Description des principaux lieux de France — Édition 1789 — J.A Dulaure
--- Page 250 --- SAINTONGE, ANGOUMOIS, ET AUNIS. Tableau général de la Saintonge, de l'Angoumois & de l'Aunis. La Saintonge & l'Angoumois forment un gouvernement général, militaire, qui comprend ces deux provinces limitrophes. Ce gouvernement est borné au nord par le Poitou, au nord-ouest par le pays d'Aunis, au sud & à l'est par celui de Guienne, & à l'ouest par l'Océan. Ces deux provinces sont encore réunies, au moins en partie, par la généralité de la Rochelle, qui comprend la Saintonge, la partie de l'Angoumois où la ville de Cognac est située (1), & le pays d'Aunis. La Saintonge, dont Saintes est la capitale, est bornée à l'est par l'Angoumois, à l'ouest par l'Océan & la Gironde, au sud & au sud-est par le Bordelois & le Périgord, au nord & au nord-ouest par le Poitou & le pays d'Aunis; cette province a vingt-sept lieues dans sa plus grande longueur; sa largeur moyenne est d'environ douze lieues, ce qui peut donner une surface de trois cent vingt-quatre lieues carrées. L'autre partie de l'Angoumois dépend de la généralité de Limoges, & forme l'élection d'Angoulême. DE LA SAINTONGE. 251 --- Page 251 --- DESCRIPTION L'ANGOUMOIS, dont Angoulême est la capitale, est borné au nord par le Poitou, au sud & à l'ouest par la Saintonge, à l'est & au sud-est par le Périgord; ce pays a environ vingt-quatre lieues dans sa plus grande longueur; sa largeur moyenne est d'environ dix lieues, ce qui peut offrir une surface d'environ deux cent quarante lieues carrées. L'AUNIS, dont la Rochelle est la capitale, est borné au nord par la partie du Poitou qu'on appelle Plaine de Luçon; au sud & à l'est par la Saintonge, & à l'ouest par l'Océan; cette petite province, qui forme un gouvernement militaire, & qui dépend de la généralité de la Rochelle, a environ neuf lieues dans sa plus grande longueur, & huit dans sa largeur moyenne; ce qui forme une surface de soixante-douze lieues carrées. RIVIÈRES. La Sèvre, qui vient de Saint-Maixent & de Niort, passe à Marans, sépare l'Aunis du Poitou, & se jette dans l'Océan. La Boutonne passe à Saint-Jean d'Angély; & va se jeter dans la Charente, au-dessus de Rochefort. La Charente est la rivière la plus considérable de ces pays; elle serpente long-temps dans l'Angoumois, passe à Bourg-Charente, à Cognac, puis elle entre dans la Saintonge; en la traversant elle baigne les murs de Saintes, de Rochefort, &c., & se jette dans l'Océan, en face d'une petite île qui est à son embouchure, qu'on appelle Île Madame. --- Page 252 --- DESCRIPTION CLIMAT, Sol, Production, Commerce. Le climat de la Saintonge est fort tempéré; mais l'air est peu sain, sur-tout le long des côtes, à cause des marais salans qui s'y trouvent. Le sol est fertile en blés, en vins, fruits, pâturage & safran; il y croît de l'abînthe qui est fort estimée; elle a même été connue par les Romains, sous le nom de Virga Santonica; il y a des bois, des eaux minérales & quelques mines de fer & d'autres métaux; le bétail, le gibier, la volaille y sont très-abondans; le sel est une des productions principales de la basse Saintonge. Le commerce de cette province consiste en sel, en denrées, en chevaux du pays, qui sont estimés. Les huîtres de Marennes ont une grande réputation, on les transporte jusqu'à Paris. Le sol du pays d'Aunis n'est pas aussi fertile que celui de Saintonge, il est très-marécageux; les marais salans, dont on tire un très-beau sel, en offrent la principale production; les ports de Rochefort & de la Rochelle, par leur importance, contribuent beaucoup au commerce & à l'activité de ce pays. L'Angoumois diffère assez pour le climat, les productions & le commerce, de la Saintonge & de l'Aunis. Le climat y est sain, quoiqu'un peu froid; le pays est rempli de collines, mais il n'y a point de montagnes considérables. La terre y est fertile en froment, seigle, avoine, maïs, safran; en vin & en toutes sortes de fruits qui sont excellents: il y a des mines de fer qui sont abondantes; celles de Rancogne & de Planchemi DE LA SAINTONGE. 253 --- Page 253 --- DESCRIPTION viers sont les plus connues; on en trouve aussi à Rochebeaucourt & à Rouffines. On avait découvert une mine d'antimoine à Menet, dans laquelle se trouvait de l'argent; mais le produit n'a pas suffisamment dédommagé des frais de l'exploitation. Le commerce de l'Angoumois est considérable en vins & en eaux-de-vie, ceux de Cognac ont une grande réputation. Il y a aussi plusieurs manufactures d'étoffes de laine, de diverses espèces, à Angoulême & ailleurs. Les fabriques de papiers y sont aussi fort estimées, & deviennent une source de commerce, d'activité, & de richesse pour ce pays. HISTOIRE. La Saintonge était avantageusement connue du temps de la République Romaine. César, en parlant du projet que les Suisses avaient formé de s'emparer de cette province, dit que la Saintonge était un pays très-fertile; les habitants étaient nommés Santones (1); leur pays ne dépendait point alors de la Gaule celtique. Sous l'empire d'Auguste, il fut attribué à l'Aquitaine: de là vient que cette province dépend de la métropole de Bordeaux. ( Plusieurs Ecrivains modernes ont écrit Xaintes, Xaintonge. Cette orthographe a été introduite par la fable qui fait descendre les Saintongeois d'une colonie de Troyens qui habitoient les bords du fleuve Xantus. Dans les Commentaires de César, dans tous les Historiens des six premiers siècles, qui font mention de la Saintonge, ce mot est toujours écrit par une S, & non par un X: ainsi il faut écrire Saintes & non Xaintes. R iij --- Page 254 --- DESCRIPTION Sous Honorius, la Saintonge faisait partie de l'Aquitaine seconde. De la domination des Romains, ce pays passa sous celle des Vifigoths, & après la mort d'Alaric, tué par Clovis en 507, il fut soumis aux François, puis il fit partie du Duché d'Aquitaine; il eut ensuite les Comtes particuliers; pendant long temps il fut le théâtre de la guerre entre les Anglois & les François. Après la mort de Geoffroy Martel, Comte d'Anjou, arrivée en 1060, Guillaume VII ou VIII, Duc de Guienne, s'empara de la Saintonge, & la réunit à son Duché, dont elle suivit le sort. Cette province fut quelque temps réunie à la couronne de France par le mariage d'Eléonore, fille & unique héritière de Guillaume X, Duc de Guienne & Comte du Poitou, avec le Roi Louis VII; mais elle passa sous la domination Angloise lorsque cette Princesse, répudiée par le Roi de France, eut épousée Henri, Comte d'Anjou, qui devint Roi d'Angleterre. En 1451, sous le règne de Charles VII, les Anglois ayant été chassés de France, la Saintonge fut réunie à la couronne. L'Aunis suivit à peu près le sort de la Saintonge. (Voyez la Rochelle.) L'Angoumois eut une destinée plus particulière. Du temps de César, ce pays étoit habité par les Agesinates; il éprouva les mêmes révolutions que la Saintonge jusqu'au commencement du règne féodal; il fut alors soumis aux Ducs d'Aquitaine, qui y établirent des Comtes; on distingue parmi eux Guillaume Ier, surnommé Taillefer, nom qu'il prit à l'occasion DE LA SAINTONGE. 255 --- Page 255 --- DESCRIPTION fion d'un combat dans lequel il défit les Normands, & tua Stolius leur chef. Malgré son casque & sa cuirasse de fer, d'un coup d'épée il lui fendit la tête jusqu'à la poitrine; il mourut en 956; ses descendans se firent honneur de porter le surnom de Taillefer. L'Angoumois, après plusieurs événements qui le firent passer tour à tour de la domination des Anglois à celle des Rois de France, fut enfin soumis à cette dernière sous le règne de Charles VII; ce pays fut, dans la suite, donné en apanage à la seconde branche de Valois, dont étoit François Ier, qui porta le titre de Comte d'Angoulême, avant que d'être Roi de France. Ce Prince l'érigea en Duché en 1515, pour Louise de Savoie, sa mère. Après la mort de cette Princesse, arrivée en 1531, le Duché d'Angoulême fut réuni à la couronne; en 1552, Henri II le donna à sa fille Diane, légitimée de France, mariée à Horace Farnèse & ensuite à François de Montmorenci : cette Princesse mourut en 1619 sans postérité. Louis XIII donna le Duché d'Angoulême en engagement à Charles de Valois, fils naturel de Charles IX, qui mourut en 1650; ce Prince est célèbre dans l'Histoire par ses projets de trahison, par sa longue détention à la Bastille, & par des Mémoires d'une partie de sa vie, qu'il a écrits; ce Duché fut depuis réuni à la couronne, & donné en apanage à différens Princes du sang; aujourd'hui le fils de Monseigneur Comte d'Artois, né le 6 août 1775, Grand Prieur de France, porte le titre de Duc d'Angoulême. La Saintonge & L'Aunis furent, pendant près R iv --- Page 256 --- DESCRIPTION de deux siècles, défolés par des malheurs du même genre : ces pays devinrent le théâtre sanglant des guerres qu'on appelle de religion, mais qui étoient plutôt celles de l'ambition de quelques Grands, qui, favorisés par les circonstances, fomentoient l'avarice des uns, le fanatisme des autres, cachoient, sous un prétexte sacré, leurs projets ambitieux, & donnoient les couleurs de la vertu aux entreprises les plus criminelles. Les opinions de la religion réformée furent long-temps dominantes dans ces pays; les persécutions, loin de les détruire, ne leur donnèrent que plus de force. L'on méconnut, ou l'on dédaigna d'employer les moyens persuadifs, les seuls convenables. La persécution avait enfin air, soulevé les esprits, lorsque quelques Grands ambitieux, comptant sur la foiblesse du Gouvernement, s'armèrent pour combattre ou pour défendre les Sectaires opprimés. De là ces troubles, ces traités continuellement violés, ces massacres, ces brigandages, ces pilleries qui accoutumèrent long-temps la Noblesse française à se porter, sans répugnance, à des bassesses honteuses, à des actions dont la lecture fait frémir. Sous le règne d'Henri IV, ces pays jouirent de quelque tranquillité; l'édit de Nantes assura une existence paisible aux Religionnaires; mais les atteintes que l'on porta successivement à cet édit sous les règnes suivans, firent naître plusieurs orages. Enfin on détermina Louis XIV à le révoquer, & à convertir tous les Protestants de son royaume : on lui fit croire qu'il DE LA SAINTONGE. 257 --- Page 257 --- DESCRIPTION viendroit à bout de ce projet par la séduction ou par la violence; on usa amplement de ces deux moyens, mais sans beaucoup de succès. On ne triomphe pas des opinions comme on triomphe des hommes: cette vérité ne fut pas assez sentie. On avait établi d'abord une caisse dont l'argent était distribué à ceux que le besoin forçoit d'y recourir, en feignant de changer de religion; ce moyen, comme on peut le croire, ne produisit aucune conversion sincère. Les fameuses missions appelées Dragonades, furent le comble de la persécution; on soudoya des espions, & des Moines se chargèrent, avec empressement, de cet emploi (1); on accabla le peuple de vexations inouies. Qu'on se figure des Bourgeois tranquilles chez lesquels sont logés huit, dix, vingt, jusqu'à cent militaires qui avaient ordre de s'abandonner à tous les excès de la licence, injuriant, battant leurs hôtes, brisant leurs meubles, dissipant leurs biens, violant leurs filles, & se faisant un jeu des barbaries les plus odieuses (2), & on n'aura encore ( On mandoit au mois de décembre 1685 : « Je ne trouve plus de Religionnaires à la Rochelle depuis que je paye ceux qui les découvrent & qui me les livrent, dont je fais emprisonner les hommes & mettre les femmes & filles dans les couvents, de l'aveu & par l'autorité de M. l'Evêque ». ( On rapporte que le Maréchal de Tessé ayant envoyé un détachement de Dragons dans un village, les paysans effrayés promirent aussitôt de se convertir. Le Capitaine eut ordre alors de revenir sur ses pas; mais fâché d'avoir perdu l'occasion de piller ces villageois, 258 --- Page 258 --- DESCRIPTION qu'une foible idée de l'état de ces malheureux (1). Des familles riches de Négocians & de leur faire éprouver les supplices ordinaires, il dit, mêlant la raillerie à la cruauté: Monseigneur, ces marauts se moquent de vous, il ne nous ont pas seulement donné le temps de les instruire. ( On envoya quelques Missionnaires, mais la plupart étoient peu propres à une telle entreprise. Fénelon, qui fut député dans la Saintonge, deux mois après la révocation de l'édit de Nantes, dit dans une relation écrite de sa main: « Les Huguenots paroissent frappés de nos instructions jusqu'à verser des larmes... & ils nous disent sans cesse: Nous serions volontiers d'accord avec vous; mais vous n'êtes ici qu'en passant; dès que vous serez partis, nous serons à la merci des Moines qui ne nous préchent que du latin, des indulgences & des confiéries; on ne nous lira plus l'Evangile; nous ne l'entendrons plus expliquer, & on ne nous parlera qu'avec menace... Il est vrai, ajoute M. de Fénelon, qu'il n'y a en ce pays que trois sortes de Prêtres, les Séculiers, les Jésuites, & les Récollets. Les Récollets sont méprisés & haïs, sur-tout des Huguenots, dont ils ont été les délateurs & les parties en toute occasion. Les Jésuites de Marennes sont quatre têtes de fer qui ne parlent aux nouveaux Convertis, pour ce monde, que d'amendes & de prisons, &, pour l'autre, que du Diable & de l'enfer. Nous avons eu des peines infinies à empêcher ces bons Pères d'éclater contre notre douceur, parce qu'elle rendoit leur sévérité plus odieuse, & que tout le monde les fuyoit pour courir après nous, avec mille bénédictions... Pour les Curés, ils n'ont aucun talent de parler, & c'est une grande confusion pour l'Église catholique; car les Huguenots étoient accoutumés à avoir des Ministres qui les confoioient & les exhortoient par des paroles touchantes de l'Écriture...». DE LA SAINTONGE. 259 --- Page 259 --- DESCRIPTION cent fois plus utiles à la nation que la troupe entière de ceux qui les persécutoient, ont été ruinées au bout de quelques mois. Laffés d'un sort pire que celui des esclaves Chrétiens chez les nations barbaresques, un grand nombre, malgré les défenses rigoureuses de s'expatrier, sortirent de France, & portèrent leur industrie & leur commerce chez les nations voisines. Les persécuteurs sont morts; mais leur affreux système a laissé des traces profondes & presque irréparables. La dépopulation s'est fait sentir de tous côtés; le commerce est tombé; des pays riches & vivans sont restés pauvres & déferts; le seul diocèse de Saintes perdit alors cent mille habitants. Enfin dans un temps plus éclairé, où les fureurs du fanatisme sont amorties, où les droits des citoyens sont plus respectés, & après une expérience d'un siècle qui a prouvé que les persécutions ne convertissaient pas les Protestants, on s'est déterminé à leur donner un état civil: ainsi, par l'édit de janvier 1788, ils ne seront plus contraints, pour donner la légitimité à leurs enfants, pour leur conserver leur patrimoine, &c. de feindre des sentiments qu'ils n'avaient pas, & de profaner les Sacremens auxquels on les forçoit de participer (1); leur existence est aujourd'hui protégée par les lois. maintenue au prix de leur sang. Des scènes si atroces semblent étrangères au règne de Louis XIV; on se croit transporté dans ces temps de persécutions odieuses, exercées contre les Albigeois & contre les premiers Protestans. Nous renvoyons nos Lecteurs à l'Ouvrage curieux & imparcial, intitulé, Eclaircissemens historiques sur les causes de la révocation de l'édit de Nantes, & sur l'état des Protestans en France, & à ce que nous avons dit aux articles du tableau général du Réau, de Montauban, & du tableau général du Poitou. 260 --- Page 260 --- DESCRIPTION ADMINISTRATION La généralité de la Rochelle, qui comprend la Saintonge, le pays d'Aunis, & une petite partie de l'Angoumois, où est située la ville de Cognac, est redimée de gabelles, & une partie est exempte des Aides; les travaux des chemins s'y font par corvées. Les contributions de cette généralité peuvent être estimées à environ neuf millions cent mille livres. La population étant évaluée à quatre cent soixante-dix-neuf mille sept-cents habitans, c'est dix-huit livres dix-neuf sous par tête; sa surface étant de quatre cent soixante-quatre lieues carrées, c'est mille trente-quatre habitans par lieue carrée. ( A la fin du règne de Louis XIV & au commencement de celui de Louis XV, les Prélats du royaume avoient une opinion qui a paru depuis fort étrange. Après la révocation de l'édit de Nantes, les Protestans qu'on voulut nommer Nouveaux Convertis, quoiqu'on fût qu'ils ne l'étoient pas, furent, & ont été jusqu'à présent forcés, pour contracter des mariages légitimes, & pour conserver leurs biens à leurs enfants, de se marier dans l'église catholique, & de demander, à la mort, l'Extrême-Onction; on exigea même d'eux d'assister aux offices, & de s'approcher du Sacrement de l'Eucharistie. Cette comédie pénible, qu'on les forçoit de jouer, les profanations & les parjures auxquels on les contraignoit, leur répugnoient autant qu'aux bons Catholiques. L'administration regardoit ces sacrilèges comme utiles à la conversion des Protestants. Le Clergé de France parut en juger de même: prétendoit-on que les profanations scandaleuses des Sacremens de l'Eucharistie, du Mariage, de l'Extrême-Onction, n'étoient point un mal dans cette occasion? DE LA SAINTONGE. 261 --- Page 261 --- DESCRIPTION CARACTÈRES. Les Saintongeois sont spirituels, polis, mais peu zélés pour les Lettres, quoique jaloux de réputation. Le voisinage de la Guyenne leur a communiqué un air de suffisance & de présomption, qui déplairoit, s'il n'étoit tempéré par un ton de franchise & d'affabilité. Ceux qui habitent les bords de la mer en Aunis comme en Saintonge, sont laborieux, propres au commerce, à la navigation; mais ils ont la politesse des marins. Les Angoumoisins sont actifs, propres au commerce; leur industrie & la fertilité du pays entretient chez eux un air d'aisance & de cordialité; les plaisirs de la table ont pour eux, dit-on, beaucoup d'attraits. Ils sont plus intéressés, moins polis que les Saintongeois; mais aussi ils ont peut-être plus de véritable générosité, & tout comme chez eux, on sent un peu l'influence du voisinage de la Guyenne. PONS. Petite ville située à quatre lieues de Saintes, sur la route de cette capitale à Blaye & à Bordeaux. ORIGINE. Quelques Ecrivains conjecturent que cette ville fut fondée par Elius Pontius, petit fils du grand Pompée, & que le nom de Pons dérive de celui du fondateur; d'autres croyaient, & c'est l'opinion la plus commune, qu'elle tire son nom des Ponts qu'on y voit sus 262 --- Page 262 --- DESCRIPTION la petite rivière qui baigne les murs de cette ville (1). Pons a depuis long-temps eu le titre de Sirie ou de Sirauté. Ses Seigneurs ont toujours pris la qualité de Sires de Pons. Richard Cœur de Lion, Duc d'Aquitaine, fit démolir cette place en 1179, parce que le Sire de Pons avait alors embrassé le parti de Geoffroi de Rançon, Seigneur de Taillebourg. Les anciens Sires de Pons étoient fort puissans, puisque cette seigneurie comprend cinquante fiefs nobles. La Sirauté ne releve que du Roi. Voici la formule singulière des hommages que ces Seigneurs lui rendoient. Le Sire de Pons, armé de toutes pièces, la visière baissée, se présentoit au Roi, & lui disoit : Sire, je viens à vous, pour vous faire hommage de ma terre de Pons, & vous supplier de me maintenir en la jouissance de mes privilèges. Le Roi le recevoit, & devoit lui donner, pour gratification, l'épée qu'il avoit à son côté. DESCRIPTION Cette ville est située sur une colline agréable, elle se divise en haute & basse ; la haute est appelée Saint-Martin, & la basse Saint-Vivien ; la petite rivière de Seugne, qui passe au bas, se partage en trois branches, & forme, en serpentant dans la campagne, un paysage très-riant. Près du sommet de la colline, & au centre de la ville, paroit l'ancien château des Sires. ( Le blason de cette ville porte de gueules à trois ponts d'or. 263 --- Page 263 --- DE LA SAINTONGE. de Pons, bâti sur un rocher; il n'en reste que le donjon, qui est une tour carrée d'une grande hauteur; les étages sont formés par de belles voûtes; ce donjon sert aujourd'hui de tour de l'horloge & de maison de ville; au bas est une espèce de plate forme carrée, flanquée de petites tourelles de même forme, dont il en est deux seulement qui subsistent. De cette plate-forme on jouit d'une vue charmante & étendue. La Sirauté de Pons est constamment possédée par des Seigneurs de la maison de même nom, jusqu'à la fin du seizième siècle; ensuite elle passa dans la maison d'Albret de Miofans, & depuis dans celle de Lorraine, de la branche de Marfan, dont l'aîné porte ordinairement le titre de Prince de Pons. ILE D'OLERON. Cette île est située sur les côtes de la Saintonge, vis à-vis les embouchures des deux rivières de Seudre & de Charente, à peu de distance & à droite de l'embouchure de la Gironde. HISTOIRE. Oleron était connu des anciens; plusieurs Géographes de l'antiquité en font mention sous les noms d'Uliarus ou d'Olerum, &c. M. de la Sauvagère prétend que ce terrain était uni au continent par l'endroit où est aujourd'hui le Pertuis de Maumuffon, & que la baye, formée à l'embouchure de la Seudre par cette langue de terre & le continent, était le port nommé Portus Santonum. Cette 264 --- Page 264 --- DESCRIPTION conjecture, dit ce Savant, est appuyée sur la tradition de ce canton; on raconte qu'il y avait autrefois sur cette côte, où l'on ne voit aujourd'hui que des dunes affreuses, une ville qui y est engloutie sous les flots, qui s'appeloit, dans les derniers siècles où elle subsistait, Anchoigne; nom que les habitants de ce pays prononcent anchoanne. L'Auteur ajoute, que pendant des tempêtes le vent y soulève les flots, & qu'alors on aperçoit quelques mesures. C'est un pareil événement qui mit à découvert une chapelle enfouie, dont on a recueilli des morceaux de verre des vitraux, qui étoient peints en rouge & en bleu, & vivement colorés; ces verres ont une ligne d'épaisseur, & quelques morceaux sont dorés; ce procédé étoit connu des anciens (1). le Maréchal de Seneclère, Seigneur de ce pays, a retiré de ces ruines, des matériaux qu'il a employés à des constructions dans la Tremblade, bourgade que l'on croit bâtie des démolitions de la ville enfouie. Ce qui est remarquable, c'est que de pareils débris se trouvent sur la rive opposée de l'île d'Oleron. L'ancien village de Saint-Trojan y est totalement englouti sous les flots; le village, qu'on a depuis reconstruit à quelque dis- ( On conjecture que cette chapelle ou église pourrait bien appartenir à un prieuré autrefois situé en ce canton, dépendant de l'abbaye de Grandmont, & qui fut fondé en 1192; ce qui rapproche la destruction de cette église & de ces côtes, à des temps bien postérieurs aux Romains, & semble prouver que cette partie étoit habitée au treizième siècle. DE LA SAINTONGE. 