières de l'Aunis & sur les bords d'une rivière, le rend très-commerçant; on vient d'y former un vaste champ, où se tiennent des foires & marchés très renommés pour les chevaux, mules & mulets qui s'y vendent. On prépare dans cette ville une grande quantité de peaux de chamois qui forment une des principales branches du commerce; on y fabrique aussi des étosses de laine, & on y confit d'excellente Angélique. L'Oratoire, qui est la plus considérable maison religieuse de cette ville, fut une des premières fondées en France; le Père Gassaud, l'un des six Prêtres avec lesquels M. de Berulle donna naissance à cette congrégation, voulant l'établir à Niort sa patrie, se démit de son prieuré de Saint-Thomas de Croisé, & l'abandonna à ce nouvel établissement. Il acheta ensuite la maison qu'occupent les Pères de l'Oratoire, où le Roi Louis XIII logea le DU POITOU. 28 --- Page 28 --- DESCRIPTION 10 octobre 1627, en allant à la Rochelle. L'église fut bâtie aux frais de ce Prêtre, qui, en mourant, donna tous ses biens à cette communauté. Guillaume VII, Duc d'Aquitaine, Comte de Poitou, un des plus grands hommes de son siècle, par son courage & par son esprit, fit dans Niort un établissement beaucoup moins religieux. Guillaume de Malbury dit qu'il fit bâtir un château dans lequel il rassembloit toutes les femmes débauchées de sa connoissance; il avait nommé pour Abbeffe celle qui avait le plus de célébrité; la Prieure & les autres Officières étoient choisies suivant leur degré de talents : chacune avait sa cellule. La communauté de Niort ne fut pas la seule de cette espèce en Poitou, mais la plus considérable de celles que Guillaume VII y établit. Ce Prince fut accusé par les Historiens du temps, d'impiété & de libertinage; cependant l'établissement d'une pareille abbaye n'est pas sans exemple dans l'Histoire. Les filles de la grande abbaye de Toulouse, dont j'ai parlé à cet article, le lieu de débauche que Jeanne Ier, Reine de Naples & Comtesse de Provence, établit à Avignon, & dont elle dicta elle-même les statuts, où la qualité d'Abbeffe est aussi employée, en sont la preuve; on pourroit présumer que dans cet établissement le Duc Guillaume avait plutôt en considération la police de ses sujets, que son goût pour le libertinage (1). ( A l'article de Toulouse, j'ai parlé des lettres que 29 --- Page 29 --- DESCRIPTION Pendant les guerres de la religion, Niort fut plusieurs fois assiégé. Le Comte du Lude, à la tête d'un corps de cinq mille hommes, vint, le 20 juin 1569, faire le siège de cette ville. La Noue envoya Pluviaut pour la secourir; malgré les efforts de l'armée royale, il parvint, sans aucun retard, à entrer avec ses troupes dans la place; il y eut plusieurs assauts donnés sans effet; le drapeau du Comte du Lude fut même pris, dans une sortie, par les assiégés. D'Aubigné raconte que la Comtesse du Lude, té- donna Charles VI en faveur des filles de la Grant abbaye; ces lettres se terminent ainsi : « Si donnons en mandement par ces présentes, au Sénéchal & Viguier de Toulouse, & à tous nos autres Justiciers, &c., que de notre grace & octroy, faîsent lesdites suppliantes, & celles qui au temps à venir feront ou demeureront en l'abbaye dessus dite, jouir & user paisiblement & perpétuellement, sans les molefter ou souffrir être moleftées, ores, ne pour le temps à venir, &c. » Ces lettres font du mois de décembre 1389. Charles VII, en 1425, accorda aussi des lettres de sauve-garde, à la demande des Capitouls de Toulouse & des Syndics de cette ville, en faveur de la maison appelée Abbaye, occupée par les femmes publiques. : « On voit par ces lettres que la ville de Toulouse retiroit quelque profit de ce lieu de prostitution; tant on étoit dans ce temps-là, dit l'Historien du Languedoc, peu réservé à garder du moins les bienféances. Les habitants de Montpellier, en 1285, défendirent aux femmes débauchées d'habiter ailleurs que dans la rue Chaude, & afin que ces filles ne fussent point insultées, ils les mirent sous la protection du Roi & de la Cour. On voit, par ces citations, que ces établissements de libertinage étoient dans le bon vieux temps publiquement protégés, DU POITOU. 30 --- Page 30 --- DESCRIPTION moin du dernier assaut, accabloit de reproches les Capitaines qui reculoient, & leur promettoit, pour prix de la victoire les plus belles filles de Niort; excités par ces promesses, les Capitaines remontèrent à l'assaut avec une nouvelle ardeur; il sembloit que rien ne put leur résister; mais les soldats, qui n'étoient point entraînés par le même espoir, secondèrent très-foiblement leurs chefs, & l'assaut fut sans succès. Le Comte du Lude fut obligé de lever le siège le 3 juillet, après avoir perdu plus de quatre cents hommes. Au mois de septembre suivant, après la fameuse bataille de Montcontour, le Duc d'Anjou assiégea cette ville. Mouy, qui y commandait, fut blessé mortellement dans une sortie. Louviers de Monrevel, qui paroissait être son meilleur ami, lui tira un coup de pistolet dans les reins, dont il mourut peu de temps après. La garnison de Niort, découragée par cet accident, capitula honorablement, & se retira à la Rochelle. Dès les commencemens de la Ligue, en 1577, Niort fut attaqué par les troupes de ce parti; mais cette entreprise n'eut pas de succès. L'Abbé des Châteliers, nommé René de Daillon du Lude, fut un de ceux qui contribuèrent le plus à la défense de cette place. En 1588, Niort fut escaladé & surpris par les troupes du parti du Roi de Navarre. Le sieur de Saint-Gelais, qui étoit à la tête de cette entreprise, parvint, à la saveur de la nuit, à entrer avec sa troupe dans la ville, par escalade, ou par le moyen des pétards qu'on employait 31 --- Page 31 --- DESCRIPTION alors pour briser les portes. Le Lieutenant Général de Niort, Ligueur turbulent, affembla à la hâte quelques troupes, fit toute la résistance qu'il put; mais il fut contraint de céder; les soldats pillèrent la ville, qui étoit fort riche. Ce pillage, suivant l'Auteur de la relation de ce siège (1), « se fit par les maisons; mais tellement qu'il n'y eut ni meurtre ni violement, soit de femmes ou de filles; il fut impossible aux chefs de le réprimer entièrement, si se peut-il dire que cela se passa autant modérément que la circonstance de l'action, du lieu & des personnes à qui on avait affaire, le pouvoit permettre: car c'étoit une ville liguée, quasi pleine de ceux qui étoient encore souillés du sang de ceux de la religion, qu'ils avoient en toute manière cruellement traités, & qui étoient riches de la dépouille de leurs biens, qui avoient mérité la juste indignation du Roi de Navarre, envers lequel ils ne s'étoient pas moins témérairement qu'orgueilleusement comportés, &c. n. Le château se rendit; le Roi Henri traita avec beaucoup de douceur le Gouverneur, M. de Malicorne, lui permit d'emporter tous ses bagages, & lui donna même une escorte pour qu'il se rendit en sûreté à Parthenai. MAILLEZAIS. Petite ville du Poitou, située dans une espèce d'île que forment les rivières d'Autise & de Sèvre, à quatre lieues de Niort, & à deux lieues de Fontenai. ( Mémoire de la Ligue, tom. III, p. 158. DU POITOU. 32 --- Page 32 --- DESCRIPTION Cette ville est célèbre dans l'Histoire de la province par son ancien château & par son monastère, qui fut érigé en évêché, & dont le siège a depuis été transféré à la Rochelle. Le château de Maillezais fut construit au neuvième siècle, dans une espèce d'île entourée de marais, par les Comtes du Poitou; ils y tenaient toujours une bonne garnison, afin de s'opposer aux descentes des Normands. Cette forteresse étant dans la suite devenue inutile pour la guerre, Guillaume II, dit Fier-à-Bras, Comte de Poitou & Duc d'Aquitaine, la fit embellir, & la transforma en un lieu de plaisance; il y venoit souvent jouir du plaisir de la chasse & de la pêche. Ce Duc étant un jour à la chasse, ses chiens poursuivirent un sanglier jusqu'à dans un souterrain voûté; il y pénétra, & y vit trois autels qui étoient les restes de l'église de Saint-Hilaire, ruinée par les Normands. La Duchesse Emme, son épouse, fit venir des religieux de Saint-Martin de Tours, les logea dans le bourg de Saint-Pierre le Vieux, situé hors de l'île, & qui en dépend. Dans ce lieu étoient les ruines de l'église de Saint-Hilaire, dont nous venons de parler. Guillaume, quelque temps après, renvoya les Moines de Tours, & les remplaça par des Religieux de l'abbaye de Saint-Cyprien; enfin tourmenté par les fureurs jalouses de la Duchesse son épouse, il se fit lui-même Moine dans l'abbaye de Maillezais, & y fut enterré (1). ( Ce Duc, en revenant de Bretagne, séjourna au 33 --- Page 33 --- DESCRIPTION Guillaume III, ayant succédé à Guillaume Fier à Bras, son père, donna à cette nouvelle colonie de Moines son château & toute l'île de Maillezais; il leur accorda, ainsi que ses successeurs, des biens considérables & de beaux privilèges. L'Abbé, par une bulle du Pape Sergius IV, étoit immédiatement soumis au saint siège, & le monastère jouifsoit du droit d'afyly: droit honteux & absurde, qui semble plutôt convenir à une bande de voleurs, qu'à une communauté de Religieux. Par ce droit, les Moines de Maillezais avoient la prérogative de protéger les voleurs, les meurtriers, les incendiaires, enfin tous les scélérats, & de repousser pour ainsi dire de leur monastère la raison & la justice: c'est ainsi, que par la forte opinion du temps, on s'honoroit de favoriser tous les crimes dans un lieu destiné à la pratique des vertus. château de Thouars, & trouva la Vicomtesse de Thouars si jolie, qu'il ne voulut point se séparer d'elle sans en avoir obtenu quelques faveurs. La Duchesse Emme fut bientôt instruite de cette aventure, promit de s'en venger, & ne cessoit, en attendant, de reprocher au Duc son infidélité; enfin elle rencontra la Vicomtesse de Thouars dans la campagne. Comme une furieuse, elle se jete alors sur elle, la renverse de son cheval, l'accable d'injures & de coups, & la livre pendant toute une nuit à la brutalité de ses gardes; puis redoutant, après un tel forfait, la colère du Duc son mari, elle se retire dans son château de Chinon, où dans la suite elle parvint à faire enlever son fils du palais de son époux. Ce malheureux Duc, ne se sentant pas le courage de punir sa méchante femme, s'abandonna au plus noir chagrin, & dans l'excès de son désespoir, il se fit Moine à Maillezais. Lq DU POITOU. 34 --- Page 34 --- DESCRIPTION Le Comte Guillaume III, surnommé le Grand, après avoir, conjointement avec sa femme & sa mère, enrichi cette abbaye, y fut magnifiquement enterré dans le cloître à côté de son père : Guillaume IV & Guillaume V, ses successeurs, y laissèrent aussi leurs dépouilles. L'abbaye de Maillezais devint très-considérable. Le Pape Jean XXII, grand érekteur d'évêchés, érigea, l'an 1317, ce monastère en siège épiscopal. Geoffroi Pouvrelle, qui alors en étoit Abbé, fut le premier Evêque de Maillezais. Les Moines continuèrent de composer le chapitre jusqu'en 1666. Le Pape Innocent X, à la sollicitation de Louis XIV, transféra ce siège à la Rochelle. La cause qui avait contribué à agrandir Maillezais, n'existant plus depuis la translation de l'évêché, cette ville n'a pu acquérir une certaine consistance; elle est mal peuplée, & l'air qu'on y respire n'est pas fort sain. Du temps des guerres de la religion elle étoit une place forte. En 1588, d'Aubigné s'en empara, & en fut gouverneur. Charles, Cardinal de Bourbon, reconnu Roi de France par la Ligue, & au nom duquel on battoit monnoie, sous le titre de Charles X, fut tiré du château de Chinon, où les royalistes l'avoient fait enfermer, & fut transféré dans celui de Maillezais, sous la garde de d'Aubigné. La Ducheffe de Retz fit des offres à d'Aubigné pour le déterminer à relâcher son prisonnier; mais ce moyen & plusieurs autres plus violens ne réusirent point; ce prisonnier fut Partie IV. C --- Page 35 --- DESCRIPTION enfuite conduit au château de Fontenai-le-Comte. (Voyez Fontenai-le-Comte). La Cour fit offrir, sous le règne de Louis XIII, à d'Aubigné, deux cent mille livres, de Maillénais & du Doignon; il les refusa, & préféra céder ces places au Duc de Rohan pour cent mille francs : ces deux villes furent ensuite rendues au Roi, & démantelées. L UÇON. Ville épiscopale située en bas Poitou, à sept lieues de la Rochelle, à vingt de Nantes, à quatre-vingt-quinze de Paris, & à deux lieues de l'Océan. ORIGINE. Presque toutes les villes anciennes se vantent d'une origine distinguée; en conséquence la petite ville de Luçon, suivant quelques vieilles chroniques, fut fondée par un nommé Lucius, fils de Constance Clhore, & frère de Constantin. Ce Lucius, après avoir assassiné un de ses frères, fut obligé de s'expatrier; il s'embarqua avec plusieurs Prêtres chrétiens, & chargea son vaisseau de reliques. Il fit naufrage sur les côtes du bas Poitou, dans un endroit appelé encore aujourd'hui Naufres; on ne dit pas si la religieuse cargaison de ce vaisseau fut sauvée. Cet assassin fugitif crut que Dieu lui indiquait alors le terme de ses longues courses. Il chercha un endroit convenable pour fonder un monastère; après l'avoir trouvé, il y bâtit une église sous l'invocation de la Vierge; les Prêtres, compagnons de son voyage, s'y firent Moines, & vécurent saintement. Jean Bounin, Chanoine de l'église de DU POITOU. 36 --- Page 36 --- DESCRIPTION Luçon, a trouvé cet événement si merveilleux, qu'il en a fait un poème en vers latins, intitulé Les Antiquités de la ville & de l'église de Luçon; ce Chanoine a prouvé par cet ouvrage, qu'il étoit aussi bon Poète que savant dans l'antiquité. Du temps de Charlemagne, ce lieu, suivant l'Historien Eghinart, étoit un bourg nommé Luc ou Lucæ castrum. HISTOIRE. On présume que l'église fut d'abord celle d'une abbaye fondée dans le septième siècle par Saint-Philbert, l'Abbé de Jumiège, qui fut détruite par les Normands, & reconstruite, à ce qu'on croit, par Eble, Vicomte de Limoges. Le Comte Guillame V, vers le milieu du onzième siècle, assiégea la ville de Luçon, la prit d'assaut, réduisit le château & le monastère en cendre, & fit massacrer un grand nombre d'hommes & de femmes qui s'y étoient réfugiés; il expia cette barbarie suivant l'usage de son temps, c'est-à-dire, qu'il fonda l'abbaye de Montierneuf, & donna beaucoup de bien à d'autres églises qu'il n'avait pas ruinées: quelque temps après, le monastère fut rétabli, & l'église dédiée à la Sainte Vierge & à Saint-Benoît. En 1317, le Pape Jean XXII érigea cette abbaye en évêché, forma le diocèse en démembrant celui de Poitiers. Les Religieux de cette église ne furent sécularisés qu'en 1468, par le Pape Paul II (1). ( Le Pape Sixte IV fit, pour cette église, des 37 --- Page 37 --- DESCRIPTION L'évêché de Luçon a été possédé par trois personnes de la maison de Richelieu; le premier a été Jacques, fils de François Dupleffis de Richelieu; le second fut Alphonse-Louis Dupleffis, frère aîné du fameux Cardinal de Richelieu; mais s'étant démis de cette dignité pour se faire Chartreux, son frère puîné, Armand-Jean Dupleffis le remplaça, & fut le troisième Evêque de Luçon du même nom; il conserva cet évêché jusqu'en 1624 : alors étant nommé Cardinal, & Louis XIII l'ayant admis au ministère, il s'en démit. L'ambition du Cardinal sembla allumer celle de son frère le Chartreux; Dom Alphonse, qui vivait depuis vingt ans dans la retraite & dans l'oubli, voyant son frère parvenu au faîte des grandeurs & de la fortune, se trouva trop grand pour sa cellule, & ses vœux lui semblèrent moins forts que son ambition; il les rompit, sortit du cloître, fut nommé à l'archevêché d'Aix, puis à celui de Lyon; enfin le Pape Urbain VIII le fit Cardinal (1). tuts qui furent renouvelés par Lancelot, Evêque de Luçon. Ce Prélat légua, en 1472, 100 livres tournois à son Chapitre, pour qu'à chaque jour de l'année, pendant sa vie, le Diacre dit à la grand-messe aux affittans : Souvenez-vous de prier pour notre Seigneur révérend Evêque; & après sa mort, d'y substituer ces paroles ; Souvenez-vous de prier pour notre défunt Seigneur révérend Evêque de bonne mémoire, Lancelot du Fau, cidevant Evêque de cette église; cette fondation s'exécute encore. ( Les actions de ce Prélat n'annonçaient pas une vertu bien solide, ni une conduite bien réfléchie. Aux approches du trépas, il sentit naître des remords cruels, DU POITOU. 38 --- Page 38 --- DESCRIPTION Henri de Barrillon, Evêque de Luçon à la fin du siècle dernier, apporta dans cette dignité des vertus plus conformes à l'esprit évangélique; il ne sollicita point ce bénéfice comme c'est l'usage, mais on le sollicita pour l'accepter. Il regardait cette dignité comme un fardeau au dessus de ses forces; bien différent des autres Evêques, dont la conduite peu délicate a autorisé souvent tant de déclamations, il ne voulut jamais posséder plusieurs bénéfices à la fois: après sa promotion à l'épiscopat, il se démit d'un prieuré dont le revenu était considérable, se contenta de son patrimoine pour sa subsistance, & consacra tous les revenus de son évêché à des œuvres de charité. J'ai fait mention des vertus de ce Prélat, parce qu'elles sont extraordinaires. DESCRIPTION. La ville de Luçon, située dans une plaine marécageuse, est petite; au centre s'élève la cathédrale, qui est d'une belle construction gothique. La flèche était autrefois d'une hauteur considérable, mais la cime en qui lui firent plusieurs fois échapper ces mots: J'aimerais mieux mourir Dom Alphonse, que Cardinal de Lyon. Il se fit lui-même cette épitaphe: Pauper natus fum, paupertatem vovi, pauper morior, & inter pauperes sepeliri volo. « Je suis né pauvre, j'ai fait vœu de pauvreté; je meurs pauvre, & je veux être inhumé avec les pauvres ». Dans cette épitaphe, ce bon Prélat n'ose pas dire qu'il avait vécu pauvre avec les revenus immenses de l'évêché de Lyon & de plusieurs abbayes. C iij --- Page 39 --- DESCRIPTION fut abattue par le tonnerre. Le sol de cette église est plus bas que celui des rues de sept à huit pieds, ce qui ferait croire que, lors de la construction de cet édifice, le terrain était bien moins élevé qu'aujourd'hui, & que la crainte des inondations a nécessité cette élévation. On vient de faire exécuter dans cette église plusieurs réparations qu'on pourrait nommer embellissemens, si elles avaient été dirigées par un goût plus pur & plus raisonné. Dans cette église est déposé le cœur du respectable Evêque dont nous avons admiré les vertus, de Henri de Barrillon; on y voit son épitaphe gravée en lettres d'or sur une table de marbre; c'est un monument que le chapitre a cru devoir ériger à la mémoire chérie de ce bon Prélat. L'Evêque est Chanoine du chapitre, & possède une prébende; il est aussi Seigneur temporel de la ville, & il prend la qualité de Baron de Luçon. Luçon ne contient qu'une seule église paroissiale, située à une des extrémités de la ville, & au nord. Il y a trois maisons religieuses, les Capucins, les Ursulines, & les Dames de l'Union chrétienne; on y trouve aussi un Séminaire dirigé par MM. de Saint-Lazare, un hôpital assez commodément construit, & une maison de charité établie depuis environ une vingtaine d'années. Les rues sont mal-propres & humides, surtout en hiver; elles n'ont ni pente ni égout, & ne sont jamais nettoyées. Le pavé étant d'une DU POITOU. 40 --- Page 40 --- DESCRIPTION espèce de pierre calcaire très-tendre, qui, suivant la saison, forme de la boue ou de la poussière, contribue encore à la mal-propreté de ces rues. ÉVÉNEMENS remarquables. Les Protettans, en 1568, après la retraite du Comte du Lude, vinrent attaquer Luçon. Cette ville, qu'on avoit fortifiée pendant les guerres des Anglois, étoit alors sans défense, il n'y avoit de fort que la cathédrale. Un Chanoine nommé Chantecler, commandoit quelques soldats catholiques qui s'y étoient retirés. Ce Prêtre eut la main droite emportée d'un coup de feu; alors il se servit de la gauche fort adroitement, & tiroit toujours presque à coup sûr; son courage anima celui du peuple & des soldats, qui, renfermés dans l'église, se défendirent pendant quelques temps, & tuèrent un grand nombre d'assiégeans; mais enfin les portes furent enfoncées, les Protettans entrèrent dans l'église, la pillèrent, massacrèrent ceux qui s'y trouvoient, & le Prêtre Chantecler fut pendu. Le Comte du Lude se remit en marche pour secourir Luçon; mais il étoit trop tard : il laissa sa troupe en quartier d'hiver à Fontenai; les soldats en étoient si mal disciplinés, qu'ils coururent la campagne, & pillèrent indifféremment amis & ennemis. Dans la suite, Puigaillard prit Luçon sur les Huguenots, y fit bâtir un fort, & creuser un fossé de cinquante pieds de profondeur, dont il entoura une partie de la ville; il fit aussi élever quatre éperons de vingt-quatre pieds, & C iv --- Page 41 --- DESCRIPTION having coupé les digues, il inonda tous les environs : cette place ainsi fortifiée pouvoit opposer une assez longue résistance. Le brave la Noue, Capitaine Protestant, ayant appris qu'il y avoit peu de vivres dans Luçon, & sachant que le fort génoit extrêmement les habitans de la Rochelle, vint avec de la cavalerie, de l'infanterie françoise, trois cents lansquenets & trois pieces de canon affiéger cette ville. Puigaillard accourut au secours de la place; mais sa marche fut découverte. Trois compagnies Protestantes restèrent au siège, & le surplus de l'armée marcha au devant des ennemis. Pluviaux, Capitaine Protestant, tomba avec sa troupe sur l'armée Catholique, qui fut taillée en pièces. Le carnage eut été bien plus grand si la Noue, aussi brave que modéré, n'eut arraché les vaincus des mains des soldats, & sur-tout des Lansquenets qui étoient les plus acharnés au massacre. Il périt dans ce combat cinq cents Catholiques, on fit huit cents prisonniers. Le fort de Luçon fut rendu; plusieurs soldats de la garnison aimèrent mieux se faire tuer que de se laisser défarmer. Un cornette se défendit avec tant d'opiniâtreté, qu'on ne put lui arracher son drapeau qu'avec la vie. La Noue prit beaucoup de peine pour réprimer la fureur des soldats indisciplinés; il ne put cependant empêcher tous les désordres qu'ils commirent. Les équipages du Commandant de Luçon ayant été pillés contre la foi du traité, il lui fit donner quatre cents écus pour le dédommager de cette perte. DU POITOU. 42 --- Page 42 --- DESCRIPTION POPULATION. On compte dans cette ville environ cinquante ou soixante maisons de Noblesse, un petit nombre de Bourgeois, quelques Marchands, beaucoup d'Ouvriers ou Manœuvres, & en tout quatre à cinq mille habitans. ENVIRONS. La situation de Luçon, dans un pays marécageux, rend fort insalubre l'air de cette ville. L'eau qu'on y boit est très-mauvaise; il y a peu de puits qui aient des sources; dans des temps de sécheresse elles tarissent; alors les pauvres sont obligés de boire de l'eau des fossés: cette eau, infectée par des végétaux & par les insectes qui s'y putréfient, cause plusieurs maladies qui sont encore aggravées ou multipliées par la mauvaise nourriture du peuple. Les Artisans, pour la plupart, ne vivent que de pain d'orge, avec des coquillages, & de quelques mauvais poissons qu'ils tirent des eaux bourbeuses des marais. Le canal qui aboutit à la mer, a contribué à dessécher une grande partie des marais qui sont au sud de Luçon, & à entretenir, par sa navigation, le commerce de cette ville; ce commerce, peu considérable, consiste en bois de construction, en bois à brûler, en blés & en vins, & se fait sur-tout entre Luçon & Marans. Les environs de Luçon n'offrent que des plaines & des marais que l'on distingue en marais desséchés & en marais mouillés. Les marais desséchés s'étendent du sud à 43 --- Page 43 --- DESCRIPTION l'ouest ; ils sont cultivés cependant : dans de certaines années, les grandes pluies d'automne ramollissent ce terrain & l'inondent. Toute cette partie est bordée de bois & de broussailles nommés dans le pays Aubrayes, dans lesquels on pratique des fossés à vingt pieds de distance, chacun pour parer aux inondations. « Ces aubrayes, dit M. Bouquet, Médecin de l'hôpital de Luçon, d'après lequel nous donnons ces détails, se détruisent journellement ; on ne travaille pas à les renouveler, à cause de leur peu de produit, & l'on gagne à en faire des prairies : immédiatement après le défrichement, le bénéfice n'est pas sensible, parce que le foin se trouve alors rempli de joncs, de roseaux & de ronces ; mais par la suite la récolte devient plus abondante & de meilleure qualité ». Les marais mouillés se trouvent entre le sud & le sud-est de Luçon ; ils ne sont pas entièrement desséchés. La Sèvre & la rivière de Vandée, qui vient de Fontenai, dont ces marais sont l'égout, y entretiennent les inondations. Les dissérens canaux qui se dégorgent dans le canal de Luçon, & de là à la mer, étant insuffisants pour contenir, dans des saisons pluvieuses, l'eau de ces deux rivières, elle se répand dans les marais voisins : il est des années où ils ne sont entièrement desséchés qu'au mois de juin ; on y recueille du mauvais foin. La partie du sud est la mieux cultivée des environs de Luçon ; il y a des prairies, des pacages & des terres labourables. DU POITOU. 44 --- Page 44 --- LES SABLES D'OLONNE. Petite ville & port du bas Poitou, située sur la côte, à quatorze lieues de la Rochelle, à dix de Luçon & à trente-cinq de Poitiers. Cette ville, qui n'est pas fort ancienne, fut afflégée en 1570 par l'armée des Calvinistes, commandée par la Noue. Cette place avait été fortifiée, & était défendue par le Vice-Amiral Landereau, qui résista quelque temps, mais qui céda bientôt à la supériorité des forces. La place fut prise d'affaut & pillée; les soldats Calvinistes y trouvèrent tant d'or & d'argent, qu'ils purent à peine l'emporter; la plupart s'embarquèrent pour la Rochelle, sous la conduite des Pilotes des Sables, qui, par une fausse route, les firent aborder en Bretagne, où ils furent dévalisés par les paysans. Les habitants d'un bourg voisin du port des Sables, nommé la Chaume, Calvinistes zélés, & animés par une ancienne jalousie contre les habitants Catholiques de cette ville, en rasèrent le château & les retranchements, & démolirent une partie des fortifications. Le Vice-Amiral Landereau prit la fuite; mais il fut arrêté dans les marais par des soldats qui étaient sur le point de le tuer, lorsque Cressonnière arriva, & le tira de leurs mains. Il fut conduit à la Rochelle. Les habitants de cette ville, auxquels il avait fait beaucoup de mal, demandèrent sa mort, & on l'aurait exécuté si le Roi n'eût averti les Rochelois que le Baron de Rency, prisonnier Protestant, aurait le même sort que Landereau. 45 --- Page 45 --- DESCRIPTION DESCRIPTION. La situation du port des Sables d'Olonne, & les travaux considérables qu'on y fait depuis long-temps exécuter, peuvent le rendre très-intéressant pour le commerce du Poitou. Le Port est très-sûr pour les navires; les marées y sont de trois heures & demie, les jours de nouvelle & pleine lune, & montent de seize à dix-huit pieds; un bâtiment qui n'exigeroit que dix pieds d'eau, peut y entrer & en sortir dans les moindres marées: à l'entrée du port, s'étend sur la gauche, & jusqu'au peu en avant dans la mer, une pointe de rochers toujours découverts, à l'extrémité de laquelle est une jetée; à droite est un beau quai terminé en fer à cheval, & qu'il faut ranger de près en entrant comme en sortant, pour éviter les rochers. Tous ces ouvrages ont été exécutés par les soins de M. de Blossac, Intendant du Poitou. Le danger appelé les barges d'Olonne, situé à une lieue du port, & à trois quarts de lieue de terre, est une chaîne ou amas de rochers escarpés, couverts à mer haute, & découverts à basse mer. Les travaux qui doivent assurer à ce port une plus grande importance, se continuent avec beaucoup d'activité. La ville des Sables a toujours joui de la réputation de produire d'excellens Matelots & d'habiles Pilotes; les habitans, nés marins, en ont le courage, l'activité, & la rudesse; ils arment pour la pêche de la morue verte & sèche, pour le banc de Terre-Neuve, l'Île-Royale & les côtes du Petit Nord; ils sont aussi DU POITOU. 46 --- Page 46 --- DESCRIPTION la pêche de la fardine depuis la fin d'avril jusqu'au mois de septembre, ainsi que celle de la drège, qu'ils nomment la drague, depuis septembre jusqu'à la fin d'avril : cette dernière pêche est devenue beaucoup plus avantageuse qu'autrefois. Cette ville fait encore un grand débit de sel; elle en envoie à Bordeaux ou à la Rochelle neuf à douze cents charges par année; elle envoie aussi, depuis peu de temps, du blé à Bordeaux & à Bayonne, & cette nouvelle branche de commerce commence à prendre faveur : les deux nouveaux chemins qui conduisent l'un à Beauvoir, l'autre à Saumur, accroîtront les affaires de ce port, & les exportations de la province. A une lieue & demie des Sables est une mine de plomb où se trouve aussi de l'argent & du cuivre; elle fut ouverte au mois d'avril 1779; l'exploitation pourra en devenir très-avantageuse. LA GARNACHE, Bourg situé dans le diocèse de Luçon, de l'élection des Sables d'Olonne, à quatre lieues de la petite ville de Beauvoir, qui est sur les bords de la mer, proche la bande de terre qui sépare le Poitou de la Bretagne, appelée les Marches. Ce lieu, qui appartenait à la maison de Rohan, est célèbre dans l'Histoire par le siège qu'il soutint en 1588, du temps des guerres de la Ligue : il n'étoit alors guère plus considérable qu'il n'est aujourd'hui, & consistait seu- 47 --- Page 47 --- DESCRIPTION lement en une petite ville & un château; l'enceinte étoit en grande partie défendue par un étang. Duplessis Geclé, qui en étoit Gouverneur, fit ajouter quelques fortifications aux anciennes. Henri, Roi de Navarre, y envoya le Baron de Vignoles & le sieur de Saint-Georges avec des troupes; quoique la place ne fût guère soutenable, on fit toutes les dispositions pour opposer aux ennemis une honorable résistance. Le 16 décembre 1588, on eut avis de l'arrivée des troupes royales, qui furent bientôt dans les faubourgs, dont elles s'emparèrent, quoiqu'avec beaucoup de difficulté; on fit plusieurs escarmouches, sans y rien exécuter de décifif de part & d'autre. Cependant le canon arriva; les affiégés firent de nouveaux préparatifs pour y résister, mais le froid étoit fi fort & la terre figele, que dans une heure on ne pouvoit ouvrir un pied de terre pour faire des retranchements. Duplessis, malgré la foibleffe de la place, avoit refusé, à deux reprises, les propositions des affiégés, lorsqu'un soldat Wallon, de l'armée des affaillans, s'avança vers la ville en criant: Vive Navarre! Monsieur de Guise est mort, & Nior est pris! Henri III venoit en effet de faire affaffiner à Blois le Duc de Guise, & Henri IV de prendre la ville de Niort; ces nouvelles consolantes pour les serviteurs du Roi de Navarre, furent entendues des affiégés, & leur courage en fut ranimé. DU POITOU. 48 --- Page 48 --- DESCRIPTION Cependant les ennemis ayant fait une brèche considérable, se disposaient à monter à l'assaut, & les assiégeant à les bien recevoir; un gros d'armée s'avança tête baissée vers la brèche, malgré le feu de l'artillerie; l'eau du fossé étant gelée, & la glace étant forte, leur approche en fut plus facile; ils pénétrèrent même dans les forts, mais ils trouvèrent une résistance opiniâtre, & furent repoussés sivivement, que plusieurs restèrent sur la place; quelques-uns, fuyant en désordre, se jetèrent du haut des murs dans les fossés, & la glace s'étant rompue sous eux, ils se noyèrent. Dans cet assaut il fut fait des prodiges de valeur; on vit cinquante hommes défendre pendant près d'une journée deux brèches assailies par une partie de l'armée royale. Mais un événement de ce siège, à la fois touchante & tragique, mérite bien d'être rapporté; événement d'autant plus remarquable, que le sentiment noble & délicat qui en fut la cause, étoit plus rare dans ces temps de troubles, ou un courage barbare, une furieuse animosité excitoient les deux partis, & les portoient à des crimes atroces. Avant l'assaut, le Baron de Vignoles fut chargé, avec dix hommes armés & quinze arquebusiers, de défendre une brèche; ce poste étoit dangereux. Vignoles avait dans l'armée des assiégeant un ami nommé Poisson, Commissaire des guerres; ce jeune homme, persuadé que ceux de la ville ne pourroient résister long-temps à l'assaut qu'on préparoit, & que les jours de son ami étoient fort exposés, pria un Capitaine d'un régiment qui devoit 49 --- Page 49 --- DESCRIPTION monter à l'affaut, de lui laisser porter son enseigne, afin d'entrer un des premiers dans le fort, & de sauver, au péril de sa vie, celle de son ami Vignoles. Plein de cette idée, Poisson, malgré le feu d'artillerie, s'approche des premiers vers la brèche que son ami Vignoles défendait avec un courage héroïque; il s'avance vers lui; mais la visière de son casque étant baissée, Vignoles ne peut le reconnaître, & ne voyant en lui qu'un ennemi plein d'audace, il lui tire deux coups d'arquebusade, & le renverse à terre. On présume bien quelle fut la douleur de Vignoles en apprenant qu'il venait de tuer un ami qui exposait sa vie pour lui sauver la sienne. Le Duc de Nevers commandoit l'armée des affaillans; il fit annoncer à la garnison que le projet du Roi de France était de se réunir au Roi de Navarre contre les Ligueurs, & que si on persistait à tenir plus long-temps la place, cette résistance deviendrait fort inutile, & préjudiciable aux deux partis; en conséquence il proposa une capitulation honorable, par laquelle il accordait huit jours pour que les affiégés s'èsent avertir le Roi de Navarre, au bout duquel temps ils devoient guider la place. Les affiégés, affoiblis & manquant de beaucoup de choses, acceptèrent des propositions aussi avantageuses, & ils députèrent auprès du Roi de Navarre. Huit jours s'étant écoulés sans qu'on eût reçu des nouvelles de ce Prince, ils sortirent de la ville comme ils l'avaient promis. Le Duc de Nevers, voyant la bonne foi des affiégés, en usa noblement avec eux; il fournit due DU POITOU. 