Description des principaux lieux de France — Édition 1789 — J.A Dulaure
--- [Document : Description des principaux lieux de France - Roussillon et Comté de Foix] [Auteur : J.A. Dulaure] [Année : 1789] [Source : PDF EFERUS - BnF] --- --- Page 292 --- DU ROUSSILLON. 291 # ROUSSILLON ET COMTÉ DE FOIX. *Tableau général du Rouffillon & du Comté de Foix.* L'A province du Rouffillon & le Comté de Foix, long-temps compris dans la même généralité, & séparés depuis quelques années, sont limitrophes, & l'un & l'autre pays se trouvent placés dans les Pyrénées, ou au bas de ces montagnes, sur la même frontière du royaume, entre le Languedoc & l'Espagne. **GÉOGRAPHIE.** Le Rouffillon, dont Perpignan est la capitale, est borné au nord par le Languedoc, à l'ouest en partie par la Cerdagne Épagnole & par le Comté de Foix; à l'est par la Méditerranée, & au midi par l'Espagne : sa plus grande longueur est de vingt lieues catalanes, dans la direction du levant au couchant : il faut trente heures pour les parcourir. Dans sa largeur moyenne, ce pays a douze lieues. **HISTOIRE.** Cette province tire son nom de Ruffino, qui en étoit autrefois la capitale, & dont il ne reste plus qu'une tour qui ressemble à un colombier. Ce pays éprouva le sort des provinces voisines; il eut pour vainqueurs, pour destructeurs, pour Souverains, les Romains, les Goths, les François, les Sarrafins, &c. T ij --- Page 294 --- # DESCRIPTION. Pendant le temps de l'anarchie, il eut ses Comtes & ses Vicomtes. Gerardus, dernier Comte, mourut sans postérité en 1178, & légua le Rouffillon à Alphonse II, Roi d'Arragon; ce Prince fit embellir & fortifier Perpignan, y fixa son séjour, &, après y avoir régné dix-huit ans, y mourut en 1196. Son fils, Pierre Ier, Roi d'Arragon, lui succéda, mais il délaiffa bientôt à Sanche, son oncle, cette province, qui eut ensuite pour maîtres Munir ou Munnius, & Jacques Ier, Roi d'Arragon; ce dernier parvint à faire céder, en 1258, par le Roi Louis IX, toutes les prétentions que la couronne de France avait sur le Rouffillon, & à s'en rendre maître absolu; alors les lois, les mœurs, le langage, tout devint Espagnol. Sous cette nouvelle domination on affecta, avec un soin particulier, de détruire dans ce pays tout ce qui tenait des usages & opinions des François. En 1462, le Rouffillon revint à la France. Jacques II, Roi d'Arragon, se vit forcé d'engager cette province au Roi Louis XI, pour la somme de cent mille écus d'or, sous la condition d'en faire ceffion à ce Roi de France, si cette somme n'étoit pas rendue, avec les intérêts, dans l'espace de dix ans. Jacques II, manqua à cette condition, & Louis XI regarda le Rouffillon comme réuni à la couronne. Après en avoir pris possession les armes a la main (1), après plusieurs autres guerres dont la (1) Plusieurs places du Rouffillon résisterent aux armes de Louis XI; les villes d'Elne & de Perpignan DU ROUSSILLON. 293 conquête de cette province étoit l'objet, elle fut enfin réunie à la France, en 1659, par le traité des Pyrénées. **CLIMAT.** A Perpignan & dans ses environs, le climat est plus chaud que tempéré; la situation très-méridionale de cette ville, les montagnes qui défendent ce pays des vents du nord, & qui réfléchissent les rayons du soleil, y procurent souvent des chaleurs brûlantes; quatorze années se sont passées de suite, à ce qu'on dit, sans qu'il y gelât; la partie des montagnes est froide, & assez constamment couverte de neiges. **RIVIÈRES.** Les principales sont le Teck, qui prend sa source dans une montagne appelée *la Font-delteck*, qui arrose le haut & le bas *Vallespir*, & se jette dans la mer près d'Elne. La Tet, qui prend sa source aux pieds des montagnes de Puigperich, descend sous Mont-Louis, arrose le Consent, & se jette dans la mer au dessous de Perpignan. Ces rivières ne peuvent être appelées que *torrens*. **DIVISION.** Le Roussillon comprend plusieurs pays particuliers, comme le Comté de Roussillon où sont les villes de Perpignan, d'Elne (1), &c. le haut & bas Vallespir, du ne se rendirent qu'après une courageuse défense. (Voy. Perpignan.) (1) Cette ville est l'ancienne *Illiberis*, où campa Annibal lorsqu'il passa d'Espagne en Italie. L'Empereur Constance, après avoir été vaincu par le tyran Maxence, y fut assassiné & enterré; on y trouve encore des fragments de son tombeau dans une vaste pierre appliquée. T iij --- Page 256 --- # DESCRIPTION latin Vallis aspera, qui renferme Collioures (1), le port de Vendre, le fort des Bains (2), Arles, Prats de Mollo & Bellegarde, &c. LE CONFLENT, situé dans les montagnes, à pour capitale Villefranche, petite ville mal bâtie, formée de deux rues parallèles, située dans une gorge étroite, sur les bords de la Tet; elle est entourée de masses énormes de marbre, qui, par leur grande élévation, semblent la priver des rayons du soleil; elle a un rempart couvert, une enceinte bâtie sur roche, fermée par une fortification irrégulière. contre le mur du cloître, à côté de la porte de l'église; elle est sculptée en ondulations, & l'on y voit le monogramme de Christus. Les piliers du cloître de l'église offrent l'Histoire de l'Ecriture Sainte, représentée en petites figures assez curieuses; cette église est cathédrale, mais l'évêché a été transféré à Perpignan. (1) Petite ville avec un port, située à une demi-lieue du port de Vendres; on y voit un château qu'on dit avoir appartenu aux Templiers. Cette place, qui a une salle d'armes percée pour sept mille fusils, est une des plus essentielles pour la défense de la province; elle est défendue par un château & trois forts. On y fait une pêche considérable de sardines que l'on sale. Les habitants font fort superstitieux, surtout à l'égard des cloches; ils croyent qu'ils deviendraient volcans, assassins, si on ne les sonnoit pas pendant l'orage. Ils ont menacé une fois le Consul d'enfoncer les portes de l'église, & une autre fois ils ont mis le feu dans un couvent situé hors de la ville, parce qu'on voulait contrarier leur inclination pour le bruit des cloches. (2) C'est une petite forteresse que fit construire Louis XIV, non pour défendre cette province contre les ennemis de l'État, mais pour protéger les Gabelles, & contenir le peuple qui murmurait contre cette imposition. DU ROUSSILLON. 295 Mont-Louis, place dans le Consent, fut construite par Vauban sur la cime d'une montagne où les froids sont excessifs; on y arrive par une gorge étroite; le chemin, ou plutôt le sentier qu'on a pratiqué sur les flancs des montagnes nues & escarpées qui bordent la rive gauche de la Iet, domine sur des abîmes dont les yeux n'osent fonder la profondeur. Le Voyageur n'est pas moins saisi à la vue des rochers qui semblent prêts à l'écraser: on ne trouve dans les vallées principales aucun passage qui inspire autant d'effroi (1). LA CERDAGNE FRANÇOISE a pour capitale Saillagos. A l'extrémité occidentale de ce pays, est l'abbaye de Saint-Michel de Cuxa, très-ancienne, très-riche, & sur-tout en très-grande réputation par les miracles qui s'opèrent journellement, par l'intercession d'un saint Abbé, dont on conserve encore un morceau de la peau dans une châfé. L'Abbé de ce monastère jouit des honneurs & de presque tous les droits épiscopaux. Dans le Roussillon on trouve d'autres abbayes; (1) On a remarqué que cette place serait presque inutile en cas de guerre: d'ailleurs la fortification en est défectueuse; les lignes de défense ne sont point observées. « Tout fait préfumer, dit un Observateur, que les travaux de cette place n'ont point été suivis par M. de Vauban, on n'y reconnaît point ses principes... » Ce fut une colonie de Languedociens qui vinrent peupler le Montlouis; ils eurent des privilèges qu'on leur retire tous les jours, & le dénombrement de ses habitants peut monter aujourd'hui à trois cents », Essai historique sur le Roussillon, par M. le Chevalier D. L. G. T iu --- Page 298 --- # DESCRIPTION celle d'Arles, où sont des eaux minérales sulfureuses, qui font monter le thermomètre de de Réaumur jusqu'au cinquante-septième degré & demi, & où l'on voit un tombeau contenant de l'eau miraculeuse qui ne tarit jamais. L'abbaye de Sorrède, dont l'ancienneté remonte jusqu'au temps de Charlemagne; l'abbaye de Saint-Martin de Canigou (1), réformée au mois de novembre 1782 par une Bulle du Pape; l'abbaye de Saint-Genis des Fontaines, située dans le bas Valleffpir, à une lieue de la mer; elle est aussi fort ancienne & fort riche. **EAUX minérales.