265 --- Page 265 --- DESCRIPTION tance de l'ancien, semble menacé du même sort. La rupture de l'isthme, qui forme aujourd'hui le pertuis de Maumusson, s'est successivement élargie, & a recouvert de dunes arides, des bords autrefois fertiles & habités. Dans ce détroit, pendant les gros temps, il se fait un bruit épouvantable; deux directions différentes y produisent un choc violent des vagues de la mer, qui dégrade continuellement les côtes voisines. Il est prouvé, par un titre, qu'en 1430 la petite île d'Aix, placée à l'embouchure de la Charente, était encore unie à la terre, & qu'il y croissait de beaux chênes. Ainsi, en supposant, comme il y a tout lieu de le croire, que l'île d'Oleron tenait autrefois au continent (1); le port de Saintonge, ou le Santonum Promontorium, dont parle Ptolomée, se trouveroit naturellement placé à l'extrémité la plus occidentale de l'île d'Oleron, qu'on nomme le Cap de Chassiron, & cette détermination géographique est plus satisfaisante que les systèmes jusqu'alors imaginés à cet égard. ( M. de la Martière, Capitaine des Gardes-côtes, racontait à M. de la Sauvagère, que son père, pendant la basse marée, avait passé ce détroit appelé Pertuis de Maumusson, à pied sec; qu'il n'y couloit qu'un petit courant d'eau qu'il traversa sans se mouiller, en posant le pied sur la carcasse de la tête d'un cheval; ce qui prouve que les progrès de ce pertuis sont assez récents; aujourd'hui même les vaisseaux n'y passent qu'avec grande précaution. Part. III --- Page 266 --- DESCRIPTION Cette île forma long-temps un gouvernement particulier. Pendant les guerres de la Ligue, d'Aubigné, en 1586, s'en empara pour le Roi de Navarre, & en fut long-temps Gouverneur (1). ( La manière dont cette île fut prise est assez singulièrement racontée par d'Aubigné lui-même, dans l'étiquette secrète de sa vie, « Voyant quelque résistance dans l'île, il (d'Aubigné) défendit à ses Officiers de mettre pied à terre avant lui; & pour soutenir cette fanfaronnade, il se jeta dans un petit bateau, accompagné de Monteil & de Lijle, & du Capitaine Brou, qui ramoit lui-même; comme il étoit près d'aborder, une barque qui paroiftoit être des pêcheurs, fut tout d'un coup reconnue par lui pour un vaisseau de guerre, où étoit le Capitaine Madelin, brave soldat & en grande réputation. Celui-ci hausse ses voiles, & arrive sur le futur Gouverneur d'Oleron. Brou lui cria : Vous êtes perdu, & il n'y a d'autres moyens de se sauver, que d'aller passer à la proue de ce bâtiment; ce qui étant résolu sur le champ, Brou rama droit à eux. Madelin, voyant cette manœuvre, fit compasser la mèche à ses soldats, au nombre de soixante, & les fit tous tirer à plomb dans l'esquif, à la longueur de vingt pas; mais la précipitation avec laquelle ces Mousquetaires firent leur décharge, fut cause que des trois qui étoient dans ledit esquif, il n'y eut que Brou de blessé légèrement. Ayant ainsi passé de dix pas le bâtiment ennemi, Brou se leva de bout, & leur cria : Pendez-vous, bourreaux, vous avez manqué le Gouverneur d'Oleron. Cette rodomontade leur attira quelques volées de canons qui ne leur firent pas grand mal; après quoi les trois aventuriers ayant mis pied à terre, se mirent à la tête d'un petit nombre de soldats venus dans d'autres bateaux, & le peuple de l'île s'enfuit sans livrer aucun combat ». D'Aubigné raconte ensuite que les habitants d'Oleron ayant préparé quatre charrettes chargées de vivres, pour les présenter à M. de Saint-Luc, Commandant dans le DE LA SAINTONGE. 267 --- Page 267 --- DESCRIPTION bas Poitou, qu'ils attendaient à leur secours, & voyant que les choses avaient pris une autre face, ils voulurent renvoyer ces présens à la ville; « A quoi s'opposa, dit d'Aubigné, un roger bontemps, Procureur de ladite île, lequel présenta lesdits vivres à d'Aubigné, en lui faisant ce compliment: Monseigneur, il ne faut point déguiser la vérité, ce présent avoit été destiné pour celui qui demeureroit le maître de l'île ». DESCRIPTION. Oleron a environ six lieues de longueur sur deux lieues dans sa plus grande largeur; à l'extrémité la plus voisine du continent, & sur les bords de la mer est le château du Bourg, qui est le chef-lieu de cette île. Le château du Bourg est une petite ville fortifiée qui contient deux hôpitaux, l'un pour les soldats de la garnison, l'autre pour les ouvriers & les matelots, & environ quatre ou cinq cents maisons. La tour de Chaffiron est à l'autre extrémité; c'est un canal qui sert principalement à faire connaître aux vaisseaux l'entrée du Pertuis d'Anthioche; il y a deux réchauds, l'un plus élevé que l'autre, où l'on entretient un feu considérable; cette double lumière fait distinguer ce canal de celui de la tour de Cordouan, qui est à l'embouchure de la Gironde. Le Pertuis d'Anthioche est l'espace que l'eau a formé entre l'île de Rhé & celle d'Oleron. En 1787, on a établi, sur la côte méridionale d'Oleron, des balises pour indiquer aux Navigateurs la partie de la côte où, dans un cas de naufrage, on peut sauver les équipages, S ij --- Page 268 --- DESCRIPTION les cargaisons, & quelquefois les navires. On y a aussi construit une digue dans l’anse nommée la Peroche; cette digue forme un port propre à recevoir journellement les Caboteurs & les Pilotes de la rivière de Bordeaux, & à servir de refuge aux bâtiments forcés de donner à la côte; une batterie de deux canons, établie au pied des balises, est destinée à répondre aux signaux de détresse que feront les navires. Pour indiquer l’entrée de ce petit port, le jour on hisse un pavillon blanc, & la nuit on pose un falot sur chacune des balises. On compte dans l’île d’Oleron six paroisses, un couvent de Récollets, & quelques chapelles. L’air de cette île est tempéré, & le terrain très-bien cultivé; les habitants, agriculteurs ou fauniers, ont beaucoup d’activité; on y recueille de très-bons légumes; le sel que produisent ces marais salans, est considérable, & la Ferme en retire de gros droits. Les habitants d’Oleron sont depuis longtemps très-expérimentés dans l’art de la navigation; ils ont été aux Français ce que les habitants de Rhodes furent aux Romains; leurs lois maritimes, appelées jugemens d’Oleron, ont servi de modèle aux premières ordonnances de la marine de France. Éléonor, Duchesse de Guienne, fit servir, pour la première fois, ces jugemens d’Oleron à la police de la mer. DROITS singuliers. Lorsque Geoffroy Martel, Comte de Saintonges, fonda l’abbaye des Dames de Saintes, il la dota de très-grands biens, & accorda à ces Religieuses la dixme DE LA SAINTONGE. 269 --- Page 269 --- DESCRIPTION dans l'île d'Oleron sur tous les certs & biches qu'on y tueroit; afin, est-il dit dans l'acte, de faire des couvertures de livres; il est en outre permis à l'Abbesse d'y faire prendre vifs, tous les ans, un cert & sa biche, un sanglier & sa laie, un chevreuil & sa femelle, deux daims & deux lièvres, pareillement mâles & femelles, pour servir à désennuyer ces dames, ad recreandum femineam imbecillitatem. SAINTES. Ville ancienne, épiscopale & capitale de la Saintonge, située sur la rive gauche de la Charente, à cent trente-deux lieues de Paris, à vingt-cinq de Bordeaux, & à douze de la Rochelle. ORIGINE. C'est une des plus anciennes villes des Gaules; les Géographes en sont mention sous les noms de Civitas Santonum, Mediolanum Santonum, &c. elle étoit capitale des peuples nommés Santones; cette ville, déjà florissante lorsque César fit la conquête des Gaules, fut mise, sous l'empire d'Auguste, dans le département de l'Aquitaine; sous l'Empereur Valentinien, elle fit partie de la seconde Aquitaine. Les Vifigoths & les Francs la soumirent successivement. Avant les irruptions des barbares qui ravagèrent l'Empire Romain, cette ville étoit grande, riche, fortifiée de murs flanqués de hautes tours, & décorée de plusieurs édifices publics, tels qu'un amphithéâtre, plusieurs temples, un aquéduc, des mausolées, un Capitole, etc. S lij --- Page 270 --- DESCRIPTION En 845, Saintes fut affiégée par les Normands. Seguin, qui en étoit Comte pour le Roi Charles le Chauve, fut pris, tué; ses tréfors furent enlevés; la ville devint la proie des flammes; les murs, les tours, &c., furent démolis; hommes, femmes, enfans furent égorgés. Saintes, que les Romains avoit rendue magnifique, n'offrit plus que des ruines teintes du sang de ses habitans. Pendant les années suivantes on commença à rétablir quelques édifices; mais en 854, les mêmes Normands y commirent de nouvelles horreurs, & cette ville fut encore la proie de ces féroces brigands. DESCRIPTION. Ces défastres, suivis de plusieurs autres, ont fait disparaître de cette ville la magnificence de son ancien état; elle n'annonce point ce qu'elle étoit du temps des Romains, & son antique splendeur n'existe plus que dans des ruines; mais les ruines romaines nous semblent toujours précieuses, & celles-ci sont de nature à exciter de l'intérêt. Il y a peu de villes anciennes où l'on remarque autant de ruines Romaines, qu'à Saintes & aux environs de cette capitale. ANTIQUITÉS. Le Capitole étoit, suivant les conjectures, situé à peu près où est bâti le couvent des Carmélites, sur un rocher qui dominoit la rivière de Charente; cet édifice formoit un temple & une citadelle. Au commencement de la monarchie, il servit de palais aux Comtes de Saintonge; aujourd'hui ce capitole n'existe que dans des fragmens épars de colonnes, de frises, d'architraves, &c., qu'on voit DE LA SAINTONGE, 271 --- Page 271 --- DESCRIPTION dans plusieurs endroits de la ville. Le mur du jardin de l'hôpital général en offre une grande quantité; on y remarque sur tout un bas-relief représentant Castor Gaulois. Parmi les ruines des fortifications de la ville, on trouve deux débris de frises, dont l'un est orné de triglyphes & de métopes, l'autre d'une tête de bœuf couronnée de fleurs; près d'une vieille tour, deux corniches, quinze chapiteaux corinthiens, dix-huit tambours de colonnes cannelées, & quelques lettres d'une inscription. Dans un jardin près de la tour du Mélier, sont aussi des restes du capitole, qui consistent en deux bas-reliefs & une pierre sépulcrale; une inscription tirée des débris de cet édifice, & publiée par Samuel Veyrel, fait croire que le temple de ce capitole était consacré à Jupiter (1). On rencontre encore à Saintes une infinité d'autres antiquités, comme la porte d'Aiguières, anciennement Porta Aquaria; des débris qui se trouvent au bas du cimetière de Saint-Maur, un mur antique qu'on voit près de la cathédrale, dans une petite cour appelée la Guillarde, &c. ( Lorsqu'en 1609, le sieur Depern, Gouverneur de Saintes, reçut ordre du Roi Henri IV de construire quelques fortifications, il fit en conséquence démolir une vieille tour auprès de la citadelle, & creuser dans les fondemens. On y déterra de grosses pierres qui paroissaient avoir appartenu à quelques constructions antiques, plusieurs fragments de colonnes, avec leurs bas et chapiteaux, des frises, des autels, des pierres sépulcrales, des bas-reliefs, beaucoup de médailles, & plusieurs instruments destinés aux sacrifices. S iv --- Page 272 --- DESCRIPTION mais les antiquités les mieux conservées, ou celles dont les restes méritent une attention particulière, sont l'arc de triomphe, l'amphithéâtre & l'aqueduc. L'arc de triomphe, ainsi nommé, quoiqu'il n'ait aucun des ornements qui caractérisent les monumens triomphaux, est situé au milieu de la Charente, & au milieu du pont qui est bâti sur cette rivière; de sorte qu'on passe sous cet arc de triomphe pour arriver dans la ville. Il est aisé d'apercevoir que ce monument ne fut point construit au milieu de l'eau, mais sur les bords de la Charente, du côté du faubourg, & que cette rivière ayant changé son lit & miné le terrain, a coulé entre ce rivage & l'arc de triomphe. Ce monument est dans un triste état; toutes les parties saillantes sont brisées, écornées ou défigurées. Des brèches dans les parties élevées, des herbes, des arbustes, même des branches d'arbre offrent une ruine pittoresque, mais qui ne peut intéresser que l'amateur des arts ou de l'antiquité; le peuple n'y voit qu'un objet de mépris. Ceux qui ont écrit sur cet arc de triomphe, l'ont assez mal jugé; nous citerons sur-tout M. Mahudel, qui, dans les Mémoires de l'Académie des Inscriptions, a donné une dissertation accompagnée d'un dessin sur ce monument qu'il n'avait point vu; cette dissertation a été suivie par Piganiol, qui, comme à l'ordinaire, a été copié par l'Abbé d'Expilly, lequel l'a été DE LA SAINTONGE. 273 --- Page 273 --- DESCRIPTION enfuite par M. Robert de Heffeln; elle contient plusieurs erreurs, dont la plus grave est le jugement peu avantageux que porte l'auteur sur cette construction par rapport au peu d'élévation des portiques; il ignoroit que dans le principe ils offroient des ouvertures plus hautes & plus élégantes, & que le sol du pont ayant été élevé considérablement dans des réparations, les portiques de cet arc de triomphe ont été alors dépourvus des proportions que l'Architecte romain leur avait données. Ce monument paroît aujourd'hui élevé sur un massif ou espèce de soubassement, composé d'énormes pierres de taille, & formant une des piles du pont; sur ce soubassement est construit l'arc de triomphe, offrant deux portiques couronnés d'un entablement, & surmontés d'un attique. Cet arc de triomphe a dix pieds d'épaisseur, quarante-sept de largeur; sa hauteur étoit d'environ quarante-quatre pieds dix pouces avant qu'on eût élevé le sol du pont, elle n'est aujourd'hui que de trente-huit pieds deux pouces. Si ces deux portiques ne paroissent pas assez élevés pour leur largeur, c'est, comme nous l'avons annoncé, parce qu'on a exhausté le pavé du pont. Le célèbre Architecte Blondel y fit, en 1665 & 1666, exécuter des réparations indispensables, & qui ont peut-être prévenu la ruine totale de l'arc de triomphe. La plupart de ses travaux tendirent à la conservation de ce précieux monument de l'antiquité; cependant il se vit forcé de sacrifier quelque chose de sa beauté pour préserver toute la masse d'une ruine 274 --- Page 274 --- DESCRIPTION prochaine : en conséquence il éleva le sol du pavé de six pieds au dessus des anciens seuils des portiques (1). Les trois massifs des deux portiques, avoient chacun à leurs quatre angles, des pilastres cannelés avec un chapiteau corinthien; mais ces pilastres, dont on ne distingue presque aucune trace, étoient très-courts & d'une mauvaise proportion; ils étoient couronnés d'un imposte qu'on voit encore; les deux arcades, bordées d'une large archivolte, prennent naissance au dessus de cet imposte; aux quatre angles de cet édifice sont quatre colonnes engagées dans la maçonnerie, appuyées sur la faillite de l'imposte, & portant à faux; ces colonnes, courtes, cannelées avec chapiteaux corinthiens, ont la proportion de l'ordre toscan; au dessus de ces colonnes & des arcades, règne un entablement qui est surmonté d'un grand attique, sur lequel, ainsi que dans la frise de l'entablement, sont des inscriptions romaines. L'inscription de la frise étoit connue depuis long-temps; on la voit également sur la façade ( M. Blondel, dans son cours d'Architecture, chap. XIII, pag. 599, a fait graver deux dessins de cet antique monument; l'un qui le représente entier, l'autre dans l'état de ruine où il l'avoit trouvé; on voit dans ces dessins tous les renforts qu'il y fit ajouter pour préserver sa chute. Il a laissé des détails circonstanciés sur ce monument, dont il fait un grand éloge, & qui s'est encore beaucoup dégradé depuis plus de cent ans qu'il a été restauré. DE LA SAINTONGE. 275 --- Page 275 --- DESCRIPTION qui est du côté de la ville, & sur celle qui est du côté du faubourg; elle forme deux lignes. JULIUS C. JULI OTVANEVNI F. RUFUS C. JULI GEDEMONIS NEPOS EPOTSOROVIDI PRON. SACERDOS ROMAE ET AUGUSTI AD ARAM QUAE EST AD CONFLUENTEM PRAEFECTUS FABRUM D. Voici ce qu'elle exprime: « Caius - Julius Rufus, fils de Caius-Julius » Otvaneunus, petit-fils de Caius-Julius Gede-mon, & arrière petit-fils d'Epotsorovidus, » Prêtre de la Déesse Rome & d'Auguste, Intendant des travaux, fit la dédicace de ce monument sur l'autel qui est au confluent. La qualité de Prêtre de la Déesse Rome & d'Auguste, était ordinairement commune à ceux qui occupaient à Rome de grandes charges; c'était un simple titre. La charge d'Intendant des travaux était très importante; ce fut en cette qualité que Rufus fit la dédicace de ce monument sur un autel qui était voisin, & situé au confluent de la Charente & de la Seugne; ces deux rivières ayant depuis long-temps changé de lit, le confluent n'existe plus. Cette inscription ne nous fait point connaître à quelle occasion ce monument a été élevé, ni à qui il a été dédié. L'inscription qui est sur l'attique, devait contenir à cet égard des renseignemens; mais on n'en pouvait lire que les derniers mots, ce qui n'avait produit que de 276 --- Page 276 --- DESCRIPTION favantes conjectures, & rien de satisfaisant; enfin M. de la Sauvagère fut le premier qui travailla, il y a environ vingt ans, à découvrir ce qui manquait à cette inscription : plein de zèle & de connoissances, il ne négligea rien pour retrouver une vérité perdue dans la révolution des siècles. Voici le résultat de ses travaux, & ce qu'il a déchiffré de cette seconde inscription qui est en trois lignes. Germanico Caesarit Tib. August. F. Tib. August. F. Caes ... Druso Caesar. Divi August. Nep. Divi Juli Pronep. ... Auguri Pont. Max. C. III. Imp. VII. Trib. Pot. XXII. Divi Aug. Nep. Divi Juli. Auguri Flam. August. Cos. II. Imp. II. ... ... Pronep. Pontifici Auguri. Cette inscription, malgré ses lacunes, ne laisse plus de doute sur la personne à laquelle le monument a été dédié. C'est à Germanicus & à Tibere son oncle; ils ont ici le titre de fils d'Auguste, parce que cet Empereur les adopta conjointement. M. de la Sauvagère conjecture qu'il fut aussi dédié à Drusus. Le mot Druso suffirait pour le faire croire, si la lacune qui le précède n'en faisait pas douter. Ce Savant conclut que cet arc de triomphe fut construit après la mort de Germanicus, à qui il est principalement dédié (1), vers l'an 774 de Rome, ( Germanicus ayant été, à ce qu'on croit, empoisonné, l'an 19 de notre ère, par les ordres de Tibère; DE LA SAINTONGE. 277 --- Page 277 --- DESCRIPTION & l'an 21 de notre ère, c'est-à-dire, qu'il s'est écoulé depuis sa construction, 1768 années. L'Amphithéâtre, dont on voit de foibles restes dans un fond proche l'église de Saint-Eutrope, offre encore des ruines imposantes. Son plan est de figure elliptique, la grandeur du grand axe, hors d'œuvre, est de soixante-six toises trois pieds; celle du petit de cinquante-quatre toises; le grand axe de l'arène a quarante toises, & le petit vingt-trois; ce qui est remarquable dans ces dimensions, c'est qu'elles sont, à très-peu de chose près, les mêmes que celles de l'amphithéâtre de Nîmes; la différence qui existe entre ces deux amphithéâtres, c'est que celui de Nîmes est fort élevé, & pouvait contenir environ vingt mille Spécateurs, & celui de Saintes n'avait qu'un étage, & ne contenait que cinq mille personnes. L'architecture de l'amphithéâtre de Nîmes est magnifique, tandis que celle de l'amphithéâtre de Saintes paroît avoir été fort simple, & dépourvue de tout ornement. On y voit encore les souterrains, séparés par des murs de refends, qui portaient les voûtes le Sénat, pour manifester les regrets d'une si grande perte, ordonna que par-tout où les Prêtres d'Auguste offrivaient des sacrifices, on célébrerait des fêtes, où le nom de cet Empereur serait chanté dans les hymnes, qu'on lui placerait des chaises curules, avec des couronnes de chêne au dessus; que dans les jeux du Cirque, sa statue en ivoire serait portée devant toutes les autres, enfin qu'on éleverait des arcs de triomphe en son honneur, à Rome & dans plusieurs autres villes de l'Empire. On présume, avec assez de raison, que l'arc de triomphe de Saintes fut bâti d'après un pareil ordre du Sénat. 278 --- Page 278 --- DESCRIPTION & les gradins circulaires où se plaçoient les Spectateurs; on y distingue aussi les loges appelées Cavea, où l'on renfermoit les bêtes féroces destinées aux combats, & le Podium où se plaçoient les Sénateurs ou principaux Magistrats. On croit que cet amphithéâtre servoit à des naumachies, & que l'aqueduc dont on voit encore des restes, étoit destiné à y conduire l'eau nécessaire à ces jeux. Cet aqueduc prenoit sa source à trois lieues au nord-est de Saintes, & à un quart de lieue au delà du château de Douhet. Les eaux s'y rendent encore, par des voûtes interrompues, à deux cents pas de la source. Ces eaux disparaissent ensuite, mais à un quart de lieue plus loin est une fontaine appelée de Saint-Vénérand, dont les eaux, presque en sortant de leurs sources, entrent dans un gouffre, & s'y abîment, sans qu'on sache où elles prennent leur issue. Au village de Fontcouvert, à trois quarts de lieue de Saintes, dans un vallon appelé Lefar, on voit les restes les plus apparents de cet aqueduc. Ces restes consistent en plusieurs arcades soutenues par des piles, dont quelques-unes sont très-hautes; ces arcades ne présentent que des ruines, triste ouvrage du temps, des barbares Goths ou Normands, & de ceux qui, dans ce siècle-ci, ont dirigé la construction de la chaussée de la route de Paris, & qui y ont employé des pierres tirées de cet ancien monument; les uns & les autres ont droit à la même réputation. DE LA SAINTONGE. 