50 --- Page 50 --- DESCRIPTION des chariots pour le transport des bagages & des bleffés; ceux qui étoient trop malades pour supporter la route, eurent la permission de rester, avec assurance d’être bien soignés. Une chose qui prouve combien étoient mal disciplinées les troupes de ce temps-là, c’est que le Duc de Nevers, pour empêcher les insultes que ses soldats auroient pu faire à ceux de la place, les fit sortir hors de la vue de l'armée, dit l’Auteur de la relation de ce siège, pour n’être molestés de personne. Ledit sieur de Nevers se trouva en personne à leur issue, continue le même Ecrivain, peu accompagné, & fit rallumer les mèches aux soldats, saluant humainement un chacun. Le Roi de Navarre, averti de la capitulation de Garnache, étoit parti promptement de la ville de Niort, pour arriver au secours de cette place; mais un événement malheureux l'arrêta au milieu de sa marche. Ce Roi, l’idole des François, tomba malade en route; il voyageoit toujours à cheval & armé; le froid, qui étoit excessif, l’obligea de mettre pied à terre, & d’aller à pied pour s’échauffer; s’étant ensuite arrêté dans un village du Poitou appelé Saint-Péré, il fut attaqué d’une fièvre putride, & ne put continuer sa route. On le transporta dans un petit château voisin du village; la maladie devint si grave, qu’on commença à désespérer de lui. « Il ne laissa toutefois, autant que le mal qui étoit aigu & violent lui permettoit, dit l’Auteur de la relation citée, de pourvoir & ordonner des affaires de l’armée, selon les occurrences... Partie IV. D --- Page 51 --- DESCRIPTION Il manda par toutes les églises circonvoisines qu'on priât extraordinairement Dieu pour lui; ce qui fut fait de tous avec autant de ferveur que de deuil (1) ». le Duc de Nevers s'étant emparé de la Garnache; fut bientôt obligé d'abandonner cette place. L'affaiffinat du Duc de Guise avait changé entièrement les affaires des Ligueurs; il revint à Blois avec ce qui lui refoit de son armée, abandonna les autres places qu'il avait prises dans le Poitou, telles que Mauléon & Montagu (2), & quelque temps ( Le 13 janvier 1589, cette nouvelle fut apportée à la Rochelle; on vit alors ce qu'on a vu depuis à Paris lors de la maladie de Louis XV. Il était sept heures du soir, les cloches sonnèrent pour affembler le peuple dans les temples, « Tous indifféremment, jusqu'aux enfants & servantes, quittaient les maisons pour y courir. La foule & la multitude du peuple était telle, que plusieurs ne pouvant entrer aux temples, qui regorgeaient, s'en retournèrent fort tristes, & néanmoins répondant, par prières particulières, aux publiques qui se faisaient avec beaucoup de deuil & de larmes; car peu ignorait la grandeur de l'affliction pour toute la France en général, si Dieu, en cette saison si troublée & confuse, eut retiré ce premier Prince du Sang, doué de tant de graces. Les prières extraordinaires furent aussi continuées plusieurs jours, jusqu'à tant qu'on entendit certainement le commencement de sa santé. Siège de Garnache, Mémoires de la Ligue, tom. II. ( Ces deux places du bas Poitou furent prises l'une après l'autre par la même armée, commandée par le Duc de Nevers; Mauléon, aujourd'hui nommée Châtillon, fut pris le premier; ni la ville ni le château n'étaient capables de résister: aussi tôt que le canon en fut approché, le sieur de Villiers; à qui Henri IV DU POITOU. 52 --- Page 52 --- DESCRIPTION apavoit donné le gouvernement de cette place, s’offrit de capituler. La capitulation étant faite, les armes rendues, les régimens de Brigneux & de la Châtaigneaus s’approchèrent des murailles qui étoient abandonnées, entrèrent par trahison dans la ville, tuèrent ou blessèrent tous ceux qui se trouvèrent de la garnison. Le sieur de Miraumont, qui commandait dans l'armée des Ligueurs, & qui avait reçu la capitulation, fit d’inutiles efforts pour s’opposer à cette perfidie, & aux brigandages d’une foule de Gentillâtres & de soldats affamés de butin & de sang, qui tuèrent de sang froid un grand nombre d’habitants, & tuèrent leurs maisons au pillage. Voilà quels étoient la plupart des guerriers de ce temps-là. ( Un autre monastère de la même île est nommé Notre-Dame la Blanche, parce qu’il est occupé par des moines de Cîteaux, qui sont habillés de blanc. D lij --- Page 53 --- DESCRIPTION il fut richement doté par Charlemagne & par Louis-le-Débonnaire. Vers le milieu du neuvième siècle, les Normands, attirés par les richeffes que renfermoient cette maison, la ravagèrent & en pillèrent les trésors. Les Moines, pour éviter la mort, prirent la fuite, & cachèrent le corps de Saint-Philbert. Après le départ des brigands, ils revinrent dans l'île, enlevèrent les reliques qu'ils avoient cachées; & dans la crainte d'une nouvelle incursion, ils abandonnèrent leur monastère, & se retirèrent auprès de Loudun, où Charles-le-Chauve leur donna plusieurs terres & domaines. Dans des temps plus prospères, l'abbaye de Noirmoutier fut de nouveau habitée par des religieux Bénédictins. Les privilèges & les exemptions qu'on accorda aux habitans y formèrent une petite ville. En 1172, on fonda dans la même île l'abbaye de Notre-Dame-la-Blanche; cette abbaye, d'abord établie dans l'île des Piliers, fut, à cause de l'incommodité du lieu, transférée dans celle de Noirmoutier par Pierre de la Garnache, qui leur donna des terres avec l'île des Piliers; plusieurs autres Seigneurs du Poitou concoururent à enrichir ce monastère. En 1562, les Prorestans ravagèrent cette abbaye; le Religieux qui en étoit alors Abbé, ne jouifloit pas d'une grande réputation; il s'appeloit Jean-Cahuau, les Auteurs de Galia Christiana disent qu'il étoit un loup sous la peau d'une brebis, & qu'il vaut mieux se taire fur son compte que d'en parler. Dom Denis l'Argentier porta, au commencement du DU POITOU. 54 --- Page 54 --- DESCRIPTION dix-septième siècle, la réforme dans ce couvent, qui en avait besoin pour l'honneur de l'ordre. DESCRIPTION. Cette île est séparée du continent par un courant de mer si rapide, qu'on ne peut y aborder qu'une seule fois par jour, à la faveur du reflux & lorsque le vent est calme; elle a environ sept lieues de longueur sur une de largeur; elle est fort étroite depuis la barre du Mont, jusqu'au Bourg de Barbastre; mais ensuite elle s'élargit en approchant de la ville de Noirmoutier. Cette île, en 1674, fut prise par les Hollandais, & fut taxée à quatorze mille écus d'or pour la rançon de quatre des principaux habitants qui avaient été amenés en otage; elle contient la petite ville de Noirmoutier, où est le monastère qui lui a donné son nom: ce monastère n'est plus aujourd'hui qu'un des anciens prieurés électifs & conventuels auquel le Roi nomme en vertu du concordat. La ville contient environ deux ou trois mille habitants. Dans la même île est de plus un bourg nommé Barbastre, peuplé d'environ quinze cents ames. En allant de ce bourg à la ville, on trouve beaucoup de marais salans & quelques terres labourables; en général, le sol de cette île est peu fertile; on y cultive quelques vignes qui produisent du mauvais vin, point de pâturages, & par conséquent point de bestiaux. Le commerce du sel, du blé, la pêche & la navigation forment toutes les ressources de ces Insulaires. D lij --- Page 55 --- DESCRIPTION Un tiers de cette île appartient au Roi, comme Seigneur & Marquis de Noirmoutier, l'autre tiers aux Ecclésiastiques & Bénéficiers, & le dernier tiers aux habitans, dont les neuf dixièmes sont marins; ils ont toujours fourni d'excellens Matelots. L'île de Noirmoutier nous offre, en petit, ce chef-d'œuvre de l'industrie humaine que l'on admire en Hollande. La superficie du sol est à douze pieds au-dessus de la mer; des digues artificielles, qui occupent un espace de onze mille toises, la défendent contre la fureur des flots. Les habitans, par leur industrieuse activité, ont enlevé à la mer un terrain qui lui appartenait, & qu'elle semble continuellement disputer à ces laborieux Insulaires qui travaillent sans cesse à réparer ses ravages; le pays ne fournissant aucune pierre, ils sont obligés d'aller à une lieue & demie arracher & transporter des monceaux de rochers qui peuvent seuls résister aux efforts des vagues, & préserver l'île d'une inondation dont elle est toujours menacée. Un autre fléau accroît le malheur des habitans; un tiers de l'île est formé de sables mouvants que le vent enlève & disperse dans les champs, dont il détruit les espérances. En 1763, plus de dix maisons de la paroisse de Barbastre furent ensevelies sous ces sables, & l'on y voit encore le sommet d'un moulin qui semble rester comme un monument de ce désastre. On a remarqué que cette île, qui produit beaucoup au Roi, ne coûte presque rien à l'État; c'est aux frais des habitans que les digues, les DU POITOU. 56 --- Page 56 --- DESCRIPTION ports, les canaux, les chemins, les ponts, les édifices publics, &c., sont entretenus; en temps de guerre, ce sont eux qui composent une milice qui veille nuit & jour à la garde de l'île, & ils ne retirent, pour ce service, aucune espèce de rétribution. Leur précieuse activité ne se borne pas à la conservation de leur île; en temps de paix comme en temps de guerre, leur courage, leur habileté, leur industrie se font remarquer au dehors, dans les combats & dans les courses maritimes, dans l'art de la navigation & dans le commerce. Ces Insulaires, qui ne doivent presque rien à la nature & à l'État, payent des droits considérables aux Seigneurs de l'île; le Roi étant le premier Seigneur, réunit à son domaine le principal revenu qu'elle produit. Ils étoient exempts de toute espèce d'impositions; leurs exemptions & leurs privilèges, mérités à tant de titres, accordés depuis plusieurs siècles, confirmés par une longue suite de Rois, n'ont pas été respectés par l'esprit progressif de la fiscalité. L'établissement des droits du papier timbré, du contrôle, d'infinuation, &c., y portèrent les premières atteintes; vers la fin du règne dernier, l'Abbé Terray les a anéantis entièrement, en imposant les habitants aux taxes ordinaires. Au commencement du règne suivant, les habitants députèrent en Cour pour obtenir l'exécution de leurs privilèges, & faire valoir tous leurs droits; ils ne purent obtenir ce qu'ils demandaient, l'ogre fiscal n'avait plus d'oreilles. Ces Insulaires, accablés sous tant de charges, D iv --- Page 57 --- FONTENAI-LE-COMTE. Ville, chef-lieu d'une élection, située dans un vallon, sur la petite rivière de Vendée, à huit lieues de la Rochelle, à sept de Niort, à vingt-six de Nantes & à vingt de Poitiers. ORIGINE. Cette ville a pris son nom d'une fontaine abondante & d'un ancien château où les Comtes de Poitou ont fait long-temps leur demeure. DESCRIPTION. Fontenai est une petite ville entourée de quatre faubourgs nommés de DU POITOU. 58 --- Page 58 --- DESCRIPTION Saint-François, des Loges, du Pui Saint-Martin & du Marchou; les premiers sont très-spacieux & plus grands que la ville. Dans l'enceinte de la ville est une seule église paroissiale, sous le titre de Notre-Dame. Cette église, qui fut ruinée, en 1368, & reconstruite en 1600, est vaste & belle. En 1745, on y fit plusieurs réparations. Le clocher est une des plus belles flèches du royaume par sa hauteur & par la légèreté de sa construction. Moreau, Curé de cette église, vécut & mourut comme un Saint. Par son testament il prescrivit de ne point mettre son nom sur sa sépulture, on se contenta d'y graver ces mots : Dilectus Deo & hominibus ; il fut un des premiers fondateurs de l'hôpital Saint-Jacques : sa vie a été imprimée en 1719. L'église de Saint-Jean, située dans le faubourg des Loges, est très-ancienne; on y voit une inscription datée de l'an 1001. L'église de Saint-Nicolas est située dans le même faubourg. Dans le sanctuaire, & contre le mur de l'autel, du côté de l'Epître, on voit les armoiries du Cardinal Charles de Bourbon, avec cette courte inscription : Obiit piiffimus Princeps nono maii 1590 ; le cœur & les entrailles de ce Cardinal sont déposés en cet endroit. Ce Cardinal était frère puîné d'Antoine de Navarre, père d'Henri IV; les Ligueurs l'avoient créé Roi de France, sous le nom de Charles X, & on battait monnaie à son coin. Ce Prince avait plus de bonhomie que d'esprit. La qualité de Roi de France qu'il se laiffa 38 --- Page 59 --- DESCRIPTION donner au préjudice de son neveu, premier Prince du Sang, obligea les Royalistes à le retenir prisonnier; il fut transféré de Chinon à Maillezais, où il fut mis sous la garde de d'Aubigné, & puis à Fontenai-le-Comte (1). ( Les Ligueurs firent plusieurs efforts pour retirer ce Prince de prison. Le Roi d'Espagne publia une déclaration par laquelle il exhortait tous les Princes chrétiens de s'unir pour délivrer le très-chrétien Roi de France Charles X, injustement détenu en captivité; on fit pour la délivrance des prières publiques; quelques Ligueurs tentèrent diverses entreprises pour la liberté. Lorsqu'il fut transféré de Chinon à Fontenai, la Duchesse de Retz tâcha de corrompre la fidélité de d'Aubigné, qui était chargé de la garde de ce Prince; elle lui députa un Gentilhomme chargé d'une lettre de promesse, & de deux cent mille écus comptant pour laisser évader le prisonnier. D'Aubigné fit réponse au porteur qu'il n'avait qu'à s'en retourner comme il était venu, & que s'il ne lui avait pas accordé un sauf-conduit, il l'enverrait pieds & poings liés au Roi son maître. Quelque temps après, le Comte de Brissac, détermina un Capitaine nommé Dauphin, qui depuis longtemps exerçait des brigandages dans le bas Poitou, d'aller affaiblir d'Aubigné, de s'emparer du château de Maillezais, & de mettre le prétendu Roi Charles X en liberté. D'Aubigné, averti de ce projet, se rendit au lieu indiqué par Dauphin, qui lui avait demandé un secret entretien, & lui parla de la sorte: On m'a voulu empêcher de venir parler à toi, comme soupçonné d'avoir pris charge de me tuer; mais je n'en ai rien voulu croire: cependant si tu as conçu ce dessein sur moi, voici deux poignards dont je te laisse le choix, afin qu'avec armes pareilles tu parachèves ton entreprise, & voilà un bateau que j'ai fait venir exprès pour que tu te puisses sauver au-delà des marais si le sort des armes t'est favorable. Étonné de tant de franchise & de générosité, Dauphin jette son épée aux pieds de d'Aubigné, & lui donne des marques de la plus parfaite soumission. DU POITOU. 60 --- Page 60 --- DESCRIPTION Ce pauvre Roi mourut dans cette prison d'une rétention d'urine qui lui donna la fièvre continue. Quelques temps avant sa mort, Vernages, son ancien domestique, lui remonta qu'il auroit mieux fait à son âge de n'être jamais entré dans la Ligue; il lui répondit : « Pensez-tu que je ne sache pas bien qu'ils en veulent à la maison de Bourbon, & qu'ils n'eussent cessé de faire la guerre, quand même je ne me fusse pas joint avec eux? pour le moins, tandis que je suis avec eux, c'est toujours Bourbon qu'ils reconnaissent. Le Roi de Navarre, mon neveu, cependant fera sa fortune; ce que j'en fais n'est que pour la conservation de mes neveux ». Dans le même faubourg des Loges, on trouve plusieurs communautés, celle des Jacobins qu'on appelait autrefois le couvent des Cent Frères, des hôpitaux, & un couvent de Capucins où est inhumé Raoul, premier Evêque de la Rochelle. Le couvent des Cordeliers a été bâti par un Evêque de Luçon; ce fut dans ce monastère que le célèbre Rabelais prit l'habit de Saint-François. Nicolas Rapin avait fait bâtir aux portes de cette ville une des plus belles maisons de Fontenai, nommée Terre-Neuve; MM. de Saint-Lazare en ont fait l'acquisition vers l'an 1700. Nicolas Rapin, célèbre par des Poésies latines pleines d'élégance, naquit à Fontenai-le-Comte en 1540; il fut Vice-Sénéchal de cette ville: M. de Harlay, l'attira à Paris, & lui fit obte- 61 --- Page 61 --- DESCRIPTION nir la charge de Lieutenant de Robe Courte; Quelque temps après, Henri III l'honora de celle de Grand Prévôt de la Connétable; dans cette place il montra beaucoup de vigilance & de fermeté, & se fit un grand nombre d'ennemis; enfin, après avoir effuyé plusieurs disgraces, il obtint sa retraite, & vint, en 1598, à Fontenai, où il s'occupa à bâtir sa jolie maison de Terre-Neuve dont nous avons parlé, & fut laquelle il fit placer cette inscription : Vents, soufflez en toute saison Un bon air en cette maison; Que jamais ni fièvre, ni peîte, Ni les maux qui viennent d'excès, Envie, querelles & procès, Ceux qui s'y tiendront ne molestent. On voit dans cette ville des halles très étendues, où se tiennent les foires; on remarque sur tout une belle fontaine qui a donné, à ce qu'on présume, son nom à la ville, qui porte pour blason, azur à une fontaine d'argent, avec cette légende : Fonteniacum, felicium ingeniorum Scaturigo : « Fontenai, source abonante d'heureux génies ». Il est sorti en effet plusieurs gens distingués de cette ville; tels sont François Viette, le plus grand Mathématicien de son temps; Tiraqueau, célèbre Jurisconsulte (1); Barnabé Brisson, Magistrat ( Tiraqueau étoit fort estimé par les Savans de son temps; il fut sur-tout célèbre par deux sortes de fécon- DU POITOU. 62 --- Page 62 --- DESCRIPTION célèbre par son savoir, par son éloquence & par sa mort; il fut pendu au petit Châtelet par la faction des seize. ÉVÉNEMENS remarquables. Pluviaux, à la tête d'un parti Protestant, prit, en 1568, Fontenai. Ceux du château voulurent faire résistance; quand ils virent qu'on mettoit le feu aux portes, que les échelles étoient dressées, & que l'escalade étoit commencée, il se rendirent, sous la promesse qu'on leur fit de leur accorder la vie; mais cette promesse ne fut point remplie, la garnison fut massacrée, & le Commandant Haute-Combe fut conduit à la Rochelle, où il fut exécuté à mort. Le 17 juin 1570, le célèbre la Noue vint afféger Fontenai du côté de la porte Saint-Michel; étant monté sur une éminence pour observer ce qui se faisait dans la ville, il eut dités sur lesquelles on fit une épigramme latine, qu'on a traduite ainsi: Tiraqueau, second à produire, A mis au monde trente fils; Tiraqueau, second à bien dire, A fait pareil nombre d'écrits : S'il n'eût point noyé dans les eaux Une semence aussi seconde, Il eut enfin rempli le monde De Livres & de Tiraqueaux. Tous les ans Tiraqueau faisait un livre, & sa femme ne enfant; on assure cependant que le nombre des Livres excédait celui des enfants. 63 --- Page 63 --- DESCRIPTION le bras cassé d'un coup d'arquebuse, ce qui l'obligea de laisser à Soubise la conduite du siège (1). Les habitants se rendirent, contre l'avis de Nicolas Rapin, qui étoit alors Maire de la ville ; c'est pourquoi les Protestans, qui ne l'aimoient pas, ne voulurent point le comprendre dans la capitulation. Rapin, pour échapper à la mort, se sauva déguisé en domestique, & se retira à Niort. Le 20 septembre 1574, le Duc de Montpensier mit le siège devant Fontenai ; cette place étant fortifiée à la hâte par la Noue, & dépourvue d'artillerie, ne pouvoit opposer une longue résistance. Les assiégeans lirent une brèche, & y montèrent ; mais ils furent chaudement accueillis par ceux de la ville, qui se défendirent toujours avec avantage ; enfin, ne pouvant plus résister à tant de force, ils pensèrent à capituler. Saint-Etienne, qui commandait dans la place, demandait qu'il fût permis à la Noblesse & à la garnison de se retirer avec armes & bagages. Le Duc de Montpensier, qui vouloit mettre la division dans la place, accorda l'article de la Noblesse, & refusa celui de la garnison ; les soldats, se croyant trahis par leurs Chefs, menaçaient de se révolter. Pendant cette mésintelligence, le Duc de ( La gangrène s'étant manifestée, & faisant des progrès, la Noue se vit obligé de se faire couper le bras ; il trouva un ouvrier assez adroit pour lui en fabriquer un de fer, avec lequel il tenoit la bride de son cheval & le conduisoit ; c'est de là que lui est venu le surnom de la Noue bras de fer. DU POITOU. 64 --- Page 64 --- SAINT-MAIXANT. Ville avec une sénéchaussée, une élection; située sur les bords de la Sèvre, à dix lieues de Poitiers, sur la route de cette ville à la Rochelle, & à quinze lieues de cette dernière ville. ORIGINE. Saint-Maixant doit son origine à un monastère qui est un des plus anciens du Poitou. Saint-Agapit & ses compagnons, chassés du couvent de Saint-Hilaire de Poitiers par Aulla, Roi des Huns, se réfugierent dans cet endroit, qui étoit alors une solitude, & y bâtirent un oratoire en l'honneur de Saint-Saturnin, Evêque & martyr. Saint-Maixant, né à Agde, en fut le second Abbé. Clovis étant en Poitou avec une partie de ses troupes, s'avança vers ce monastère. Les Moines effrayés prièrent leur Abbé de sortir de sa cellule, & d'aller au devant des soldats pour les arrêter. Le Saint refusa de se rendre à cette demande; alors les Moines se déterminèrent à le faire sortir par force, & l'obligèrent de se présenter devant les troupes de Clovis. Un des soldats ayant levé son épée pour frapper l'Abbé, son bras aussi tôt resta sans mouvement; épouvanté par ce miracle, le soldat se jeta aux pieds de Saint-Maixant, qui, en faisant, sur le membre affligé, un signe de croix, suivi d'une onction d'huile bénite, le guérit radicalement, à ce que raconte Grégoire de Tours, qui ajoute que les soldats, voyant ce prodige, respectèrent les Moines & leurs possessions. Ce monastère ne fut pas également respecté par les Normands qui le pillèrent & le ruinèrent plusieurs fois: mais les reliques de Saint-Maixant furent toujours conservées; les Moines prévoyant les incursions de ces brigands, les faisoient transporter dans différents monastères de France, en Bretagne, en Auvergne ou en Bourgogne; dans chaque endroit, on s'appropria DU POITOU. 65 --- Page 65 --- DESCRIPTION pria pour les loger une partie de ces reliques, & elles furent considérablement diminuées. Ebles, Evêque de Limoges, frère de Guillaume, Comte de Poitou, fit entièrement rétablir l'abbaye, & construire une nouvelle église où l'on transféra les reliques du Saint. Les moines de Saint-Maixant vivoient d'une manière fi édifiante, que les peuples accouroient de toutes parts pour se recommander à leurs prières. Chaque jour ils faînoient affloir trois pauvres à leur table, & cinquante à chaque fête solennelle ; au jour de la mort d'un Religieux, ils en nourrissaient aussi cinquante. Les Seigneurs & les Comtes du Poitou donnèrent de grands biens à cette abbaye. La Ducheffe Éléonore accorda beaucoup de privilèges à ceux qui venoient y fixer leur demeure ; plusieurs particuliers, attirés par la sainteté des Religieux & par ces avantages, y firent construire des maisons : c'est ainsi que s'est formée cette ville. Ces Moines devinrent fort riches. Pendant les guerres que Charles VII eut à soutenir contre les Anglois, ils donnèrent des secours à ce Prince, qui, pour les récompenser, leur accorda l'honneur de porter dans leur blason une fleur de lis, d'or dans un champ de gueule, surmontée d'une couronne d'or, ainsi que la qualité de Conseiller du grand conseil du Roi. ÉVÉNEMENTS remarquables. Les Abbés de Saint-Maixant ne jouirent pas tous de la même réputation. Jacques de Saint-Gellais, Abbé Commendataire de cette abbaye, a leva l'étendart de la révolte contre son Prince, dit l'Auteur de l'Abrégé de l'Histoire du Poitou, & fut Part. IV. 66 --- Page 66 --- DESCRIPTION le plus zélé partisan des Protestans & de leur doctrine; il les introduisit dans son abbaye, où ils commirent tous les désordres imaginables; ils brisèrent les statues, brûlèrent les reliques, & abbattirent l'église. L'Abbé de Saint-Gellais mourut cependant assez paisiblement dans sa maison abbatiale, nommée l'hort de Poitiers: il avoit, dit-on, abjuré ses erreurs; mais le mal ne fut point réparé ». « On rapporte que le corps de cet Abbé ayant été mis dans un cercueil de plomb, & déposé dans le Chapitre, les soldats prirent le plomb pour faire des balles, & jetèrent le corps à la voirie ». Pendant les guerres de la religion cette ville fut plusieurs fois prise, reprise ou pillée par les chefs de l'un ou de l'autre parti. Le Roi de Navarre, en 1587, s'empara de plusieurs villes du Poitou; celle de Saint-Maixant fut afflégée, & se rendit à l'approche du canon. Peu de temps après, Henri III envoya le Duc de Joyeufe, à la tête d'un corps de troupes, pour reconquérir ces places. Ce courtisan, plein de vices & de cruauté, rencontra deux régimens du Prince de Condé à la Motte-Saint-Héraye, proche Saint-Maixant; malgré la parole qu'on leur avoit donnée, il les fit tailler en pièces. Cette conduite barbare excita l'indignation de son armée, & des ennemis qui se vengèrent plus noblement à la bataille de Coutras. (Voy. Coutras). Joyeufe vint afflégier Saint-Maixant; les habitants, après avoir vu leurs murailles ruinées, déterminèrent le Gouverneur à se rendre. Ce courtisan, méprisant les avis de DU POITOU. 67 --- Page 67 --- DESCRIPTION tous les Seigneurs de sa suite, & n'écoutant que sa cruauté, fit mettre la ville au pillage, & fit peindre le Ministre Antoine Hilaret, sous prétexte qu'il n'avait pas été question de lui dans les articles de la capitulation. Le parti des Protestans, commandé par le Roi de Navarre, reconquit la plupart des villes du Poitou; celle de Saint-Maixant se rendit sans laisser approcher les troupes de ce Prince. DESCRIPTION. La ville de Saint-Maixant n'est ni grande ni bien bâtie; M. l'Intendant de la province y a fait pratiquer une promenade fort agréable & un vaste champ de foire. L'Abbaye, après avoir eu pour Abbé, dans des temps de troubles, plusieurs contendans qui se disputèrent ce titre, fut possédée long-temps par le Vicomte de Guierche. Sa veuve s'en appropria également les revenus; le Duc de Rohan, chef du parti Huguenot, en jouit pendant plusieurs années. Louis XIII, en 1621, en attribua les revenus au sieur de Grosbois, Gouverneur de la ville de Saint-Maixant. Bertrand Deschaux, Archevêque de Tours, nommé Abbé de ce monastère, y rétablit l'ordre, depuis si longtemps banni, y plaça des Religieux de la Congrégation de Saint-Maur, & fit rebâtir l'église, qui est vaste & belle; c'est celle qu'on voit aujourd'hui (1). ( Les Bénédictins, Auteurs du Voyage Littéraire, assurent « que lorsqu'on bâtit cette église, on trouva sous les ruines de l'ancienne, des hommes armés tout debout avec leurs hallebards; on croit, ajoutent-ils, que c'étaient des soldats hérétiques qui affiftoient à la E ij --- Page 68 --- DESCRIPTION COMMERCE. Il se fait dans cette ville un commerce considérable de farine, de bonneterie & de bétail; la moutarde qu'on y fabrique est fort renommée. ANECDOTE. Le Poète Villon étant venu voir l'Abbé de Saint-Maixant qui étoit de ses amis, proposa, pour divertir les habitans de cette ville, de faire jouer la Passion de Notre-Seigneur, spectacle alors fort à la mode; il distribua ses rôles, exerça ses Acteurs, & prit jour avec le Maire & les Echevins de Saint-Maixant pour la représentation de la pièce. Il ne lui falloit plus que des habits; on n'en trouva point d'assez beaux pour l'Acteur qui devoit représenter le Père Eternel. Villon fut qu'il y avoit aux Cordeliers une chappe magnifique; il la demanda au Sacriftain, qui la lui refusa, en disant qu'un de leurs statuts provinciaux leur défendoit, sous de très-grièves peines, de rien prêter à ceux qui montoient sur le théâtre. Villon répliqua que ce statut concernoit seulement les pièces scandaleuses, & non celles qui pouvoient contribuer à l'édification publique; mais ces raisonnements, bons pour le temps, ne firent point effet sur l'esprit du Père Sacriftain : Villon ne put rien obtenir. Les Acteurs, piqués de ce refus, résolurent de s'en venger; ils se vêtirent en diables, & se démolition de cet auguste temple, qui avoient été préposés pour empêcher les Catholiques de s'opposer à leur pernicieux dessein, lesquels furent ensevelis sous les ruines de ce saint édifice». --- Page 69 --- DU POITOU formèrent des figures les plus horribles; les uns tenoient des cimbales ou des sonnettes, d'autres des mèches ardentes, des fusées & des pétards; en cet équipage, ils furent se cacher sur la route que devoit prendre le Sacriftain en allant à la quête. Aussi tôt que ce Père quereur, monté sur la mule du couvent, fut près de l'ambassade, les diables cachés se lèvent, courent sur le Moine, sont une épouvantable explosion de leurs pétards, de leurs fusées, & après un tintamare affreux, ils s'écrient : Hé, le vilain ! Hé, le vilain ! qui n'a pas voulu prêter à Dieu le Père une pauvre chappe. La mule effrayée jette le Moine par terre, & galope vers le couvent; les diables disparaissent, & le pauvre démonté reste à terre, brisé de sa chute & demi-mort de frayeur. Rabelais rapporte cette aventure, mais d'une manière différente. LUSIGNAN. Petite ville située sur la petite rivière de Vône, sur la grande route de Poitiers à la Rochelle, à cinq lieues de Poitiers & à six de Saint-Maixant. Lusignan étoit autrefois un château célèbre par les merveilles qu'on lui attribuoit, & par la romanesque Mellusine, qui le fit, dit-on, construire. Quelques Ecrivains croyent cependant qu'il fut bâti par Geoffroi, dit à la grande dent, qui vivoit au commencement du treizième siècle, & ils se fondent sur ce que la représentation de ce Comte se voyoit autrefois à la principale entrée de la grande tour. E iij --- Page 70 --- DESCRIPTION Mellufine, qui a donné de la célébrité à ce château, vivoit vers le milieu du onzième siècle; on dit qu'elle étoit fille d'Henri Ier de Lufignan, Roi de Chypre & de Jérusalem, & femme de Raimond de Poitiers, Prince d'Antioche; mais cette opinion n'est pas plus admissible que celle de Poffel, qui la faifoit descendre d'une des douze tribus d'Israël, parce qu'elle poffédoit, selon lui, la magie naturelle, c'est-à-dire, la cabale. Cette dame, suivant nos vieux Romanciers, & fur-tout suivant Jean d'Arras, Auteur du roman de Mellufine, étoit un être étranger à son sexe & à l'humanité, quelque chose de plus qu'une sorcière, une fée, une incube; enfin on a dit d'elle en France tout ce qu'on a débité en Angleterre du célèbre Merlin. Le château de Lufignan fut pris par Henri II, Roi d'Angleterre, Comte de Poitou, sur les Comtes de la Marche & d'Angoulême. Ce château a long-temps appartenu à la maison de Lufignan. Hugues de Lufignan vint à Poitiers rendre hommage à Alphonse, frère de Saint-Louis, Comte de Poitou. Ce Seigneur étoit Comte de la Marche, de Saintonge, d'Angoumois, d'Aunis, chef d'une maison dont les cadets poffédoient des couronnes dans le levant, & beau-père du Roi d'Angleterre; il se trouva fort humilié de reconnoître le frère du Roi de France pour son Souverain. Son épouse Isabelle, qui se qualifiait de Comtesse de Reine, fut encore plus sensible à cet acte de dépendance; elle engagea son mari à se rétracter. Hugues, n'écou- DU POITOU. 71 --- Page 71 --- DESCRIPTION tant que la femme & son orgueil, vint dans le palais d'Alphonse, & lui dit : « Vous m'avez » surpris en m'engageant à vous rendre hommage, je rétracte mon serment, je ne vous connois point pour mon Seigneur ; vous avez usurpé le Poitou sur le Roi d'Angleterre, je ne vous dois rien non plus qu'au Roi votre frère ». Aussi tôt il sort du palais, va mettre le feu à l'hôtel où il avait logé, & retourne à Lusignan. S.-Louis, informé de cette bravade, se met à la tête de ses troupes, s'empare de la Marche, des terres que Hugues avait en Poitou, & défait entièrement l'armée de ce Seigneur à Taillebourg. Hugues de Lusignan avait noblement empoisonné tous les puits situés sur la route du Roi ; son illustre femme, Isabelle, avait elle-même préparé le poison destiné à Louis IX. Ce saint Roi fut assez généreux pour pardonner à Hugues de Lusignan ; il lui rendit la Marche avec une partie de la Saintonge & de l'Angoumois, lui remit son fils qu'il avait fait prisonnier, & exigea seulement qu'il vint à Poitiers renouveler son hommage aux pieds d'Alphonse. En 1314, Philippe-le-Bel acquit la terre de Lusignan. Pendant les troubles du règne de Charles VII, le Duc d'Orléans, qui devint Roi sous le nom de Louis XII, fut enfermé dans ce château. Cette ville & ce château, pendant les premières guerres de la religion, furent le théâtre d'une de ces trahisons si fréquentes alors. Guiron commandoit dans le château de Lusignan, & y gardoit trois prisonniers qui avaient été E iv --- Page 72 --- DESCRIPTION pris à la Motte-Saint-Heraye; ces prisonniers qu'il traitoit avec la plus grande douceur, étoient Montgommery, fils de celui qui avoit tué Henri II dans un tournoi, & deux autres Gentilshommes, nommés Serres. Ils se prévalurent de la liberté qu'ils avoient dans le château, & de la confiance que leur accordoit Guron, pour tramer contre lui la plus noire trahison. Ils formèrent le projet de massacrer ce Commandant avec toute sa troupe, & de livrer le château à l'Amiral de Coligni; en conséquence ils mirent dans leur parti quelques Officiers de la garnison, qui gagnèrent à leur tour quelques autres de leurs camarades. Ces Officiers, pour rendre leur trahison plus complète, obtinrent de Guron la permission de faire quelques sorties sur les troupes des ennemis qui paroissnoient dans la campagne. Ils feignirent en effet d'attaquer quelques détachements, tuèrent quelques chevaux, firent plus plusieurs prisonniers; mais ces prisonniers étoient des soldats apostés par l'Amiral pour être, par cette feinte, introduits dans le château; quatre-vingt hommes y furent ainsi amenés à plusieurs reprises; on les mit dans la tour qu'on nommoit la Poitevine. Pendant le carnaval de 1569, Aunoux, Commandant de la ville, invita les Officiers de la garnison du château à dîner avec lui. Les traitres crurent que l'occasion étoit favorable à leur projet; ils sortirent de la ville, sous le prétexte de faire de nouvelles courses dans la campagne, ramenèrent un certain nombre de soldats avec eux, & rentrèrent dans l'instant où DU POITOU. 73 --- Page 73 --- DESCRIPTION ils crurent que tous les Officiers du château étoient à table chez le Commandant de la ville; mais Guron, qui commandoit dans le château, y étoit resté. À leur arrivée, ils massacrèrent, à la première porte du château, quarante soldats qui étoient de garde; cette expédition faite sans bruit, ne sut point entendue; ils s'avancèrent vers une seconde porte, située à deux cents pas de la première, on la leur ouvrit sans difficulté; tous ceux du corps-de-garde furent égorgés comme les premiers. Au troisième corps-de-garde, qui étoit encore à deux cents pas de la tour Poitevine, ils commirent la même violence, mais non pas avec le même succès. Un habitant de Lufignan, nommé Olivier, s'aperçut de ce dernier massacre, & courut en avertir Guron, qui dînait avec sa femme & quelques Gentilshommes, dans l'appartement du château qu'on nommoit le logis de la Reine; il s'écria en entrant : Monsieur, sauvez-vous, on tue tout au corps-de-garde. Guron, & ceux qui l'accompagnent, courent aux armes; mais les trois prisonniers qui étoient à sa table, se jettent sur lui, & veulent l'égorger; les autres traîtres entrent aussitôt dans la même salle, en criant : Tue ! tue ! Guron se débarrassait de leurs mains, gagne un escalier dérobé qui conduisait aux hautes galeries du château, & se réfugie, avec douze des liens, dans la tour de Mellusine. Pendant que quelques-uns des traîtres s'occupent à rompre les portes, d'autres montent à la tour Poitevine, y délivrent les prétendus prisonniers, leur donnent des armes, se ré- 74 --- Page 74 --- DESCRIPTION pandent tous dans le château, tuent la garnison qui étoit de trois cents hommes, & vont mettre sur le haut de la tour un drapeau blanc, qui étoit le signal convenu pour annoncer aux ennemis, campés dans les environs de la ville, que le château étoit pris, & qu'ils eussent à faire avancer leurs troupes. Cependant Guron se défendoit toujours dans la tour de Mellusine, où il avoit trouvé des armes & des munitions, avec lesquelles il faisoit feu sur les rebelles; il mit aussi son drapeau à la cime de la tour, pour marquer à la garnison de la ville qu'il tenoit encore. Le bruit de l'artillerie se fit bientôt entendre aux Officiers qui dinoient chez le Commandant de la ville. Ils s'arment, se mettent à la tête de leur garnison, & volent au secours de Guron; ils pénètrent jusqu'au troisième corps-de-garde qui étoit défendu par cent hommes; ils escaladent les murs. Guron, du haut de la tour de Mellusine favorisoit leur assaut par un feu continuel sur les rebelles; il fit même une sortie sur eux avec dix de ses gens; alors les troupes de la ville escaladèrent les murs, entrèrent dans la grande cour; là, il se donna un combat sanglant. L'Amiral de Coligni avoit fait entrer quelques troupes dans le château, mais non pas autant qu'il l'avoit désiré. Ces soldats unis aux rebelles ne purent résister long-temps; ils se battirent en désespérés; quelques-uns poignardèrent la femme de Guron, & tous se réfugierent dans le haut de la tour Poitevine, déterminés à vendre chèrement leurs vies. Les deux Gen- DU POITOU. 