** Les territoires de Sorrède & de Fons-Romeu fournissent des eaux minérales froides & bonnes à boire. Au Vernet, --- (1) Pour donner une idée des mœurs de ces Moines, nous rapporterons le témoignage de deux Religieux Bénédistins, Auteurs du Voyage Littéraire. Après avoir, avec beaucoup de peine, atteint le sommet de la montagne affreuse sur laquelle est situé ce monastère, ils aperçurent des bâtiments & des jardins très-petits, qui étoient habités, disent-ils, « par six ou sept Moines sauvages... Nous n'y trouvâmes ni foin ni avoine » pour nos chevaux, & ce ne fut que long-temps après que nous eûmes un peu de paille à leur donner; de sorte que nous fûmes obligés d'envoyer chercher dans le bois des feuilles d'arbres, faute de soin. Le Prieur néanmoins nous reçut assez charitablement; il nous ouvrit même les archives qui sont entières; mais à peine eûmes-nous vu quelques-uns des titres; qu'un de ses Moines vint nous les arracher des mains; nous passâmes la nuit comme nous pûmes, & le lendemain nous en partîmes le plus matin qu'il nous fut possible. DU ROUSSILLON. 297 village du Consent, près Villefranche, il y a des bains peu fréquentés. Dans le haut Vallet-pir, au pied de la forteresse appelée le fort des Bains, dont nous avons parlé, on trouve des eaux thermales si chaudes, qu'elles font peler la peau ; mais on les tempère par des sources froides : il y a cinq bassins pour les bains & une salle pour les douches. Ces bains ont plusieurs propriétés qui les rendent célèbres pour la guérison des rhumatismes, sciatiques, fluxions, &c. on croit que l'édifice des bains est du temps des Romains. Les eaux de Molitx, dans le Consent, sont encore fort estimées ; M. Anglada, Docteur en Médecine, & de l'Université de Perpignan, a parlé fort avantageusement de ces eaux, qui sont sur-tout spécifiques pour les affections cutanées. MONTAGNES. Les montagnes du Roussillon sont communément couvertes de pins, sapins & bois taillis. Le sommet de la montagne de Plaguillem offre une pelouse émaillée de fleurs, & arrosée de plusieurs ruisseaux ; on y jouit d'une vue magnifique. « Les Voyageurs ont soin de ne passer cette montagne que depuis neuf heures du matin jusqu'à midi, temps où l'on peut éviter les orages, qui sont très dangereux ; le moindre nuage en occasionne de furieux, & le parti le plus prudent est de s'arrêter quand on est pris par un, car l'on ignorerait la route que l'on ferait ; & dans l'autre partie des monts, où ils sont aussi fréquents, on tomberoit dans des précipices affreux, semblables à celui de Corcevie, près d'Arles... Cet abîme, qui est de cent quarante toises de hauteur, offre une des --- Page 304 --- # DESCRIPTION plus belles horreurs de la nature... Les monts Pyrénées font tous cultivés autant que le terrain le permet; il s'y trouve de bons pâturages; l'Espagne y envoye ses bestiaux dans la partie du midi, & la France dans celle opposée. Les quatre plus hautes montagnes font le Canigou, Saint-Pierre, le Puigperich & le Puigmale. La première, que l'on dit être la plus haute, a quatre pointes situées dans la direction des quatre points cardinaux... La cime en est couverte de neiges sept mois de l'année... On voit cette haute montagne à plus de trente lieues, tant du côté de France que de celui d'Espagne ». « Sur un pic du sommet du Canigou est une croix de fer... Il y a des ours, des loups, des sangliers, des lézards par troupeaux... Cette montagne est élevée de quatorze cent quarante-deux (ou de quatorze cent quarante-une) toises au dessus du niveau de la mer ». Essai historique sur la province du Roussillon. ## CAVERNES. La caverne de Sirac, entre Prades & Villefranche, est curieuse par les stalactites qu'on y voit. La caverne de Covovassel, dont l'ouverture se trouve dans les fossés de Villefranche, est bien plus intéressante; elle a près d'un demi-quart de lieue de long; elle est très-froide; on compte cent vingt-quatre marches pour y arriver; on y trouve des stalactites & une cascade très-curieuse: cette caverne ne communique pas, comme on le pense, à la montagne du Canigou, & ne contient pas non plus des veines d'or & d'azur, comme on l'a souvent écrit. DU ROUSSILLON. 293 **GOUFFRES.** Sur une montagne près de Villefranche, il se trouve trois gouffres ou étangs considérables, qui occasionnent souvent des orages; les habitants du pays croyent que le diable est au fond, & qu'en y jetant une pierre il s'élève aussi tôt une tempête. **MINÉRALOGIE.** A Estagel, près de Perpignan, & à Villefranche, il y a des carrières de marbre de toutes couleurs. A Arles, dans le haut Valletpir, on trouve une mine de plomb; une de cuivre à Preste, située à deux lieues de Prats-de-Mollo. Il y a plusieurs mines de fer qui servent à cinq ou six forges situées dans les montagnes du Conflent. Les deux plus belles forges sont celles de Vallemagne sur la frontière du haut Valletpir & de Montferret, près d'Aulette; il y a journellement quatre-vingts Forgerons dans la première, où l'on trouve une fort belle mécanique pour les eaux: on craint que le défaut de combustible, dont on pressent déjà le besoin, n'arrête bientôt l'exploitation de ces forges. **MOURS & CARACTÈRE.** Les fêtes villageoises du Rouffillon se célébrent toujours en l'honneur de quelque Saint; le chef de la confrérie du Saint tient le bal sur une place, paye la musique, qui consiste en un chalumeau ou une musette, & se fait à son tour payer par les danseurs, de manière qu'il est toujours amplement dédommagé de ses avances. On forme aussi des loteries à chaque fête; chaque habitant y fait une petite mise, dans l'espoir de contribuer à l'achat d'un habit pour le Saint du jour; ces mises rassemblées forment une somme 300 DESCRIPTION assez considérable, que le Marguillier & ses amis employent à un bon repas. Au carnaval on traîne dans les rues le cochon de Saint-Antoine sur un char de triomphe orné de lauriers, & l'on fait aussi une loterie pour ce cochon, dont le produit est employé à des repas. La cérémonie des donzelles est plus singulière; voici comment en parle un Auteur qui a voyagé tout récemment dans ce pays: « Chaque Curé & Marguillier de trois paroisses différentes vont, le jour de leur fête, prendre une pucelle, soi-disant, la mènent à l'église en procession, où elle assiste aux cérémonies, après quoi on la reconduit chez elle, avec promesse d'un don de cinquante livres le jour de son mariage, si elle garde sa virginité jusqu'à ce temps. L'examen scrupuleux qu'on fait de la conduite de ces donzelles, rend souvent les promesses inutiles; c'est cependant une pieuse action, faite pour engager les jeunes filles à garder leur vertu : le paysan Roussillonois a un usage qui peut la faire échouer... Il plante à la porte de sa maîtresse, dans la nuit du premier mai, un arbre de la plus haute venue, surmonté d'une couronne, ayant un sabre & un cordon de Cordelier pendus en sautoir; ces trois ornements sont symboliques; la couronne, pour couronner les désirs de l'amant; le cordon & le sabre signifient qu'il se fera moine ou soldat si sa maîtresse ne lui accorde pas ce qu'il demande; on présume, ajoute le Voyageur, qu'il en est peu qui refusent, & par conséquent peu d'amants désespérés ». DU ROUSSILLON. 