279 --- Page 279 --- DESCRIPTION Cet aqueduc, dans le vallon de Lefar qu'il traverse, avait dix-sept arcades. A la hauteur de la montagne, il continue sous terre jusqu'à trois ou quatre cents toises; on y rencontre des évents ou regards que l'on prendroit pour des puits profonds, & qui indiquent la prolongation des canaux souterrains; au delà de cet espace, on ne trouve plus aucuns restes. La Cathédrale de Saintes, dédiée à Saint-Pierre, fut bâtie par Charlemagne; elle étoit alors magnifique, si l'on en juge par la grosse tour du clocher, qui, depuis la primitive construction de l'église, a été conservée malgré les ravages du temps & des conquérans. Cette tour est non seulement curieuse par sa hauteur & par la solidité de sa construction, elle l'est encore par sa sculpture; on y voit de toutes parts, du haut en bas, des ornements en bas-reliefs dans le genre gothique, qui sont des ouvrages précieux. Le portail soutient toute la masse de ce clocher, qui est d'une grosseur considérable; la voûte qui sert d'entrée, en face de la nef, est ornée de niches, de statues & de sculptures dentelées, admirables par leur travail précieux. Lorsque Charlemagne fit bâtir cette église, elle étoit une fois plus grande qu'elle n'est aujourd'hui. On voit encore au dehors les ruines de quelques arcades buttantes, & les contreforts sur lesquels elles portent, qui se soutiennent, pour ainsi dire, en l'air; ils servoient anciennement à retenir la poussée des voûtes, ce qui témoigne qu'elles étoient prodigieusement élevées. Il n'est pas douteux que ces arcades n'ap- 280 --- Page 280 --- DESCRIPTION partiennent, comme le clocher, à la primitive église, bâtie par Charlemagne. Vers la fin du quinzième siècle, cette église fut réparée; le Pape Sixte IV accorda, par une Bulle du mois d'août 1476, des indulgences à ceux qui contribueraient aux frais de cette réparation (1). En 1562, cet édifice fut ruiné par le parti des Protestans. Au mois de janvier 1583, M. le Cornu, Évêque de Saintes, posa la première pierre du chœur, que l'on reconstruit entièrement; le reste ne fut que réparé. En 1763, M. de la Corée, aussi Évêque de cette ville, fit faire les voûtes en briques plates qu'on y voit. La cathédrale ne fut point la première église bâtie à Saintes; celle dédiée à Saint-Eutrope, qui précha le premier le Christianisme dans cette ville, & celle de l'Abbaye, fondée par Saint-Palais, Évêque de Saintes, font plus anciennes. L'Abbaye des Dames, située dans le faubourg de Saintes, étoit dans l'origine, comme nous venons de le dire, une église dédiée à ( Dans le temps que l'on s'occupait de ces réparations, en 1483, un Prédicateur plein de zèle préchoit à Saintes, que toute âme condamnée par la justice divine à demeurer un certain temps dans le purgatoire, s'envoloit tout à coup dans le ciel aussi tôt qu'on avoit donné, à son intention, six blancs d'aumône pour la réparation de la cathédrale de Saintes, en vertu de la Bulle du Pape Sixte IV. Le Prédicateur fut dénoncé; la faculté de Théologie de Paris décida que cette Bulle ne promiettait rien de semblable, & qu'il avoit eu tort de prêcher que six blancs suffisoient pour faire sortir une âme du purgatoire. L'Évêque DE LA SAINTONGE. 281 --- Page 281 --- DESCRIPTION L'Évêque Saint-Palais; on y construisit dans la suite un monastère d'hommes sous le nom de Saint-Pallade. Geoffroy Martel, fils de Foulques Nera, ayant conquis la Saintonge, dont s'étoit emparé le Comte de Poitou, fonda, conjointement avec Agnès de Bourgogne, sa troisième femme, en 1047, l'abbaye des dames de Saintes; elles remplacèrent les anciens Moines qui occupaient ce monastère. ÉVÉNEMENS remarquables. Ce fut à Saintes que l'usurpateur Pepin ne pouvant, par la force ouverte, se défaire de Waiffre, Duc d'Aquitaine, employa des moyens de trahison fi familiers aux grands Hommes de ce temps-là. Dans cette intention, il chargea quatre Comtes de s'emparer d'abord de Remistan, oncle de Waiffre. Ces Comtes, fidèles exécuteurs des ordres cruels de leur maître, saifèrent, dans une embuscade, Remistan; l'ayant lié & garrotté, ils le menèrent, avec son épouse, à Pepin, qui, pour rendre son supplice plus ignominieux, le fit pendre à Saintes, comme un vil criminel. Quelques mois après, en 768, Pepin étant revenu à Saintes, résolut de se défaire de Waiffre, comme il avait fait de Remistan; il ne restoit à ce malheureux Duc que quelques châteaux bâtis sur des rochers presque inaccessibles, où il se tenoit caché pour se dérober aux attentats de Pepin, qui, non content de l'avoir dépouillé de tous ses États, sans autres droits que celui de la force, d'avoir cruellement fait couler le sang des sujets de ce Duc, vouloit encore lui arracher la vie. Pepin, plein de son projet, laïfa la Reine Partie III. 282 --- Page 282 --- DESCRIPTION son épouse à Saintes, marcha avec ses troupes dans le Périgord, & ne pouvant parvenir assez promptement à se saisir de la personne de Waiffre, il séduisit un des Officiers de ce malheureux Duc, qui, pendant la nuit du 2 juin 768, l'affaibla dans son lit. Une ancienne chronique, insérée dans la bibliothèque de Lambecius, a transmis à la postérité le nom du principal meurtrier de Waiffre, comme un nom mémorable; ce traître se nommoit Waratton. Pepin témoigna publiquement la joie qu'il ressentit à la nouvelle de cet affaiblat, qui lui affuroit la tranquille possession de l'Aquitaine. Il pilla les châteaux de Waiffre. Parmi le butin étoient des bracelets d'or, garnis de pierreries, dont ce Duc avait coutume de se parer les jours de grandes fêtes; Pepin en fit présent à l'abbaye de Saint-Denis: ces bracelets furent nommés poires de Waiffre. Pendant les révoltes que causèrent, au commencement du règne de Henri II, dans le Poitou, la Saintonge & la Guienne, l'onéreuse imposition des gabelles, établie par François Ier; les révoltés faisoient une guerre ouverte à tous les suppôts de la Ferme, qu'ils appeloient Gabelleurs. Puimoreau étoit un de leurs chefs; il vint, le 12 août 1548, à Saintes, à la tête d'environ seize à dix-sept mille hommes armés; ils saccagèrent les maisons de ceux qui occupaient quelque emploi dans la gabelle. Un Receveur de cet impôt avait été mis en prison pour cause d'infidélité; les révoltés en avaient enfoncé les portes, afin de se saisir de sa personne; ils lui promirent la vie & la liberté s'il confon DE LA SAINTONGE. 283 --- Page 283 --- DESCRIPTION toit à entrer dans leur parti, & à porter une de leurs enseignes. Le Receveur avoit déjà accepté cette proposition, lorsqu'un des révoltés lui porta sur la tête un coup de faux emmanchée à l'envers, & la lui fendit en partie. On lui demanda la cause de cette cruauté; par le cordi, répondit-il, c'est un méchant qui me fit traîner à la queue de son cheval il n'y a pas quinze jours, pour m'amener en cette prison (1). Ce trait peut s'excuser comme repré- ( L'excessive prodigalité de François Ier rendit nécessaire cette funeste imposition, si contraire aux droits de la nature, si gênante pour le peuple, & qui expose sans cesse les Préposés de la Ferme à faire, au nom du Roi, la guerre à ses propres sujets; tout comme dans la partie des Aides, au nom du Roi, on opprime les habitans des villes & des campagnes. Louis XVI a gémí plus d'une fois sur l'existence d'une imposition si opposée à ses vues bienfaisantes, & qui porte continuellement atteinte à l'amour que les François ont toujours eu pour leur Souverain: il a daigné manifester dans ces derniers temps le désir qu'il avoit de voir son peuple soulagé de cette charge, & a regretté que des circonstances malheureuses éloignaient l'époque de cette abolition. C'est moins l'impôt, que la manière dont il est perçu, qui a toujours révolté les sujets du Roi. Les personnes chargées des premiers emplois ont souvent usé de leur pouvoir en petits tyrans; ils ont été imités par les subalternes entre les mains desquels l'autorité est si dangereuse. Paradin, qui a écrit en grand détail l'Histoire de cette révolte, & qui se montre plutôt l'apologiste de la gabelle que l'ennemi de cet impôt, avoue que l'émette de la Saintonge fut causée par les vexations d'un Officier au fait de la gabelle, qui condamnait à des amendes excessives, à des prisons, les contrevenans; «ce que le populaire, dit-il, trouvait fort étrange & nouveau, & méfimement qu'ils disoient que les Officiers y faisaient T ij --- Page 284 --- DESCRIPTION failles; mais ce qui fuit est atroce. Le Receveur, qui n'étoit pas mort sur le coup, fut transporté en l'aumônerie de l'abbaye de Saintes; un Prêtre du nombre des révoltés, s'y rendit aussitôt, s'approcha du malade, & lui donna, dit un Historien contemporain (1), « plusieurs coups de dague au sein, ainsi qu'il étoit couché sur un lit, & l'acheva de tuer, & le dépouilla en chemise, emportant un misérable butin, qui fut un merveilleux acte de Prêtre chrétien ». Passons à des événements moins affligeants, & tâchons d'effacer l'impression désagréable que le récit de celui-ci a pu produire. Pendant les guerres de la religion, la plupart des riches abbayes de filles avaient ouvertement secoué le joug de la règle. L'abbaye de Notre-Dame de Saintes fut dans le temps citée parmi les Communautés religieuses qui, à cet égard, étoient les plus distinguées; on disoit alors que ce couvent ressembloit plutôt à une Cour qu'à un monastère. L'Évêque de Saintes, Nicolas le Cornu, & l'Abbesse nommée Françoise de la Rochefoucauld, furent accusés de insinis abus, tellement que leurs insolences estoient plus grieves que l'imposition de ladite gabelle; « & donna, dit-il ailleurs, commencement à ladite esmeute, une sentence donnée par le Juge commis & délégué de la gabelle, à l'encontre d'une pèvre femme; par laquelle sentence elle estoit tenue à une amende si excessive qui ne lui étoit possible d'y satisfaire de tout son bien... tellement, ajoute-t-il, que patience vaincue se tourna en fureur ». Histoire de notre temps, liv. V, pag. 723. ( Histoire de notre temps, par Paradin, livre V. DE LA SAINTONGE. 285 --- Page 285 --- DESCRIPTION vivre ensemble dans une trop grande intimité; on fit même, contre ces deux personnages, une épigramme en vers que nous ne rapporterons point; & dont le sel consistait dans le rapprochement de l'habit noir de l'Évêque & de la robe blanche de l'Abbesse; & quand le rapprochement de ces deux couleurs avait lieu, on disoit que les deux personnes faisoient une œuvre pie (1). En janvier 1787, l'Officialité de Saintes a rendu un jugement qui mérite d'être rapporté; ce jugement prononce la dissolution d'un mariage déclaré illégitime, par la puissante raison que la mariée étoit un homme. François Suire épousa Marie Besson, baptisée & élevée comme une fille; mais les indices du sexe masculin, d'abord cachés, puis développés un peu tard, jetèrent dans l'erreur les parens, & cette prétendue fille, qui sans doute étoit fort ignorante sur les devoirs du mariage qu'elle contractait, & par conséquent très-innocente de l'espèce de profanation de ce Sacrement. Les deux hommes ont été séparés, & ont eu chacun la permission de se remarier; ce qu'il y a de remarquable en cette affaire, c'est que cette union incohérente a duré dix-huit mois. ENVIROUS. Les environs de Saintes offrent quelques antiquités intéressantes. On voit à Geay, à deux lieues de cette ville, sur la route de Rochefort, une grosse ( On nomme Moines pies, Frères pies, des Religieux dont le costume est noir & blanc, comme les plumes de l'oiseau appelé Pie; ainsi cette épithète ne se rapporte point à piété. T lij --- Page 286 --- DESCRIPTION table de pierre de treize pieds de pourtour; portée sur des pierres dressées, & quon nomme la Pierre levée. Il y a en France plusieurs monumens semblables; dans le Querci, dans l'Auvergne, dans la Bretagne, &c., notamment une à Poitiers, qui porte aussi le nom de Pierre levée, & qui a fait naître plusieurs dissertations savantes, dont nous parlerons en son lieu. Ces pierres, objet du culte des Payens, étoient ordinairement consacrées à Mercure, Dieu des chemins. Les habitants des campagnes, toujours attachés aux vieilles superstitions, ont eu bien de la peine à abandonner ce culte; on a vu, dans le dix-septième siècle, des Payans porter mystérieusement des offrandes sur ces espèces d'autel & les couvrir de fleurs. Dans la petite île de Courcourie, formée par la Seugne & la Charente, à une lieue au dessus de Saintes, on voit une haute butte de terre nommée le mont des Fées : cette butte indique la sépulture d'une personne distinguée de l'antiquité. Ces espèces de tombeaux, dont les anciens font souvent mention, sont assez communs en France; ils étoient ordinairement composés de pierres ou de gazons entassés régulièrement en forme pyramidale; nous aurons souvent occasion de décrire de semblables monumens. SABLANCEAUX. Bourg avec une abbaye d'hommes, de l'ordre de Saint-Augustin, situé dans un pays sablonneux, à trois lieues de Saintes, & à une demi-lieue des bords de la Seudre. DE LA SAINTONGE. 287 --- Page 287 --- DESCRIPTION ORIGINE. L'abbaye de Sablanceaux ou Sablonceaux fut fondée vers l'année 1136, par Guillaume, Duc d'Aquitaine. Les fontaines d'eau limpide & légère qui jaillissent dans les environs, ont fait croire que ces eaux avaient contribué, avec les sablons qui entourent ce lieu, à former le nom de Sablonceaux ; cette étymologie est détruite par le nom latin de cette abbaye Sabloncella, évidemment composé de sablon, & de cella qui signifie petite maison. Ces noms de celle & chelle font communs à plusieurs anciens monastères de France, qui n'étaient, dans leur origine, que de simples hermitages : c'est de là qu'on a fait cellule. HISTOIRE. Les privilèges accordés à cette abbaye furent considérables, mais ne purent la garantir de plusieurs malheureux événements dont nous allons parler. Cette abbaye, fortifiée, comme l'étoit, dans les quinzième & seizième siècles, la plupart des riches monastères, fut affiégée & pillée en 1559 par le parti des Protestans. En 1568, les bâtiments de cette maison devinrent presque entièrement la proie des flammes ; les ravages de l'incendie ne furent, à ce qui paraît, entièrement réparés que long-temps après. Gabriel Martel, dernier Abbé régulier de Sablanceaux, depuis 1615 jusqu'en 1621, ne résidait plus dans cette abbaye, & s'emparait de presque tous les revenus ; alors les Religieux demandèrent en Cour de Rome un Abbé commendataire. Hugues fut le premier Abbé de ce titre. Raimond de Mortagne, nommé depuis Evêque de Bayonne, lui succéda dans T iv --- Page 288 --- DESCRIPTION cette dignité, & il n'en fut pourvu qu'à condition qu'il feroit réparer l'église & les lieux réguliers. Les guerres de la religion l'empêchèrent sans doute de s'occuper pleinement de ces réparations. De son temps, en 1621, l'abbaye fut affiégée par le Prince de Soubise, qui, à la tête de deux mille hommes, & avec trois pièces de canon, s'en rendit maître; ses soldats y firent plusieurs dégradations; un grand nombre de titres, de manuscrits, & de mémoires du temps qui y étoient conservés, furent perdus en cette occasion. Les Religieux n'avoient pas alors une conduite fort régulière, & leurs mœurs déréglées ne devoient pas inspirer beaucoup de respect aux Catholiques, & encore moins aux Protestans. Lorsqu'en 1633, Henri d'Escoubleau de Sourdis, Archevêque de Bordeaux, fut nommé Abbé commendataire de Sablanceaux, il ne put voir sans indignation la vie scandaleuse des Moines. Pour remédier à ces maux, il prit le parti extrême de renvoyer, sans exception, tous les Religieux de cette communauté, de les disperser en leur donnant des pensions, & de les remplacer par des Religieux plus exemplaires. En conséquence, le 25 octobre 1633, il fit un accord avec Alain de Solminiac, Abbé & réformateur de la Chancelade, & depuis Evêque de Cahors, qui lui envoya douze Chanoines réguliers de sa réforme. Mais les Moines expulsés n'étoient pas d'un caractère à voir tranquillement ces nouveaux venus occuper leur monastère de Sablanceaux. A peine la nouvelle colonie fut-elle introduite DE LA SAINTONGE. 289 --- Page 289 --- DESCRIPTION dans l'abbaye, que les anciens prirent confeil entre eux, se glissèrent pendant la nuit dans la communauté, & forcèrent, à main armée, les nouveaux à quitter la place. Ceux-ci, moins aguerris, firent peu de résistance, & reprirent le chemin de la Chancelade, d'où on les avoit tirés. En route, ils rencontrèrent un Seigneur voisin, nommé le sieur de Balanzac, qui, apprenant leur disgrace, les arrêta, & leur promit qu'ils feroient bientôt rétablis; en effet, il assembla une compagnie de cavalerie qui étoit en garnison dans Corme-Royal, conduisit cette troupe sous les murs de l'abbaye, fit faire une décharge de mousqueterie, & menaça les anciens Moines de les faire brûler dans la communauté, s'ils ne se retiroient promptement: la peur les fit obéir. Les Chanoines réguliers furent remis en possession de l'abbaye, & les Moines irréguliers ne firent plus de semblables tentatives. DESCRIPTION. Après avoir, avec succès, réformé cette abbaye, M. de Sourdis en fit réparer les bâtiments, & reconstruire entièrement la maison abbatiale; ses armes, sculptées en différens endroits, indiquent les parties restaurées ou rebâties par ce Prélat. Dans le palais qui joint l'abbaye, on voit un vieux appartement qu'on nomme encore la Salle des Pages, ce qui feroit croire que les Ducs d'Aquitaine ont habité ce lieu; cette conjecture semble être confirmée par un autre monument. A un quart de lieue de Sablanceaux on trouve des mesures que les habitants ont toujours appelées le château Guillaume. 290 --- Page 290 --- DESCRIPTION ENVIROUS. Dans les environs de Sablanceaux il existe quelques monumens curieux. A une demi-lieue de cette abbaye, & proche le village de Saint-Germain de Benest, est une construction appelée la Pile de Pirelonge; c'est une des belles antiquités qui nous restent des Romains; cette pile est massive, & construite en moellons avec du ciment dur; sa hauteur est de soixante-quatorze pieds; le plan offre un carré dont chaque côté a dix-huit pieds de longueur; cette pile est couverte d'une maçonnerie, en forme conique, de vingt pieds de hauteur, & composée de sept affices de grosses pierres de taille; la surface extérieure de ces pierres est sculptée en petites rigoles, creusées par compartimens. Cette belle pile massive est un peu dégradée; la curiosité de pénétrer dans son intérieur a occasionné, plutôt que la révolution des siècles, les brèches qu'on y voit. Les anciens Romains élevoient de semblables édifices pour transmettre à la postérité le gain d'une bataille mémorable. « La Pile de Pirelonge, dit M. de la Sauvagère, est sans doute un de ces monumens, érigé peut-être par un Général de l'armée de Jules-César, Commandant dans cette contrée, qui pouvait s'appeler Longinus, nom si commun parmi les Romains, & d'où cette pile aura pris son nom de Pila Longini, & dans la suite, on a dit Pirelonge, &c. ». Recherches sur les ruines romaines de Saintes & des environs. A un quart de lieue de cette pile, & à une demi-lieue de Sablanceaux sont les ruines d'une DE LA SAINTONGE. 291 --- Page 291 --- DESCRIPTION tour antique qui se nommoit Turris Longini, aujourd'hui Toulon, dont le nom vient à l'appui de l'opinion de M. de la Sauvagère, sur l'étymologie de la Pile de Pirelonge; cette tour se voit au milieu d'un ancien camp Romain, appelé dans le pays camp de César. On sait que plusieurs camps Romains portent le nom indéterminé de camp de César, qui peut s'appliquer également à Jules-César & aux autres Empereurs Romains; mais celui-ci, outre la tradition constante du pays, a tous les caractères qui conviennent aux camps que faisait exécuter ce célèbre conquérant des Gaules. Ce camp est placé sur le sommet d'une petite montagne, d'où on découvre un lointain immense, & dont on a applani le sol pour en augmenter l'étendue; il est entouré de fossés sans parapets; ce qui étonne, c'est que depuis un laps de temps aussi considérable, ces fossés, creusés en terre, sans jamais avoir été revêtus, se soient conservés aussi larges & aussi profonds; ils ont encore communément vingt-huit à trente pieds d'ouverture à la gueule, & trente pieds de profondeur; la nature du sol mêlé de pierrailles & durci à l'air, ainsi que les brossailles dont ces fossés sont remplis, ont empêché les éboulemens. Sur la partie la plus élevée de ce camp, & au sommet de la petite montagne, sont les ruines de la tour; elle a une enceinte particulière formée par un second fossé du côté du camp; ces ruines offrent encore des murs de douze pieds de hauteur, & de sept pieds & demi d'épaisseur; les faces extérieures présentent des 292 --- Page 292 --- DESCRIPTION pierres cubiques, liées avec du ciment, dur comme le marbre; on voit, dans le massif des murs, des trous verticaux où l'on présume que les Romains plaçaient les drapeaux des légions qui étoient dans le camp. de la Sauvagère, d'après lequel nous parlons de ce monument, est porté à croire qu'il étoit un de ces temples dont Juste-Lipse fait mention, qui dominoient le milieu des camps Romains, où l'on consultoit les Augures, & où l'on faisoit les sacrifices. Dans le village de Toulon, qui est dans le voisinage de ce camp, & qui a pris son nom de la tour dont nous venons de parler, on remarque beaucoup de fragmens de murs antiques, quelques ruines d'aqueduc, ce qui fait conjecturer que ce lieu étoit autrefois une ville considérable; la tradition du pays, & un titre de l'an 1481, qui parle d'une porte de cette ville alors existante, viennent à l'appui de cette conjecture. SAINT-JEAN-D'ANGÉLY. Petite ville située sur la rivière de Boutonne, à cinq lieues de Saintes, & à peu près à la même distance de Rochefort. ORIGINE. Un magnifique château bâti par les anciens Ducs d'Aquitaine, dans une forêt nommée Angeriacum, fut l'origine de cette ville. A la place de ce château, Pepin le Bref fonda un monastère environ l'an 768, & y déposa, dit-on, la tête de Saint-Jean-Baptiste. On raconte que cette précieuse relique lui fut apportée de la Terre-Sainte par quelques Religieux, & que ce fut par la vertu de cette tête DE LA SAINTONGE. 