75 --- Page 75 --- DESCRIPTION tilshommes, Serres, & Montgommeri, auteurs de toute l'entreprise, à l'aide de quelques draps de lits, se jetèrent, par une fenêtre de la tour, dans les fossés; un des deux, Serres, s'étant cassé la cuisse, fut pris, les deux autres se fauvèrent. Les rebelles restés dans la tour, malgré leur opiniâtreté, se virent forcés de céder au grand nombre. Les deux Officiers, chefs de la rebellion, appelés Tefon & Uffeau, furent égorgés & hachés en morceaux; tous leurs complices, tant morts que vifs, furent jetés du haut en bas de la tour Poitevine. L'Amiral Coligni, témoin de ce spectacle, s'écrioit : Ah! pauvres gens, vous avez bien tenu vos promesses, mais je vengerai votre mort. Dans la même année, l'Amiral fit en effet le siège de la ville de Lufignan, & la prit d'emblée. La plupart des Gentilshommes & des habitants du pays, qui avaient toujours regardé le château comme une forteresse imprenable, s'y étoient retirés. Coligni fit venir de Taillebourg deux grosses pièces de canon & quelques pièces de campagne; la garnison ne put résister à cette artillerie. Guron, qui commandait encore dans le château, se rendit, & les articles de la capitulation furent exactement observés par l'Amiral, ce qui mit fin aux cruelles représailles qu'un parti exerçoit alternativement sur l'autre. L'Amiral de Coligni donna le gouvernement du château au Baron de Miremeau, qui fut forcé, au mois de septembre de la même année 1569, de le rendre à Lanfac, son proche 78 --- Page 78 --- DESCRIPTION parent, qui commandoit dans l'armée du Duc d'Anjou. En 1574, les Protestants reprirent Lufignan & plusieurs autres places du Poitou. Le 25 octobre de la même année, le Duc de Montpensier, à la tête de l'armée royale, après avoir pris, par trahison, la ville de Fontenai, vint mettre le siège devant Lufignan. René, Vicomte de Rohan, commandoit dans la place; il avait avec lui six cents hommes d'élite & quarante Gentilshommes; il fit mettre le feu à la basse ville & à toutes les maisons bâties sur les collines qui environnent le château, où les ennemis auroient pu se loger, & entreprit de défendre la haute ville & le château. Pour cet effet, il divisa ses troupes en quatre corps qui avaient chacun un Chirurgien & un Ministre. Les habitants de la ville furent chargés de porter des vivres aux quartiers, & d'enlever les blessés, afin de ne laisser aux soldats aucun prétexte pour abandonner leur poste. Le Duc de Montpensier, avec une armée considérable & vingt pièces de canon, fit un feu long & continuel contre la ville; on tiroit jusqu'à mille coups de canon par jour; la brèche avait déjà quarante pieds. Avant que de donner l'assaut, le Duc voulut entrer en négociation avec les assiégés, dans le dessein de les tromper, comme il en avait usé envers les habitants de Fontenai; mais les assiégés, qui avaient lieu de se méfier de la parole de ce Duc, répondirent qu'ils ne pouvaient rien résoudre sans consulter la Noue qui était en Languedoc. Le 28 octobre DU POITOU. 77 --- Page 77 --- DESCRIPTION on monta à l'affaut, qui dura jusqu'à la nuit; les Royalistes furent repoussés avec une perte considérable; les affiégés firent quelque temps après une sortie qui leur fut très avantageuse. Le défaut de munitions commençait à se faire sentir dans l'armée des affiégés; ils suspendirent les attaques, mais bientôt ayant reçu de Tours un secours de dix-huit cents hommes & de toutes les choses qui leur manquaient, le Duc s'occupa des préparatifs les plus menaçants contre les affiégés. Plusieurs femmes de qualité qui étaient enceintes, lui firent alors demander la permission de sortir du château; mais ce Duc eut la dureté de rejeter la prière de ces dames. Les affiégés, serrés de près, manquant de tout, réduits aux plus fâcheuses extrémités, se défendaient toujours; cependant la disette était excessive dans la ville; les habitants & la garnison, forcés de se nourrir de chats, de rats ou de chevaux, demandèrent à capituler. Le 25 janvier 1575, après s'être fourni de part & d'autre des otages, la ville fut rendue; les Catholiques perdirent huit cents hommes à ce siège, & les Protestants deux cents. Le Duc de Montpensier, maître de la place, en fit ruiner toutes les fortifications, & Chemeraud, Gentilhomme du pays, fut chargé de cette exécution (1). Dans la suite, quelques (1) On dit que ce Gentilhomme détermina le Duc de Montpensier à démolir ces fortifications, dans l'espoir de s'en approprier les précieux débris, afin de les employer à l'embellissement d'une maison qu'il faisait bâtir à deux lieues de là. DU POITOU. 79 --- Page 79 --- DESCRIPTION unes de ces fortifications furent rétablies; mais en 1622 le Roi les fit démolir. Le Comte de la Rochefoucauld, Gouverneur de la province, demanda seulement qu'on laissât subsister les bâtiments qui n'étoient point fortifiés, & ils existent encore. DESCRIPTION. Ainsi furent détruites les immenses fortifications de ce vaste, magnifique & fameux château, un des plus puissans boulevarts de la féodalité, & long-temps regardé comme une forteresse inexpugnable. Ce château, entouré de trois enceintes, distantes l'une de l'autre de deux cents pas, dominait sur la ville, & en était séparé par une grande esplanade; de ce côté était une espèce de bastion qu'on nommait la porte de Geoffroi. Deux grandes tours & un fossé large & profond défendoient cette porte, par laquelle on entrait sur un pont-levis; il fallait encore passer par deux autres enceintes formées de murs & de fossés; à la dernière était la tour Poitevine, bâtie sur le bord de la place & sur les fossés extérieurs. Il y avait une fausse porte à cette tour, qui communiquait hors du château. À gauche de la grande place était la tour de l'Horloge ou du Beffroi. Hors du corps de la place s'élevoit la tour de Mellusine; au fond de cette tour se voyoit la fameuse fontaine de Mellusine, sur laquelle on a rapporté tant de fables; tout proche était une porte secrète qui conduisoit à la rivière de Vone, qui coule au bas de la place; de là on paffoit au ravelin de la Vacherie, par un chemin pratiqué dans la contrescarpe. Ces fortifications renfermoient des bâtimens confidérables qui commencent à tomber en ruines; on admiroit encore dans ces derniers temps une belle galerie en portique, au bout de laquelle étoit un très-beau verger. Il ne reste aujourd'hui aucune trace de tant de murs & de tours; on acheva de les détruire sous le règne de Louis XIII. Sur l'emplacement, on a planté une promenade publique, de laquelle on jouit d'un air pur, & d'une vue fort agréable & étendue. Le château, proprement dit, subsiste encore; il fut conservé, comme nous l'avons rapporté, à la prière du Comte de la Rochefoucauld; malgré sa magnificence & sa grandeur, il ne peut donner qu'une foible idée des édifices nombreux & gigantesques dont il étoit accompagné. Brantome parle avec beaucoup d'enthousiasme du château de Lufignan. « M. de Montpensier, dit-il, pour éterniser sa mémoire (1), pressa, importuna tant le Roi, nouveau venu de Pologne, qui le vouloit gratifier pour cela (pour l'avoir pris), qu'il fit raser de fond en (1) Il est singulier de voir ici Brantome faire honneur au Duc de Montpensier d'une intention semblable à celle qui a immortalisé Eroftrate; on sait qu'il mit le feu au temple de Diane à Ephèse, une des sept merveilles du monde, afin de rendre son nom fameux dans la postérité. 80 --- Page 80 --- DESCRIPTION comble ce château, dis-je, si admirable & si ancien, qu'on pouvoit dire que c'étoit la plus noble marque de forteresse antique, & la plus noble décoration vieille de toute la France; & construite, s'il vous plaît, d'une dame des plus nobles en lignée & en vertus, en esprit, en magnificence & en tout, qui fût de son temps, voire d'autre, qui fut Mellusine, de laquelle il y a tant de fables; & bien que ce soit fables, & si ne peut-on dire autrement que tout beau & bon d'elle; & si l'on veut dire la vraie vérité, c'étoit un vrai soleil de son temps, de laquelle sont descendus ces braves Seigneurs, Princes, Rois & Capitaines portant le nom de Lusignan... J'ai oui dire à un vieux Morte-paye, il y a plus de cinquante ans, que quand l'Empereur Charles-Quint vint en France, on le passa par Lusignan, pour la délectation de la chasse des daims qui étoient là, dedans un des beaux & anciens parcs de France, à très-grande foison, qui ne se put fouler d'admirer & de toute la beauté, la grandeur & le chef-d'œuvre de cette maison, & faite, qui plus est, par une telle dame, de laquelle il s'en fit faire plusieurs contes fabuleux qui sont là fort communs; jusqu'aux bonnes femmes vieilles qui lavoient la lessive à la fontaine, que la Reine Catherine de Médicis, mère du Roi, voulut aussi interroger & ouïr. Les unes disoient qu'ils la voyoient venir à la fontaine pour s'y baigner, en forme d'une très-belle femme, & en habit d'une veuve; les autres disoient qu'ils la voyoient, mais très-rarement, & ce, le samedi à Vêpres; car en cet état ne se laissoit-elle guère voir se baigner, moitié DU POITOU. 81 --- Page 81 --- DESCRIPTION moitié le corps d'une très-belle dame, & l'autre moitié en serpent... A la veille de quelques grands événements, elle les présageoit, dit Brantôme, par des cris horribles : « mais sur-tout, continue-t-il, quand la sentence fut donnée d'abattre & ruiner ce château, ce fut alors qu'elle fit les plus hauts cris & clameurs ; cela est très-vrai par le dire d'honnêtes gens ; depuis on ne l'a point ouïe ; aucunes vieilles disent pourtant qu'elle s'est apparue, mais rarement, &c. ». On voit jusqu'à quel point l'imagination, lorsque l'impulsion est une fois donnée, peut porter son délire (1). (1) Long-temps après Brantôme, & deux ans avant l'entière destruction de ce château, la nuit du 22 juillet 1620, il y eut une apparition qui fit alors beaucoup de bruit, & dont la relation fut imprimée sous ce titre : Effroyable rencontre apparue proche le château de Lußgnan en Poitou, &c. On vit entre le château & le parc, dit l'Auteur de cette relation, « deux hommes de feu extrêmement puissants, armés de toutes pièces, dont le harnois étoit tout enflammé, avec un glaive tout en feu en une main, & une lance toute flambante en l'autre, de laquelle dégoutoit du sang ; & se rencontrant comme cela armés tous deux de semblables défenses, & d'une même qualité, se combattirent longtemps, tellement qu'à la fin il y en eut un des deux qui fut blessé, & tombant, fit un si horrible cri, qu'il réveilla plusieurs habitants de la haute & basse ville, & étonna la garnison qui veilloit pour lors. Si-tôt après cette batterie finie, s'apparut comme une longue souche de feu qui passa la rivière, & s'en alla dans le parc, suivie de plusieurs monstres de feu comme des singes, & quelques pauvres gens qui étoient allés là dedans la forêt pour apporter quelque peu de bois, rencontrèrent Partie IV. 82 --- Page 82 --- DESCRIPTION La ville est divisée en haute & basse; il y a une paroisse, des Religieuses Hospitalières, & une sénéchaussée; on y fabrique des étoffes, & sur-tout des rays fort estimés dans le royaume & chez l'Étranger. MONT MORILLON. Ville du haut Poitou, avec une sénéchaussée, située près des limites de la Marche, sur la rivière de Gartempe, à neuf lieues de Poitiers & à six du Blanc. Cette ville, est ancienne & curieuse par un monument antique dont nous parlerons. Il y avait autrefois un château, chef-lieu d'une baronnie, dont Philippe le Hardi, fils de Saint-Louis, fit, en 1281, l'acquisition, de Guy de Mauléon. Le Roi Philippe le Long donna, en 1316, cette terre, avec plusieurs autres du Poitou, à Charles son frère. Le château de Montmorillon & ses dépendances furent ensuite donnés, par Charles VI, à Vignole de ce prodige, dont bien étonnés pensèrent mourir, & entre autres un pauvre ouvrier de bois de galoches, qui en eut telle appréhension, que la peur lui causa une grosse fièvre qu'il n'a point quittée. Ce ne fut pas tout, car ainsi que les soldats étoient tous en alarmes du cri qu'avait fût cet homme de feu, s'en étoient allés sur les murailles pour voir, il passa sur eux une grande troupe d'oiseaux, les uns noirs, les autres blancs, criant sous d'une voix hideuse & épouvantable, & avoient deux flambeaux qui les précédoient, & une figure en propre forme d'homme, faisant le hibou, &c. Aujourd'hui on ne voit de ces apparitions qu'à l'Opéra. DU POITOU. 83 --- Page 83 --- DESCRIPTION la Hire, Ecuyer de son écurie, & Bailli de Vermandois; à défaut d'héritiers mâles, cette terre fut réunie à la couronne. En 1557, elle fut engagée, sous faculté de rachat perpétuel, en faveur de Gilles Broffard; il en fut fait ensuite une revente par adjudication au Louvre, à Gabriel de Rochechouart, Marquis de Mortemart. Ce contrat d'engagement a été résolu par arrêt du Conseil de l'année 1756. Le Roi est entré en possession du domaine de Montmorillon. Il dépend de cette terre une fergentise féodale, pour raison de laquelle le propriétaire étoit obligé de fournir au Seigneur ou à son Lieutenant, lors des grandes affises, plusieurs objets nécessaires à ces assemblées, dont voici le détail : « Des verres & des écuelles, & trancheurs de bois & des pots de terre blancs & noirs, force juncheurs (1) à Monseigneur le Sénéchal, entre salle, salon, le temps durant ladite affise, & lesdites affises passées, me doit demeurer ma vaisselle, rien rompu, &c. » Cette ville fut prise par les Ligueurs, commandés par Georges Villequier, Vicomte de la Guierche. Le 6 juin 1591, le Prince de Conti s'en empara pour Henri IV, & sur le refus que firent les soldats de se rendre, il les fit (1) Juncheurs se rapporte ici à la paille ou autres herbes odoriférantes dont on jonchait autrefois les appartemens, les salles, les écoles publiques, même les églises, dans lesquelles alors il n'y avait pas de sièges. F jj --- Page 84 --- DESCRIPTION tous périr au nombre de trois cents; puis il fit détruire le château & les murailles. DESCRIPTION. Cette ville est divisée en deux parties par la rivière de Gartempe; elle a une église collégiale sous le titre de Notre-Dame; cette église étoit autrefois la chapelle du château qui a été démoli. Cette ville contient encore trois paroisses, une communauté de filles de Saint-François, des Récollets & des Augustins. L’église des Augustins est une des plus remarquables de la ville; les bâtiments de la maison sont très-vastes, & ce couvent jouit d’un revenu considérable; mais il est assujetti à des charges assez fortes. Il devoit autrefois sept aumônes générales tous les ans; six de ces aumônes consisitoient en blé, & la septième en lard. Ces Augustins, en 1714, présentèrent requête au Parlement pour demander la commutation de ces aumônes en mille boisseaux de blé-séigle qu’ils offrirent de distribuer aux Curés des paroisses voisines dans lesquelles ils avoient des revenus. La Cour rendit un arrêt conforme à la requête. Cet arrêt éprouva des oppositions de la part des Maire & Echevins de la ville, qui demandèrent l’établissement d’un hôpital général avec l’union, desdites aumônes. Les Curés des environs ne voulurent pas non plus se charger de la distribution de ces aumônes. Les Augustins se plaignoient depuis long-temps que cette distribution étoit trop onéreuse pour eux. Cette querelle peu édifiante entre des Moines & des Curés, fut terminée par un arrêt du 10 DU POITOU. 89 --- Page 89 --- DESCRIPTION juillet 1717, qui confirma la demande des Augustins. Lorsque le Roi ordonna, en 1724, que les vagabons du royaume seraient enfermés dans divers hôpitaux, l'Intendant de la province unit pour toujours à l'hôpital général de Poitiers, les aumônes auxquelles les Augustins de Montmorillon étoient tenus. ANTIQUITÉS: C'est dans la maison des Augustins qu'on voit les restes d'un temple Gaulois qui intéresse beaucoup les Antiquaires. Dom Bernard de Montfaucon, dans ses antiquités, en donne la description & la gravure. Ce temple, de figure octogone, est divisé en deux parties, l'une supérieure, l'autre inférieure; ce qui forme deux temples. Le plus élevé, qui est le plus vaste, parce que les murs sont moins épais qu'en bas, est éclairé par huit fenêtres pratiquées dans huit arcades; ces arcades sont murées, excepté celle où est la porte. Au milieu de la voûte est un trou comme à la rotonde de Rome; le jour y descend, mais foiblement, par un tuyau long de quatre toises. À l'un des côtés existe un avant-corps d'environ trois toises, qui occupe toute une des faces; on présume qu'en cet endroit se retiroient les Prêtres; au dessus on voit une espèce de petite tour. Dans cette partie est un escalier ménagé dans le mur, par lequel on peut monter du temple de dessous à celui de dessus; au côté opposé paroit la porte du temple; proche de là, est une autre porte qui ouvre sur un chemin d'une toise de largeur, & de cent toises de longueur: ce chemin conduit à la rivière où les Prêtres alloient, sans doute, se F lij --- Page 86 --- DESCRIPTION purifier avant ou après le sacrifice, & par lequel ils pouvoient aussi mener leurs victimes. Au dessus de la porte du temple on voit huit figures humaines grossièrement travaillées; de ces figures il en est fix d'hommes; elles sont groupées de trois en trois, & diversement vêtues (1); aux deux extrémités sont deux femmes; celle qu'on voit à droite est nue, ses cheveux flottent sur ses épaules; deux serpens lui entortillent le milieu des jambes & des cuisses, & se glissent sur son ventre; elle les prend & les tient collés à sa poitrine, d'où ils se rendent chacun à une mamelle, comme pour en sucer le lait. L'autre figure de femme a les cheveux partagés en deux tresses qui lui pendent par devant; elle porte une jupe & un corps assez semblable au costume actuel; ses mains, qu'elle tient sur ses côtés, sont couvertes de gants courts comme ceux des hommes. On présume que la femme entortillée de serpens est la seule de ces figures qui représente une divinité, & l'on croit que cette divinité est la lune; que l'autre femme est une Druidesse, & les six hommes, Six Druides : on peut voir à cet égard l'Auteur de la religion des Gaulois, qui a donné l'explication de ce bas-relief; mais la découverte faite en 1750, des cinq autres (1) En 1750, les Augustins firent réparer le portail & la façade de cet ancien temple; lorsque les ouvriers furent parvenus aux huit figures, ils en découvrirent cinq autres, qui étoient adossées dans les mêmes groupes. DU POITOU. 87 --- Page 87 --- DESCRIPTION figures adossées aux premières, contrarie un peu quelques-unes des preuves sur lesquelles il établit ses explications, sur-tout celles qui sont tirées du nombre de ces figures. Ce monument est néanmoins très-précieux. « C'est, dit le Père Montfaucon, un morceau singulier, intéressant, exquis, & d'un prix inestimable pour les amateurs de la véritable antiquité ». Ainsi, d'après les conjectures des Savans, cet édifice étoit un temple de Druides, consacré à la lune. On dit que, dans son intérieur, huit personnes, se plaçant dans ses huit angles, peuvent s'entretenir chacune, & en même-temps, avec celle qui est dans l'angle opposé, sans que les autres personnes les entendent. ÉVÉNEMENTS remarquables. L'Étoile, dans son journal d'Henri IV, en parlant de plusieurs étranges événements qui arrivèrent à la fin de l'année 1605, dit : « Deux Prêtres de Montmorillon consacrent l'hostie au diable, & un Prêtre hermaphrodite se trouve empêché d'enfant ». Dans ce temps les pratiques superstitieuses & magiques étoient fort à la mode. On a vu les Curés de Paris, pendant la Ligue, ne point se faire scrupule de mêler le mystère le plus sacré de leur religion, aux pratiques les plus criminelles de la magie ; ainsi, l'action des deux Prêtres de Montmorillon ne doit pas surprendre. Quant au Prêtre hermaphrodite qui étoit sur le point d'enfanter, l'histoire nous en offre un pareil exemple bien attesté, & dont nous ferons mention à l'article d'Ysfoire en Auvergne. 88 --- Page 88 --- DESCRIPTION CIVRAY. Petite ville du haut Poitou, capitale du Comté de Civray, située à dix lieues de Poitiers, sur les bords de la Charente. La seigneurie de Civray appartenait, en 1190, à Othon, fils de Henri, Duc de Bavière, & neveu de Richard Cœur-de-Lion, Roi d'Angleterre; elle passa dans la maison de Lusignan, ensuite dans celle de Raoul d'Iffoudun. En 1246, elle appartenait à Alphonse, Comte de Poitou. Après la mort de ce Prince, la châtellenie de Civray fut réunie à la couronne; puis elle passa avec plusieurs autres terres à Raoul, Comte d'Eu & de Guines, Connétable de France, qui, accusé d'avoir des intelligences avec les Anglois, fut condamné, sans forme de procédure, à avoir la tête tranchée; il fut exécuté à Paris le 9 novembre 1350; tous ses biens furent confisqués, & Civray retourna à la couronne. Plusieurs Historiens s'accordent à dire que cette exécution fut injuste, & que cette violence, commise au commencement du règne du Roi Jean, indifposa les esprits, & fut causé en partie des malheurs de ce Monarque. François Ier, par son édit de 1541, érigea Civray en Comté, & y joignit plusieurs autres terres. Cette terre est aujourd'hui possédée à titre d'engagement par M. le Prince de Condé. Le domaine du Comté consiste en un vieux DU POITOU. 89 --- Page 89 --- DESCRIPTION château ruiné & en plusieurs droits seigneuriaux. A une lieue de Civray, & sur le chemin de cette ville à Poitiers est une carrière de marbre, connue sous le nom de marbre de la Bonardière. CHARROUX. A une lieue de Civray, proche des bords de la Charente, est la petite ville de Charroux, célèbre par son abbaye d'hommes, de l'ordre de Saint-Benoît. Ce monastère fut fondé, en 785, par Roger, Comte de Limoges, & par Euphrasie son épouse. Charlemagne lui donna de grands biens, une bibliothèque, & notamment des reliques qui devinrent une source de richesses pour cette maison. On distingue surtout un reliquaire, appelé autrefois la Sainte Vertu, à cause des prodiges qu'il opéroit; ce reliquaire contenoit, dit-on, un morceau de chair rouge encore sanglant du corps de Jésus-Christ; on croit aussi que c'est du nom de cette relique, appelée Caro rubra, chair rouge, qu'on a fait celui de Charroux (1). (1) On raconte que les Moines de Charroux, pour sauver cette relique de la fureur des Normands, l'avoient mise en dépôt à Angoulême. Alduin, fils d'Ulgrin, Comte d'Angoulême, éprouva tant de dévotion pour cette relique, qu'il voulut la garder, & refusa de la rendre aux Moines de Charroux; alors, dit-on, Dieu punit, non seulement le Comte coupable, mais aussi tous les habitants de la ville, fort innocents, par une maladie contagieuse, appelée la Fringale ou 90 --- Page 90 --- DESCRIPTION Il ne faut pas douter que cette relique ne soit la même que celle qui depuis a obtenu tant de célébrité sous le nom de Saint Circoncis ou de Saint Prépuce de Notre-Seigneur. Ce prépuce a causé plusieurs déclamations contre les fourberies des anciens Moines; les Calvinistes en ont plaisanté, & les Catholiques instruits ont nié son authenticité. Le savant Abbé Thiers, Curé de Camprond, Docteur de Sorbonne, ne doit pas être suspect aux personnes incertaines; il nous avertit qu'il existe un grand nombre de ces prépuces; que les Moines, en abusant les peuples, retirent une plus grande quantité d'offrandes, & il conclut que ce n'est pas seulement superstition, mais encore sacrilège, d'offrir de pareils objets à la vénération publique. Il s'appuie du sentiment de M. Godeau, Evêque de Valence, qui dit à ce sujet, « quelque pieuses que soient ces fraudes, quelques bons effets qu'elles produisent, ne méritent-elles pas que tous les foudres de l'église en exterminent les auteurs? La foule du peuple qui vient dans une chapelle, les communions & les confessions qui s'y font, les sacrifices qui s'y offrent, les aumônes qui s'y donnent, les conversions de cent mille pécheurs, si l'on veut, peuvent-elles excuser ceux qui se servent d'un faim canine; la récolte, le gibier ne pouvoient suffire à l'appétir glouton du peuple, qui dévorait tout: les Angoumoisins se mangeaient les uns les autres. Cette rage de manger cessa aussi-tôt que le Comte renvoya la relique à Charroux. DU POITOU. 91 --- Page 91 --- DESCRIPTION moyen fi peu proportionné à la fin qu'ils se proposent (1) ? Le méchant & superstitieux Louis XI, accablé de crimes, tremblant d'être affaiblie ou empoisonné dans cette vie, & d'être damné dans l'autre, avait recours à toutes les reliques de la France, pour éloigner ou adoucir le châtiment qu'il redoutait; en conséquence il écrivit aux habitants de Poitiers cette lettre : « Très-chers & bien-amés, nous avons voué au saint vœu de Charroux six lampes d'argent, lesquelles nous y envoyons par le porteur; & pour ce que défirous que lesdites lampes demeurent perpétuellement audit saint vœu, sans en être bougées, nous vous prions, néanmoins mandons qu'incontinent & sans délai vous envoyiez, avec ledit porteur, un ou deux des plus notables Echevins de notre ville de (1) Tout comme on compte plusieurs saints Suaires, plusieurs têtes de Saint-Jean-Baptiste, plusieurs nombrils de Jésus, &c. de même on compte plusieurs prépuces. Outre celui de l'abbaye de Charroux, on en trouve un second à Rome, dans l'église de Saint-Jean-de-Latran; un troisième étoit à Anvers, qui fut enlevé, en 1566, par les hérétiques; un quatrième est conservé à Hildesheim en Allemagne; le cinquième dans l'église de Notre-Dame du Puy en Vela; le sixième dans l'abbaye de Coulombs, proche Nogent-le-Roi; & cependant Notre-Seigneur n'a été circoncis qu'une fois. Il y a même des Auteurs, tels que Voragine, Suarès, &c., qui soutiennent que Jésus reparaîtra avec son prépuce, parce que le prépuce étant de la vérité & de l'intégrité de la nature humaine, ce fils de Dieu doit être ainsi dans le ciel. 92 --- Page 92 --- DESCRIPTION Poitiers, pour illoc prendre bonne & suffisante obligation, tant de l'Abbé que du couvent de ladite abbaye de Charroux, de non jamais aliéner ni transporter lesdites lampes du lieu où elles seront pendues en ladite église; & ladite obligation ainsi faite & passée suffisamment, nous enverrez par ledit porteur, lequel nous envoyons expressément par delà, & gardez qu'en ce n'aie faute. Donné au Pléissis du Parclès-Tours, le sept janvier. Signé Louis. Ces six lampes furent portées à Poitiers le 10 janvier, elles pesoient six cent vingt-six marcs & demi d'argent: deux Députés de cette ville vinrent offrir ce présent à l'abbaye de Charroux. L'église de Charroux fut bâtie vers la fin du huitième siècle; elle étoit alors une des plus belles du royaume; au dessus de l'autel, placé au milieu de trois rangs de piliers, s'élevoit un dôme en forme de tiare, d'une hauteur prodigieuse, & dont la flèche a été renversée. Cet édifice est presque entièrement ruiné; les ravages des guerres de la religion & la négligence des Moines ont causé cette perte. L'abbaye étoit occupée par des Bénédictins de l'ancienne congrégation des Exempts; on travaille à les réunir au chapitre de Brioude. POITIERS. Ville ancienne, capitale du Poitou, avec un évêché suffragant de Bordeaux, une Université, un bureau des Finances, un hôtel des DU POITOU. 93 --- Page 93 --- DESCRIPTION Monnoies, &c., située sur une colline, à la rive gauche de la rivière du Clain, à vingt-sept lieues d'Angers, à vingt-six de Limoges, à trente-deux de Nantes, à trente-trois de la Rochelle, à soixante-quatre de Bordeaux, & à quatre-vingt-sept de Paris. ORIGINE. Cette ville est fort ancienne; il est assez prouvé par plusieurs monumens antiques qui y sont conservés, qu'elle existait au même lieu sous l'empire d'Auguste. On croit que l'Empereur Claude y fit plusieurs accroissements, & qu'après avoir été ruinée par les barbares, qui, au cinquième siècle, inondèrent l'Europe, Dagobert la rétablit. Plusieurs Ecrivains ont prétendu que l'ancienne capitale du Poitou existait, même au commencement de la Monarchie, dans l'endroit appelé vieux Poitiers, situé à six lieues de Poitiers, sur la route de cette ville à Châtellerault, vis-à-vis les Barres, & à cent cinquante toises de la rivière de Clain, où l'on voit encore quelques restes d'antiquités, dont nous parlerons ci-après à l'article Châtellerault; cette opinion est détruite par une inscription qui constate que la ville de Poitiers, Civitas Pillonum, eleva un mausolée à la fille d'un Lieutenant de l'Empereur Auguste dans l'Aquitaine: on ne doit pas présumer qu'un marbre d'une telle pesanteur ait été transporté du vieux Poitiers. D'ailleurs cette capitale renferme plusieurs autres restes de monumens antiques, qui annoncent qu'elle était florissante sous les Empereurs Romains. l'Abbé Belley, dans une Dissertation 94 --- Page 94 --- DESCRIPTION insérée au tome XXXII des Mémoires de l'Académie des Inscriptions, prouve que Poitiers étoit la même ville que l'ancienne Limonum, place forte & célèbre du temps de la conquête des Gaules par César, qui, comme la plupart des villes capitales de ce pays, perdit son nom, & reçut celui des peuples de la province : ainsi, Poitiers n'est point une ville nouvelle; elle a toujours existé, depuis le siècle de Jules-César, dans la situation actuelle. HISTOIRE. Cette ville, ainsi que le Poitou, faisait partie du royaume d'Aquitaine, que possédaient les Vifigoths; Clovis s'en rendit maître après la fameuse victoire qu'il remporta sur leur Roi Alaric, à cinq lieues de Poitiers, proche la rivière de Clain (1). Cette ville fut affigée & prise par Gontran deux fois dans l'espace d'une année. Au huitième siècle, les Sarrafins, conduits par Abderame, qui pénétrèrent en France jusqu'aux rives de la Loire, en passant, ravagèrent Poitiers. Les Normands, au neuvième siècle, (1) Presque tous les Historiens anciens, & sur-tout les modernes, ont nommé Vouillé ou Vouglé le champ où s'est donnée cette célèbre bataille; cependant ce lieu paroît, à plusieurs égards, peu convenir à ce grand événement. M. Touzalin de Luffabeau a publié une Dissertation par laquelle il prouve que ce champ de bataille est proche la Mothe-de-Ganne & la rivière de Clain, à cinq lieues de Poitiers; on trouve encore à une lieue de la Mothe, dans la paroisse de Champagné-Saint-Hilaire, un endroit qui porte le nom de champ d'Alaric. DU POITOU. 95 --- Page 95 --- DESCRIPTION vinrent dévaffer cette ville, pillèrent & brûlèrent plusieurs églises. En 1152, Poitiers, par le mariage d'Éléonore d'Aquitaine avec Henri, Duc de Normandie, qui devint Roi d'Angleterre, passa sous la domination Angloise, & y resta jusqu'en 1204; cette ville fut alors réunie à la couronne par Philippe-Auguste, elle passa ensuite aux Anglois; Jean, Duc de Berri & Comte de Poitou, la retira, en 1356, de leurs mains; Charles VII, qui lui succéda dans la suite, la réunis à la couronne de France. Dans ce temps malheureux, les Anglois, maîtres de Paris & de la plus grande partie de la France, ne laissèrent à ce Roi qu'un petit nombre de provinces; Poitiers devint alors, pendant quatorze ans, la capitale du royaume; Charles VII y tint long-temps sa Cour, & le Parlement y fut transféré. Cette ville, dont les Rois d'Angleterre avoient déjà étendu l'enceinte, reçut en cette occasion un nouvel accroissement; mais les guerres des seizième & dix-septième siècles diminuèrent beaucoup sa population & son commerce, & depuis ce temps elle n'a pu suivre, à proportion, le progrès des autres villes de France. DESCRIPTION. Poitiers est une ville très grande, mais sa population ne répond point à son étendue. La rivière du Clain, & une autre petite rivière qui s'y jette, l'entourent presque entièrement. Elle contient un très-grand nombre d'églises; on y compte vingt-deux paroisses, cinq chapitres, quatre abbayes, neuf couvents 96 --- Page 96 --- DESCRIPTION d'hommes, douze de filles, deux séminaires & trois hôpitaux. La grande route de Paris à Bordeaux passe par cette ville, & contribue à la rendre vivante. En 1778, M. Pallu du Parc, Maire, la fit diviser en quatre quartiers, sous les lettres A, B, C, D, & toutes les maisons de la ville & des faubourgs, d'après cette division, ont été numérotées, & à chaque coin est écrit le nom de la rue. Cette ville est en général mal percée & mal bâtie; les rues y sont étroites, tortueuses & mal pavées; on y trouve plusieurs petites places, & très-peu de bâtiments remarquables, au moins par la beauté de leur construction. La Place royale, sans être ni belle ni vaste, est la plus distinguée des places publiques de cette ville. Au milieu est la statue pédestre de Louis XIV, en stuc bronzé, élevée sur un piédestal carré, portant des inscriptions; aux angles sont quatre termes qui représentent quatre Nations; on y lit : A la gloire de Louis-le-Grand « que le ciel a accordé aux vœux de ses peuples, & qu'il a conservé pour leur félicité. « Le corps des Marchands de Poitiers a consacré ce monument d'éternelle reconnaissance, pour le rétablissement des Arts & du commerce, du consentement de tous les ordres de la ville, & aux acclamations du peuple, l'an du salut 1687. « Ce monument éternel (1) a été élevé à la (1) Ce monument éternel est en stuc, & il est même mutilé en plusieurs endroits. gloire DU POITOU. 97 --- Page 97 --- DESCRIPTION gloire de Louis-le-Grand, dans le marché vicux, qui, par un heureux changement, fera déformait nommé la Place royale; Ignace-François de Saillant, étant Evêque de Poitiers; Nicolas-Joseph Foucauld, Maître des Requêtes, Intendant de la province ». « L'ouvrage fut commencé, Pierre de Chaffaud étant Maire de la ville, & achevé sous Jacques Rabereuil, son successeur, la seconde année de l'entier rétablissement de la religion Catholique dans toute la France (1) ». (1) On voit bien que ce monument fut élevé à l'occasion de la révocation de l'édit de Nantes, & en mémoire des violences odieuses exercées contre les Protestants, avant & après cette révocation, par une foule de tyrans qui, abusant de l'autorité & de la crédulité du Roi, portèrent la défoliation dans des milliers de familles françaises, détruisirent le commerce de plusieurs provinces, & les dépeuplèrent de citoyens riches & utiles. Le récit de ces persécutions, qui déshonorèrent la fin d'un règne glorieux, excite la plus vive indignation contre ceux qui en étoient ou les auteurs ou les instruments. Voyez ce que nous avons rapporté à cet égard dans le tableau général du Poitou, de ce volume, pag. 16 & 17. Nicolas Foucauld, Intendant du Poitou, cité dans cette inscription, croit le même que l'odieux Foucauld, Intendant du Béarn, qui inventa des moyens atroces pour persécuter les Protestants dans ce pays (voyez tableau général du Béarn, Part. III, pag. 204), qui les persécuta à Montauban, enfin en Poitou, ce fut là le terme de ses crues, il voulut en quelque sorte les illustrer aux yeux de la postérité, en obligeant quelques citoyens subordonnés à consentir à l'érection de ce monument qui n'atteste que des crimes. Partie IV. 98 --- Page 98 --- DESCRIPTION Ce monument, entouré d'une grille de fer, a été réparé en 1778. L'Hôtel de ville est un bâtiment ancien & peu curieux. L'horloge de la ville, appelée groffe horloge, fut achevée en 1390; on vient d'y faire des réparations que la vétusté de la charpente rendoit indispensables. Au dessous de cette horloge on avait placé l'inscription suivante en langue Poitevine, dans laquelle on remarque une grande simplicité: Quiou qui cou reloge a fat foaire, L'est in moaire nommé Boilève; A cause que les pauvres geants Gue faviant à quo l'houre ils diniants. C'est-à-dire: « Celui qui cette horloge a fait » faire, c'est un Maire nommé Boilève, à cause « que les pauvres gens ne favoient à quelle » heure ils dinoient ». Les Promenades publiques. Les plus fréquentées font, le Cours, situé hors la ville, vis-à-vis l'abbaye de Saint-Cyprien. Celle du pont Guillon, qui fut établie en 1736 sur l'emplacement de l'ancien château des Comtes de Poitou; le Clain la borde; la vue en est pittoresque, & offre en perspective, une chaîne de rochers & les ruines de l'ancien château. La plus belle est sans contredit le parc de Bloffac, ainsi appelée du nom de M. de la Bourdonnaye de Bloffac, Intendant de la province, qui, pour procurer des secours aux DU POITOU. 