302 Les Roussillonois sont dévots jusqu'à la superstition, jusqu'au fanatisme, & ont tous les autres défauts que produit l'ignorance & la grossière, il se montrent toujours méfiant, jaloux & intéressés; les Artisans sont très-laborieux, & les paysans ne sont ni voleurs ni ivrognes; le bourgeois a beaucoup de morgue, de hauteur: les préjugés de noblesse & l'ignorance générale en sont les causes; il y a cependant de l'esprit, sur-tout à Perpignan; mais les Sciences, méprisées dans ce pays, n'y ont pas encore fait suffisamment pénétrer les lumières de la raison. **COMTÉ DE FOIX.** Ce pays, borné au nord par le Languedoc, au sud par les Pyrénées & la Catalogne, &c., a seize lieues de longueur, sur huit dans sa plus grande largeur. **CLIMAT.** Dans le bas pays de Foix le climat est tempéré; dans le haut il est froid, & les montagnes n'y produisent guère que des bois & des pâturages; mais la plaine est plus fertile, on y receuille du blé, du vin, & des fruits excellents. Comme dans le Roussillon, il y a des eaux minérales, des mines de fer, & des cavernes curieuses. **MINÉRALOGIE.** Les mines de Château-Verdun, d'Auzat, de Suc, & celles de la montagne de Rancié, sont les principales; cette dernière, située dans la vallée de Vicdeysos, près du village de Sem, est une des plus considérables mines connues; elle alimente cinquante forges, tant du comté de Foix, que du Languedoc & du Couserans. Deux cent cinquante mineurs 202 DESCRIPTION. font continuellement occupés à cette exploitation, qui rend, année commune, quatre à cinq mille quintaux de minéraux; extraction énorme, qui se foutient depuis les temps les plus reculés, & qui ne paroît pas diminuer sensiblemment l'abondance de ces mines. Le Comté de Foix fabrique de trois espèces de fer; le *fer doux*, qui peut être préféré aux autres fers de France les plus renommés; le *fer fort*, qui est d'un excellent usage pour les outils aratoires, &c. &c.; & le *fer cédat*, qui est une espèce d'acier brut. Les eaux de *Pamiers* & les bains d'*Ax*, renommés pour les humeurs froides, font les plus connus de ce pays. *Ax* est un lieu abondant en sources minérales; elles font monter le thermomètre de Réaumur depuis le dix-septième jusqu'au soixante-unième degré. Les plus chaudes servent aux usages domestiques, pour lesquels on emploie l'eau bouillante. Les Bouchers jettent dans la fontaine du *Rossignol* les cochons qu'ils tuent, & les pèlent ensuite avec facilité; les pauvres y font la lessive, & les habitants employent encore cette eau pour pétrir du pain. Ces eaux sont fréquentées. M. *Pilhes*, qui en est le Médecin, vient de publier un traité des sources thermales d'*Ax* & d'*Ussat*. Sur les montagnes on trouve beaucoup d'amiante; les gens du pays ont l'adresse de faire des jarretières, des cordons & des ceintures incombustibles avec ce lin minéral, qu'ils filent avec du lin ordinaire. (*Voyez Béarn, article Barège, troisième partie.*) DU ROUSSILLON. 303 RIVIÈRES. L'Ariège, qui traverse en grande partie le pays de Foix, & qui y prend sa source, roule des paillettes d'or assez abondamment pour occuper des Orpailleurs; mais ce qui vaut mieux, ce sont les truites faumonées & les alofes excellentes qu'on y pêche. La Rife prend sa source dans une montagne proche le Mas-d'Azil; elle est remarquable par la bizarrerie de son cours; une partie assez considérable se trouve affujettie dans une vaste caverne, dont la profondeur, l'obscurité & le bruit effrayant des eaux qui s'y précipitent à travers les rochers, offrent un spectacle effrayant & superbe. Au pied de la montagne de Tarbes est une source considérable qui a son flux & reflux comme la mer; cette source est si abondante en hiver, qu'elle fait tourner des moulins à cent pas du lieu d'où elle sort. CARACTÈRE. Les habitants du Comté de Foix qui occupent la partie des montagnes, diffèrent très peu, pour les mœurs & le caractère, des habitants du Rouffillon; ceux qui occupent la plaine & la partie limitrophe du Languedoc, sont beaucoup plus français qu'espagnols. Comme le pays est beau, le sol très-fertile, & que les denrées sont à fort bon marché; les campagnes deviennent la retraite de plusieurs Officiers & autres personnes qui se visitent souvent avec cordialité; c'est le seul plaisir de ce pays, où, à peu de frais, on fait très bonne chère. DÉNOMBREMENT, &c. Le Rouffillon & le Comté de Foix réunis offrent une surface d'environ deux cent quatre-vingt-six lieues & demie --- Page 206 --- # DESCRIPTION carrées. La population de ces deux pays est évaluée à cent quatre-vingt-huit mille neuf cents ames; c'est six cent soixante habitants par lieu carrée; les contributions montent à environ deux millions six cent mille livres; c'est treize liv. quinze sous par tête d'habitants. # PERPIGNAN. Ville capitale du Roussillon, avec un évêché suffragant de Narbonne, une Université, un Conseil Supérieur, &c., située sur la rive droite de la Ter, & sur la Basse, à deux lieues de la Méditerranée, deux & un tiers d'Elne, dix de Narbonne, quatre & un tiers de Collioure, & à près de deux cents lieues de Paris. Perpignan s'est accrue des ruines de l'ancienne ville de Russino, aujourd'hui nommée la tour de Roussillon, & qui en est éloignée d'une demi-lieue. Le nom de Perpignan que porte cette capitale, a succédé depuis le dixième siècle à celui de Flavium Eburum. Cette ville, après avoir été gouvernée, ainsi que le Roussillon, par des Comtes particuliers, par des Rois d'Arragon; après avoir, à différentes époques, passé de la domination Espagnole à la domination Françoise, fut enfin réunie à la France en 1659, par le traité des Pyrénées. ## DESCRIPTION Cette capitale du Roussillon, située dans une belle plaine, offre un aspect riant, & peut être mise au rang des plus fortes places du royaume; son enceinte est de figure DU ROUSSILLON. 309 figure à peu près circulaire, de quatre cents toises de diamètre ; ses murs sont bâtis en briques avec des chaînes de pierres de taille ; ils sont épais, élevés & flanqués de plusieurs bastions, avec des tenailles, des demi-lunes, & entourés de bons fossés & de chemins couverts. La partie de la ville appelée Villeneuve, a été commencée par les ordres de Louis XIV, sous les dessins de M. de Vauban ; cette partie est un agrandissement du côté de la France, où on a construit un grand bastion. On voit dans cette ville peu de belles rues ; la principale aboutit au pont de la porte de Notre-Dame, qui est l'entrée du côté de la France. Cette porte est fortifiée par un petit château appelé Castillet, qui autrefois était un gouvernement particulier ; cette forteresse est très-ancienne, elle sert aujourd'hui de prison militaire. On éprouve un sentiment pénible en arrivant dans la ville par cette entrée ; le premier objet qui frappe est ce séjour de captivité. Du côté de l'Espagne, est la porte de Saint-Martin, on y lit au dessus : Magnum opus Ludovici magni, Perpinianum amplificatum & munitum à Ludovico, Viéloria Hispaniae non plus ultra, Galliæ plus ultra, factum anno totius Europa pacatae Ludovici viéloria. M. DC. LXXIX. Cette inscription fait allusion à la forfanterie des Espagnols, qui prennent pour devise, plus ultra, & y joignent les colonnes d'Hercule, sur lesquelles on lit : Nec plus ultra. Partie II, V --- Page 308 --- # DESCRIPTION La Citadelle est beaucoup mieux fortifiée que la ville sur laquelle elle domine. L'Empereur Charles-Quint la fit construire, & Louis XIV y fit ajouter, par M. de Vauban, plusieurs ouvrages considérables. On remarque sur une porte de cette citadelle des armes espagnoles, & cette inscription barbare : Philippe II, *Hispaniarum 1577, Cicilia, Rex defensor Eglessæ*. De chaque côté sont deux demi-statues qui se tiennent mutuellement par les poils de la barbe, de la poitrine & du nombril ; on assure qu'autrefois on lisoit au-dessous une inscription qui signifiait : *Plutôt perdre ce poil que de se rendre.