293 --- Page 293 --- DESCRIPTION que ce Roi dépouilla Waiffre, Duc d'Aquitaine, de tous ses États, & qu'il parvint à le faire affaiblir. Cette relique de Saint-Jean, dont l'authenticité est au moins très-suspecte, comme nous allons le faire voir, fut cependant la cause de l'établissement de la ville de Saint-Jean-d'Angély; elle attira un si grand concours de Pélérins, qu'il fallut des hostelleries pour les loger, & ces hostelleries, enfin multipliées, formèrent une ville. Mézerai, sous le règne du Roi Robert, raconte l'histoire de cette relique d'une manière peu ressemblante à la relation qu'en ont donnée les Religieux de Saint-Jean-d'Angély. « Le Duc d'Aquitaine, dit-il, à son retour de son troisième ou quatrième pèlerinage de Rome (ceux qui en faisoient le plus étoient les plus estimés); trouva son pays enrichi d'un nouveau trésor. L'Abbé de Saint-Jean-d'Angély ayant rencontré le crâne d'un homme mort, dans une muraille, le bruit s'espandit que c'étoit la tête de Saint-Jean-Baptiste. Les peuples de France, de Lorraine & de Germanie, qui, en ce temps-là, couroient avec grand zèle à toutes sortes de reliques, y affluoient de tous côtés. Le Roi Robert, la Reine, le Duc de Normandie, & une infinité de Seigneurs y apportèrent leurs offrandes; celle du Roi fut d'une conque d'or qui pesoit trente-trois livres; présent admirable, en un temps où l'or & l'argent étoient cinquante fois plus rares qu'ils ne sont à cette heure ». Plusieurs Critiques se sont élevés contre le prétendu chef de Saint-Jean-Baptiste. Le Moine 294 --- Page 294 --- DESCRIPTION Guibert, Abbé de Nogent sous Couci, qui vivait au commencement du douzième siècle, est le premier, je crois, qui, dans son traité de pignoribus Sanctorum, ait élevé des doutes sur la sainteté de cette relique. « Les habitans de Constantinople, dit-il, assurent qu'ils ont le chef de Saint-Jean-Baptiste, & les Moines de Saint-Jean-d'Angély prétendent la même chose. Y a-t-il rien de plus ridicule que d'attribuer deux têtes à ce grand Saint ? mais parlons sérieusement : puisqu'un même homme ne peut avoir qu'un chef, il est certain que ces deux sortes de personnes ne peuvent pas le posséder toutes deux ; & par conséquent que les uns ou les autres se sont engagés dans une insigne faufseté ». Il n'y avait alors dans le monde chrétien que deux têtes de Saint-Jean-Baptiste, elles se sont depuis beaucoup multipliées ; aujourd'hui, en France ou en Italie, on compte à ce Saint cinq ou six têtes. DESCRIPTION La ville de Saint-Jean-d'Angély étoit déjà considérable sous Philippe Auguste : ce Roi, en 1204, y établit un Maire & des Echevins auxquels il accorda le privilège de noblesse & à leurs descendants, en considération de ce que les habitans avaient chassé les Anglois de leur ville. Mais ces habitans ayant, sous Louis XIII, embrassé le parti des Protestants, ce Roi, après avoir pris la ville en 1621, & fait raser les fortifications, les dépouilla de leurs privilèges, & les rendit taillables. Cette petite ville, agréablement située & assez bien bâtie, n'est remarquable que par ses DE LA SAINTONGE. 295 --- Page 295 --- DESCRIPTION moulins à poudre, construits sur les bords de la rivière de Boutonne, au-delà du faubourg de Taillebourg, & par son Abbaye. L'Abbaye. Les bâtiments de cette Communauté sont vastes & commodes; on y conserve la fameuse relique dont nous avons parlé. L'Abbé est Seigneur de la ville, & jouit d'un revenu très-considérable. ANECDOTE. Ce fut un Abbé de Saint-Jean-d'Angély, nommé Jean Favre Verforis, qui, étant, le 24 mai 1472, à Saint-Sever, avec Charles, Duc de Guienne, frère du Roi Louis XI, & la dame de Chambes-Monforeau, maître de ce Duc, empoisonna ces deux amans dans une pêche qu'ils partagèrent : cette action est d'autant plus criminelle, que le Duc devoit avoir une entière confiance en ce Moine qui étoit son Confesseur, & qui fut, dit-on, porté à cet attentat par le dévot & méchant Roi Louis XI (1). ( Brantome rapporte qu'on auroit ignoré la participation de Louis XI à l'empoisonnement de son frère, sans l'indiscrétion du fou de ce Roi. Voici comme cet Historien raconte le fait : « Louis étant un jour dans ses bonnes prières & oraisons à Cléry, devant Notre-Dame, qu'il appelait sa bonne patronne, & n'ayant personne auprès de lui, sinon ce fou qui en étoit un peu éloigné, & duquel il ne se doutoit qu'il fût si fou, fait, soit, qu'il ne put rien rapporter ; il entendit comme il disoit : Ah ma bonne dame, ma petite maître, ma grande amie, en qui j'ai eu toujours mon réconfort, je te prie de supplier Dieu pour moi, & être mon avocate envers lui, qu'il me pardonne la mort de mon frère, que j'ai fait empoisonner par ce méchant Abbé de Saint-Jean-d'Angély. (Notez encore qu'il l'eût bien servi en 296 --- Page 296 --- DESCRIPTION ÉVÉNEMENS remarquables. Le 5 mars 1588, mourut à Saint-Jean-d'Angély, le second jour de sa maladie, Henri de Bourbon, Prince de Condé. D'après le rapport des Chirurgiens & Médecins qui ouvrirent & examinèrent son corps, il fut prouvé que le poison le plus violent avait causé sa mort; la Princesse son épouse, de la Tremouille, fut accusée d'avoir ordonné cet empoisonnement; un Page nommé Belcastel commit ce crime; il se sauva, & fut exécuté en effigie. Brillaud, Procureur au Parlement de Bordeaux, & Contrôleur de la maison, complice de ce meurtre, fut pris & tiré à quatre chevaux en la place publique de Saint-Jean-d'Angély. D'après les charges & informations, les Juges de Saint-Jean-d'Angély crurent devoir décréter Charlotte-Catherine de la Tremouille, veuve du Prince; mais en sa qua- cela, il l'appeloit méchant : ainsi faut-il appeler toujours telles gens de ce nom); je m'en confesse à toi comme à ma bonne patronne & maîtresse, mais aussi qu'euss-e-je su faire? il ne faisoit que troubler mon royaume. Fais-moi donc pardonner, ma bonne dame, & je sai ce que je te donnerai; (je pense qu'il vouloit entendre quelques beaux présens, ainsi qu'il étoit coutumier d'en faire tous les ans, force grands & beaux à l'église). Le fou n'étoit point si reculé, ni dépourvu de sens, ni de mauvaises oreilles, qu'il n'entendit & retint fort bien le tout, en forte qu'il redit à lui, en présence de tout le monde, à son dîner & à autres, lui reprochant ladite affaire, & lui répétant souvent qu'il avait fait mourir son frère. Qui fut étonné? ce fut le Roi... Mais le fou ne le garda guère, car il passa comme les autres, de peur qu'en réitérant, il fut scandalisé davantage. .114 DE LA SAINTONGE. 297 --- Page 297 --- DESCRIPTION lité de Princesse du Sang, elle fit évoquer la procédure au Parlement de Paris, qui en interdit la connoissance aux Juges que Henri, Roi de Navarre, avait commis pour cette affaire (1). Ces Juges n'avant pas obéi aux ordres du Parlement de Paris, & ayant même continué d'instruire le procès, cette procédure fut, par la Cour, déclarée nulle, comme faite par Juges incompétens. La Princesse cependant fut étroitement gardée au château de Saint-Jean-d'Angély, dont le sieur de Saint-Mesme étoit alors Gouverneur. Après sept ans de prison elle sollicita vivement sa grace, & l'obtint. Le Parlement revit alors toute la procédure, cassa, par arrêt du 26 avril 1596, toutes celles qui avoient été faites à Saint-Jean-d'Angély, & les supprima par un autre arrêt du 28 mai suivant; enfin un autre arrêt du 24 juillet de la même année, déclare la Princesse innocente de toutes les accusations formées contre elle. Les habitans de Saint-Jean-d'Angély embrassèrent de bonne heure la réformation de Calvin. En 1562, le Duc de la Rochefoucauld, un des chefs du parti des Protestans, vint afféger cette ville, mais il fut contraint d'abandonner ce projet. Quelque temps après, les troupes du même parti parvinrent à s'emparer de cette place, & y ajoutèrent de nouvelles fortifications. Le Duc d'Anjou, qui fut depuis Henri III, l'affiégea en 1569. Charles IX se rendit aussi devant cette ville lorsque le siège fut formé. Deux mille hommes des plus braves du parti Protestant défendirent cette place avec un courage vraiment héroïque. Dix mille hommes des troupes du Roi périrent à ce siège. Sébastien de Luxembourg, d'une des plus illustres maisons de l'Europe, & le plus grand ennemi des Protestans, fut tué dans la tranchée d'un coup de mousquet (1); enfin les affiégés furent forcés ( On raconte qu'avant d'être frappé il se moquait des hymnes & des pseaumes que les Protestans chantaient en français du haut des murs, & leur demandait où était leur Dieu le fort, qui était à cette heure leur Dieu le foible. Les Huguenots ont observé que ce fut en disant ces paroles qu'il fut renversé dans la tranchée. DE LA SAINTONGE. 298 --- Page 298 --- DESCRIPTION de céder aux efforts & au nombre des troupes royales : la ville fut prise ; mais bientôt elle fut reprise par les Protestants, qui en firent une de leurs places fortes, & la conservèrent jusqu'aux troubles arrivés en 1620 & 1621. Louis XIII la prit alors, punit rigoureusement, comme nous l'avons dit, les habitants de leur longue résistance, fit détruire les fortifications, & voulut même changer le nom de Saint-Jean-d'Angély en celui de Bourg-Louis ; mais l'expérience a prouvé souvent que les Rois n'ont point en cela le pouvoir de se faire obéir. L'événement suivant, quoique particulier, mérite, par sa singularité, de trouver une place ici. Madame Lacour, mère d'un Jacobin de ce nom, fut enterrée à Saint-Jean-d'Angély, avec les bagues qu'elle portait aux doigts, comme elle l'avait désiré. Sa Femme de chambre, de concert avec le Sacriftain, résolut pendant la nuit suivante, de s'emparer des bijoux que la défunte avait gardés dans son cercueil ; ils la découvrirent, & essayèrent d'arracher les bagues désirées ; les doigts gonflés de la dame rendirent cette entreprise difficile ; ils redoublèrent leurs efforts. La prétendue morte, ainsi tourmentée, poussa un grand soupir ; les deux voleurs effrayés prirent la suite ; la dame Lacour revint parfaitement de son assoupissement, elle retourna, V ij --- Page 299 --- DESCRIPTION comme elle put, dans sa maison, & se rétablit si bien, qu'elle mit au monde, dans la suite, un fils qui fut le P. Lacour, auquel il arriva un événement à peu près semblable (1). Étant à Saint-Jean-d'Angély, il mourut subitement ; on l'ensevelit, & après le délai ordinaire, on le porta à l'église pour l'enterrer : comme on se disposait à le descendre dans la fosse, le cercueil échappa des mains de ceux qui le portoient, éprouva une rude secousse, & le mort ressuscita. ( Il y a plusieurs exemples de pareilles aventures. Nous raconterons la suivante, qui a beaucoup de rapport avec celle que nous venons de citer : Une dame fut enterrée dans l'église des Jacobins de Toulouse, avec un diamant à son doigt ; un de ses domestiques, amoureux de ce bijou, se laissa enfermer dans l'église, & la nuit étant venue, il descendit dans le caveau où était déposé le cercueil de sa maitresse ; l'ayant ouvert, le gonflement du doigt de la dame empêchant l'anneau de couler, il entreprit de couper ce doigt ; un cri perçant poussé par la prétendue morte, pénétra d'effroi le domestique : il tombe à la renversée sans connoissance ; les soupirs & les plainres de la dame furent entendus par les Jacobins lorsqu'ils vinrent à Matines ; ils descendirent dans le caveau, virent la dame sur son seant & ressuscitée, & son domestique couché par terre, à demi-mort ; tous deux furent apportés au logis. La dame fut parfaitement rappelée à la vie, & le domestique mourut dans les vingt-quatre heures. DE L'ANGOUMOIS. 301 --- Page 301 --- ANGOUMOIS. COGNAC. Ville avec un château, située sur la rive gauche de la Charente, à une lieue & deux tiers de Jarnac, & à quatre de Saintes. Cette ville peu considérable est célèbre dans l'Histoire par les Conciles, qui, dans le treizième siècle y ont été tenus, & par le château où naquit François Ier. Cognac est dans la plus heureuse situation; le château vaste & accompagné d'un beau parc, domine sur la ville, sur la campagne & sur une pièce d'eau considérable qui fait l'ornement des jardins. DESCRIPTION. A gauche en sortant du château par la porte du parc, on voit une enceinte hexagone en maçonnerie; elle fut construite autrefois autour d'un orme qui existait il y a environ quarante années, afin de le conserver plus longtemps; on raconte que c'était sous cet arbre, appelé dans le pays l'Oume-Till, que Louise de Savoye, Duchesse d'Angoulême, en revenant de la promenade, pressée par les douleurs de l'enfantement, mit au jour François Ier, le 12 septembre 1494. Pour perpétuer le souvenir de la naissance d'un des plus célèbres Monarques de France, on voulut conserver l'orme illustré par cet événement; les habitans, depuis la ruine totale de cet arbre, en ont fait planter V iij --- Page 302 --- DÉSCRIPTION un autre auprès de l'enceinte, & qui porte le même nom (1). Conciles Il s'est tenu plusieurs Conciles à Cognac; comme ils concernent la discipline du Clergé, on les rapporte ici d'après l'Histoire Ecclésiastique de l'Abbé Fleuri. Le premier Concile fut tenu le 12 avril 1238; on y publia trente-huit canons ou articles de réformation, où l'on voit, comme dans la plupart des Conciles du même siècle, l'esprit de chicane & les déréglemens du Clergé. Ce Concile excommunie les Prêtres qui se servaient de fausses lettres, qui poursuivaient une partie, pour la même cause & en même temps, devant différens Juges; qui ( François Ier, surnommé le Père des Lettres, mérita ce titre par la protection qu'il accorda aux Sciences; il fut encore le protecteur des Beaux-Arts, qu'il fit fleurir en France; son règne fut l'époque d'une grande révolution dans l'esprit des François; les lumières s'accruent ainsi que la corruption des mœurs & le malheur des peuples; ce Monarque, brave, loyal, mais enclin au plaisir, comme l'étaient la plupart des Chevaliers de son temps, s'occupa plus de ses goûts, de sa gloire, que de ses sujets. Il accabla son peuple d'impôts, confia pendant long-temps une grande partie de son autorité à un des plus vifs & des plus vicieux des courtians, au Cardinal Duprat; il fit de sa cour le centre du luxe & de la frivolité, en y introduisant le premier des Dames & des Prélats; il fit pis encore, il vendit les charges de la magistrature, source de tant de maux! enfin il justifia la prédiction de Louis XII, qui, voyant les excès de ce Prince pendant sa jeunesse, disait : ce gros gars-là gâtera tout. DE L'ANGOUMOIS. 303 --- Page 303 --- DESCRIPTION se disoient faufement Juges, & faisoient citer les parties devant eux; qui pourfuiivoient un nouveau droit en vertu de lettres obtenues auparavant en une autre occasion. Les autres abus que ce Concile tendoit à réformer regardoient les Moines qui se faisoient payer en argent leur nourriture & leur vestiaire, ce qui autorifoit la propriété; qui négligeoient de rendre compte des revenus de leur monastère, & d'en tenir les portes fermées; les Frères qui fortoient sans permission, mangeoient de la viande chez les particuliers, prenoient des cures, & demeuroient seuls dans leurs prieurés. Le second Concile fut tenu l'an 1260; on y fit dix-neuf articles; par le premier on voit que le peuple affiftoit encore en ce temps-là aux offices de la nuit, car on y défend de veiller dans les églises ou les cimetières, à cause des désordres qui s'y commettoient; on défend aussi de faire des danses dans les églises aux fêtes des Innocens, ni d'y représenter des Évêques, en dérision de la dignité épiscopale, &c. Dans le troisième Concile de Cognac, tenu en 1262, il fut fait sept articles; le troisième nous prouve de quelle manière l'autorité spirituelle usurpoit la temporelle; on y contraint les Seigneurs à saisir les biens des excommuniés, pour les obliger à rentrer dans l'église; il faut ajouter que les Prélats excommunioient alors pour des sujets fort légers, & que pour accorder ensuite l'absolution, l'Évêque exigeoit une amende considérable qui contribuoit beaucoup à accroître son revenu. Cognac est renommé par ses eaux-de-vie, dont V iv --- Page 304 --- DESCRIPTION il se fait un grand commerce; plusieurs villes des environs, comme Saint-Jean-d'Angély, Marennes, &c., en font aussi un grand débit. CHARENTE est un bourg placé au dessus de Cognac, & sur la même rivière; c'est là que se trouve le bureau des droits qui se perçoivent sur les vins, les eaux-de-vie & le sel. Les travaux qu'on a faits pour étendre & perfectionner la navigation intérieure de la Charente, n'avoient point d'abord, comme on l'avait pensé, augmenté le commerce de cette rivière, parce que les droits s'étoient accrus en raison des facilités qu'on procuroit à cette navigation; on vient enfin de supprimer les droits de sortie sur les eaux-de-vie, ce qui a rendu le port de Charente un peu plus commerçant. J A R N A C. Bourg situé sur la rive droite de la Charente, à deux lieues de Cognac & à cinq d'Angoulême. Ce Bourg est célèbre par la victoire que Henri, Duc d'Anjou, frère de Charles IX, & depuis Roi de France lui-même, sous le nom d'Henri III, y remporta, au mois de mars 1569, sur l'armée des Calvinistes, commandée par le Prince de Condé; ce Prince, entraîné par sa valeur, pénétra trop avant entre les ennemis; voyant qu'il n'avait plus de ressource que dans son courage, il aima mieux périr que de reculer: A Dieu ne plaise qu'on die jamais que Bourbon ait fui devant ses ennemis ! 305 --- Page 305 --- DE L'ANGNUMOIS. t'écria-t-il; mais obligé de céder au grand nombre, il fut pris par d’Argence (1), Gentil-homme qui devoit la vie à ce Prince, & qui fit ce qu’il put pour lui sauver la fienne; mais il fut découvert par les Compagnies du Duc d’Anjou, frère du Roi. Le Prince de Condé, voyant ces troupes approcher, dit à d’Argence: Je suis mort, tu ne me sauveras jamais. Bientôt Montesquiou, Capitaine des Gardes du Duc d’Anjou, arriva, & tua ce Prince de sang froid, par le commandement, dit-on, de son maître. A l'occasion de cet affaiblissement, on publia ce quatrain composé, suivant Papyre Maffon, par un nommé Laval, Procureur, natif du Périgord: L’an mil cinq cent soixante-neuf, Entre Jarnac & Châteauneuf, Fut porté mort sur une âneffe, Le grand ennemi de la meffe. La Motte Mefferné, qui parle de la bataille de Jarnac en témoin oculaire, semble, de la manière dont il s’exprime, faire douter que ce fut Montesquiou qui tua le Prince de Condé. Voici six vers, dans lesquels il dément tous les Historiens: Montesquiou y survint, & un qui sa pittole Lâchant dedans le dos du foible corfelet De ce Prince tombé, lui perçant du boulet Le corps de part en part, en fit sortir la vie, D’un hélas! seulement effroyable suivie (2). ( Il se nommoit Cybard Tifon, sieur d’Argence. (2) M. Dreux Duradier, qui, dans sa bibliothèque historique du Poitou, cite ces vers, ajoute que les Historiens démentis par le récit de la Motte Messemé, qui parle en témoin oculaire, sont Brantome, cité par le Laboureur sur Castelnau, & copié par le P. Daniel; Tuez, tuez, s'écria Montefquiou en jurant, & lui-même lui cassa la tête d'un coup de pistolet; le Président de Thou qui dit: Condaum à tergo agressus (Montefquius) felopeto in cervicem adado confecit; cet Historien a été copié par Mezerai, Varillas, le Gendre & autres modernes. La Popelinière n'affirme point le fait: « Tellement, dit-il, qu'après avoir appelé Argence & Saint-Jean, leur donna sa foi, après lui avoir promis, à sa prière, de lui sauver la vie; mais le malheur le suivit de si près, qu'ayant été reconnu à même instant, fut occis par Montefquiou (comme aucuns disent) qui lui outreperça la tête d'une pistolade mortelle ». Il paroit, continue M. Duradier, par la parenthèse de la Popelinière, que tout le monde n'attribuoit pas l'espèce d'affaiblissement du Prince à Montefquiou. Notre Poète (la Motte Messemé) parle aussi d'un coup de pistolet dans le dos de la cuirasse, & non pas dans la tête. C'est au Lecteur à décider si le récit de la Motte Messemé, témoin oculaire, joint au doute de la Popelinière, doit balancer l'autorité de Brantome & du Président de Thou qui n'étoient point présents à l'action: car Mezerai, Daniel, Varillas, le Gendre & tous les modernes n'ont pu que copier; l'Auteur des Mémoires du Prince de Condé n'en dit rien. DE L'ANGOUMOIS. 307 --- Page 307 --- DESCRIPTION On a fait élever, il y a environ une vingtaine d'années, un monument dans l'endroit où le Prince de Condé fut affaibli. ANGOULÈME. Ville capitale de l'Angoumois, avec titre de Duché, siège d'un évêché suffragant de Bordeaux, située sur la rive gauche de la Charente, à trente-trois lieues de Bordeaux, à quinze de Saintes, historique du Poitou, cite ces vers, ajoute que les Historiens démentis par le récit de la Motte Messemé, qui parle en témoin oculaire, sont Brantome, cité par le Laboureur sur Castelnau, & copié par le P. Daniel; Tuez, tuez, s'écria Montefquiou en jurant, & lui-même lui cassa la tête d'un coup de pistolet; le Président de Thou qui dit: Condaum à tergo agressus (Montefquius) felopeto in cervicem adado confecit; cet Historien a été copié par Mezerai, Varillas, le Gendre & autres modernes. La Popelinière n'affirme point le fait: « Tellement, dit-il, qu'après avoir appelé Argence & Saint-Jean, leur donna sa foi, après lui avoir promis, à sa prière, de lui sauver la vie; mais le malheur le suivit de si près, qu'ayant été reconnu à même instant, fut occis par Montefquiou (comme aucuns disent) qui lui outreperça la tête d'une pistolade mortelle ». Il paroit, continue M. Duradier, par la parenthèse de la Popelinière, que tout le monde n'attribuoit pas l'espèce d'affaiblissement du Prince à Montefquiou. Notre Poète (la Motte Messemé) parle aussi d'un coup de pistolet dans le dos de la cuirasse, & non pas dans la tête. C'est au Lecteur à décider si le récit de la Motte Messemé, témoin oculaire, joint au doute de la Popelinière, doit balancer l'autorité de Brantome & du Président de Thou qui n'étoient point présents à l'action: car Mezerai, Daniel, Varillas, le Gendre & tous les modernes n'ont pu que copier; l'Auteur des Mémoires du Prince de Condé n'en dit rien. DE L'ANGOUMOIS. 