99 --- Page 99 --- DESCRIPTION pauvres; les employa aux travaux de cette place, commencée en 1752, & entièrement achevée en 1771. Cette promenade, fort élevée, & heureusement située, domine sur la rivière du Clain & sur la prairie; on y respire un air pur, & on jouit d'une vue très-étendue & très-variée; des vignobles immenses, des forêts, des villages, un lointain considérable, offrent un tableau riant & majestueux. On met encore au rang des promenades la place Saint-Pierre, nouvellement plantée, qui, dans la suite, pourra devenir plus agréable & plus fréquentée. L'ancien château de Poitiers, vaste forteresse, s'ameuse dans l'Histoire, n'offre plus aujourd'hui que des mesures; il fut détruit sous le règne de Louis XIII, comme le furent alors la plupart des châteaux forts du royaume. ANECDOTE. Au mois de septembre 1577, Henri III se trouvant au château de Poitiers, René de Villequier, Baron de Clairvaux, qui étoit dans les bonnes graces de ce Prince, entra un matin dans la chambre de sa femme, & comme elle sortoit de son lit, il la poignarda avec une de ses demoiselles « qui lui tenoit le miroir, dit l'Etoile, & lui aidoit à se pinpe-locher, & ce, sur le sujet d'un paquet qu'il surprit, & duquel il prit assurance de sa paillardise, & que des pieça il étoit averti qu'elle commettoit avec plusieurs personnes ». Le même Ecrivain assure que ce paquet étoit adressé au Seigneur de Barbizy, beau jeune homme Parisien, & contenoit non seulement la G ij --- Page 100 --- DESCRIPTION preuve de son infidélité, mais encore celle du projet qu'elle avait formé d'empoisonner son mari. Cette dame étoit Françoise de la Marck, fille naturelle du Seigneur d'Egmont ; quelques Historiens ont prétendu que son mari se porta à cette extrémité pour venger le Roi Henri III, piqué de ce qu'elle lui avait refusé des faveurs dont il la croyait libérale envers plusieurs autres. On a même dit que ce meurtre fut secrètement ordonné par le Roi, & ce qui sembleroit confirmer ce bruit, c'est que le crime ayant été commis dans une maison royale & sous les yeux de Henri III, l'auteur n'en avoit pas été puni, qu'il conserva même le premier rang parmi les favoris de ce Prince, & qu'il continua d'être l'Intendant de ses plaisirs (1). ANTIQUITÉS. On trouve à Poitiers plusieurs restes d'antiquités qui sont précieux, quoique très-mal conservés. Les ruines du palais Galien: sont bien peu apparentes, les arceaux qu'on voit hors de la (1) « Ce meurtre fut trouvé cruel, dit l'Etoile, comme commis en une femme grosse de deux enfants, & étrange, comme fait au logis du Roi, Sa Majesté y étant, & encore en la Cour, où la paillardise est publiquement pratiquée entre les Dames, qui la tiennent pour vertu ; mais l'issue & la facilité de la rémission qu'en obtint Villequier, sans aucune difficulté, firent croire qu'il y avoit en ce fait un secret commandement & tacite consentement du Roi, qui hayfloit cette Dame pour un refus en cas pareil ». On fit alors courir une épitaphe épigrammatique en vers français, où Villequier & sa femme étoient également maltraités. DU POITOU. 101 --- Page 101 --- DESCRIPTION ville, près de l'hermitage des Capucins, formoiant anciennement un aquéduc qui aboutissait à ce palais. L'Amphithéâtre étoit près du même palais; la rue la plus proche de ses ruines conserve encore le nom des arènes; on y distingue, mais avec peine, la forme de cet édifice: son plan étoit elliptique; le milieu qui composait l'arène, est aujourd'hui cultivé en pré ou en jardin. On voit encore devant la maison des Vreux quelques restes du mur qui environnoit cette arène, & formait la première enceinte intérieure. C'est là qu'on distingue aussi les souterrains où l'on r. fermoit les bêtes féroces, & qui servent aujourd'hui de caves à plusieurs particuliers. On parvenoit dans ces souterrains par une très-belle entrée à plein cintre qu'on voit encore dans la maison des Vreux, du côté de la cour; dans l'intérieur, on remarque à cette porte un reste de corniche dont on a, depuis quelques années, enlevé la plus grande partie. Dans les maisons qui environnent cet amphithéâtre, on découvre les galeries intérieures qui communiquaient aux vomitoires: on présume que cet édifice n'avoit pas plus de deux étages. L'église de Saint-Jean est d'une construction antique; plusieurs Auteurs prétendent que dans sa première destination, ce bâtiment étoit le mausolée d'une dame Romaine; sa forme séculérale semble appuyer cette opinion. Cet édifice est peu considérable; la maçonnerie, revêtue en dehors de petites pierres de taille semblables à celles de l'amphithéâtre, & à celles de presque toutes les constructions romaines, porte G --- Page 102 --- DESCRIPTION des caractères évidens d'antiquité (1); à chacune de ses quatre faces étoient trois portes dont chaque ouverture formoit des arcades à plein cintre, accompagnées de petites colonnes de marbre. Au milieu s'élevoit, dit-on, un autel de marbre de cinq à six pieds en carré, sur lequel étoit placée la statue de la défunte, & l'urne qui contenoit ses cendres. Aujourd'hui cet édifice n'est plus ouvert de tous côtés; on a muré les ouvertures de trois faces, & ces murs ont caché les colonnes qui les décoroient. De l'autel antique il ne reste rien qu'un bloc de marbre d'environ six pieds de longueur, sur lequel est une inscription romaine; ce marbre même ne se trouve plus dans cette église; il étoit embarraissant; M. de la Roche-Posay, Evêque de Poitiers, le fit, dit-on, transporter, il y a environ un siècle, dans l'église cathédrale, qui n'est pas fort éloignée; on le voit encore près de la sacristie, & on y lit cette épitaphe en beaux caractères, avec des abréviations; voici comme on la rapporte : Claudie Varenille, Claudii Vareni, Consulis filia, civitas Piclonum funus, locum, statuam, monumentum publicum, maesta curavit, erexit, nuncupavit. Soranus Pavius, Legatus Augusti, Proprietor provincia Aquitanicæ, Consul designatus, maritus, honore contentus, sua pecuniâ ponendum curavit. (1) Cet édifice se trouve gravé dans les antiquités du Père de Montfaucon. DU POITOU. 103 --- Page 103 --- DESCRIPTION Suivant cette inscription, la ville de Poitiers s'étoit chargée des frais des obsèques, de ceux de la statue, & de l'emplacement du mausolée de Claudia Varenilla, fille du Consul Claude Varenus, & épouse de Soranus, Lieutenant de l'Empereur Auguste dans l'Aquitaine, & Consul désigné, qui fit les frais de la construction de l'édifice (1). Les premiers Chrétiens consacrèrent cet édifice à Saint-Jean, & le convertirent en baptistaire; c'étoit le seul endroit de Poitiers où le baptême étoit administré, & ce n'est que depuis environ deux cents ans que les paroisses de cette ville ont obtenu la permission d'avoir des fonts baptismaux. On voyait encore, au commencement de ce siècle, le baptistaire de l'église de Saint-Jean; comme il masquait le maître-autel, en 1703, M. de la Poipe, évêque de Poitiers, le fit enlever. La Cathédrale, située proche de l'église de Saint-Jean, est sous le titre de Saint-Pierre; cette église fut, à ce qu'on croit, fondée par Saint-Martial; elle subsista dans sa construction primitive jusqu'en 1921; à cette époque, elle fut détruite par un incendie qui consuma une grande partie de la ville. Guillaume IV, Comte de Poitiers & Duc d'Aquitaine, la fit rétablir. L'an 1161, Henri II, Roi d'Angleterre & Comte de Poitou, entreprit de la faire reconstruire telle qu'on la voit aujourd'hui (1) On peut voir à cet égard l'Histoire abrégée du Poitou par M. Thibaudou, Avocat à Poitiers, tom. I, pag. 9, 19, &c. G iv --- Page 104 --- DESCRIPTION d'hui; elle ne fut achevée que deux cents & quelques années après, par le Duc de Berri, Comte de Poitou; le 17 octobre 1379, elle fut consacrée par Bertrand de Maumont, Evêque de Poitiers, dont on voit le tombeau en pierre, élevé d'environ deux pieds, avec une épitaphe latine, dans la chapelle de Saint-André. Cette église fut, en 1562, pillée par les Protestants qui brûlèrent un grand nombre de reliques, & s'emparèrent de plusieurs châsses & autres objets précieux (1). de la Roche-Posay, Evêque de Poitiers, fit exécuter beaucoup de réparations dans cette église; en 1623, il fit refaire le maître-autel, & un reliquaire d'argent qu'on y place, au haut duquel est un saphir qui échappa au pillage des soldats du parti Protestant. (1) Parmi les joyaux d'églises, perdus en cette occasion, on se rappelle sur-tout une châsse d'or, enrichie d'un rubis oriental, de quatre saphirs, de quatre rubis balais, de trente-deux grosses perles, & de seize diamans; cette châsse dont les pierreries avaient été données par le Duc de Berri, contenoit une partie de la barbe de Saint-Pierre. On gardoit aussi dans le chapitre deux sandales, dont l'une était de Saint-Pierre, & l'autre de Saint-Martial. Dans l'inventaire fait en 1406, on fait mention d'une croix de cuivre pour les Innocens : Item, quadam croisa cuprea pro Innocentibus; ce qui prouve que la fête des Innocens ou des fous se célébrait dans cette église comme dans plusieurs autres, avec toutes les cérémonies ordinaires, c'est-à-dire, avec des folies, des indécences qui seraient incroyables aujourd'hui, si elles n'étaient attestées par des autorités incontestables: nous avons eu occasion, dans plusieurs articles de cet Ouvrage, de donner des détails sur ces fêtes. DU POITOU. 105 --- Page 105 --- DESCRIPTION Cette église a depuis été réparée considérablement par M. de Saint-Aulaire, Evêque de Poitiers; ce Prélat a obtenu de Louis XV & de Louis XVI des fonds nécessaires pour ces réparations, qui ont été augmentés par la libéralité de quelques Chanoines. On a construit en marbre le maître-autel, & on a élevé une tribune au dessus de la porte d'entrée, &c. Cette église est très vaste, mais sa hauteur n'est pas en proportion avec son étendue. Près de la sacristie est un marbre antique, chargé d'une inscription romaine, qui était autrefois dans l'église de Saint-Jean, & dont nous avons parlé ci-dessus, page 102. Dans le chœur était autrefois le superbe tombeau de Simon de Cramaud, qui fut Evêque d'Agen, de Carcassonne, d'Avignon, de Poitiers, de Rheims, & Patriarche d'Alexandrie, & puis Cardinal; il posséda plusieurs de ces dignités à la fois; c'était alors un abus assez commun dans l'église, où l'avarice & l'ambition dominoient. Il se distingua par son éloquence au Concile de Constance, & mourut à Poitiers en 1426; son tombeau, sur lequel était sa statue, fut détruit par les Protestans; il en reste seulement un tableau placé dans le mur de clôture du chœur, qui présente son portrait; au bas, sur une pierre noire, est une longue inscription en lettres gothiques, rapportée dans le premier volume de la Bibliothèque du Poitou, pag. 385. ANECDOTE. Cette église fut le théâtre de plusieurs événements. En 1100 des Légats & 106 --- Page 106 --- DESCRIPTION plusieurs Prélats du royaume s'y assemblèrent, dans le dessein d'excommunier Philippe Ier. Ce Roi ayant fait déclarer son mariage, avec la Reine Berthe, nul, à cause de parenté, avait épousé Bertrade, femme du Comte d'Anjou. Guillaume VII, Comte de Poitou, s'opposa à cette excommunication; il assista à l'assemblée, & n'ayant pu, après plusieurs représentations, détourner les Prélats de leur projet, il sortit en colère de l'église, suivi d'une partie des Evêques & du peuple (1). A l'instant, un homme, placé dans les tribunes, lança une pierre aux Légats, & cassa la tête à un Ecclésiastique qui étoit à leurs côtés; il s'éleva alors un grand tumulte dans l'église: les Evêques effrayés prirent tous la suite; les Légats restèrent seuls, & prononcèrent courageusement l'excommunication. L'église royale & collégiale de Saint-Hilaire-le-Grand appartient à un des plus cé- (1) Ce même Comte Guillaume aimoit beaucoup la Vicomtesse de Châtellerault; il l'enleva, & la garda dans son palais. Pierre, Evêque de Poitiers, qui n'approuvoit pas ces amours, fit assembler le peuple dans la cathédrale, afin de prononcer solennellement la formule d'excommunication contre Guillaume VII. Mais ce Prince aussi-tôt entra dans l'église, saisit l'Evêque par les cheveux, & lui mettant le poignard sur la gorge, il lui dit: Donne-moi l'absolution, ou je te tue. Le Prélat, sans paraître épouvanté, le supplia de lui laisser un moment de liberté, & à peine fut-il libre, qu'il acheva de prononcer la formule de l'excommunication; puis il présenta sa tête au Comte. Ce Seigneur parvint à se contenir, & lui dit: Je ne t'aime pas assez pour t'envoyer en paradis; ensuite il le chassa de son siège, & l'exila à Chauvigny. DU POITOU. 107 --- Page 107 --- DESCRIPTION lèbres chapitres du royaume. L'église, fondée par Saint-Hilaire, fut rebâtie & dotée, à ce qu'on prétend, par Clovis, en action de grace de la victoire qu'il venoit de remporter fur Alaric (1). Vers la fin du neuvième siècle, cette église, qui étoit celle d'un monastère de Religieux de l'ordre de Saint-Augustin, fut ravagée par les Normands; alors la maison fut abandonnée, & vingt-cinq ans après on y plaça des Chanoines féculiers, qui cependant vivoient en communauté (2). Les Comtes du Poitou prirent long-temps la qualité d'Abbé de Saint-Hilaire. Ce Comté ayant été réuni à la couronne, les Rois de France ont eu le même titre d'Abbé; & lorsqu'il arrive qu'un de nos Rois fait son entrée dans cette collégiale, le Trésorier vient lui présenter le surplus, l'aumusse & la chappe; Louis XIV est le dernier qui ait fait une entrée solennelle dans cette église, & qui se soit soumis à cette cérémonie. Après la dignité d'Abbé, dont le Roi est revêtu, la plus éminente est celle de Trésorier. Le Trésorier, nommé par le Roi, est Chan- (1) Le Père le Cointe, dans ses annales ecclésiastiques de France, année 511, a démontré la fausseté de la charte de Clovis qui établit cette fondation. (2) Suivant des réglemens concernant les Chanoines de cette église, faits sous l'autorité du Pape Grégoire VII, il fut arrêté, qu'aucuns fils de Prêtres, de Diacres, de Sous-Diacres ou d'autres Clercs & autres bâtards, ne pourroient être Chanoines à Saint-Hilaire. 108 --- Page 108 --- DESCRIPTION celier de l'Université de Poitiers, & Juge métropolitain de l'archevêché de Bordeaux. En cérémonie il porte la mitre & les gants, mais non point la creste. Adelle d'Angleterre, épouse d'Ebles, Comte de Poitou & Duc d'Aquitaine, fit, en 902, rebâtir l'église de Saint-Hilaire, qui avait été détruite par les Normands : elle fut dans la suite endommagée par les guerres. Agnès de Bourgogne, épouse de Guillaume, Duc d'Aquitaine, fit rétablir les voûtes. La nouvelle dédicace de cette église eut lieu l'an 1049 ; on y voit encore les peintures qui, à cette époque, y furent faites. Le portail, qui est vis-à-vis la place qu'on nomme le Plan, est plus moderne ; il fut rebâti par Robert Poitevin, Trésorier de cette église, en 1448. Cette église contenait plusieurs objets intéressants qu'on n'y voit plus les deux principales portes étoient en bronze & très-précieuses dans le temps par leur travail. Dagobert, quoiqu'il eût cédé une partie de l'Aquitaine, dont le Poitou dépendait, à son frère Charibert, y exerçait cependant des actes de Souverain, ou plutôt de tyran ; il fit enlever ces portes de bronze de l'église de Saint-Hilaire, & les fit transporter à l'église de Saint-Denis (1) : il fit encore enlever de cette église & transporter (1) Une de ces portes, lorsqu'on les transférait, tomba, & fut perdue dans la Seine ; l'autre est sans doute une des trois portes de bronze qu'on voit encore au portail de l'église de Saint-Denis en France, DU POITOU. 109 --- Page 109 --- DESCRIPTION dans celle de Saint-Denis, une magnifique cuve en porphyre, admirable par sa grandeur, & qui est peut-être le morceau de cette matière le plus curieux qu'il y ait en France : on la voit encore à Saint-Denis. On voyait aussi dans cette église un beau mausolée, qui contenait le cœur de la Reine Éléonore ; il n'en reste plus aucune trace : il fut sans doute détruit en 1562, lorsque les Protétans s'accagèrent Poitiers. Le Comte de Boulainvilliers, Piganiol, &c., en ont parlé comme s'il existait, quoique depuis long-temps on ne l'y trouve plus (1). Le tombeau de Gilbert de la Porée, Evêque de Poitiers, a été conservé, quoiqu'à moitié brisé par les Protétans, qui tirèrent le corps de ce Prélat & le jetèrent au feu ; ce tombeau, qu'on voit près de la factitite, est de marbre blanc, d'environ sept pieds de long sur trois de large & trois de hauteur ; il est orné de deux rangs de bas-reliefs représentant la vie de Jésus. (1) On a souvent reproché aux Protétans d'avoir par sa natifme détruit des tombeaux dans les églises ; il a cet égard ils sont criminels à nos yeux, comment dévouons-nous juger des Prêtres Catholiques, Moines ou Séculiers, qui, sans respect pour une propriété chèrement acquise, sans respect pour la mémoire de ceux à qui ils doivent une partie de leur subsistance, détruisent, pour le moindre intérêt, des monuments de leurs fondateurs ou de leurs bienfaiteurs ; monuments souvent utiles aux Beaux-Arts, à l'Histoire. Si l'ignorance les leur a fait dédaigner, la reconnaissance devait les leur faire conserver ; la liste de pareilles infractions serait fort longue. 110 --- Page 110 --- DESCRIPTION Christ; il est élevé de deux pieds au dessus de terre par quatre petits piliers; le couvercle de ce monument est brisé, & le coffre sert actuellement à ramasser des cierges & quelques autres meubles du chœur. Gilbert de la Porée, un des plus beaux esprits de son siècle, étoit le contemporain & le rival des Bernard, des Abeillard, &c. il parvint, par son talent, à l'évêché de Poitiers. « L'esprit de Gilbert étoit fait pour son siècle, dit M. Dreux du Radier; la logique la plus hérissée, les idées les plus singulières, les conceptions les plus abstraites ne lui offraient que des fleurs »; il mérita de son temps, ainsi que Pierre Lombard & Abeillard, le titre, superbe alors, de labyrinthe de la France, c'est-à-dire, de Philosophie très-embarrassée & très-embarrassant. Gilbert de la Porée fut élevé à l'épiscopat en 1142, & mourut dans un âge très-avancé, le 4 septembre 1154; il a composé plusieurs Ouvrages de métaphysique, pleins de subtilités puériles, & qui lui firent des ennemis. Quelques propositions mal sonnantes sur la Trinité furent dénoncées au Pape, & il se vit obligé de se rétracter (1). (1) Le dénonciateur de ce Prélat étoit un de ses Archidiacres, qui depuis long-temps nourrissait contre lui une haine très-forte, parce qu'il avait, sans succès, prétendu au siège épiscopal de Poitiers. Cet Archidiacre portait un nom singulier, & conforme à son humeur envieuse & chagrine; il étoit nommé Qui non ridet, qui ne rie point, Gilbert de la Porée avait eu pour prédécesseur à l'évêché de Poitiers, Grimourd, Abbé DU POITOU. 111 --- Page 111 --- DESCRIPTION Le célèbre Fortunat fut inhumé dans cette église. Proche le chevet on voit encore quelques restes de son tombeau; il fut un des plus beaux esprits de son temps, & à laissé plusieurs Ouvrages de poésie latine. Dans une chambre qui est à côté de l'orgue, on montre, dit-on, le berceau de Saint-Hilaire; c'est la moitié d'une fouche de chêne, d'environ six pieds de long fur deux pieds & demi de large, creusée en forme d'auge; on y attache les foux, afin que le bon sens leur revienne, & si la recette est bonne, on pourrait, avec succès, y attacher ceux qui y croyent. Les superstitieux du pays révèrent dans cette église une pierre qui représentait, dit-on, un Prêtre du Paganisme, & qui est aujourd'hui au rang de celles du parement du mur; à force d'être raclée elle n'a plus de faillite. Le Diable, qui autrefois rodoit souvent dans les églises, passa dans celle de Saint-Hilaire, s'assit sur cette pierre; & comme ce n'étoit pas un diable de la bonne compagnie, il commit, dans cette attitude, une incongruité dont la mauvaise odeur a tellement imprégné la pierre, qu'elle a toujours répandu depuis une exhalation vrai- de Notre-Dame des Alliés, qui aimait tant la retraite, que lorsqu'il fut élu Evêque, se croyant incapable de remplir dignement une charge si difficile, il dit: J'aimerais mieux être lépreux qu'Abbé, être exilé, ou souffrir le martyre, qu'être Evêque. On voit aujourd'hui des aspirans à la prélature qui ont des dispositions plus courageuses. 112 --- Page 112 --- DESCRIPTION ment diabolique ; on l'appelle la pierre qui pue. Voici le miracle : Cette pierre est une de celles que les anciens Naturalistes nomment Lapis fucillus, pierre de porc ou pierre puante, & qui, lorsqu'on les frotte, exhalent une odeur insupportable d'urine de chat. Monnet, qui en a fait l'analyse, la regarde, non comme la pierre puante des Anciens qui étoit fort dure, mais comme une pierre purement calcaire & puante au frottement, comme le font plusieurs substances de cette nature (1). Sainte-Radegonde est une église collégiale, fondée par Radegonde, fille de Bertaire, un des Rois de Thuringe ; cette Princesse, captive, puis femme de Clotaire, fils de Clovis, rebutée par les crimes que son époux commettoit chaque jour, voulut être voilée par Saint-Médard, qui, faisant des difficultés, parce qu'elle étoit mariée, céda enfin à ses sollicitations. Elle fut ensuite attirée à Poitiers par la célébrité de l'église de Saint-Hilaire ; elle y fixa sa demeure, & y bâtit un couvent par les libéralités de Clotaire. Ce Roi eut la fantaisie de reprendre son ancienne épouse Radegonde, & de l'enlever même de son monastère ; il vint à Poitiers dans ce (1) A Paris, au dessus de la petite porte de l'église des Mathurins, on voit une grande pierre sculpter, qui représente en bas-relief les douze Apôtres ; elle est également de la nature des pierres puantes ; j'en ai parlé dans ma Description de Paris. dessein; DU POITOU. 113 --- Page 113 --- DESCRIPTION Bessein; mais Saint-Germain, qui l'accompagnait dans ce voyage, l'en détourna. Clotaire, pendant son séjour dans cette ville, y fonda, à la prière de son épouse, une communauté d'Ecclésiatiques sous le titre de Notre-Dame, mais qui porte aujourd'hui le nom de Sainte-Radegonde. Cette église est d'une construction peu ancienne; il faut cependant en excepter le sanctuaire, dont l'architecture paraît d'un temps plus reculé. C'est dans cette église, & dans une chapelle souterraine, qu'est le tombeau de Sainte-Radegonde; elle avait choisi ce lieu pour sa sépulture & pour celle de ses Religieuses. Ce tombeau a été depuis entouré d'une balustrade de marbre; le corps de la Sainte n'y est point, il en fut tiré, en 1562, par les Protestans, qui le brûlèrent devant le portail. Au jubé de cette église, du côté de la nef, on voit des peintures à fresque, qui, dans le même temps, ont été mutilées par les Religionnaires. Elles représentent un événement arrivé en 1412, lorsque le Duc de Berri, Comte de Poitou, fit ouvrir le tombeau de la Sainte. Son corps fut alors trouvé entier, dit l'Auteur de l'Histoire du Roi Clotaire, attibuée à Bouchet, « Et si étoit voilé, couronné, & ses mains jointes, combien qu'il y eût huit cent vingt ans, moins deux mois, qu'il y eût été mis ». Le Duc voulut, en cette occasion, faire couper la tête de ce corps pour la porter à la Sainte Chapelle de Bourges; les ouvriers & les personnes qui étoient présentes à l'ouverture du Paris. IV. H --- Page 114 --- DESCRIPTION tombeau, furent saisis d'une telle frayeur, qu'il leur fut impossible de se résoudre à faire cette amputation. La mal-adresse de quelques ouvriers qui furent blessés en ouvrant ce tombeau, l'attente où chacun étoit de voir quelques merveilles, suffirent pour produire un effroi général, qu'on regarda comme l'effet d'un miracle. Le Duc de Berri se contenta d'emporter un anneau que la Sainte avoit encore au doigt. Les peintures du jubé offrent à gauche cette inscription, dont quelques mots sont effacés : « Comme l'an mille quatre cent douze, le » 28 mai, Jean... Régent en France, accompagné de plusieurs Prélats, Chanoines & autres, fit ouvrir le tombeau de Sainte-Radegonde, où il trouva le corps aussi entier que le jour qu'il y avoit été mis, & de ses mains, où il y avoit deux anneaux, ledit Duc prit celui du Roi Clotaire, & incontinent elle retira sa main pour retenir celui de la religion ». De l'autre côté, à droite, est peint le miracle du Maçon qui fut blessé à l'œil par un éclat de pierre, & guéri par l'attouchement de l'anneau que le Duc de Berri avoit tiré du doigt de la Sainte. Sainte-Radegonde mourut le 13 août 587, l'Évêque Grégoire de Tours, à cause de l'absence de l'Évêque de Poitiers, fit la cérémonie de ses funérailles. Dans cette église fut aussi inhumé le Roi Pepin, qui mourut à Poitiers l'an 838. Le Comte de Boulainvilliers affuroit, de son DU POITOU. 115 --- Page 115 --- DESCRIPTION temps, que le tombeau de ce Prince existait; mais aujourd'hui il est absolument inconnu. Cette église est devenue célèbre par les miracles qui s'y font, dit-on, opérés. Anne d'Autriche y fit faire des prières publiques pendant la maladie de Louis XIV à Calais; elle y fonda deux messes, & donna au chapitre une lampe d'argent, qui brûle nuit & jour devant le tombeau de la Sainte. Louis XIV donna depuis un riche ornement à cette église, & voua le premier Dauphin, son fils, à Sainte-Radegonde. Le Prince de Conti y voua également le Comte de la Marche son fils, & envoya un tableau, qu'on voit encore, qui représente la Princesse de Conti offrant son enfant à la Sainte placée sur un nuage; ce tableau fut reçu en grande pompe par la ville & le Chapitre. Dans la chapelle qui précède celle du tombeau, est inhumé Agnès, seconde Abbeyse de Sainte-Croix, morte avant Sainte-Radegonde. On voit dans l'église plusieurs tombeaux des Prieurs de cette collégiale, qui sont représentés avec leur aumusse sur la tête, comme c'étoit l'ancien usage. L'abbaye de Sainte-Croix. Sainte-Radegonde étant arrivée à Poitiers, comme nous l'avons dit, fonda un monastère de filles qui fut d'abord composé de près de deux cents Religieuses de la plus haute naissance, plusieurs même étoient du sang royal; elle y établit la règle de Saint-Césaire d'Arles, l'an 559 au plus tard. Sainte-Richilde en fut la première H ij --- Page 116 --- DESCRIPTION Abbeffe; Sainte-Agnès lui succéda bientôt dans cette dignité (1). Sainte-Radegonde ne négligea rien pour donner à cette maison de la consistance & de la célébrité; elle fit demander à l'Empereur Justin II, du bois de la vraie croix. Ce Prince envoya des Ambassadeurs qui portèrent, non seulement un morceau de ce bois (2), mais aussi plusieurs autres reliques, entre lesquelles étoit un livre des Evangiles couvert d'or, & enrichi de pierres orientales. Malgré ces pieuses intentions, cette fondatrice fut en butte aux traits de la médisance & de l'envie; on lui reprocha sa trop grande intimité avec Fortunat, Poète célèbre dans son temps, qui lui adressait des vers auxquels Radegonde répondoit, qui lui envoyait des présents, & en recevait d'elle; qui quoiqu'étranger en France, se fixa à Poitiers, près de Sainte (1) Nous adoptons ici le sentiment de Dom Lyron, qui a très-bien prouvé, dans ses Singularités historiques & littéraires, que Richilde, & non pas Agnès, fut la première Abbeffe de ce monastère. Grégoire de Tours, qui n'est pas trop exact, avait, à cet égard, induit en erreur tous les Historiens qui ont, d'après lui, parlé de ce monastère. Le même Dom Lyron démontre évidemment, contre le récit de Grégoire de Tours, que Sainte-Radegonde ne fit point le voyage d'Arles avec Agnès, pour recevoir la règle de Saint-Césaire, mais qu'elle en fit venir les constitutions, & les adopta. (2) Dans l'église de Saint-Pierre le Puellier de la même ville, on conserve aussi un gros morceau du bois de la vraie Croix, & même quelques épines de sa couronne. DU POITOU. 117 --- Page 117 --- DESCRIPTION Radegonde, dont il étoit comme le Secrétaire, & devint Evêque de cette ville. Ce commerce familier entre deux personnes qui aimoient & cultivèrent les Lettres, parut très-suspect. L'Evêque même de Poitiers, appelé Mérovée, soit par jalousie, ou par quelque autre motif, n'aprouva jamais la conduite de Radegonde (1); mais tous les soupçons élevés contre la sainteté de cette Princesse sont victorieusement détruits par les miracles nombreux qu'elle opéra, dit-on, après sa mort. L'église de l'abbaye de Sainte-Croix doit ce nom au bois de la vraie croix qui y est conservé; elle fut bâtie, telle qu'on la voit aujourd'hui, du temps de Charlemagne; sa forme est celle d'une croix; les voûtes sont à plein cintre, soutenues par des colonnes semblables à celles de ce temps-là. La nef sert de chœur aux Religieuses, comme dans presque tous les anciens monastères. Au dessus de chaque siège est un tableau de l'École Flamande, peint sur cuivre; ces peintures sont (1) L'Evêque Mérovée fut toujours opposé aux entreprises de Radegonde; il critiqua d'abord la règle de son monastère, ce qui la détermina à adopter celle de Saint Césaire d'Arles. Lorsque cette Princesse fit apporter à Poitiers du bois de la vraie Croix, cet Evêque, ainsi que les habitants de la ville, refusèrent de recevoir cette relique; il partit même pour la campagne, afin de ne pas se trouver à cette réception; ce fut l'Evêque de Tours qui fit la cérémonie; enfin lorsque Sainte-Radegonde fut morte, l'Evêque de Poitiers affecta de s'abstenir de la ville pour ne point assister à ses funérailles. H iij --- Page 118 --- DESCRIPTION belles; elles furent envoyées par le Prince d'Orange à Madame de Nassau sa sœur, Abbeise de cette maison. Le maître-autel est surmonté d'un rétable de vermeil, orné de plusieurs figures. On voit dans cette église la forme d'un grand dragon que l'on promène chaque année aux processions des Rogations, & que l'on dit avoir été tué par l'intercession de Sainte-Radegonde. (Voyez ci-après Usages, pag. 136). L'ancienne église subsiste encore à côté d'une chapelle qu'on nomme le pas de Dieu; elle fut, dit-on, bâtie sur l'emplacement de la chambre qu'occupait Sainte-Radegonde; on y montre dans une arcade fermée par une grille de fer, les restes de la meule dont la Sainte se servait pour broyer le blé nécessaire à sa nourriture, & celui dont elle faisait le pain à consacrer; on voit aussi dans le même endroit un mortier dans lequel on prétend qu'elle pilait des drogues pour le soulagement des pauvres malades. Flandrine de Nassau, Abbeise de Sainte-Croix, dont nous avons parlé, contribua à la décoration de cette chapelle, & y fit placer de grands vitraux sur lesquels est représenté Jésus-Christ apparuissant à Sainte-Radegonde. D'après une relation fort incertaine, ce Dieu apparut à cette Sainte; mais ce fut une vision qu'elle eut en dormant, comme le témoigne un ancien manuscrit conservé aux archives du chapitre de Sainte-Radegonde; dans une miniature qu'on y trouve, cette Sainte est représentée endormie pendant l'apparition. Néanmoins on raconte que Jésus, sous la forme d'un beau DU POITOU. 119 --- Page 119 --- DESCRIPTION jeune homme, entra dans la cellule de Sainte-Radegonde, lui disant de ne point se troubler, qu'il étoit venu pour la confoler, & qu'il la regardoit comme l'une des plus belles pierreries de sa couronne, & qu'ayant achevé ces mots, il disparut, en laissant dans cette cellule l'empreinte d'un de ses pieds que l'on voit encore, & qu'on appelle le pas de Dieu. ANECDOTE. A peine Sainte-Radegonde fut-elle morte, que le désordre s'introduisit dans le monastère de Sainte-Croix. Leubovère, qui avait succédé à Agnès, & qui fut élue Abbeffe avant la mort de la fondatrice, se vit tout à coup menacée d'être destituée par les efforts de deux Princefes Religieuses, Chrodieide, fille du Roi Charibert, & Baïne, fille de Chilperic Ier, sa cousine. Ces deux Religieuses, à la tête de quarante autres qu'elles avoient mises dans leur parti, sortirent de leur monastère, & se mirent en route pour aller porter au Roi leurs plaintes contre l'Abbesse (1). Ces quarante Religieuses & leurs deux conductrices partirent de Poitiers, à pied, au mois de février, & dans un temps de pluie; personne ne voulut les recevoir en chemin; elles furent obligées de porter elles-mêmes leurs vivres & leurs bagages. Elles arrivèrent à Tours bien (1) Elles accufoient cette Abbeffe de plusieurs crimes, & sur-tout de ce qu'elle ne leur rendoit aucun des honneurs dus à leur naissance; On ne nous traite point, disoit Chrodieide, comme deux filles de Roi, mais on nous fait vivre dans un état d'humiliation, comme si nous étions nées de la moindre des servantes. H IV --- Page 120 --- DESCRIPTION dégoutées d'un telle voyage. Chrodilede prit la résolution de laisser dans cette ville toutes les Religieuses qui la fuivoient, & d'aller seule parler au Roi Gontran; en conséquence elle s'adressa à l'Evêque, le célèbre Grégoire de Tours, qui a, dans son Histoire, donné un long détail de la conduite peu édifiante de ces Religieuses. Ce Prélat voulut les déterminer à retourner à Poitiers; mais Chrodilede persista dans son entreprise d'aller porter ses plaintes au Roi. Elle se rendit à la Cour. Gontran lui ordonna de rentrer dans son monastère, convoqua, à Poitiers, un Concile, afin que ces différens fussent terminés, & que la paix fût rétablie parmi ces filles. De retour à Poitiers, Chrodilede y fit naître de nouveaux désordres. Elle rassembla une foule de vagabonds & de scélérats (1), & leur ordonna de forcer, pendant la nuit, les portes du monastère, & d'en chasser l'Abbesse. Celle-ci essaya de sortir de la maison; mais, cruellement tourmentée par la goutte, elle ne put éviter son sort. Les brigands, entrés dans le couvent, après l'avoir cherchée de toutes parts, la trouvèrent dans l'église, couchée à terre devant la relique de la Sainte-Croix. Un des plus hardis s'avança pour la percer d'un coup de poignard; mais se sentant blessé lui-même par un de ses compagnons, il suspendit (1) Grégoire de Tours dit que cette Princesse Religieuse s'était associée des homicides, des sorciers, des adultères, des vagabonds, & des gens coupables de tous les autres crimes. DU POITOU. 