* L'église de Saint-Jean est aujourd'hui le siège de l'Évêque & du Chapitre d'Elne. Cette église fut construite en 1324. Sanchés, Roi de Majorque, y mit la première pierre, & l'Évêque Berenger la seconde, comme le prouvent deux inscriptions gravées aux deux côtés de la porte du chœur. Cet édifice ne fut achevé que sous Louis XI, c'est ce qui est encore prouvé par les armes de France, qu'on voit gravées à la clef de la voûte, au-dessus du sanctuaire. Cette église n'a point de portail, mais son intérieur offre un vaste & beau vaisseau sans aucuns piliers ; le chœur est au milieu : son enceinte, ornée de pilastres, est de marbre ainsi que le pavé ; cette enceinte peu élevée laisse voir, en entrant, le maître-autel qui est extré- DU ROUSSILLON. 307 mement exhausté. Ce maître-autel est d'albâtre, & d'un travail curieux; on y voit un rétable de marbre blanc, orné de figures en bas-relief, séparées par de petits pilastres; au milieu est une grande niche dans laquelle on place une statue de Saint-Jean, plus grande que nature. Par le moyen d'un mécanisme, cette statue se retire tout d'un coup pour faire place à l'ostensoire, lorsqu'on veut exposer le Saint-Sacrement. Cet ostensoire, de vermeil doré d'or moulu, a plus de six pieds de haut, & pèse plus de quatre cents marcs; on dit qu'il fut donné par un marchand Drapier il y a plus de quatre cents ans; quand on le porte en procession, il faut huit Ecclésiastiques des plus robustes pour en soutenir le poids. A côté de la cathédrale est l'ancienne église, appelée le vieux Saint-Jean; elle fut consacrée par Berenger, Evêque d'Elne, en 1025. Guillabert, Comte de Rouffillon, y fonda un Chapitre en 1102, qui fut supprimé en 1610; celui d'Elne y fut transféré en 1602. Dans les archives on tient un livre de mémoire, appelé en Catalan de Memorias, où le premier syndic Prêtre écrit journalièrement les événements historiques; ce qui rappelle l'ancien usage des Moines des dixième & onzième siècles, de dresser d'abord des necrologes, enfin de composer des annales, dont il nous reste un grand nombre. Les Chanoines ont un costume particulier; ils portent une grande robe noire, bordée d'un liseré cramoisi, & semée par devant de lacs d'amour de la même couleur, attachés sur l'étoffe, avec de grandes houpes; cette robe, sous laquelle V ij --- Page 310 --- # DESCRIPTION. les Chanoines mettent un rocher, est ordinairement retrouvée, faisant deux tours à leur ceinture, & pendante par le côté; ils ont sur cette robe une fourrure semblable à celle des Bacheliers de Sorbonne, & dont les bords sont aussi en liferés cramoisis; cette fourrure, qui se termine par derrière en espèce de capuchon, pendant plus bas que la ceinture, est ordinairement rattachée sur l'épaule; le jour de Pâques, ils quittent cette fourrure pour prendre de petits camails violets, ouverts par devant, & doublés de taffetas cramoisi. Les deux églises ont chacune leur Bourlier, qui portent une grande bourse de velours pendue à leur côté. Ces Bourliers payent aux Chanoines & Chapelains le droit d'assistance aux offices, & cette rétribution est comptée en une monnaie particulière, appelée Paiotte. La cathédrale obtint, en 1323, de Pierre III, Roi d'Arragon, le droit de faire frapper monnaie; ces espèces de cuivre ont cours dans la ville; les Marchands les reçoivent en payement, & les rapportent aux Bourliers, qui les échangent pour des monnaies frappées au coin du Roi. Dans l'hôtel de ville on voit une table de marbre portant une longue inscription française, en mémoire de la supposition de la barrière dite de Fitou, qui séparait le Roussillon du Languedoc, & le réputait province étrangère; des droits de douane qui y étaient perçus, ainsi que de l'abolition des droits locaux, appelés réal & impariage, qui genaient le commerce; l'industrie & la circulation. La province est redevable de ce bienfait à M. le Comte de Mailly, DU ROUSSILLON. 309 Gouverneur du Roussillon, & à M. Raimond de Saint-Sauveur, Intendant & Auteur du projet; les lettres patentes ont été enregistrées le 17 du mois d'octobre 1785 par le Conseil Souverain. Le Corps de ville de Perpignan est composé de trois différents États, de la Noblesse, des Mercadiers, & des Artisans & Menestrals; ces trois États sont gouvernés par cinq Consuls qu'on élit tous les trois ans. La Noblesse, appelée l'Obras militar, est le principal État de la ville; mais parmi cette Noblesse on distingue deux classes: la première est composée de ceux que le Roi a créés immédiatement, qu'on nomme Cavallers ou Donzelles, & qui prennent, comme en Espagne, le titre de Dom; la seconde, de Bourgeois anoblis par les Consuls de Perpignan, suivant le droit accordé à cette ville, qui a été confirmé par plusieurs Souverains, & notamment par arrêt du Conseil d'État du 31 septembre 1702 (1). (1) Les Consuls de Perpignan ne jouissent qu'un seul jour de l'année du droit précieux de rendre nobles ceux qui ne le sont point. Ce jour est le 16 juin, & pendant les vingt-quatre heures qui le composent, ces Consuls peuvent anoblir deux citoyens, & en vertu de leur choix & de l'enregistrement qui s'en fait dans le livre de la matricule, le roturier est tout à coup métamorphosé, & jouit, ainsi que jouira sa postérité, des honneurs & prérogatives de la Noblesse. On a remarqué que depuis quelques années MM. les Consuls ne s'assemblent plus pour faire des nobles; c'est pourtant dommage de V iij --- Page 318 --- # DESCRIPTION Ces deux classes de Noblesse, qui forment le premier Etat du corps de ville, ont alternativement le pas & le rang l'une sur l'autre, sans aucune différence, & elles remplissent tour à tour les places de premier & second Consuls, ainsi que les autres charges de la maison de ville affectées à la Noblesse. Le second Etat du corps de ville est formé par les Notaires & Mercadiers ; ces Mercadiers, nommés en Catalan Mercadors, ne sont point seulement des Marchands, comme ce nom sembleroit l'indiquer, mais des particuliers qui occupent un état moyen entre la Noblesse & les Artisans ; ce sont des Négocians ou des Bourgeois qui jouissent d'une certaine fortune. Les Marchands en détail ne sont point admis dans cet ordre, parce qu'on pense qu'ils n'en sont point dignes, & ils ne veulent pas non plus être incorporés dans le troisième Etat, parce qu'ils pensent qu'il est indigne d'eux (1). C'est de ce second état que l'on tire le troisième Consul de la ville. Les Artisans & Menestrals forment le troi- négier un si beau droit, sur-tout si, en procurant des titres & des exemptions, il procuroit la noblesse de l'ame. (1) Comme la manufacture de draps est tombée ainsi que le commerce maritime, il n'y a plus de Négocians dans cette ville. Quelques Marchands, des plus riches, sont parvenus, depuis environ 1720, à se faire élire Mercadiers, sans cependant être obligés de fermer leurs boutiques, & même à être nommés troisième Consul, ce qui ne tire pas à grande conséquence. DU ROUSSILLON. 