307 --- Page 308 --- DESCRIPTION à vingt de Limoges & à cent trente-sept de Paris. ORIGINE. Des médailles qu'on a déterrées dans cette ville font les uniques témoignages de son existence du temps des Romains; on n'y trouve aucun autre monument antique; les anciens Géographes n'en ont point fait mention. Elle étoit néanmoins capitale des peuples connus sous le nom d'Agesinates, qui occupaient l'Angoumois. Au sonne est le premier qui parle de cette capitale des Agesinates, sous le nom d'Iculifma, & il en parle comme d'un lieu solitaire & écarté. La notice des provinces de la Gaule classe cette ville parmi celles de la deuxième Aquitaine, sous le nom de Civitas Ecolifmenium; le plus ancien Evêque que l'on connoisse de cette ville est Dynamius cité par Grégoire de Tours. HISTOIRE. De la domination des Romains, Angoulême passa sous celle des Vifigoths qui conservèrent cette ville jusqu'en 507; à cette époque, Clovis, après la bataille de Vouillé, s'en rendit maître; on raconte qu'en cette occasion ce premier Roi chrétien ayant poursuivi ses ennemis jusqu'à Angoulême où ils s'étoient réfugiés, les murailles tombèrent au son des trompettes de son armée, par l'effet d'un miracle pareil à celui qui fut autrefois opéré en faveur des Hébreux. Clovis pénétra sans peine dans la ville, extermina tous les Goths qui s'y trouvoient, & y plaça un Evêque Catholique à la place d'un Evêque Arien qui y occupait le siège. Angoulême, & le pays qui en dépendoit, furent alors gouvernés par des Comtes d'abord amovibles, mais, qui dans la suite se 308 --- Page 308 --- DESCRIPTION rendirent héréditaires ; nous en parlons à l'article du Tableau général de la Saintonge & de l'Angoumois. Les Normands ayant détruit cette ville, Wulgrain, Comte d'Angoulême, commença le dernier février 868, à la faire rebâtir. DESCRIPTION Angoulême est bâtie sur une petite montagne environnée de rochers, & dont le pied est baigné par les eaux de la Charente. En venant du côté de Paris, on trouve, avant de monter à la ville, le faubourg de l'Hommeau, qui est au bas de la montagne. La ville est mal bâtie, mais sa situation est heureuse ; la vue en est charmante ; l'air y est pur & vif ; depuis quelques années on a pratiqué sur les remparts des promenades fort agréables. La Cathédrale, dédiée à Saint-Pierre, n'a rien de remarquable ; elle avait été presque détruite pendant les guerres de la religion ; on commença à la rétablir en 1628, & elle ne fut achevée que plusieurs années après. L'Abbaye de Saint-Cybar est située au bas de la montagne sur laquelle Angoulême est bâti, & sur la rive droite de la Charente ; cette abbaye fut fondée en 876. Saint Cybard y avait vécu long-temps avant, dans une simple cellule, où il fut suivi par quelques disciples ; il y mourut l'an 585. Les Comtes d'Angoulême firent de grands biens à cette abbaye, & y choisirent leurs sépultures, dont on voit encore des restes. Du temps des guerres de la religion, les bâtiments de ce monastère furent presque entièrement détruits ; ce qu'on en voit, fait cependant juger DE L'ANGOUMOIS. 309 --- Page 309 --- DESCRIPTION de leur ancienne magnificence; sur ces ruines on a bâti un logement habité par des Religieux Bénédicins. L'Abbaye de Saint-Aufone, située hors de la ville, a le titre d'abbaye Royale; elle est fort ancienne. Caliaga, sœur du Gouverneur que les Romains avaient dans la contrée, tourmentée par une passion violente, chercha, dit-on, dans la retraite, un remède à son amour, & consacra à Dieu sa virginité; son exemple fut suivi par de jeunes personnes qui se joignirent à elle. Aufone, que l'on croit avoir été un des premiers Évêques d'Angoulême, leur donna, hors la ville, un lieu où elles pouvaient prier Dieu avec plus de recueillement, & où Caliaga, aidée des bienfaits de Garrulus son frère, fit bâtir une église. Dans la suite, le nombre de ces vierges consacrées au Seigneur s'étant accru, l'Evêque Aufone leur donna le voile. Charlemagne étant à Angoulême, fit don à cette Communauté d'une autre église, & de biens considérables; plusieurs Rois de France en furent successivement les bienfaiteurs. Les Anglois, en 1345, ruinèrent cette abbaye. Jeanne de Bourbon, femme du Roi Charles V, en fit reconstruire les bâtiments. Cent soixante ans après, Louise de Savoie, mère du Roi François Ier, fit encore refaire la moitié des bâtiments avec beaucoup de dépenses. Le Calvinisme s'étant introduit dans l'Angoumois, les Religieuses se virent obligées d'abandonner ce monastère, & de se retirer dans un autre; les bâtiments furent alors détruits. Louis XIII, dans la suite, les fit reconstruire avec une espèce de 310 --- Page 310 --- DESCRIPTION magnificence; ce sont les mêmes qu'on voit aujourd'hui. A une lieue & demie d'Angoulême se trouve une source fameuse, connue sous le nom de Touvre; cette source, par la beauté & l'abondance de ses eaux, peut être comparée à la fontaine de Vaucluse; elle est au pied d'un rocher escarpé, sur lequel les anciens Comtes d'Angoulême avoient fait bâtir un château où ils passoient la belle saison; ce château fut détruit par les Anglois. La source dont nous parlons a plus de douze brasses d'eau de profondeur; elle forme une rivière, qui, dès sa naissance, porte bateau, mais qui n'est point navigable, à cause des rochers & autres obstacles qui s'y rencontrent. Cette petite rivière, dont le cours est d'une lieue & demie, se jette dans la Charente au lieu appelé le Gou; ses eaux, toujours claires, sont froides en été & chaudes en hiver; le poisson y abonde, & on y pêche d'excellentes truites. Du temps des Comtes d'Angoulême, cette rivière étoit couverte de cygnes auprès de sa source, mais on les a laissé détruire. ÉVÉNEMENS remarquables. Guillaume Taillefer, deuxième du nom, cinquième Comte d'Angoulême, maria son fils Aldouin avec Alauzie, fille du Duc de Gascogne, qui lui porta en dot le château de Fronzac. Après avoir conclu ce mariage, Guillaume Taillefer, quoique vieux, partit, comme les autres Seigneurs de son temps, pour la conquête de la Palestine, & laissa à son fils le soin de gouverner ses États en son absence; à son retour, il reprit le DE L'ANGNUMOIS. 311 --- Page 311 --- DESCRIPTION gouvernement. Alaufe, sa belle fille, qui, pendant cet intervalle avait goûté le plaisir de dominer, se vit alors, non pas sans chagrin, dépouillée de l'autorité & des honneurs qui en dépendaient, & pour ne plus vivre dans une situation qui humiliait sa fierté, elle résolut de se porter, dit-on, à une action criminelle. On s'aperçut que le Comte, peu de jours après son arrivée, fut attaqué d'une maladie de langueur. Aussi tôt on attribua la cause de cette maladie à l'ambition démesurée d'Alauzie, & aux moyens magiques employés par une vieille demoiselle de sa maison, qui le méloit de forceler. Cette vieille demoiselle fut accusée & condamnée, suivant l'usage du temps, à fournir un Chevalier, qui, en duel, maintint le fait de son innocence, contre un autre Chevalier que le Comte fourniroit de même. On choisit pour le lieu du combat l'île de Saint-Pierre, qui est la plus proche de la fontaine du Pallet, sous les murailles de la ville; une foule de spectateurs attendait avec avidité l'issue de l'événement qui devait décider de la vie ou de la mort de l'accusée. Les deux champions entrés dans la carrière parurent armés de l'écu & du bâton, de scuto & baculo (1); ils se chargèrent vigoureusement. ( Dans les combats judiciaires qui n'étoient point à outrance, on employait ordinairement l'écu & le bâton. Les Ecclésiastiques pour décider de leurs dissérens, ne se servaient point d'autres armes, sans doute parce qu'il est défendu à l'église de répandre le sang : on croyait alors que pour juger les affaires du Clergé il était plus convenable de s'assommer que de se blesser. 312 --- Page 312 --- DESCRIPTION Le champion du Comte fut vainqueur; & parce que celui de la vieille demoiselle se trouva plus foible ou moins heureux, elle fut condamnée à mort comme forcière; on ajoute même qu'elle s'accusa d'avoir enforcelle le Comte par le moyen d'une image d'argile à sa ressemblance, qu'elle avait fabriquée par ordre d'Alauzie (1). Le Comte ne s'en porta pas mieux; il mourut au mois d'avril de l'an 1028, après avoir langué sept à huit mois. Angoulême fut pris par l'Amiral de Coligny en 1568; les églises furent alors détruites & pillées. En 1588, le Duc d'Epernon, Gouverneur de l'Angoumois & des provinces voisines, se rendit à Angoulême, où les Ligueurs faisoient plusieurs complots contre le service du Roi. Les habitants de cette ville le reçurent fort honorablement; pour ne leur marquer aucune méfiance, le Duc voulut loger dans le château appelé la Maison du Roi, qui n'étoit point ( Les images d'argile ou de cire ont été longtemps en usage chez les forciers; l'Histoire nous fournit plusieurs exemples de ces pratiques superstitieuses & criminelles, par lesquelles on croyait, en blessant ou torturant une semblable image, faire éprouver les mêmes tourments à la personne qu'elle représentait; on faisait souvent confacher ces images par des Prêtres qui se prévoient sans peine à ces sacrilèges; on a vu des exemples de ces profanations du temps de la Ligue; & au commencement du siècle dernier, on croyait encore que des images de cire consacrées pouvaient avoir une influence sur la vie d'une personne ennemie, fortifié DE L'ANGOUMOIS. 313 --- Page 313 --- DESCRIPTION fortifié, & refusa de prendre un appartement dans la citadelle, dont on lui avait offert les clefs. Etant un matin dans son cabinet avec l'Abbé d'Elbenne & Marivault, il entendit dans une pièce voisine un coup de pistolet, suivi de ces cris : Tue, tue. L'Abbé d'Elbenne sort, & voit l'Aumonier du Duc d'Epernon, pâle & effrayé, appuyant, avec effort, son dos contre la porte, pour la tenir fermée ; il dit tout bas à l'Abbé d'Elbenne : Ce sont gens armés qui veulent tuer Monsieur. De nouveaux coups de pistolets se firent entendre, avec ces mots, tue ; rendez-vous, aussi bien vous, êtes morts. Le Maire d'Angoulême & plusieurs Gentilshommes de cette ville & du voisinage, secrètement gagnés par le Duc de Guise, avaient formé le complot de tuer le Duc d'Epernon, de s'emparer de la citadelle & de la ville, & de mettre l'une & l'autre sous la domination des Ligueurs. Le Maire s'étoit chargé, avec quelques Capitaines ou brigands, d'affaiblir le Duc ; il étoit parvenu, à la faveur d'un faux prétexte, jusqu'à son appartement ; il entra avec huit ou dix affaiblis dans la garderobe où étoient l'Aumonier, un Chirurgien, & quelques autres personnes. Le Chirurgien, voyant ce Magistrat cuiraffé & armé d'un pistolet, mit aussi tôt son épée à la main, & le bleffa un peu à la tête. Un des Gentilshommes, nommé Raphaël, se voyant attaqué, faillit un des affaiblis, lui porta plusieurs coups d'épée, & poursuivit les autres en leur disant : Monsieur n'est point ici ; maisDESCRIPTION DES PRINCIPAUX LIEUX DE FRANCE SAINTONGE, ANGOUMOIS, ET AUNIS (Complément) --- Page 314 --- DESCRIPTION il fut blessé d'un coup de pistolet, & tué à coup d'épée. À ce bruit, l'alarme se répandit dans cette maison; les Cuisiniers s'armèrent de broches; mais ils ne purent atteindre les conjurés qui s'étoient barricadés dans la chambre du Duc d'Epernon. Les partisans qu'ils avoient dans la ville voulurent se saisir de la porte du château pour y introduire le peuple qu'ils avoient ameuté en lui faisant accroire que les Huguenots s'étoient emparés de ce château; mais quelques Gentilshommes qui étoient dans la basse cour, s'opposèrent vigoureusement à ce projet, & fermèrent la porte. Cependant le Duc d'Epernon, l'Abbé d'Elbenne & Marivault restoient toujours dans le cabinet où ils étoient avant l'attaque; & le Maire avec ses satellites, demeurait barricadé dans la chambre. Les Gentilshommes qui avoient défendu & fermé la porte du château, se réunirent à ceux qui s'y trouvoient: résolus de défendre le Duc jusqu'à la dernière goutte de leur sang, ils marchèrent ensemble vers la porte de la chambre où étoient les conjurés, blessèrent le Maire qui vouloit sortir pour monter à la tour du château. Les conjurés épouvantés emportèrent le Maire blessé, sortirent par une petite porte qui communiquait à un escalier par où l'on pouvoit arriver à la tour. Alors le Duc d'Epernon & ceux de sa compagnie, reconnoissant la voix des Gentilshommes, sortirent de leur cabinet l'épée & le pistolet à la main, poursuivirent ensemble les conjurés, les empêchèrent de se rendre à la tour, & les forcèrent DE L'ÂNGOUMOIS. 315 --- Page 315 --- DESCRIPTION de se retirer dans une chambre qui en étoit voisine. Le Duc d'Epernon, & ceux qui l'accompagnoient, se trouvant mal armés, n'osèrent point aller dans cette chambre par un escalier fort étroit qui y communiquait, pour attaquer les Conjurés, qui étoient pourvus de toutes sortes d'armes. Bientôt une nouvelle troupe de Conjurés affaillit le château, & étoit sur le point d'y pénétrer par une brèche qu'ils venoient d'y faire. Le Duc d'Epernon y accourut, y tua, avec ses Gentilshommes, le frère du Maire, & un affaillant qui étoient déjà entré. Une autre troupe de Conjurés attaquait la porte du château, & tentoit d'y mettre le feu ; le Duc d'Epernon vint encore à bout de rendre leurs efforts inutiles. Cependant ceux de la troupe du Maire, renfermés dans une chambre voisine de la grosse tour, voulurent faire une sortie; le Duc les repoussa, les fit rentrer dans leur retraite, & tua lui-même un de ces Ligueurs à coup d'épée. Pendant cette émeute, Madame d'Epernon étoit à la messe aux Jacobins; elle sortit précipitamment, croyant que les Huguenots avoient surpris la ville; mais elle fut arrêtée, & ses deux Ecuyers furent blessés à mort par les Ligueurs, qui ne permirent pas à l'Aumonier de cette dame d'achever la messe. De Meré (1), Gentilhomme Ligueur, menaça cette dame, si elle ne persuadoit pas à son mari de se rendre, ( Benoît Combaud, sieur de Meré. Xij --- Page 316 --- DESCRIPTION de la faire servir de gabion, ou de la poignarder ; elle répondit courageusement que s'il la menoit devant le château, elle perfuaderoit tout le contraire à son mari, & qu'elle espéroit un jour tirer raison des insolences dudit sieur de Meré. Le Duc d'Epernon, dépourvu de vivres & munitions, voyant le peuple toujours acharné contre lui, & qui faisoit pleuvoir sur le château & à travers ses fenêtres, une grêle de coup, d'arquebusades, voulut dépêcher à Saintes un laquais vers M. de Tagens, pour l'avertir de venir promptement à son secours; mais ce laquais, que l'on descendit par dessus les murailles du parc du château, fut aussi tôt pris par les habitants. Cependant deux Gentilshommes, qui de grand matin étoient sortis de la ville pour aller à la chasse, instruits de la révolte, coururent à Saintes en avertir M. Tagens; d'Angoulême à Saintes il y a quinze lieues de distance. Le Duc d'Epernon avec sa troupe, assailli au dehors par les efforts continuels d'un peuple de révoltés, au dedans menacé par la troupe des assassins renfermés dans la chambre voisine de la grosse tour, que la faim & la crainte de la mort pouvoient porter aux ressources les plus violentes, sans armes, sans munitions, tourmenté par la faim, ignorant les secours qui lui venoit, demanda à capituler. L'Abbé d'Elbenne fut employé à cette négociation, elle n'eut qu'un succès momentané. Le sieur de Meré détourna toujours les habitants disposés à la paix, & qui n'avoient pris les armes que dans l'intention de combattre les Huguenots. DE L'ANGOUMOIS. 317 --- Page 317 --- DESCRIPTION Le lendemain matin le tocsin appela les combattans; Ligueurs ou Royalistes, Artisans ou Gentilshommes, tous furent indifféremment contraints de prendre les armes pour aller à la brèche qu'on se disposait de faire au château. Les gens du Duc d'Epernon soutinrent cet assaut, qui fut vigoureux. Les soldats de la citadelle, qui jusqu'alors n'avoient pris aucune part à cette sédition (1), ayant entendu le Duc, qui, de dessus la haute tour du château, leur avait commandé de tirer sur la ville, firent, sur les assaillans, une décharge d'artillerie qui les épouvantait. La nouvelle qui se répandit bientôt de l'arrivée d'un secours considérable pour le Duc d'Epernon, ralentit encore le courage des assaillans; ils demandèrent à capituler. L'Abbé d'Elbenne parut pour la seconde fois, & se rendit plus difficile à leur proposition; enfin la capitulation étoit sur le point d'être signée lorsque les Ligueurs refusèrent toute espèce d'accommodement. L'arrivée du Baron de Toverac & de plusieurs autres Gentilshommes du parti de la Ligue, qui assuroient que M. d'Aubeterre venoit au secours de la ville avec trois cents chevaux & cinq cents hommes de pieds, causa ce prompt changement. L'Abbé d'Elbenne, exposé aux injures des Ligueurs, se retira promptement au château. Cependant M. de Tagens arriva de Saintes ( Le sieur de Bordes, Gouverneur de la citadelle, fut fait prisonnier dans la ville, par les révoltés, qui le contraignirent de défendre aux soldats de cette forteresse de tirer aucune canonnade. X iij --- Page 318 --- DESCRIPTION avec ses troupes; alors les principaux Bourgeois d'Angoulême & quelques Gentilshommes s'affemblèrent dans la maison épiscopale, & appréhendant les malheurs qui résulteroient de l'entrée de tant de gens de guerre dans la ville, députèrent deux particuliers vers le Duc d'Epernon, pour le supplier de consentir à ce que M. de Tagens signât la capitulation déjà proposée, à laquelle ils ajoutèrent seulement que ceux qui étoient retenus prisonniers au château, seroient mis en liberté. Cette capitulation signée, fit cesser les hostilités de part & d'autre; tout rentra dans l'ordre. Le Maire étoit mort de ses blessures dans le château, & ceux de sa troupe furent relâchés. Les Ligueurs relâchèrent également les prisonniers qu'ils avoient faits; il y avoit alors trente-six heures que le Duc d'Epernon & ceux qui étoient avec lui dans le château, n'avoient ni bu ni mangé. PRODUCTIONS Angoulême est située dans un pays très-fertile; les fruits qu'on y recueille en abondance sont beaux & délicieux; les cerises fur-tout y sont peut-être les plus belles & les meilleures du royaume. Les Papeteries d'Angoulême forment un objet considérable du commerce des habitans; depuis quelques années le papier qui en sort est très-estimé, & le dispute aux plus beaux papiers de France: le Carré fin est fur-tout employé avec succès pour les belles impressions. On y fabrique aussi des draps raz & drapés. On vient d'y établir une nouvelle fabrique 319 --- Page 319 --- DE L'ANGOUMOIS. d'étoffes de laine, à l'instar de celles d'Angleterre, protégée par le Roi, qui accorde aux Négocians qui la dirigent, un encouragement de 6000 livres par année pendant douze ans. HOMMES célèbres. Cette ville est la patrie de Balzac; il y naquit en 1594; il fut d'abord attaché au Duc d'Epernon, puis au Cardinal de la Valette, enfin protégé par le Cardinal de Richelieu, qui le produisit à la Cour, & lui fit obtenir des pensions & des titres; il dut sa fortune à ses protecteurs, & ses succès littéraires à un style précieux, péniblement ourdi, semé de pointes & d'antithèses. Ses lettres firent une grande sensation dans la Littérature. Des Critiques s'élevèrent contre cet ouvrage très-célèbre alors. Le Général des Feuillans, nommé Goulu, cru devoir composer deux gros volumes pour prouver que les bons endroits qu'on trouvait dans les Lettres de Balzac, appartenait aux Anciens, & les mauvais au grand Epistolier moderne. Ce Moine Goulu ne se contenta pas de critiquer le style & les pensées de l'Auteur, il attaqua ses moeurs. Balzac, après s'être défendu quelque temps, céda le champ de bataille, & se retira au château de Balzac, situé aux environs d'Angoulême, sur les bords de la Charente; il y mourut en 1654: ce fut dans cette retraite qu'il fit son plus bel Ouvrage. Il donna 12000 liv. aux pauvres de l'Hôtel-Dieu d'Angoulême, & c'est dans l'église de cet hôpital qu'il fut enterré. POPULATION. La population d'Angoulême est estimée à douze ou treize mille ames. Xiv --- Page 320 --- DESCRIPTION ENVIROIS. Entre Angoulême & la Rochefoucauld, à trois lieues de cette première ville, & à une lieue de cette dernière, on trouve le village de Rancogne, célèbre par ses forges & ses mines de fer; mais ce qui y doit sur-tout piquer la curiosité des Voyageurs, ce sont de vastes & profonds souterrains, connus sous le nom de Caves de Rancogne. Les nombreuses cavités de la montagne de Rancogne contiennent des stalactites de toutes les formes; une infinité de routes étroites & finueuses, aboutissent, en montant ou en descendant, à une salle immense qui offre plusieurs curiosités naturelles, & sur-tout de fort belles congélations; les parois de ces souterrains sont pour la plupart recouvertes d'un enduit de couleur tigrée, formé par petites couches d'une eau noire, brune & roussâtre; cette peinture naturelle est en quelques endroits si frappante, qu'on la prendroit pour une tapisserie de peau de tigre. Ces souterrains s'étendent également en hauteur & en profondeur; dans le fond on rencontre deux ruisseaux; l'un peut avoir deux pieds de largeur; son eau est limpide, inodore, mais chaude; le second ruisseau coule, entre des rochers, à une profondeur presque inaccesible, & le bruit de son cours rappelle le bourdonnement de grosses cloches, entendu de loin. Ces souterrains doivent, à plusieurs égards, exciter la curiosité des Naturalistes. DE L'AUNIS. 