121 --- Page 121 --- DESCRIPTION Son coup. Aussi-tôt arrivent plusieurs autres Religieuses qui éteignirent les lumières que portoient ces brigands, & cachèrent l'Abbesse avec le voile de l'autel ; mais ceux-ci, armés de lances & d'épées, frappèrent au hasard, blessèrent plusieurs Religieuses, & dans l'obscurité ayant pris la Prieure pour l'Abbesse, ils lui arrachèrent ses vêtements, la saifèrent aux cheveux, & la traînèrent ainsi jusqu'à l'église de Saint-Hilaire. Le jour, qui commençait à paraître, leur ayant fait apercevoir leur méprise, ils renvoyèrent cette Religieuse dans son monastère, y furent chercher l'Abbesse, la renfermèrent dans la prison de l'église de Saint-Hilaire, & y posèrent des sentinelles, afin que personne ne pût lui porter du secours. Les fêtes de Pâques approchant, l'Evêque de Poitiers fit savoir à Chrodielde, que si, dans ce temps de réconciliation, elle ne délivrait pas l'Abbesse de sa prison, il ne célébrerait point la Pâque, & ne baptiserait dans la ville aucun Cathécumène, & que si elle s'obstinait à lui refuser la liberté, il se mettrait à la tête des habitans de Poitiers, & irait lui-même la délivrer. L'implacable Chrodielde répondit sur le champ : Si quelqu'un veut user de violence pour tirer l'Abbesse de sa prison, aussi-tôt je la fais poignarder. Enfin les Prélats, dans le Concile assemblé par ordre de Gontran, prononcèrent contre la Religieuse Chrodielde & contre ses complices une sentence d'excommunication. Alors ces filles rebelles, soutenues par la troupe des scélérats qui étoient à leurs ordres, fondent sur les Evêques 122 --- Page 122 --- DESCRIPTION & autres Prêtres du Concile, blessent les uns, cassent la tête aux autres, les obligent tous à prendre la fuite, & les poursuivent jusqu'à hors de la ville. L'Abbesse fut délivrée de sa prison par un Officier du Roi; elle profita de sa liberté pour combattre son ennemie Chrodielde. L'on vit alors dans la ville deux armées, commandées chacune par une Religieuse, faire un carnage horrible, & enfanglanter jusqu'au tombeau de Sainte-Radegonde. Le Roi envoya des troupes pour chasser les brigands qui s'étoient emparés de l'abbaye de Sainte-Croix; il fallut, pour ainsi dire, en faire le siège. Les assiégés furent contraints de céder à la force. Chrodielde, se voyant sur le point d'être vaincue, sortit du monastère, & dit aux assaillans: Je vous prie de ne me point faire de violence; songez que je suis la fille d'un Roi, & la cousine d'un autre Roi; gardez-vous de me frapper; un temps viendra où je pourrois peut-être vous en faire repentir. Ces paroles n'arrêtèrent point les soldats, ils entrèrent dans le monastère, & en chassèrent les brigands qui s'en étoient emparés. Ces brigands furent saisis, & bientôt ils reçurent le châtiment de leurs crimes; les moins mal traités eurent oule nez ou les oreilles coupées, & la sédition fut appaisée. Les Evêques & les Ecclésiastiques n'ayant plus rien à craindre des fureurs de Chrodielde, tinrent un second Concile à Poitiers. Cette Religieuse, quoique vaincue, n'en étoit pas moins acharnée contre l'Abbesse. Dans cette assemblée DU POITOU. 123 --- Page 123 --- DESCRIPTION elle l'accusa de plusieurs crimes, & fur-tout d'avoir un homme, qui, sous des habits de femme, vivoit avec elle dans la plus grande familiarité. Le voilà cet homme, s'écria-t-elle en le montrant au doigt. Ce malheureux, qu'on venoit d'apostropher, & qui avoit toujours passé pour une femme, prétendit excuser son travestissement en annonçant son impuissance. Je suis moins homme qu'on le pense, dit-il, puisqu'il me seroit impossible de me montrer tel auprès des Dames (1), & c'est à cause de ma nullité que je me suis déterminé à adopter ce costume de femme. L'Abbesse ajoute qu'elle ne le connoît point, qu'elle ne l'avoit jamais vu, & qu'elle étoit absolument innocente du crime dont on l'accusoit. Les Prélats parurent se contenter de ce désaveu. Chrodielde & Baïne alléguèrent d'autres chefs d'accusations moins graves contre l'Abbesse, & dont elle se justifia pleinement. Les deux Religieuses rebelles furent excommuniées. Baïne, moins emportée, reconnut sa faute, & rentra dans le monastère ; Chrodielde fut inflexible, & quoique dans la suite l'excommunication contre ces deux Princefes fût levée, celle-ci ne voulut jamais se soumettre à la clôture ; (1) Dixit se nullum opus posse virile agere, dit Grégoire de Tours, qui rapporte tous ces détails ; il n'ajoute pas si cet homme déguisé donna la preuve de ce qu'il avançoit ; c'étoit cependant le meilleur moyen pour détruire tous soupçons contre la vertu de l'Abbesse. 124 --- Page 124 --- DESCRIPTION elle vécut & mourut dans une maison de campagne près de Poitiers. Il y eut encore plusieurs autres troubles dans cette abbaye. En 876, les Religieuses furent divisées pour le choix d'une Abbesse : il se forma deux partis. Rotrude, fille du Roi Charles le Chauve, & Odile, toutes deux nommées Abbesses, étoient les deux chefs de cette division ; les débats furent vifs. Frottier, Archevêque de Bordeaux, s'y rendit par ordre du Roi, & eut beaucoup de peine à calmer ces bonnes Religieuses (1). En 1511, nouveaux troubles ; Marie Berland, Abbesse de Sainte-Croix, fut chassée pour n'y avoir pas voulu admettre l'institut & l'habit des Religieuses de Fontevraud : l'Abbesse de la Trinité de Poitiers eut le même fort pour la même cause. Depuis long-temps, le bon ordre règne dans cette abbaye, & ce n'est plus que par leur piété que les Religieuses font parler d'elles. Notre Dame-la-Grande est un chapitre composé de Chanoines Réguliers, qui depuis longtemps furent sécularisés. L'église, une des plus anciennes de Poitiers, fut, dans l'origine, dédiée à Saint-Nicolas, & (1) Il paraît que le trop grand nombre de Religieuses dont cette abbaye étoit alors composée, & d'Ecclésiastiques qui la desservaient, fut regardé comme la cause des désordres qui y régnéèrent. Louis le Débonnaire, par un capitulaire de l'an 822, ordonna qu'à l'avenir il n'y au-roit pas plus de cent Religieuses dans le monastère de Sainte-Croix, & pas plus de trente Clercs au dehors pour le service de leur église. DU POITOU. 125 --- Page 125 --- DESCRIPTION prit ensuite le titre de Notre-Dame, à cause d'un miracle opéré par cette Sainte, dont nous parlerons. Elle fut, dit-on, construite sous le règne de l'Empereur Constantin ; on voit sur l'ancienne porte de cette église, du côté de la place, une statue équestre, qu'on dit être celle de Constantin ; on sait que cet Empereur exigeoit que sa figure fût placée sur les églises qu'il permettoit aux Chrétiens de construire. Cette statue, brisée par les Protestans, fut rétablie, en 1592, par l'Abbé de Notre-Dame, qui est le premier dignitaire du Chapitre ; cet Abbé s'appeloit Chevalier, Eques ; cette restauration est constatée par l'inscription suivante, qu'on peut à peine lire aujourd'hui : Quam Constantini pietas erexerat olim, Ast hostis rabies straverat effigiem, Restituit, vereres cupiens imitarier hujus, Vidus Eques templi Cænobiarcha pius. Le jubé de l'église a été rétabli en 1661 ; on y voit, sur la face du côté de la nef, les armes des quatre derniers Maires. On remarque près du mur, en dehors du chœur, du côté droit en entrant, une colonne de six à sept pieds de hauteur sur laquelle est un écusson représentant un cœur surmonté d'un arbrisseau. ANECDOTE. On raconte que cette colonne a été élevée sur le tombeau d'un jeune homme qui mourut de douleur & de repentir auprès d'une femme de mauvaise vie. Bouchet, dans 126 --- Page 126 --- DESCRIPTION Les Annales d'Aquitaine, dit que ce jeune homme ayant été inhumé en terre profane, il s'éleva quelques jours après, sur le lieu de sa sépulture, un rosier garni de fleurs ; on découvrit sa tombe, & on lui trouva dans la bouche un billet portant le nom de Marie. Ce nom, qui pouvait être celui de la femme débauchée auprès de laquelle il était mort, fut regardé comme le nom de la Mère de Dieu : le miracle parut suffisamment prouvé ; on éleva la colonne dont nous avons parlé, & ce fut à cette occasion que cette église reçut le nom de Notre-Dame, au lieu de celui de Saint-Nicolas qu'elle portait auparavant. Ce monument, dont Bouchet ne parle point, paraît assez moderne ; les bonnes femmes de Poitiers vont respectivement baiser le cœur sculpté sur la colonne (1). (1) Un autre miracle confirma à cette église le titre de Notre-Dame. En 1202, les Anglois étant devant Poitiers, parvinrent à séduire le Clerc du Maire de cette ville, qui s'engagea de leur livrer une des portes ; dans ce dessein, il éveilla son maître à quatre heures du matin, & lui demanda les clefs de la ville, sous prétexte de laisser sortir un Officier qui devait aller trouver le Roi Philippe. Le Maire chercha inutilement les clefs sous le chevet de son lit. Alarmé de ne les y point trouver, il se lève avec précipitation, fait prendre les armes aux Bourgeois, & va remercier Dieu dans l'église de Notre-Dame, d'avoir eu le temps de prévenir la trahison. En faisant sa prière devant l'image de la Vierge, il s'aperçut que cette statue tenait les clefs de la ville dans ses mains, & les lui présentait. Les cris de miracle se firent aussi-tôt entendre de toutes parts, & personne n'osa douter que la Sainte Vierge ne fût venue prendre. DU POITOU. 127 --- Page 127 --- DESCRIPTION Le tombeau assez remarquable qu'on voit dans le mur de la chapelle de Sainte-Anne, est celui d'un Dufou, qu'on présume être celui de cette maison qui fut Sénéchal du Poitou. Poitiers renferme plusieurs autres chapitres & abbaye considérables, qui ne présentent rien de bien intéressant pour les Lecteurs & pour les Voyageurs; comme l'abbaye de Saint-Cyprien, du Moutier-neuf, de la Trinité, les chapitre de Saint-Pierre le Puellier, de Saint-Hilaire-de-la-Celle, &c. Les Cordeliers furent fondés par Hugues & Guy de Lufignan; & depuis leur couvent fut considérablement augmenté par Alphonse, Comte de Poitiers, qui est en regard comme le fondateur. Le chapitre de la cathédrale, par acte de 1290, leur donna l'emplacement où est bâti le couvent; cet emplacement étoit auparavant occupé par un ordre de Moines nommés Fraticelles, Frerots, connus par les mœurs les plus dépravées & par les opinions les plus dangereuses. elle-même, sous le chevet du Maire, les clefs de la ville pour les remettre entre les mains de sa statue. Des Critiques diront peut-être que ce miracle auroit pu s'opérer d'une manière plus simple & aussi avantageuse aux habitants de Poitiers; mais alors les Chanoines de Notre-Dame la Grande n'en auroient pas retiré le même profit; c'est à cette occasion qu'ils durent plusieurs privilèges, & fur-tout ceux de garder les clefs de la ville, d'exercer la justice pendant les trois jours des Rogations, & de délivrer un prisonnier. 128 --- Page 128 --- DESCRIPTION L'église des Cordeliers, ainsi que celle des Jacobins de la même ville, renferme les cendres des plus illustres François qui furent tués à la malheureuse bataille de Poitiers, donnée en 1356, où le Roi Jean fut fait prisonnier par les Anglois ; l'église, le cloître & le cimetière furent comblés des victimes les plus distinguées de cette bataille. Au milieu du chœur de cette église, est un beau mausolée, composé d'un sarcophage de marbre noir, élevé d'environ quatre pieds, sur lequel sont les figures en bronze de René de Mortemart & de Jeanne de Saulx son épouse. Ces figures, de grandeur naturelle, sont représentées vêtues à la mode du temps, & à genoux devant un prié-Dieu; sur les côtés sont des épitaphes latines en vers & en prose. Quelques pas en avant de ce mausolée étoit un lutrin triangulaire, formé par un pélican de cuivre; sur les trois faces de la base, on lisoit douze vers latins à la louange de Jeanne de Saulx, qui a fait élever ce monument; mais ce lutrin n'existe plus (1). (1) Jeanne de Saulx, épouse de René de Rochechouart, Seigneur de Mortemart, Prince de Tonnay-Charente, fit élever ce monument en 1620, sous un caveau où sont placés les corps de ses père, mère, oncle, & de son mari. Quoique veuve, & encore jeune, elle refusa d'épouser un parti considérable, & répondit à ceux qui le lui proposaient : Dieu sera mon bras droit pour me secourir ; j'espère faire voir au monde que parfaite est l'amitié qui vit après la mort. Cette Dame, fille du Maréchal de Tavanne, étoit fort pieuse; prévoyant de bonne heure la conversion d'Henri IV, elle DU POITOU. 129 --- Page 129 --- DESCRIPTION Jeanne de Saulx, après avoir fait élever ce mausolée, mourut le 22 octobre 1626, & donna beaucoup de biens aux Moines de Poitiers. Dans la même église fut inhumée François-Athenaïs de Rochechouart, plus connue sous le nom fameux de Madame de Montespan, maître de Louis XIV, Cette femme hautaine, ambitieuse, & puis devote, parvint, à force de manège, à remplacer Madame de la Vallière; l'espèce de célébrité que le titre de favorite engagea son mari, en 1581, à conclure un singulier marché. Il vendit à un Gentilhomme trois de ses meilleurs chevaux pour cent livres, payables quand le Roi de Navarre, qui était alors à la tête du parti Protestant, embrassait la religion Catholique. Le débiteur obtint depuis des lettres de récision contre son engagement, sous prétexte de sa minorité. L'affaire fut plaidée au Parlement en 1594; on y combina d'éloges Madame de Mortemart, pour avoir entrevu un événement qui fut si utile au bonheur des François. Sicart, ancien Intendant de la maison de Mortemart, en a publié une généalogie avec la vie de Madame de Saulx; il fait descendre la maison de Saulx d'un Fauflus de Saulx, Comte d'Autun, qui résidait en sa ville du Saulx-Lieu. L'an 225, son frère fit bâtir un château appelé Saulx-le Duc; il y fit faire une chapelle, « & Dieu, pour montrer, dit le véridique Généalogiste, combien cette race lui était agréable, remplit cette chapelle de feu qui paraît miraculeusement sur l'autel à la naissance & à la mort de chacun des Seigneurs de Saulx, jusqu'à présent 1627 »; il assure ensuite qu'à la naissance de Jeanne de Saulx, des étincelles de feu parurent visiblement sur l'autel de l'ancienne chapelle. C'est ici le langage d'un Intendant bien payé. Partie IV. 130 --- Page 130 --- DESCRIPTION valut à Madame de Montespan, ne servit qu'à mettre ses défauts dans un plus grand jour. Proche le maître-autel étoit autrefois un magnifique tombeau que le Pape Clément V fit élever à Gauthier, Evêque de Poitiers; ce tombeau fut détruit pendant les guerres civiles; les ossemens qu'il renfermoit ont depuis été déposés sous le maître-autel. ANECDOTE. Cet Evêque Gauthier, un des Savans de son siècle, étoit de l'ordre des Cordeliers; ces Religieux le sanctifièrent, & gravèrent sur sa tombe une inscription où ils le qualifioient, la perle de la sagesse, le miroir des mœurs, la terreur des méchants, le poignard de l'Église. Ce Prélat avait toutes les vertus de son temps; il étoit dur, inflexible, jaloux de ses droits, & d'une opiniâtreté qu'il conserva, dit-on, même après sa mort. Voici le fait. Gauthier se mêla d'une querelle qui s'éleva entre deux Prélats du royaume, l'Archevêque de Bourges & celui de Bordeaux; ce dernier avait pris la qualité de Primat d'Aquitaine, que l'Archevêque de Bourges lui disputoit. Gauthier, quoique suffragant de Bordeaux, se déclara fortement contre l'Archevêque de cette ville, & lui fit défense de se qualifier à l'avenir du titre de Primat d'Aquitaine, sous peine d'excommunication. L'Archevêque de Bordeaux ayant été, en 1305, élu Pape, sous le nom de Clément V, voulut venger son église & soi-même de l'injure qu'il avait reçue de l'Evêque Gauthier. Par une bulle donnée à Lyon la première année de son pontificat, il le déposa de l'épis DU POITOU. 131 --- Page 131 --- DESCRIPTION copat, & lui enjoignit de se retirer dans le monastère des Cordeliers de Poitiers. Gauthier refusa hautement d'y obéir, & regardant sa déposition comme injuste, il en appela à Dieu & au futur Concile. Il fit plus, il ordonna en mourant qu'on l'inhumât avec son acte d'appel à la main ; il mourut le 21 janvier 1306, & fut enterré ainsi qu'il l'avoit désiré. Quelques années après, le Pape Clément V. vint à Poitiers ; ayant appris dans quelles dispositions l'Evêque Gauthier étoit mort, & curieux, de voir l'acte d'appel que le défunt tenoit à la main, il fit, pendant la nuit, ouvrir le tombeau, & ordonna à son Archidiacre d'y descendre & de s'emparer de cet écrit. Envain l'Archidiacre effaya d'arracher cet écrit ; le mort le tenoit fermement, & ne le lâcha point. L'Archidiacre, dans la crainte de le déchirer, revint auprès du Pape lui rendre compte de la ténacité du mort. Le Pape lui dit d'enjoindre au défunt Evêque de lâcher cet appel, sous peine de désobéissance. L'Archidiacre revint trouver le mort, lui fit cette injonction, avec promesse de lui rapporter l'acte quand le Pape l'aurait lu. Le mort ; trouvant la proposition raisonnable, ouvrit la main & lâcha l'écrit ; aussi tôt l'Archidiacre l'envoya au S. Père ; mais lorsqu'il voulut sortir du tombeau, il se sentit arrêté par une force invisible, & se vit forcé d'y demeurer jusqu'à ce que le Pape eût rendu l'appel, & qu'il fût remis entre les mains de ce mort (1). On dit que ce Pontife, frappé de cet (1) M. Dreux du Radier, dans sa Bibliothèque hitté- 132 --- Page 132 --- DESCRIPTION événement merveilleux, se détermina, pour appaiser l'humeur colérique du cadavre, de lui élever un superbe mausolée : c'est celui dont nous avons parlé, & qui fut détruit pendant les guerres civiles. En 1604, François de Soussa, Général des Cordeliers, fit, de son autorité privée, ouvrir le tombeau de Gauthier. L'Evêque de Poitiers en fut fort mécontent; on y trouva les ossemens enveloppés d'un étoffe de drap d'or; les os des doigts étoient encore dans les gants, mais on n'y trouva plus l'acte d'appel; ce Général lui arracha l'anneau épiscopal, & le porta au Pape. Les Jacobins furent établis à Poitiers dans le treizième siècle. Dans la suite les Seigneurs de Mortemart & de Couh, firent rétablir l'église telle qu'on la voit aujourd'hui. En 1410, Guy de Lusignan, Comte de la Marche & d'Angoulême, y fut inhumé: sur son tombeau étoit sa figure en platine dorée. Ce monument fut détruit pendant les guerres civiles. Les plus qualifiés des Gentilshommes tués à la bataille de Poitiers, furent enterrés, comme nous l'avons dit, dans le couvent des Cordeliers & dans celui des Jacobins. ANECDOTE. Le corps du Duc de Bourbon, tué à cette bataille, fut transporté à l'église des Jacobins; mais un grand obstacle s'opposait à son inhumation. rique du Poitou, a rapporté la pièce originale qui contient cette aventure; nous n'avons pas besoin de dire que c'est une fable. --- Page 234 --- DESCRIPTION mais l'ayant laissé tomber, le diable le ramassa & l'emporta. Bouchet, dans ses Annales d'Aquitaine, dit que cette masse fut élevée par ordre d'Éléonore, fille de Guillaume X, Comtesse du Poitou, vers le milieu du douzième siècle, pour servir de marque à un droit de foire qu'elle accorda, & qui se tient chaque année, au mois d'octobre, dans ce même lieu; mais Bouchet ne donne aucune preuve de ce qu'il avance. L'opinion de Rabelais sur cette pierre levée est aussi bien fondée que les deux premières. Il assure que ce fut Pantagruel, qui, pendant qu'il étudiait à Poitiers, posa ainsi cette pierre, afin que les Écoliers de l'Université, « quand ils ne sauraient autre chose faire, dit-il, passassent le temps à monter sur ladite pierre, & là, banqueter à force flacons, jambons & pâtés, & écrire leurs noms dessus avec un couteau, & de présent s'appelle la Pierre levée; en mémoire de ce, n'est aujourd'hui passé aucun en la matricule de ladite Université de Poitiers, qui n'ait bu en la fontaine cabaline de Croutelle, passé à passe-lourdin, & monté sur la pierre levée ». On a fait plusieurs recherches sur la destination de ces pierres dont il existe un grand nombre semblables en France, & même en Poitou (1), qui se trouvent presque toujours pla- (1) On voit une pareille pierre, également élevée sur des piliers, près du village de Bellefois, paroisse de Neuville, sur l'ancien chemin de Poitiers à Mirebeau. Au milieu du même chemin, est une autre grosse pierre, mais qui n'est point élevée. DU POITOU. 135 --- Page 135 --- DESCRIPTION cées sur les bords des chemins; il est prouvé aujourd'hui qu'elles n'indiquent, ni des limites, ni des tombeaux, mais des autels dédiés à Mercure, Dieu des chemins. Voyez ce que nous avons dit à cet égard aux articles Cahors, Part. III, pag. 13, & Saintes, même Partie, pag. 285 & 286. L'Université de Poitiers fut fondée en 1431 par Charles VII. Il y avait déjà eu depuis longtemps des Écoles célèbres dans cette ville; le nouvel établissement attira un si grand concours d'Étudians, que les salles ne pouvaient les contenir (1). (1) Longueil, Professeur de Droit à Poitiers, raconte qu'étant obligé de faire la harangue pour l'ouverture des classes en 1511, comme il expliquait les Pandectes, il se vit tout à coup investi par une troupe de jeunes Gascons, armés d'épées nues, lui criant de descendre de la chaire pour faire place au Professeur qui devait, à l'heure présente, commencer sa leçon. Longueil refusa d'obéir. Un des Gascons alors monté sur l'escalier de la chaire, saisit un pan de sa robe, & le tire avec effort pour l'obliger à descendre. D'un coup de pied, le Professeur renverse le Gascon au bas de la chaire; un autre Gascon plus furieux s'élance, & veut venger son compagnon. Longueil avait devant lui trois énormes volumes du Digeste, il en lança un avec force contre cet agresseur, & le renverra du coup. « Un troisième qui lui succéda, dit-il, ne fut pas mieux accueilli; je lui jette mon second volume, & le mets hors de combat. Comme le tumulte allait toujours croissant, un quatrième en profita pour sauter sur le bord de ma chaire, afin de s'élancer dedans, & m'en chasser plus aisément; mais de mon dernier volume, lui ayant écrasé les doigts, je lui I iv --- Page 136 --- DESCRIPTION USAGE. Les processions des Rogations, instituées par Saint-Mamert en 418, avoient cessé d'être en usage dans Poitiers. Alphonse, frère du Roi Saint-Louis, les rétablit, & elles furent alors pratiquées avec beaucoup de cérémonies. Bouchet, témoin oculaire, raconte que lorsque cette procession passait dans le faubourg du Pont-Joubert, le trompette de la ville, monté sur un rocher, lançait, contre la chasse de la cathédrale, une bouteille pleine de vin; s'il était assez adroit pour y toucher, il avait la valeur de la partie de la chasse qui était mouillée par le vin; mais aussi il était excommunié: par là, on figurait, dit-on, la persécution des Infidèles, qui, en pervertissant les Chrétiens, sont maudits & damnés. Cette cérémonie avait été abolie depuis peu, du temps de Bouchet, c'est-à-dire, vers le commencement du seizième siècle, parce qu'il se trouvait des gens qui s'en moquaient, ce qui était aux bonnes personnes scandale & occasion de pécher. fis lâcher prise, & perdre l'envie de revenir. Ainsi, contre l'attente des assistans, on vit cette fois les armes céder à la Robe, & moi-même je fus étonné de me voir victorieux & vivant». Ce Professeur ajoute que ses auditeurs, qui étaient au nombre de plus de six cents, se jetèrent sur les Gascons, & les forcèrent à prendre la fuite. On procéda contre les turbulens Écoliers. Longueil eut la générosité d'arrêter les poursuites de la justice, & se contenta d'exiger d'eux une légère satisfaction, à laquelle ils ne voulurent pas se soumettre; enfin les Gascons, tant Maîtres qu'Étudians, furent condamnés à vider l'Université de Poitiers. DU POITOU. 137 --- Page 137 --- DESCRIPTION Si l'on a dépouillé cette procession de quelques cérémonies peu édifiantes, on a cependant conservé l'usage d'y porter la figure d'un dragon volant, que le peuple nomme la bonne sainte vermine ; ce dragon est, dit-on, l'emblème de l'hérésie ou du diable, ou bien il est la représentation de quelque serpent aîné, qui peut-être anciennement a ravagé ce pays. Dans plusieurs églises de France on conserve la figure d'un dragon, & on la promène aussi aux processions (1). ÉVÉNEMENTS remarquables. Ce fut le 17 septembre 1356, dans un champ appelé Maupertuis, à une lieue environ de Poitiers, entre l'abbaye de Nouaillé & le village de Beauvoir, que se donna la fameuse bataille dite de Poitiers ou de Maupertuis. La guerre était allumée depuis long-temps entre la France & l'Angleterre; déjà Poitiers avait été pillé par les Anglois, & plusieurs provinces méridionales de la (1) Le grand nombre de témoignages que l'on a de l'existence de ces dragons, la quantité de leur figure ou de leur peau conservée dans les églises, semblent prouver suffisamment que plusieurs ont existé, & ont causé autrefois de grands ravages. Le dessèchement des marais, la culture universelle du sol de la France, s'opposent sans doute à la naissance ou à l'accroissement de ces animaux extraordinaires. Dom Calmet dit que près de Montureux sur Saône, au diocèse de Besançon, on avait vu deux dragons, qui, effrayés, se réfugèrent dans un puits, où les Paysans les accablèrent de pierres, de bois, de paille, & y mirent le feu. Voyez ce que nous avons dit à cet égard dans la première Partie de cet ouvrage, pag. 16, att. Tarasson, Voyez aussi Rouen & Metz. 138 --- Page 138 --- DESCRIPTION France étoient défolées par leurs troupes, commandées par le Prince de Galles. Le Roi Jean II se détermina enfin à marcher contre lui à la tête d'une armée considérable, composée de ce que la Noblesse de France avait de plus brillant. À son approche, le Prince de Galles, sentant l'infériorité de ses forces, offrit de payer tout le dommage qu'il avait fait dans ses courses, de rendre tous les prisonniers, & de ne point porter les armes contre la France pendant sept ans. Ses troupes fatiguées manquaient de vivres, de fourrages, & étoient enveloppées de toutes parts par une armée six fois plus nombreuse. Le Roi de France, présumant trop de son avantage, rejeta ces offres, & demanda que le Prince de Galles se rendît prisonnier lui & toute son armée : il auroit pu, sans verser de sang, le forcer à accepter ces dernières conditions, s'il eût seulement attendu trois jours; mais une ardeur téméraire l'emporta, il voulut sur le champ attaquer le Général Anglois dans ses retranchements. Il comptoit sous ses drapeaux plus de soixante mille combattans. Jamais la France n'avoit vu des troupes plus brillantes, & conduites par des chefs plus illustres. Les quatre fils du Roi, les Princes du Sang, les plus grands Seigneurs, ne nul Chevalier, dit un Historien du temps, ne Ecuyer n'avoit osé demeurer à l'hôtel, de peur d'être déshonoré ». Le Roi ayant disposé son armée en bataille, parcourut les rangs, & harangua ainsi ses soldats : « Entre vous autres, quand vous êtes à Paris, à Chartres, à Rouen ou à Orléans, DU POITOU. 139 --- Page 139 --- DESCRIPTION vous menacez les Anglois, & désirez avoir le bacinet en la tête devant eux : or y êtes-vous ; je vous les montre, si leur veuillez rencontrer leur maltalent, & contre-venger vos ennemis, & les dommages qu'il vous ont faits, car sans faute nous combattrons ». On donne le signal, les François s'avancent & s'engagent dans des défilés; les Archers Anglois les reçoivent à coups de traits ; en un moment la terre est couverte de morts & de blessés : ce premier échec décide du sort de la bataille. Les François, accablés par l'ennemi, reculent en désordre, se culbutent les uns sur les autres, se précipitent sur un corps de vingt mille hommes que commandoit le Dauphin, & y répandent la terreur : tous fuient devant six cents Anglois. Le Duc d'Orléans, qui commandoit une autre division, avant même d'être attaqué, prend aussi-tôt la fuite avec ses soldats ; il ne reste plus dans la plaine que la troupe qui combattoit sous les drapeaux du Monarque. Le Prince de Galles, du haut d'une colline, avoit aperçu la déroute des deux tiers de l'armée françoise. « Adressons-nous, lui dit Chandos, devers notre adversaire, le Roi de France ; car en cette part gît tout le sort de la besogne ; bien fais que par vaillance il ne fuira point, si nous demourera, s'il plaît à Dieu & à la Sainte-Vierge. Allons, Jean, reprit le Prince, vous ne me verrez d'aujourd'hui retourner en arrière ». Ils s'avancent avec impétuosité sur les troupes qui entourent le Roi Jean. Il se fait un carnage affreux. Le Monarque françois oppose une ferme résistance & fait des prodiges de va- 140 --- Page 140 --- DESCRIPTION leur. Philippe, son jeune fils, âgé pour lors de treize ans, combattoit à ses côtés avec une ardeur héroïque; il fut blessé en s'opposant aux coups qu'on portait à son père. Déjà tous les Chefs François étoient tombés couverts de blessures; la bannière de France restoit étendue par terre, entre les bras de Charny, qui n'avoit pas voulu l'abandonner, même en expirant. Le Roi, environné de corps morts, une hache à la main, effrayoit tous ceux qui osoient l'approcher; chaque coup qu'il portoit étoit un coup mortel; en vain lui crioit-on de toutes parts: Rendez-vous, Sire! rendez-vous! il ne répondoit que par de nouveaux efforts; enfin ayant reçu deux blessures au visage, il fut de nouveau sollicité de se rendre, par un Gentilhomme François, banni de sa patrie pour crime. Hé! d qui me rendrai-je? dit le Roi, où est mon cousin le Prince de Galles? si je le voyois, je parlerois. Il n'est pas ici, répondit le Chevalier, mais rendez-vous à moi, & je vous menerai devers lui. — Qui êtes-vous? — Sire, je suis Denis Morbec, Chevalier d'Artois; je sers le Roi d'Angleterre, parce que je ne puis être au royaume de France, pourtant que j'ai forfait tout le mien. Alors le Roi tira le gantelet de sa main droite, & le remit à Denis, en lui disant: Je me rends à vous (1). (1) Avant d'arriver vers la tente du Prince de Galles, DU POITOU. 141 --- Page 141 --- DESCRIPTION «Chier Sire, lui dit le Prince de Galles en l'invitant à entrer dans son pavillon, ne veuillez mie vous attrister, si Dieu n'a pas voulu aujourd'hui consentir à votre volonté; car certainement Monseigneur mon père vous fera tout honneur & amitié, & s'accordera avec vous si raisonnablement, que vous demeurerez bons amis ensemble à toujours; à l'égard de l'événement du combat, quoique la journée ne soit pas vôtre, vous avez acquis la plus haute réputation de prouesse, & avez passé aujourd'hui tous les mieux combattans. Je ne le dis mie, chier frère, pour vous louer, car tous ceux de notre parti qui ont vu les uns & les autres, se sont par pleine conscience à ce accord, & vous en donnent le prix». Le Roi fut traité avec le plus grand respect. Le Prince de Galles ne voulut point s'asseoir à table avec lui. Quelque temps après, il le conduisit à Londres : son entrée fut un triom- illustre prisonnier ; ils s'arrachoient réciproquement ce Roi d'entre leurs mains. C'est moi qui l'ai pris, s'écrioient-ils tous en même temps. Le Roi, tenant son fils par la main, avait beau dire : Seigneurs, menez-moi courtoisement & mon fils devers le Prince mon cousin, & ne vous querellez pas pour ma prise, car je suis assez grand Seigneur pour vous faire tous riches. Ces promesses calmoient un instant la cupidité de ces Chevaliers ; mais bientôt les disputes renaissoisient, & chaque disputant s'efforçoit d'entraîner de son côté le Roi & son fils ; enfin deux Seigneurs Anglois, que le Prince de Galles avait envoyés pour chercher le Roi de France, arrivèrent auprès de lui, & le délivrèrent du supplice que lui faisait endurer l'avidité de ces guerriers. 142 --- Page 142 --- DESCRIPTION phe dont les honneurs, attribués au Roi prisonnier, ne servoient qu'à relever la gloire des vainqueurs. Dans cette journée si fatale à la France, périrent six mille guerriers, l'élite de la nation; les lâches se sauvèrent en fuyant: ces six mille morts furent tous transférés à Poitiers, & les plus qualifiés furent enterrés en grande pompe dans les églises, cloîtres ou cimetières des Jacobins & des Cordeliers de cette ville. Poitiers, dont le plus grand nombre des habitans avoient adopté les opinions nouvelles, fut en butte aux premières révolutions des guerres de la religion. Les Catholiques, par le massacre de Vaffi & par quelques autres attentats, avoient violé l'édit de janvier 1562. Le Prince de Condé se mit à la tête des sectaires opprimés, écrivit plusieurs lettres aux habitans de Poitiers, & n'en recevant aucune réponse satisfaisante, il chargea Sainte-Gemme de s'affirmer de cette ville. Le 26 mai 1562, ce Capitaine y entra sans obstacle avec ses troupes, & s'empara de tous les postes avantageux; les Protestants alors maîtres de Poitiers, indignés des mauvais traitemens que les Catholiques avoient exercés contre eux, des insultes qu'ils en avoient reçues même dans cette ville, y commirent plusieurs violences; ils ne massacrèrent personne, comme on les avait récemment massacrés à Vaffi, mais ils pillèrent les églises, brûlèrent les statues des Saints & leurs reliques (1). (1) Ayant cette expédition, les Protestants de Poitiers DU POITOU. 143 --- Page 143 --- DESCRIPTION Quelque temps après, Poitiers fut repris par le parti des Catholiques. Le Maréchal de Saint-André étant venu au camp des affaillans le premier août 1562, fit donner l'affaut ; il ne seroit peut-être pas parvenu à prendre cette place, si la garnison du château ne se fut déclarée pour lui en tirant des coups de canon contre la ville & contre les Protestants. Les affligeants entrèrent alors dans de grandes difficultés ; on combattit encore avec beaucoup d'acharnement, mais il n'y avait plus d'espoir pour les affligés. Le Capitaine Mangot de hadient beaucoup à se plaindre des Catholiques de la même ville. En 1561, il s'y forma une société de gens qui s'appeloient les Siffleurs, parce qu'ils portaient au cou de petits sifflets ; le but de cette société était de tourner en ridicule les pratiques les plus sacrées des Protestants, leur cène & leur communion. Ces Siffleurs s'affembloient tous les soirs, & faisaient prêter serment à tous leurs associés en cette forme : Vous jurez, par la chair, le ventre, la mort, la double tête farcie de reliques, & par toute la divinité qui est dans cette pinte, que vous serez bons & dévots Siffleurs, & que sans aller ni à prêche ni à messe, vous irez tous les jours deux soir au B... & choisirez la plus belle, & encore que vous n'en ayez pas envie, vous ne laisserez pas d'y aller pour donner bon exemple. Après le serment, le Capitaine prenait un verre de trois pintes, & après y avoir bu, le donnait aux nouveaux agrégés en leur disant : Le Seigneur te bénisse, soldat ; & le soldat répondait : Le Seigneur vous conserve, Capitaine ; puis le Capitaine prononçait, dit-on, plusieurs blasphèmes horribles qui étaient répétés par l'assemblée. Les Protestants se plaignaient dans le temps que cette société de libertins était tolérée, parce qu'on voyait qu'elle ne tendait qu'à les insulter. 144 --- Page 144 --- DESCRIPTION Loudun imagina fort à propos de faire rompre les barrières qui fermoient la porte de Saint-Cyprien, & par cette ouverture fix cents soldats sortirent de la ville, & se dérobèrent à la fureur des vainqueurs Catholiques. Saint-André, entièrement maître de Poitiers, abandonna cette ville à la licence des soldats, & fit pendre Herbert qui en étoit Maire, ainsi que plusieurs autres particuliers. Un Ministre, nommé Mariel, fut attaché à une potence, & tué à coup d’arquebuse. Le pillage, les massacres, les viols & toutes les cruautés imaginables furent pendant huit jours exercées contre les malheureux habitants par les chefs & les soldats Catholiques (1). En 1569, Poitiers soutint encore un long siège. L’Amiral Coligny, à la tête d’une armée considérable, s’avança vers cette ville à la fin de juillet; les habitants se défendirent avec beaucoup d’activité & de valeur; les femmes mêmes contribuèrent à plusieurs travaux nécessaires à la défense (2): cette place, quoique munie d’une (1) De Serres rapporte qu’un militaire de la compagnie du Maréchal de Saint-André fit une fricassée d’oreilles d’hommes, conviant à ce banquet quelques siens compagnons, où les blasphèmes furent prononcés si horribles, qu’ils ne peuvent s’écrire. (2) Les Dames les plus qualifiées de la ville s’empressaient à fournir aux soldats tout ce qui leur étoit nécessaire; elles s’occupaient, au commencement du siège, à coudre des toiles destinées à couvrir les rues où les Arquebusiers ennemis tiroient à vue, & tuaient tous les passans; elles faisaient distribuer du vin à ceux qui combattoient à la brèche. Des Dames étrangères DU POITOU. 