311 fième Etat, d'où l'on tire les quatrième & cinquième Consuls. Les Artisans sont des Peintres, Sculpteurs, Doreurs, Droguistes, Apothicaires, &c. on les divise par collèges; les Menestrals comprennent des gens de métier, ils sont divisés par confréries, qui ont chacune un tambour; ces deux classes forment un régiment dont les Mercadiers sont Lieutenans, & les Nobles Capitaines, & dont le premier Consul est Colonel né. Ce régiment est armé par le corps de la ville; il montoit la garde lorsqu'il n'y avait pas d'autre garnison, mais cela n'arrive plus. Les Consuls de Perpignan portent, dans les cérémonies, des robes rouges de damas & des fraises au cou; ils sont précédés de leurs valets, vêtus en robe de laine rouge, dont deux portent de grandes masses d'argent. La marche est ouverte par les trompettes, qui sont des hautbois Catalans, nommés Chirimines; les sons aigus de ces instruments deviennent insupportables pour des oreilles un peu délicates. Le Conseil Souverain de cette ville fut créé par édit donné à Saint-Jean-de-Luz au mois de juin 1660, peu de temps après le traité des Pyrénées. On a établi depuis peu, dans cette ville, une Société royale d'agriculture. Mœurs & Usages. Perpignan renferme plusieurs monastères, beaucoup d'Ecclésiastiques; cette multitude est favorisée par la grande considération dont ils jouissent, & parce qu'ils sont absolument exempts de payer des entrées. Le voisinage de l'Espagne, où beaucoup d'habitants de Perpignan ont des possessions; la domi V iv 312 DESCRIPTION nation Espagnole, à laquelle cette ville a été long-temps soumise, y ont conservé les mœurs, les usages, & même le langage (1) de ce royaume voisin. Les cérémonies de l'Église sentent un peu les pratiques superstitieuses des quinzième & seizième siècles. Le vendredi avant le dimanche des Rameaux, les Pénitens y représentent la passion; un d'entre eux, habillé comme Jésus quand il fut au Calvaire, porte une lourde croix; « loin d'inspirer du respect » pour cette procession, c'est à qui ira au coin « d'une rue voir passer le bon Jésus, duquel on » se moque, à l'imitation des Juifs (2) ». Le jeudi Saint au soir, toutes les églises sont illuminées; l'illumination de la cathédrale est belle; les Marguilliers mettent à profit la vanité des Nobles, on leur faisant payer le droit d'y placer des cierges sur lesquels sont attachés leurs écussons; plus ces témoignages de généros (1) Lorsque le Roussillon fut réuni à la France en 1659, on n'avait point encore, dans cette province, la connoissance de la langue française. Un sermon français, prêché à Perpignan dans l'église cathédrale, en 1676, surprit tout le monde. Louis XIV en eut connoissance, & profita de cette occasion pour ordonner aux Cofils de ne choisir pour Prédicateurs que ceux qui pûlient prêcher en français, afin d'engager le peuple à s'instruire dans cette langue; mais ils n'y ont pas fait de grands progrès, ni ne paroissent vouloir en faire: le paysan ne connoit que la langue catalane, &, à l'exception de l'église de Saint-Jean, dans toutes les autres on prêche en Catalan. (2) Essai historique & militaire sur la province du Roussillon, par M. le Chevalier D. L. G. 1787. DU ROUSSILLON. 313 soitié font multipliés, plus ils font honorables pour celui qui donne, & profitables aux Marquilliers qui reçoivent. A six heures du soir, le même jour, il sort de cette église cathédrale une procession composée « de Pénitens & Estaffiers qui ont à leur tête un Centurion & le Clergé; les premiers ont des bonnets en forme de pain de sucre, qui annoncent une mascarade : la curiosité excite le monde à la voir passer, quoiqu’il n’y ait rien de remarquable ; elle rentre à dix heures à l’église de Saint-Jacques, qui est le Saint des Saints pour ce pays-ci. Ce temple est vaste, & recèle bien des abus : on en sort à onze heures avec la même tumeur que celle qui y a conduit, les Curés, qui connoissent les mœurs de leurs paroissiens, font leur ronde pendant les offices, & imposent silence ». Le même Auteur rapporte avoir vu dans le même temps une procession de Flagellans ; ces pieux baladins se fouettoient en public à qui mieux mieux : mais on remarqua qu’ils avaient émoussé les pointes de leurs disciplines, & qu’ils s’étoient fait donner chacun deux coups de lancettes derrière le dos, pour rendre cette farce plus pathétique ; des Alguazils les fuivoient pour les empêcher de se réunir à la procession ; alors ils se contentèrent de faire bande à part, & de courir les rues accompagnés de jeunes gens leurs amis, qui portoient des flambeaux. Il se fait, dans ce temps de pénitence, une infinité de processions ; le jour de Pâques, « il en sort une de l’église de la Réale, à neuf heures » du matin, dit l’Auteur cité, qui a fait plus 314 DESCRIPTION » que de me scandaliser; c'est tout ce que je » me permettrai d'en dire ». **ÉVÉNEMENTS remarquables.** Les François firent le siège de Perpignan en 1474, & prirent, dans une sortie, le fils unique de Jean le Blanc ou Blanca, bourgeois noble, & premier Consul de cette ville. Le Général de l'armée française fit annoncer à ce premier Consul que s'il ne rendoit la place sur le champ, il seroit égorger son fils à ses yeux; ce père eut assez de force pour répondre que sa fidélité pour son maître l'emportoit sur la tendresse qu'il avoit pour son fils; il poussa même cette fermeté militaire jusqu'à la férocité, en ajoutant que s'il lui manquoit d'armes pour égorger son fils, il lui enverroit son propre poignard. Cette action, qui a été comparée aux plus beaux traits de la République romaine, ne servit à rien; le fils fut égorgé. Le Consul, malgré la permission que son Roi lui avoit donnée de rendre la place, soutint encore le siège huit mois, ce qui occasionna une famine affreuse dont les habitants furent désolés. Les chevaux, les chiens, les rats, les cuirs, & jusqu'à la chair des personnes mortes de faim, leur servoient de nourriture. Ainsi, pour jouir de la réputation d'un courage extraordinaire, cet homme, dédaignant l'ordre qu'il avoit reçu de rendre la place, fit périr son fils unique, fit souffrir les horreurs d'une longue famine à ses concitoyens, & sans aucun avantage, car il ne put empêcher les François de prendre la ville; ainsi, pour s'acquérir une gloire qui ne devoit rejaillir que sur lui seul, il causa une infinité de maux, & pas un seul bien: cepen- DU ROUSSILLON. 