328 --- Page 328 --- AUNIS. ROCHEFORT. Ville nouvelle & fortifiée, avec un port de mer pour les vaisseaux de Roi, située sur la rive droite de la Charente, à quatre ou cinq lieues de l'embouchure de cette rivière dans l'Océan, en suivant ses sinuosités, mais en ligne droite, elle n'en est éloignée que de deux grandes lieues; à six lieues de la Rochelle & à cent vingt-six lieues de Paris. Louis XIV, sentant le besoin d'avoir sur l'Océan un port où les vaisseaux de guerre fussent en sûreté, fit sonder en plusieurs endroits. L'embouchure de la Charente avait la profondeur nécessaire aux grands bâtiments. Le lieu de Soubise parut d'abord le plus convenable à cette entreprise; en conséquence, on y commença des travaux qui ne furent point continués, parce que le Duc de Rohan, Seigneur de Soubise, refusa de vendre sa terre; alors on remonta la même rivière jusqu'à Tonnay-Charente, & cette nouvelle situation paroissant en plusieurs points fort avantageuse, on y commença les travaux d'un port, on traça le plan d'un parc, on planta des piquets, on détermina les lieux des magasins, & le 12 juillet 1664, les vaisseaux du Roi entrèrent dans la rivière. Les embarquemens & les débarquemens commençaient à y avoir lieu, la marine y étoit même florissante, 322 --- Page 322 --- DESCRIPTION. & le sieur d'Apremont y avoit déjà défarmé une escadre de onze vaisseaux, lorsque le sieur de Mortemar, à qui appartenait Tonnay-Charente, fit difficulté de vendre sa terre; ce qui détermina le Roi à abandonner cet établissement, pour le transférer à Rochefort. Rochefort consistait alors en un petit château placé au milieu des marais, & environné de quelques chaumières habitées par des pêcheurs. De ce château dépendait une terre qui appartenait à un Gentilhomme, à titre d'engagement du Roi. L'acquisition en fut faite en 1665. On traça le plan d'une ville, on y marqua les emplacements pour l'arsenal & pour les magasins du Roi, & l'on abandonna le reste à des particuliers qui offrirent de bâtir des maisons à un denier de cens par carreau, & le projet fut exécuté. L'exécution de ce projet fut critiquée; voici ce qu'on lit dans les Mémoires du temps : « Le Chevalier de Clerville, Commissaire ou Ingénieur général du royaume, dressa le plan de la nouvelle ville, où il n'a pas donné de grandes marques de capacité, non plus qu'aux fortifications de plusieurs autres places. M. Blondel, plus Architecte qu'Ingénieur, conduisit les bâtiments. On trouve de belles parties de détail, mais on cherche en vain les beautés & la perfection qui résultent de l'ensemble. En 1679, M. Ferri, Directeur des fortifications, acheva la clôture du parc avec des bastions qu'il fit élever. Le Maréchal de Vauban imagina un nouveau projet en 1684; il vouloit faire évanouir, en quelque forte, la grande irrégularité DE L'AUNIS. 323 --- Page 323 --- DESCRIPTION de l'enceinte en la poussant au delà de la rivière & jusqu'à dans la prairie du Rhône: ce projet fut étouffé sous les obstacles que la jalousie opposa; aux grandes idées du premier Ingénieur de l'Europe, on substitua un dessin bizarre ». DESCRIPTION. La ville est située dans un marais, à l'endroit d'une courbure de la rivière; les rues sont larges, alignées, & se coupent entre elles à angle droit; un rempart, orné de deux rangs d'arbres, borde une grande partie de la ville, & forme une très-belle promenade. L'Arsenal est regardé comme le plus beau & le plus grand du royaume; on y voit un vaste chantier de construction, des bassins pour les radoubs, & des magasins d'une grandeur étonnante, qui contiennent tout ce qui est nécessaire à l'armement des vaisseaux. La Salle d'armes est très-considérable & une des mieux fournies du royaume. En 1689, on en tira dix mille fusils pour les envoyer en Irlande, sans que cet envoi préjudiciât à l'armement qui se fit à cette époque; on admire sur-tout l'ordre & la propreté qui y règnent. La Fonderie est une des plus belles que l'on connoisse; l'opération par laquelle on fore les canons est très-curieuse. La Corderie, placée sur les bords de la Charente, est un bâtiment d'une longueur considérable, & qui mérite d'être visité. L'Hôpital est un bâtiment remarquable par sa construction & par son étendue. La Place d'armes, située presque au milieu de la ville, est vaste & régulière. Le couvent 324 --- Page 324 --- DESCRIPTION des Capucins, qui y communique par un angle, a donné son nom à cette place. La maison du Roi, où logeoit l'Intendant, est sur les bords de la rivière; on y jouit d'une vue qui offre de belles prairies de trois ou quatre lieues d'étendue, & des côteaux très-agréables; une belle allée d'ormeaux, de cent toises de long, sert d'avenue à cette maison. Le séjour de Rochefort est mal-sain, sur-tout pendant les mois d'août, de septembre & d'octobre; la mauvaise qualité des eaux, la privation des vents du nord & les marécages qui environnent cette ville sont les causes de l'insalubrité qui y règne; mais depuis qu'on s'est occupé du dessèchement des marais, les maladies sont beaucoup plus rares. On occupe constamment à Rochefort un grand nombre d'ouvriers; on y voit aussi environ cinq à six cents Galériens employés aux travaux les plus pénibles, on les enchaîne deux à deux, & on les garde constamment; ils sont logés dans un vaste édifice situé au centre du chantier. Louis XIV, en fondant cette ville, accorda aux habitants des privilèges & des exemptions dont l'esprit fiscal, qui va toujours en croissant, les dépouille insensiblement; ce Prince y fit en même temps construire des fortifications, quoique sa situation à une distance assez considérable de la mer, la garantit suffisamment de toute attaque; d'ailleurs l'entrée de la rivière de Charente & de la rade est défendue par plusieurs forts. A l'île d'Aix on a bâti un fort, l'on y avoit même tracé une petite ville dont la construction DE L'AUNIS. 325 --- Page 325 --- DESCRIPTION ne fut pas exécutée. Vis-à-vis cette île est une anse dans laquelle on construisit, en 1689, une redoute nommée l'Aiguille; à l'entrée de la rivière, du côté de l'Aunis, étoit une tour fort ancienne nommée Fourax, que le Roi acheta; il fit, en sa place, bâtir un fort; on a aussi construit, de distance en distance, plusieurs autres petits forts dans les lieux les plus avantageux. A cause des sommes immenses que cette ville couta à la France pour sa construction, le Ministre Colbert l'appeloit la Ville d'or. LA ROCHELLE. Ville maritime, forte, riche, marchande, très-célèbre dans l'Histoire des seizième & dix-septième siècles; épiscopale, & capitale du pays d'Aunis, située sur l'Océan, au fond d'un petit golfe, à deux lieues de l'île de Ré, à quatre de celle d'Oléron, à douze de Saintes, & à cent-vingt lieues de Paris. ORIGINE. La Rochelle fut bâtie à la place d'un ancien château nommé Vauclair, situé sur le bord du port, dans l'endroit nommé aujourd'hui la Place du château; ce château fut construit afin d'opposer quelque résistance aux Normands. Châtel-Aillon, à deux lieues de la Rochelle, ayant été ruiné, les habitants vinrent s'établir aux environs du château de Vauclair, y construisirent plusieurs maisons, dont le nombre s'accrut insensiblement. Un petit fort appelé Rocca, qui y fut construit sur un rocher, donna à ce nouvel établissement le nom de la Rochelle. La sûreté de son port la rendit dans 326 --- Page 326 --- DESCRIPTION la suite une des plus importantes places de cette côte. HISTOIRE. Les Rochelois, dès l’an 950, équipèrent quelques vaisseaux avec lesquels ils donnèrent la chaffe aux Pirates qui inféstoient leur mer, & les défirent. Ebles de Mauleon & Godefroi de Rochefort étoient alors conjointement Seigneurs de ce lieu; pour récompenser les habitants de cette victoire, ils leur accordèrent plusieurs privilèges qui furent encore augmentés par Guillaume IX, Comte de Poitou, lorsqu’il eut enlevé la Rochelle à ces deux Seigneurs. Ce Prince entoura de murailles cette ville, qui fit partie des États considérables qu’il légna, en 1137, à sa fille Eléonore, ou plutôt Alienor, qui épousa Louis VII, Roi de France. Le Duc Guillaume étant mort cette même année, les Seigneurs sur lesquels il avait usurpé la ville de la Rochelle, s’en emparèrent. La Princesse Eléonore, répudiée par le Roi de France, & devenue Reine d’Angleterre, conserva les vastes États qui formoient sa dot; défirent y réunir la Rochelle, que son père avait possédé, elle en fit l’acquisition; elle augmenta les privilèges des habitants, & leur permit d’élire un Maire, un Sous-Maire, & soixante-seize Pairs pour le gouvernement de la ville. La Rochelle étoit alors sous la domination Angloise, & y resta jusqu’en 1224 : alors Louis VIII, sur le refus que fit Henri III, Roi d’Angleterre, de lui rendre soi & hommage pour le Duché de Guienne, affégea cette ville & la prit. Guillaume Guiart dit que les Rochelois, attendant des secours du Roi d’Angleterre, DE L'AUNIS. 327 --- Page 327 --- DESCRIPTION terre, reçurent une caffeette qu'ils croyoient pleine d'argent, dont ils avoient besoin pour foudoyer les troupes; mais l'ayant ouverte, ils furent bien surpris de n'y trouver que du son & des cailloux; piqués de cette tromperie, ils se rendirent aussi tôt au Roi de France. Voici comme cet ancien Poète chroniqueur s'exprime: Mut entre Englois à la Rochelle, Contans & harne nouvelle, Li Rois Henri leur ot tramise Une huche, & lot on la mise, De deniers pleine la cuidoient; Leur Serjans payer en devoient; Mais de bran rasée la virent, Et de pierres, quand ils l'ouvrirent (1). Par quoi tantois, sans plus attendre, Cil de léans s'allèrent rendre Au Roi de France, blancs & sauves, Les cors d'eux & choses sauves, Foi & léauté lui jurerèrent, Et Englois en la mer entrèrent, &c. La Rochelle resta sous la domination de la France jusqu'en 1360; elle fut alors, par le traité de Bretigni, donnée aux Anglois, avec trois millions d'écus d'or pour la rançon du Roi Jean, qui avait été fait prisonnier à la bataille de Poitiers. ( Ils trouvèrent, à l'ouverture, cette huche ou caffeette pleine de pierres & de son. Rasee de bran, peut aussi exprimer quelque chose de moins propre que du son. 328 --- Page 328 --- DESCRIPTION Quelques années après, en 1371, le Maire de la Rochelle, nommé Pierre Boudré, par patriotisme ou par mécontentement, excita les Bourgeois à la révolte contre la garnison Angloïse, & parvint à se rendre maître de tous les soldats & de la ville; il envoya ensuite des Députés au Connetable du Guefclin, pour lui offrir de remettre cette place sous l'obéissance du Roi de France; mais à de certaines conditions, dont les principales étoient, qu'on y établiroit une monnaie, avec les mêmes privilèges que celle qui étoit établie à Paris; & que jamais la ville ne seroit détachée du domaine du Roi. Ces conditions furent acceptées par le Connetable & par le Roi, qui voulut même accorder, par surérogation, la noblesse au Maire & aux Echevins, pour eux & leur postérité; le Connetable vint lui-même, au nom du Roi, prendre possession de la Rochelle. Cette ville eut un fort assez tranquille jusqu'au temps où les nouvelles opinions religieuses s'y introduisirent. Les nouveaux sectaires, d'abord cachés dans l'ombre du mystère, étoient bien loin d'exciter des troubles, ils vivoient dans la plus parfaite docilité. Les persécutions, les exécutions sanglantes auxquelles ils étoient exposés, les obligeoient de célébrer leurs cérémonies pendant la nuit, & dans des lieux souterrains; les noms des agrégés étoient écrits en chiffres; on n'osoit pas même admettre des femmes, dans la crainte d'une funeste indiscretion. Enfin l'exercice de la religion réformée étant toléré dans tout le royaume, les Protestants de la Rochelle, jusqu'alors inconnus, osèrent se montrer DE L'AUNIS. 329 --- Page 329 --- DESCRIPTION montrer, & célébrèrent leur Cène dans un lieu situé hors de la ville (1) : quoiqu'autorisés par la Cour, ils supportèrent pendant quelque temps avec patience les insultes des Catholiques. Dans la crainte que la Rochelle ne fût surprise pendant que les Protestans seroient au prêche, on leur permit de s'affembler dans cette ville ; ( Avant cette époque, on avait déjà vu à la Rochelle les nouveaux dogmes prêchés publiquement ; cette nouveauté parut pour la première fois, lorsqu'en 1553, Antoine de Bourbon & Jeanne la femme firent quelque séjour dans cette ville. Un Prêtre nommé David, du diocèse d'Agen, qui étoit à la suite du Roi de Navarre, prêcha sans surplis dans l'église de Saint-Barthelemi, & annonça la réforme ; ce sermon fit moins d'effet sur l'esprit du peuple, qu'une farce que le Roi & la Reine firent alors jouer publiquement. Dans cette farce, on représentait une femme mourante & en proie aux plus vives douleurs, qui demandoit du soulagement : différens Moines courent à son secours ; les uns portent des reliques, des indulgences ; d'autres revêtent la malade du scapulaire & de l'habit de Saint-François : ces reliques n'opéroient point. On annonce qu'un inconnu possède des remèdes spécifiques, mais qu'il est errant, persécuté & sans patrie, & qu'il fuit continuellement la lumière du jour ; on cherche, on trouve, & l'on amène cet inconnu qui s'approche de la malade, lui parle tout bas, & lui remet un petit livre qui contient d'excellentes recettes pour son mal. Bientôt cette femme est guérie ; elle vante l'efficacité du remède, invite les Spécateurs à s'en servir ; elle les avertit qu'il est chaud au toucher, & qu'il sent le fagot, & ajoute que c'est une énigme dont elle leur laisse à deviner le mot. Le peuple sentit facilement l'allusion. Part. III --- Page 330 --- DESCRIPTION mais ces assemblées n'eurent une certaine publicité qu'après le massacre de Vaffi. Alors les Protestants Rochelois, apprenant que leurs frères avoient été fi indignement massacrés par des Catholiques, ne crurent plus devoir garder de ménagements avec leurs concitoyens de cette religion. Cette cruauté donna naissance à plusieurs troubles : attaqués ou menacés de toutes parts, les Protestants cherchèrent enfin à se mettre en sûreté. Des Princes du Sang, de grands Capitaines, par animosité, par ambition ou par intérêt, embrassèrent leur défense & leur religion. Le Comte de la Rochefoucault, un des chefs les plus zélés de la nouvelle secte, fit plusieurs tentatives pour se rendre maître de la Rochelle. Dans la suite, le Capitaine Faget renouvela la même entreprise ; il s'empara de quelques fortifications ; mais il en fut bientôt repoussé, & ceux de la ville qui l'avoient secondé, furent pendus. Enfin la religion réformée devint la religion dominante de cette ville. En 1568, François Pontard de Treuil-Charais, qui avait adopté les opinions de la nouvelle secte, fut élu Maire ; il parvint à faire embrasser à tous les habitants la cause des Reformés, & livra au Prince de Condé la ville, qui, à cette époque, devint la place la plus formidable du parti Protestant. La nouvelle du massacre de Vaffi avait tiré les Protestants de l'état de crainte & d'humiliation dans lequel ils vivoient : mais les massacres DE L'AUNIS. 331 --- Page 331 --- DESCRIPTION cres affreux de la Saint-Barthélemy les excitèrent à la révolte; ceux qui échappèrent au poignard des affaffins, se réfugirent dans leurs plus fortes places; telles étoient Sancère, Montauban, la Rochelle, &c. un grand nombre de fugitifs vinrent dans cette dernière ville mettre leurs vies en sûreté, disposés à se venger vigoureusement de leurs lâches & cruels ennemis. La haine profonde des Rochelois contre la Cour & contre les prétendus défenseurs de la religion Catholique, n'étoit que trop bien fondée; ils étoient sur-tout indignés de la conduite de Charles IX, à qui, quelque temps avant les massacre, ils avoient donné des fêtes magnifiques, lorsque ce Roi séjourna dans leur ville; ils avoient reçu de lui des promesses d'une constante protection: ces promesses furent bientôt violées. Si les habitants de la Rochelle ne tombèrent pas sous le fer des affaffins, ce ne fut point par ménagement: la Cour avait envoyé des ordres, afin que le sacrifice fût accompli dans cette ville comme dans les autres places du royaume; mais ils ne purent être exécutés. Voici ce que Catherine de Médicis mandoit à M. de Strozzi, qui rassemblait alors un corps de troupes en Saintonge, en lui prescrivant de n'ouvrir sa lettre que le 24, août jour de Saint-Barthélemy. « Je vous averti que cejourd'hui 24 août, » l'Admiral & tous les Huguenots qui étoient > ici avec lui, ont été tués. Partant, advisez diligemment à vous rendre maître de la Rochelle, Xij --- Page 332 --- DESCRIPTION & faites aux Huguenots qui vous tomberont en mains, le même que nous avons fait à ceux-ci; gardez-vous bien d'y faire faute, d'autant que craignez à déplaire au Roi, Monsieur mon fils, & à moi, Catherine. Après tant d'attentats, les Protestants crurent devoir cesser d'obéir à un Prince qui affaiffait ses sujets, au lieu de les protéger; ils levèrent l'étendart de la révolte, & se préparèrent à soutenir un long siège. Entraînés par le zèle religieux qui fait tout braver, par la forte indignation que leur inspirèrent les crimes de leurs ennemis, ils montrèrent, pour se défendre, une ardeur, un héroïme dont il est peu d'exemples dans l'Histoire des Monarchies. Au mois de novembre 1572, le Duc de Biron investit la Rochelle; le Duc d'Anjou, frère du Roi, vint peu de temps après en former le siège. Les Rochellois, pendant cette guerre, montrèrent un courage extraordinaire; on ne pouvait contenir l'ardeur qui les transportait; chaque jour on voyait des Chevaliers sortir des remparts, & venir défier, en combat singulier, les Royalistes: ces sorties étaient si fréquentes, que le Conseil de la ville fit ordonner aux Militaires de s'en abstenir seulement pendant quatre jours: cet ordre ne put être observé. On vit des soldats descendre avec peine le long des murailles, dans les fossés, & venir chercher hors de la ville des ennemis à combattre. Dans le combat violent du 27 février 1573, les femmes Rocheloises, animées du même DE L'AUNIS. 333 --- Page 333 --- DESCRIPTION esprit, portoient des rafraîchissements à ceux qui combattoient, les excitoient par leurs cris, & soulageoient les blessés par des soins généreux. Une d'entre elles se présenta sur le champ de bataille, dépouilla un soldat qui venoit d'être tué, & s'en retourna parée de ses dépouilles militaires. On vit de ces faits singuliers dont l'Histoire n'offre que peu d'exemples. Au mois de décembre 1572, lorsqu'on commençait à bloquer la Rochelle, un moulin nommé la Braude, situé près des murs de la ville, appartenant au Capitaine le Normand, étoit gardé le jour par plusieurs soldats, & la nuit, comme le danger n'étoit pas encore pressant, on se contentoit d'y laisser une seule sentinelle. Cependant Strozzi, à la tête d'un détachement de Royalistes, vint une nuit, à la faveur du clair de lune, attaquer ce moulin; il fit braquer deux coulevrines pour le battre, & fit sommer la garnison de se rendre. L'unique soldat qui formoit cette garnison, par une témérité inouïe, résolut de défendre la place, & s'apprêta à soutenir le siège. Il tiroit à chaque instant des coups d'arquebuse sur les affaillans; & pour les confirmer dans l'opinion qu'il étoit accompagné de plusieurs autres, il se présentoit successivement dans divers endroits, contrefaisant la voix de plusieurs personnes. Du haut d'un ouvrage de fortification, le Capitaine le Normand, voyant son moulin affiégé, crioit à la sentinelle de tenir ferme, lui parloit comme si ce petit fort étoit défendu par une compagnie entière, & l'encourageoit, en lui annonçant qu'il alloit lui envoyer du secours. Cependant le soldat est sur le point d'être forcé; alors il capitule, & demande quartier pour lui & les siens; ce point lui est accordé: il met bas les armes, sort du moulin, & représente en lui seul la prétendue garnison. Strozzi, furieux d'avoir été joué, vouloit faire pendre ce soldat, qu'un Capitaine plus généreux auroit récompensé. Biron commua la peine, & il fut condamné aux galères, d'où il se sauva. Ce soldat, dont le nom méritoit bien d'être conservé, étoit de l'île de Ré, & Chaudronnier de son métier (1). La ville essuya trente mille coups de canons, ce qui étoit fort considérable dans ce temps-là; soutint neuf grands assauts, plus de vingt autres moins considérables, & près de soixante-dix mines. Les habitans, réduits aux horreurs d'une cruelle famine, se défendoient encore avec une fermeté héroïque, & sembloient fort éloignés de se rendre. Le Prince qui commandoit à ce siège, fut alors élu Roi de Pologne; l'empress ( Parmi plusieurs autres actions héroïques de ce siège, on doit sur-tout remarquer celle-ci: Le Duc d'Anjou, revenant de visiter une mine, passa dans un endroit découvert; un soldat de la place l'aperçut & le coucha en joue. Hubert de Vins, Écuyer de ce Prince voit le péril dont son maître est menacé, il se met aussitôt devant lui, & reçoit le coup au travers du corps; il eut le bonheur de guérir de sa blessure, & de jouir longtemps de la gloire d'un si courageux dévouement. DE L'AUNIS. 