145 --- Page 145 --- DESCRIPTION garnison considérable que commandoit le Duc de Guise, auroit indubitablement été prise, si les habitans ne se fussent avisés de fermer les arcades du pont de Rochereil, & de faire remonter l'eau de la rivière du Clain jusqu'à la brèche. Ce travail difficile étoit la seule ressource des assiégés : il fut très efficace. L'inondation qu'il produisit dérangea tous les projets des Protestans, qui furent enfin obligés de lever le siège. Les habitans de Poitiers eurent encore à craindre plusieurs conjurations contre leur tranquillité, ce qui les obligea de veiller eux-mêmes soigneusement à leur conservation. Ils créèrent des compagnies ecclésiastiques pour garder la ville avec les autres citoyens. L'Abbé de Notre-Dame étoit Capitaine d'une de ces compagnies; un Chanoine de la même église étoit Porte-Enseigne, & presque tous les Prêtres de la ville, armés comme des Spadassins, saivoient, à leur tour, la ronde chaque nuit autour des murs; ils y étoient même contraints par une ordonnance rendue en cette occasion, sous peine de dix livres d'amende: ces compagnies ecclésiastiques existoient encore sous le règne de Louis XIII. s'étoient retirées au château, dans la crainte d'un événement malheureux, qui auroit pu les exposer à la brutalité des soldats; celles de la ville montrèrent plus de courage, elles formèrent, au nombre de soixante-quinze, une haie de cavalerie, & prirent, dit d'Aubigné, leur place de bataille assez près du combat pour être fidèles & dangereux témoins des valeurs & des lâches. Partie IV. K --- Page 146 --- DESCRIPTION La Ligue fut reçue à Poitiers, & s'y maintint par les menées de l'Évêque, du Maire, & par les prédications séditieuses de quelques Moines, jusqu'au temps où Henri IV fit abjuration (1). Les habitans les plus raisonnables défiroient ardemment la paix, & n'osoient élever la voix contre une populace révoltée. Mais Henri IV s'étant fait Catholique, la reli- (1) On connoit assez les sermons indécens & séditieux des Prédicateurs de Paris, gagés par la Ligue. A Poitiers, le Père Protaïse, Cordelier, satellite de l'Évêque, ne leur cédoit en rien dans l'art de soulever le peuple contre son Souverain; ses expressions n'étoient pas moins indécentes que séditieuses, & ne prouvoient pas toujours la régularité de ses mœurs. Un jour, en préchant sur l'adultère, il désigna le Médecin Umeau qui avoit une jolie femme, & qui cependant ne respectoit guère le lien conjugal; nous apprenons même, disoit-il, qu'il y a des gens assez perdus pour s'abandonner à ce péché, bien qu'ils ayent dans leurs maisons des femmes qui sont telles, que, quant à nous, ajouoit-il, nous nous en contenterions bien. Le même Prédicateur, pour paroître plus savant en chaire, débitoit impudemment du bas Breton pour de l'Hébreu; Scaliger, qui l'entendit, découvrit sa fourberie. Pendant qu'Henri IV étoit Roi de Navarre, Protaïse n'avoit cessé de déclamer contre lui dans ses sermons; quand il fut Roi de France, ce Moine s'excusa en disant à ses Auditeurs: « Il est vrai que j'ai fort déclamé contre le Roi de Navarre, mais quel Roi de Navarre pensez-vous que j'entendois? Ce n'étoit pas notre bon Roi, que Dieu nous conserve, & qui est en effet Roi de Navarre de droit & de justice; mais c'étoit ce méchant Philippe, usurpateur & injuste possesseur de Navarre, que je noumois ainsi, parce qu'effectivement il possède ce royaume dont notre Roi n'a que le nom & la prétention ». DU POITOU. 147 --- Page 147 --- DESCRIPTION gion ne pouvant plus servir de prétexte à la Ligue, Scévole de Sainte-Marthe, qui avait été obligé de sortir de Poitiers lorsque les Ligueurs s'en étoient rendus maîtres, fut député auprès de ce Roi pour porter le serment de fidélité à Sa Majesté, au nom des habitants de cette ville. Henri IV fut ravi de voir qu'une ville de cette importance, & si éloignée de la capitale du royaume, se fut d'elle-même rangée sous ses lois; il reçut très-bien Sainte-Marthe & ceux qui l'accompagnoient, & écrivit aux habitants une lettre où sa sensibilité & sa joie se sont assez connoître : « Nous vous dirons que nous avons été très-joyeux d'être, par ce moyen, rendu content de vos bonnes intentions, & que les avons reçues comme un bon père embrasée ses enfants, lorsque, rentrant en leur devoir, ils lui donnent occasion d'oublier les offensés qu'ils lui peuvent avoir faites, &c. ». CARACTÈRES des habitants. Les habitants de cette ville n'ont pas un caractère bien prononcé; en général, ils sont doux, spirituels, peu actifs, peu propres au commerce; leur zèle pour les Sciences, les Beaux-Arts, est fort tranquille; ils semblent très-disposés à sacrifier, aux plaisirs de la société & de la table, la gloire d'une réputation qui coûterait des travaux & des inquiétudes. Le luxe & la fatuité que de jeunes citoyens vont puiser à Paris, & qu'ils viennent ensuite offrir en triomphe à leur patrie, y dérangent quelques cerveaux, & y répandent des ridicules. On y trouve cependant plu- K ij --- Page 148 --- DESCRIPTION fleurs particuliers lettrés, raisonnables, & qui n'ont pas été infectés par la contagion à la mode. POPULATION, &c. Le commerce de Poitiers est très-peu considérable, ses manufactures méritent à peine d'être indiquées. Si l'on rend enfin la rivière du Clain navigable, comme on l'a depuis long-temps projeté, cette ville pourra en retirer de grands avantages; quant à présent, elle ne doit sa richesse & sa population qu'aux établissements qu'elle contient, comme l'Université, la Cour des Aides, &c. La population de la ville & de ses faubourgs peut être estimée à vingt-deux mille ames. CHATELLERAULT. Ville très-commercante, située sur les bords de la Vienne, à sept lieues de Poitiers, & sur la route de cette capitale à Paris. ORIGINE. Cette ville tire son nom d'un de ses anciens Seigneurs qui se nommoit Heraut; il fit bâtir un château qui fut appelé Châtel-Heraut, d'où on a fait Châtellerault. En 900 ce lieu avait déjà le titre de Vicomté. Cette Vicomté passa, de plusieurs maisons illustres de France, dans celle de Bourbon. Amée de Bourbon fut la première de sa maison qui posséda ce domaine; elle le donna à Charles de Bourbon, qui avait épousé sa fille Suzanne, & s'en réserva cependant l'usufruit; elle fit même long-temps sa résidence dans la maison de la Berlandière, située près de cette ville (1). (1) Cette Princesse alloit à pied de cette maison à DU POITOU. 149 --- Page 149 --- DESCRIPTION HISTOIRE. Charles de Bourbon vendit la Vicomté de Châtellerault à François de Bourbon son frère. François Ier, en 1514, l’érigea en Duché-Pairie. François de Bourbon ayant été tué à la bataille de Marignan, Charles de Bourbon rentra en possession du Duché de Châtellerault; ce fut ce Charles de Bourbon qui fut Connétable de France, si célèbre sous le règne de François Ier, & qui fut tué au siège de Rome. Le titre de Duché fut, en 1545, éteint par lettres patentes; cette seigneurie fut remise en son premier état, & réunie au Comté de Poitou. Henri II rétablit le Duché de Châtellerault en faveur du Comte d’Aran, Ecossois, pour le récompenser d’avoir engagé les États d’Écosse au mariage du Dauphin avec la Reine de ce royaume. Le Comte d’Aran, ayant embrassé le parti des Protestants & trempé dans la conspiration d’Amboise, fut obligé de prendre la fuite. François II fit alors saisir le Duché de Châtellerault, & le réunis à la couronne. Charles IX le donna, en usufruit seulement, à Diane, légitimée de France, sa sœur. Le Roi Henri III le retira des mains de cette Princesse, pour le donner à François de Bourbon de Montpensier, à qui il appartenait légitimement, comme successeur & parent du fameux Connétable de l’église de Notre Dame; elle fit faire exprès un chemin derrière le faubourg de Château-neuf, qui se nomme encore le chemin de Madame. K.lij --- Page 150 --- DESCRIPTION Bourbon. Par une des conditions du traité de paix fait entre François Ier & Charles-Quint, il est stipulé que la mémoire du Connétable, qui avait pris les armes contre la France, serait rétablie, & que ses grands biens seraient rendus à sa famille. Ce Duché passa ensuite dans la maison de la Trémouille; puis, par succession, au Duc d'Uzès, & au Marquis de Bonnelle, qui en ont joui par indivis. Le Marquis de Bonnelle étant mort, le Marquis de Perusse d'Escar s'est rendu, en 1770, adjudicataire par licitation du Duché de Châtellerault. DESCRIPTION. Châtellerault est dans une situation agréable & avantageuse pour le commerce; la rivière de Vienne, qui commence en cet endroit à être navigable, facilite le transport des denrées & des marchandises dans toutes les provinces du royaume. La grande route, qui de Paris conduit à Poitiers, à Bordeaux, &c. contribue aussi à vivifier le commerce. On y voit encore le vieux château bâti par Heraut, dont le nom a formé celui de la ville; ce château sert aujourd'hui de prison pour les faux-fauniers. Le château neuf fut bâti, à ce qu'on présume, dans le seizième siècle, par Louise de Savoie, mère de François Ier; ses armes étaient sur la principale porte, qu'on a depuis détruite pour en construire une plus belle. Le Chapitre de Notre-Dame fut érigé, en 1196, par les Seigneurs de la maison de Surgères, qui, dans le douzième siècle, étaient Vicomtes de Châtellerault. Les Barons & Comtes d'Harcourt; qui, depuis furent Sei- DU POITOU. 151 --- Page 151 --- DESCRIPTION gneurs de cette ville pendant deux siècles, firent encore plusieurs fondations dans l'église de Notre-Dame. Louis d'Harcourt, Archévêque de Rouen & Vicomte de Châtellerault, y fut inhumé auprès d'Alix de Brabant sa bisaïeule (1). Les Seigneurs de la même Maison fondèrent aussi le couvent des Cordeliers, où ils choisirent leur sépulture. Marie d'Alençon, épouse de Jean Comte d'Harcourt, mourut à Châtellerault, & fut inhumée dans l'église de ces Religieux. Les Minimes furent fondés par Jean d'Armagnac, & par Yolande de la Haie son épouse. Ce couvent fut ensuite enrichi par les libéralités de Nicolas Lallemand, Seigneur du Châtellet. Jean d'Armagnac, fondateur, mourut à Châtellerault, & fut inhumé dans l'église des Minimes. On trouve dans cette ville plusieurs autres communautés religieuses, tant d'hommes que de filles, dont nous n'avons rien à dire. Le pont sur la Vienne est beau, mais il est bien dégradé; le célèbre Ministre Sully en fit achever la construction en 1609. (1) Gallehand d'Alongny, nommé Gouverneur de Châtellerault, qui vivait sous les règnes de Louis XI & de Charles VIII, fit aussi plusieurs dons au Chapitre de Notre-Dame de cette ville, qui lui en rendit hommage en 1494, & qui accorda à lui & à ses successeurs le droit d'entrer dans le chœur de cette église, l'osseau sur le poing, bordé, éperonné, de prendre séance dans les stalles, & d'assister dans le même état à toutes les processions. 152 --- Page 152 --- DESCRIPTION La plus belle promenade de Châtellerault est celle que M. de Bloffac, Intendant de Poitiers, a fait faire par les ateliers de charité. Le commerce & l'industrie des habitans de cette ville en fait la plus grande richesse. La manufacture de coutellerie est renommée par la bonne qualité des couteaux & des ciseaux ; cinq cents familles sont occupées à perfectionner les ouvrages de ce genre, qui ne sont mis en vente & envoyés qu'après avoir été vus & visités par des Maîtres-Jurés qui y apposent leur poinçons, & qui sont autorisés à condamner à l'amende ceux qu'ils trouvent en contravention. Le débit de cette marchandise est considérable ; on en fait des envois en Amérique, aux foires de Bordeaux, de Beaucaire, en Normandie, en Bretagne & ailleurs. La manufacture de cire blanche, qui fournit à plusieurs provinces voisines & à Paris, est estimée ; il s'en fabrique environ cent milliers tous les ans. La manufacture de toiles écrues & blanchies forme encore une branche assez considérable du commerce de cette ville. La rivière de Vienne facilite le transport des denrées dans différentes provinces du royaume, dont Châtellerault est l'entrepôt ; dans cinq ou six jours les bateaux qui partent de cette ville arrivent à Nantes, en passant par Saumur ; cette rivière se joint à la Loire à Candie ; on peut remonter à Tours, à Blois, à Orléans, & arriver, par le canal de cette ville, à Montargis à la Seine, à Paris, à Rouen, &c. DU POITOU. 153 --- Page 153 --- DESCRIPTION Châtellerault est la seconde ville du Poitou, & ses habitans jouissent d'une réputation de probité, de bonne foi, qui doit établir la confiance de tous ceux qui commercent avec eux. ÉVÉNEMENTS remarquables. Le Duc de Clèves s'étant retiré en France en 1541, épousa Jeanne d'Albret, fille du Roi de Navarre, & de Marguerite, sœur du Roi François Ier; ce mariage fut célébré à Châtellerault (1). Le Roi, la Reine, le Dauphin, le Duc d'Orléans, le Connétable, l'Amiral, le Cardinal de Lorraine, & tous ceux qui composaient la brillante Cour de François Ier, s'y rendirent. Les tournois, les bals, les festins s'y succédaient avec un nouvel éclat, & se donnèrent dans la garenne de Châtellerault, où on avait pratiqué des salles de verdure. Les fêtes furent magnifiques, & la profusion la plus excessive. « Tandis que François premier, dit l'Auteur de la nouvelle Histoire du Poitou, faiblit (1) Jeanne d'Albret n'ayant alors que onze ans, ce mariage ne fut point consommé; elle épousa depuis Antoine de Bourbon, Duc de Vendôme, & fut mère d'Henri IV. C'étoit un usage fort commun alors entre les Princes & les personnes de qualité, de marier leurs enfants très-jeunes & même au berceau. Louis XI, à l'âge de quatre ans & demi, fut marié à Marguerite d'Écosse, qui n'avait que trois ans. Marguerite d'Autriche, fille de Maximilien Ier, n'avait que trois ans lorsqu'elle épousa le Dauphin, qui fut depuis Charles VIII; ce Prince la renvoya pour épouser Anne de Bretagne. Le Marquis de Pescaire, qui n'avait qu'un fils âgé d'un an, le maria à la dernière fille de Fabrice de Colonne; on pourroit citer plusieurs autres exemples de ces alliances prématurées. 154 --- Page 154 --- DESCRIPTION tant de dépenses inutiles, il prenoit des mesures pour les faire payer à la province. Ce fut dans ce même temps, & dans la ville de Châtellerault, qu'il fit rédiger l'édit qui établit la gabelle en Poitou; il est daté de cette ville ». L'établissement de cette imposition consterna tous les habitans des provinces qui y furent affujetties. Les Préposés à la perception abusèrent de leur autorité, commirent des vexations qui foulevèrent les peuples de la Guienne, de la Saintonge, & du Poitou; on vit des armées de révoltés affiéger des villes, massacrer, piller les Directeurs, Commis & autres Préposés pour le fait des gabelles. Le Poitou se rédima pour une somme considérable, & cet impôt y fut aboli en 1549. Henri II supprima dans cette province tous les magasins à sel, « & les Officiers institués pour l'administration d'iceux, comme étant incommodes au Roi & à la chose publique », suivant les expressions de l'édit de suppression. Sous le règne de Louis XIII, en 1622, on jugea que si l'impôt de la gabelle était incommode au public, il ne le serait pas au Roi. Sans avoir égard au contrat que les habitans avaient passé avec Henri II, on rétablit l'impôt de la gabelle. Cette extorsion fiscale occasionna des troubles dans le Poitou; on fit de vives représentations: après la paix, le Roi les écouta favorablement, & les habitans furent soulagés de cette injuste charge. Les habitans de Châtellerault éprouvèrent de nouvelles alarmes à l'occasion de la gabelle. Les Fermiers Généraux prétendirent qu'ils faisoient DU POITOU. 155 --- Page 155 --- DESCRIPTION un considérable versement de sel dans les dépendances de la Touraine & du Berri, & obtinrent la permission d'établir dans cette ville & dans ses faubourgs, ce qu'on nomme un dépôt à sel. Cet établissement gênant, & si contraire à la liberté & au contrat passé entre Henri II & les habitants du Poitou, où ceux de Châtellerault étoient compris, irrita la plupart des habitants. Le 25 novembre 1654, le sieur Petit, assesseur de la Maréchaussée provinciale, qui avait reçu ordre de tenir la main à l'exécution d'un arrêt portant l'établissement d'un Commis pour empêcher la contrebande, demanda à Leigné, Lieutenant de la compagnie de milice bourgeoise de Châteauneuf, dont il étoit Capitaine, de lui prêter main forte. Loin d'obéir, Leigné déclara qu'il ne vouloit point soutenir une pareille injustice, qu'il s'y opposeroit de toutes ses forces. Il fut assez hardi pour exciter la populace, déjà indisposée, contre la gabelle; on le vit bientôt marcher dans les rues à la tête d'une troupe de gens armés qui menaçoient de tuer & de brûler les maisons de ceux qui se prêteroient à l'établissement du grenier à sel. Ils allèrent armés jusqu'au lieu de la Haie, en Touraine, dans le dessein d'y trouver le sieur Petit, qu'ils regardoient comme l'auteur de cet établissement; ne l'ayant pas rencontré, ils forcèrent les prisons de cette ville, tuèrent un homme qui voulut leur résister, & firent sortir les prisonniers, & surtout ceux qui étoient renfermés pour fait de contrebande; puis ils rasèrent la maison du sieur Petit. La Cour, informée de ce désordre, envoya six compagnies 156 --- Page 156 --- DESCRIPTION de Gardes françoises, commandées par M. de Fournil, à Châtellerault, pour y vivre à discrétion. Ces troupes arrivèrent dans cette ville le 14 février 1655, y restèrent cinquante-six jours, pendant lesquels les habitants furent traités avec la plus grande rigueur : l'innocent fut souvent confondu avec le coupable. Ce châtiment rigoureux ne parut pas suffisant ; on nomma une commission qui vint à Châtellerault faire des informations contre les séditieux : plusieurs furent condamnés, par contumace, à des peines afflictives & à des amendes considérables. Ces maux, & mille autres plus violents, occasionnés par l'impôt du sel, qui durent depuis plus de deux siècles, & qui dureront encore long-temps, ont été causés par la prodigalité de François Ier. C'est ainsi que la magnificence des Rois devient pour les Sujets des sources intarissables de malheur. En 1569, la Noue s'étoit rendu maître, sans difficulté, de la ville de Châtellerault. Le Duc d'Anjou tenta, la même année, de reprendre cette place. Le canon fit une brèche de plus de cinquante pieds à la porte de Sainte-Catherine. Les troupes Italiennes qui étoient dans cette armée, voulurent, malgré les François, monter à l'assaut ; il y eut même à cet égard une dispute assez vive : ils obtinrent enfin cette faveur. Ils s'avancèrent d'abord sur les ruines de la muraille sans trouver d'obstacles ; mais quand ils voulurent entrer dans la ville, un feu terrible partit des retranchements que les habitants avoient faits, & les foudroya ; plusieurs restèrent sur la DU POITOU. 157 --- Page 157 --- DESCRIPTION place, les autres voulurent reculer; mais les François, piqués d'avoir été obligés de céder à ces étrangers l'honneur de monter à l'affaut, les forcèrent de revenir à la charge; les uns & les autres y coururent avec une ardeur incroyable. Les habitans dirigèrent alors sur eux toute leur artillerie. Le péril étoit certain; les Maréchaux de Camp furent obligés de faire retirer les plus acharnés, & le Duc d'Anjou, découragé par une si belle défense, leva le siège de Châtellerault. Vieux Poitiers. A une lieue de Châtellerault, proche la route de cette ville à Poitiers, vis-à-vis le village des Barres, de l'autre côté de la rivière du Clain, font les ruines d'un lieu appelé Vieux Poitiers. Flutieurs Hittoriens ont cru que la capitale du Poitou fut d'abord bâtie en cet endroit; mais on a démontré depuis que cette opinion est destituée de fondement. Ce lieu est nommé Vieux Poitiers, Vetus Piclavium, dans Eginhard, qui raconte que les deux frères Carloman & Pepin, y firent, en 742, le partage de leurs Etats. Charles le Chauve, dans une charte qu'il y fit expédier, en 849, en faveur de l'abbaye de Saint-Florent-le-Vieux, nomme ce lieu Vetus Piclavis. Il fallait qu'alors il exista en cet endroit un château. Dans un dénombrement de l'an 1408, il est indiqué de cette manière: Les murailles du Vieux Poitiers, avec les terres & autres chçons appartenantes à icelui, &c. On présume que ces murailles sont les restes 158 --- Page 158 --- DESCRIPTION d'un ancien temple; le porche est encore entier; ce porche présente une tour carrée de quinze pieds de large sur soixante de haut. Le principal portique, qui a son aspect au levant, est assez bien conservé; sa hauteur est de vingt-quatre pieds, & sa largeur de huit: il paroit, par la naissance des voûtes, que ce portique étoit accompagné de deux autres qui avoient les mêmes proportions que celui du milieu. Les murs du midi & du couchant de ce temple sont absolument détruits; il n'existe plus que le porche dont nous venons de parler, & le mur du côté du nord, qui offre quatre formes de portiques en maçonnerie; on ne voit, dans ce qui subsiste, aucune ouverture par laquelle le jour put pénétrer dans le temple. Il avoit cent pieds de long sur soixante de large, &, si l'on en juge par les murs que l'on voit encore, sa hauteur pouvoit être de soixante pieds; les paremens des murs de cet édifice sont en petites pierres taillées, de six pouces en carré, comme elles le sont dans la plupart des monumens antiques; les moellons sont liés avec un ciment rouge plus dur que la pierre même. On a découvert depuis peu plusieurs colonnes milliaires creusées en forme de tombeaux, dans le cimetière de Senon, au confluent de la Vienne & du Clain, près de Vieux Poitiers: quatre de ces colonnes portent le nom d'Antonin Pie. On a trouvé aussi près du même lieu une pierre pyramidale, haute de douze pieds, qui porte une inscription à la mémoire d'un soldat de Tarbes, nommé Brivatus. Tous les jours on DU POITOU. 159 --- Page 159 --- DESCRIPTION deterre plusieurs antiquités dans les environs de Vieux Poitiers; la plupart de ces objets se voient au château du Fou, appartenant à M. le Marquis de la Roche du Maine. THOUARS. Petite ville, avec titre de Duché-Pairie, située sur une colline, au bord de la rivière de Thoué, à cinq lieues de Loudun, à sept de Saumur, & à douze de Poitiers. ORIGINE. Thouars, en latin Toarcis, fut d'abord un château qui appartient à des Vicomtes de ce nom. Pepin, accompagné de son fils Charlemagne, dans les conquêtes qu'il fit en Poitou sur Waifre, Duc d'Aquitaine, prit & brûla, en 762, le château de Thouars. Vers le milieu du douzième siècle, ce lieu étoit déjà nommé ville. Henri II, Roi d'Angleterre & Comte de Poitou, la prit d'affaut. HISTOIRE. Louis, dernier Vicomte de Thouars, n'eut que deux filles de son mariage avec Jeanne, Comtesse de Dreux, Peronelle & Isabeau. Cette dernière, mariée en secondes noces, à Ingerger Ier, Seigneur d'Amboise, eut Pierre d'Amboise, qui, en 1398, devint Seigneur de Thouars. N'ayant point eu de postérité, son neveu, Louis d'Amboise, lui succéda, & fut Vicomte de Thouars, Prince de Talmond, Seigneur d'Amboise, Montrichard, &c. Ce Louis d'Amboise possédoit des terres immenses; sa richesse & son nom le déterminèrent à ne marier ses trois filles qu'à des Princes puissans. Françoise, sa fille aînée, avait 160 --- Page 160 --- DESCRIPTION été promise à Pierre II, fils puiné de Jean ; Duc de Bretagne ; le Sire de la Trémouille défroit depuis long-temps que cette fille épousât son fils aîné. Il avait toute la confiance de Charles VII, & gouvernoit le royaume ; il mit tout en usage pour faire réussir cette alliance ; mais Louis s'y refusa constamment. La Trémouille, piqué de ce refus, résolut de s'en venger, & pour exécuter avec plus de succès ses projets de vengeance, il ne craignit pas de compromettre l'autorité de Charles VII. Ce Roi, trompé sans doute par les fausses insinuations de son Courtisan, indiqua lui-même un lieu où Louis d'Amboise & le Connétable de Richemont, son ami, devoient se trouver avec le Sire de la Trémouille, sous le prétexte d'y conférer ensemble sur une matière importante. Le Connétable ne put aller au rendez-vous, que le Roi avoit fixé près de la ville de Parthenai. Louis d'Amboise s'y rendit sans méfiance. La Trémouille, profitant de l'occasion, se saisit de sa personne, le chargea de fers & le conduisit au château de Poitiers. On lui fit son procès, & le Parlement, qui siégeoit alors à Poitiers, le condamna à mort, le 8 mai 1431, comme criminel de lèze-majesté, « pour avoir entrepris, est-il dit dans l'arrêt, de se saisir de la personne du Roi, en arrêtant le Seigneur de la Trémouille, gouvernant le royaume, & par ce moyen, gouverner l'État & mettre gens à sa dévotion, & pour ce, est dit qu'il a forfait de corps & de biens ; mais pour certaines causes, le Roi le relève de la peine de mort ». Ainsi, Louis d'Amboise ne perdit point la vie. Comme DU POITOU. 161 --- Page 161 --- DESCRIPTION Comme ses biens immenses étoient son plus grand crime, ils furent confisqués, & unis à la couronne; lorsqu'on l'eut si injustement dépouillé, on le laissa dans sa prison, d'où il ne sortit que trois ans après, à la sollicitation de la Reine Marie d'Anjou, & de Charles d'Anjou, Comte du Maine; alors le Roi, par lettres du mois de septembre 1434, lui restitua la Vicomté de Thouars. En 1437, ses autres domaines, à l'exception de la Baronnie d'Amboise, dont il perdit la propriété pour lui & sa postérité, lui furent rendus. Dans les lettres qui constatent cette seconde restitution, le Roi déclare que les fautes de Louis d'Amboise ne concernoient point sa personne, ni l'Etat; que l'arrêt de confiscation avoit été rendu à l'instigation de quelques malveillans, sans forme de procès; & ce Prince y parle ensuite avec éloge des services que le Vicomte de Thouars a rendus à l'Etat. Louis d'Amboise, devenu plus heureux, maria, comme il l'avoit désiré, sa fille Françoise à Pierre, Duc de Bourgogne; & sa fille cadette, Peronnelle, à Guillaume, Comte de Tancarville, Maréchal de France; sa troisième fille, nommée Marguerite, fut donnée à Louis de la Trémouille, dont le père, quelques années auparavant, s'étoit montré le plus cruel ennemi de Louis d'Amboise. C'est par ce dernier mariage que tous les biens de cette Maison passèrent dans celle de la Trémouille. La destinée de Louis d'Amboise semblait consacrée au malheur. Ce Seigneur éprouva Paris IV. 162 --- Page 162 --- DESCRIPTION bien d'autres chagrins. Ses enfants l'accusèrent de libertinage & de dissipation, & le firent interdire (1). Louis XI, par des moyens tour à tour violens ou artificieux, le force de lui donner la Vicomté de Thouars, enfin l'Historien Commines, aussi peu délicat que son maître, voulut comme lui s'approprier une partie de sa succession, au préjudice de la Maison de la Trémouille. Cette affaire, trop compliquée pour être rapportée ici, offre une longue suite d'iniquités, de violences, de perfidies; on peut en voir des détails dans la Nouvelle Histoire du Poitou, tom. 3; nous nous bornerons à en rapporter à la fin de cet article un des traits les plus remarquables. (1) Entre autres reproches, ses enfants lui faifioient celui d'entretenir dans son château de Thouars, trois sœurs, dont l'une était mariée, & dequelles il avait des enfants; que ces femmes prenaient tant d'empire sur lui, & qu'il avait l'esprit si faible, qu'elles le faifioient rire & pleurer quand elles vouloient; qu'il leur avait donné une infinité de bijoux & de robes; que chacune était servie par des Demoiselles, des Femmes & Valets de chambre jusqu'au nombre de sept à huit; que chacune jouifsoit d'un logement séparé, & tenait un état de Dame ou de Princelle, ayant Confesseur, Médecin, chariots garnis de grand nombre de beaux chevaux dont le moindre serait prisé trois ou quatre cents écus, & y en a tel qui a coûté mille écus. On ajoutait aussi qu'il avait battu sa femme, & l'avait tenue emprisonnée au château de Thouars; enfin que pour entretenir le faste de ses concubines, il avait aliéné une partie de ses biens; qu'au surplus ces femmes l'avaient enforceté, & qu'il le disait lui-même. Le Vicomté se justifia comme il put, & nia une partie des chefs d'accusations; mais il n'en fut pas moins interdit par arrêt provisoire du 26 janvier 1457. D U, P O I T O U, 163 --- Page 163 --- DESCRIPTION Louis XI, après s'être saisi de la Vicomté de Thouars, la donna à sa fille, Anne de France; mais ce Monarque, aux approches de la mort, dévoré par les remords, ou plutôt par la crainte de l'enfer, déclara que tous les contrats qu'il avait faits avec Louis d'Amboise, étoient des actes simulés, & chargea son successeur de restituer à la Maison de la Trémouille la Vicomté de Thouars & toutes les autres terres dont il s'étoit mis injustement en possession après la mort du Vicomte. Cet acte de la dernière volonté du Roi ne fut point écrit, il eut néanmoins son exécution. Un arrêt de 1489 rétablit Louis II de la Trémouille dans la possession de cette Vicomté, qui, en 1563, fut érigée en Duché en faveur de Louis III, fils de François de la Trémouille, & en Pairie en 1595, en faveur de Guillaume de la Trémouille, second Duc de Thouars. DESCRIPTION. La ville de Thouars n'est ni bien bâtie ni bien percée; la plus grande rue est celle qui conduit au château. Le château est vaste, & d'une architecture magnifique pour son temps; il est accompagné de belles promenades, & d'une superbe orangerie. On compte dans cette ville cinq paroisses, deux chapitres & plusieurs communautés religieuses. La Sainte Chapelle est une collégiale nommée Notre Dame du château; elle fut fondée par Louis II, Sire de la Trémouille, & par Gabrielle de Bourbon sa femme. Au milieu du chœur de cette église, on voit le tombeau en marbre de ces deux Fondateurs, L ij --- Page 164 --- DESCRIPTION sur lequel sont couchées leurs deux figures. Au tour de ce tombeau est l'inscription suivante : Cy gissent les corps de très-haut & très-illustre Prince Louis de la Trémoille, second du nom, qui fut tué à la bataille de Pavie, le 24 janvier 1524, âgé de soixante-trois ans quatre mois vingt-deux jours, & de très-haute & très-illustre Princesse Gabrielle de Bourbon, son épouse, qui mourut à Thouars le 30 novembre 1516. Priez Dieu pour le repos de leurs ames. Louis II, Sire de la Trémouille, étoit surnommé le Chevalier sans reproche ; il fut Vicomte de Thouars après la mort de son père Louis Ier, Sire de la Trémouille ; il se distingua par sa valeur dans plusieurs combats, principalement à la journée de Saint-Aubin, où il fit prisonnier le Duc d'Orléans, qui fut depuis Roi de France sous le nom de Louis XII. Sur ce tombeau il est représenté armé de toutes pièces, couvert d'une cotte d'armes, & ayant le collier de l'ordre de Saint-Michel. Gabrielle de Bourbon, fille de Louis de Bourbon, Comte de Montpensier, est à côté de lui ; elle a le costume de son temps ; un rosaire lui descend du cou jusqu'au dessous de la ceinture ; là, les deux rangs de grains s'éloignent, & sont disposés en forme de couronne. Aux deux côtés du maître-autel, sont encore deux tombeaux de marbre ; du côté de l'évangile est celui de Charles de la Trémouille, qui fut tué à la bataille de Marignan le 13 DU POITOU. 165 --- Page 165 --- DESCRIPTION Septembre 1516, & de Louise Coëtivy sa femme, morte en 1533. Le tombeau qui est du côté de l’épître fut élevé à Jean de la Trémouille, Cardinal, Archevêque d’Auch, qui mourut à Milan en 1507. Dans une chapelle souterraine sont les cercueils de plomb de la Maison de la Trémouille. L’abbaye de Notre-Dame de Bonneval, occupée par des Bénédictines, est fort ancienne; mais on ignore l’époque de sa fondation; la plupart des titres en ont été dissipés pendant les guerres de la religion. Le Calvinisme avait fait de grands progrès dans cette maison. L’Abbesse, nommée Philippe de Châtaigner, & huit de ses Religieuses abandonnèrent leur couvent, & se retirèrent à Genève, dit-on, où elles se marièrent. Une seule Religieuse résista à la contagion, resta dans son monastère, le préserva de l’invasion des Seigneurs de Thouars, & demanda au Roi une Abbesse, qui rétablit cette maison abandonnée. L’abbaye de Saint-Laon, occupée depuis 1655 par les Chanoines Réguliers de Sainte-Geneviève, fut fondée en 1107 par Achart & Roscie sa femme; ils y firent transporter le corps de Saint-Laon, & y placèrent d’abord quatre Chanoines. Deux Évêques de Poitiers, nommés Isembert, donnèrent plusieurs églises à ce monastère. Le nombre des Chanoines augmenta. Aimery, Vicomte de Thouars; Henri, Roi d’Angleterre; Marguerite d’Ecosse, femme du Dauphin, qui fut depuis Louis XI, furent successivement les bienfaiteurs de cette abbaye. L iij --- Page 166 --- DESCRIPTION Marguerite d'Ecosse, morte à Châlons sur Marne le 16 août 1444, âgée de vingt-six ans, fut transférée dans cette église, & y fut inhumée dans la chapelle de Notre Seigneur, qu'elle avait fait bâtir. Son tombeau, détruit par les Protestans, fut réparé, en 1658, par Abraham de Ribier, Abbé de Saint-Laon. Cette Princesse ne fut jamais aimée du Prince son époux; il n'étoit pas né pour éprouver des sentiments aussi délicats que ceux de l'amour ou de l'amitié; elle protégea les Lettres, & ce fut elle qui donna le baiser fameux sur la bouche d'Alain Chartier, pendant que cet Auteur dormoit; elle s'excusa de cette action singulière en disant: Je n'ai pas baisé l'homme, mais j'ai baisé la bouche d'où il est sorti tant de belles choses. La Duché-Pairie de Thouars est une des plus étendues du royaume, on compte dix-sept cents vaffaux qui en relèvent. Événemens remarquables. Après la mort de Louis d'Amboise, Vicomte de Thouars, Louis XI, qui l'avoit forcé à lui faire une donation de sa Vicomté, envoya Jacques de Beaumont, Seigneur de Breffuire, pour s'emparer du château de Thouars. L'Historien Commines, espérant profiter d'une partie de la dépouille du Vicomte, avait porté le Roi à cet acte de violence & d'injustice. Il se fit donner en effet plusieurs de ses terres. La confiscation de ces biens étoit autorisée par leur réunion à la couronne, qu'en avoit faite, plusieurs années avant, Charles VII; mais comme ce Roi avoit reconnu, ainsi que nous l'avons dit plus haut, DU POITOU. 