315 dont les Gentilshommes du pays ont cru longtemps que ce Consul étoit un grand homme (1). Perpignan fut affiégée par les troupes de François Ier, sous les ordres du Dauphin, qui fut depuis Henri II. L'armée, forte de quarante-cinq mille hommes, commença le siège au mois d'août 1542 : mais cette entreprise ne fut pas heureuse, & le Dauphin, après l'espace de six semaines, fut obligé de lever le siège. On attribue ce mauvais succès à la Duchesse d'Etampe, maîtreuse du Roi, & ennemie du Dauphin, qui, ayant des relations avec l'Empereur Charles-Quint, le fit avertir de cette entreprise ; de sorte que les Espagnols eurent le loisir de munir la place de tout ce qui étoit nécessaire pour résister longtemps. On remarqua en effet que le Maréchal d'Annebaut, attaché à la Duchesse d'Etampe, dérangea une batterie postée avantageusement par un des Officiers, & la plaça de manière qu'elle ne produisit aucun effet. Du Bellay dit, en parlant de ce siège, alors le Roi reconnut bien, mais trop tard, qu'il avait été mal servi. Il ajoute, en parlant du Dauphin, que l'erreur n'étoit de lui ; mais de ceux qui avaient abusé le Roi ou par ignorance, ou par envie qu'autres ne fissent mieux (2). (1) Sur un marbre placé au dessus de la porte de la maison de ce Consul, on fit graver cette inscription : Hujus domus dominus fidelitate cunc nos superavit Romanos. « Le maître de cette maison a surpassé tous les Romains par sa fidélité ». (2) Le Maréchal de Montpezat avait déterminé le 316 DESCRIPTION HOMMES illustres. Perpignan est la patrie du célèbre Hyacinte Rigaud, surnommé le Vandyck de la France; aucun Peintre ne l'a surpassé pour le portrait : il naquit, en 1663, dans cette ville dont il fut créé noble. Louis XV lui donna encore des lettres de noblesse & le cordon de Saint-Michel; il fut directeur de l'Académie de Peinture, & mourut à quatre-vingts ans, en 1743 (1). POPULATION. Les habitans de Perpignan peuvent être évalués environ au nombre de quinze à seize mille. VENDRES. Port de mer sur la Méditerranée, situé dans le bas Valletspir, à quatre lieues de Perpignan, Dauphin à cette entreprise, en lui persuadant que l'exécution en était facile. « Ce qui fâcha fort, dit Brancome, M. le Dauphin, qui voulut mal mortel au Maréchal, le tenant pour un fort mauvais Capitaine, mais fort bon courtisan & fin : aussi feu mon père, ajoute-t-il, l'appelait toujours l'écureuil de cour, tout son cousin & Maréchal qu'il fût ». (1) Une dame ordonne à son domestique d'aller chercher un Peintre pour mettre son plancher en couleur. Le laquais s'adresse à Rigaud. Celui-ci, pour s'amuser de cette méprise, se transporte aussi-tôt dans la maison indiquée. La Dame voyant arriver un homme de bonne mine, richement vêtu, parut fort étonnée; enfin s'apercevant de la sortise de son laquais, elle s'excusa, & plaisanta avec tant de grace & d'esprit, que Rigaud en fut charmé; il lui rendit plusieurs visites, & finit par l'épouser. DU ROUSSILLON. 317 à une demi-lieue de Collioure, & à deux lieues des frontières de l’Espagne. On croit que l’étymologie du port de Vendres vient de *Portus Veneris*, à cause d’un temple dédié à Venus, qui, du temps des Romains, étoit placé dans les environs. Vendres ne fut long-temps qu’un château. Sous la domination Espagnole, le port étoit bon; les galères pouvoient, sans danger, s’avancer jusqu’au fond; mais dans la suite ce port se combla en plusieurs endroits. M. le Maréchal de Mailly, Gouverneur du Roussillon, & à qui cette province doit plusieurs améliorations & établissement utiles, a fait depuis long-temps exécuter des travaux pour le rétablissement, la sûreté & la défense de ce port. **DESCRIPTION.** Ce port présente un bassin de soixante mille toises carrées, de seize à dix-huit pieds d’eau, capable de recevoir les plus forts bâtiments marchands; il est commandé par un fort nommé *la Présquille*, où il y a une batterie de canons, & un Major commandant. On vient de faire construire & rétablir des batteries; une, entre autres, qu’on appelle *la Pointe du fanal*, située à l’entrée de ce port, & qui est susceptible de la plus grande défense. Quoique le Roi ait accordé douze ans de franchise de toutes impositions à ceux qui voudroient bâtir dans l’emplacement désigné pour la formation des quais & l’agrandissement du lieu, on ne voit pas beaucoup de bâtiments s’y élever; il existe un seul quai, qui n’est pas --- Page 322 --- # DESCRIPTION même fini; on y voit néanmoins plusieurs maisons ou magasins, & quatre redoutes. L'obélisque élevé en mémoire du rétablissement de ce port, mérite d'être observé: il a douze pieds de base, & quatre-vingts pieds de hauteur; un globe, surmonté d'une fleur de lis, lui sert d'amortissement, & présente l'emblème de la protection que le Roi accorde dans ses ports à toutes les nations. Sur une face du dé de l'obélisque, on a représenté, en bas-relief, la figure du Maréchal de Mailly, environnée de foudres qui tombent à ses pieds, & on y a gravé cette inscription, où l'on ne voit ni la précision ni la clarté du style lapidaire : « Par lui, le Roussillon a cultivé les sciences; » la Noblesse a reçu celle de ses devoirs; le » Commerçant s'est uni à l'Espagne par des travaux dignes de Mars; le pauvre & l'indigent » ont trouvé des asiles, & nulle famille ne peut » dire : Je ne tiens rien de ses bienfaits ». On voit aussi, sur le même dé, le plan du port, avec ces quatre foibles vers : De ta protection par-tout on voit des marques, Chacun de tes bienfaits est digne d'un autel ! Si le fil de tes jours est coupé par les Parques, Ton nom sera toujours immortel. Les travaux de ce port ayant éprouvé quelques critiques, je vais, sans prétendre l'approuver, rapporter celle de l'Observateur qui m'a fourni plusieurs détails sur le Roussillon. « Je DU ROUSSILLON. 319 crains que les dépenses que l'on y fait, ne soient, dit-il, en pure perte... On assure qu'il est à l'abri de tous les vents; erreur; celui du nord-nord-ouest prouve le contraire. Depuis douze ans on est à le curer; trois falopes y travaillent presque continuellement: l'entrée sera difficile à trouver; elle est étroite, & le courant y sera rapide; le vent du nord en empêchera le débouchement, & celui du sud, l'entrée; ... enfin s'il est continué, ce qui est douteux, l'importation & l'exportation n'y peuvent avoir lieu; d'ailleurs la franchise du port de Marseille portera toujours obstacle à ce que celui-ci puisse devenir commerçant». On pourroit répondre à cette dernière objection, que les ports d'Agde & de Cette, sur la côte du Languedoc, plus voisins que celui de Vendres du port de Marseille, ont cependant un commerce particulier auquel celui de Marseille, malgré sa franchise, ne nuit pas infiniment. BELLEGARDE. Forteresse sur les frontières d'Espagne, dans le haut Vallespir, située à l'extrémité d'un vallon, sur une montagne d'un accès difficile, à sept lieues de Perpignan. HISTOIRE. La forteresse de Bellegarde n'étoit d'abord qu'une tour, bâtie sur le haut des montagnes des Pyrénées, au-delà du passage nommé la Cluse, & construite pour défendre le col de Pertuis. Les Espagnols la prirent en 1674, y firent quelques fortifications; mais le Maréchal de Schomberg la reprit sur la fin de juillet de l'année suivante. Après la paix de 420 DESCRIPTION Nimègue, le Roi y fit bâtir une place régulière, composée de cinq bastions. **DESCRIPTION.** Après avoir gravi une mongue granitique, on entre dans la place par le côté, le long du chemin couvert; on trouve ensuite la porte de la forteresse, où se présente une longue allée voûtée, très-rapide, & par laquelle on monte à la vaste place d'armes; au fond de cette place est la chapelle; aux autres côtés s'offre la façade des logements du Major, de l'Aide-Major, &c. & les casernes. A l'un des bouts de cette même place, est un puits des plus profonds, creusé en ovale, & fort large; c'est un ouvrage curieux & singulier, qui a dû coûter bien du travail. Sur un rocher qui est un peu plus bas, à un des angles de la place, est un fort en forme d'ouvrage à cornes, composé de deux demi-bastions & de deux longs côtés inégaux; on trouve à la gorge de cet ouvrage un angle faillant, qui forme une espèce de demi-lune, défendue par une petite redoute ou cavalier carré; le tout est taillé dans le roc : le fossé ne règne point tout autour de cet ouvrage, il enveloppe seulement le plus petit des longs côtés, & une partie du front, le reste étant inaccessible : une partie de ce fossé est remplie d'eau qui tombe de la montagne, & forme un bassin qui sert d'abreuvoir. Le chemin couvert environne cet ouvrage de tous côtés, & communique à celui de la place; le Lieutenant de-Roi loge dans ce fort. Au bas de la montagne on trouve des hôtelleries & le jardin du Gouverneur, Cette DU ROUSSILLON. 