335 --- Page 335 --- DESCRIPTION sement d'aller prendre possession de son nouveau Royaume, & sans doute le dégoût d'un siège qui avait duré près de huit mois, & où environ vingt-cinq mille hommes avaient péri inutilement, lui firent hâter la conclusion d'un traité avec les Rochelois, par lequel ils demeurèrent maîtres absolus de la ville. Glorieux d'avoir résisté à tant d'efforts, les habitants de la Rochelle n'en furent que plus disposés à l'indépendance; on fit alors courir par toute la France des Vaudevilles, où ils lisoient ces vers : Les Rochelois ont planté Le glorieux fondement De l'antique liberté. Ce siège coûta des sommes immenses; un grand nombre de braves Capitaines y perdirent la vie. On a même dit que Catherine de Médicis y avait convoqué tous les plus grands Seigneurs du royaume, dans le dessein de les exposer à la mort, & de s'en défaire. « On sait même, dit un Ecrivain du temps, le conseil qui y fut tenu d'y célébrer une autre Saint-Barthélemy, en quoi étoient compris le Roi de Navarre, le Prince de Condé, les Ducs de Longueville & de Bouillon, M. le Maréchal de Cossé, les sieurs de Biron, de Strozzy, Colonel de l'Infanterie, & plusieurs autres qui haïradoient tous les jours leurs vies aussi avant que nuls autres; & tout suivant les mémoires & instructions de la Reine mère, & de son Comte de Retz, &c. ». Y iv --- Page 336 --- DESCRIPTION Montluc, l'ennemi le plus acharné des Protestans, constamment dévoué aux volontés de la Reine, ne doit pas être suspect en cette occasion; il semble, en parlant de ce siège, confirmer ce qu'on vient de lire : « Etant arrivé, dit-il (devant la Rochelle), je fus étonné d'y voir tant de gens de diverses humeurs qui eussent été bien marris qu'elle eût été prise... Je ne veux pas m'amuser à écrire ce qui fut fait là... & ne veux mef dire de personne ». La politique cruelle & incertaine de la Cour, les massacres exercés sur les Protestans, & leur succès à la Rochelle & ailleurs, rehaussèrent considérablement leur parti, & abbattirent celui du Roi (1). Les Catholiques tentèrent plusieurs fois, non par la force ouverte, mais par des moyens artificieux de s'emparer de la Rochelle ; enfin, sous Louis XIII, l'infraction aux traités, les menées secrètes du Capucin Joseph, l'ambition du Cardinal de Richelieu, le zèle outré du Duc de Rohan (2), les amours du Duc de Buckin- ( Pour montrer dans quel état se trouvoient les affaires de la Cour après les massacres, il suffit de citer les expressions d'une lettre écrite de Périgueux au Duc d'Alençon, le 13 mars 1574, par André de Bourdeille, Sénéchal du Périgord, que Charles IX avait chargé de s'informer secrètement de l'état de la province : Si le Roi, la Reine & vous, ne pourvoyez autrement que par le passé (aux troubles de l'état), je crains de vous voir aussi petit compagnons que moi. ( Il est constant que, dans les mouvements du Duc de Rohan, les Protestans des Cévènes, du bas Languedoc, DE L'AUNIS. 337 --- Page 337 --- DESCRIPTION gham, & son animosité contre le Cardinal, causèrent un nouveau siège de cette ville, aussi violent, plus long & plus décisif que le précédent. du pays de Foix, de la Rochelle, &c., auraient, en cette occasion, souffert patiemment les infractions que la Cour avait faites aux traités, & n'auraient point pris les armes contre le Roi. Ce Duc fut obligé, comme il le raconte dans ses Mémoires, de parcourir tous ces pays, de déterminer les uns par des promesses, d'autres même par la force, & de flatter le plus grand nombre par l'espoir d'un triomphe certain, & de la pleine exécution de l'édit de Nantes. Les Rochelois, quoique menacés depuis longtemps d'un siège, eurent beaucoup de peine à se décider à la guerre. Lorsque pour la première fois le Duc de Buckingham, arriva avec une armée considérable pour soutenir leur parti, & que sa flotte se fût présentée à la rade de la Rochelle, les habitants fermèrent les portes pour empêcher que personne ne vint de sa part. Le Duc de Soubise, frère du Duc de Rohan, fit tout ce qu'il fallait en cette occasion pour porter les habitants de la Rochelle à recevoir le secours qui leur était envoyé par l'Angleterre, & ce ne fut qu'après des protestations d'obéissance au Roi & après des hostilités déjà commises par les troupes Royales, qu'ils se déterminèrent à se défendre. Le Duc de Rohan, entraîné par le zèle de sa religion, n'envisageait que l'infraction aux traités, & la nécessité de maintenir les Protestans dans leurs droits, sans penser à la foibleille de leur parti, & au peu d'activité des troupes Angloises, conduites par le Duc de Buckingham. Il était d'ailleurs animé personnellement par les arrêts du Parlement de Toulouse, qui avait déclaré son frère criminel de lèse majesté, & qui l'avait lui-même condamné à être tiré à quatre chevaux, avait mis sa tête au prix de cinquante mille écus, & avait promis la noblesse à celui qui l'assassinerait. 338 --- Page 338 --- DESCRIPTION Le 10 août 1627, le Duc d'Angoulême commença le siège de la Rochelle. Les habitants, qui avaient d'abord marqué beaucoup de répugnance à s'armer contre le Roi, se déterminèrent enfin à la plus opiniâtre résistance. Guiton fut élu Maire de cette ville; ce valeureux & expérimenté Capitaine dit aux habitants assemblés, en tenant à la main un poignard : « Je ferai Maire, puisqu'absolument vous le voulez, mais c'est à condition qu'il me fera permis d'enfoncer ce fer dans le sein du premier qui parlera de se rendre; je confens qu'on en use de même envers moi, dès que je proposerai de capituler, & je demande que ce poignard demeure tout exprès sur la table de la chambre de nos assemblées ». Le Roi, Monsieur le Duc d'Orléans, le Cardinal de Richelieu qui était l'âme de ce siège, le Duc d'Angoulême, le Maréchal de Baffompierre, le Duc de Schomberg, enfin tous les Généraux les plus renommés se trouvèrent au camp de la Rochelle. On fit faire autour de la ville une ligne de circonvallation qui occupait l'espace de trois lieues; on y construisit des forts & des redoutes. Le feu de l'artillerie fut violent de part & d'autre sans succès. Aucun secours ne pouvait facilement arriver aux affiégés du côté de terre; les troupes royales formoient de ce côté un cordon impénétrable; le port seul offrait un abord assez facile aux Anglois, dont la flotte avait abordé à l'île de Ré, & favorisait de temps en temps l'entrée des vivres & munitions dans DE L'AUNIS. 339 --- Page 339 --- DESCRIPTION la place. On sentit que l'ouverture de ce port rendroit toujours inutiles les forces considérables de l'armée du Roi; les moyens de séduction, déjà plusieurs fois employés, soit auprès du Duc de Buckingham qui commandait les Anglois, soit auprès de quelques habitants de la Rochelle, n'ayant eu aucun succès, on se détermina tout naturellement à fermer ce passage aux vaisseaux (1). Ce projet offrait des difficultés qui parurent d'abord infurmontables; la largeur de cette entrée était très-considérable, & les flots de la mer s'y succédaient avec une impétuosité décourageante. Pompée Targon, célèbre Ingénieur Italien, effaya de fermer ce passage en y enfonçant des pieux; mais ce moyen fut impraticable: on ne savait quel parti prendre, lorsque Clément Metezeau, Architecte, vint offrir le projet d'une digue qui fut adopté; il se chargea de l'exécution, que chacun regarda comme impossible: Jean Tiriot, aussi Architecte, le seconda dans ce grand ouvrage (2). ( Des Historiens adulateurs, soldés par le Cardinal de Richelieu, & d'autres qui sont venus après, n'ont pas manqué de dire que ce Ministre s'était couvert de gloire en imaginant de fermer ce passage. On n'a pas de gloire à chercher à réparer un mal évident; c'est à l'Ingénieur qui exécuta la fameuse digue, & non pas au Cardinal qui la défira, qu'appartient l'honneur de ce grand ouvrage; avec un homme de tête, de l'argent & des bras, le plus petit génie peut faire exécuter de grandes choses. ( Clément Metezeau était natif de Dreux, Foucault 340 --- Page 340 --- DESCRIPTION Il s'agissait de fermer ce port qui avait sept cent quarante toises de largeur, dans lequel les vagues se précipitaient avec violence, surtout pendant l'orage. On enfonça dans la mer, depuis la pointe de Corelle jusqu'au Fort-Louis, un double rang de poutres distantes l'une de l'autre de douze pieds; d'autres poutres aussi fortes les liaient en travers, & formoient ensemble des caisses qui furent remplies de grosses pierres sèches auxquelles le limon & la vase servaient de ciment. Cette digue avait par le bas douze toises de largeur; comme du son gendre, Avocat au Grand Conseil, fit, à son honneur, ces quatre beaux vers qui pouvaient donner de la jalousie au Cardinal : Haretico palmam retulit Meteus ab hoste, Cum Ruppellanas aggere cinxit aquas. Dicitur Archimedes terram potuisse movere; Aquora qui potuit fistere, non minor est. Bassompierre, qui commandait une armée particulière au siège de la Rochelle, & qui, dans le journal de sa vie, a écrit, jour par jour, tout ce qui se passait d'un peu considérable dans le camp, parle du projet de la digue de manière à faire croire que le Cardinal de Richelieu n'y avait eu presque aucune part. « Deux » Maistres Maçons ou Architectes de Paris, dit-il, l'un « nommé Metezeau, & l'autre Tiriot, vinrent proposer de faire une digue à pierres perdues, dans le canal » de la Rochelle, pour le boucher. M. le Cardinal me les envoya, & j'approuvai leur dessein, qui avait été déjà proposé au Roi par Beaumont ». DE L'AUNIS. 348 --- Page 348 --- DESCRIPTION côté de la mer elle formoit un glacis, sa largeur, dans la partie supérieure, n'étoit que de quatre toises. Aux deux extrémités de cette digue, on éleva deux forts; au milieu, on laissa une ouverture pour donner paffage aux marées: mais pour empêcher les ennemis de pénétrer par cette ouverture, on en rendit l'entrée impraticable, en y faisant couler à fond quarante vaisseaux remplis de pierres maçonnées, & en enfonçant plusieurs gros pieux dans la mer. Cette digue étoit si élevée, que dans les plus grandes marées on y paffoit à pied sec. Cet étonnant ouvrage ne fut achevé qu'au bout de six mois de travail & de fatigues; il étoit défendu par plusieurs batteries de canon, établies sur la terre ferme, & par deux cents vaisseaux de toutes grandeurs, qui bordoient le rivage. Bientôt les effets de ce grand ouvrage se manifestèrent. Les Rochelois, qui jusqu'alors avoient tiré leurs provisions par mer, la communication étant arrêtée de ce côté-là, ne purent plus recevoir de secours étrangers; le défaut de vivres & de munitions commença à se faire sentir. Deux fois les Anglois s'approchèrent pour ravirailler la place, mais ils furent promptement repoussés. Le Duc de Buckingham, dégoûté du mauvais succès de ses tentatives, abandonna enfin les Rochelois, après avoir fait très-peu de chose pour eux, & encore moins pour sa gloire. Les différentes sorties des habitants, les petits 342 --- Page 342 --- DESCRIPTION combats tant sur terre que sur mer, n'avoient produit de part & d'autre aucun avantage réel; les divers projets de s'introduire dans la place, de l'attaquer, furent tous jugés impraticables (1) : tous les efforts de l'armée Royale devenoient inutiles; la digue seule triompha des Rochelois. Les vivres commençaient à devenir rares dans la ville; les habitans furent bientôt réduits à ne se nourrir que d'herbes ou de coquillages; les plus riches mangeaient du cuir & du parchemin bouilli avec de la graisse; chaque jour la famine enlevoit un grand nombre de soldats ou de citoyens. Douze mille personnes étoient mortes de faim, & plusieurs maisons étoient remplies de cadavres : la nourriture, les forces manquaient; mais le courage ne manquait pas. Le ( Parmi ces projets, il faut remarquer celui que proposa le Frère Joseph; il prétendit qu'il étoit possible de s'introduire dans la place par un égout de latrines; le Roi se laissa même persuader par les discours de ce Capucin, & chargea Pontis de cette expédition. Pontis obéit, comme il le raconte dans ses Mémoires; mais il trouva le projet absolument inexécutable, & eut à cet égard une querelle assez vive avec le Frère Joseph, qui fut blâmé de s'être mêlé d'un métier où il n'entendait rien. Ce devoit être une plaisante chose, de voir ce Capucin au milieu des soldats & des Généraux, sermonnant les uns, confessant les autres, donnant des avis à tous, toujours environnés d'espions que le Cardinal soudoyoit; les interrogeant, décidant de tout; allant & venant par-tout d'un air mystérieux & capable, & imitant parfaitement la mouche du coche. DE L'AUNIS. 343 --- Page 343 --- DESCRIPTION Maire Guiton, dont nous avons parlé, vit un un homme exténué par la faim. Il n'a plus qu'un soufflé de vie, lui dit quelqu'un. En étés-vous surpris? répondit-il; il faudra bien que nous en venions là, vous & moi, si nous ne sommes plus secourus; on lui observa en même temps que la faim emportait tous les jours une si grande quantité d'habitans, que bientôt il n'en resserrait plus. Eh bien, reprit-il, il suffit qu'il en reste un pour fermer les portes (1). ( Dans cette extrémité, les habitants prirent la résolution rigoureuse de se défaire des bouches inutiles; ils firent, pendant une nuit, assembler une grande multitude de femmes, d'enfants, de vieillards; & sans écouter leurs plaintes, ils les mirent hors de la ville. Ces malheureux allèrent se jeter dans les bras de leurs ennemis qui les repoussèrent à coups de fusil; puis ils se réfugierent dans des prairies voisines pour en brouter l'herbe; mais aussi tôt on la fit faucher, de crainte qu'ils n'en mangeassent encore. Ce trait d'inhumanité toucha les Rochelois, qui, malgré l'assurance directe, ouvrirent à ces malheureux les portes de la ville. La famine force de nouveau, vers la fin du siège, plusieurs habitants de venir implorer la miséricorde des soldats; on les repoussait toujours avec la même rigueur. L'Auteur de l'Histoire du ministère du Cardinal de Richelieu, & qui est toujours son très-humble apologiste, avoue que dans ces occasions « on dépouillait les hommes tous » nus, & on mettroit les femmes en chemise, les forcent en cet état, à coups de fouet & de fourchettes, « de s'en retourner ». Cette cruauté ne doit pas être attribuée à quelques parties des troupes royales; elle fut résolue au conseil du Roi, où assistait les principaux de l'armée, le Cardinal de Richelieu & le Capu- 344 --- Page 344 --- DESCRIPTION Tel étoit le courage opiniâtre de ce Maire & de ses soldats, qui, pouvant à peine soutenir leurs mousquets, songeoient à mourir plutôt qu'à se rendre; il ne leur restoit plus qu'un souffle de vie, lorsque le 28 octobre 1628, les Rochelois qui étoient sur les vaisseaux des Anglois & ceux de la ville, députèrent dans le même temps pour demander à capituler, après avoir soutenu un siège de quatorze mois & dix-huit jours. Les articles de cette capitulation portoient, que le Roi pardonnoit aux Rochelois, les rétablissoit dans leurs biens, & leur accordoit l'exercice libre de leur religion; que les Capitaines & les Gentilshommes sortiroient de la ville l'épée au côté, & les soldats un bâton blanc à la main, après qu'ils auroient juré de ne porter jamais les armes contre le service du Roi. Les troupes royales prirent possession de la ville le 30 octobre, & le premier novembre Louis XIII y fit son entrée; les fortifications furent démolies, les fossés comblés, les habitants désarmés & rendus taillables, l'échevinage & la communauté de ville abolie à perpétuité. Cette conquête coûta quarante millions au Roi. Si le siège que les Rochelois soutinrent en tein Joseph. Louis XIII étoit pourtant le fils d'Henri IV, qui, dans une semblable occasion, pendant qu'il tenoit Paris assiégé, donnoit du pain à ses ennemis, que la faim saisoit sortir des murs de cette ville; mais Henri IV agissoit d'après son cœur, & Louis XIII n'agissoit ici que d'après le cœur de Richelieu. 1573 DE L'AUNIS. 345 --- Page 345 --- DESCRIPTION 1573, fit triompher le parti Protestant, celui-ci causa presque entièrement sa ruine. DESCRIPTION. Après cette victoire, le bon Roi Louis XIII s'empressa d'établir dans la Rochelle un grand nombre de monastères, & cette ville fut bientôt peuplée de Moines de toutes les couleurs, qui se tourmentèrent pour faire des conversions. La religion réformée se soutenait toujours avec distinction, & son culte public y fut permis jusqu'à l'époque honteuse de la révocation de l'édit de Nantes. Alors on employa, non des Moines, mais des soldats pour convertir les Protettans. Dans le tableau général de la province nous parlons de ces persécutions indignes du siècle de Louis XIV, & qui ternirent la fin de son règne (1). La Rochelle, dépouillée de ses fortifications, par Louis XIII, restoit sans défense; Louis ( Les zélés Catholiques firent alors éclater vivement leur animosité; il seroit trop long de rapporter tout ce qui a été dit à cet égard. Nous nous bornerons à raconter l'anecdote suivante : Le Lieutenant de Roi vendit aux paroissiens de Saint-Barthélemy la cloche du temple des Protettans. Pour punir cette cloche d'avoir servi à convoquer des Hérétiques à la prière, & la purger des habitudes qu'elle avait pu contracter avec des infidèles, on la fouetta fort dévotement. On ajoute que lorsque le Lieutenant de Roi voulut en demander le payement, on lui répondit que cette cloche avait été huguenote, qu'elle était nouvelle convertie, & qu'en cette qualité elle devait jouir du délai de trois ans, accordé aux nouveaux convertis pour payer leurs dettes. Partie III. --- Page 346 --- DESCRIPTION XIV, pour mettre cette ville hors d'insulte, y fit construire, par le Maréchal de Vauban, de nouvelles fortifications; elles consistaient en dix-neuf grands bastions & huit demi-lunes, enveloppées d'un fossé & d'un chemin couvert; du côté du port, l'enceinte est fermée par une muraille épaissie, sur laquelle est un petit bastion; le reste est flanqué de tours rondes à l'anrique, qui servent de magasins; on trouve aussi aux environs de la place, & à une plus grande distance du côté de la mer, plusieurs petits forts qui en défendent les approches. La porte de l'horloge est une des plus remarquables de cette ville; elle est composée d'une arcade qui en formoit deux. En 1672, un Architecte nommé Moyse, parvint à supprimer le pilier du milieu qui supportoit toute la maçonnerie; il fut démoli sans nuire à la solidité de l'ouvrage: ainsi, de deux arcades on en a fait une très-vaste & très-élevée; au dessus de cette arcade, du côté du Havre, on voit les armes du Roi accompagnées d'un soleil, devise de Louis XIV, avec cette inscription: Nec pluribus impar, Ludovico XIV, Regum omnium terra marique potentissimo, feliciter regnante, porta haec maritima a seculo impervia patuit anno 1672. La grosse horloge qui est au dessus de cette porte étoit d'une construction fort ancienne; en 1745, on en abattit la charpente, & on éleva sur le massif de la tour une construction car- DE L'AUNIS. 347 --- Page 347 --- DESCRIPTION rée, en pierres de taille, décorée d'un ordre d'architecture, & terminée par un dôme. La Porte royale, commencée en 1716, & finie en 1723, est ornée de colonnes doriques; on y voit le butte de Louis XIV, sculpté par le célèbre Girardon. La Porte Dauphine a été élevée en 1699; on y voit l'ordre toscan, & les armes du Roi sculptées par Louis Buirette: au dessus du fronton on lit l'inscription suivante: Pace ubique partâ, restitutâ marium ac commerciorum libertate, Ludovicus Magnus hanc portam extruxit, anno 1699. L'hôtel-de-ville est un ancien bâtiment dont la façade est décorée de beaucoup de sculptures & d'un porche formé de colonnes toscanes; au dessus règne l'ordre ionique. Au dessus de l'escalier est la statue d'Henri IV, fort ressemblante à ce Roi, le bien bon ami des Rochelois, comme il le disoit lui-même. La Place des petits bancs, située dans un des plus beaux quartiers de la ville, est entourée de maisons assez bien bâties; au milieu est une fontaine, qui, parce qu'elle fut construite lors de la naissance du Dauphin, fils de Louis XIV, a reçu le nom de fontaine Dauphine. Cette fontaine est de figure octogone; sur une de ses faces on voit les armes de ce Prince, & son butte au dessus. Z ij --- Page 348 --- DESCRIPTION Cette fontaine étoit autrefois chargée de grandes tables de bronze, qui représentait les principales actions du dernier siège de la Rochelle, avec des inscriptions qui rappelaient le souvenir de la rebellion, de la réduction, & de la capitulation de cette ville; elles parurent outrageantes aux habitans. En 1718, quelques particuliers, écoutant moins la prudence que le patriotisme, les enlevèrent pendant la nuit. On fit de vaines perquisitions pour découvrir les auteurs de cette action hardie, ou plutôt, par une politique fage, l'enlevement de ces inscriptions fut secrètement ordonné, afin de faire disparaître, sans compromettre l'autorité royale, un monument injurieux pour les Rochelois. Ce qui confirmerait cette opinion, c'est qu'en la même année, le Roi établit à la Rochelle un corps de communauté, & un hôtel-de-ville, composé d'un Maire, de quatre Echevins & de dix Conseillers de ville : on peut présumer que cette faveur fut accompagnée de la permission tacite d'enlever les inscriptions de la fontaine. La place d'armes, nommée Place du château, est une des plus belles du royaume, elle est d'une grande étendue; sa forme est un carré presque régulier, dont trois côtés sont bordés de plusieurs rangées d'arbres; on y voit une belle fontaine. De cette place, on jouit de la vue magnifique & animée qu'offrent le port & la rade, toujours couverts de vaisseaux de diverses nations. On voit quelques autres places, comme celle DE L'AUNIS. 349 --- Page 349 --- DESCRIPTION de Barentin, ainsi appelée du nom d'un Intendant qui la fit construire en 1740. Le Port est un des plus sûrs que l'on connoisse, & des mieux situés pour le commerce; cependant les vaisseaux de grandes charges ne peuvent être admis dans le bassin. Le port est défendu principalement par un ouvrage à corne, appelé de Tadon, qui a sa porte couverte d'une demi-lune, & qui est retranché par deux autres demi-lunes. Le bassin qui s'avance dans l'intérieur de la ville, d'environ deux cents toises en longueur, a son entrée défendue par deux belles tours gothiques, appelées, l'une la tour de S.-Nicolas, l'autre la tour de la Chaîne; ces tours qui, anciennement, étoient destinées à défendre la ville & le port, sont aujourd'hui dans un état de ruine. Au delà de ce bassin, & en dehors de ces deux tours, est le Port proprement dit; il est formé par deux pointes de terre, & s'étend à plus d'une lieue; c'est à travers ce port, & à une distance d'environ sept cents toises de la ville; que fut construite la fameuse digue dont nous venons de parler; on la voit encore lorsque la mer se retire. L'homme le moins susceptible d'émotion se sent frappé d'étonnement à la vue de cette merveilleuse construction; qu'on se figure une digue de plus d'un quart de lieue de longueur, élevée au milieu des flots qui la heurtent continuellement avec impétuosité, & qui, depuis Z iij --- Page 350 --- DESCRIPTION plus de cent soixante ans, a résisté à des forces aussi puissantes, & on aura l'idée de ce grand ouvrage. Lorsque la mer est basse, on peut encore se promener dessus cette digue; au milieu est une ouverture d'environ deux cents pieds, par où les vaisseaux entrent dans le port; cette ouverture se ferme par une chaîne tendue à travers; à chaque côté on avait élevé une tour dont il ne reste plus que des vestiges. Au-delà du port est la rade où les plus grands vaisseaux jettent ordinairement l'ancre; ils y sont à l'abri des vents du sud-ouest, par les îles de Ré, d'Oléron & d'Aix. Ces trois îles offrent de la pointe du port une superbe perspective. L'Académie royale des Belles-Lettres de la Rochelle fut établie en 1734. L'Abbé Venuti en fait mention dans son poème italien, intitulé, Il triomfo litterario della Francia. Voici la traduction de trois vers consacrés à cette Société : « La Rochelle, j'augure que tu parviendras » au sommet de la gloire, toi, que je vois « posséder tant de beaux esprits ». COMMERCE. Le commerce principal de la Rochelle se fait presque tout par mer, ses armements & cargaisons sont le plus ordinairement destinés pour les Colonies françaises de l'Amérique; ce commerce consiste en sel, DE L'AUNIS. 