167 --- Page 167 --- DESCRIPTION par des lettres authentiques, l'injustice de cette réunion, & l'innocence du Vicomte Louis d'Amboise, il importoit à Louis XI & à son favori Commines, pour ne laisser aucune trace de leur extortion, & prévenir tous motifs de réclamation, de faire disparaître ces lettres de réhabilitation & de restitution, que Charles VII avoit accordées au Vicomte. Commines, assisté de Beaumont & de plusieurs Commissaires, se rendit, par ordre du Roi, au château de Thouars, pour chercher dans les archives. Ils firent ensemble l'ouverture d'un coffre placé dans la chambre où étoit décédé Louis d'Amboise ; ils y trouvèrent les lettres qui rétablissaient ce Vicomte dans ses possessions. Beaumont tenoit ces lettres lorsque Commines eut la hardiesse de les lui arracher des mains, en disant que le Roi vouloit qu'elles fussent brûlées, & sur le champ il les jeta au feu. Jean Chambon, un des Commissaires, indigné du procédé de Commines, les retira promptement du feu, & s'écria : Quel diable est ceci ? c'est mal fait ; elles ne feront pas brûlées ; il faut les porter au Roi. Commines, qui connoissoit l'intention de Louis XI, consentit à la volonté de Chambon. Ces lettres furent donc portées à ce Roi, qui étoit alors à Candes ; il les reçut avec beaucoup de satisfaction, les jeta lui-même au feu, & fit jurer à tous ceux qui avoient connoissance du fait, de n'en point parler. On favoit de quel châtiment les indiscrets étoient menacés ; ainsi, tant que vécut ce Monarque, rien ne fut révélé ; mais sous le règne de son successeur, les domaines des Vicomtes de Thouars furent L iv --- Page 168 --- DESCRIPTION restitués à ceux qui en avoient été dépouillés; & Commines fut honteusement condamné à rendre tous les biens qu'il avoit extorqués. PARTHENAI. Ville capitale du pays de Gâtine, située sur la rivière du Thoué, à dix lieues de Poitiers, & à quatre de Saint-Maixent. L'ancien château, dont on voit encore quelques ruines, a donné naissance à cette ville; son nom a été celui d'une des plus anciennes maisons du Poitou. Joffelin, ou Goffelin de Parthenai, étoit, en 1059, Archevêque de Bordeaux & Trésorier de Saint-Hilaire; cette Maison se fondit dans celle de Rohan. Catherine de Parthenai épousa le Baron de Pons en Bretagne, qui prit le nom de Soubise; ce Seigneur, un des chefs des Protestans, fut tué au massacre de la Saint-Barthelemi; avant sa mort cette dame s'en étoit déjà séparée pour cause d'impuissance, & avoit épousé René, Vicomte de Rohan, dont elle eut quatre enfants; les deux mâles, Henri & Benjamin, jouèrent un rôle célèbre dans l'Histoire de leur temps. Charles VII, n'étant encore que Dauphin, acquit de Jean Parthenai, surnommé l'Archevêque, la terre de Parthenai pour le prix de cent quarante mille écus d'or; le vendeur s'en réserva l'usufruit. En 1425, ce Prince étant alors Roi de France, donna, du consentement de Jean l'Archevêque, la terre de Parthenai à Artus III de Bretagne, Comte de Riche- DU POTTOU. 169 --- Page 169 --- DESCRIPTION mont & Connétable de France, & à ses enfants mâles, à défaut desquels elle devait passer à Pierre, Duc de Bretagne, & à ses héritiers mâles. Jean l'Archevêque étant mort, le Connétable de Richemont prit, en 1426, possession de Parthenai, &, suivant les intentions du Roi, adopta Pierre de Bretagne, son neveu, pour son successeur à cette terre; mais il en jouit jusqu'à sa mort, & il fit de ce château son séjour ordinaire. Les deux beaux-frères du défunt, Jean de Parthenai, prétendirent qu'il n'avoit pas eu le droit d'aliéner cette terre, & que les clauses des contrats de mariages de leurs femmes lui interdisent cette faculté; cette contestation ne fut point jugée. ÉVÉNEMENS remarquables. Jacques d'Harcourt; petit-fils de Jeanne de Parthenai, avait aussi des prétentions sur cette terre; bien disposé à les faire valoir, il vint la même année 1428 à Parthenai, sous prétexte de visiter le Seigneur, qui étoit son oncle; on lui fit grande chère, & il fut honorablement accueilli. Cependant Jacques d'Harcourt examinoit attentivement l'intérieur & les dehors de la place, & dans l'instant que son oncle le comblot d'honnêtetés, il méditoit contre lui une trahison qu'il ne tarda pas à exécuter. Il quitta Parthenai, & quelque temps après il y revint accompagné de gens armés. Il fit placer une ambassade près du pont-levis du château, & une autre à l'entrée d'un souterrain secret qui y communiquait. Tout étant disposé, 170 --- Page 170 --- DESCRIPTION il entra dans le château; son oncle le reçut avec le même empressement, & le fit dîner avec lui. Après le repas, Jacques d'Harcourt déclara à son oncle qu'il vouloit être maître du château, & qu'il étoit résolu de tuer le premier qui oseroit s'y opposer. Les gens qui l'accompagnonient mirent aussi tôt les armes à la main. Le Seigneur de Parthenai effrayé songea à se défendre. Ses Domestiques s'armèrent aussi tôt; plusieurs se retirèrent dans la tour du pont-levis, & par leur cris, répandirent l'alarme dans la ville. Aussi tôt les habitants volèrent au secours de leur Seigneur. Ils dressèrent des échelles, &, à l'aide de ceux qui étoient dans la tour, abattirent le pont-levis, entrèrent dans la place, tuèrent tous les gens de Jacques d'Harcourt; lui-même, poursuivi de tous côtés, se réfugia dans une tour basse, où il fut vivement assailli; il eut les deux cuisses percées d'un coup de lance; enfin il fut tué, & enterré dans le cimetière de la ville: ses gens reçurent tous la mort, & furent jetés dans la rivière. Le fameux Comte de Dunois, tige de la maison de Longueville, ayant épousé Jeanne d'Harcourt, petite-fille de Jeanne de Parthenai, demanda à Charles VII, pour lui & pour ses héritiers, la concession de la terre de Parthenai; ce Roi, du consentement du Duc de Bretagne, lui en fit la concession, qui excita plusieurs réclamations de la part des héritiers de cette Maison; réclamations qui n'ont cessé qu'au siècle dernier. Un autre événement digne d'être remarqué, se passa plusieurs siècles avant dans cette ville. DU POITOU. 171 --- Page 171 --- DESCRIPTION Guillaume VIII, Comte du Poitou, & dixième Duc d'Aquitaine, lors des deux élections des Papes Innocent II & Anaclet, avoit embrasée le parti de ce dernier. Bernard, le célèbre Abbé de Clairvaux, avoit déjà déployé toutes les ressources de son éloquence, pour favoriser le parti d'Innocent II (1). Il vint à Poitiers, afin de détourner le Comte Guillaume de l'inclination qu'il avoit pour la cause du Pape Anaclet. Il mit en usage un de ces moyens violens, seuls capables d'ébranler des esprits grossiers. En disant la messe dans la cathédrale de Poitiers, Bernard saisit l'instant favorable, se tourne vers le Comte, &, tenant l'hostie à la main, il le somme par trois fois, au nom du Dieu vivant, d'abandonner le parti d'Anaclet. Le Comte répondit froidement : Ty pensez-fai. Le coup étoit manqué : Bernard, pour mieux réussir, employa dans la suite les mêmes armes, mais avec un appareil qui les rendit plus puissantes. Quelques années après, il entra dans le Poitou, s'avança jusqu'à Parthenai, & là, demanda au Comte une entrevue. Ce Prince s'y rendit, & (1) Pendant que Bernard plaidait si vivement en France pour Innocent II, ce Pape soutenoit, en Italie, sa cause les armes à la main ; il se fit Général d'armée, & combattit d'abord avec succès Roger, Duc de la Pouille ; mais bientôt il en fut battu & fait prisonnier. Ce Saint Pontife, après avoir commandé une armée en Italie, se réfugia en France où il présida à plusieurs Conciles. 272 --- Page 172 --- DESCRIPTION déclara à l'Abbé de Clairvaux qu'il n'étoit pas éloigné de reconnoître le Pape Innocent II, mais qu'il ne consentiroit jamais à rappeler les Évêques qu'il avait chassés, parce que ces Prélats l'avaient outragé, & qu'il avait promis de ne jamais leur pardonner. Bernard alla dire la messé dans l'église paroissiale de la Couldre, qui est aujourd'hui celle des Ursulines de Parthenai ; le Comte l'accompagna, & resta à la porte de l'église, parce qu'il étoit excommunié. Après la consécration, l'Abbé de Clairvaux, plein d'une sainte colère, quitte brusquement l'autel, & tenant l'hostie à la main, s'avance vers le Comte & lui dit avec véhémence : Je vous ai supplié, & vous avez méprisé ma prière ; voici maintenant votre juge & votre maître, tombé à ses pieds, & soumettez-vous. Le Comte, étonné, confondu par un procédé aussi inattendu, ne sut que répondre ; il se troubla, & séchit les genoux. Bernard lui ordonna de se lever & d'écouter son jugement. Voici l'Évêque de Poitiers, lui dit-il, que vous avez chassé, réconciliez-vous avec lui ; promettez de le rétablir sur son siège ; reconnoissez pour Pape Innocent II, & réparez le mal que vous avez fait ; le Prince, déconcerté, promit tout. Le célèbre Abbé Thiers, dans son Traité des Superstitions, ne pense pas que Saint-Bernard ait, envers le Comte, agi fort régulièrement. « L'Église n'approuveroit pas, dit-il, qu'on suivit à la lettre la conduite que tint Saint- DU POITOU. 173 --- Page 173 --- DESCRIPTION Bernard en cette occasion ». Ce Saint avait un zèle fort démesuré. La ville de Parthenai, après avoir soutenu plusieurs sièges pendant les guerres contre les Anglois, fut prise, en 1568, par Dandelot, frère de l'Amiral Coligni. La place n'étoit pas tenable ; Malo, qui en étoit Gouverneur, se réfugia dans le château ; on s'en empara, & il fut pendu. Le chapitre de Sainte-Croix, dont toutes les dignités font à la nomination du Comte d'Artois, n'est pas fort considérable ; l'église étoit l'ancienne chapelle du château. Au milieu du chœur, on voit le tombeau en marbre de Charles de la Porte, Duc de la Meilleraye, qui mourut à Paris en 1664, un an après que la terre de ce nom fut érigée en Duché-Pairie. Son fils épousa Hortense de Mancini, nièce du Cardinal Mazarin. Son grand-père, François de la Porte, Bâtonnier des Avocats, respectable par ses talents & ses vertus, eut, de son premier mariage, une fille, Suzanne de la Porte, qui fut mère du fameux Cardinal de Richelieu (1). (1) Jean-François de la Porte, Seigneur de la Lunardière, la Soblinière & de la Villeneuve, étoit un des plus célèbres Avocats du Parlement de Paris. Par une destinée singulière il eut, pour petit-fils & pour petit-neveu, deux Cardinaux, Richelieu & Mazarin, qui furent tous les deux Ministres despotes, & détestés des François. Le roturier de la Porte mérita l'estime de ses Contemporains. Un jour le Président de Thou, Impatienté d'entendre le fameux Avocat du Moulin, qui, en plaidant, parloit avec quelque difficulté, lui 174 --- Page 174 --- DESCRIPTION On trouve aussi dans cette ville un Chapitre régulier de l'Ordre de Saint-Augustin, plusieurs églises paroissiales, & quelques maisons religieuses. Il y a une juridiction qui a excité plusieurs différens entre la ville de Parthenai & quelques autres villes du Poitou; elle a été justice royale, aujourd'hui elle n'est plus que seigneuriale, & a le titre de Bailliage ducal. A deux lieues, & au sud de Parthenai, est la terre de la Meilleraye, qui fut érigée en Duché-Pairie par Louis XIII. LOUDON. Ville, chef-lieu du petit pays appelé Loudunois, qui se trouve enclavé entre les provinces d'Anjou, de Touraine & de Poitou, située sur une montagne; à dix lieues de Poitiers, à dix-sept d'Angers & à quinze de Tours. ORIGINE. Sous le règne de Hugues Capet, Guillaume II, dit Fier-à-bras, Comte de Poitou, & quatrième Duc d'Aquitaine, après imposa silence en termes fort durs; du Moulin se retira. Alors le corps des Avocats, partageant cet outrage, députa François de la Porte, Bâtonnier, au Président de Thou. Il lui dit, avec une noble semméré: Que croyez-vous avoir fait en offensant du Moulin, vous avez offensé un homme plus savant que vous ne le serez jamais. M. de Thou avait l'âme trop grande pour s'irriter de ce trait hardi, il reconnut sa fante, & la répara le lendemain publiquement, en avouant qu'elle était l'effet d'un premier mouvement de vivacité, & en priant les Avocats, & sur-tout du Moulin, de vouloir bien l'oublier. DU POITOU. 175 --- Page 175 --- DESCRIPTION avoir fait la guerre à Geoffroy Grifè-Gonelle, Comte d'Anjou, lui donna le château de Loudun avec quelques autres terres en Poitou, à la charge de lui en faire hommage. HISTOIRE. Loudun n'étoit alors qu'un château nommé Castrum Lodunum, il s'accrut insensiblement, & fut réuni à la couronne avec le pays de Loudunois, sous Philippe-Auguste. Ce pays, sous Charles V, en fut détaché; mais Louis XI, en 1476, le réunis à son domaine. Henri III l'érigea en Duché, en faveur de Françoise de Rohan; mais après la mort de cette Dame, le Duché fut supprimé. Dans cette ville fut conclu, en 1616, entre le parti dès Protestans & celui du Roi, le traité appelé de Loudun. La paix fut alors rétablie dans le royaume pour quelques années. Les zélés Protestans furent mécontents de ce traité que d'Aubigné appelait une Faire publique de perfidies particulières & de lâches générales. DESCRIPTION. Cette ville est bâtie sur une montagne qui domine une plaine fertile, de douze lieues de diamètre, entourée de côteaux & de monticules, couverts de bois & de vignobles. La ville est grande, mais dépeuplée; elle pourrait contenir quinze ou vingt mille habitants, & on n'en compte pas actuellement plus de quatre ou cinq mille. La destruction du Château de cette ville, sous le règne du Cardinal de Richelieu, & la révocation d'Edith de Nantes, ont causé cette dépopulation. On y trouve de grandes rues bien percées, des maisons spacieuses. 176 --- Page 176 --- DESCRIPTION ses & commodes. Dans l'emplacement de l'ancien château on a formé une promenade publique dont la position est très-agréable & la vue très-variée & très-étendue; l'air y est si vif, qu'il occasionne, chez les personnes délicates, des maux de tête violens, & des douleurs qui se font sentir aux yeux, à la gorge, & même à la poitrine (1). Il est resté encore de l'ancien château une tour carrée, dépendante aujourd'hui de l'Hôtel Dieu; elle est très-élevée, & se voit de Mirebeau qui est à cinq lieues de Loudun. Il y a dans cette ville deux paroisses, celle Saint-Pierre du Martroy ou des Martyrs, & celle de Saint-Pierre du Marché; on voit dans cette dernière église l'épitaphe du célèbre Scevole de Sainte-Marthe, natif de Loudun. Son nom rappelle les sciences, les talens, & une longue suite d'hommes Illustres de sa famille, utiles aux Lettres & à la Nation. Le trop fameux Urbain Grandier, Curé de cette église, y prononça son oraison funèbre onze ans avant l'horrible catastrophe qui termina sa vie. Cette ville contient aussi un Chapitre royal sous l'invocation de Sainte-Croix, une Commanderie, une communauté de Cordeliers, une autre de Carmes, &c. on y trouve encore un Collège fondé au commencement du siècle dernier par Guy Chauvet, né à Loudun, & Avocat au Parlement de Paris, qui légua pour cet établissement dix mille livres. (1) Topographie de la ville de Loudun, par M. Noferran, Médecin de l'Hôtel-Dieu de cette ville. L'Hôtel-Dieu DU POITOU. 177 --- Page 177 --- DESCRIPTION L'Hôtel-Dieu de Loudun tire son origine d'une ancienne Ladrerie située au bas du Martrois, dans un lieu qu'on appelle encore aujourd'hui Sanitale; elle étoit une de celles à qui Louis VIII légua cent sous de revenu. En 1648, on s'occupa de former un nouvel établissement destiné à secourir les pauvres malades. Madame La Haie du Hou eut une grande part à sa fondation, qui fut confirmée par lettres patentes du mois d'août 1671; cet hôpital, situé à mi-côte, n'est ni considérable ni riche. Il y a plusieurs communautés de filles religieuses. Telles sont les Religieuses du Calvaire, de la Viêtation, & les Dames de l'Union Chrétienne, qui sont arrivées à Loudun en 1672, & qui occupent, depuis 1771, la maison des anciennes Urfulines; maison fameuse par les scènes ridicules, indécentes & scélérates qui s'y paffoient pendant la prétendue possession des Religieuses. Il faut bien donner ici quelques détails de cette Histoire aussi singulière que révoltante. Un Prêtre, nommé Urbain Grandier, étoit Curé de Saint-Pierre du Marché, & Chanoine de Sainte-Croix; la possession de ces deux bénéfices lui fit des ennemis parmi les Écclésiastiques de la ville; sa beauté, son éloquence, son goût pour la galanterie lui attirèrent des jaloux & des rivaux dans plusieurs états de la société. Brouillé avec les Prêtres & les maris, favorisé des femmes, il avoit cependant su gagner l'estime des Savans & des Paris, IV. 178 --- Page 178 --- DESCRIPTION honnêtes gens de son pays (1). Les Moines furent sur-tout acharnés contre lui, parce qu'il avait prêché contre les confréries. Voilà quels étaient les crimes d'Urbain Grandier, & quelle était la disposition des esprits à son égard. Si Grandier n'eût eu que de semblables ennemis, il en aurait facilement triomphé; son génie, son éloquence lui donnaient sur eux de grands avantages; mais il eut contre lui un homme souverainement puissant, qui avait tout de pouvoir d'un Monarque, sans en avoir les vertus: c'était le Cardinal de Richelieu. Il fit voir, en cette occasion, que sa haine égalait son ambition; tout le monde sait que son ambition était sans bornes. Lorsque Richelieu fut obligé de se retirer dans son prieuré de Couffay, en Loudunois, il eut quelques démêlés avec Grandier. Celui-ci, en qualité de Curé de Loudun, étant le premier Ecclésiastique de la ville, n'avait point (1) Urbain Grandier naquit à Rouères, près de Sablé en Anjou, de Pierre Grandier, Notaire royal de Sablé; il fit ses études à Bordeaux, chez les Jésuites, qui remarquèrent en lui des talents rares. Il eut la réputation de grand Prédicateur. Il avait la parole & la composition faciles. Il fit & prononça l'éloge funèbre de Scévolé de Sainte-Marthe. Ce grand homme mourut entre les bras de Grandier, qui lui avait servi, dans ses dernières heures, de père, de fils & d'ami, comme s'exprime Abel de Sainte-Marthe, fils de Scévolé. Grandier composa un Traité du célibat des Prêtres; qui fut brûlé par ses ennemis; mais il ne fut point l'Auteur de la satyre intitulée: Lettre de la Cordonnière de la Reine Mère à M. de Baradas, ouvrage rempli d'injures & qu'il a constamment désavoué. DU POITOU. 179 --- Page 179 --- DESCRIPTION voulu, dans une procession, céder le pas à Richelieu, qui n'étoit que Prieur de Coussay. Richelieu ne put alors se venger du Curé Grandier; mais lorsqu'il fut parvenu au ministère, il en trouva l'occasion. Voici comme elle se présenta. Quelques Pensionnaires des Ursulines de Loudun, pour épouvanter des Religieuses de la communauté, s'étoient amusées à jouer le rôle de revenus. Les ennemis de Grandier, assez nombreux dans la ville, aperçurent, dans ces épiéglères, des moyens qui pouvaient favoriser leur vengeance. Jean Mignon, Chanoine de l'église collégiale de Sainte-Croix, fut alors choisi pour être le Confesseur des Ursulines; il étoit un des plus furieux ennemis de Grandier, & brûloit de faire éclater contre lui le vif ressentiment qui le dominoit. Quelques vieilles & crédules Religieuses avouèrent au nouveau Confesseur qu'elles avoient été fort effrayées par des esprits & des revenus qui fréquentoient la communauté; il ne chercha pas à les dissuader. Les jeunes, qui avoient produit les prétendues apparitions, lui déclarèrent aussi leur jeu; loin de le leur défendre, il les exhorta à le continuer, & fit servir également à ses projets la gaîté des unes & la crédulité des autres. Au lieu d'esprits, de revenus, il substitua des Diables & des possédées; insensiblement il habitua les plus déterminées du couvent à faire des tours de souplesse, à tomber à propos en convulsions, enfin à jouer passablement le rôle de démoniaques. Ces Religieuses, persuadées que les farces M ij --- Page 180 --- DESCRIPTION honteuses auxquelles elles alloient se prêter devoient tourner à la gloire de la Religion & de leurs Directeurs, déclarèrent hardiment dans le premier exorcisme public, que le malin Esprit étoit entré dans leur corps par le moyen d'un bouquet de roses dont elles avoient respiré l'odeur; quand on leur demanda le nom de celui qui leur avait envoyé ces fleurs, elles répondirent: Urbain Grandier. Dans les séances qui suivirent celle-ci, les possédées déclarèrent que le Diable avait eu accès chez elles par l'eau; mais que c'étoit toujours Urbain Grandier qui le leur avait envoyé. Lorsque ces exorcismes s'exécutoient devant des personnes désintéressées, devant le Bailli de Loudun & quelques autres particuliers, le Diable répondoit fort mal aux questions qu'on lui faisoit; il refusoit de répondre, ou bien il abandonnoit le corps de la possédée (1). (1) Lorsque les Moines & autres Exorcistes virent que des Médecins raisonnables & le Bailli de Loudun n'étoient pas aussi crédules qu'ils le désiroient, ils refusèrent souvent de les admettre aux exorcismes, ou ils les empêchoient de faire des questions qui tendoient à découvrir évidemment la vérité ou la fourberie de la prétendue possession. Le Bailli demanda à la Supérieure en quel endroit étoit, dans le moment où on l'interrogeoit, Urbain Grandier. Le Diable qui la possédoit répondit: *Dans la grande salle du château. On envoya aussi-tôt vérifier le fait, il se trouva faux. Quand on pressoit le Diable de répondre en grec, en hébreu, ou dans quelque autre langue peu connue, il refusoit de répondre, ou se tiroit d'affaire en disant : nimia curiositas, c'est trop de curiosité. Ce Diable mal instruit, ou qui sans doute avoit oublié sa leçon, répondit à un DU POTTOU. 181 --- Page 181 --- DESCRIPTION On découvrit bientôt la supercherie; mais comme les Moines, les Ecclésiastiques, quelques Magistrats de la ville, & même l'Évêque de Poitiers étoient ennemis de Grandier; ces exorcismes & les blasphèmes, indécents & calomnies qui les accompagnaient, continuèrent pendant plusieurs mois. Enfin l'Archevêque de Bordeaux étant à son prieuré de Saint-Jouin, situé à deux lieues de Loudun, fut instruit de cette prétendue possession; il sentit que la vive animosité des Prêtres & des Moines du pays étoit le seul Diable qui présidoit à des farces aussi révoltantes, aussi sacrilèges. Il rendit, au commencement de l'année 1633, une ordonnance par laquelle il fixoit l'ordre qu'on devoit observer dans les exorcismes, de manière à prévenir toute espèce de tromperie, & de mettre au jour la trame télérate des Exorcistes & l'impudence des possédées. Cette ordonnance fut un coup de foudre pour la cabale des ennemis de Grandier, & produisit un miracle. Les Diables abandonnèrent le couvent, les exorcismes cessèrent, tout parut appaisé. Le public indigné accabloit journellement de reproches les auteurs de cette trame aussi criminelle que mal ourdie. Les païens retirèrent les Pensionnaires du couvent des Ursulines; on cessa d'y envoyer les jeunes filles à l'école. Grandier croyait avoir triomphé pleinement de ses ennemis; mais leur désespoir question embarrassante par une faute qu'un Ecolier de sixième n'auroit pas faite, Deus non volo, dir-il, pour Deus non vult ; Dieu ne le veut pas. lij --- Page 182 --- DESCRIPTION & la honte de leurs mauvais succès ne firent qu'accroître leur fureur, & l'occasion de la faire éclater se présenta bientôt. Le Cardinal de Richelieu ayant ordonné la destruction de tous les châteaux & fortoreffés de la France, à l'exception de celles des frontières, chargea Laubardemont, Conseiller d'État, de faire démolir le château de Loudun. Cet homme n'avait d'autres vertus, d'autres principes que la volonté du Cardinal; depuis longtemps il lui obéissait avec le dévouement le plus servile & le plus empressé; il fut longtemps l'agent secret de ses expéditions tyranniques ou sanglantes : justice, raison, n'étoient rien, les désirs & l'argent de son maître étoient tout pour lui. Arrivé à Loudun, il fut affligé, sollicité par les ennemis de Grandier, qui lui peignirent ce Curé comme un magicien qui avait enforcéré des filles de Loudun & les Religieuses Ursulines, & le dénoncèrent comme l'Auteur d'un Libelle fait autrefois contre le Cardinal de Richelieu; ouvrage grossier & sans goût; dont Grandier ne fut jamais l'Auteur. Ils conduisirent ensuite Laubardemont au couvent des Ursulines, & le firent jouir du spectacle des exorcismes : les Religieuses, plus exercées, déployèrent en cette occasion toute l'étendue de leur talent en diablerie. Laubardemont partit, & promit aux Exorcistes une vengeance assurée. Alors, au grand étonnement de tout le monde, une infinité de Diables reparurent à Loudun; ces Religieuses ne furent pas en assez grand nombre pour les DU POITOU. 183 --- Page 183 --- DESCRIPTION loger tous; les dévotes de la ville en furent aussi possédées, & c'étoit pour plusieurs une choix glorieuse que d'avoir le Diable au corps. Les exorcismes recommencèrent; le Récollet Laëlance composa un Livre intitulé, La Démonomanie de Loudun, dans lequel on lisoit les noms des Diables; celui des filles qui en étoient possédées, & les souffrances qu'elles en éprouvoient: le but de cet Ouvrage étoit de mettre, dans le parti des Exorcismes, tous les gens simples & crédules. Pendant que ces farces sacrilèges se renouvelient à Loudun, que les Moines excitoient avec une nouvelle ardeur le peuple à croire aux possessions; les Capucins de cette ville écrivoient au fameux Père Joseph, satellite du Cardinal de Richelieu, que Grandier étoit l'Auteur du Libelle connu sous le nom de la Cordonnière de Loudun. Laubardemont instruisoit le Cardinal de la haine qu'on portoit au Curé de Loudun, allumoit sa colère en lui rappelant les anciens démêlés qu'il avoit eus, pendant qu'il étoit Prieur de Couffay, avec ce Curé, & l'accusoit aussi d'être l'Auteur du Libelle dont nous avons parlé. Il en falloit moins pour exciter la vengeance de ce terrible Prélat. Il donna le pouvoir le plus étendu à Laubardemont, qui se promit bien de satisfaire son maître en dépit des lois, de la raison & des bienféances. Il arriva secrètement à Loudun le 3 décembre 1633, & affembla tous les ennemis d'Urbain Grandier. Dans un mystérieux comité on projeta la ruine de ce Curé. Le premier usage que Laubardemont fit M iv --- Page 184 --- DESCRIPTION de son pouvoir, fut d'ordonner, contre toutes les règles de la justice, l'emprisonnement de l'accusé, avant d'avoir fait aucune information contre lui; ce fut-là le prélude de la procédure la plus irrégulière, des moyens les plus révoltans, les plus exécrables; les annales de la méchanceté des hommes n'offrent rien de si odieux. On saisit Grandier pendant qu'il se rendoit à l'église, on le fit transporter au château d'Angers, où, pendant quatre mois qu'il y fut enfermé, il édifia tous ceux qui le virent, par sa résignation & sa piété. Toutes les démarches que purent faire les parens de ce Curé, devinrent inutiles; tous les moyens que les lois offrent aux plus grands scélérats pour se justifier, lui furent refusés: mais ce n'étoit pas sa justification, c'étoit sa mort qu'on désiroit. Le 9 avril 1634, Urbain Grandier fut tiré des prisons d'Angers, & transféré à Loudun dans une prison extraordinaire, que Mignon, Confesseur des Religieuses Ursulines, lui fit préparer, & dont il fit murer ou griller les fenêtres. On l'y laissa sans lit & couché sur la paille. Voici ce qu'a cette époque ce malheureux Curé écrivait à sa mère. « Ma mère, j'ai reçu la vôtre, & tout ce que vous m'avez envoyé, excepté les bas de serge. Je supporte mon affliction avec patience, & plains plus la vôtre que la mienne. Je suis fort incommodé, n'ayant point de lit; tâchez de me faire apporter le mien, car si le corps ne repose, l'esprit succombe; enfin envoyez-moi un Bréviaire, une Bible, un Saint-Thomas, DU PORTOU. 185 --- Page 185 --- DESCRIPTION pour ma consolation : au reste, ne vous affligez point; j'espère que Dieu mettra mon innocence au jour : je me recommande à mon frère, à ma sœur, & à tous nos bons amis, &c. » L'Évêque de Poitiers, nommé la Rocheposal, son Théologal, un Récollet, nommé le Père Lactance; quatre Capucins, les Pères Luc, Tranquille, Protais & Elisée; deux Carmes, les Pères de Saint-Thomas & de Saint-Mathurin; Barré, Curé de Saint Jacques de Chinon; Mignon, Directeur des Religieuses Ursuelles : voilà les principaux Exorcistes ennemis de Grandier, & les principaux complices de l'attentat qu'avait résolu de commettre le Cardinal de Richelieu; il faut y joindre le plus criminel de la bande, Laubardemont, avec tous ceux de la commission (1). (1) Ces Commissaires étoient les sieurs Roatin, Richard & Chevalier, Conseillers au Présidial de Poitiers; Houmain, Lieutenant Criminel au Présidial d'Orléans; Cottereau, Président; Piqueneau, Lieutenant Particulier, & Burges, Conseiller au Présidial de Tours; Taixier, Lieutenant Général au siège Présidial de Saint-Maixent; Dreux, Lieutenant Général, & de la Barre, Lieutenant Particulier au siège royal de Chinon; la Picherie, Lieutenant Particulier au siège royal de Châtellerault; Rivrain, Lieutenant Général au siège royal de Beaufort; & Jacques Deniau, faisant les fonctions de Procureur Général de la Commission, &c. Si nous dénonçons à l'indignation publique les noms de ces lâches ou aveugles infirmières de la fureur du Ministre, nous devons honorer la mémoire du petit nombre de ceux qui eurent assez de probité, d'énergie, pour résister aux volontés du tyran, & ne point le rendre complices de ce mystère d'iniquité. Conflans, Avocat du 186 --- Page 186 --- DESCRIPTION Le fameux Père Joseph, Capucin, se rendit bientôt à Loudun, & ne voulut jamais admettre les Jésuites au rang des Exorcistes, parce qu'il ne les jugeoit pas assez soumis à ses volontés. Ce Moine turbulent, ce Courtisan cruel, cet être amphibie, avoit conçu le projet d'établir cette singulière proposition qui se trouva dans le Livre que le Père Tranquille avoit composé à l'occasion de la possession de Loudun : Que le Diable dûment exorcisé est contraint de dire la vérité, & que l'on pouvoit, sur sa déposition, asseoir un jugement raisonnable. Cette étrange doctrine fut d'abord établie à Loudun, & servit de base à la condamnation de Grandier, quoiqu'elle fût contraire à la décision précise de la Sorbonne, qui déclara que, le Diable étant père du mensonge, on ne doit jamais l'admettre à accuser autrui, & moins encore employer les exorcismes pour connoître les fautes de quelqu'un, &c. : néanmoins le Père Joseph en vouloit faire un article de foi, & prétendoit par-là prouver incontestablement la présence corporelle de Jésus-Christ dans l'Eucharistie. Il espéroit encore que cette doctrine, une fois établie, il pourroit introduire une espèce d'inquisition, & que ce feroit un moyen assuré pour faire dépendre les biens, l'honneur & la vie des citoyens, & principalement des Protestants, de la volonté des Moines. Les exorcismes se continuèrent avec beaucoup plus d'appareil. Une foule de dévots ou d'incréduites se rendoient à Loudun de toutes parts, pour être témoins de tant de merveilles; mais les Diables qui s'étoient logés dans le corps des Religieuses, n'opéroient jamais les miracles attendus avec impatience; qu'ils promettoient de faire, & dont les Exorcistes éludoient toujours l'accomplissement (1). On murmuroit Roi au Présidial de Poitiers, avoit été compris dans la commission, & refusa d'y avoir part ; le Bailli de Loudun, homme intègre & judicieux, montra beaucoup de fermeté en cette affaire, & beaucoup de mépris pour tous les vils agens de la vengeance du Cardinal de Richelieu. Auguste du Moutiers & Charles Chauvet, Assesseur, avoient été sollicités, même avec menaces, par Laubardemont d'être du nombre de ceux qui formoient la Commission ; ils refusèrent constamment. Auguste du Moutiers fut même la victime de son héroïsme. Laubardemont, cherchant l'occasion de lui nuire, profita d'une sédition arrivée à Loudun, pour le faire décréter comme en étant le moteur. Du Moutiers fut mené, pieds & mains liés, au Fort-l'Évêque pour purger son décret ; mais il en sortit peu de temps après, déchargé de l'accusation, comme calomnieuse. DU POTTQU. 187 --- Page 187 --- DESCRIPTION beaucoup contre ces farces indignes, & les plus (1) Un des Diables de la Supérieure (elle en avait sept) ayant promis de l'enlever à deux pieds de haut; le Père Laffance somma, à plusieurs reprises, ce Diable d'accomplir sa promesse. Il n'en faisait rien, mais la Supérieure, pour tromper les yeux du public, effaya de s'élever de quelque manière. Un des spectateurs, peu crédule, releva le bas de sa robe, & fit voir à toute l'assemblée qu'elle touchoit la terre du bout d'un de ses pieds. Le Démon Batas avait aussi promis d'enlever une Religieuse possédée, appelée Nogaret, à la hauteur de trois pieds; un autre Démon, nommé Cerbère, devait également enlever la sœur de la Nogaret à deux pieds de haut; mais ni l'un ni l'autre ne furent Diables à tenir leur parole. Le Démon Béheris, pour réparer l'honneur de ses confrères, promit d'enlever la calotte de Laubardemont de dessus sa tête, & de la tenir suspendue en l'air pendant la durée d'un Miserere. Le temps fixé pour ce miracle étant venu, le Diable, ayant été canoniquement sommé de l'opérer, fut sourd aux prières & aux menaces qu'on lui fit, &, au grand chagrin des Exorcistes, la calotte de Laubardemont resta sur sa tête. Un particulier, qui ne croyait guère à la parole du Diable, étant monté au dessus de la voûte de l'église où se faisoient les exorcismes, y avait découvert un petit trou au dessous duquel étoit directement placé Laubardemont assis dans un fauteuil; il avait enlevé un fil au bout duquel pendait un petit crochet que le Magistrat devait attacher à sa calotte en faisant mine de l'ajuster; ainsi la diablerie fut en défaut. Le Diable d'une Religieuse, voyant que plusieurs personnes doutoient de son pouvoir, menaça un jour d'enlever jusqu'à la voûte de l'église le premier incrédule qui aurait la hardiesse de le défier. L'Abbé Quilles, piqué de ces absurdes forfanteries, vient hardiment s'offrir en présence des Exorcistes, & se moquer de ces menaces; le Diable resta coi, & toute la diablerie fut déconcertée. Laubardemont scandalisa fit décréter de prise de corps l'Abbé Quilles, qui, voyant l'orage dont il étoit menacé, sortit promptement de Loudun & de France, & se réfugia en Italie: il savait comment le Cardinal & ses Agents rendoient la justice. Vingt autres épreuves de cette nature mirent dans le plus grand jour la supercherie de ces possessions, & démontrèrent que les Exorcistes & leurs adhérents ne péchoient point par une aveugle superstition, comme on seroit porté à la croire au premier abord; mais par la plus soutenue, la plus impudente des forcheries: ils joignolent à toutes les fureurs du fanatisme, tous les artifices de la fourberie. DU POITOU. 