321 Cette forteresse domine le col de Pertuis, paillage célèbre où le Voyageur contemplait autrefois les monumens des victoires remportées en Espagne par Pompée & César; en vain, pour transmettre leur gloire à la postérité, ces grands Généraux avoient pris soin de les ériger sur des montagnes durables de granit; la main de l'homme ou les ravages du temps en ont détruit jusqu'aux moindres vestiges. Le monument élevé par Pompée en cet endroit consistait en un trophée qui portait son nom, avec une inscription contenant ses victoires en Espagne, sur Sertorius; on y l'osait que depuis les Alpes jusqu'à l'extrémité de l'Espagne ultérieure, il avait réduit sous son obéissance & sous celle de la République, huit cent soixante-seize villes. On admira en cette occasion, la grandeur d'âme & la modération de Pompée, de n'avoir pas souffert que dans cette inscription on fit mention de Sertorius qu'il venoit de vaincre, dont le nom & la valeur auroit relevé l'éclat de ses victoires; mais en même temps on lui reprocha la vanité d'avoir fait placer sa statue sur ce trophée. J. César, après avoir soumis en Espagne les Lieutenans de Pompée, voulut à son tour faire placer au même endroit un monument de son triomphe; mais pour ne pas mériter le blâme que s'étoit attiré Pompée, il se contenta d'élever un autel en pierre, très-simple, mais d'une grandeur extraordinaire. Ces monumens, dont il ne reste plus de traces, ont été remplacés, en 1764, par deux Partie II. --- Page 326 --- # DESCRIPTION mafifs de marbre gris-blanc, sur l'un desquels on a gravé l'inscription suivante : Anno M. DCC. LXIV. regnante Ludovico Galliarum Rege Christianissimo; lapidiceum gallo meta calcans Pompeiana trophaea, Galliarum Hispaniarumque latitudinis ligamen super erectum D. Comandato utriusque imperii, & per Reges ex-cojufu illustrisimi ac potentissimi D. D. Comitis DE MAILLI, regiorum exercituum legati, Rusci. onis comitatus Praefecti eminentissimi; simul ac illustrisimi atque potentissimi D. D. Marchionis DE LA MINA, Ducis Hispaniae Generalis, Catalauniae Proregis amplissimi; dat fines Hispaniae & dividit ad pontem præcipitii, in via Hispano-Galicia olim asperrimâ, hocce anno trimalle mineanâ, invincibili operâ, suffossis latâ montibus deplanatâ, ad futuram rei memoriam. DU COMTÉ DE FOIX. 323 # COMTÉ DE FOIX. ## F O I X. Cette ville, située dans un vallon sur les bords de l’Arriège, à deux lieues de Pamiers, à vingt-deux de Perpignan, & à quatorze de Toulouse, est la capitale du Comté de Foix. L’ancien monastère de Saint-Voluste, fondé au cinquième siècle, dans l’endroit où est la ville de Foix, a peut-être été l’origine de cette petite capitale, qui, au onzième siècle, n’était encore qualifiée que de château. **DESCRIPTION.** La ville de Foix n’est ni grande, ni belle, ni bien située; le pont, bâti sur l’Arriège, est assez beau. L’ancienne abbaye de Saint-Voluste est aujourd’hui desservie par un Chapitre de Chanoines réguliers de la Congrégation de Sainte-Geneviève (1). Le Comte Simon de Montfort, après avoir désolé, par mille cruautés, le pays du Lauraguais (2), vint ravager les environs de la ville (1) Le jour de la Nativité de la Vierge, les dévots vont en foule à Montgausi, où est une chapelle qui dépend de l’abbaye; on y voit des Pèlerins qui poussent la ferveur jusqu’à monter la montagne à genoux. (2) Il prit une centaine de personnes dans le château de Bram, leur fit arracher les yeux & couper le nez; il les envoya ensuite à Cabaret, sous la conduite de l’un d’eux à qui il avait laissé un œil pour diriger ses compagnons. Xii 324 DESCRIPTION de Foix. Ce Général, accompagné d'un seul homme, rencontra une partie de la garnison de cette place; il la poussa si vivement, qu'il l'obligea à rentrer. Les habitants, revenus de leur frayeur, parurent bientôt sur les remparts, & lancèrent une si grande quantité de pierres, qu'ils obligèrent Simon à prendre la fuite à son tour; ils tuèrent même, en cette occasion, un Chevalier qui le suivit. En 1211, Simon de Montfort brûla le bourg de Foix, mais ne put jamais s'emparer du château. En 1272, Philippe le Hardi vint affliger le château de Foix, pour punir le Comte qui avait commis une de ces violences si communes alors à ces petits tyrans, sous lesquels gémissioient les peuples de la France. Malgré les obstacles qui s'opposaient à la prise de ce château, le Roi fit serment de ne point l'abandonner qu'il ne s'en fut rendu maître. En conséquence, il ordonna à un grand nombre de travailleurs de tailler les rochers qui environnoient la place, afin d'en faciliter les approches à la cavalerie qui formait la principale force de l'armée. Le Comte, épouvanté de cette résolution, & voyant qu'on avait déjà coupé le pied de la montagne sur laquelle était situé le château, vint se soumettre au Roi, & lui démander pardon: mais ce Prince ne crut pas devoir le lui accorder; il le fit charger de chaînes, & conduire à Carcassonne, où il fut enfermé dans une tour de la cité. Pendant les guerres de la religion, les Protestants, maîtres de cette ville, y détruisirent les DU COMTÉ DE FOIX. 325 églises, & sur-tout pillèrent l'abbaye de Saint-Volufien. **CURIOSITÉ naturelle.** A cinq ou six lieues de la ville de Foix, entre Fougan & Bellefrat, dans le diocèse de Mirepoix, est une fontaine intermittente fort curieuse. Cette fontaine, appelée *Fontesforbes*, est la source de la rivière du *petit Lers*. Fort au dessus du lit de la rivière de Lers, on voit une voûte de vingt à trente pieds de profondeur, de quarante pieds de largeur sur trente de hauteur; au côté droit est une fontaine dans une ouverture triangulaire du rocher, dont la base a huit pieds environ de largeur; c'est par cette ouverture que l'eau coule quand le flux est arrivé. Ce qui caractérise singulièrement cette fontaine, c'est que l'intermittence n'a lieu que dans les temps de sécheresse, pendant les mois de juin, juillet, août & septembre; alors elle coule pendant trente-six ou trente-sept minutes; s'il vient à pleuvoir, le temps des intermissions se raccourcit, s'anéantit, & la source coule sans interruption, mais avec une augmentation périodique; enfin lorsque la pluie a duré long-temps, le flux est continu, & ses mouvements inégaux disparaissent entièrement; ce qui arrive tous les hivers. A deux lieues au dessus de Foix, est la petite ville de Tarascon, & au dessus le bourg de Vicdeffos où l'on voit une tour bâtie, dit-on, par les Romains; entre ces deux endroits on trouve plusieurs cavernes, & sur les montagnes de la rive droite du torrent de Vicdeffos, on remarque un grand arceau de pierre calcaire Xii --- Page 328 --- # DESCRIPTION qui paroît être le reste de quelque grotte affaissée. On croit dans le pays que ces grottes ont été taillées & habitées par des géans. Olhagaray, dans son Histoire de Foix, a cru devoir adopter cette opinion; il l'annonce dans les quatre vers suivans, composés pour le rocher percé à jour, dont nous venons de parler : Ce roc