351 --- Page 351 --- DESCRIPTION vins, eaux-de-vie, chanvre, graines de lin & autres marchandises quelconques, de France des Colonies, de Hollande, d'Espagne, du Portugal, de l'Angleterre, de l'Ecosse, &c. POPULATION. Cette ville contenait, dit-on, lors du siège fait par le Duc d'Anjou en 1573, plus de soixante mille habitants; au siège fait en 1628 par Louis XIII, ce nombre se trouvait réduit à vingt-huit mille; aujourd'hui on ne compte dans la Rochelle qu'environ dix-sept mille habitants, parmi lesquels font à peine deux mille Protestants. L'échec qu'ont éprouvé ceux de cette religion sous le règne de Louis XIII, les persécutions qu'ils ont essuyées sous celui de Louis XIV, ont considérablement contribué à cette dépopulation. L'ÎLE DE RÉ. Cette île est située dans l'Océan, à deux lieues de la Rochelle, & à mille quatre cents toises de la terre ferme; elle dépend du gouvernement d'Aunis, de l'élection & du diocèse de la Rochelle, & du Parlement de Paris. On croit que l'île de Ré, dont le nom latin est infula Rea ou Reacus, a été ainsi nommée, parce qu'autrefois on y reléguait les criminels. Cependant on voit dans une charte de Charles le Chauve, de l'an 845, le nom de cette île exprimé par infula Rodi, ce qui détruit l'étymologie qu'on lui donne. DESCRIPTION. Cette île a treize mille Z iv --- Page 352 --- DESCRIPTION toifes de longueur sur trois mille quatre cents dans sa plus grande largeur, & environ trente mille toifes de circonférence. A l'extrémité la plus occidentale de l'île, est la Tour des baleines, du haut de laquelle on jouit d'une belle vue; elle est surmontée d'un petit dôme construit en verre, & affujetti par des barres de fer très-solides. Au commencement de chaque nuit on élève sous ce dôme un assemblage de réverbères, qui, tous réunis, forment une très-grande lumière que l'huile alimente, & qui sert de reconnoissance aux vaisseaux qui approchent de ces parages. La ville de Saint-Martin est le chef-lieu de cette île; elle fut long-temp: affiégée par les Anglois, commandés par le Duc de Buckingham, lorsque Louis XIII fit le siège de la Rochelle. Cette ville étoit alors bien peu considérable; Louis XIV la fit agrandir & fortifier d'une nouvelle enceinte, suivant la méthode de M. de Vauban; elle est composée de six grands bastions & de cinq demi-lunes, de fossés & de chemins couverts. La citadelle commande la ville, le port & la campagne. C'est un carré très-régulier défendu par quatre bastions, trois demi-lunes & une demi contre-garde, le tout entouré, excepté du côté de la mer, d'un fossé féc, & d'un chemin couvert, revêtu comme tout le reste. Dans le fossé de cette citadelle, on remarque un ouvrage singulier; c'est une cuvette ou petit fossé plein d'eau, bien entretenu & bien régulier; le devant de trois des courtines de cette citadelle DE L'AUNIS. 353 --- Page 353 --- DESCRIPTION est occupé par une espèce de fausse braye, ouvrage qui ne se trouve, à ce qu'on croit, qu'en cette seule citadelle. Le quatrième côté fait face à la mer, & est occupé par un petit port & un grand quai qui règne le long des faces des bastions; l'entrée de ce port est défendue par un éperon en forme de demi-lune. La ville de Saint-Martin est petite & jolie; elle fut bâtie à la place d'un ancien monastère de l'ordre de Saint-Benoît, fondé en 735, par Eudes, Duc d'Aquitaine, & par Valtrude sa femme; ils y furent tous les deux enterrés. C'est dans ce même monastère que Hunold, fils du Duc Eudes, après avoir fait une paix forcée avec Carloman & Pepin, après avoir, contre son ferment, fait crever les yeux à son propre frère (1); avoir abdiqué ses États en faveur ( Après la paix, Hunold invita son frère Hatton, qui n'avait point, dans la guerre, embrasée son parti, à venir à sa Cour, & lui promit avec ferment qu'il ne lui ferait aucun mal. Hatton, comptant sur la promesse solennelle de son frère, vint auprès de lui avec confiance; mais à peine fut-il arrivé, qu'Hunold, sans égard aux liens du sang, à la religion du ferment, se saisit de sa personne, lui fit crever les yeux, & l'enferma dans une étroite prison. Ce fut quelques jours après qu'Hunold abdiqua sa couronne, & prit l'habit monastique. Vingt-quatre ans après, ce Moine ayant appris que son fils avait été dépouillé de ses États & assassiné par Pepin, sortit de son couvent, oublia ses vœux, rappela sa femme auprès de lui, s'arma contre le vainqueur & l'assassin de son fils, & fut vaincu à son tour. 354 --- Page 354 --- DESCRIPTION de son fils Waifre, & enfermé sa femme dans un couvent, se retira du monde & embrassa la vie monastique. Ce monastère fut ruiné dans la suite par les Normands, & il ne subsistait plus l'an 845. En 1730, en creusant les fondemens d'un nouveau corps de logis pour le Gouverneur de l'île de Ré, on découvrit le tombeau d'Eudes, fondateur de cette abbaye; dans ce tombeau on trouva une couronne de cuivre très-simple, & assez semblable à quelques-unes de Charles le Chauve; elle est gravée au commencement du tome IV des Monumens de la Monarchie française, par Dom Bernard de Montfaucon; une partie du crâne tenait à cette couronne, qui offrait encore, en quelques endroits, des restes de dorure, & des pierres que l'humidité avaient rendues ternes. L'île de Ré est défendue par plusieurs forts; celui de Laprée, situé dans la partie orientale de l'île, a été construit pour défendre l'entrée du Pertuis-Breton; c'est ainsi qu'on appelle le grand passage qui se trouve entre cette île & les côtes du Poitou. Le fort de Sablanceaux défend le passage appelé le Pertuis d'Anthioche; il est situé sur un rocher presque à la pointe de la partie la plus orientale & la plus voisine de la terre ferme de cette île. Le fort de Martray est sur la côte méridionale, & dans la partie occidentale de l'île de Ré. DE L'AUNIS. 355 --- Page 355 --- DESCRIPTION Cette île produit abondamment du sel, & du vin qui est d'une qualité médiocre; on en fait de l'eau-de-vie & de la fenouillette excellente; on n'y recueille ni blé ni foin; les arbres y sont rares. Cette apparence d'aridité n'empêche pas les habitants d'être riches; l'abondance des sels qu'ils retirent des marais, la situation heureuse de l'île, & la sûreté de ses ports y attirent sans cesse un grand nombre d'étrangers & de vaisseaux de plusieurs nations; mais ce qui contribue beaucoup à l'aisance dont jouissent ces insulaires, c'est qu'ils ne payent point de taille, parce que leur île est réputée terre étrangère, & qu'elle jouit d'ailleurs de privilèges qui l'en exemptent; il y a néanmoins un bureau pour la perception des droits sur le sel. L'ÎLE D'AIX. Petite île, située près de la côte du pays d'Aunis dont elle dépend, à une lieue d'Oléron, à trois de la Rochelle, & à trois & demie de Rochefort. Cette île a environ cinq cent cinquante toises de longueur sur cent trente de largeur. Il y a des vignes, des pâturages. Le bourg d'Aix, qui est le seul de cette île, est très-bien fortifié; les ouvrages ont été construits d'après les dessins de M. de Montalembert; le fort est un octogone qui commande la rade & toute l'île. SURGÈRES. Fort joli bourg de l'Intendance & de l'élection de la Rochelle, à six lieues de cette dernière ville, & à quatre de Rochefort. 356 --- Page 356 --- DESCRIPTION Surgères est située sur les bords d'une petite rivière, dans un pays fertile en blé, en vins, en toutes sortes de fruits & en pâturage. C'est une ancienne baronne du pays d'Aunis, qui a été possédée, depuis le onzième siècle jusqu'au milieu du quatorzième, par la maison de Maingot. Ce bourg, qu'un ancien titre de 1333 qualifie de ville, était nommé Surgeriis, castrum Surgeriarum. Le château fut démoli par ordre de Louis XI. Charles VIII, son successeur, donna à Henri de Levis & à Antoinette de Clermont sa femme, la permission de le reconstruire; & pour aider à subvenir aux frais d'une si grande dépense, il leur accorda le privilège de faire sortir du royaume mille tonneaux de blé sans payer aucun droit pendant dix ans. Le plan de ce château est à peu près de forme ovale; il est flanqué de plusieurs tours; & l'enceinte est presque entièrement revêtue de pierres de taille. L'église, sous le titre de Notre-Dame, est moderne; les Protestants ruinèrent l'ancienne dont on voit encore le frontispice; le clocher, de forme pittoresque, présente un dôme exagone, soutenu par des colonnes accouplées. Au pied du château, vers le sud, coule la petite rivière de Surgères, qui se décharge dans la Charente, à la chaussée de Charas. On a proposé plusieurs fois de la rendre navigable jusqu'à Marancenne, pour faciliter le transport des denrées à Rochefort; mais ce projet n'a pas été exécuté. Plusieurs Rois ont passé ou séjourné à Sur- DE L'AUNIS. 357 --- Page 357 --- DESCRIPTION gères ; & ce lieu, à beaucoup d'égards, a participé aux grands événements qui ont troublé le pays d'Aunis. La dévotion des habitans fut, au commencement du douzième siècle, le sujet des plaintes de Geoffroi, Abbé de Vendôme, qui avait alors le patronage de l'église de Notre-Dame de Surgères ; il reprochait à Pierre de Soubise, Evêque de Saintes, d'enlever, au préjudice des Religieux de Vendôme, les offrandes des fidèles de Surgères, & il le menaçait de l'indignation du Pape. La maison de Surgères, comme nous l'avons remarqué, est fort ancienne ; elle a fourni quelques personnes célèbres. Hélène de Surgères, une des filles de la Reine Catherine de Médicis, devint l'objet des chants du fameux Ronsard, qui, suivant l'Auteur de la vie, « couronna ses œuvres par les vertus, beautés & rares perfections d'Hélène ». Voici quelques vers où ce vieillard amoureux parle de son Hélène, qu'il appelle mal à propos Saintongeoise. Dellus ma rombe engravez mon soucy, En mémorable écrit. D'un Vendômois le corps repose ici, Sous les myrthes, l'esprit. Comme Paris, là-bas faut que je voise, Non pour l'amour d'une belle Grégeoise, Mais d'une Saintongeoise. Deux Vénus, en avril, de même Déité, Naquirent, l'une en Cypr & l'autre en la Saintonge, La Vénus Cyprienne est des Grecs le mensonge, La chaste Saintongeoise est une vérité (1). Ronfard consacra, dans une de ses terres, une fontaine à son héroïne, « laquelle dit son Commentateur, garde encore aujourd'hui » son nom, pour abreuver ceux qui veulent devenir Poètes. Le bourg de Surgères est la patrie du Cardinal de Raimond Perault, qui y naquit en 1435; il eut le faîte, l'ambition & le fanatisme des Prélats de son temps (2); il étoit né avec de l'esprit qu'il cultiva, & une certaine vigueur de caractère qu'il montra en diverses rencontres; quoiqu'en servant l'avarice des Papes, il eut la hardiesse de parler de leurs injustices, hardiesse qui lui valut le peu de considération qu'il conserve encore. ( On sait combien les filles de la Reine Catherine de Médicis méritoient le nom de chaste. ( Il fut Nonce extraordinaire du Pape Innocent VIII, envoyé en Allemagne pour recueillir les aumônes des fidèles, destinées aux frais de la guerre contre les Turcs, & leur accorder en place, des indulgences. Théodoric Morung, Chanoine de Bamberg, déclama avec raison contre les indulgences que le Nonce préchoit de toutes parts, & composa un livre intitulé, La passion des Prêtres. Perault le dégrada & le fit punir du dernier supplice. Perault, après avoir amassé des sommes considérables en vendant des indulgences, revint à la Cour de Rome, se plaignant de la mauvaise opinion que le peuple avait du Pape & des Cardinaux DE L'AUNIS. 359 --- Page 359 --- MARANS ou ALIGRE. Petite ville, située sur la rivière de Sèvre, & sur la frontière du Poitou, proche l'extrémité occidentale d'une langue de terre qui s'élève au dessus des marais, & qu'on nomme l'île de Marans, à deux lieues de son embouchure dans l'Océan, à quatre lieues de la Rochelle, & à six de Niort. En 1586, cette ville, quoique peu fortifiée, soutint un siège de quelques mois. Le Maréchal de Biron, à la tête des troupes de Henri III, attaqua cette place sans succès; le Roi de Navarre, qui devint Henri IV, envoya promptement des troupes & des munitions de guerre pour la secourir. Après plusieurs tentatives inutiles, le Maréchal de Biron composa, promit de se retirer & de repasser la Charente sans attaquer Tonnai-Charente, place foible, qui tenait pour le Roi de Navarre. La plus grande partie des habitants de Marans étoit de la religion réformée; le petit nombre de Catholiques qui s'y trouvent fit tous ses efforts pour s'opposer à ce que le parti du Roi de Navarre dominât dans cette ville. Un certain Notaire, Ligueur, instruit que le dont le luxe & l'avarice étoient connus de toute l'Europe. On lui répondit, en lui disant que lui seul avait, par sa conduite, donné lieu à ces bruits scandaleux; on l'accusa aussi d'avoir diverti les sommes provenues de la vente des indulgences; mais quelques Ecrivains assurent que ces sommes lui furent enlevées par des voleurs. 360 --- Page 360 --- DESCRIPTION Duc de Rohan étoit sur le point d'arriver à Marans pour assurer cette ville au Roi de Navarre, & y mettre garnison Protestante, alla de maison en maison pour attrouper les Catholiques, leur persuada de s'armer & de se saisir du château. Ce Notaire, qui saifoit l'office de Capitaine, entra avec ses soldats dans le château, & les exhorta à se défendre avec courage. Cependant trois ou quatre Gentilshommes Protestans, voyant cette émeute, parvinrent à monter sur la tour du portail qui commandoit tout le château, & déclarèrent à haute voix qu'ils alloient tirer sur ceux qui s'opposoient à l'entrée du Duc de Rohan. Cette menace épouventa le Notaire, aussi peu aguerri que ses soldats, & ils ne songèrent plus à faire résistance : ce fut quelques mois après cet événement que se fit le siège dont nous avons parlé (1). Depuis ce siège jusqu'en 1587, les habitants de Marans jouirent d'un fort assez paisible (2). ( Pendant ce siège, un soldat du parti des assiégeans fut assez hardi pour sortir de derrière les retranchements, & se présenter aux coups d'arquebusades qu'on lui tiroit de la place, pour le plaisir de braver les assiégés; voulant ensuite pousser plus loin sa témérité, il quitra sa cuirasse, se défarma, & resta entièrement à découvert; les balles pleuvoient autour de lui; après avoir demeuré quelque temps en cet état, il ne fut atteint que de deux coups qui le blessèrent fort légèrement. ( « Néanmoins, lit-on dans un Ouvrage du temps, que les Marchands & les Voyageurs étoient volés, & souvent tués sur les rivières par certains garnements Lavardin, DE L'AUNIS. 361 --- Page 361 --- DESCRIPTION Lavardin, après la défaite de Coutras, ayant rassemblé quelques régimens, vint surprendre cette place. Il arriva à deux heures après minuit, fit une descente dans l'île de Marans, avec des bateaux, à travers les marais de Beau-regard, s'empara successivement de quelques petits forts, & force la garnison, ainsi que plusieurs habitants, de se réfugier dans le château, dans les vivres & munitions nécessaires. Le Roi de Navarre, apprenant leur situation, arriva au plutôt pour les secourir ; mais ses tentatives furent inutiles ; après dix jours de résistance, ceux du château se rendirent à des conditions honorables. Ils y furent contraints, parce qu'il leur manquoit plusieurs choses nécessaires pour soutenir un siège, comme instruments, outils, &c. il ne leur restoit du pain que pour vivre deux jours, plusieurs de leurs chevaux étoient déjà morts de faim, & leur corruption les infectoit ; on remarqua même que la faim avoit porté ces animaux à s'entre-manger le crin & la queue jusqu'aux os. Le gouvernement de cette place fut donné au sieur de Cluseaux, dit Blanchard, zélé Ligueur, qui y fit plusieurs extorsions, ruines, saccagemens & pillages, suivant les sortant de Fontenay, Maillezais & Niort, desquels étoit, comme le chef, un certain Prêtre nommé Messire Mery, Curé de la Ronde. Aussi que les Albanois de Niort faisoient ordinaires courses sur les chemins de Marans à la Rochelle, & en détroufsoient & prenoient prisonniers plusieurs ». Partie III. A a --- Page 362 --- DESCRIPTION expressions d'un Ecrivain du temps. Deux mois après, le 24 juin 1588, le Roi de Navarre prit, sans beaucoup de peine, cette ville & le château (1). DESCRIPTION. Ce fut après cette victoire que ce Roi écrivit à la belle Corifandre d'Andouin, sa maitresse, la lettre suivante, dans laquelle il fait la description de Marans; cette lettre, qui donne la connoissance de l'ancien état des lieux, écrite sur-tout par un Prince tel qu'Henri IV, doit intéresser tous les François. Ce Prince, toujours pressé alors, qui, pour ainsi dire, n'écrivait qu'en courant, ne s'occupait guère de style, comme cette lettre le prouve; on y reconnaîtra les élans de son cœur sans aucune affectation au bel esprit. « J'arrivai hier au soir de Marans où j'étois allé pour pourvoir à la feureté d'icelui : ah, que je vous y souhaitois! c'est le lieu le plus selon votre humeur, que j'aye jamais vu; pour ce seul respect, suis-je après à l'échanger; c'est une isle renfermée de marais boscageux, où de cent en cent pas il y a des canaux pour aller charger le bois par basteaux; l'eau claire, peu coulante; les canaux de toutes largeurs; parmi ( Les Ligueurs qui défendaient Marans furent tout de suite découragés en voyant les troupes du Roi de Navarre, qui, avant de combattre, chantaient des Piseumes, & priaient Dieu en mettant un genoux en terre. Les soldats de la garnison, qui se rappelaient de la journée de Coutras, se disaient entre eux: Ils prient Dieu, ils nous battront comme à Coutras. (Voyez Coutras, pag. 84 de ce volume). DE L'AUNIS. 363 --- Page 363 --- DESCRIPTION ces deserts, mille jardins où l'on ne va que par bateau. L'îsle a deux lieues de tour, ainsi environnée. Passe une rivière au pied du château, au milieu du bourg, qui est aussi logeable que Pau; peu de maisons qui n'entre de sa porte dans son petit bateau. Cette rivière s'étend en deux bras qui portent non seulement de grands bateaux, mais des navires de cinquante tonneaux y viennent: il n'y a que deux lieues jusqu'à la mer: certes, c'est un canal & non une rivière. Contre Mont, vont les bateaux jusqu'à Niort, où il y a douze lieues. Infinis moulins & matériels insulées; tant de fortes d'oiseaux qui chantent de toute sorte; de ceux de mer, je vous en envoye les plumes. De poissons, c'est une monstruosité que la quantité, la grandeur & le prix; une grande carpe, trois fous, & cinq, un brochet. C'est un lieu de grand trafic; tout par bateaux; la terre très-pleine de blés & très-beaux. L'on y peut être plaisamment en paix & sûrement en guerre; l'on s'y peut réjouir avec ce que l'on aime, & plaindre une absence. Ah, qu'il y fait bon chanter! Je pars jeudi pour aller à Pons où je ferai plus près de vous; mais je n'y ferai guère de séjour. Mon âme, tenez-moi en votre bonne grace; croyez ma fidélité être blanche & hors de tache; il n'en fut jamais sa pareille; si cela vous porte contentement, vivez heureuse. Henri ». Marans, qu'on a depuis peu nommée Aligre, est le bourg le plus considérable de l'Aunis; son nouveau nom lui vient de celui de M. d'Aligre, Premier Président au Parlement de Paris, qui en est Seigneur; sa situation dans A a ij --- Page 364 --- DESCRIPTION un pays très-marécageux n'est pas saine; la rivière de Sèvre, qui traverse ce lieu, contribue beaucoup à son commerce de blé; toutes les semaines il s'y tient un marché qui fournit le pays d'Aunis & les environs, de blé & de farine. C'est de Marans que l'on tire encore le fin minot de Bagnaux, qu'on croit être la meilleure farine du monde, & qui se transporte jusqu'aux Indes orientales. Le château fut rasé en 1638; il devait être beau, puisqu'Henri IV le trouva aussi logeable que celui de Pau. Une partie de l'emplacement appartient au Seigneur, & l'autre fut donnée en 1659, par Jean Sire Dubeuil, Seigneur de Marans, aux Pères Capucins; pour y bâtir un couvent. L'ile de Marans est longue d'environ une petite lieue, dans la direction de l'Orient à l'Occident; elle est fort étroite, & n'a que trois ou quatre cents toises dans sa partie la plus resserrée, elle est bornée au nord par la Sèvre & par plusieurs marais; au sud par le canal de Saint-Michel ou de la Brune. Cette ile est divisée en deux par le canal de la branche. Son terrain ne s'élève au dessus des marais que de trente pieds vers le milieu, & s'abaisse insensiblement vers ses extrémités. Il y a dans cette ile beaucoup de cabanes & de métairies; on y élève une grande quantité de bestiaux, & on y recueille beaucoup de grains. Quoique les environs de cette espèce d'ile soient desséchés, l'abord en est difficile en hiver; du côté de la Rochelle, le passage de Serigni DE L'AUNIS. 365 --- Page 365 --- DESCRIPTION offre un canal qui a près de sept cents toises de long, par lequel on arrive quelquefois à Marans en bateau. Du côté du Poitou, à l'est de l'île, on trouve la chaussée de la bataille qui est très-praticable. Vers le nord, le lit de la Sèvre, un grand nombre de canaux & de flaques d'eau, rendent cette île inabordable en certains endroits; toutes les avenues de cette île étoient autrefois défendues par des forts & des retranchements, dont il reste à peine quelques vestiges. Fin de la troisième Partie.