189 --- Page 189 --- DESCRIPTION crécules commençaient à accuser de fourberie les Exorcistes, lorsque ceux-ci firent publier, parmi le peuple, qu'il fallait croire la possession, puisque le Roi, le Cardinal & l'Évêque la croyaient. Laubardemont fit même rendre & afficher dans les rues une ordonnance par laquelle il étoit expressément défendu de médire, ni autrement entreprendre de parler contre les Religieuses & autres personnes de Loudun, affligées du malin Esprit, leurs Exorcistes, ni ceux qui les affissent... à peine de dix mille livres d'amende, & autre plus grande somme & punition corporelle, si le cas y échoit. Les paroles lascives, les postures indécentes, les blasphèmes que les exorcismes produisaient chez les Religieuses possédées, étoient regardés par la cabale des Exorcistes, comme des témoignages assurés de la possession. Les scènes les plus scandaleuses & les plus alarmantes pour la pudeur, devenoient pour eux des scènes de triomphe. L'impudence & l'effronterie des Religieuses leur tenoient lieu des miracles qu'ils ne pouvoient opérer (1). (1) Les postures forcées qu'exécutoient ces Religieuses pendant qu'on les exorcisoit en public, & l'indécence de leurs dépositions prouvent également leur libertinage & leur impudence. La Sœur Elisabeth Blanchard, en présence de Monsieur, Frère du Roi, & d'une nombreuse compagnie, se renverra trois fois en arrière; son corps formoit un arc, en sorte qu'elle ne touchoit à terre que de la pointe des pieds & du bout du nez. La Sœur Claire de Satilli étant exorcisée, le Diable le rendoit, dit-on, souple & maniable comme une lame de 190 --- Page 190 --- DESCRIPTION Le rôle étrange & fatigant que jouoient de- plomb; l'Exorciste lui plia le corps en diverses façons, en arrière, en avant & des deux côtés, en forte qu'elle touchoit presque la terre avec la tête; elle se roula en fuite plusieurs fois par terre, & porta cinq ou six fois son pied gauche, par dessus l'épaule, à la joue, tenant cependant la jambe embrasée du même côté. Je ne crois pas qu'une Dame puisse décemment faire ce tour de force sans caléçons, ha-mère Supérieure, que Ménage nomme Jeanne Ecclée, avoir ses tours particulières. Pendant les exorcistes, le Diable lui faisait si bien écarter les jambes, que, malgré la petite fée de sa taille, il y avait sept pieds de distance d'un talon à l'autre; elle savait aussi mettre le ventre contre terre, lever les pieds & les bras en l'air, de sorte que les deux paumes de ses mains touchoient des deux côtés la plante des pieds. Dans les grandes occasions la Supérieure ne manquait jamais ce tour. Ces Religieuses, dans leur déposition, ainsi que dans leur confrontation avec Grandier, soutinrent que pendant quatre mois elles furent nues & jour tourmentées du désir de s'unir à ce Curé; son image pendant le jour s'offrait sans cesse à elles; pendant la nuit elles le voyaient en songe avec plus d'intimité. Sœur Claire de Sazilli déclara s'être trouvée si fort tentée de coucher avec son grand ami, qu'elle disait être ledit Grandier, qu'un jour s'étant approchée pour recevoir la sainte Communion, elle se leva soudain, & monta dans sa chambre... Je souillerois cet Ouvrage si j'indiquois seulement le libertinage mêlé de sacrilège dont cette Sœur se rendit coupable; il faut croire que cet acte horrible n'eut point lieu, & fut inventé par les Exorcistes, afin de rendre Grandier plus odieux. Elizabeth Blanchard ne parle ni de songe, ni d'illusion, ni de désirs violens; elle dépose sans façon avoir été connue charnellement par l'accusé, lequel un jour, après avoir couché avec elle, lui dit que si elle vouloit aller au Tabat, il la ferait Princesse des Magiciens. Ici l'absurdité de la déposition en décèle tout le mensonge. DU PÔITEU. 191 --- Page 191 --- DESCRIPTION puis long-temps ces Religieuses, d'abord pour s'amuser, ensuite pour servir l'animosité des ennemis de Grandier, enfin pour ne pas se démentir, commençaient cependant à les laffer. La Sœur Claire déclara publiquement, dans l'église du château, où on l'avait menée pour l'exorciser, que tout ce qu'elle avait dit depuis quinze jours n'étoit que de pures calomnies, & des impostures que lui avaient suggérées le Père Laffance, le Curé Mignon & les Carmes; que si on l'éloignait de ces Exorcistes, & qu'on voulait l'interroger en particulier, il seroit facile de découvrir toutes leurs malices & leurs fourberies; elle répéta cet aveu les deux jours suivants; elle effaya même d'échapper des mains des Exorcistes en sortant de l'église : mais un Moine l'arrêta, & la fit rentrer avec menaces. La Sœur Agnès, enhardie par l'exemple de Sœur Claire, se rétracta publiquement, & sollicita, les larmes aux yeux, les affûtans de la délivrer de l'horrible captivité dans laquelle elle gémiffroit. Elle refutait un jour de communier, assurant très-sincèrement son Exorciste qu'elle n'étoit point dans un état convenable à recevoir ce Sacrement ; le Moine lui dit que c'étoit son Démon qui lui causait cette répugnance, & il la communia malgré elle. Ces deux filles déclarèrent qu'elles s'attendaient à être bien maltraitées dans le couvent, pour avoir révélé un secret si recommandé, mais qu'elles y étaient forcées, pour le repos de leur conscience. La Nogaret protesta aussi qu'elle avait accusé un innocent, & qu'elle en demandait pardon à 192 --- Page 192 --- DESCRIPTION Dieu; & se tournant tantôt du côté de l'Évêque de Poitiers, tantôt du côté de Laubardemont, elle leur dit qu'en conscience elle se sentoit obligée de faire cette confession. Laubardemont ne fit que rire de cet aveu sincère, l'Évêque & les Exorcistes soutinrent que le Diable usoit de cet artifice pour entretenir les gens dans l'incrédulité. Un Médecin interrogea en grec une autre Religieuse possédée, qui, aussi lasse que les précédentes du rôle insupportable qu'on lui faisoit jouer, dit avec beaucoup de franchise: Je n'entends point une langue que je n'ai point apprise; je ne suis point possédée; il y a long-temps qu'on me tourmente pour me persuader de faire des contorsions & des grimaces devant le monde; si Dieu ne m'avoit soutenue, je me serois désespérée; que je suis malheureuse d'être entre les mains de ces gens-là! Nous éviterons à nos Lecteurs le récit des moyens artificieux ou violens employés par Laubardemont & par les Moines ses agens, pour donner au mensonge le plus odieux, à l'injustice la plus criante, l'apparence de la vérité & de la justice; nous ne parlerons, pas non plus de tant de procédures irrégulières, tant de dénis de justice, tant de refus d'écouter seulement les défenses de l'accusé, de recevoir les requêtes & les pièces qu'il présentait, & de lui communiquer celles qu'on produisoit contre lui. Enfin, après une longue suite d'iniquités, de séductions, de violences; après ce que le fanatisme & l'animosité religieuse peuvent inspirer de plus révoltant, de plus absurde, Laubardemont DU POITEU, 193 --- Page 193 --- DESCRIPTION Laubardemont & ses viles satellites, qui composent la commission, s'affemblerent, le 18 août 1634, au couvent des Carmes, & rendirent, contre Urbain Grandier, l'arrêt dont voici la substance : « Déclarons ledit Urbain Grandier dûment atteint & convaincu de crime de magie, maléfice & poffessions arrivées par son fait, et personnes d'aucunes Religieuses Urfulines de cette ville de Loudun, & autres féculières. Avons icelui Grandier condamné à faire amende honorable nuitête, la corde au cou, tenant en main une torche ardente du poids de deux livres, devant la principale porte de l'église de Saint-Pierre du marché, & devant celle de Sainte-Urfule de cettedite ville, & là, à genoux, demander pardon à Dieu, au Roi, & à la Justice; & ce fait, être conduit en la place publique de Sainte-Croix, pour y être attaché à un poteau, sur un bucher, qui, pour cet effet, sera dressé audit lieu, & y être son corps brûlé vif, avec les paÿes & caractères magiques restant au greffe (1), ensemble le Livre manuscrit par (1) Suivant ses accusateurs, Grandier avait fait un paÿe formel avec le Diable. Pour autoriser cette calomnie, ils supposèrent ce paÿe absurde, qu'ils produisirent au procès, & dont voici les expressions : « Monsieur & maître Lucifer, je vous reconnois pour mon Dieu, & vous promets de vous servir pendant que je vivrai, Je renonce à un autre Dieu & à Jésus-Christ, & aux autres Saints & Saintes, & à l'Église Apostolique & Romaine, & à tous les Sacremens d'icelle, & à toutes les prières & oraisons qu'on pourroit faire pour moi, & vous p'omets de faire tout le mal que je pourrai, & 194 --- Page 194 --- DESCRIPTION lui composé contre le célibat des Prêtres, & ses cendres jetées au vent, &c. ». Avant que de prononcer cet arrêt de mort, on fit transporter par force le Chirurgien Fourneau dans la prison de Grandier. Ce Chirurgien entendit ce Curé qui disait à un des Exorcistes : Cruel bourreau, es tu venu pour m'achever ? Tu fais, inhumain, les cruautés que tu as exercées sur mon corps ; tiens, continue, achevé de me tuer. Un des Juges alors ordonna au Chirurgien de lui couper les cheveux, de lui enlever tous les poils de son corps, de lui arracher même les sourcils & les ongles. Le patient témoigna sa soumission, mais le Chirurgien refusa de se prêter à un ordre aussi barbare. Je crois que vous êtes le seul, lui dit Grandier, qui ayez pitié de moi ; Fourneau répondit : Monsieur, vous ne voyez pas tout le monde. On chercha sur son corps quelques signes du Diable, mais on ne trouva rien que de naturel. Un autre Chirurgien, son ennemi, lui avait déjà enfoncé plusieurs fois une L'attirer à faire du mal le plus de personnes que je pourrai, & renonce à Chrême & à Baptême, & à tous les mérites de Jésus-Christ & de ses Saints ; & au cas que je manque à vous servir & adorer & faire hommage trois fois le jour, je vous donne ma vie comme étant à vous. La minute est aux enfers, en un coin de la terre, au cabinet de Lucifer, signée du sang du Magicien. Cette pièce curieuse nous apprend que la terre a un coin, que l'enfer est placé dans ce coin, que Lucifer a un cabinet où il conserve des minutes... Ces inventions monacales ressemblent assez bien aux imaginations de M. Onfie, & de son Abbé Doudou. DU POITOU. 195 --- Page 195 --- DESCRIPTION fonde dans la chair, pour découvrir les prétendues marques que le Diable imprime, dit-on, sur les sorciers, & lui avait fait éprouver des supplices horribles. Enfin il fut conduit dans la salle du palais, où plusieurs Dames de qualité & la Dame de Laubardemont étoient afflées sur les sièges des Juges. Il y reçut encore de mauvais traitemens, & fut exorcisé par le Récollet Laétance, puis alors le Greffier lut son arrêt. Grandier entendit cette lecture sans émotion, alors s'adressant à ses Juges, il dit : MESSIGNEURS, j'atteste Dieu le Père, le Fils, le Saint-Esprit & la Vierge, mon unique avocate, que je n'ai jamais été magicien, que je n'ai jamais commis de sucrilège, que je ne connais point d'autre magie que celle de l'Écriture Sainte, laquelle j'ai toujours prêchée, & que je n'ai point eu d'autre créance que celle de notre mère Sainte Eglise catholique, apostolique & romaine. Je renonce au Diable & à ses pompes; j'avoue mon Sauveur, & le prie que le sang de sa croix me soit méritoire; & vous, MessIGNEURS, modérez, je vous prie, la rigueur de mon supplice, & ne mettez pas mon âme au désespoir. Ces paroles, accompagnées de larmes, ne touchèrent personne; tant le fanatisme rend les cœurs endurcis! On lui fit donner la question pour lui arracher l'aveu des complices qu'il n'avait point. Le Récollet & les Capucins étoient présents pour exorciser les coins, les bois, les marteaux, & tous les instruments de ce supplice, dans la crainte, disoient-ils, que N ij --- Page 196 --- DESCRIPTION le Diable n'empêchât les effets de la torture; on vit même ces Religieux se faîfir des infirumens du supplice, & les appliquer avec effort sur le corps du patient, en l'accablant d'injures. Grandier, depuis si long-temps affoibli, ne put supporter les douleurs de cette torture, il s'évanouit plusieurs fois au milieu de ses bourreaux; & on le rappelait à la vie par des coups redoublés. On lui fit éprouver la pression de deux coins de plus qu'à l'ordinaire; ses jambes crévèrent, la moelle forfit des os. On le coucha sur le carreau, & il s'évanouit de nouveau. Revenu à lui-même, il protesta encore qu'il n'avait point de complices, & qu'il étoit innocent. Il demanda pour Confesseur le Père Grillaut, Gardien des Cordeliers, qui avait été son ami; mais il lui fut constamment refusé: on lui offrit le Père Laffance, le plus acharné de ses persécuteurs. Le Père Grillaut parvint cependant jusqu'à lui, un instant avant son supplice. Monsieur, lui dit-il, souvenez-vous que Notre-Seigneur Jésus-Christ est monté à Dieu son père par les tourmens & par la croix. Ne vous perdez pas, je vous apporte la bénédiction de votre mère; elle & moi prions Dieu qu'il vous fasse miséricorde. Ces paroles consolantes semblent animer & réjouir le malheureux Grandier. Il s'adressa avec confiance à ce bon Religieux, le pria de consoler sa mère, de lui servir de fils, & l'assura qu'il alloit mourir avec la satisfaction d'être innocent, & l'espoir de la miséricorde de Dieu. Le Lieutenant du Prévôt promit, en présence DU POITOU. 197 --- Page 197 --- DESCRIPTION de tous les Juges, qu'on laisserait au patient quelques moments pour parler au peuple, & qu'on le ferait étrangler avant que d'allumer le feu. Voici quels moyens employèrent les Moines exorcistes pour empêcher l'effet de l'une & de l'autre de ces promesses. Grandier, étant monté sur le bûcher, se disposait à parler au peuple ; ces Moines, qui avaient un grand intérêt à le faire taire, lui jetèrent une si grande quantité d'eau bénite sur le visage, qu'il en fut suffoqué ; & comme il ouvrait la bouche une seconde fois pour commencer son discours, un autre Moine vint lui donner un baiser, pour s'opposer à ses paroles. Grandier, indigné de cet artifice hypocrite qui le privoit de la précieuse consolation de détromper le public sur la cause de son supplice, dit au Moine : Voilà le baiser de Judas. Cet Exorciste furieux, feignant de lui faire baiser un crucifix de fer dont il était armé, lui en frappa plusieurs fois le visage. Le patient se contenta d'adresser à Dieu de ferventes prières ; ces Moines, l'interrompant toujours pour l'empêcher de se justifier en public, lui demandèrent pour la quatrième fois s'il ne voulait pas se reconnaître. Mes Pères, dit-il, j'ai tout dit, j'ai tout dit, j'espère en Dieu & en sa miséricorde. La promesse qu'avait faite le Lieutenant du Prévôt à Grandier, de le faire étrangler avant d'être jeté dans les flammes, fut également éludée par ces Moines ; ils avaient noué la corde destinée à cette exécution. Ce Curé eut encore assez de force pour hausser cette corde, & --- Page 198 --- DESCRIPTION l’accommoder comme elle devoit être; mais aussi-tôt le Père Laêtance prit une poignée de paille, & l’ayant allumée à un flambeau, il la porta toute enflammée au visage du patient, en lui criant; Ne veux-tu pas te reconnaître, malheureux, & renoncer au Diable ? Il est temps, tu n’as plus qu’un moment à vivre. — Je ne connais point le Diable, répondit Grandier, j’y renonce & à toutes ses pompes, & je prie Dieu qu’il me fasse miséricorde. Ce Récollet, sans attendre l’ordre du Lieutenant du Prévôt, se hâta de faire lui-même l’office de bourreau, en mettant le feu au bûcher. Le malheureux Grandier, voyant cette action barbare, s’écrioit : *Est-ce là ce qu’on m’avoit promis ? où est la charité, Père Laêtance ? il y a un Dieu au ciel qui fera le juge de toi & de moi (1), puis levant les yeux au ciel, il prononça cette prière : Deus meus ad te vigilio, miserere mei; alors les Capucins, pour empêcher le peuple d’entendre ces dernières paroles, lui jetèrent au visage ce qui leur restoit d’eau bénite. Le Lieutenant du Prévôt cria au bourreau d’étrangler le patient, comme on en étoit con- (1) On dit que Grandier ajoute au Père Laêtance : Je s’ajourne au tribunal de Dieu ayant un mois. Ces mots ont sans doute été écrits après l’événement de la mort de ce Récollet, pour faire quadrer la prophétie; ce Père mourut en effet un mois après l’exécution de Grandier. Ce qu’il y a de certain, c’est que ce monstre encapuchonné, déchiré par les remords que lui causoit l’énormité de ses crimes, mourut en désopéré. DU POITOU. 199 --- Page 199 --- DESCRIPTION venu ; mais il ne put obéir à cet ordre ; le Capucin, cent fois plus bourreau que l'exécuteur, avait trop tôt allumé le bûcher, les progrès de la flamme l'empêchèrent d'approcher, le corps de cette malheureuse victime tomba bientôt dans le feu, & fut brûlé tout vif. Ce fut par ces moyens absurdes, iniques & atroces que la vengeance de Richelieu & l'animosité d'une troupe de Prêtres & de Moines furent satisfaites. Ce Cardinal avait commandé qu'on trouvât Grandier coupable, & une foule de scélérats, par haine ou par une basse & coupable obéissance, s'empressèrent, sous des apparences juridiques, de lui imputer des crimes imaginaires, & de le faire périr au milieu des flammes. Si Laubardemont eût été moins scélérat, peut-être que la force de la vérité & de la raison auroit triomphé de cet enchaînement de fourberies avec lesquelles on repoussoit continuellement l'évidence ; mais le Cardinal sans doute connoissoit bien son Laubardemont ; il s'étoit déjà avantageusement servi des talens de ce Magistrat ; c'est pourquoi il le trouva seul digne de commettre avec succès tous les crimes nécessaires à sa vengeance. Le jour de l'exécution de Grandier, on fit contre Laubardemont ce quatrain : Vous tous qui voyez la misère De ce corps qu'on brûle aujourd'hui, Apprenez que son Commissaire Mérite mieux la mort que lui. N iv --- Page 200 --- DESCRIPTION Richelieu, bientôt après, entendit de toutes parts crier contre la fourberie des Exorcistes de Loudun. Mademoiselle de Combalet, sa nièce, ayant été témoin des scènes ridicules qu'on faisoit jouer aux Religieuses, lui dit avec franchise, « que la tromperie étoit trop grossière, & qu'il falloit être la plus grande dupe du monde pour s'y laisser surprendre ». Ce Cardinal, dont la colère étoit satisfalte par la mort de Grandier, redoutant la trop grande publicité de tant d'injustices & de supercheries, retrancha quatre mille livres de pension qu'il faisoit aux Exorcistes. Il semblait que le Diable n'attendît que cette circonstance pour déserter Loudun. On ne vit bientôt plus dans cette ville ni possédées ni Exorcistes ; il ne resta que la mémoire de tant d'atrocités, & la profonde indignation contre ceux qui en étoient les auteurs (1). (1) Ce qui doit surprendre en cette affaire, ce n'est pas l'injustice & la cruauté du Cardinal de Richelieu ; il s'étoit déjà rendu redoutable par de semblables expéditions, & aucun crime ne doit étonner de la part d'un homme puissant, dévoré par l'ambition ; ce n'est pas non plus la fureur que manifestèrent les Moines en cette occasion, ni leur ardeur à établir les mensonges les plus révoltans à la place des vérités les plus évidentes, l'Histoire des Templiers, celle des Albigeois, des Vaudois, &c., &c. nous fournissent dans des temps plus barbares, de fréquens & pareils exemples ; mais que la haine on le désir de se venger employe, pour se satisfaire, des moyens aussi opposés au sens commun, aussi absurdes, aussi grossiers, cela est un peu surprenant dans le siècle dernier, ce siècle si brillant, si vanté, ce siècle des beaux Esprits, du génie, qui produisit les DU POITOU. 201 --- Page 201 --- DESCRIPTION Les habitants de Loudun sont encore, depuis plus d'un siècle & demi, pénétrés : cet affreux événement ; si leur ville en a été le théâtre, on peut dire qu'en exceptant quelques Écclésiastiques jaloux, quelques Moines, hommes étrangers en tous lieux, ils n'y ont eu aucune part. Les Juges de la commission, & tous les fauteurs de cet affaffinat solennel n'étoient point de la ville de Loudun. Ces habitants présentèrent même une requête au Roi, où ils dévoilèrent l'imposture des Exorcistes, & lui demandèrent d'interposer son autorité contre les injustices de Laubardemont & de ses agens; mais cette requête fut rejetée, comme toutes celles que présentèrent Grandier & ses parens. CARACTÈRE. Les Loudunois, suivant M. Nosereau, ont un tempérament sanguin & bilieux ; leurs nerfs sont mobiles & facilement agaçables ; ils sont vifs, spirituels, & ont une Corneille, les Molière, les La Fontaine. Richelieu, ce Cardinal tant prôné, que l'Académie Française reconnoit pour son fondateur, prétendait-il cacher sa cruauté aux yeux du public, en employant ouvertement des moyens qui portent l'empreinte de l'erreur la plus honteuse, de l'ignorance la plus barbare ? Certes, ce Ministre eut été bien moins criminel s'il se fut contenté d'envoyer à Loudun un affaffin qui eut poignardé le Curé Grandier dans son lit ; mais il crut couvrir son crime par plusieurs autres ; il crut, qu'en violant publiquement toutes les lois de la justice & de la raison, l'éclat de sa puissance suprême aveugléroit ses contemporains & que nul n'oseroit trouver ses attentats injustices. Il falloit qu'alors l'opinion publique fut bien méprisable ou bien peu respectée, 202 --- Page 202 --- DESCRIPTION aptitude naturelle pour les Sciences; plusieurs les ont cultivées avec grand succès. Gaucher de Sainte-Marthe, plus connu sous le nom de Scévole, ainsi que son illustre famille, chez laquelle la science, les talents & la probité semblent héréditaires, en fournit la preuve. MIREBEAU. Petite ville, chef-lieu du petit pays appelé Mirebalais, du diocèse de Poitiers, & de la généralité de Tours, à dix lieues de Saumur, à cinq de Poitiers, à cinq de Loudun, & située entre ces deux dernières villes. ORIGINE. Mirebeau n'étoit dans le onzième siècle qu'un château bâti par Foulques Néra, Comte d'Anjou; il s'y établit dans la suite plusieurs particuliers dont les habitations formèrent une ville. HISTOIRE. En 1201, cette ville fut affiégée par Artus, fils de Richard, Comte de Poitou. Ce Seigneur prit la ville; mais il ne put s'emparer du château: en attendant qu'il reçoit de nouvelles troupes pour s'en rendre maître, il se renferma dans la ville avec toutes ses forces. Le Roi Jean, son oncle, vint bientôt l'y affiéger. Le siège alloit être de longue durée. Un particulier nommé Guillaume Defroches, qui étoit dans l'armée du Roi Jean, offrit à ce Monarque de le rendre maître de la ville, pourvu qu'il promît de ne faire aucun mal aux affiégés, & de donner à son neveu Artus toute la satisfaction que ses Barons jugeroient convenable. Le Roi Jean y consentit, DU POITOU. 203 --- Page 203 --- DESCRIPTION & en fit ferment en présence des chefs de son armée : on va voir comment ce ferment fut rempli. Defroches, satisfait de la promesse du Roi, exécuta son projet, & parvint, par le moyen des intelligences qu'il avait, à introduire dans la ville, pendant la nuit, le Roi & son armée. Ce Monarque, étant maître de la place, se saisit d'Arus, & de tous les grands Seigneurs qui avaient suivi son parti; il les fit renfermer avec quelques autres Capitaines, au nombre de vingt deux, dans le château de Corf, & les y laissa mourir de faim. Arus fut étroitement renfermé dans une prison particulière. Le Prince de Condé, pendant les guerres de la religion, soumit la ville & le château de Mirebeau. Il y prit le Père Babelot, Cordelier, célèbre par son zèle à conduire au gibet tous les Protestants dont pouvoit s'emparer le Duc de Montpensier. Ce Moine, qui avait aidé à pendre tant de Protestants, fut pendu à son tour par ordre du Prince de Condé (1). Mirebeau fut pris quelque temps après par les Catholiques. Les affligés s'étoient réfugiés dans le château, bâti sur une éminence; Chouppe (1) Ce Cordelier Babelot étoit Confesseur du Duc de Montpensier, il l'accompagnait presque toujours dans ses expéditions militaires. Aussi-tôt que ce Prince avait pris un Protestant, il lui disoit : Vous êtes Huguenot, mon ami, je vous recommande au Père Babelot. Le malheureux aussi-tôt étoit livré au Cordelier, qui, malgré lui, le prêchoit, le confersoit, lui donnait l'absolution, & le faisait pendre. 204 --- Page 204 --- DESCRIPTION étoit chargé de le défendre. Les Catholiques menacèrent d'égorger sa femme & de brûler sa maison, s'il résistait encore. Chouppe, à cette menace, capitula peu avantageusement; mais les articles de cette capitulation ne furent point observés par les soldats Catholiques, qui firent main basse sur la garnison du château. Laborde, qui avait le commandement de la ville, fut tué de sang froid. Chouppe avait à craindre le même sort; mais ses amis le firent évader. Les Protestants se vengèrent bientôt de cette perfidie. On regardait alors comme une bonne action celle d'affaiblir des hérétiques, de violer, à leur égard, les engagements qu'on leur avait juré d'observer. Cette opinion, établie par les Moines, fut la cause de ces sanglantes représailles entre les deux parties, de ces massacres réciproques dont l'histoire du temps offre un si affligeant tableau. DESCRIPTION Cette ville, située sur une hauteur au pied de laquelle coule un petit ruisseau, a le titre de baronnie; elle contient trois paroisses. L'église collégiale de Notre-Dame étoit autrefois enfermée dans l'enclos de l'ancien château. Le chapitre fut fondé, en 1217, par Maurice de Blazon, Evêque de Poitiers, de la Maison de Mirebeau. Ce fondateur fut enterré au milieu du chœur de cette église; son tombeau, sur lequel étoit, dit-on, sa figure en bois, fut détruit par les Protestants. DU POITOU. 205 --- Page 205 --- DESCRIPTION Dans l'église des Cordeliers est inhumée, dans une chapelle qu'elle avait fondée, Jeanne de France, Dame de Mirebeau. Cette ville n'est ni grande ni bien bâtie; son commerce consiste en bestiaux & en laines. Le Mirebalais, dont Mirebeau est le chef-lieu, est un petit pays qui fut d'abord dépendant du Poitou, ensuite de la province d'Anjou; il est actuellement compris dans le gouvernement militaire du Saumurois; les moutons, & sur-tout les ânes du Mirebalais jouissent d'une grande réputation. RICHELIEU. Ville nouvelle, chef-lieu d'une élection; avec le titre de Duché-Pairie, dans la partie du Saumurois qui dépend du Poitou, & du diocèse de Poitiers, comprise dans la généralité de Tours, & située sur les bords de deux petites rivières, l'Amable & la Vide, qui, à quelque distance, vont se jeter dans la Vienne, à dix lieues de Poitiers, & à quatre de Loudun. Le Cardinal de Richelieu, jaloux d'illustrer le lieu de sa naissance, qui consistait en un petit village, avec un petit château, se détermina à bâtir cette ville, avec un château magnifique. En 1631, il fit ériger ce lieu en Duché-Pairie, & les années suivantes il fit jeter les fondemens de la ville & du château. DESCRIPTION. Il est aussi facile de décrire cette ville que de la parcourir. Un parallélograme de trois cent cinquante toises de long sur deux cent cinquante de large; au milieu 206 --- Page 206 --- DESCRIPTION une rue large de six toises, longue d'environ cent quarante, & au bout de laquelle est le château; cette grande rue traversée à angle droit devant la place du château, par une seconde rue moins considérable: voilà le plan de toute la ville. La grande rue est construite de bâtiments uniformes dans toute sa longueur; elle présente, de chaque côté, quatorze grands pavillons symétriques, couverts d'ardoises, & dont l'architecture rappelle celle des bâtiments qui entourent la Place royale à Paris. Chacun de ces hôtels a sur la rue une porte cochère, en de dans une cour, & derrière un jardin; ils furent construits à peu près à la même époque & sur les mêmes dessins. Plusieurs Secrétaires & Conseillers d'État qui rampoient autour du Cardinal, s'empressèrent, pour lui être agréables, de faire élever, dans cette rue, chacun un hôtel sur un dessin uniforme; cette uniformité de construction est l'emblème de l'égale & ville soumission qu'ils avoient tous pour les volontés tyranniques de ce Ministre tout-puissant. Malgré la régularité & la beauté de cette petite ville, malgré les privilèges & les exemptions dont jouissent les habitans, elle est très mal peuplée; sa situation dans un pays stérile, éloigné des grandes routes & des rivières navigables, en fait un lieu monotone & un peu triste; c'est un village qui a la magnificence d'un beau quartier de ville, sans en avoir la population & l'activité. DU POITOU. 207 --- Page 207 --- DESCRIPTION Une paroisse, deux ou trois maisons religieuses, un collège & un hôpital suffisent aux besoins spirituels & temporels des habitants. La Fontaine, dans la relation de son voyage en Limousin, a décrit cette ville dans les vers suivants : Enfin elle est, à mon avis, Mal située & bien bâtie ; On en a fait tous les logis D'une pareille symétrie. Ce sont des bâtiments fort hauts, Leur aspect vous plairoit sans faute : Les dedans ont quelques défauts ; Le plus grand c'est qu'ils manquent d'hôte. La plupart sont inhabités, Je ne vis personne en la rue, Il m'en déplui ; j'aime aux Cités Un peu de bruit & de coque. J'ai dit la rue, & j'ai bien dit, Car elle est seule, & des plus droites ; Que Dieu lui donne le crédit De se voir un jour des cadettes ! Vous vous souviendrez bien & beau, Qu'à chaque bout est une place Grande, carrée & de niveau ; Ce qui, sans doute, a bonne grace. Le palais ou siège de justice est dans la prie 208 --- Page 208 --- DESCRIPTION cipale place; tout proche est l'hôpital, bâtiment assez considérable. Le Château répond à la beauté de la rue; il fut bâti d'après les dessins de le Mercier, Architecte du Cardinal de Richelieu. Deux avant-cours le précèdent; il est entouré de fossés, revêtus en pierres de taille, & en partie remplis d'eau. La façade offre une terrasse découverte, soutenue aux deux extrémités par deux pavillons en dôme, qui joignent les deux bâtiments latéraux. On entre dans la cour d'honneur, qui présente un carré de vingt-cinq à trente toises de côté; ce carré est formé par trois grands corps de logis, & par la terrasse dont nous venons de parler. Le principal corps de logis qui est en face, est un aux deux bâtiments latéraux par deux grands pavillons; le grand escalier est au milieu, & offre une entrée ornée de colonnes de marbre, d'ordre dorique. Deux ordres, le dorique & l'ionique, décorent les faces de ces bâtiments; le premier offre des niches remplies de bustes, & le second des statues en marbre. On voit dans l'intérieur plusieurs objets intéressants; on y remarque une grande table en mosaïque, fort curieuse, où est un morceau de lapis-lazuli, le plus grand qu'il y ait peut-être en France de cette matière précieuse. À l'aile gauche est la galerie, où sont peintes les campagnes de Richelieu; on y voit souvent ce Cardinal monté sur un cheval blanc, à la tête des troupes. La Chapelle est curieuse, & contient plusieurs tableaux précieux. En DU POITOU. 209 --- Page 209 --- DESCRIPTION En passant sous l'escalier, on arrive, par un pont en pierre, dans les jardins. On trouve d'abord un vaste & beau parterre, borné par un canal revêtu en pierres, de quatre ou de cinq toises de long sur dix du large, & où coulent les eaux de la petite rivière d'Amable; on passe ce canal sur un autre pont, & on entre dans le parc qui est très vaste, & qu'on dit avoir dix mille toises de circuit. Le Cardinal, par respect pour la chambre où il avait reçu la naissance, ne voulut point changer cette partie intérieure du château de son père; elle est à droite du côté du jardin, dans l'ancien bâtiment du pavillon. On montre encore cette chambre aux Etrangers; il y naquit le 5 septembre 1585, de François du Plefis, Seigneur de Richelieu, Chevalier des Ordres du Roi, & grand Prévôt de l'Hôtel, & de Suzanne la Porte (1). Il perdit son père à (1) Antoine du Plefis, oncle du Cardinal de Richelieu, ne jouissait pas de la meilleure réputation. Il fut surnommé le Moine, parce qu'il l'avait été, & qu'il avait renoncé à ses vœux. Le Roi François II voulant faire son entrée solennelle à Tours, Antoine de Richelieu, qui était Capitaine d'une compagnie d'Arquebuseurs de la garde du Roi, y fut envoyé devant. À son arrivée en cette ville, il espérait que quelque tumulte lui donnerait lieu de piller les maisons, comme c'était l'usage de plusieurs Gentilshommes de ce temps; mais n'en n'ayant pas trouvé l'occasion, il s'avisa de parcourir la ville fort avant dans la nuit, en chantant des pleuumes en français, pensant que plusieurs dévots Protestans sortiront de leurs maisons pour Partie IV. --- Page 210 --- DESCRIPTION cinq ans; il fut envoyé au collège de Navarre, où étoit élevée la première Noblesse du royaume. Son ambition le conduisit, par degrés, au faîte de l'autorité: tout le monde fait les moyens qu'il mit en œuvre pour y arriver & pour s'y maintenir; l'Histoire du règne de Louis XIII est presque entièrement la sienne. MONCONTOUR. Petite ville située sur la rivière de Dive, à trois lieues de Mirebeau, à deux de Loudun, & à trois & demie de Thouars. Pendant les guerres du quatorzième siècle, le Poitou étoit rempli de châteaux dont les Sci- chanter avec lui. Cet artifice n'ayant pas réuni, il passa le reste de la nuit à chanter des chansons des honnêtes, & à réciter des vers injurieux à la Reine Mère & aux Guises; le lendemain il alla trouver le Roi, & imputa ses propres dépotements aux Bourgeois, afin d'engager ce Prince à lui abandonner le pillage des maisons; mais les Magistrats ayant fait une exalte recherche, cette calomnie retomba sur Richelieu. « Cet homme, dit l'Etoile, mal famé, pour ses voleries & blasphèmes, fut tué à Paris en la rue des Lavandières, par des ruffiens comme lui, qu'il vouloit chasser d'une maison proche à la sienne». M. de Thou n'en parle pas fort avantageusement dans son Histoire; ce fut, dit-on, pour cela que le Cardinal fit couper la tête au fils de cet Historien. Son père, disoit-il, a mis mon oncle dans son histoire, je veux mettre son fils dans la mienne; mais cette anecdote n'est pas trop certaine. DU POITOU. 211 --- Page 211 --- DESCRIPTION gneurs, les uns Anglois, les autres François, se faîsoient une guerre continuelle, & ravageoient tout le pays. Moncontour étoit un château dont la garnison incommodoit beaucoup les Anglois; ils résolurent d'en faire le siège. Trois mille hommes, à la tête desquels étoient les Capitaines Poitevins qui tenoient le parti de l'Angleterre, vinrent l'assiéger. Le sixième jour le château fut pris, & la garnison passée au fil de l'épée; on ne fit grace qu'à deux Commandans, Pierre de Guerfille & Jourdain de Cologne, & à cinq ou six hommes d'armes. Moncontour est encore célèbre par la bataille donnée entre l'armée des Catholiques, commandée par le Duc d'Anjou, frère du Roi Charles IX, & celle des Protestants, commandée par l'Amiral Coligny. Après le siège de Poitiers que les Protestants furent obligés de lever, leur armée se retiroit dans le bas Poitou. Le Duc d'Anjou se mit en marche pour s'emparer des passages, & s'approcha de la petite ville de Moncontour. L'Amiral, avec son armée, avait aussi desfein de s'emparer de ce poste; il y eut d'abord un combat sanglant entre les avant-gardes des deux armées; puis chaque chef fit ses dispositions pour un combat général. Le Duc d'Anjou rangea son armée en bataille dans la plaine d'Assais, entre la Grimaudière & Saint-Loup. L'Amiral s'avança au devant du Duc d'Anjou jusqu'à une demi-lieue de Moncontour: ses troupes occupoient le terrain qui est entre les bourgs de Marnes & d'Availles. O --- Page 212 --- DESCRIPTION C'étoit le matin du 3 octobre 1569 que se donna la bataille ; on se canonna de part & d'autre pendant quatre heures, sans en venir aux mains. Enfin vers les deux heures après midi, le corps commandé par le Duc de Montpensier commença l'attaque ; le combat ne dura qu'une heure ; mais il fut des plus violens. Les deux Généraux y donnèrent des preuves éclatantes de courage, & s'exposèrent au plus grand péril. Le Duc d'Anjou eut un cheval tué sous lui, & fut pendant long-temps en danger d'être pris. L'Amiral Coligny, que le désespoir fit combattre en soldat, eut trois dents cassées d'un coup de pistolet. Les Protestants furent entièrement battus ; on fit surtout un carnage affreux de Lansquenets. Les Suisses, leurs ennemis mortels, ne leur firent aucun quartier ; de quatre mille il en échappa à peine cinq cents, sauvés par le Duc d'Anjou qui fit cesser le massacre, à condition que les vaincus serviroient dans son armée. Le Duc préserva aussi trois mille François enveloppés de toutes parts, & qui alloient être massacrés par ses soldats. L'armée des Huguenots fut presque entièrement ruinée dans cette bataille. Le Duc d'Anjou s'y comporta beaucoup mieux qu'il n'avoit fait à Jarnac ; mais il ne sut pas profiter de sa victoire : au lieu de poursuivre les débris de l'armée de l'Amiral & des Princes, il s'amusa au siège de Saint-Jean d'Angély, où il resta trois mois. L'Amiral profita du temps pour négocier avec l'étranger ; il remporta quelques --- Page 213 --- DESCRIPTION avantages sur le parti des Catholiques, & au mois d'août 1570, la paix fut signée & publiée. On accorda beaucoup aux Protestants, & on leur promit plus encore. Enfin deux ans après la publication de cette paix, on les attira à la Cour, où on entreprit de les massacrer tous dans la nuit de la Saint-Barthélemy.