cambré par l'art, par nature & par l'âge, Ce roc de Tarascon hébergea quelquefois Les géans qui couvroient les montagnes de Foix, Dont tant d'os excessifs rendent le témoignage. Le même Historien pense à cet égard en prose tout comme en vers : « On récite qu'au sommet sourcilleux, dit-il, des montagnes de Saint-Barthélemi, on trouve de grandes chaînes de fer & de gros anneaux d'indicible grosse fleur, comme arrête-nez ou vaisseaux; ... ce qui a donné occasion à quelques-uns d'écrire » que la mer couvrant le Languedoc, s'étant reculée, avait chassé sur la hauteur de ces monts, à la créance des bateaux, la plupart du peuple; ce qu'ils confirment par les figures de poissons pétrifiés qu'on voit aujourd'hui ès cavernes de ces montagnes ». Olhagaray, après avoir parlé des ossemens enfouis dans les montagnes de Tarascon, & des corps marins que les eaux peuvent y avoir déposés, raconte les effets extraordinaires qu'on attribue au lac de Tabe, qu'il appelle Nourrisse de flammes, feu & tonnerre, « & où l'on tient, dit-il, pour affuré que si l'on jette quelque chose, on voit un tel tintamare en DU COMTÉ DE FOIX. 327 » l’air, que ceux qui font spectateurs d’une telle furie, la plupart font confumés par le feu, & brisés par les foudres ordinaires & originaires des étangs ». On cite en France plusieurs étangs qui prouisent, à ce qu’on dit, le même phénomène. ## PAMIERS. Petite ville épiscopale, située sur la rive droite de l’Arriège, à onze lieues de Toulouse, à trois lieues de Foix, & à six de Rieux. Le monastère de Saint-Antonin a donné naissance à cette ville ; plusieurs actes disent que ce Saint a été martyrisé dans cet endroit ; ce sentiment, qui est celui d’un grand nombre d’Historiens, & qui a été suivi par Piganiol, par l’Abbé d’Expilli & autres, est une erreur prouvée d’une manière très-satisfaisante par Dom Vaiifette dans son Histoire du Languedoc (1). Saint-Antonin a été martyrisé à Apamée en Syrie. On a profité de la ressemblance du nom de ce lieu avec celui de Pamiers, pour établir cette fable par des chartres, des actes & autres titres. « Quand ces actes, dit l’Historien cité, n’auraient pas d’ailleurs des marques visibles de nouveauté ou de supposition... par les contradictions, les fables & les anachronismes dont ils sont remplis, il n’en faudrait pas davantage pour rendre leur autorité suspecte au sujet d’un Martyr qu'on prétend avoir vécu dans les premiers siècles de l’église ». (1) Tome premier, pag. 621, &c. X iv. --- Page 330 --- DESCRIPTION L'abbaye de Saint-Antonin de Pamiers, nommée dans son origine Fredelas, fut vraisemblablement fondée au dixième siècle par les Comtes de Carcassonne; elle eut le sort de toutes celles qui tombèrent en mains séculières dans le onzième siècle, & dans la plupart desquelles le relâchement fit oublier la règle. Roger, Comte de Foix, descendant des Comtes de Carcassonne, fit de vains efforts pour réformer cette abbaye. Le lieu de Pamiers n'est connu que depuis l'an 1111; c'étoit pour lors un château bâti auprès de l'abbaye de Fredelas, lequel a donné, avec cette abbaye, l'origine à cette ville. On croit, avec assez de vraisemblance, que ce château, nommé Castrum Apamiae, fut bâti par le même Comte Roger de Foix, à son retour de la première Croisade, d'où il apporta des reliques de la ville d'Apamée en Syrie; ces reliques n'étoient point celles de Saint-Antonin, comme on a voulu le faire croire par plusieurs légendes fabuleuses, mais celles des Saints Caius & Alexandre. Vital, Abbé de Saint-Antonin de Pamiers, livra ce lieu, en 1209, à Simon de Montfort; & pour avoir quelques prétextes de dépouiller le Comte de Foix, qui étoit, avec cet Abbé, Seigneur en pariage de cette ville, il l'accusa de favoriser les hérétiques; il poussa le fanatisme jusqu'à chasser du château de Pamiers, avec l'aide de ses Chanoines, la tante du Comte, qui s'y étoit retirée. Les partisans de Simon de Montfort ont chargé le Comte de Foix de beaucoup de DU COMTÉ DE FOIX. 329 crimes. Ils prétendent qu'il vint un jour à Pamiers, accompagné de brigands, de bateleurs, de courtisanes ; qu'il renferma l'Abbé & les Chanoines dans l'église, & les y retint pendant trois jours, sans permettre qu'on leur portât ni à boire ni à manger ; que pendant ce temps-là il pilla le monastère, & coucha dans l'infirmerie avec les femmes débauchées qu'il avait amenées ; qu'il chassa ensuite de l'église l'Abbé & les Chanoines presque nus, & fit défendre, à son de trompe, à tous les habitants de Pamiers de leur donner retraite, sous peine de punition corporelle, &c. &c. Les mêmes Auteurs traitent ce Comte de tyran, de cruel, de barbare, de bête féroce, de chien, &c. injures qui annoncent la passion, & doivent rendre ces accusations très-suspectes. Les Abbés de Pamiers, long-temps opposés aux intérêts des Comtes de Foix, furent dans la suite obligés de se soumettre à leur seigneurie. Le 16 septembre 1296, l'abbaye de Saint-Antonin de Pamiers fut érigée en évêché. Pendant la guerre du Vicomte de Narbonne & de la Princesse de Viane, cette ville fut, en 1486, prise & reprise. Dans cette circonstance, les Arragonnois y commirent beaucoup de désordres. Mathieu de Foix envahit le palais épiscopal & vint à main armée, enlever le trésor de la cathédrale. Lorsqu'en 1561 tous les Religionnaires du Languedoc levèrent l'étendart de la révolte, ceux de Pamiers suivirent le même exemple. En 1563, ils s'emparèrent de cette ville, & injirièrent au pillage les églises & les monastères ; --- Page 330 --- # DESCRIPTION on ajoute même qu'après avoir massacré quelques Prêtres ou Religieux, ils jetèrent leurs corps dans un puits. En 1563, Damville voulut mettre une garnison dans Pamiers; les habitants s'y opposèrent, & ce Général, malgré la paix, entra dans cette ville à main armée, fit raser les murailles, pendre le Ministre, & périr plusieurs citoyens du dernier supplice; il chata huit cents autres habitants; ses soldats pillèrent la ville, & violèrent les femmes & les filles, & tout cela, disoit-on, pour la plus grande gloire de la religion catholique. --- --- Page 331 --- En 1566, les Protestants de Pamiers ayant à se plaindre de l'injustice de l'Évêque de cette ville, nommé Robert de Pellevé, s'étoient assemblés pour conférer sur le parti qu'ils devoient prendre. Les Catholiques, excités par les Chanoines de la cathédrale, vinrent insulter les Religionnaires au milieu de leur assemblée : ils se défendirent; ce qui causa une émotion qui fut heureusement bientôt appaisée. # DU COMTÉ DE FOIX. Les Protestans, plus nombreux, parvinrent à mettre en déroute les Catholiques, les chassèrent de la ville, pillèrent les églises, & tuèrent quelques Religieux. Peu de temps après, Joyeuse y envoya des troupes; les habitants leur fermèrent les portes; mais les plus coupables, appréhendant des suites funestes de cette affaire, prirent la fuite. --- --- Page 332 --- En 1577, cette ville fut prise de nouveau par les troupes de Joyeuse; mais les Religionnaires la reprirent deux fois, & en chassèrent les Catholiques. Dans la suite, les habitants se déclarèrent pour le parti du Duc de Rohan. Bientôt après, en 1628, le Prince de Condé l'assiégea. Cette place étoit défendue par Beaufort, Lieutenant-Général du Duc de Rohan, & par douze ou quinze cents hommes de garnison. Le 10 mars, la brèche paroissant suffisante, les assiégés offrirent de se rendre, la vie sauve; mais le Prince de Condé ne voulant les recevoir qu'à discrétion, le plus grand nombre prit la fuite. [...] Fin de la seconde Partie.